Les Papiers posthumes du Pickwick Club/Tome I/VII.

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Traduction par Pierre Grollier.
Hachette (Tome 1p. 85-100).

CHAPITRE VII.

Comment M. Winkle, au lieu de tirer le pigeon et de tuer la corneille, tira la corneille et blessa le pigeon. Comment le club de la Crosse de Dingley-Dell lutta contre celui de Muggleton, et comment Muggleton dîna aux dépens de Dingley-Dell. Avec diverses autres matières également instructives et intéressantes.

Les fatigantes aventures de la journée, ou peut-être l’influence somnifère de l’histoire racontée par le ministre, opérèrent si fortement sur les nerfs de M. Pickwick qu’il était à peine au lit depuis cinq minutes, lorsqu’il s’endormit d’un sommeil profond. Il n’en fut tiré que le lendemain matin par les brillants rayons du soleil levant, qui pénétraient dans sa chambre, et qui semblaient lui adresser des reproches.

M. Pickwick n’était pas paresseux : comme un vaillant guerrier, il s’élança hors de sa tente… je veux dire à bas de son lit.

« Quel délicieux pays ! s’écria-t-il avec enthousiasme en ouvrant sa jalousie. Ah ! lorsqu’on a senti l’influence d’un semblable paysage, pourrait-on consentir à vivre pour n’apercevoir chaque jour que des briques et des ardoises ? Pourrait-on continuer d’exister dans un lieu où l’on ne voit pas de foin, excepté dans les écuries ; pas de plantes fleuries excepté des joubarbes sur les toits ; pas de vaches, excepté celles de l’impériale des voitures ? Rien qui rappelle le dieu Pan, excepté des pans de muraille. Pourrait-on consentir à traîner sa vie dans un tel séjour ? je le demande, pourrait-on endurer une semblable existence ?  »

Après avoir ainsi, durant longtemps, interrogé la solitude, suivant l’usage des plus grands poëtes, M. Pickwick allongea la tête hors de la croisée, et regarda autour de lui.

La douce et pénétrante odeur des foins qu’on venait de faucher montait jusqu’à lui. Les mille parfums des petites fleurs du jardin embaumaient l’air d’alentour ; la verte prairie brillait sous la rosée matinale, et chaque brin d’herbe étincelait agité par un doux zéphyr. Enfin les oiseaux chantaient, comme si chacune des larmes de l’aurore avait été pour eux une source d’inspiration. En contemplant ce spectacle, M. Pickwick tomba dans une douce et mystérieuse rêverie.

« Ohé !  » tels furent les sons qui le rappelèrent à la vie réelle.

Sa vue se porta rapidement sur la droite ; mais il ne découvrit personne. Ses yeux s’égarèrent vers la gauche et percèrent en vain l’étendue. Il mesura d’un regard audacieux le firmament ; mais ce n’était point de là qu’on l’appelait ; enfin il fit ce qu’un esprit vulgaire aurait fait du premier coup, il regarda dans le jardin et y vit M. Wardle.

« Comment ça va-t-il ? lui demanda son joyeux hôte. Belle matinée, n’est-ce pas ? Charmé de vous voir levé de si bonne heure. Dépêchez-vous de descendre, je vous attendrai ici. »

M. Pickwick n’eut pas besoin d’une seconde invitation. Dix minutes lui suffirent pour compléter sa toilette, et à l’expiration de ce terme, il était à côté du vieux gentleman.

« Qu’est-ce qu’il y a ? demanda M. Pickwick en voyant que son hôte était armé d’un fusil et qu’il y en avait un second près de lui, sur le gazon.

— Votre ami et moi, répliqua M. Wardle, nous allons tirer des corneilles avant déjeuner. Il est très-bon tