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Les Pères de l’Église/Tome 4/Le Pédagogue (saint Clément)/Livre second

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Texte établi par M. de GenoudeSapia (Tome quatrièmep. 263-342).


LIVRE SECOND.


CHAPITRE PREMIER.

Des règles qu’il faut observer en mangeant.


Poursuivant donc le but que nous nous sommes proposé d’atteindre, et choisissant à cet effet les divers passages de l’Écriture, qui peuvent le plus appuyer nos instructions, nous décrirons brièvement quel doit être, et se montrer tous les Jours de sa vie, celui qui porte le nom de Chrétien. La première chose à examiner, c’est nous-mêmes, et l’harmonie à établir entre notre âme et notre corps, de manière que la matière obéisse toujours à l’esprit. Il est facile de se convaincre, par la contemplation et une étude assidue de notre nature, que notre devoir est de mépriser les choses extérieures, et de maintenir notre âme pure et notre corps chaste. Libres ainsi des liens qui nous attachent à la terre, nous marcherons directement et sans détour à la connaissance de Dieu ; et quoi de plus noble et de plus utile ?

Mais il est des hommes qui vivent seulement pour manger, semblables aux animaux privés de raison, dont le ventre est toute la vie. Mangez pour vivre, nous dit le Pédagogue ; un plaisir brutal n’est point votre but ; soutenez votre corps puisqu’il le faut, mais n’oubliez pas que vous êtes nés pour être immortels et incorruptibles. Il faut donc faire un choix éclairé entre les aliments qui sont à notre usage. Les plus simples sont les plus convenables. Point de recherche, point d’apprêt, point d’artifice ; la vérité et le nécessaire, non le mensonge et la volupté. La santé et les forces constituent essentiellement la vie humaine, et l’aliment le plus simple est aussi celui qui les conserve le mieux, parce que, facile à digérer, il entretient le corps souple, libre et dispos. Je ne veux point dire ces forces outrées et misérables, qu’une nourriture nécessaire à leur état impose aux athlètes, mais une santé et des forces toujours justes, égales et proportionnées. Nous devons donc nous abstenir de ces aliments dont les qualités nuisibles dérangent les habitudes du corps, et troublent les fonctions de l’estomac, après avoir d’abord souillé et corrompu le goût par l’art détestable et funeste avec lequel ils ont été préparés. Cet art impur, qui dessèche rapidement les sources de la vie, il est des hommes qui osent l’appeler besoin de vivre et de se nourrir. C’est en vain que l’habile médecin Antiphane affirme que cette variété de mets est presque l’unique cause de toutes les maladies, ils s’irritent contre cette vérité, et, poussés par je ne sais quelle vaine gloire, ils méprisent, ils rejettent tout ce qui est simple, frugal, naturel, et ils font chercher avec anxiété leur nourriture au-delà des mers. Mais hélas ! je les plains de leur maladie, et je les entends qui célèbrent leurs folles délices. Rien n’échappe à leur avidité ; ils n’épargnent ni peines, ni argent. Les murènes des mers de Sicile, les anguilles du Méandre, les chevreaux de Mélos, les poissons de Sciato, les coquillages de Pélore, les huîtres d’Abydos, et jusqu’aux légumes de Lipare ; que dirai-je encore ? les bettes d’Ascrée, les pétoncles de Métymne, les turbots d’Attique, les grives de Daphné et les figues de Chélidoine, pour lesquelles le Perse insensé envahit la Grèce avec une armée de cinq cent mille hommes ; enfin les oiseaux du Phase, les faisans d’Égypte, les paons de Médie, ils achètent et dévorent tout. Ils font de ces mets recherchés des ragoûts plus recherchés encore qu’ils regardent l’œil enflammé et la bouche béante. Tout ce qui marche sur la terre, tout ce qui nage dans les eaux, tout ce qui vole dans les espaces immenses de l’air, suffit à peine à leur voracité. Inquiets, avides, insatiables, ils enveloppent le monde entier de leur volupté comme d’un réseau. Au bruit des viandes qui sifflent et bouillonnent sur les fourneaux enflammés, ils mêlent les cris d’une joie tumultueuse ; ils s’agitent, ils se pressent à l’entour, hommes voraces et omnivores, de qui la bouche semble être de feu. Le pain même, cet aliment simple et facile, n’est point à l’abri de leurs raffinements ; ils extrayent du froment les parties les plus nutritives, ils lui ôtent sa force et font ainsi eux-mêmes de cette indispensable nourriture l’opprobre de leur volupté. Leur gloutonnerie délicate n’a plus de bornes, ils la poursuivent sous toutes ses faces, ils l’excitent, ils la réveillent, quand elle se lasse, par mille sortes de friandises. On peut dire, il me semble, de pareils hommes, qu’ils sont tout bouche et tout mâchoire. « Ne désirez point les mets des riches, nous dit l’Écriture ; leur vie est honteuse et n’a rien de vrai. » Ces mets auxquels ils donnent tous leurs soins ne sont bientôt plus que fumier ; mais nous, qui cherchons le pain du ciel, il faut que nous commandions à notre ventre, à tout ce qui lui plaît et le flatte. « Les aliments sont pour l’estomac, et l’estomac pour les aliments ; et un jour Dieu détruira l’un et l’autre. » Car il a horreur de la gourmandise.

Les aliments sont le soutien de cette vie charnelle, qui est suivie de la mort ; mais il est des hommes qui, se servant d’un langage impie, osent donner le nom d’agape à des repas d’où s’exhale l’odeur de toutes sortes de viandes, déshonorant, par je ne sais quels ragoûts préparés exprès, ce noble et salutaire ouvrage du Verbe, et l’enveloppant misérablement dans le vin, les délices et la fumée. Ils se trompent, s’ils se flattent de pouvoir obtenir par ces repas impurs l’effet des promesses divines. Ces assemblées, qui n’ont d’autre cause et d’autre but que le plaisir, nous leur donnons avec justice les noms de dîner, de souper, de festins, mais le Seigneur ne les a point appelés agapes, c’est-à-dire charités. Aussi nous dit-il lui-même quelque part : « Quand vous serez conviés à des noces, ne prenez pas la première place, de peur qu’il ne se trouve parmi les conviés quelqu’un de plus considérable que vous ; mais quand vous aurez été invité, allez vous mettre à la dernière place. » Et il ajoute : « Lorsque vous donnerez à dîner ou à souper, appelez-y surtout les pauvres, les infirmes, les boîteux et les aveugles. » Enfin, il propose cette parabole que vous connaissez, « un homme prépara un grand festin où il invita beaucoup de convives. »

Je comprends que la gourmandise cherche à déguiser ses excès sous un nom honorable et spécieux, et qu’elle trouve dans sa folie, comme dit un poëte comique, une absurde cause de joie ; car ils n’ont pas appris que Dieu a permis à l’homme le boire et le manger pour la nécessité et non pour le plaisir. Il n’est point dans la nature du corps humain d’être fortifié et entretenu par la variété et la délicatesse des aliments ; nous voyons, au contraire, que les hommes dont la nourriture est la plus simple et la plus commune sont plus sains, plus forts et plus robustes ; les valets le sont plus que leurs maîtres, et les paysans que leurs seigneurs. Ils ne sont pas seulement plus robustes, mais plus sages ; car les philosophes le sont plus que les riches. C’est que leur esprit n’est ni accablé par l’excès des viandes, ni abusé par la volupté. L’agape est une nourriture céleste, un festin raisonnable ; la charité supporte tout, elle espère tout, elle souffre tout, elle ne finira jamais. Heureux celui qui assistera au festin du royaume de Dieu ! Quelle chute, si la charité, qui ne peut mourir et qui habite le ciel, s’abaissait aux honteux plaisirs de la terre ! Pensez-vous que ces repas, qui seront abolis, je les estime quelque chose ? « Et quand je distribuerais toutes mes richesses pour nourrir les pauvres, dit l’apôtre, si je n’ai point la charité, tout cela ne me sert de rien. » Tout dépend de cette vertu ; vous serez parfaits si vous aimez le Seigneur votre Dieu et votre prochain. C’est dans les cieux qu’est le banquet céleste, dont le nom grec signifie repos ; celui de la terre reçoit de l’Écriture le nom de Cène. La Cène est l’œuvre de la charité, mais n’est point la charité elle-même. Elle est la marque d’une bienveillance fraternelle qui se plaît à faire part aux autres de ce qu’elle possède.

N’exposez pas aux médisances des hommes le bien dont nous jouissons, car le royaume de Dieu ne consiste pas dans le boire et dans le manger, mais dans la justice, dans la paix, et dans la joie que donne le Saint-Esprit ; c’est-à-dire que la nourriture céleste n’est point passagère, mais éternelle. Celui qui en mangera possédera le royaume fie Dieu par la charité de la sainte Église qu’il aura méditée ici-bas. Sa charité est une vertu pure et digne de Dieu. Son office est de se communiquer. Sa charité est l’amour de la sagesse et l’observation de ses lois. Les joies charitables des festins terrestres accoutument d’avance aux joies du ciel. La cène donc n’est point la charité ; mais il faut qu’elle en dépende entièrement. « Que vos enfants, Seigneur, qui sont l’objet de votre complaisance, apprennent que l’homme ne se nourrit pas seulement de fruits, mais que votre parole conserve ceux qui croient en vous. » Le juste ne vit pas seulement de pain. Que notre table soit simple et frugale, propre à la veille, sans mélange et multitude de mets, digne des maximes du Sauveur. La charité est comme la nourrice et le lien de la société humaine ; elle a tout en abondance parce que le nécessaire lui suffit, et comme elle mesure ses aliments à ses besoins, elle a toujours de quoi donner aux autres. Sa santé est le fruit de sa sobriété. Mais ceux qui mangent ou qui boivent au-delà de leurs besoins se détruisent eux-mêmes : leur âme devient inerte et impuissante, leur corps faible et maladif. Cet amour qu’ils montrent pour les mets exquis, recherchés et voluptueux, les couvre de honte et de ridicule. Gourmands, lâches, gloutons, voraces et insatiables, telles sont, avec mille autres, les épithètes déshonorantes qu’ils s’attirent et qu’ils méritent. C’est encore avec raison qu’on flétrit du nom de mouches les flatteurs, les gladiateurs, les parasites, race impure et détestable. Ils vendent au plaisir de leur ventre, les uns leur raison, les autres leur amitié, et ceux-là leur vie ; serpents qui rampent sur la terre, monstres à face humaine, mais semblables, par leur infernale voracité, au démon, qui est leur père. Ceux qui les ont appelés prodigues leur ont donné un nom qui leur convient parfaitement, parce que, selon l’étymologie grecque, cette dénomination marque le peu de soin qu’ils ont de leur salut.

Cette vie incessamment livrée aux impurs désirs de la gourmandise, cette recherche assidue des mets exquis, des ragoûts variés sous toutes les formes, n’est-elle pas ce qu’il peut y avoir au monde de plus vil et de plus abject ? Ces malheureux ne sont-ils pas réellement des fils de la terre, eux qui mangent comme s’ils n’étaient pas destinés à vivre ? Oui, ce sont des malheureux, l’Esprit saint le proclame en ces termes par la bouche d’Isaïe, enlevant d’abord à leurs festins, qui blessent la raison, le saint nom d’Agape qui en serait souillé, en ces termes, dis-je : Mais partout règnent la joie et les plaisirs ; on égorge des béliers et des génisses, on prodigue les vins et les viandes dans la salle des festins : mangeons, buvons, disent-ils, nous mourrons demain. Et le prophète ajoute aussitôt pour faire sentir l’énormité de leur péché, « oui, vous mourrez, a dit la voix du Seigneur à mes oreilles, et votre iniquité ne sera point pardonnée. » Le prophète ne parle point de la mort visible, mais de la mort éternelle, juste châtiment du péché.

Il faut faire ici mention des viandes immolées aux idoles, et dire en quelles circonstances on est obligé de s’en abstenir. Ces viandes, sur le sang desquelles volent les ombres et les esprits infernaux, me paraissent exécrables et abominables. « Je désire, dit l’apôtre, que vous n’ayez aucune société avec les démons. » La nourriture de ceux qui périssent et de ceux qui se sauvent ne doit point être la même. Il faut donc s’en abstenir, non point que nous les craignions, car il n’y a en elles aucune vertu, mais à cause de notre conscience, qui est sainte, à cause de la haine que nous portons aux démons, à qui elles sont dédiées ; à cause enfin de la conscience de ceux dont la faiblesse, craignant tout et jugeant mal des choses, est facilement alarmée et blessée. Le manger n’est pas ce qui nous rend agréables à Dieu, car ce n’est pas ce qui entre dans la bouche de l’homme mais ce qui en sort, qui souille l’homme. De sorte que l’usage de toutes sortes de viandes en soi est indifférent. Si nous mangeons, nous n’aurons rien de plus devant lui, ni rien de moins si nous ne mangeons pas ; seulement nous ne devons pas manger avec les démons, nous qui avons été jugés dignes d’une nourriture divine et spirituelle. « N’avons-nous pas, dit l’apôtre, le pouvoir de manger et de boire, et de mener partout avec nous une femme ? C’est à nos voluptés qu’il faut commander, afin d’étouffer les mauvais désirs. Mais prenez garde que cette liberté ne soit aux faibles une occasion de chute. »

Nous ne devons donc pas vivre d’une manière dissolue et licencieuse comme l’enfant prodigue dont parle l’Évangile, ni abuser des dons de notre père, mais en faire usage. Il faut leur commander constamment ; nous sommes faits pour régner sur eux et non pour en être les esclaves. Rien n’est plus beau et plus désirable que d’élever les yeux en haut vers la vérité et de nous attacher intimement, par la contemplation, à cette nourriture céleste qui ne rassasie jamais ; car la nourriture du Christ nous apprend que c’est là la charité qu’il faut embrasser. Mais c’est la chose la plus honteuse et la plus indigne, de s’engraisser comme une brute, pour préparer une victime à la mort ; de n’avoir que des pensées terrestres et l’esprit toujours occupé de viandes, mettant tout son bonheur à mener une vie molle et délicate, comptant la bonne chère pour le souverain bien, et faisant plus de cas d’un cuisinier que d’un laboureur. Je ne prétends pas qu’on ne doive avoir aucun soin de sa nourriture, je ne condamne que l’excès et les mauvaises habitudes qui peuvent entraîner des suites funestes. Il faut donc éviter le luxe, se contenter de peu, ou, pour mieux dire, de cela seulement qui est précisément nécessaire. Si un infidèle vous invite à manger chez lui, et que vous y vouliez aller, mangez de tout ce qu’on vous servira sans vous informer de rien, par scrupule de conscience. « Achetez également, et sans aucune recherche vaine et curieuse, de tout ce qui est exposé en vente au marché. » Tels sont les conseils de l’apôtre. Nous ne sommes donc pas forcés de nous interdire certaines viandes, nous pouvons manger de toutes ; mais il ne faut avoir pour notre manger ni inquiétude ni empressement. On peut manger indifféremment de tout ce qu’on sert, pourvu qu’on le fasse avec la réserve qui convient à un Chrétien ; honorant celui qui nous a conviés, tenant une conversation simple, chaste et prudente ; regardant comme indifférents les mets les plus exquis et les méprisant comme des choses d’une si courte durée. « Que celui qui mange ne méprise point celui qui n’ose manger de tout, et que celui qui ne mange pas ne condamne pas celui qui mange. » L’apôtre explique un peu plus loin la cause de ce précepte : « Celui qui mange, dit-il, le fait pour la gloire du Seigneur ; car il en rend grâces à Dieu ; et celui qui s’abstient de certaines viandes, s’en abstient en vue du Seigneur, et il rend grâces à Dieu. » De sorte qu’une juste nourriture est une action de grâces.

Or, celui qui rend à Dieu de perpétuelles actions de grâces ne s’abandonne point à de coupables voluptés. Si nous-mêmes nous prions aussi quelques personnes à manger à cause de leur vertu, il faut nous abstenir des mets exquis et recherchés, et leur donner le bon exemple que Jésus-Christ nous a donné. « C’est pourquoi, dit l’apôtre, si ce que je mange scandalise mon frère, je ne mangerai jamais aucune viande, pour ne pas scandaliser mon frère. » Une légère abstinence peut-être l’occasion du salut d’un homme. N’avons-nous pas la liberté de manger et de boire ? Nous savons qu’une idole n’est rien dans le monde, et qu’il n’y a qu’un seul Dieu, qui est le père, duquel procèdent toutes choses, et qu’il n’y a qu’un seul Seigneur, qui est Jésus-Christ ; mais notre science sera cause de la perte de ce frère encore faible pour qui Jésus-Christ est mort. Ceux qui blessent la conscience d’un frère encore faible pèchent contre le Christ. Voilà pourquoi l’apôtre nous ordonne de choisir même ceux de nos frères avec qui nous pouvons manger. « J’ai entendu, dit-il, que si notre frère est impudique, ou avare, ou idolâtre, ou médisant, ou ivrogne, ou ravisseur du bien d’autrui, vous ne mangiez pas même avec lui. La parole est un aliment, et la table des démons nous est défendue de crainte qu’elle ne nous souille. »

Enfin, il est bien de ne pas manger de la viande et de ne pas boire du vin, c’est le conseil de l’apôtre et des Pythagoriciens. Cela est, en effet, plus des bêtes sauvages que de l’homme. Il s’en exhale des vapeurs épaisses et troubles qui obscurcissent l’intelligence. Celui toutefois qui en mange ne pèche point, pourvu qu’il en use modérément ; qu’il ne s’y livre point, qu’il n’en dépende point, et ne les prenne point avec une avidité dévorante, car une voix murmurera à ses oreilles ces paroles de l’apôtre : « Ne perdez pas, à cause de votre nourriture ; celui pour qui Jésus-Christ est mort. » C’est être insensé, que d’admirer les festins publics après avoir goûté les secrètes délices du Verbe ; mais c’est le comble de la folie de suivre des yeux chaque plat avec une telle avidité qu’il semble que les domestiques portent en même temps votre gourmandise. Comment n’est-il pas honteux de se lever de son siége pour regarder les plats, les voir de plus près, et aspirer avidement d’avance l’odeur qu’ils exhalent ? Comment la raison peut-elle souffrir qu’on y porte, qu’on y jette incessamment une main rapace, non point pour s’en nourrir, mais pour s’en remplir et s’en accabler ? Ce sont des animaux immondes plutôt que des hommes ; ils se hâtent tellement de se remplir, que leurs deux joues s’enflent et rendent leur visage monstrueux ; la sueur en découle de tous côtés, parce que l’excès avec lequel ils mangent les gonfle et leur ôte la respiration. Ils mangent avec tant de précipitation et une avidité si indécente, qu’il semble que leur estomac soit un réservoir où ils font un amas et des provisions pour longtemps, au lieu de penser à se nourrir. Tout excès est un mal ; mais l’excès en fait de nourriture est le pire de tous. La gourmandise est une sorte de folie et de rage. Voici les paroles mêmes de l’apôtre contre ceux qui s’abandonnaient à ce vice : « Lors donc que vous vous assemblez comme vous faites, ce n’est plus manger la Cène du Seigneur, car chacun y mange ce qu’il a apporté pour le repas sans attendre les autres ; et ainsi les uns n’ont rien à manger pendant que les autres sont dans l’ivresse. N’avez-vous pas vos maisons pour y boire et pour y manger ? Pourquoi méprisez-vous l’Église de Dieu et humiliez-vous ceux qui sont pauvres ? » Ces gens insatiables, qui mangent au-delà des bornes de toute pudeur, se couvrent eux-mêmes de honte auprès des riches. Les uns et les autres commettent le mal ; les premiers, en outrageant les pauvres, les seconds en se déshonorant, par leur gourmandise, aux yeux des riches. L’apôtre tonne avec une juste indignation contre ces malheureux qui ont dépouillé toute pudeur et de qui les festins les plus magnifiques ne peuvent assouvir la voracité. C’est pourquoi, mes frères, lorsque vous vous assemblez pour manger, attendez-vous les uns les autres. Si quelqu’un a faim, qu’il mange chez lui, afin que vous ne vous assembliez pas pour votre condamnation.

Il faut donc s’abstenir de toute intempérance, et se garder de toute action basse et servile. Il faut manger avec bienséance et prendre garde de salir ou ses mains, ou sa barbe, ou le siége où l’on est assis. Que l’on ne mange point avec une avidité qui altère les traits du visage ; qu’on ne se tourne point de côté et d’autre ; que l’on porte la main au plat avec modestie et par intervalle ; qu’on ne parle point la bouche pleine, parce que la langue ne peut rendre qu’un son confus et inintelligible. Il ne faut pas non plus boire et manger tout à la fois. Ces deux actions différentes ne doivent point être confondues en une seule. Cela est de la plus grande intempérance. Soit que vous mangiez ou que vous buviez, faites tout pour la gloire de Dieu. N’oubliez jamais d’avoir devant les yeux la frugalité comme un but que vous voulez atteindre. Il me semble que le Seigneur a voulu exprimer cette vertu, lorsqu’il bénit les cinq pains et les deux poissons dont il fit un repas à ses disciples, nous montrant, par son exemple, qu’il ne faut point rechercher les mets exquis et délicats. Le poisson que prit saint Pierre, sur l’ordre de son maître, est le symbole d’une nourriture frugale, divine et ennemie des passions. Il nous invite, par ce qui sort de l’eau, à goûter l’appât de la justice et à réprimer l’avarice et la luxure. C’est là trouver la pièce d’or dans la bouche du poisson ; c’est combattre la vaine gloire, payer le tribut aux publicains, rendre à César ce qui est à César, et garder pour Dieu ce qui est de Dieu. Nous n’ignorons pas qu’on peut donner d’autres explications de ce tribut dont parle l’Évangile ; mais ce n’est point le temps d’en parler, et il suffit de les rappeler en poursuivant l’œuvre que nous nous sommes imposé de conduire, par les doctrines du Verbe, à la source divine de la grâce. Tout m’est permis, mais tout ne m’est pas expédient. Ceux qui font tout ce qui leur est permis seront bientôt entraînés à faire ce qui leur est défendu. Comme la justice ne naît point de l’avarice et de la cupidité, de même les délices des festins ne peuvent produire la raison chrétienne. Il faut bannir de nos tables tout ce qui flatte les sens et irrite la volupté. Quoique tout ait été fait principalement pour l’usage de l’homme, il n’est pas bon qu’il use de tout, et toujours : le temps, l’occasion, la manière, les circonstances influent beaucoup sur l’utilité des choses. Cette attention à faire un juste choix est surtout propre à combattre et à détruire la gourmandise, dont les richesses allument et entretiennent les flammes ; non point ces richesses divines qui éclairent l’esprit, mais ces immenses trésors terrestres qui l’aveuglent. Personne ne manque du nécessaire, et l’homme d’ailleurs n’est jamais oublié et méprisé de Dieu. C’est lui qui nourrit les oiseaux, les poissons et tous les animaux de la terre : rien ne leur manque, quoiqu’ils n’aient aucun soin de leur nourriture. Nous leur sommes supérieurs, puisque Dieu nous a établis leurs maîtres, et d’autant plus semblables à Dieu, que nous sommes plus tempérants. Nous n’avons pas été créés pour manger et pour boire, mais pour connaître Dieu. Le juste mange et nourrit son âme, le méchant est insatiable, parce qu’il se livre à des désirs honteux qui n’ont point de fin.

Le luxe et la magnificence des festins ne servent pas seulement à l’usage d’un seul, mais se communiquent à plusieurs ; c’est pourquoi il se faut abstenir des mets qui nous excitent à manger sans faim, et qui trompent notre appétit par une sorte de prestige et d’enchantement. La frugalité n’a-t-elle pas, pour se réjouir modérément, mille mets variés ? Les ognons, les olives, diverses sortes de légumes, le lait, le fromage, les fruits et mille autres choses qui se cuisent sans aucun apprêt. S’il est nécessaire d’user de quelque viande rôtie ou bouillie, on le peut faire. « Avez-vous là quelque chose à manger, dit le Seigneur à ses disciples après sa résurrection. » et comme ils observaient une austère frugalité, d’après l’exemple qu’il leur en avait donné, ils lui présentèrent un morceau de poisson et un rayon de miel. Après avoir mangé devant eux, il prit ce qui restait et le leur donna. Le miel donc peut être d’usage sur les tables frugales. Les mets les plus propres à la nourriture du Chrétien sont ceux dont on peut user sans feu, parce qu’ils sont toujours prêts ; après ceux-ci, ce sont les plus simples, et les plus communs, comme nous l’avons déjà dit un peu plus haut. Un démon gourmand gouverne ceux qui se livrent au luxe des tables et nourrissent eux-mêmes leurs maladies : j’appelle ce démon le démon du ventre ; c’est le plus méchant et le plus pernicieux de tous. Il est semblable vraiment au démon appelé ventriloque. Il vaut mieux être heureux que d’avoir un démon qui habite en vous : la félicité est dans l’usage de la vertu. L’apôtre saint Mathieu se nourrissait de légumes et de fruits, et ne faisait usage d’aucune sorte de viandes. Saint Jean, poussant plus loin la frugalité, vivait de sauterelles et de miel sauvage. Saint Pierre s’abstenait de la chair de porc ; mais il changea de sentiment après la vision qu’il eut et dont il est parlé dans les Actes des apôtres. Il vit le ciel ouvert, et comme une grande nappe suspendue par les quatre coins qui descendait du ciel en terre, et où étaient toutes sortes de quadrupèdes, de reptiles et d’oiseaux du ciel, une voix vint à lui : « Lève toi, Pierre, tue et mange. » Or, Pierre dit : « Non Seigneur, car je n’ai jamais mangé rien d’impur ni de souillé. » La voix, une seconde fois, dit : « N’appelle point impur ce que Dieu a purifié. » Il est donc indifférent en soi de se nourrir d’une chose ou d’une autre. Ce n’est point ce qui entre dans la bouche de l’homme qui le souille, mais le vice de la gourmandise. Et Dieu, qui a créé l’homme, lui a dit : « Tout vous servira de nourriture. » Les légumes avec la charité valent mieux qu’un veau avec le mensonge. C’est nous rappeler clairement ce qui déjà a été dit, que les légumes ne sont point la charité mais que la charité doit présider à nos repas et que la médiocrité qui est bonne en toutes choses, l’est surtout dans les apprêts d’un festin. Les extrêmes sont dangereux ; la vertu est dans un juste milieu, et en ceci le juste milieu est d’avoir le nécessaire. C’est tout ce qu’il faut pour satisfaire les besoins naturels.

La loi des Juifs leur faisait de la frugalité un de leurs principaux devoirs, et le Pédagogue, par l’organe de Moïse, leur défendit l’usage d’une infinité de choses, défenses dont les motifs spirituels restaient cachés, et dont les causes charnelles auxquelles ils crurent leur étaient ouvertes. Il leur défendit de manger des animaux dont la corne du pied n’est pas fendue, de ceux qui ne ruminent point ; et parmi les poissons, de tous ceux qui n’ont point d’écailles, de sorte que le nombre des animaux à manger est très-restreint. Il leur défendit encore non-seulement de manger, mais même de toucher les animaux morts, étouffés ou sacrifiés aux idoles. L’habitude des mets délicats étant presque impossible à déraciner, il s’efforce de l’empêcher de naître en contrariant sans relâche ce penchant inné et impétueux de l’homme vers le plaisir. La volupté est presque toujours pour l’homme une source de maux et de chagrins. L’excès des viandes abrutit le corps et hébète l’âme. On dit que les enfants dont on ne satisfait pas tout l’appétit sont ceux qui croissent et qui grandissent le mieux, parce que les esprits qui nourrissent le corps y pénètrent et s’y répandent plus facilement ; tandis que l’excès de la nourriture ferme les passages de la respiration. De là vient que Platon a tellement condamné une vie molle et luxurieuse, qu’il semble avoir fait jaillir dans ses écrits quelques étincelles de la vérité des saintes Écritures. Lorsque je fus venu, dit-il, en Italie, et à Syracuse, et que j’y eus pris connaissance de cette vie prétendue heureuse qu’on y passe dans des festins continuels, elle ne me plut nullement, comme de manger sans mesure deux fois par jour, ne jamais dormir seul la nuit, et mille autres excès de semblables sortes ; car aucun des hommes qui vivent sous le ciel, quelle que soit l’excellence de son naturel, ne peut être sage et prudent, s’il a pris la funeste habitude de vivre ainsi dès sa jeunesse. Platon avait sans doute appris que le saint roi David, plaçant l’arche sainte dans le tabernacle au milieu de la ville, ordonna des réjouissances publiques et fit distribuer à chaque Israélite un pain cuit sous la cendre et une sorte de gâteau fait à la poële. Cette nourriture frugale suffit aux Israélites ; il faut aux Gentils du superflu. Les gourmands ne s’efforceront jamais d’acquérir la sagesse, parce que leur âme est comme ensevelie dans leur ventre, semblables à ce poisson que les Grecs appellent âne et qui seul entre tous les animaux, au rapport d’Aristote, a le cœur placé dans le ventre. Tels sont ces hommes dont leur ventre est l’unique Dieu ; qui font leur Dieu de leur ventre, qui mettent leur gloire dans ce qui devrait les couvrir de honte, qui n’ont de goût que pour les choses de la terre, et à qui l’apôtre prédit un sort funeste par ces paroles : « Hommes dont la fin sera la damnation. »


CHAPITRE II.

De la modération qu’on doit observer dans le boire.


« Usez d’un peu de vin à cause de votre estomac et de vos fréquentes maladies. » C’est ce que disait l’apôtre à son disciple Timothée, qui ne buvait que de l’eau. Ce conseil était convenable pour un homme dont le corps malade et languissant avait besoin de ce secours pour se rétablir. Mais l’apôtre engage son ami à user modérément de ce remède, dont l’excès lui serait nuisible et nécessiterait d’autres remèdes. La boisson naturelle à l’homme, la plus sobre et celle qui apaise le mieux la soif, c’est l’eau. C’est aussi de l’eau, unique et simple boisson de la tempérance, que le Seigneur fit jaillir du rocher pour désaltérer les Hébreux ; car leur vie errante exigeait surtout qu’ils fussent sobres. Plus tard, la sainte vigne produisit la grappe prophétique, c’est-à-dire le Verbe, dont le sang mêlé avec l’eau, suivant sa volonté, est le signe de ceux qui de l’erreur sont entrés dans le repos. Le sang entre en mélange avec le salut. Le sang du Seigneur est de deux natures, l’un charnel, qui nous rachète de la mort ; l’autre spirituel, qui nous purifie. Boire le sang de Jésus, c’est participer à l’incorruptibilité du Seigneur. L’esprit est la force du Verbe, comme le sang est la force de la chair. Comme le vin se mêle avec l’eau, l’esprit est mêlé avec l’homme. Ce mélange de l’un et de l’autre, je veux dire du Verbe et de la boisson, s’appelle Eucharistie, qui signifie actions de grâces ; et ce sacrement sanctifie l’âme et le corps de ceux qui y participent avec foi, lorsque la volonté divine a mystiquement mélangé, par l’Esprit et le Verbe, ce divin breuvage qui représente l’homme. L’esprit, en effet, s’y mêle à l’âme, et le Verbe à la chair. J’admire ceux qui choisissent un genre austère de vie, ne boivent que de l’eau, et fuient le vin comme ils feraient la menace du feu, et je recommande aux jeunes gens de l’un et de l’autre sexe de s’en abstenir absolument. Mêler les flammes du vin aux flammes de leur âge, ce serait joindre le feu au feu. De ce mélange naissent des appétits grossiers et sauvages, des désirs ardents, des mœurs brûlantes ; cette pernicieuse influence du vin apparaît même sur leur corps, dont il forme et mûrit avant le temps les organes destinés au plaisir ; leurs mamelles s’enflent, leurs parties naturelles grossissent, leur corps nourrit les blessures de leur âme et les force de s’enflammer. Ils se livrent avec fureur aux mouvements désordonnés qui les emportent et étouffent en eux toute modestie. La pudeur n’a plus de bornes que leur ivresse ne méconnaisse et ne franchisse. Il faut donc s’efforcer d’éteindre, par tous les moyens possibles, les désirs naissants des jeunes gens, en éloignant d’eux ce foyer de menaces bachiques et en leur donnant un remède contraire à l’ardeur qui les dévore, remède qui enchaînera leur âme trop ardente, retiendra dans de justes bornes la croissance des membres, et assoupira les flammes de la volupté qui commence à s’éveiller en eux.

Dans la fleur et la vigueur de l’âge, il faut prendre ses repas sans boire, afin que la sécheresse de l’aliment soit comme une éponge qui pompe le trop d’humeurs répandues dans le corps. Se moucher et cracher sans cesse est une marque d’intempérance, parce que l’intempérante est comme la mère des humeurs excessives qui nous affligent. Si la soif les presse, ils y remédieront avec un peu d’eau ; car il ne convient point d’en boire abondamment, de peur quelle n’affaiblisse les sucs nutritifs de l’aliment. Beaucoup d’eau nuit à la digestion, un peu la favorise.

L’excès du vin est incompatible avec la méditation des choses célestes ; ennemi de la tempérance, il étouffe et détruit toute sagesse. Le soir, on peut à son souper user d’un peu de vin, parce que d’ordinaire les occupations du soir sont moins sérieuses et demandent moins d’application L’air devient plus froid et la chaleur naturelle qui s’affaiblit a plus de besoin d’une chaleur étrangère. Mais à cette heure même il n’en faut user qu’avec la plus grande modération, et prendre garde d’aller jusqu’à l’excès.

On peut permettre aux vieillards de boire un peu plus de vin pour réveiller leur vigueur que l’âge a ralentie, et rétablir, par ce remède innocent, leurs forces usées. Les naufrages de l’ivresse ne sont plus guère à craindre pour les vieillards. La raison et l’expérience sont comme des ancres qui les attachent au port, et ils surmontent facilement les tempêtes passionnées que l’ivresse excite et déchaîne. Il leur est même permis de plaisanter avec grâce et modestie durant le repas. Enfin, ils peuvent boire, mais de manière à conserver toujours, avec la mémoire et la raison, un corps droit et immobile qui ne chancelle point sous le poids du vin. Ne vaut-il pas mieux, en effet, s’arrêter avant de tomber ?

Artorius, si je m’en souviens, dans son livre de la Longue vie, pense qu’il faut boire seulement pour humecter les aliments, et que c’est le plus sûr moyen de s’assurer une longue vie. Le vin donc doit être employé par les uns comme remède, par les autres comme joie et délassement. Le vin rend un homme, qui a bu un peu plus qu’à l’ordinaire, d’une humeur égale, complaisant envers les conviés, doux et commode envers les domestiques, agréable à ses amis ; mais si on le choque, il repousse aussitôt l’injure par l’injure.

Comme le vin est naturellement chaud et plein d’un suc agréable, pris modérément, sa chaleur dissout les excréments grossiers, et sa bonne odeur corrige les humeurs acres et malignes. Aussi l’Écriture sainte dit-elle avec raison : « Le vin a été créé dès le commencement pour réjouir l’âme et le cœur ; mais il est bon de le mêler avec beaucoup d’eau, afin d’éviter la folie et l’imbécillité de l’ivresse. » L’eau et le vin étant deux ouvrages de Dieu, leur mélange est utile à la santé, parce que la vie consiste dans ce qui est nécessaire et ce qui est utile. Il faut donc mêler à ce qui est nécessaire un peu de ce qui est utile ; c’est-à-dire un peu de vin à beaucoup d’eau. L’excès du vin épaissit la langue, agite les lèvres, tourne et détourne les regards ; les yeux, humides, nagent dans leur orbite comme dans une fontaine ; tout tourne autour d’eux ; ils ne peuvent plus ni compter ni distinguer nettement les objets même les plus proches. Il me semble voir deux soleils, disait le vieillard thébain ivre. C’est que l’œil, agité par la chaleur du vin, multiplie pour lui le même objet en le saisissant plusieurs fois. Il importe peu que ce soit l’œil ou l’objet qui remue, l’effet est le même. C’est l’agitation qui ôte à l’œil la faculté de distinguer. Le pied tremble et fléchit sous le corps comme s’il marchait sur les vagues ; enfin les nausées et les vomissements achèvent et couronnent ces tristes plaisirs.

Le poëte tragique l’a dit : l’homme ivre est vaincu par la colère et abandonné par la sagesse ; ses discours, pleins de folie, font plus tard le sujet de sa honte et de ses regrets. Le sage aussi avait dit avant le poëte : « Le vin bu avec excès amène la colère, et l’emportement, et la ruine. » C’est pourquoi plusieurs pensent qu’il faut se relâcher un peu dans le festin, et remettre au lendemain les choses sérieuses. Mais moi je pense, au contraire, que la raison surtout y doit présider, afin de nous retenir si nous nous laissions imprudemment tomber, et, de peur que les joies de la table ne nous entraînent et ne nous fassent descendre jusqu’à la honte de l’ivresse. Si personne ne ferme les yeux avant de se mettre au lit, pourquoi bannir la raison avant de nous mettre à table ; la raison ne doit jamais nous quitter, ni cesser un instant de faire son office ; nous devons l’inviter même à notre sommeil. La parfaite sagesse, qui est la connaissance des choses divines et humaines, qui contient et embrasse tout, est la science et l’art de la vie, en tant qu’elle prend soin du troupeau des hommes, et par cette raison elle nous est toujours présente et accomplit sur nous son bienfaisant office tant que nous vivons. Mais les malheureux qui bannissent toute tempérance de leurs repas, se persuadent que les folles joies auxquelles ils se livrent constituent une vie heureuse, et cette vie n’est qu’une longue débauche dans le vin, l’ordure et l’oisiveté. Vous en pouvez voir quelques-uns, demi-morts, chancelants, couronnés de fleurs comme des amphores, et se passant l’un à l’autre de larges coupes de vin sous un vain prétexte de bienveillance ; d’autres, hébétés par la crapule, tout souillés, le visage pâle et livide, et ajoutant à l’ivresse de la veille encore une ivresse nouvelle. Il est bon, ô mes amis, il est bon que ce ridicule et misérable spectacle nous apprenne à détester ce vice et à régler et épurer nos mœurs, craignant de donner nous-mêmes aux autres ce même spectacle honteux.

On l’a dit avec grâce et justesse : le vin éprouve le cœur des hommes superbes comme l’eau brûlante de la fournaise éprouve le fer. L’excès du vin produit l’ivresse, qui enfante à son tour l’impudence crapuleuse, les dégoûts pesants et pénibles à eux-mêmes, et ces mouvements imprévus de la tête et des membres que la raison ne gouverne plus. La sagesse divine, méprisant cette vie, (si l’on peut appeler vie cette habitude oisive et lâche d’une passion qui éteint toutes les lumières de l’âme), recommande à ses enfants : « Ne sois pas parmi ceux qui s’enivrent de vin et qui se remplissent de viande ; car ceux qui se livrent au vin et qui apprêtent des banquets seront chassés de l’héritage de leurs pères ; la paresse sera vêtue de haillons. Le paresseux est celui qui ne veille point dans la sagesse, et que l’ivresse ensevelit dans le sommeil. Le débauché sera vêtu de haillons et deviendra à tous les yeux un objet de dégoût et de mépris. » Le pécheur, en effet, dont le corps est comme ouvert et déchiré par les passions, laisse voir à travers la honte de son âme, et les désirs impurs qui le dévorent et l’éloignent de plus en plus du salut. Voilà pourquoi le sage ajoute : À qui les désirs effrénés ? à qui l’emportement ? à qui les débats ? à qui les regrets inutiles ? Voyez le débauché déchirant lui-même son âme et son corps, mépriser la raison et s’abandonner à l’ivresse. Écoutez les nombreuses et terribles menaces que l’Esprit de Dieu leur adresse. Mais l’Écriture ajoute encore à ces menaces : « À qui les yeux livides ? » N’est-ce point à ceux qui passent leur vie dans les débauches du vin ? à ceux qui les aiment et les cherchent partout ? Ces yeux livides, signes de mort, témoignent qu’ils sont déjà morts devant Dieu. Car l’oubli des choses qui appartiennent à la véritable vie, cet oubli conduit à la mort. De là vient que le Pédagogue, plein de soin pour notre salut, nous crie avec force : « Ne buvez point jusqu’à l’ivresse. » Car comment prierez-vous, si vous êtes ivres ? « Votre bouche ne sait que des paroles impures, et vous ressemblez à un pilote couché et enseveli dans les profondes vagues de la mer. » Le vin, ajoute un poëte, est comme un feu qui dévore le cœur de l’homme ; il le trouble, il l’agite, il le soulève avec la même fureur que les vents soulèvent les flots irrités. Il tire ses secrets du fond de son âme, et les répand sur ses lèvres par une maligne influence à laquelle il ne peut résister. Vous le voyez, c’est un naufrage prochain et inévitable. Le cœur est accablé par l’ivresse ; la force du vin est comparée à celle de la mer. Le corps y demeure enseveli comme un navire dans les vagues. La profondeur de sa honte égale la profondeur des flots. Le pilote, c’est-à-dire l’âme, enveloppé et jeté çà et là par la violence de la tempête, se trouve plongé dans de profondes ténèbres qui l’aveuglent, et il s’éloigne de plus en plus du port de la vérité, jusqu’à ce que, donnant contre des rochers cachés sous les flots, il s’y brise, et se perde lui-même dans le gouffre des voluptés.

« Ne vous livrez pas, dit l’apôtre, aux excès du vin d’où naît la dissolution. » L’ivresse et la luxure sont inséparables. Le fils de Dieu changea, il est vrai, l’eau en vin aux noces de Cana, mais il ne permit pas aux conviés de s’enivrer. Le mélange de l’eau et du vin dans le sacrement de l’Eucharistie représente l’union de la loi nouvelle et de la loi ancienne, union qui forme aujourd’hui le vrai culte offert par le Christ, et agréable à Dieu. L’eau est l’ancienne loi, le vin est le sang du Christ qui est le fondement de la loi nouvelle. Les soins de Dieu pour l’homme se sont suivis sans interruption depuis Adam jusqu’à nous. « Le vin est tumultueux et l’ivresse turbulente ; quiconque s’y livre ne sera jamais sage, » nous dit l’Écriture. Cependant on en peut boire en hiver contre le froid, et dans les autres saisons comme remède aux maladies de l’estomac. On mange pour apaiser la faim, ainsi on ne doit boire que pour se désaltérer. Enfin, il faut user du vin avec les plus grandes précautions, de peur de tomber, car il n’est rien de plus glissant et de plus dangereux que cet usage. Ainsi notre âme sera pure, sobre et lumineuse. La sobriété de l’âme en fait la sagesse et la force ; en cet état elle conserve toutes ses facultés contemplatives ; elle n’est point souillée des vapeurs malignes que le vin exhale, ni resserrée et épaissie, si je l’ose dire, en une masse inerte et flottant au hasard, comme les nuages. Pourquoi rechercher les vins de prix ? Est-il besoin, pour apaiser la soif, d’un vin ardent et fumeux ? Ces vins délicieux qu’on transporte à grands frais sur mer, de Lesbos, de Crète, de Syracuse, ou de quelques contrées de l’Égypte et de l’Italie, il les faut laisser à ces insensés, à qui le désordre de leurs désirs ôte la raison avant même que l’ivresse la leur ait ôtée. Les diverses qualités de ces vins sont innombrables comme leurs noms. Un homme modéré doit se contenter d’une seule espèce de vin. Le vin que produit son pays ne peut-il pas suffire à chacun ? Ou faut-il encore imiter ces rois insensés qui envoyaient, jusques dans l’Inde, chercher de l’eau du fleuve Choaspe, eau qui paraît, dit-on, aussi bonne à ceux qui en boivent que le meilleur vin aux ivrognes. L’Esprit saint, par la bouche du prophète Amos, proclame le malheur des riches. « Malheur à vous, leur dit-il, qui buvez un vin exquis dans de larges coupes, et qui vous étendez mollement sur des lits d’ivoire. » Il faut surtout respecter la pudeur et la bienséance.

La fable nous dit de Minerve qu’elle cessa de jouer de la flûte, parce qu’on n’en peut jouer sans que le visage s’enfle et se défigure. Quelle qu’ait été réellement cette Minerve, les païens en avaient fait la déesse de la bienséance. Il faut tenir la tête ferme en buvant, et ne pas la tourner de côté et d’autre ; avaler doucement et sans avidité, et prendre garde de rien répandre sur soi en buvant d’un seul trait. Quand on boit trop brusquement, on fait un bruit désagréable comme si l’on versait quelque liqueur dans un vase d’argile ; c’est donner aux assistante le spectacle le plus ridicule et le plus honteux. Rien, d’ailleurs, n’est plus nuisible que cette avidité. Pourquoi donc vous hâter de vous faire du mal ? on ne vous ôte point le verre, vous pouvez boire, il vous attend ; mais ne vous jetez point dessus, prenez-le posément, et buvez à votre aise. Votre soif s’apaise d’autant mieux par cette sage lenteur, que la boisson a le temps de descendre et de circuler librement dans tous vos membres ; et puis, en buvant ainsi, vous vous conduisez avec bienséance. Ce qu’on ôte à l’intempérance n’est pas perdu. « Ne mettez point votre force, dit le sage, à boire beaucoup. » L’excès du vin abrutit l’homme et le rend inutile. Les Scythes, les Celtes, les Ibères et les Thraces, nations belliqueuses, s’adonnent à l’ivrognerie, et croient que ce vice est honorable, et qu’il constitue le véritable bonheur de la vie ; mais nous, qui sommes une nation pacifique, nous éloignons de nous le tumulte et les injures, et nous buvons avec décence et sobriété, donnant à nos festins un nom convenable, image de la sainte amitié qui nous unit. Comment pensez-vous que le Seigneur a bu, étant homme ? Avec impudence, comme nous, ou avec honnêteté, tempérance et circonspection ? Sans doute, il a fait usage de vin ; car il l’a béni lui-même et il a dit : « Prenez, et buvez, ceci est mon sang, » le sang de la vigne. Le Verbe, répandu pour plusieurs et pour la rémission des péchés, est le symbole de la joie. Par la sobriété qu’il a montrée, il nous montre quelle doit être la nôtre. C’est bien le vin lui-même qu’il a béni, ses paroles le prouvent. En effet, il dit à ses disciples : « Je ne boirai plus désormais de ce fruit de la vigne, jusqu’au jour où je le boirai tout nouveau avec vous, dans le royaume de mon Père. » C’est bien du vin qu’il buvait, puisqu’il disait de lui-même, en reprochant aux Juifs la dureté de leur cœur : « Le fils de l’Homme est venu, mangeant et buvant, et ils disent : C’est un homme insatiable et adonné au vin, ami des publicains et des pécheurs. » Ces passages sont des preuves irréfragables contre les erreurs des Encratites.

Que les femmes surtout, se souvenant toujours de la pudeur et de la modestie convenables à leur sexe, ne plongent pas leurs lèvres dans de vastes coupes, et ne baissent pas indécemment la tête sur leur verre de manière à découvrir aux hommes ce qu’elles peuvent de leur cou et de leur sein, imitant leurs débauches et consumant leur vie dans les folles délices du luxe et de la table. Rien de ce qui est honteux et blâmable ne convient à l’homme, à plus forte raison à la femme, à qui la seule pensée de ce qu’elle est, doit inspirer la pudeur. « La femme qui s’enivre excite une grande colère, dit le sage. » Pourquoi ? Parce que sa honte et son ignominie ne seront point cachées. Pour elle, en effet, de la volupté au crime il n’y a qu’un pas. Nous ne défendons point l’usage des coupes d’albâtre, mais toute manière orgueilleuse de s’en servir. Nous voulons qu’on se serve des choses simplement et sans vanité, et qu’on prenne toutes sortes de précautions pour ne jamais rien faire contre la bienséance. Il ne faut en aucune manière permettre aux femmes de montrer nue aux hommes quelque partie que ce soit de leur corps, de peur que tous deux ne tombent, les uns en regardant avec avidité ; les autres en attirant avec plaisir ces regards avides. Il faut toujours agir, parler et se conduire comme en la présence de Dieu, de peur encore que l’apôtre, s’irritant contre nous comme autrefois contre les Corinthiens, ne nous dise : « Lors donc que vous vous assemblez comme vous faites, ce n’est plus manger la Cène du Seigneur. » On peut dire, il me semble, des gourmands, des impudiques et des ivrognes, que ce sont des monstres sans tête. Car leur raison ne siége plus dans leur cerveau ; mais dans leur ventre, où elle sert de jouet et d’esclave à la colère et à la cupidité. Semblables à cet Elpénor qui se cassa la jambe dans une chute qu’il fit étant ivre, leur cervelle, obscurcie par les fumées du vin, tombe dans le cœur et dans le foie ; c’est-à-dire dans la colère et dans la volupté avec plus de rapidité et de force que Vulcain, selon le dire des poëtes ne fut précipité par Jupiter du ciel sur la terre. La fatigue, la veille, la colère, les tourments de toute sorte habitent avec l’homme insatiable. L’Écriture sainte nous apprend l’indécence que commit Noé dans l’ivresse, afin de nous détourner, par un exemple frappant, de ce vice honteux. Elle nous apprend aussi, dans le même but, que ceux qui couvrirent sa honte furent bénis de Dieu. Enfin Salomon a renfermé en un seul mot tout ce qu’on peut dire sur cette matière : « Un peu de vin suffit à un homme sensé et il dormira d’un sommeil paisible. »


CHAPITRE III.

Il ne faut point rechercher la possession des meubles riches et précieux.


Les vases d’or, d’argent, ou de quelque pierre précieuse, ne sont bons qu’à charmer et séduire les yeux. Leur usage est inutile et vain. Les remplissez-vous d’une liqueur chaude, vous ne pouvez les toucher sans douleur ; d’une liqueur froide, la qualité du vase altère celle de la liqueur, et cette riche boisson devient dangereuse. Loin de nous donc les vases de Thériclée et d’Antigone, les coupes bachiques et ces mille sortes de riches bassins et cuvettes dont les usages et les noms sont devenus innombrables. La possession de l’or et de l’argent, soit publique soit particulière, excite l’envie dès qu’on en abuse. Il est rare de l’acquérir, difficile de la garder, plus difficile encore d’en bien user. Loin de nous encore la vaine gloire que l’on met à posséder des verres de cristal délicatement ciselés. La sainteté de nos lois nous en interdit l’usage ; mais ne nous en plaignons pas, car ils sont si fragiles qu’on n’y peut boire sans craindre de les briser. Point de siéges, de plats, de bassins, d’assiettes, d’aiguières d’argent ; point de meubles de riches métaux pour la table ou d’autres usages que j’aurais honte de nommer ; point de trépieds de cèdre, d’ébène ou d’ivoire, point de lits à colonnes et à pieds d’argent, l’ivoire l’or et l’écaille forment mille figures bizarrement entrelacées ; point de tapis de pourpre et d’autres couleurs précieuses et recherchées, éclatantes preuves d’un luxe orgueilleux, insidieux plaisirs d’une vie lâche, enviée et molle. Ces vaines recherches n’ont rien d’utile et de propre à notre nature. Rappelez-vous ces paroles de l’apôtre : « Le temps est court. »

Enfin il ne faut pas se parer ridiculement et imiter ces insensés que nous voyons dans les fêtes publiques exciter par leur parure l’admiration et l’étonnement, tandis qu’ils sont intérieurement remplis de misère. L’apôtre, en effet, expliquant plus au long la pensée que nous venons de citer, ajoute : « Ainsi il faut que ceux qui ont des femmes soient comme s’ils n’en avaient point ; ceux qui achètent, comme s’ils ne possédaient point. » » Si l’apôtre parle ainsi du mariage, dans lequel Dieu a dit : « Croissez et multipliez, » comment ne pensez-vous pas qu’il veut que vous vous défassiez surtout du faste et de l’orgueil ? Jésus-Christ a dit à ce sujet : « Vendez ce que vous possédez et donnez-le aux pauvres, puis venez, et suivez-moi. » Suivez Dieu, dépouillé d’orgueil et d’une pompe momentanée, et possédant ce qui est à vous, ce qui est bon, ce que personne ne vous peut enlever ; c’est-à-dire la foi en Dieu, l’adoration de sa passion et la bienveillance envers les hommes, seules richesses qui soient réelles et précieuses. Pour moi, je loue Platon d’avoir expressément défendu les grandes richesses et tous les meubles dont l’usage n’est pas absolument nécessaire ; voulant que le même meuble servît à des usages différents afin qu’une possession variée ne variât pas nos besoins. L’Écriture-Sainte dit quelque part admirablement, dirigeant ses paroles vers ceux qui sont pleins d’orgueil et de complaisance pour eux-mêmes : « Où sont les princes des nations qui dominaient les animaux de la terre ; qui se jouaient des oiseaux du ciel ; qui amassaient l’or et l’argent ; en qui les hommes se confient et qu’ils recherchent sans relâche, et ceux qui travaillent l’argent avec art, et qui en faisaient les plus beaux ouvrages ? Ils ont été exterminés, ils sont descendus dans les enfers. » L’enfer est le prix de l’orgueil.

Lorsque nous avons besoin de quelque outil pour cultiver nos champs, soit bèche soit charrue ou faucille, nous ne les faisons point fabriquer d’or et d’argent ; nous ne regardons point à la richesse, mais au travail auquel ils sont propres. Qui donc empêche que nous pensions de même par rapport aux différents meubles destinés à nos usages domestiques ? Pensez-vous, je vous prie, qu’un couteau de table ne coupe point s’il n’est garni de clous d’argent ou que le manche n’en soit d’ivoire ? Faut-il aller chercher jusqu’aux Indes du fer pour couper notre viande ? L’eau avec laquelle nous lavons nos pieds ou nos mains les nettoiera-t-elle moins bien pour être contenue dans des bassins de terre ? Une table aux pieds d’ivoire portera-t-elle d’ailleurs sans indignation un pain grossier et à vil prix ? Une lampe faite par un potier éclaire-t-elle moins que la lampe faite par un orfèvre ? Pour moi, je dis que le sommeil qu’on prend sur le plus humble grabat n’est pas moins doux que sur un lit d’ivoire. Puisqu’il suffit, pour nous couvrir, des peaux de brebis et de chèvres, pourquoi chercher des tapis de pourpre et d’écarlate ? Quelle vaine erreur, quelle trompeuse apparence du beau et de l’honnête nous aveugle au point de préférer à la sainte frugalité ces folles délices qui nous ont déjà été si fatales ? Voyez : le Christ mangea dans un plat de matière vile et commune ; il fit asseoir ses disciples sur l’herbe, il leur lava les pieds et les leur essuya avec un linge grossier : Dieu sans faste et sans orgueil, quoiqu’il fut le créateur et le maître de toutes choses ! il ne se fit point apporter du ciel un bassin précieux. Il demande à boire à la samaritaine qui puisait de l’eau dans un puits avec un vase de terre, ne demandant point un vase précieux, et nous montrant qu’il est aisé de se désaltérer. C’est que son but était d’établir l’usage utile de chaque chose, et non une excessive et vaine magnificence. Il mangeait et buvait dans les festins, mais il n’avait garde de creuser la terre pour y chercher de l’argent et de l’or, et se pouvoir servir de ces vases prétendus précieux qui exhalent toujours la rouille et l’odeur du métal dont ils sont formés.

La nourriture, les vêtements, les meubles, en un mot, la vie tout entière du Chrétien, se doivent accorder avec la sainteté de sa foi. Il faut que ses actions soient utilement réglées d’après la personne, l’âge, l’état et le lieu. Puisque nous sommes tous les ministres du même Dieu, il faut que nos biens et nos meubles portent le même caractère d’une vie honnête et frugale, et que chacun de nous en particulier fasse connaître, par une conduite uniforme et réglée, la sincérité d’un même amour et d’une même foi. Les choses qu’on acquiert sans difficulté, on s’en sert de même ; on les loue, on les garde, on les prête avec facilité. Les plus utiles sont les meilleures ; les plus communes valent mieux que les plus rares. En un mot, les richesses mal administrées sont comme une citadelle de crimes et de vices dont les possesseurs ne peuvent entrer dans le royaume des cieux ; malades qu’ils sont de l’incurable maladie du monde, et vivant au milieu de délices qui les enflent d’un fol orgueil. Ceux qui s’efforcent de faire leur salut doivent bien se persuader que l’usage se réduit à l’utile, et qu’il n’y a d’utile que ce qui est absolument nécessaire. C’est une chose bien vaine, que cette insatiable fureur d’amasser et de garder pour son seul usage tant de possessions précieuses. Amasser sans cesse, et ne faire part à personne de ce que l’on possède, c’est mettre le grain dans un tonneau percé, c’est se causer mille maux, c’est se ruiner et se perdre. Rien n’est plus digne surtout de ridicule et de mépris que de satisfaire les nécessités honteuses de la nature dans des vases d’or et d’argent, comme ces femmes riches et fières que leur sot orgueil accompagne jusque sur leur chaise percée. Pour moi, je voudrais que pendant toute leur vie elles n’estimassent pas plus l’or que du fumier. La convoitise de l’argent est devenue la mère et la nourrice de tous les vices. L’apôtre l’appelle lui-même la racine de tous les maux : « Car, dit-il, l’avarice est la source de tous les maux ; et quelques-uns en étant possédés, se sont égarés de la foi et se sont jetés dans de grandes douleurs. » La pauvreté des passions est la vraie richesse. La grandeur de l’âme ne consiste point à jouir pour soi seul et à s’enorgueillir de ses richesses, mais à les mépriser. Il est honteux au suprême degré de vanter la magnificence de ses meubles. Pourquoi s’enorgueillir de ce que chacun peut acheter au marché ? Mais l’argent de la terre ne peut acheter la sagesse ; c’est une marchandise céleste, et pour se la procurer il faut posséder le Verbe, la seule monnaie qui ait cours dans le ciel.


CHAPITRE IV.

De quelle manière il est permis de se réjouir dans les festins.


Il faut bannir des tables, où la raison préside, les excès de toute sorte, et ces longues veilles surtout, qui se plaisent et s’allongent encore dans la médisance et la calomnie, les troubles et les injures. Loin de nous les chaînes honteuses dont nous lient ces nocturnes débauches ! Loin de nous l’amour et l’ivrognerie, passions viles et aveugles ! Les chants libres et déshonnêtes règnent de concert avec l’insolence, dans les festins licencieux. La veille excite l’ivresse, allume les sens, et inspire ainsi l’audace des choses honteuses. Ceux qui se plaisent aux sons lascifs des instruments de musique, aux chœurs, aux danses, aux applaudissements, à tous ces bruits tumultueux et vains, ne se plairont plus à la modestie, à la pudeur, à aucune règle de sagesse et de discipline ; devenus sourds, pour ainsi dire, à tout autre bruit qu’à celui de ces cymbales et de ces tambours, qui résonnent et retentissent à leurs oreilles pour les tromper et les séduire. Ces festins dissolus sont à mon sens un théâtre d’ivrognerie. « Quittons donc les œuvres de ténèbres, et revêtons-nous des armes de lumière ; marchons avec pudeur comme durant le jour, et non dans la débauche et dans les festins, dans les impudicités et dans les dissolutions, dans les querelles et dans les jalousies. » Laissons le chalumeau aux bergers, et la flûte aux adorateurs impurs des idoles. Ces instruments doivent être bannis de nos tables ; ils ne conviennent qu’à des brutes ou à des hommes privés de raison. On raconte des biches, que le son d’une flûte les apprivoise, et que les chasseurs les attirent, au bruit du chant, dans leurs filets. Lorsque les chevaux se mêlent aux cavales, on leur chante sur la flûte comme une sorte de chant d’hymen, dont les musiciens ont même fait un genre de musique. Il ne faut ni rien regarder, ni rien écouter de honteux ; et pour tout dire, en un mot, nous devons fermer dans notre âme tout accès à l’intempérance, prendre garde à nos yeux, prendre garde à nos oreilles, de peur que la volupté ne les chatouille ; fuir les chansons lascives ou trop tendres, et cet art impur d’une musique dégénérée, qui corrompt les mœurs et redouble l’ardeur de la débauche. Nous devons employer les instruments de musique à chanter les louanges de Dieu. « Faites retentir ses louanges, nous dit l’Esprit saint, au son de la trompette, sur la lyre et sur la harpe. Chantez-le en chœur, au bruit des tambours ; chantez-le sur l’orgue et sur tous les instruments à corde ; que l’air résonne du bruit de vos cymbales. Louez le Seigneur. »

Ces instruments dont parle l’Esprit saint, ce sont la bouche, le cœur, les lèvres et l’esprit de l’homme ; car l’homme est un instrument vraiment pacifique. Mais voulez-vous approfondir davantage cette matière, vous trouverez des instruments guerriers qui enflamment les passions, qui allument l’amour, qui irritent et font jaillir la colère. Les Étrusques, dans leurs guerres, emploient la trompette ; les Arcadiens, la flûte ; les Siciliens, une sorte d’instrument qu’ils appellent pectis ; les Crétois, la lyre ; les Spartiates, la flûte ; les Thraces, la trompe ; les Égyptiens, le tambour ; les Arabes, la cymbale. Les Chrétiens n’ont qu’un instrument, qui est le Verbe pacifique que nous offrons à Dieu pour l’honorer, ne nous servant plus de harpe, de trompette, de tambour et de flûte, comme avaient coutume de le faire les peuples avides de guerre et de sang, qui méprisèrent la crainte de Dieu et se réunirent en tumultueuses assemblées, n’épargnant ni soin ni harangues pour exciter leur fureur, ou la rallumer quand elle s’éteignait.

Une double bienveillance doit nous animer dans le festin. Si vous aimez le Seigneur votre Dieu et votre prochain comme vous-mêmes, vous louerez Dieu, d’abord, et lui rendrez des actions de grâces, ensuite vous vous montrerez doux et aimable envers votre prochain. « Que la parole de Jésus-Christ demeure en vous avec plénitude, » nous dit l’apôtre. Cette parole s’accommode et se rend conforme aux temps, aux lieux, aux personnes, et maintenant même elle converse dans les festins. « Instruisez-vous, ajoute l’apôtre, et exhortez-vous les uns les autres par des psaumes, des hymnes et des cantiques spirituels, chantant de cœur, avec édification, les louanges de Dieu. Quelque chose que vous fassiez, soit en parlant ou en agissant, faites tout au nom du Seigneur Jésus-Christ, rendant grâces par lui à Dieu le père. » Tels doivent être nos festins, pleins de grâces et d’une joie sainte. Si vous savez jouer du luth ou de la harpe, vous le pourrez faire sans mériter de reproche ; car vous imiterez ainsi ce saint roi des Hébreux, si agréable et si cher à Dieu. « Justes, nous dit ce saint prophète, célébrez le Seigneur dans des transports de joie. C’est aux cœurs droits de chanter ses louanges. Chantez le Seigneur sur vos harpes ; célébrez le Seigneur sur la lyre à dix cordes. Chantez à sa gloire un cantique nouveau. » Ce nombre dix, qui est le principe de tous les nombres, ne prouve-t-il pas que cet instrument est la figure du Verbe ?

Avant de manger comme avant de boire, il est juste de louer Dieu, qui a créé et qui nous donne toutes le choses dont nous nous nourrissons. Avant de nous livrer au sommeil, il est pieux, il est saint de lui rendre grâces pour tous les bienfaits que nous en avons reçus, et afin de dormir paisiblement sous sa divine protection. Célébrez donc ses louanges ; son ordre a tout créé, et aucun de ses ouvrages n’est imparfait ni défectueux. Les anciens Grecs, au milieu de leurs festins et des vases pleins de vin, chantaient, à l’imitation des psaumes des Hébreux, des chansons qui avaient un nom particulier, et que tous répétaient ensemble et d’une seule voix, s’excitant encore à boire les uns les autres dans les intervalles de ce chant. Ceux d’entre eux qui étaient plus habiles dans l’art musical jouaient en même temps de la lyre. Mais loin de nous les chants amoureux ; nous ne devons chanter que les louanges de Dieu. « Qu’ils chantent son nom en chœur, nous dit le prophète ; qu’ils le proclament sur le tambour et la cithare ; que sa louange réside dans l’assemblée des saints ; qu’Israël se réjouisse dans son Créateur ; que les filles de Sion se réjouissent dans leur roi. » Et le prophète ajoute aussitôt : « Parce que le Seigneur se complaît dans son peuple. » Nous admettons donc une harmonie modeste et chaste ; mais nous tenons aussi loin que possible, de nos pensées fortes et généreuses, une musique molle et énervante dont les concerts, étudiés et artificieux, nous conduiraient bientôt à la honte d’une vie molle et désordonnée. Les sons graves et sévères bannissent l’impudence et l’ivrognerie. Ce sont ceux qu’il faut employer, et laisser les sons énervants de la musique chromatique aux débauchés qui se couvrent de fleurs et se vautrent dans l’insolence et dans le vin.


CHAPITRE V.

Du rire.


Tout imitateur de choses ridicules ou d’actions risibles sera banni de notre république ; car les paroles étant l’expression de la pensée et des mœurs, il est impossible qu’il n’y ait pas quelque chose de ridicule dans les mœurs de celui qui se plaît à prononcer de ridicules paroles. C’est ici le cas d’appliquer ce passage de l’Évangile : « Tout arbre bon produit de bons fruits ; et tout arbre mauvais, de mauvais fruits. » Le discours est le fruit de la pensée. Or, si ceux qui excitent le rire doivent être bannis de notre république, il ne peut sans doute nous être permis de l’exciter nous-mêmes ; car il serait absurde que nous imitassions ceux qu’il nous est défendu d’écouter. Mais le comble de l’absurdité serait de nous étudier à paraître ridicules ; c’est-à-dire d’attirer sur nous, de gaieté de cœur, la honte et le mépris. Si personne ne veut travestir son corps comme on le fait sur le théâtre, voudrons-nous travestir notre âme, et cela ouvertement et publiquement ? Ne prenons donc pas un masque ridicule, et surtout gardons-nous bien de vouloir, dans nos discours, être ou paraître ridicules, nous faisant ainsi un jouet de la parole et de la raison, les plus précieuses qualités de l’homme. Ce jeu est méprisable au plus haut degré, puisque ceux qui s’y exercent ne méritent pas même d’être écoutés. D’ailleurs ces discours impertinents ont coutume de conduire à des actions honteuses.

Il faut parler d’une manière polie et agréable ; et loin de chercher à exciter le rire, il faut avoir soin d’en comprimer les éclats. La pudeur et l’honnêteté brillent dans un rire modeste, l’intempérance éclate dans un rire bruyant. N’ôtons rien aux hommes de ce qui leur est naturel, mais réglons-en l’usage sur le temps et les circonstances. Faut-il que l’homme rie toujours parce qu’il est doué de la faculté de rire ? Non sans doute ; car le cheval, qui est doué de celle de hennir, ne hennit pas toujours. L’homme étant un animal raisonnable, il faut qu’il montre en tout une sage mesure, et que ni sa sévérité ni sa joie ne soient excessives. Ce doux relâchement des fibres du visage qui se fait comme par l’harmonie de quelque instrument est appelé d’un mot grec qui signifie sourire. Si le visage des hommes modestes s’épanouit davantage, c’est rire. Les éclats de rire qui défigurent le visage reçoivent un nom différent, quand ce sont des femmes ou des hommes qui les poussent. Le nom que l’on donne au rire éclatant des femmes signifie un rire immodeste et lascif et il ne convient qu’à des courtisanes. Celui que l’on donne au rire des hommes en exprime l’insolence et l’impureté. L’insensé, quand il rit, élève la voix ; mais le sage sourit à peine, parce que le sage est tout autrement affecté que l’insensé. Il ne faut pas cependant être triste et morose, mais grave et réfléchi. Il vaut mieux que le visage demeure sévère en souriant ; car ce sourire ainsi mitigé prête moins à la raillerie. Il ne faut point sourire de choses honteuses, mais bien plutôt en rougir, de peur que nous ne paraissions nous mêler et consentir à des joies coupables. Si l’on parle devant nous de choses affligeantes, il faut montrer un visage affligé. Ce serait une preuve de cruauté d’en agir autrement. Rien d’ailleurs n’est plus immodeste que de rire toujours. Il ne faut point rire devant des vieillards et des personnes à qui on doit du respect, à moins qu’eux-mêmes n’aient dit quelque chose d’agréable et de plaisant pour nous réjouir. Il ne faut pas non plus rire chez toutes sortes de personnes, ni en toute rencontre, ni pour toutes sortes de sujets. Le ris des femmes et des jeunes gens est aisément regardé comme une injure ; mais d’un autre côté un visage trop rude écarte et effraie tout le monde. L’insolence s’arrête et recule devant une sage gravité. Le vin excite aux plaisirs honteux, à la danse, à la folle joie, et achève de corrompre les mœurs qui commencent à l’être. C’est de ces plaisirs que naissent les paroles licencieuses qui descendent bientôt jusqu’à l’obscénité, et poussent à dire tout haut ce qu’il vaudrait mille fois mieux taire. Les mœurs des hommes corrompus se montrent toutes nues dans la licence que produit le vin ; ils dépouillent par elle toute crainte et toute dissimulation ; par elle leur raison s’affaiblit et semble s’éteindre. Toutes leurs manières sont rudes et à demi-sauvages : leur passion les asservît et les maîtrise.


CHAPITRE VI.

Des discours honteux.


Nous devons nous abstenir entièrement de tout discours honteux, et fermer la bouche à ceux qui en prononcent devant nous, tantôt par des regards sévères et méprisants, tantôt par des reproches rudes et amers. « Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui souille l’homme ; mais ce qui sort de la bouche, c’est là ce qui souille l’homme. » Cette obscénité dans les discours est une marque d’ignorance et d’impiété, de bassesse, d’insolence et de dissolution ; il n’y a dans ceux qui les prononcent ni modestie, ni tempérance, ni honnêteté. Les choses honteuses pénètrent dans l’âme par les oreilles comme par les yeux ; de là vient que le divin Pédagogue nous aide dans la lutte que nous avons à soutenir, par des discours chastes et modestes. Ces discours sont comme des remparts placés au-devant de nos oreilles pour empêcher le vice de s’y glisser et de porter dans notre âme le trouble et la corruption. Il dirige en même temps nos yeux vers le spectacle des choses honnêtes, nous disant qu’il est préférable que nos pieds soient la cause de notre chute que nos yeux. L’apôtre condamne en ces termes les discours obscènes : « Que votre bouche ne prononce aucune parole mauvaise, mais que tout ce que vous direz soit propre à nourrir la foi et communiquer la grâce à ceux qui vous entendent. Qu’on n’entende parmi vous ni parole déshonnête, ni folle gaieté, ce qui ne convient pas à votre état, mais plutôt des actions de grâces. Si celui qui appelle son frère fou, sera coupable au jugement de Dieu, que dirons-nous de celui qui ne dit que des folies ? » N’est-ce pas de lui qu’il est écrit : « Or, je vous dis que toute parole oiseuse que les hommes auront proférée, ils en rendront compte au jour du jugement ; car vous serez justifiés par vos paroles, et condamnés par vos paroles ? » Quelle est donc la défense de nos oreilles et la sagesse de nos yeux ? les conversations avec les justes, qui ferment toute voie à l’erreur. Les poëtes profanes même nous disent que les discours mauvais corrompent les bonnes mœurs. « Le glorieux apôtre nous dit : Ayez horreur du mal, et attachez-vous constamment au bien ; car celui qui vit avec les saints sera sanctifié. » N’écoutez donc, ne dites, ne regardez rien de honteux, et surtout mettez tous vos soins à ne rien faire qui le soit, soit en découvrant ou regardant quelques parties secrètes du corps. Loin de se plaire à considérer la honteuse nudité du juste, la modestie filiale couvrit ce que l’ivresse avait découvert. Il ne faut pas se garder avec moins de soin et d’attention de ces paroles auxquelles doivent être fermées les oreilles de ceux qui ont cru en Jésus-Christ. Le Pédagogue nous les défend d’abord ; et cette défense est comme un rempart élevé longtemps d’avance contre les assauts de l’incontinence. C’est avec un art admirable qu’il combat et arrache nos vices. Cette défense : « Vous ne commettrez point d’adultère, » est précédée et fortifiée par celle-ci, « vous ne convoiterez point. » L’adultère, en effet, est le fruit de la convoitise, détestable racine de tout mal. Les mots et les choses obscènes nous sont également interdits, et avec raison, car celui qui se plaît aux mauvais discours désirera bientôt les choses mauvaises ; mais celui, au contraire, dont les paroles sont chastes, s’accoutume à repousser courageusement les assauts des passions.

Du reste, nous avons déjà longuement expliqué que la honte n’est point dans les noms des diverses parties du corps humain qui servent à l’acte du mariage ou de la génération. Elles exigent la pudeur et le respect, il est vrai, mais il n’y a point de honte réelle à les nommer et à s’en servir, l’action illégitime est la seule honteuse ; car il n’y a de honteux que le vice et les actions qu’il fait commettre. J’appelle donc avec raison discours honteux ceux qu’on se plaît à tenir sur des actions vicieuses, tels que l’adultère, l’amour des garçons ou sur tout autre sujet de même nature. Ce n’est pas que les paroles inutiles et oiseuses soient permises aux Chrétiens : « Le péché abonde dans la multitude des paroles. » Celui qui se tait est réputé sage, celui qui parle trop est odieux. Celui qui multiplie ses discours hait son âme.


CHAPITRE VII.

Des devoirs de ceux qui vivent ensemble.


Ne raillons personne ; de la raillerie s’élancent en foule les outrages, les querelles, les combats, les inimitiés. L’outrage est principalement au service de l’ivresse ; nous l’avons déjà remarqué. On juge d’un homme non-seulement par ses actions, mais encore par ses paroles. « Ne reprends pas ton prochain lorsqu’il boit en un festin, et ne le méprise pas lorsqu’il se réjouit, nous dit l’Écriture ; car s’il nous est ordonné de converser, surtout avec les saints, à plus forte raison est-ce un péché de les railler. Les paroles de l’insensé sont comme le bâton sur lequel l’outrage se repose et s’appuie. » Aussi je ne me lasse point d’admirer ces exhortations de l’apôtre : « Qu’on n’entende parmi vous ni parole déshonnête ni folle gaîté, ce qui ne convient pas à votre état. » Si c’est la charité qui vous rassemble en un festin, une bienveillance réciproque le doit doucement animer ; aucune raillerie déraisonnable, aucun doute insultant ne doit se mêler à la douceur prudente des conversations. Comment, si la charité vous réunit, permettriez-vous à la raillerie de vous diviser et d’allumer en vous de coupables haines ? Il est plus sage de se taire que de contredire en ajoutant péché sur péché. « Heureux l’homme qui n’est point tombé par les paroles de sa bouche et qui n’est point pressé par le remords du péché, » et le regret d’avoir offensé quelqu’un par ses discours ! Les jeunes gens de l’un et de l’autre sexe doivent éviter tout festin, de peur de tomber là où il ne leur est point convenable d’aller. Des propos inaccoutumés, des spectacles peu décents ébranlent leur esprit où la foi est flottante encore. C’est peu de tomber eux-mêmes plus facilement dans le mal par la faiblesse de leur âge, ils entraînent encore la chute des autres en leur offrant ce spectacle doux et périlleux de la jeunesse et de la beauté. De là vient cette maxime du sage : « Ne t’assieds jamais avec la femme d’un autre, et ne sois pas à table avec elle nonchalamment appuyé sur le bras ; » c’est-à-dire ne mange pas souvent avec elle. Le sage ajoute immédiatement : « Et ne bois pas de vin avec elle, de peur que ton cœur ne s’incline vers elle et que ton sang ne t’entraîne à la perdition. » On glisse, en effet, aisément de la liberté qu’inspire le vin, dans le mal. Le sage nomme la femme mariée, parce qu’il y a un plus grand péril à s’efforcer de briser ce lien sacré, qui est la vie de la société. Si quelque nécessité imprévue nous force à les approcher, elles doivent se montrer à nous couvertes d’un voile au-dehors, et de la pudeur au-dedans. Quant à celles qui ne sont point au pouvoir d’un mari, il leur est de la dernière honte de se mêler aux joies des hommes dans les festins.

Une fois que l’on est entré dans la salle du festin, il y faut rester immobile, silencieux et attentif. Si vous êtes assis, ne changez point vos pieds de place, ne posez point vos jambes l’une sur l’autre, n’appuyez point votre menton sur votre main, c’est une indécence qu’on ne pardonne pas même à des enfants, et c’est une marque de légèreté d’esprit et de caractère que de changer fréquemment de position. La modestie et l’honnêteté consistent à choisir ce qu’il y a de moins recherché dans les mets et dans les boissons, à ne montrer ni empressement ni hardiesse, soit au commencement, soit dans les intervalles du repas. Bien plus, il faut cesser le premier et ne témoigner aucun désir. Voyez les paroles du sage : « Use comme un homme tempérant de ce qui t’est servi. Cesse le premier par pudeur. Et si tu es assis au milieu d’un grand nombre de personnes, n’étends pas le premier la main sur la table. »

Il ne faut donc montrer aucune sorte de gourmandise ; et quels que soient nos désirs, nous ne devons tendre la main qu’après un retard qui prouve notre tempérance. Il ne faut ni regarder les mets avec envie ni les saisir avec avidité comme des brutes, ni surtout manger avec excès ; car l’homme ne dévore point, mais se nourrit de pain. Voulez-vous être vraiment modeste ? levez-vous et sortez des premiers ; car il est écrit : « Lorsqu’est venu le temps de se lever, ne sois pas le dernier, et retourne en ta maison. C’est pourquoi les douze apôtres ayant appelé la multitude des disciples, dirent : il n’est pas juste que nous délaissions la parole de Dieu pour avoir soin des tables. » Les mêmes apôtres écrivaient encore à leurs frères d’Antioche de la Syrie et de la Cilicie : « Car il a semblé bon au Saint-Esprit et à nous de ne point imposer d’autres fardeaux que ceux qui sont nécessaires ; que vous vous absteniez des victimes sacrifiées aux idoles, et du sang et des chairs étouffées, et de la fornication, toutes choses dont vous ferez bien de vous garder. » Il faut fuir la licence du vin à l’égal de la cigüe, car ce sont deux poisons mortels. Ne riez ni ne pleurez immodérément. Souvent, après avoir jeté de grands éclats de rire, les gens ivres, par je ne sais quelle folle influence du vin, tout-à-coup descendent aux larmes. La faiblesse et l’insolence sont l’une et l’autre étrangères à la droite raison. Quant aux sages vieillards, qui regardent les jeunes gens comme leurs propres fils, quoiqu’ils ne doivent que bien rarement plaisanter avec eux, ils le peuvent cependant quelquefois, ayant soin de leur adresser quelque douce plaisanterie propre à les instruire de ce qui est beau et honnête. Voient-ils un jeune homme silencieux et modeste ; ils lui peuvent dire poliment et avec grâce : Mon fils, ne cesse pas de parler. Cette douce plaisanterie augmente la modestie du jeune homme et lui montre les bonnes qualités qu’il possède, en lui reprochant faussement les vices qu’il n’a pas. Cette manière d’assurer ce qui est par ce qui n’est pas, et l’invention d’un maître habile. On peut encore, dans le même sens et le même but, reprocher à celui qui est sobre et ne boit que de l’eau, de trop aimer la bonne chère et le vin. Mais si nous nous trouvons parmi des railleurs de profession, laissons passer leurs vains discours, sans y prendre part, comme des coupes pleines. C’est là un jeu glissant et dangereux : « Le repentir est près de la bouche du téméraire. » Ne vous asseyez point avec l’homme injuste, n’écoutez point ses vagues accusations, ne soyez point son témoin dans ses calomnies, dans ses médisances, dans sa méchanceté.

Les personnes modestes doivent, il me semble, régler leur silence et leur voix ; il leur est permis de répondre et de parler chacune à leur tour. « Le silence est la vertu des femmes ; » mais les jeunes gens le peuvent rompre sans péril ; s’ils parlent bien, ils sont assez âgés. Vieillard, parle dans les festins, c’est un droit de ton âge, mais parle sans embarras et avec sagesse. Jeune homme, parle aussi, la sagesse te le permet ; mais attends d’être interrogé, et que tes réponses soient claires et concises. Crier au lieu de parler, ou parler si bas qu’on ne vous puisse entendre, ce sont les deux choses du monde les plus insensées : l’une est une marque d’insolence, l’autre d’abjection. Ne discutez point avec chaleur pour remporter la victoire dans une vaine dispute de mots. Nous devons éviter avec soin le tumulte et le trouble, c’est là ce que signifient ces paroles du Sauveur : « Que la paix soit avec vous. » Écoutez, avant de répondre, ne parlez point d’un ton mou et languissant, mais simple et modéré ; ne soyez ni diffus ni trop bref. La parole même a besoin qu’on lui impose de sages lois ; point de clameur ni d’importunes exclamations. Le sage Ulysse châtia l’insolence de Thersite, dont les vociférations privées de sens et de respect, troublaient toute l’armée. La fin d’un grand parleur est funeste. Tout est usé dans un mauvais plaisant, il n’y a d’entier que la langue qui subsiste pour faire le mal. De là viennent ces sages maximes de l’Écriture : « Là où il y a beaucoup de vieillards, parle peu et ne plaisante pas, » et pour nous prémunir contre l’inutilité des paroles, elle nous recommande de ne pas répéter les mêmes choses dans les prières que nous adressons à Dieu.

Les sifflements, les bruits que l’on fait avec les doigts pour appeler les domestiques, signes évidents d’un manque de raison, sont indignes de tout homme raisonnable. Il ne faut ni cracher fréquemment, et avec effort, ni se moucher dans un festin, de peur de manquer d’égards envers les convives et d’exciter leur dégoût. Nous ne devons point mettre la crèche à côté du fumier, comme les ânes et les bœufs, ni cracher, moucher et manger à la fois. S’il arrive, par hasard, que l’on éternue ou que l’on rote, il le faut faire avec le moins de bruit possible, de manière à ne pas appeler l’attention même de ses voisins. C’est accuser la plus mauvaise éducation que d’agir autrement. Si l’on est contraint de roter, il le faut faire en ouvrant doucement la bouche, et non point comme des acteurs qui déclament sur un théâtre ? Il faut retenir son haleine pour étouffer le bruit que l’on fait en éternuant, de sorte que les secousses de l’air étant arrêtées, on éternue sans que les autres s’en apperçoivent ; et l’air, en sortant de la bouche, n’est chargé d’aucun excrément. C’est une marque d’insolence et d’orgueil, de vouloir éternuer avec éclat au lieu d’en diminuer le bruit. Ceux qui nettoient leurs dents ou quelque plaie, sont insupportables à eux-mêmes et aux autres. Ce sont de véritables démangeaisons de brute, que de se frotter les oreilles ou de s’exciter à éternuer. Il faut fuir soigneusement toutes ces turpitudes, et les discours honteux qu’elles font naître. Que la contenance soit grave et modeste, la tête droite et immobile, les mouvements du corps, et les gestes dans le discours, sagement et prudemment réglés. En un mot, le repos, la paix, la tranquillité sont le propre du Chrétien.


CHAPITRE VIII.

De l’usage des parfums et des couronnes.


Il ne faut faire usage ni des parfums, ni des couronnes ; car ils excitent au plaisir et à une indolence voluptueuse, surtout lorsque la nuit est proche. Je n’ignore point qu’une femme repentante versa sur les pieds du Seigneur, au moment où il se mettait à table, un vase rempli de parfums, et que cette offrande lui fût agréable ; je sais aussi que les anciens rois des Hébreux portaient des diadèmes enrichis d’or et de pierres précieuses. Mais cette femme, dont l’offrande fut agréable au Sauveur, ne connaissait point sa doctrine ; car elle était encore pécheresse. Ce parfum était ce qu’elle croyait posséder de plus précieux, et elle lui en faisait hommage ; elle faisait plus, elle lui essuyait les pieds avec ses cheveux, le plus bel ornement de son corps, et lui offrait, en abondantes libations, les larmes que le repentir lui arrachait. Aussi ses péchés lui furent-ils pardonnés et remis.

Je crois voir, dans ce récit de l’Évangile, comme une image symbolique de la doctrine et de la passion du Sauveur. Ses pieds, inondés de parfums, sont l’image de sa doctrine, de cette doctrine divine qui envahit la terre entière avec une gloire toujours croissante. « Leur langage a retenti jusqu’aux extrémités de la terre. » J’ajouterais même, si je ne craignais de paraître importun, que les pieds du Seigneur arrosés de parfums, ce sont les apôtres, et que ce parfum odoriférant était pour eux l’annonce prophétique des dons futurs de l’Esprit saint. N’est-il pas naturel, en effet, que les apôtres qui ont parcouru tout l’univers et prêché partout l’Évangile, soient appelés par allégorie les pieds du Seigneur ? « Adorons-le, dit le Psalmiste, dans l’endroit où ses pieds se sont arrêtés ; » ses pieds, c’est-à-dire les apôtres, qui ont annoncé son nom aux nations les plus reculées de la terre. Les larmes de la pécheresse repentante expriment le repentir et la conversion des gentils ; ses cheveux détachés, le détachement des vaines parures, les persécutions souffertes pour le Seigneur, avec une invincible persévérance, et le fol amour de la fausse gloire étouffé par la foi nouvelle. C’est encore une figure de la passion du fils de Dieu.

Jésus-Christ, dans un sens mystique, est une source d’huile par où sa miséricorde découle jusqu’à nous. Judas, qui le trahit, est une huile falsifiée dont les pieds du Seigneur furent oints un peu avant de quitter le monde ; car c’est la coutume d’oindre les morts. Les larmes nous représentent encore nous qui sommes pécheurs et qui, croyant en lui, en avons reçu le pardon et la rémission de nos péchés. Les cheveux épars sont l’image de la malheureuse Jérusalem, la ville ointe et sacrée, sur laquelle ont pleuré tant de prophétiques lamentations. Le Seigneur nous montre en ces termes que Judas était un traître et un faux disciple : « Celui qui porte la main dans le plat avec moi, me trahira. » Convive perfide, ce fut par un baiser qu’il trahit son maître et son Dieu. Hypocrite et menteur, il avait des baisers pleins d’artifice et de fraude, et il accusait, en l’imitant, l’ancienne hypocrisie de ce peuple, duquel il est écrit : « Ce peuple m’honore du bout des lèvres, mais son cœur est loin de moi. » Il est donc assez probable que, comme disciple à qui le Seigneur avait fait miséricorde, Judas était la figure de l’huile ; mais, comme traître, d’une huile impure et empoisonnée. Ce parfum, versé sur les pieds du Sauveur, annonçait la trahison de Judas et l’approche de sa passion. Lui-même enfin, lavant les pieds de ses disciples et leur communiquant le pouvoir céleste qui leur était nécessaire pour faire entrer les nations en partage de sa parole et de ses bienfaits, répandit sur eux un parfum dont l’odeur suave a pénétré glorieusement tous les habitants de la terre. Sa passion, en effet, a été pour nous un parfum précieux, et pour les Juifs, un affreux péché. Vous le voyez manifestement dans ce passage de l’apôtre : « Au reste, je rends grâce à Dieu, qui nous fait toujours triompher en Jésus-Christ, et qui répand par nous, en tous lieux, la connaissance de son nom. Nous sommes devant Dieu la bonne odeur de Jésus-Christ, pour ceux qui se sauvent, et pour ceux qui se perdent ; aux uns, une odeur de mort pour la mort, et aux autres, une odeur de vie pour la vie. »

Les rois Juifs dont la couronne était d’or diversement incrustée de pierres précieuses, les rois Juifs appelés Christs portaient, sans le savoir, sur leur tête le symbole de son éternelle royauté. Toute pierre précieuse, soit perle, soit émeraude, exprime le Verbe. L’or surtout, qui est incorruptible, exprime son incorruptibilité. Ce fut de l’or que les mages lut offrirent à sa naissance parce que l’or est le symbole de la royauté. Couronne immortelle comme le Dieu dont elle est l’image, couronne dont l’éclat ne passe point comme ces fleurs de nos prairies qu’un même jour voit naître et mourir.

Les sentiments d’Aristippe de Cyrène, philosophe à la vie molle et licencieuse, ne me sont point inconnus. Voici le sophisme qu’il proposait : Le cheval et le chien qu’on oint de parfums ne perdent point leur vigueur, l’homme donc ne doit point la perdre. Mais l’usage puéril des parfums ne serait point aussi blâmable dans ces animaux, privés de raison, que dans l’homme qui en est doué.

Il existe de nos jours une infinité de parfums dont la nature et les noms diffèrent : végétal, minéral, royal ; celui qu’on extrait de la cire, celui que donne un arbrisseau d’Égypte. Le poëte Simonide n’a point honte de dire dans ses Iambes qu’il employait ces parfums à un usage impudique. Parmi ces parfums, les plus estimés sont celui de Cypre et le nard. Viennent ensuite les essences de lys et de rose et mille autres dont les femmes se servent, soit en pâte, soit secs, soit liquides ; elles s’arrosent et s’inondent de ceux-ci, elles respirent l’odeur de ceux-là. Chaque jour même on en invente de nouveaux, afin de satisfaire et rassasier cet insatiable désir qu’elles ont de paraître belles. Elles en arrosent leurs vêtements, leurs meubles et leurs lits ; elles les brûlent dans l’intérieur de leurs appartements. Il n’est point enfin jusqu’aux vases destinés aux plus vils besoins qu’elles ne forcent à en répandre les voluptueuses odeurs. Ceux donc qui, ne pouvant souffrir cet amour outré des parfums, bannissent des villes bien policées, comme efféminant les hommes mêmes, non-seulement les artisans qui les composent et qui les vendent, mais ceux encore dont le métier est de répandre des couleurs fleuries sur la blancheur des laines, me paraissent avoir bien jugé des dangers de ce luxe impur. C’est un crime, en effet, que d’introduire des habits et des parfums trompeurs dans la ville de la vérité. Parmi les Chrétiens, l’homme doit respirer la probité ; la femme, respirer le Christ, qui est l’onction royale, et non la vaine odeur des parfums terrestres. Que l’odeur divine qui s’exhale de la chasteté soit l’unique parfum dont la femme se pare ; ce parfum l’embellira et la remplira d’une joie spirituelle. Tel est celui que le Christ prépare à ceux qui sont siens, qu’il compose des aromates célestes et dont il ne dédaigne pas de faire usage, comme il le rappelle dans les chants du prophète roi : « C’est pourquoi, ô Dieu votre Dieu vous a sacré d’une onction de joie, au-dessus de tous ceux qui doivent y participer : la myrrhe, l’ambre et le sandal s’exhalent de vos vêtements. »

Il ne faut pas cependant que nous ayons pour les parfums la même horreur que les vautours ou les escarbots, dont on dit qu’un peu d’essence de rose les fait mourir. Les femmes peuvent en faire usage, pourvu que ce soit en petite quantité et qu’elles aient soin de choisir ceux dont l’odeur est la moins forte et la moins enivrante ; car les prodiguer sans mesure, c’est transporter aux vivants l’usage d’embaumer les morts. L’huile qui est nuisible aux abeilles et aux autres insectes est utile aux hommes ; elle excite leur courage, assouplit leurs membres et leur donne dans les jeux guerriers plus d’agilité et de force. Le parfum, au contraire, qui est une huile trop douce, les amollit et les énerve. Aussi, après avoir banni de nos tables les mets recherchés qui corrompent le goût, nous nous garderons bien de permettre l’usage d’aucun objet dont la vue ou l’odeur excite en nous des chatouillements voluptueux, de peur que l’intempérance que nous avons bannie ne rentre dans notre âme par ces sens, comme par une porte que nous lui aurons laissée ouverte. Si l’on objecte que le grand pontife, c’est-à-dire Jésus-Christ, offre perpétuellement à Dieu des parfums, je répondrai qu’il ne faut pas prendre à la lettre ces passages de l’Écriture ; ce n’est qu’un parfum spirituel, et la bonne odeur de la charité ou le sacrifice de son corps, qu’il immole sur les autels. Il suffit donc de l’huile, de l’huile simple et naturelle, pour entretenir la moiteur de la peau, relâcher la tension des nerfs et neutraliser les odeurs trop pénétrantes qui s’exhalent parfois du corps de l’homme. L’amour des parfums exquis est comme une nourriture donnée à l’oisiveté et à la mollesse, mollesse qui conduit à la débauche par une pente insensible. Si vous avez un penchant au vice, tout vous y porte et vous y entraîne ; c’est comme un réseau qui vous enlace de toutes parts ; tout, les repas, le sommeil, la parole, les yeux, les oreilles, la bouche, les narines mêmes. Le voluptueux est entraîné par l’odeur pénétrante des parfums et des couronnes, comme l’est un taureau par des anneaux de fer et des cordes.

Cependant, puisque nous condamnons les plaisirs qui ne sont d’aucun usage pour l’utilité de la vie, il est important d’examiner si nous ne pouvons en retirer aucune de l’usage des parfums. Il en est, en effet, quelques-uns qui n’amollissent point, n’excitent point à l’impudicité et à la luxure ; et dont l’usage modéré n’est point incompatible avec l’amour de la tempérance. Ils fortifient le cerveau et l’estomac, ils assouplissent les nerfs, ils sont d’un utile secours contre diverses maladies ; c’est à cet effet qu’il les faut employer, pour ranimer les forces languissantes, combattre les fluxions, les refroidissements et les dégoûts. Une des manières d’en user les plus utiles à la santé, comme le dit quelque part un poëte comique, c’est d’en oindre les mains, qui en transmettent au cerveau l’odeur bienfaisante. On frictionne encore utilement, en divers cas, les jambes et les pieds des malades avec des herbes odoriférantes qui échauffent ou rafraîchissent, et dont l’influence salutaire attire vers les parties du corps les moins importantes les humeurs malignes qui embarrassent le cerveau. Mais il faut laisser les plaisirs inutiles aux voluptueux dont ils sont la honte, et qui s’en servent vainement comme d’un aiguillon pour réveiller leurs sens blasés. Il y a une grande différence entre la profusion des parfums et la simple onction : l’une n’appartient qu’aux efféminés, l’autre est souvent utile pour la santé. Le philosophe Aristippe, qui avait coutume de se parfumer, maudissait ces voluptueux qui, par l’abus qu’ils faisaient des bonnes odeurs, en avaient décrié l’usage. « Rends au médecin ce qui lui est dû. Le Très-Haut l’a créé ; car tout remède salutaire vient de Dieu. Le médecin préparera les breuvages. » Telles sont les paroles de l’Écriture, qui nous apprend ainsi que les parfums nous ont été donnés pour notre santé et non pour châtouiller voluptueusement les organes de nos sens. Il faut donc rejeter ce qu’ils ont de voluptueux, et choisir ce qu’ils ont d’utile ; car Dieu lui-même a fait naître les fruits qui produisent l’huile afin que nous y trouvions un secours contre les fatigues du travail. Les femmes dont le fol usage est de couvrir leurs cheveux de pommades et de les colorer quand ils sont blancs, les voient blanchir plus vite encore sous l’influence pernicieuse de ces aromates, qui dessèchent leur corps et le maigrissent. Il importe peu que ce soit le défaut de chaleur ou d’humidité qui produise cet effet, il n’en est pas moins réel. Comment donc pouvons-nous aimer des parfums qui absorbent l’humeur dont les cheveux se nourrissent, et qui les blanchissent, nous qui craignons tant de blanchir ? Comme les chiens de chasse découvrent à l’odeur les bêtes fauves qu’ils poursuivent, ainsi les parfums recherchés qu’exhalent les voluptueux les trahissent soudain et nous les font reconnaître. C’est le vin et la débauche qui ont introduit dans les festins ce criminel usage des couronnes. Pourquoi me couronner de fleurs au moment où le doux printemps en revêt toute la nature ? Dans ces prés brillants de rosée et parsemés de fleurs naissantes aux mille couleurs variées, n’est-il pas meilleur de se promener et d’en respirer, comme l’abeille, les suaves exhalaisons ? Pourquoi dépouiller les prairies de leur ornement et s’en faire dans sa maison une ridicule parure ? Pourquoi, dans les festins, charger sa tête de bouquets de roses, de lis, de violettes et de mille autres fleurs ou herbes brillantes ? Cette folie, indigne de tout homme sage, est encore nuisible à tous ceux à qui elle est commune. L’humidité des fleurs refroidit le cerveau, déjà trop froid par lui-même, comme le prouvent assez les divers remèdes que l’expérience des médecins emploie pour le réchauffer. Il est donc absurde et dangereux de le charger de ces couronnes humides qui le refroidissent encore. D’ailleurs ceux qui se couronnent de fleurs se privent ainsi des plaisirs qu’il est de leur nature de procurer à la vue et à l’odorat. Placées sur leur tête, au-dessus des organes de ces sens, comment verraient-ils leurs fraîches couleurs, comment pourraient-ils respirer les doux parfums qu’elles exhalent ? Il est dans la nature de la fleur, comme dans celle de la beauté, de charmer les regards des hommes ; de leur peindre la gloire du Créateur, et de leur faire chanter ses louanges dans la reconnaissance de ses bienfaits. Mais ces choses, si douces à voir, sont dangereuses à toucher. Il ne s’en faut approcher qu’avec méfiance ; leur usage d’un jour laisse de longs regrets. Les fleurs refroidissent, la beauté brûle et enflamme quiconque les touche. Enfin des plaisirs qu’elles donnent, un seul est légitime, c’est celui de la vue ; les autres sont trompeurs et criminels. Suivons donc en ceci comme en tout, les instructions de l’Écriture, et que nos plaisirs sur la terre soient aussi purs, s’il est possible, que ceux qu’on goûte dans le paradis.

L’homme est le chef et l’ornement de la femme, le mariage est la couronne de l’homme. Les enfants qui naissent du mariage en sont comme les fleurs que le divin jardinier cueille dans des prairies vivantes. « Les enfants des enfants sont la couronne des vieillards, et les pères sont la gloire des enfants. » Jésus-Christ, qui est le père universel de la nature est le chef et la couronne de l’Église universelle ; les fleurs ont comme les plantes et les racines, des qualités qui leur sont propres. De ces qualités les unes sont utiles, les autres nuisibles ou dangereuses. Le lierre est rafraîchissant. Le noyer exhale une vapeur léthargique qui engourdit et qui endort. L’odeur trop forte du narcisse attaque les nerfs et les affaiblit ; l’odeur plus douce de la rose et de la violette calme et dissipe les pesanteurs du cerveau. Quant à nous, l’ivresse qui naît des parfums ne nous est pas moins défendue que celle que produit le vin. Le safran et le troëne procurent un doux sommeil. Un nombre infini d’autres fleurs réchauffent d’un parfum bienfaisant la froideur du cerveau et dissipent les vapeurs grossières qui s’y condensent. De là vient peut-être que le nom grec de la rose exprime la richesse de ses parfums, richesse prodigue qui l’épuise et la flétrit si vite.

Cet usage des couronnes était inconnu aux anciens Grecs. Nous ne le trouvons établi ni chez les amants de Pénélope ni chez les Phéaciens, peuple mou et efféminé. La première fois qu’on en ait distribué, c’est aux athlètes après le combat. D’abord on se contentait de les récompenser par de vifs applaudissements ; ensuite on leur offrit des branches et des feuilles vertes ; plus tard enfin, lorsque, après les triomphes de la Grèce sur la Perse et sur la Médie, les mœurs publiques se furent amollies et corrompues, on chargea leurs têtes de couronnes.

Ceux qui vivent selon le Verbe, c’est-à-dire selon la raison, doivent s’interdire ce fol usage et ne pas enchaîner leur raison dans son siége même, qui est le cerveau. La couronne, en effet, n’est pas seulement le symbole de cette joie licencieuse qui s’allume dans les festins, elle est encore consacrée au culte impur des idoles. Sophocle appelle le narcisse l’antique couronne des grands Dieux. Sapho couronne les muses de roses. Qu’avons-nous de commun avec les roses de ces divinités païennes ? Le lis est consacré à Junon, et le myrthe à Diane. Ainsi les fleurs qu’un Dieu bienfaisant avait créées pour l’usage des hommes, et dont ils pouvaient jouir, en lui en payant le prix par une juste reconnaissance, leur folie se les est ravies et les a transportées au ministère ingrat des démons. C’est donc un devoir de conscience de s’en abstenir. Ainsi employées, elles trahissent un amour oisif du repos et un lâche dégoût de tout mouvement. De là vient que les païens en couronnent les morts, attestant ainsi que les idoles, à qui ils rendent le même honneur, sont elles-mêmes des dieux morts. Ils ne peuvent sans ces couronnes célébrer les folles orgies de Bacchus, et il semble que cet ornement excite en eux une fureur plus ardente et plus insensée. Il ne faut donc ni communiquer avec les démons, ni couronner la vivante image de Dieu des mêmes fleurs dont on couronne des simulacres morts. On offre, il est vrai, une couronne d’amaranthe à celui qui se conduit bien ; mais la terre ne produit point cette fleur, c’est une fleur céleste que le ciel seul peut produire. Est-ce à nous d’ailleurs, qui savons que notre Seigneur a été couronné d’épines, est-ce à nous d’insulter aux souffrances adorables de sa passion, en nous couronnant de roses ? Ne serait-ce pas le comble de la déraison et de la folie ? La couronne d’épines du Seigneur était le symbole de notre ancienne stérilité, stérilité qu’il a fait cesser en nous unissant à l’Église, dont il est le chef. Elle est de plus le type de la foi : de la vie, à cause de la substance du bois ; de la joie, à cause du nom de couronne ; de la douleur, à cause de l’épine, car il est impossible d’approcher du Verbe sans répandre du sang. Ces bouquets de fleurs tressés en couronne se flétrissent, sèchent et meurent ; ainsi est morte la gloire de ceux qui ne crurent point au Seigneur. Ils l’élevèrent cependant et le couronnèrent, attestant ainsi la profondeur de leur aveuglement. Ils appelèrent, ils appellent encore outrage et infamie du Sauvent l’accomplissement d’une prophétie qui fait sa gloire et que la dureté de leur cœur les a empêchés de comprendre.

Ce peuple, qui s’était éloigné des voies du Seigneur, ne l’a point connu quand il s’est présenté à lui. Circoncis de corps, il ne l’était plus de raison et d’intelligence. Les ténèbres dont son orgueil l’avait entouré étaient si épaisses, que la lumière divine n’a pu les percer. Il a méconnu Dieu, il l’a nié, il a cessé d’être Israël. Il a persécuté Dieu, il a follement espéré de pouvoir outrager le Verbe ; et celui qu’il a crucifié comme malfaiteur, il l’a couronné comme roi. Mais, dans cet homme qu’ils ont méconnu, ils reconnaîtront le Seigneur, Dieu juste et clément : sa divinité, que leurs outrages se sont efforcés de lui faire manifester à leurs yeux par quelque signe éclatant, eux-mêmes l’ont manifestée et lui ont rendu témoignage en l’élevant en haut et en plaçant sur sa tête, au-dessus de tout nom humain, ce diadème de justice dont l’épine n’a pas cessé depuis sa mort et ne cessera jamais de fleurir. Cette couronne fait la perte des incrédules et le salut des fidèles qu’elle rassemble et qu’elle entoure comme d’un rempart. Elle est la brillante et l’éternelle parure de tous ceux qui ont cru à la glorification du Sauveur ; elle punit, elle blesse, elle ensanglante ceux qui l’ont niée. Elle atteste la bonté infinie de Jésus-Christ, qui a chargé sa tête du poids de nos crimes, souffrant ainsi les peines que nous devions souffrir. Car lorsqu’il nous eut délivrés des épines de nos péchés par celles de sa passion ; lorsqu’il eut vaincu le démon et anéanti sa puissance, il eut raison de s’écrier : « Ô mort, où est ton aiguillon ? »

Nous cueillons des raisins parmi les épines et des figues sur les buissons ; mais les mains du peuple infidèle et stérile vers lequel le Verbe étend vainement les siennes, s’y blessent et s’y déchirent. Ce sujet que je traite est tout plein de mysticité ; car lorsque le Créateur tout-puissant de la nature commença à donner sa loi, et qu’il voulut manifester sa puissance à Moïse, il lui apparut en forme de lumière dans un buisson ardent, qui brûlait sans se consumer. De même lorsque le Verbe eut établi sa loi et cessé de converser avec les hommes, il remonta au ciel, d’où il était descendu, avec une mystique couronne d’épines sur la tête ; unissant ainsi les deux époques de la promulgation de sa loi, afin de prouver que c’est un seul et même Dieu, le père et le fils, principe et fin du siècle, qui les a données. J’ai quitté la manière pédagogique pour prendre la dogmatique ; mais je rentre dans mon sujet et je retourne à ma méthode.

Nous avons prouvé que les fleurs peuvent être employées comme remèdes contre les maladies et pour réjouir modérément la vue, et qu’on ne se doit pas priver de l’utilité des parfums qu’elles exhalent. Si quelqu’un me demande de quelle utilité elles peuvent être à ceux qui ne s’en servent point, je lui répondrai qu’on en compose divers onguents dont l’usage est très-salutaire. L’onguent de lis, par exemple, est chaud et apéritif ; il attire, il humecte, il nettoie, il remue les parties subtiles de la bile, adoucit l’acreté des humeurs. L’onguent de narcisse fait à peu près les mêmes effets que celui de lis. L’onguent de myrthe constipe, mais il corrige les mauvaises odeurs que le corps exhale. L’onguent de rose rafraîchit. Enfin, tous ces parfums nous ont été donnés afin que nous en fassions un bon usage. « Une voix me dit : Écoutez-moi, germes divins ; fructifiez comme les rosiers plantés près du courant des eaux ; répandez des parfums comme le Liban, et bénissez le Seigneur dans ses œuvres. » On pourrait dire encore une infinité d’autres choses sur ce que les parfums nous ont été donnés pour nous être utiles et non pour nous aider à nous plonger dans la mollesse et la volupté. Que si l’on veut accorder encore quelque chose à la faiblesse des hommes, il suffit qu’ils jouissent de l’odeur des fleurs ; mais il ne faut jamais, et en aucun cas, qu’ils s’en tressent des couronnes. Le Créateur apprend lui-même à l’homme, qui est son ouvrage, tous les arts dont il a besoin pour subsister. « Le nécessaire pour la vie de l’homme, dit l’Écriture, c’est l’eau, le feu et le fer ; le sel, le lait et le pain de fleur de farine ; le miel et le raisin, l’huile et les vêtements. » Toutes ces choses sont des biens pour les saints, et elles se changent en maux pour les méchants et pour les pécheurs.


CHAPITRE IX.

Du sommeil, et de la manière de s’y livrer et d’en jouir.


Il faut maintenant appliquer au sommeil les règles de la modestie chrétienne dont nous sommes ici les précepteurs. Le repas fini, après avoir béni et loué Dieu de ce qu’il a bien voulu nous accorder, avec l’usage des choses nécessaires à la vie, la faveur de passer heureusement le jour, nous nous préparerons au sommeil par la raison, en ayant soin de bannir de nos lits une vaine magnificence : les oreillers, les couvertures enrichies d’or et de broderies, les manteaux précieux, les rideaux et les voiles étincelants d’une pourpre poétique, et mille autres inventions du luxe plus molles et voluptueuses que le sommeil même. Car, outre que cette volupté molle et excitante est aussi honteuse que blamable, il est nuisible à la santé de dormir dans une plume moelleuse où le corps, entraîné par son poids, s’enfonce tout entier, et pour ainsi dire, s’ensevelit. La vive chaleur de cette plume, qui s’élève comme une montagne de chaque côté du corps, arrête la digestion, brûle, et corrompt les aliments. Les lits fermes et tout unis, qui sont comme le gymnase naturel du sommeil, facilitent la digestion, la rendent plus saine et moins incommode, et nous donnent la force, la souplesse et l’agilité dont nous avons besoin pour les actions du lendemain. Il ne faut dormir ni dans des lits à pieds et à colonnes d’argent, qui trahissent un excessif orgueil ; ni dans des lits enrichis d’ivoire, cette dépouille inanimée de l’éléphant. Ces vaines recherches de l’art, follement appliquées au sommeil, sur lequel elles ne peuvent rien, sont expressément défendues aux disciples du Christ ; ils ne doivent ni les aimer ni les désirer. L’usage de ces meubles n’est point interdit à ceux qui les possèdent ; mais il ne faut point qu’ils s’y attachent avec une folle ardeur et ne les puissent perdre sans chagrin, car ils ne peuvent rien pour leur félicité.

C’est encore une vaine gloire dont l’exemple des cyniques nous fournit une preuve, que de s’exercer, comme Diomède, à dormir à terre sur des peaux de bêtes. Il ne le faut faire que lorsqu’une pressante nécessité y oblige. Ulysse relevait avec une pierre son lit nuptial, qui penchait d’un côté, tant était grande la simplicité primitive des meubles, non-seulement chez les particuliers, mais chez les rois et les chefs de l’ancienne Grèce. Qu’ai-je besoin toutefois d’emprunter de pareils exemples ? Jacob dormait sur la terre, une pierre était son oreiller ; et cependant, dès ce temps-là même, il fut jugé digne d’avoir une vision au-dessus de la nature et de l’intelligence de l’homme. Nous qui vivons selon le Verbe, contentons-nous d’un lit simple et sans faste, convenable à la modération de nos habitudes ; n’ayant absolument que ce qui est nécessaire pour nous protéger, suivant les saisons, contre le froid ou la chaleur. Qu’il ne soit point travaillé avec une vaine et curieuse recherche ; que les pieds qui le supportent soient simples et tout unis. Les innombrables ciselures dont l’art du tourneur les embellit servent souvent de retraite à des insectes nuisibles qui s’y cachent et que la main n’y peut aller chercher pour les détruire. Un lit mou et efféminé ne convient pas à la noble virilité de l’homme ; le sommeil ne doit point être une pleine dissolution, mais un relâchement des forces vitales. Il ne s’y faut point livrer par amour d’une lâche paresse, mais pour se préparer, par le repos, au mouvement et aux affaires. Il faut donc dormir de manière à se réveiller facilement. « Que vos reins soient entourés d’une ceinture et que vos lampes brûlent en vos mains, comme des serviteurs qui attendent que leur maître revienne des noces, se tenant prêts à lui ouvrir dès qu’il frappera à la porte. Bienheureux sont ces serviteurs que leur maître trouvera veillant quand il viendra. »

Le sommeil est inutile et silencieux comme la mort. Levons-nous donc souvent de notre couche durant la nuit pour louer Dieu. Bienheureux ceux qui veillent en lui et s’assimilent ainsi aux anges que nous appelons vigilants ; c’est-à-dire qui ne dorment point ! Celui qui dort na pas plus de prix que celui qui ne vit point. Mais le vrai Chrétien veille dans les ténèbres et le sommeil même, qui n’ont point de pouvoir sur lui ; il veille dans le Dieu qui l’éclaire ; il est le seul qui vive d’une véritable vie. En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes. « Heureux ceux qui gardent mes voies ! heureux l’homme qui m’écoute, qui passe les jours à l’entrée de ma maison, et qui veille au seuil de ma porte ! Ne nous laissons donc point aller au sommeil comme les autres, mais veillons et soyons sobres. Car ceux qui dorment, dorment durant la nuit ; et ceux qui s’enivrent, s’enivrent durant la nuit ; c’est-à-dire dans les ténèbres de l’ignorance. » Mais nous qui sommes enfants du jour ; « soyons sobres ; car vous êtes tous des enfants du jour. »

Nous ne sommes les enfants ni des ténèbres ni de la nuit, mais de celui qui, nous apprenant la véritable vie et prenant de nous le plus tendre soin, s’est exercé aux plus longues veilles, et ne s’est réservé de sommeil que ce qui en était indispensable à sa santé. On ne craint les veilles que parce qu’on ne s’exerce point à les soutenir. L’habitude les rend faciles. Il faut éviter de manger trop, afin que le poids des viandes ne nous accable pas dans le sommeil, comme un lourd fardeau accable un nageur dans les ondes. Cette sobriété nous arrachera du sommeil comme d’un abîme, et nous réveillera sans effort à l’heure fixée pour la veille. Le sommeil, semblable à la mort, nous prive de l’usage des sens, et, abaissant nos paupières, empêche la lumière de pénétrer jusqu’à nos yeux. Nous qui sommes les enfants de la vraie lumière, ne nous privons pas volontairement de la douceur de ses rayons, rentrons en nous-mêmes, éclairons l’homme intérieur, contemplons le soleil de la vérité, et, participant aux flammes qui en découlent, que notre âme veille avec sagesse et prudence dans le sommeil même. L’oppression qui suit la débauche, les bâillements, les nausées, les mouvements forcés et involontaires qu’elle excite éteignent l’œil de l’âme, et peuplent l’imagination de vains fantômes qui la tourmentent. Sous ce poids qui opprime le corps, l’âme elle-même devient insensible et inanimée. L’excès du dormir est nuisible au corps et à l’âme, et quoiqu’il soit selon la nature, il est contraire à ces actions qui vivent et tournent, sans en sortir, dans le cercle de la vérité. Le juste Loth n’eut pas commis un horrible inceste, si, enivré d’avance par ses filles, un lourd et long sommeil ne l’eut accablé. Soyons sobres, et nous dormirons sobrement. N’éteignons point toute la nuit cette lumière de la raison qui veille et habite en nous. Employons surtout la longueur des nuits, lorsque les jours deviennent plus courts, les hommes à l’étude des lettres ou à l’état que nous exerçons, les femmes au travail utile ou de l’aiguille ou du fuseau. En un mot, combattons sans cesse contre le sommeil, et efforçons-nous, en nous accoutumant sans relâche à le vaincre, de lui arracher le plus de notre vie que nous le pourrons ; car, semblable à un publicain, il fait deux parts de notre vie, nous laissant l’une et prenant l’autre. Ne nous dédommageons pas, en dormant le jour, des veilles, même les plus longues, que nous aurons soutenues la nuit. Ces assoupissements inquiets, ces bâillements prolongés, ces troubles, ces palpitations, ne sont qu’un dégoût passager de l’âme. L’âme n’a pas besoin de sommeil ; car sa nature est d’être dans une perpétuelle activité. Lorsque le corps, auquel elle est unie, s’affaisse et se détend dans le sommeil, n’agissant plus par lui, elle agit et pense par elle seule. De là vient qu’il y a de véritables songes, pensées libres d’une substance spirituelle dégagée du joug des passions, et n’ayant plus entre elle et sa volonté aucun obstacle qui l’empêche de choisir ce qui lui est bon. Si l’âme pouvait complètement cesser d’être active, elle cesserait d’être. C’est pourquoi, lorsqu’elle ne cesse pas d’agir en Dieu et de dompter le corps par les veilles, elle égale la nature de l’homme à celle de l’ange, unissant par la méditation le ciel à la terre et le temps à l’éternité.


CHAPITRE X.

De la procréation des enfants.


C’est aux seules personnes que le mariage unit à juger de l’opportunité de son action. Le but de cette institution est d’avoir des enfants ; sa fin, que ces enfants soient bons : de même que le laboureur sème dans le but de se nourrir, et que la récolte est la fin de son travail. Mais le laboureur qui cultive une terre vivante est bien au-dessus de celui qui cultive une terre morte : l’un travaille seulement pour se nourrir un court espace de temps, l’autre pour entretenir et perpétuer l’univers ; celui-là sème pour lui, celui-ci pour Dieu. Car c’est Dieu qui a dit : « Croissez et multipliez ; » commandement après lequel il faut sous-entendre que l’homme devient l’image de Dieu, en tant qu’il coopère à la génération de l’homme. Toute terre n’est pas propre à recevoir la semence, ni tout laboureur à ensemencer celle même qui est propre à la recevoir. Il ne faut ni semer sur la pierre, ni outrager la semence, qui est le principe de la génération, et la substance par laquelle la nature se conserve et se perpétue dans les voies que Dieu lui a tracées. S’écarter de ces voies, et transmettre ignominieusement la semence dans des vaisseaux qui ne lui sont point naturellement destinés, c’est le comble de l’impiété et du crime. Voyez sous quelle figure le sage Moïse défend l’ensemencement d’un sol infertile : « Vous ne mangerez, dit-il, ni de la chair du lièvre, ni de celle de l’hyène. » Dieu ne veut point que l’homme ait rien de commun avec la nature impure de ces animaux, ni qu’il égale leur lubricité, qui est si ardente, qu’elle les excite sans cesse à la satisfaire avec une sorte de fureur stupide. La femelle du lièvre a, dit-on, autant de matrices qu’elle a vécu d’années ; ainsi, en nous défendant l’usage de la chair de cet animal, il nous défend l’amour des garçons. On dit de l’hyène qu’elle change annuellement de sexe, et de mâle devient femelle ; de là vient que la défense de sa chair équivaut à celle de l’adultère. Pour moi, je suis convaincu que le sage Moïse a eu en vue, par ces défenses, de nous interdire toute ressemblance avec ces animaux ; mais je ne crois point à la vérité de ces changements contre nature dont je me suis servi seulement comme d’une image symbolique.

La nature ne peut jamais être violentée à ce point. Ce qu’elle a fait, la passion ne peut le défaire. On corrompt l’usage des choses, on n’en détruit point l’essence. Plusieurs oiseaux changent de voix et de plumage suivant les saisons. Les plumes noires du merle deviennent jaunes, et son chant, qui était doux et harmonieux, se change en un son aigre et désagréable. Le plumage et la voix du rossignol éprouvent aussi des changements analogues ; mais on ne voit point que ces divers oiseaux changent de nature, ni que les mâles deviennent femelles. Leurs plumes, semblables à un vêtement nouveau, renaissent avec le printemps, et se teignent de couleurs brillantes, qui s’effacent bientôt après, et se flétrissent comme la fleur sous la rude influence de l’hiver. Leur voix, en même temps, s’affaiblit et s’éteint, parce que leur peau extérieure, resserrée par l’action du froid, comprime les artères de leur gosier, qui ne peut plus rendre qu’un son rauque et étouffé ; mais quand vient la belle saison, la douceur de leur voix renaît avec celle de l’air, car leurs artères se dilatent, et lui rouvrent le passage qu’elles lui avaient momentanément fermé. Leur chant, de faible et de languissant, redevient éclatant et harmonieux, et, se répandant au loin de tous côtés, il est l’hymne de la nature renaissant avec le printemps. Il ne faut donc pas croire que l’hyène change jamais de nature, comme on le dit. Le même animal n’a point à la fois le double appareil mâle et femelle de la génération. La nature, qui est toujours égale et constante dans ses voies, ne se prête point aux écarts de notre imagination, et c’est pour n’avoir point réfléchi avec quel soin et quel amour elle conserve les êtres dont elle est la mère, que quelques hommes ont imaginé follement des hermaphrodites, c’est-à-dire des êtres possédant les deux sexes, moitié homme et moitié femelle, créations monstrueuses qui n’existent réellement point. Seulement, comme l’animai dont je parle, je veux dire l’hyène, est prodigieusement lascif, il a sous la queue, un peu au-dessus du canal par où passent les excréments, une certaine excroissance de chair parfaitement semblable aux parties honteuses de la femelle ; mais cette masse de chair n’est qu’une cavité, sans utilité et sans issue, où la fureur lubrique de ces animaux se puisse assouvir quand les conduits naturels s’y refusent avec dégoût, occupés qu’ils sont par la conception du fœtus. Elle est commune au mâle et à la femelle, qui sont l’un et l’autre également et extraordinairement amoureux. Le mâle agit et souffre tour à tour ; de sorte qu’il est très-rare de trouver une hyène femelle. Enfin, cet animal conçoit rarement, parce qu’il fait un abus continuel et stérile de la semence destinée à reproduire son espèce ; de là vient, il me semble, que Platon, dans le Phèdre, condamnant l’amour des garçons, appelle brutes ceux qui s’y livrent, parce qu’ils s’accouplent à l’exemple de ces animaux, et ensemencent un sol stérile. « C’est pourquoi, dit l’apôtre, Dieu les a livrés aux passions de l’ignominie ; car les femmes, parmi eux, ont changé l’usage qui est selon la nature en un autre qui est contre la nature. Les hommes, de même, rejetant l’union des deux sexes qui est selon la nature, ont été embrasés de désirs les uns pour les autres, l’homme commettant avec l’homme des crimes infâmes, et recevant ainsi par eux-mêmes la peine qui était due à leur égarement. »

La nature n’a pas permis que dans les animaux, même les plus lubriques, le conduit qui sert à l’éjection des excréments pût servir de passage à la semence ; l’urine descend dans la vessie, l’aliment dans le ventre, les larmes dans les yeux, le sang coule dans les veines, les oreilles s’emplissent d’une sorte de boue, les narines servent de conduit à la morve, et le canal intestinal est encore un passage commun aux excréments. Il n’y a que l’hyène à qui la nature ait donné cette excroissance superflue de chair pour assouvir une passion stérile et infructueuse ; mais cette cavité est aveugle et sans issue parce qu’elle n’a point été faite pour la génération. Il est donc défendu à l’homme, cela est clair et manifeste, de s’accoupler avec l’homme. Rien ne lui est permis, ni de ces ensemencements stériles ni de ces accouplements contre la nature et dans une situation qui lui est contraire, ni de ces unions monstrueuses tenant de l’homme et de la femme, et n’étant ni l’un ni l’autre ; car la nature avertit l’homme, par la constitution même de son corps, qu’elle l’a fait pour transmettre la semence et non pas pour la recevoir. Lorsque le prophète Jérémie, ou plutôt le Saint-Esprit parlant par sa bouche, dit que la maison de Dieu est devenue semblable à la caverne de l’hyène, cette énergique allégorie veut nous faire entendre que nous devons détester le culte des idoles, qui sont des dieux morts, à qui l’on offre une nourriture morte, et que la maison du Dieu vivant serait profanée par leur présence. Ainsi Moïse a défendu l’usage de la chair de lièvre parce que cet animal, toujours en chaleur, s’accouple en toute saison et qu’il saillit naturellement sa femelle par derrière et dans une position qui paraît honteuse. La femelle conçoit tous les mois et reçoit le mâle pendant même qu’elle est pleine. Après qu’elle a mis bas, elle s’accouple indifféremment avec tous les lièvres, ne se contentant pas d’un seul mâle, et elle conçoit incontinent, quoiqu’elle allaite encore ses petits. Elle a deux conduits dans sa matrice, parce qu’un seul ne lui saurait suffire pour contenir tout ce qu’elle reçoit. Lorsque l’un de ces conduits est plein, l’autre cherche à se remplir par une inclination naturelle à tout ce qui est vide ; de sorte qu’elle désire le mâle et conçoit encore, toute pleine qu’elle est. Le sage Moïse, sous cette figure allégorique, nous défend la violence des désirs, l’approche des femmes enceintes la fornication, l’adultère, l’impudicité. Ailleurs, parlant naturellement et sans figure, il nous dit : « Tu ne commettras point de fornication et d’adultère, tu ne t’approcheras point d’un homme comme d’une femme. » Il faut observer exactement ces ordres fondés sur la raison, et ne jamais rien nous permettre de contraire aux lois et aux commandements de Dieu. Platon, qui avait lu sans doute ce passage du texte sacré : « Ils sont devenus comme des chevaux qui courent et qui hennissent après les cavales, » compare les hommes qui s’abandonnent à cette insolente lubricité, et cette lubricité elle-même, à un cheval indompté, furieux et sans frein. Les anges qui entrèrent dans Sodome nous apprendront de quel genre de supplice elle est punie. Ceux qui voulurent les outrager furent dévorés avec leur ville par le feu du ciel, pour nous apprendre, par ce prodige, que le feu est le supplice des impudiques. Les châtiments affligés aux anciens pécheurs sont écrits, comme je l’ai déjà dit, pour notre instruction, afin qu’évitant les mêmes vices, nous évitions les mêmes peines.

Il faut regarder chaque garçon comme notre fils, et les femmes d’autrui comme nos propres filles. La lubricité et la gourmandise sont des passions violentes auxquelles il est difficile, mais honorable, de commander. Si, comme l’avouent les stoïques, la raison ne permet pas au sage de remuer même un doigt seulement, au hasard et sans motif, combien plus les véritables sages, qui sont les Chrétiens, ne doivent-ils pas s’efforcer de commander à ces parties du corps, que la nature a destinées à la génération ? On les a, je pense, appelées honteuses à cause qu’il s’en faut servir avec plus de pudeur que de toutes les autres.

La nature permet l’usage du mariage, comme des aliments, autant qu’il est utile, convenable et nécessaire ; elle permet de souhaiter d’avoir des enfants. Mais ceux qui n’y gardent point de mesure s’éloignent de ses sages intentions par l’abus même qu’ils en font, et ruinent leur santé par des plaisirs que leur excès rend criminels. Par-dessus tout, il est défendu d’user des hommes comme des femmes. C’est à ce crime que Moïse fait allusion, lorsqu’il dit : « qu’on ne doit point semer sur la pierre et sur les cailloux, parce que le grain n’y saurait germer et prendre racine. » Ailleurs encore, obéissant au Verbe, qui parle par sa bouche, il dit ouvertement : « Tu ne coucheras point avec un homme comme avec une femme, car c’est une abomination. » Platon, qui avait fondé sa loi sur divers passages de l’Écriture, défend d’avoir commerce avec une autre femme que la sienne. N’approchez point de la femme de votre prochain de peur de vous souiller par ses approches. Fuyez tout commerce adultère, et par conséquent stérile. Ne semez point où vous ne voulez point récolter. N’approchez d’aucune autre femme que de la vôtre, qui peut seule légitimer vos plaisirs par l’intention d’avoir des enfants. Respectez cette participation de l’homme à la puissance créatrice de Dieu, et n’outragez point la semence, qui en est l’instrument, en la répandant contre ce but.

Moïse défend aux Juifs d’approcher de leurs femmes pendant qu’elles sont dans leur temps accoutumé, afin que cette semence créatrice, qui doit bientôt être un homme, ne soit point souillée par le mélange de ce sang impur ; car la semence, détournée de sa voie, dégénère aussitôt et perd sa force. Il leur défend aussi l’approche de leurs femmes enceintes jusqu’à ce qu’elles soient délivrées de leur fruit, parce qu’il est contre la raison et contre les lois de ne rechercher que le seul plaisir dans l’acte du mariage. La matrice, avide de concevoir, s’ouvre pour recevoir la semence, et se referme quand elle a conçu. Je nomme sans honte, pour l’utilité de mes lecteurs, ces parties du corps où le fœtus se forme et se nourrit. Comment, en effet aurais-je honte de les nommer, puisque Dieu n’en a point eu de les créer ? Une fois que la matrice a conçu, elle se refuse à un plaisir désormais inutile et honteux. Ses désirs, qui s’assouvissaient tout à l’heure encore dans des embrassements amoureux, se concentrent en elle-même, et, ne s’occupant plus que de la formation du fœtus, y travaillent de concert avec la nature. Il est donc criminel de la détourner de ce travail légitime par une volupté qui ne l’est point. Cette volupté amoureuse prend mille formes et reçoit mille noms ; portée au dernier excès, les Grecs l’appelèrent lubricité, mot qui signifie un penchant public, désordonné et incestueux au plaisir. De ce penchant sont nés une multitude infinie de maladies, le désir des mets délicats et des boissons excitantes, les recherches du luxe, l’amour outré des femmes et ces voluptés innombrables qui obsèdent l’homme, le tyrannisent, et font descendre les mœurs d’un peuple au dernier degré d’infamie.

Mais l’Écriture a soin de nous rappeler que ces vices ne demeurent pas impunis. C’est encore pour cela que le sage dit : « Éloigne de tes serviteurs les espérances vaines et honteuses ; éloigne de moi les cupidités, ne permets point que l’amour de la table et des femmes s’empare de moi. » Loin de nous donc les hommes corrompus, leurs maléfices et leurs piéges ! Loin de nous les parasites, les fornicateurs, les courtisanes ou tout autre monstre semblable de volupté ! Ce n’est pas seulement la besace de Cratès, mais notre ville encore, qui leur est fermée. Occupons-nous toute notre vie à semer autour de nous de bonnes œuvres. En un mot, il faut, ou connaître les femmes par le mariage, ou ne les pas connaître du tout. C’est ce qui est ici en question, et ce que j’ai déjà examiné et résolu dans le livre où j’ai traité de la continence. Mais si l’on peut mettre en doute l’utilité même du mariage, comment en permettre les plaisirs sans règle ni mesure ? Ces plaisirs répétés brisent les nerfs de l’homme comme de faibles fils qu’on tire avec trop de violence ; ils obscurcissent les sens et détruisent les forces. Cet effet se remarque dans les animaux même privés de raison et dans tous ceux, soit hommes, soit brutes, qui se livrent à des exercices violents. La privation de ce plaisir conserve entières toutes leurs forces et leur fait vaincre leurs adversaires dans les combats : son usage, au contraire, les leur ravit et énerve leur âme et leur corps. Le sophiste d’Abdère, regardant cet acte comme un mal incurable, l’appelait une courte épilepsie. Ses effets désastreux sont aussi grands que la cause, qui les produit : l’homme, en effet, est arraché de l’homme avec violence. Vous pouvez juger de la grandeur de sa perte par l’affaiblissement qu’il en éprouve. « Voici, dit-il, l’os de mes os et la chair de ma chair. » Ce qu’il perd dans cet acte étant le principe de la vie, est-il étonnant que cette perte l’épuise ? D’abord l’ébullition de la matière trouble et ébranle tout l’édifice de son corps. Celui donc à qui l’on demandait comment le traitaient l’amour et les femmes, fit une réponse tout à fait honnête et enjouée, en disant qu’il les avait fui comme un maître cruel et insensé.

Cependant je n’attaque point l’institution du mariage en elle-même, car c’est le moyen par lequel Dieu a voulu que la race humaine se perpétue. Mais il n’a point dit : Soyez voluptueux, et n’a point voulu que l’homme s’abandonne tout entier à ce plaisir comme s’il n’était né que pour lui. Ces paroles que le Pédagogue met dans la bouche d’Ézéchiel nous doivent remplir de honte : « Circoncisez votre fornication. » Les animaux, privés de raison, ne s’accouplent que dans certains temps : s’abstenir de sa femme de peur d’en avoir des enfants, c’est faire outrage à la nature, dont les intentions doivent toujours être consultées et respectées. Elle nous indique elle-même quel est l’âge propre au commerce des femmes. Elle en exclut les enfants et les vieillards ; ceux-ci ne le peuvent plus, ceux-là ne le peuvent pas encore ; mais elle ne veut pas que les hommes faits abusent à tout moment du plaisir qu’elle leur accorde. Le but du mariage est la procréation des enfants, et non la débauche. Nous marcherons donc sincèrement dans les véritables voies de la nature, si nous enchaînons nos passions et si nous n’empêchons pas, par des artifices impies, la propagation de l’espèce humaine, qui est selon l’ordre et les vues de la providence divine. Il est des femmes, en effet, qui pour ne pas interrompre le cours de leurs débauches, se dépouillent de tout sentiment humain et détruisent leur fruit dans leur sein par des remèdes malfaisants. Ceux à qui le mariage a été permis ont besoin des leçons divines pour jouir de ses privilèges en temps convenable.

Le jour ne doit point éclairer ces actes mystérieux de la nature ; il ne faut les accomplir ni au sortir de l’Église, ni le matin, ni dans les moments destinés à la méditation, à la lecture et à la prière. Le soir, après avoir rendu grâces à Dieu des bienfaits de la journée, il faut jouir du repos qui nous est nécessaire. La nature même ne permet pas toujours cette action : moins elle est fréquente, plus elle donne de plaisir. Enfin, il faut surtout prendre garde que les ténèbres de la nuit ne nous rendent intempérants et immodestes. La pudeur, qui est comme la lumière de la raison, ne doit jamais cesser d’éclairer notre âme. Si nous observons pendant le jour les règles de la tempérance et que nous les violions la nuit, nous serons comme Pénélope, qui défaisait la nuit l’ouvrage qu’elle avait fait le jour. S’il n’est jamais permis de rien faire contre l’honnêteté à combien plus forte raison est-on obligé de donner à son épouse des exemples de pudeur et d’éviter toute impudicité dans le commerce qu’on a avec elle. Votre chasteté dans l’intérieur de votre maison doit répondre à vos frères de votre chasteté au-dehors. Comment d’ailleurs votre femme pourrait-elle vous croire chaste si vous ne l’êtes pas dans les plaisirs que vous prenez avec elle ? L’amour insensé que vous prétendez lui prouver par vos emportements ne dure qu’un moment et vieillit avec le corps. Souvent même il vieillit avant par lassitude et dégoût d’un plaisir dont un usage modéré aurait sanctifié et prolongé la douceur.

Ignorez-vous que l’amour est une passion volage, sujette au dégoût, au changement, au remords, et qui souvent se tourne en haine ? Ceux qui marchent sur les traces du saint apôtre ne doivent pas même connaître les noms et les mots qui servent à exprimer des choses obscènes et impudiques : « Qu’on n’entende pas même parler parmi vous, de fornication, ni de quelque impureté que ce soit, ni d’avarice comme il convient à des saints. » C’est donc avec raison que quelqu’un a dit que le commerce des femmes n’a jamais été avantageux à personne, et que le plus heureux est celui à qui il n’est point nuisible ; lors même qu’il est légitime il ne laisse pas d’être dangereux, si ce n’est quand il se borne à la procréation des enfants. Quant à celui qui est illégitime, l’Écriture sainte nous dit que la femme débauchée est semblable à un sanglier, et que celle qui est au pouvoir d’un mari est un instrument de mort pour ceux qui l’approchent ; elle compare l’amour des courtisanes à un amour de bouc et de sanglier ; elle dit que commettre clandestinement l’adultère, c’est chercher la mort ; elle maudit la maison et la ville où se commettent ces infamies. La poésie même profane, tonne hautement contre ces vices : « Ô ville impure et corrompue, dit-elle, ville souillée d’impudicité et de luxure ! » Elle n’a point assez de termes d’admiration pour ceux qui, se conservant purs au milieu de tant de désordres, n’ont jamais honteusement désiré les plaisirs du lit d’autrui ni enfermé des hommes dans leurs infâmes embrassements.

Plusieurs pensent que les plaisirs contre-nature sont les seuls qui soient des péchés ; d’autres, moins endurcis, avouent que toutes les impudicités sont effectivement des péchés, mais leurs passions les emportent, et les ténèbres servent de voile à leurs vices. Ils déshonorent la sainteté du mariage, et font eux-mêmes de leur femme une impudique courtisane, sourds à ces divines paroles : « L’homme qui sort de son lit, méprisant son âme, et disant : Qui me voit ? Les ténèbres m’environnent et les murailles me couvrent, et nul ne m’aperçoit ; qui craindrai-je ? le Très-Haut ne se souviendra pas de mes péchés. » Malheureux ! qui ne craint que les regards des hommes et s’imagine follement pouvoir échapper à ceux de Dieu ! Il ignore ce passage de l’Écriture : « Et cet homme n’a pas su que les yeux du Seigneur, plus lumineux que le soleil, pénètrent toutes les voies des mortels, et la profondeur des abîmes, et l’intime des cœurs et les lieux les plus cachés. » Le Pédagogue les menace encore par la bouche d’Isaïe, leur disant : « malheur à vous, qui voulez cacher vos projets dans la profondeur de vos cœurs ! vous marchez dans les ténèbres et vous dites : qui nous voit ? » En effet, quelqu’un d’entre eux évitera peut-être la lumière sensible du monde ; mais comment pourraient-ils éviter cette lumière intellectuelle qui pénètre tout ? Est-il possible, demande Héraclite, d’échapper aux rayons d’un astre qui ne se couche jamais ? N’espérons donc pas de lui échapper dans les ténèbres, car la lumière habite en nous, et les ténèbres ne l’ont point comprise. Une pensée honnête et chaste est comme un flambeau dans la nuit. Les pensées des hommes vertueux sont, dans le langage de l’Écriture, des lampes qui ne s’endorment point. S’efforcer de cacher ses actions, c’est pécher, cela est hors de doute ; celui qui pèche fait aussitôt injure, non point tant à son prochain, s’il corrompt sa femme, qu’à lui-même, pour l’avoir corrompue. Devenu plus vil et plus méchant, il est aussi plus méprisé.

Le péché avilit l’homme et le fait descendre au rang de la brute parce qu’il ne sait pas plus qu’elle commander à ses passions et les vaincre : le fornicateur est entièrement mort à Dieu, et son âme, privée de raison, ressemble à un cadavre que le souffle de la vie a abandonné. Il est naturel que ce qui est saint craigne l’approche de tout ce qui peut le souiller, et s’unisse volontiers à ce qui est saint. Le pur seul peut toucher le pur. Craignons, en dépouillant nos vêtements, de dépouiller aussi la pudeur ; cela n’est jamais permis au juste. Notre corps, qui est sujet à la corruption, devient en quelque sorte incorruptible, lorsque cette insatiable cupidité qui nous entraîne aux plaisirs charnels, vaincue par la continence et la haine du mal, n’empêche plus l’homme de marcher dans les voies de la tempérance éternelle. « Les enfants de ce siècle épousent des femmes, et les femmes des maris ; mais ceux qui seront dignes du siècle à venir et de la résurrection des morts ne se marieront point, et ils ne pourront mourir, car ils seront semblables aux anges. »

Platon, philosophe païen, appelle, dans le Philèbe, impies et ennemis de Dieu ceux qui, en s’abandonnant au vice, corrompent, autant qu’il est en leur pouvoir de le faire, le Dieu qui habite en eux ; c’est-à-dire leur raison. Ceux donc qui sont sanctifiés et immortels en Dieu ne doivent plus jamais vivre mortellement. Ne savez-vous pas que vos corps sont les membres de Jésus-Christ ? Arracherai-je donc à Jésus-Christ ses propres membres pour en faire les membres d’une prostituée ? Ne savez-vous pas que votre corps est le temple du Saint-Esprit ? en arracherez-vous le Saint-Esprit pour en faire le temple des passions impures ? À Dieu ne plaise. Rappelez-vous que vingt-quatre mille hommes furent punis pour avoir été impudiques, et réfléchissez que leur châtiment a été écrit pour vôtre instruction. Écoutez ces avertissements frappants et si souvent répétés du saint Pédagogue : « Ne va pas à la suite de tes désirs, et détourne-toi de ta volonté. Le vin et les femmes font tomber les sages et accusent les hommes sensés. Celui qui se livre aux prostituées sera dans la honte : la pourriture et les vers hériteront de lui, et il sera élevé comme un grand exemple, et son âme sera retranchée du livre de vie. » Ne se lassant pas de nous instruire, il s’écrie ailleurs : « Celui qui hait la volupté se tresse une couronne qui ne se flétrira point. »

Ne vous laissez donc pas vaincre par ces plaisirs impurs, cela est honteux et criminel ; ne courez point follement après eux, ne cédez point à des appétits brutaux et ennemis de la raison, ne désirez point vous-même votre souillure et votre honte. L’époux légitime, semblable à un laboureur, a seul le droit d’ensemencer une terre vivante, en choisissant le temps convenable. La raison est, contre ces plaisirs, le remède le plus sûr et le frein le plus solide ; la sobriété, qui éteint les flammes de la concupiscence, nous est aussi du plus grand secours. Il ne faut donc ni se vêtir ni se nourrir avec recherche.

Dieu, qui a partagé ses préceptes entre l’âme et le corps, et les choses extérieures, nous permet de nous procurer tout ce dont nous avons besoin pour la conservation de notre corps : par ses soins, l’âme gouverne le corps ; lui-même instruit et gouverne l’âme. « Ne vous inquiétez point, dit-il, pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps comment vous vous vêtirez. » La vie n’est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement ? « Regardez, ajoute-t-il pour mieux nous instruire, regardez les oiseaux du ciel, ils ne sèment, ni ne moissonnent, ni n’amassent dans les greniers, et votre Père céleste les nourrit. N’êtes-vous pas beaucoup plus qu’eux ? » Voilà pour la nourriture. Voici pour tes vêtements : Et pour le vêtement, de quoi vous inquiétez-vous ? Considérez comment croissent les lis des champs ; ils ne travaillent ni ne filent. Or, je vous dis que Salomon même, dans toute sa gloire, n’était pas vêtu comme l’un d’eux. Quelles richesses cependant furent jamais égales à celles de Salomon, et quoi de plus beau que les lis et les roses ? Si donc Dieu revêt ainsi l’herbe des champs, qui aujourd’hui est, et qui demain sera jetée dans la fournaise, combien plutôt vous, hommes de peu de foi ! Ne vous inquiétez donc point, disant : Que mangerons-nous, ou que boirons-nous, ou de quoi nous vêtirons-nous ? Ces soins excessifs accusent un coupable amour des superfluités et des délices ; car il faut manger simplement pour la nécessité. Tout ce qui va au-delà est superflu. « Or, ce qui est superflu vient du diable, comme le dit l’Écriture. » Ce que l’Évangile ajoute décide nettement la question : « Ne demandez donc point ce que vous mangerez ou ce que vous boirez, et ne tâchez point de vous élever : l’arrogance, les délices, les superfluités transportent l’âme et l’entraînent hors des voies de la vérité. » Aussi l’écrivain sacré ajoute-t-il immédiatement : « Car les gens du monde cherchent toutes ces choses. » Quels sont donc ces gens du monde ? Ce sont tous ceux qui, sans mesure et sans raison, se plongent dans toutes les délices les plus infâmes de la bonne chère et de l’amour. Il ne faut se mettre en peine que de ce qui est précisément nécessaire pour apaiser la faim et la soif ; car votre Père céleste sait que vous en avez besoin. Que s’il est dans l’homme de toujours désirer, au lieu de perdre cette noble faculté à désirer des choses impures, employons-la plutôt avec ardeur à la recherche de la vérité. « Cherchez donc d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné. »

Si donc Dieu condamne tout ce qu’il peut y avoir de superflu dans la manière de se vêtir et de se nourrir, de quel œil doit-il regarder l’amour immodéré des vaines parures, les couleurs d’étoffe vives et variées, les pierreries, les métaux précieux et artistement travaillés, et cet artifice des cheveux tressés et bouclés ? Que ne doit-il pas dire encore du fard dont on teint les yeux et les joues, des poils que le caprice arrache, et de toutes ces préparations et artifices trompeurs et criminels ? Ne peut-on pas dire de ceux qui les aiment et les recherchent ce que nous venons tout à l’heure de dire de l’herbe inutile des champs.

Le monde, en effet, est comme un champ cultivé dont nous sommes l’herbe que la grâce de Dieu arrose, et qui renaît après qu’elle a été coupée, comme il sera prouvé à plusieurs au jour et au livre de la résurrection. Cette foule, mêlée et tumultueuse, qui s’abandonne à une joie trompeuse et passagère, dont la vie n’a point de durée, follement avide de vains ornements et d’une fausse gloire, et, pour mieux dire, de tout ce qui n’est point la vérité, est comparée au foin et en reçoit le nom, parce que, comme lui, elle n’est bonne qu’à être jetée au feu. Le Seigneur nous propose cette parabole : « Un homme était riche, vêtu de pourpre et de lin, et donnait tous les jours de magnifiques repas. » Voilà le foin. « Et un homme nommé Lazare mendiait, couché à sa porte et couvert d’ulcères, souhaitant de se rassasier des miettes qui tombaient de la table du riche. » Voilà l’herbe. Or, il arriva que ce pauvre mourut, et qu’il fut porté par les anges dans le sein d’Abraham ; et le riche mourut aussi, et il fut enseveli dans l’enfer, tandis que le pauvre revivait, pour ne plus mourir, dans le sein du Père.

Je loue et j’admire l’ancienne république de Lacédémone, qui permettait aux seules femmes débauchées les habits de pourpre et les ornements d’or ; car, par cette seule raison qu’elle les permettait aux courtisanes, elle empêchait les femmes chastes de les porter. Les archontes d’Athènes, au contraire, ville corrompue et efféminée, foulant aux pieds leur dignité d’hommes et de magistrats, n’avaient pas honte de porter des robes traînantes d’une étoffe précieuse, et de mêler des cigales d’or dans leur chevelure ; accusant ainsi, par l’insolence de leur faste, leur corruption et leurs vices. Une folle émulation s’empara bientôt des peuples de l’Ionie, qui imitèrent ces modes impures, et dont Homère peint la mollesse par l’épithète de peuples aux robes traînantes, qui lui sert à les désigner.

Ceux qui recherchent de frivoles parures, préférant ainsi l’apparence du beau à sa réalité, et s’adonnant à une coupable idolâtrie, la vérité les repousse loin d’elle avec horreur, parce qu’ils jugent de la nature de la beauté d’après la seule folie de leurs préjugés et de leurs passions. Leur vie ici-bas n’est autre chose qu’un profond et ignorant sommeil. Mais nous, que Dieu lui-même a pris soin d’éveiller, comment ne nous efforcerions-nous pas d’atteindre à la connaissance de la vraie beauté et à sa possession, laissant au monde les faux ornements du monde, et jouissant des vrais, en attendant que nous nous endormions du sommeil de paix. Je dis donc que l’homme n’a besoin d’habits que pour se mettre à l’abri du chaud et du froid, et ne pas être incommodé par les intempéries des saisons. Si c’est là l’unique cause de la nécessité de se vêtir, pourquoi les vêtements des femmes seraient-ils différents de ceux des hommes, puisque cette nécessité est commune aux deux sexes, comme celle de se nourrir ? Pourquoi la forme de leurs habits serait-elle différente, puisqu’ils en font le même usage ?

Les mêmes choses, en effet, doivent pouvoir satisfaire les mêmes besoins, et je ne crains pas de dire que le voile dont les femmes se couvrent les yeux ne serait pas inutile aux hommes ; car, quoique la concupiscence s’allume plus facilement dans les femmes à cause de la faiblesse qui leur est naturelle, il arrive cependant que les hommes, par la mauvaise éducation qu’on leur a donnée, sont souvent en cela plus femmes que les femmes mêmes. Exposés donc aux mêmes périls, pourquoi ne prendraient-ils pas les mêmes précautions ? S’il faut accorder quelque chose à cette faiblesse naturelle des femmes, permettons-leur l’usage d’étoffes plus douces et moins grossières ; mais défendons à leur vanité ces longs vêtements, travaillés avec une curieuse recherche, où brillent et s’entremêlent des fils légers d’or et de soie. Le ver à soie est d’abord un petit ver ; mais en peu de temps il devient chenille, et, par une troisième métamorphose, il se change en un papillon à qui les Grecs donnent le nom de nécudalos, et il compose un tissu à peu près semblable à la toile de l’araignée. Ces voiles de soie légers et transparents trahissent une faiblesse vaniteuse et un coupable désir de laisser voir aux yeux ce qu’on fait semblant de leur cacher. En effet, loin de couvrir le corps, ils en font ressortir les formes en s’y attachant et s’y imprimant mollement, de sorte qu’il n’y a guère de différence entre une femme ainsi habillée et une femme entièrement nue. Il faut aussi rejeter les couleurs éclatantes ; elles sont inutiles et attirent à la corruption de ceux qui s’en parent de justes reproches. Ces vêtements magnifiques n’ont rien de plus que les autres pour défendre contre le froid : je me trompe, ils ont de plus la honte et le blâme des mauvaises mœurs, et ils affaiblissent bientôt la vue par le plaisir trop vif qu’ils lui donnent.

Les hommes d’innocence et de vérité doivent avoir des vêtements simples comme eux, des vêtements qui soient, si je puis m’exprimer ainsi, blancs comme leur âme. « Je regardais, dit Daniel, jusqu’à ce que les trônes fussent placés, et l’Ancien des jours s’assit. Son vêtement était blanc comme la neige. » « Je vis sous l’autel, dit saint Jean dans l’Apocalypse, les âmes de ceux qui ont donné leur vie pour la parole de Dieu et pour lui rendre témoignage, et on leur donna à chacun une robe blanche. » Si l’on veut se servir d’autres couleurs, il faut du moins qu’elles soient naturelles. Les vêtements semblables à des prés émaillés de fleurs ne sont propres qu’à la célébration des bacchanales et des autres fêtes païennes. Laissons-les donc à ces insensés. Les habits de pourpre, les vases d’or et d’argent sont utiles à la pompe des tragédies et inutiles à la vie. N’estimerons-nous pas notre vie plus qu’une vaine pompe ?

Toutes ces innombrables couleurs de mille différentes sortes sont le fruit d’une pensée pernicieuse qui détourne les vêtements de leur usage naturel, comme pour les faire servir seulement au plaisir des yeux. Loin de nous donc tous les habits où brille l’or, où la pourpre éclate, où flottent les plumes, où la richesse des couleurs se mêle à celle des parfums, et sur lesquels sont imprimées les trompeuses images des fleurs, des plantes et des animaux ! Loin de nous ces vêtements impurs, et l’art corrupteur qui les produit ! Qu’y a-t-il de sage et de beau dans ces femmes chargées de fleurs et imprégnées de fard ? « Ne te glorifie jamais en tes vêtements, dit le sage, ne t’enorgueillis point d’une magnificence illégitime. » L’Évangile ajoute par raillerie de ceux qui se couvrent d’étoffes moelleuses : « Ceux qui sont vêtus mollement habitent les palais des rois ; » c’est-à-dire les palais des rois de la terre, palais périssables, où sont la vaine opinion du bien, la fausse gloire, l’ambition, l’erreur et la flatterie. Mais ceux qui suivent la céleste cour règne le Roi des rois ne cessent pas de sanctifier leur corps, afin d’en faire à leur âme un vêtement incorruptible et de se rendre immortels tout entiers. Comme la femme qui ne se marie point s’occupe de Dieu seul, dont aucun soin ne la sépare, ainsi l’épouse chaste partage sa vie entre son Dieu et son mari ; celle qui vit autrement, appartient tout entière à l’homme, et dès lors son mariage n’étant plus dans les voies de Dieu, on peut dire, quoique mariée, qu’elle appartient tout entière au vice. La femme modeste qui aime son mari aime aussi son Dieu. Il n’y a dans son amour et sa piété, qui sont également sincères, ni affectation ni artifice. Mais celle qui préfère à son mari de vains ornements, se sépare à la fois de lui et de Dieu, semblable à cette courtisane d’Argos qui vendit son époux pour une somme d’argent.

Je rends au sophiste de Cée les louanges qui lui sont dues pour avoir fait du vice et de la vertu deux portraits parfaitement appropriés à l’un et à l’autre. Il peint la vertu debout, dans une posture simple et modeste, vêtue d’un habit blanc et parée de sa seule pudeur, véritable modèle d’une femme chaste et vertueuse. Il peint au contraire le vice revêtu d’habits magnifiques, s’enorgueillissant de leurs vives et vaines couleurs, et dans une posture indécise et voluptueuse, semblable à celle qu’affectent les courtisanes. Ceux donc qui suivent la raison ne se doivent attacher à aucune honteuse volupté. Quoique le roi-prophète ait dit en parlant du Seigneur : « La myrrhe, l’ambre et le sandal s’exhalent de vos vêtements et des palais d’ivoire, où les filles des rois font vos délices et votre gloire ; la reine, votre épouse, est restée debout à votre droite, revêtue de l’or d’Ophir. » Ces louanges données aux vêtements célestes ne veulent point dire qu’ils soient réellement éclatants de luxe et d’orgueil ; mais c’est une figure de la vraie foi, ornement parfait et incorruptible de ceux qui ont obtenu miséricorde, et de l’Église, dans laquelle Jésus-Christ, incapable d’artifice et de déguisement, brille comme l’or, tandis que les élus y sont représentés par les franges précieuses de ses vêtements.

S’il faut, en faveur des femmes, relâcher quelque chose de cette sévérité, on leur permettra des habits plus commodes, mais point de vaines peintures qui flattent les yeux. Ces couleurs s’évanouissent bientôt, et d’ailleurs les mille préparations qu’on est obligé de faire subir aux laines, en détériorent la nature et en affaiblissent le tissu. Rien n’est plus contraire à une bonne économie, rien n’est encore plus ridicule, que d’admirer ces vêtements bizarres, enfants d’un caprice insensé, voiles, manteaux, écharpes, dont Homère dit que la pudeur est enveloppée et comme étouffée. Rien ne m’indigne plus que de voir tant de richesses si honteusement prodiguées. De quoi le premier homme couvrait-il sa pudeur dans le paradis ? de feuilles et de branches d’arbre ; et nous, à qui la laine des brebis a été donnée pour cet usage, faudra-t-il donc qu’en en abusant nous nous montrions aussi privés de raison que les brebis mêmes. Que sont les vêtements les plus somptueux ? Rien autre chose que les poils de la brebis. Méprisons-les, repoussons-les ; la raison divine, qui prend soin de nous éclairer, nous y exhorte et nous l’ordonne. Laissons Milet et l’Italie vanter la richesse de leurs étoffes ; laissons une multitude insensée s’y complaire et les rechercher, et n’en ayons ni soin ni souci. Saint Jean, ce bienheureux modèle d’une vie simple et sans artifice, rejeta la laine comme un vêtement trop voluptueux, et choisit, pour se vêtir, le poil rude et grossier des chameaux. Sa nourriture était des sauterelles et du miel sauvage, image des voies simples du Seigneur, qu’il était chargé de préparer et d’ouvrir. Il n’avait garde de se vêtir de pourpre après avoir foulé aux pieds le vain faste du monde. Dans le repos de la solitude, cherchant uniquement son Dieu, il s’était retiré en sa présence, et ne conversait qu’avec lui, libre des soins impurs des hommes mondains et de leurs coupables et honteuses frivolités. Le prophète Élie n’avait point d’autre habit qu’une peau de brebis serrée autour de son corps par une ceinture de poils. Isaïe allait nu et sans souliers ; mais souvent il se couvrait d’un sac, vêtement de l’humilité. Une ceinture de lin était l’unique habit du prophète Jérémie.

Comme un corps, qui est nu, montre aussitôt sa force et sa vigueur, ainsi la beauté des mœurs, libre de tout ridicule ornement, montre plus vivement la grandeur et la magnificence de l’âme. Il est de la dernière arrogance de porter ces robes traînantes qui embarrassent la démarche et attirent après soi toutes les ordures du sol. Il faut les laisser à ces misérables saltimbanques qui étalent, sur un théâtre muet, leur détestable turpitude. Voulez-vous leur envier, avec ces longues et larges robes bariolées de mille couleurs, la honte de leur languissante et molle démarche ? Si vous objectez que le Sauveur a porté une robe longue, je vous répondrai que cette tunique de diverses couleurs représente les fleurs de la sagesse, qui ne se flétrissent jamais ; la différence des Écritures et des maximes du Seigneur, tout éclatantes des lumières de la vérité. C’est encore un habit de même sorte dont le roi prophète revêt le Seigneur dans ce passage : « Vous vous êtes revêtu de gloire et de beauté, vous vous êtes couvert de la lumière comme d’un manteau. » Nos habits, qui doivent toujours être propres et honnêtes, ne doivent point se soumettre au caprice et au extravagances de la mode. Il est contre l’honnêteté de porter des vêtements qui ne viennent que jusqu’aux genoux, semblables à ceux des filles de Sparte ; car les femmes ne doivent laisser découverte aucune partie de leur corps. Peut-être est-ce ici le cas de rappeler et de louer la réponse que fit une femme à un homme qui lui disait, en la flattant : « Vous avez de beaux bras. — Oui, dit-elle, mais ils ne sont pas exposés aux yeux du public ; — des jambes belles et faites au tour ; — mais elles ne sont que pour mon mari ; — une figure charmante ; — j’en conviens, dit-elle encore ; mais cette beauté est tout entière pour l’homme dont je suis l’épouse. »

Je n’approuve pas, cependant, que d’honnêtes femmes se donnent occasion de recevoir de semblables louanges de la part de ceux qui ne les leur donnent que dans l’espoir de les séduire et de les déshonorer. Non-seulement il leur est défendu de montrer même le bout du pied, il faut encore qu’elles aient la tête voilée quand elles paraissent en public ; car il leur est vraiment honteux que leur beauté serve de piége à la faiblesse des hommes, ou de se servir d’un voile de pourpre pour mieux attirer leurs regards. Plut à Dieu même que je pusse leur interdire entièrement tout usage de cette couleur, et éloigner ainsi d’elles les yeux et l’attention de tous ! Ces femmes, qui dédaignent de faire leurs autres habits, se plaisent à travailler la pourpre, qui enflamme leurs passions ; elles vivent et meurent au milieu de cette éclatante et vaine couleur. Les rivages qui nous l’envoient, Tyr, Sidon, et tout le pays voisin des mers de Lacédémone, sont un objet de désir et d’envie ; les ouvriers qui la préparent et en colorent les étoffes sont estimés au-dessus de tous les autres, et on regarde comme hors de prix cette espèce de coquillage dont le sang la produit.

Ce n’est pas encore passez pour ces femmes artificieuses et ces hommes efféminés de teindre leurs vêtements de mille couleurs empruntées ; emportés hors de toute borne par un fol amour de se distinguer, leur effronterie ne s’arrête plus ; dédaignant les toiles de l’Égypte, ils en demandent d’une autre espèce à la Cilicie et à la Judée. Rien ne suffit à leur caprice, et les noms mêmes qu’ils ont donnés à leurs habits sont encore plus innombrables que leurs formes et leurs couleurs. Quelle folie plus honteuse ! puisque le Dieu est plus précieux que le temple, et l’âme que le corps, assurément le corps doit l’être plus que le vêtement qui le couvre. Mais ces insensés renversent cet ordre ; car, si l’on vendait leur personne, on n’en trouverait jamais mille drachmes attiques, et eux-mêmes donnent mille talents d’une seule partie de leur habillement, avouant ainsi aux yeux de tous qu’ils valent moins que l’habit qu’ils portent. Pourquoi donc préfèrent-ils ces étoffes rares et précieuses à celles qui sont communes ? C’est parce qu’ils ignorent le vrai bien et la véritable beauté, et qu’ils abandonnent la réalité pour l’apparence ; semblables aux insensés, aux yeux desquels les objets blancs paraissent noirs.


CHAPITRE XI.

De la chaussure.


Les femmes vaines et orgueilleuses montrent leur molle délicatesse jusque dans leur chaussure même. Leurs sandales sont enrichies de broderies d’or et relevées par des clous de même métal. Plusieurs même y font graver des embrassements amoureux, comme pour laisser sur la terre qu’elles foulent, des traces de la corruption de leur âme. Loin de nous ces trompeuses chaussures où brillent l’or et les pierreries, les pantoufles d’Athènes et de Sicyone, les souliers de Perse et d’Étrurie ! Il suffit que les souliers remplissent bien l’usage naturel pour lequel ils ont été faits, c’est-à-dire de couvrir les pieds, et de les défendre, en marchant, contre tout ce qui peut les blesser. On accordera aux femmes des souliers blancs quand elles demeureront à la ville et qu’elles ne feront point de voyages ; car, dans les voyages, on a besoin de souliers huilés et relevés de clous. Du reste, elles ne demeureront jamais les pieds nus, cela est contraire à la bienséance, et peut être nuisible à la délicatesse de leurs sens, plus facilement blessés que les nôtres. Quant aux hommes, il leur est honorable de ne point se servir de souliers, qui sont une espèce d’entraves et de liens ; c’est même un exercice très-utile pour la santé et pour la souplesse des membres, que d’aller pieds nus quand on le peut faire sans s’incommoder. Si nous n’allons point en voyage, et qu’il nous soit impossible d’aller pieds nus, nous nous servirons d’une simple semelle à qui les Athéniens donnent un nom particulier qui indique, je crois, que cette espèce de chaussure laisse approcher le pied de la poussière. Le témoignage de saint Jean, disant qu’il n’était pas digne de délier la courroie des souliers du Sauveur, prouve assez qu’une chaussure simple et légère nous doit suffire. Celui qui montrait aux Hébreux le parfait modèle et le type de la véritable sagesse, n’avait sans doute rien d’affecté ou de recherché dans sa chaussure. J’expliquerai dans un autre endroit si cette figure ne peut pas recevoir un autre sens.


CHAPITRE XII.

Il est défendu d’admirer les parures précieuses, les perles et les pierreries.


Il n’est certainement pas d’un homme raisonnable de montrer une frivole admiration à la vue de ces pierres jaunes ou vertes que les mers étrangères rejettent sur leur rivage, ou qu’on retire du sein de la terre. Ceux à qui leurs vives couleurs inspirent un ardent désir de les posséder ne sont autre chose que des insensés, dont les yeux fascinent la raison. Quant aux femmes, qui attachent le plus haut prix à des colliers ou bracelets de perles, aux améthistes, aux topazes, aux émeraudes, elles sont comme des enfants que l’éclat du feu attire et excite à s’en approcher parce que l’expérience ne leur a pas encore appris combien il est dangereux de le toucher. Leur orgueil est si excessif, leur luxe si extravagant, que, non contentes de se parer de perles, qui sont hors de prix, elles en décorent même leur lit avec une folle profusion. La perle naît dans une sorte de coquillage qui a de la ressemblance avec les nacres ; elle est de la grosseur de l’œil d’un gros poisson, et ces malheureuses n’ont point de honte d’adorer presque un coquillage, elles qui se pourraient parer de la perle divine, je veux dire du Verbe de Dieu, que l’Écriture appelle une perle, le pur et brillant Jésus, l’œil de la chair, l’éclatante raison, par qui devient précieuse toute chair que l’eau régénère.

Ce coquillage, qui naît dans l’eau, renferme un poisson qui produit la perle. Nous savons que la sainte Jérusalem est bâtie de pierres précieuses, et que les douze portes de la cité céleste représentent, par leur richesse, la richesse de la prédication apostolique. Les couleurs font le prix des pierres précieuses, leur matière même n’en a aucun. C’est donc avec raison que l’Écriture-Sainte en construit symboliquement la demeure des saints. Cette fleur inimitable des pierres précieuses exprime bien la nature de ces substances spirituelles qui ne sont point sujettes à l’action de la mort. Ces femmes, qui ne comprennent point ce qu’il y a de symbolique dans les divines Écritures, défendent dans les termes suivants la folle admiration qu’elles éprouvent pour ces parures : « Si le Seigneur nous les montre, pourquoi craindrions-nous de nous en servir ? Ce plaisir que j’ai sous les yeux, pourquoi m’en priver volontairement ; et pour qui donc ont-elles été faites, si ce n’est pour nous ? » Telles sont les paroles de ceux qui ignorent et méconnaissent la volonté de Dieu. Car, d’abord il donne à tous ce qui est nécessaire à tous, l’air et l’eau ; tandis qu’il cache dans les entrailles de la terre, ou la profondeur des eaux, ce dont ils n’ont aucun besoin : ainsi l’or, ainsi les perles. Vous recherchez vainement ce qui ne peut vous être utile. Voilà que tout le ciel vous est ouvert, et vous ne cherchez point Dieu. Mais cet or que vous enviez, ces pierres dont vous faites vos délices, ce sont, parmi vous mêmes, les criminels qui sont condamnés à les chercher et à les tirer du sein de la terre. Vous luttez contre l’Écriture, qui vous crie à haute voix : « Cherchez donc premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et toutes ces choses vous seront données par surcroît. » « Tout m’est accordé et permis, dit l’apôtre, mais tout ne m’est pas expédient. »

Dieu a créé l’homme de telle sorte que nous entrions en communication de services les uns envers les autres ; lui-même a envoyé son Verbe pour le commun salut du genre humain, et tout ce qu’il a fait, il l’a fait pour tous, de peur que les riches ne prennent pour eux seuls ce qui est aux autres comme à eux. Ces mots, « je possède des biens plus qu’il ne m’en faut, pourquoi donc n’en userais-je pas à mon plaisir ? » Ces mots, indignes de l’homme, sont destructifs de toute société. Ceux-ci, au contraire, sont pleins d’un tendre amour : « Je possède ces biens, pourquoi n’en ferais-je pas part aux pauvres ? » celui là est parfait, qui parle et agit ainsi. « Vous aimerez votre prochain comme vous-même. » Ce sont les vrais plaisirs et les précieux trésors.

Je sais que Dieu nous a donné le pouvoir d’user, mais seulement jusqu’au nécessaire, et il veut que l’usage soit commun. Il est absurde, en effet, il est honteux qu’un seul homme vive dans les festins et les voluptés, tandis que des milliers d’autres meurent de faim. Oui, certes, il y a plus de gloire à être bienfaisant que magnifiquement logé ; plus de sagesse à répandre ses biens sur les hommes, qu’à les échanger contre des métaux et des pierres ; plus d’avantage à posséder des amis qu’on a ornés soi-même, que des ornements inanimés. Quel est celui à qui ses biens ont profité autant que ses bienfaits ? Mais il nous reste à réfuter cette objection : qui donc possédera ce qui est somptueux et magnifique, si nous choisissons tous ce qui est humble et simple ? Nous-mêmes, répondrai-je, si nous en usons froidement et indifféremment ; mais puisqu’il ne peut se faire que tous les hommes soient réglés et tempérants, il faut chercher, pour notre usage particulier, ce qu’il nous est facile de nous procurer, ce qui est nécessaire, et rejeter ce qui ne l’est pas. En un mot, aucune sorte de ces riches ornements que suivent le dégoût et l’ennui ne convient aux femmes chrétiennes, qui doivent mépriser la parure et le monde ; il faut qu’elles soient parées et belles intérieurement. La beauté ou la laideur est dans l’âme ; il n’y a que l’homme vertueux qui soit beau. La vertu brille comme une fleur sur les corps où elle habite, et les revêt d’une pure et douce lumière. La beauté de chaque plante et de chaque animal est dans la vertu qui leur est propre. La vertu de l’homme est la justice, la tempérance, la magnanimité, la piété. C’est l’homme juste qui est beau ; en un mot, c’est celui qui est vertueux, et non point celui qui est riche.

Les soldats veulent aussi que l’or brille sur leurs habits et sur leurs armes. Sans doute ils n’ont pas lu ce passage du poëte, qui dit, en parlant d’un guerrier, « qu’il s’avançait couvert d’or comme une jeune fille. » Du reste, il faut déraciner entièrement cet amour des vaines parures, qui n’ont aucun rapport avec la vertu, et qui, n’ayant d’autre objet que le corps, donnent au soin d’une vaine gloire ce que nous devrions donner à la bonté et à l’honnêteté. Cet amour, en effet, qui parle au corps de choses qui ne lui conviennent point, tout autant que si elles lui convenaient, cet amour a produit la réflexion du mensonge et l’habitude de la ruse ; ce n’est point l’honnêteté, la simplicité, la haine de la dissimulation, la véritable enfance, qui sont ses fils ; mais le faste, l’arrogance, la mollesse et les impures voluptés. Mais les femmes dont je parle obscurcissent leur véritable beauté et l’accablent sous le poids de l’or ; elles ne comprennent pas combien est grand le crime qu’elles commettent contre elles-mêmes en se chargeant d’innombrables chaînes, coutume insensée, qui rappelle celle de ces barbares qui attachent les criminels avec des chaînes d’or. Ces femmes me semblent envier le sort de ces captifs. Leurs colliers et leurs bracelets ne sont-ils pas de véritables chaînes ? Sans doute, et les Athéniens mêmes leur en donnent le nom. Pourquoi donc, ô femmes, mondaines, cet amour frivole et insensé de la parure ? Prenez-vous plaisir à paraître enchaînées ? Si la richesse de la matière en efface la honte, qui en effacera le vice ? Quand je les vois ainsi s’enchaîner volontairement, il me semble les voir se glorifier des calamités de leurs richesses. Le poëte qui nous peint Vénus surprise en adultère, et retenue dans des liens précieux, nous a voulu faire entendre peut-être qu’ils sont les emblêmes et les signes de ce crime. Du moins il raconte que ces liens étaient d’or. Les femmes n’ont pas honte de revêtir les symboles même de l’esprit malin. Si Ève fut séduite par le serpent, elles le sont par de riches parures ; c’est l’appât dont le serpent se sert pour les entraîner à leur honte. On en voit qui se parent de figures de serpents et de murènes. Les poëtes comiques, Nicostrate et Aristophane, ont fait à l’envi, pour les couvrir de honte, le dénombrement de leurs innombrables parures. Mais je m’indigne et me lasse de le répéter, ne comprenant pas même comment elles ne succombent pas sous le poids. Que de soins inutiles ! quelle gloire frivole et insensée ! Elles prodiguent leurs richesses comme des courtisanes, et se ruinent en se déshonorant ! Elles abusent des dons de Dieu par une criminelle folie, et imitent la malice du démon. Le Sauveur du monde a appelé insensé ce riche qui avait fait de grands amas de grains, et qui disait en lui-même : Tu as de grands biens en réserve pour beaucoup d’années, repose-toi, mange, bois et fais bonne chère. Mais Dieu lui dit : « Insensé, en cette nuit même on te redemandera ton âme ; et les choses que tu as, à qui seront-elles ? » Un des élèves du célèbre peintre Apelle, ayant chargé d’or un portrait d’Hélène, son maître lui dit : « N’ayant pu la faire belle, tu l’as faite riche. » Les femmes d’aujourd’hui ressemblent à cette Hélène : si elles ne sont pas belles, elles sont magnifiquement parées. L’Esprit saint leur prédit, par la bouche de Sophonie, que leur or et leur argent ne les sauveront point au jour de la vengeance du Seigneur.

Ce n’est point l’or, mais le Verbe, par qui brille l’or, qui doit parer la femme chrétienne. Les anciens Israélites eussent été heureux, si les parures qu’ils prirent à leurs femmes, ils les eussent détruites ou enfouies dans la terre. Mais ils en firent un veau d’or, ils l’adorèrent et la punition qui suivit le crime de cette idolâtrie doit apprendre aux femmes le danger qu’il y a de les aimer et de s’en servir. Cette passion des bijoux et de l’or est une idole qu’éprouve le feu. Les délices du ciel ne sont pas réservées aux simulacres, mais à la vérité. De là ces paroles outrageantes que le prophète adresse aux Hébreux : « Ils ont fait Baal d’or et d’argent ; c’est-à-dire de leurs bijoux et de leurs meubles les plus précieux. » Le prophète ajoute la menace : « Je visiterai en elle les jours de Baal, alors qu’elle brûlait l’encens, qu’elle se parait de colliers, de pendants d’oreille ; qu’elle poursuivait ses amants, et qu’elle m’oubliait, » dit le Seigneur. Abandonnez donc au démon ces malicieuses folies. Ne participez point à ses pompes, de peur d’être entraînés, sous un prétexte spécieux, à connaître le crime de l’idolâtrie. Suivez, ô femmes, les sages conseils de l’apôtre : « Que les femmes prient aussi, étant vêtues d’une manière honnête ; qu’elles se parent de modestie et de chasteté, et non avec des cheveux frisés, des ornements d’or, des perles et des habits somptueux, mais comme il convient à des femmes qui montrent, par leurs bonnes œuvres, la piété dont elles font profession. » Vous voyez qu’il leur défend toute parure extérieure. Si elles sont belles, l’art leur est inutile, si elles sont laides, la parure fait ressortir leur laideur. Que les chrétiennes donc soient humbles et toutes simples ; car la frugalité, qui retranche tout superflu et se contente du nécessaire, est la mère de la sainteté. Son nom seul indique qu’elle est ennemie de tout faste et de tout orgueil, douce, bonne, égale, et se suffisant à elle-même. Or, se suffire à soi-même, c’est n’avoir ni trop, ni trop peu. C’est la justice qui produit ce contentement, c’est la vertu qui le nourrit ; état habituel de celui qui acquiert par lui-même les réalités de la vie heureuse. Que vos mains soient toujours ouvertes sur les pauvres, et vos yeux sur votre famille. Celui qui donne aux pauvres prête à Dieu, et les mains des forts s’enrichissent. Il appelle forts ceux qui méprisent les richesses et se montrent faciles à les communiquer et à les répandre. Que vos pieds soient rapides pour faire le bien et pour marcher dans les voies de la justice. La pudeur et la modestie doivent être vos colliers et vos bracelets ; car c’est la main de Dieu qui les a tressés. Heureux l’homme qui trouve la sagesse, et l’homme qui est riche en prudence ! sa possession vaut mieux que tous les trésors ; elle est plus précieuse que les plus précieuses perles ; elle est le seul et véritable ornement. Ne percez donc pas vos oreilles pour y suspendre des perles ; c’est faire violence à la nature, qui ne vous les a point données pour ce fol usage, mais pour entendre les saintes instructions de la divine parole. Vos yeux et vos oreilles sont faits pour entendre et contempler Dieu ; le Verbe seul, vous montrant cette véritable beauté que l’œil n’a point vue et que l’oreille n’a point entendue.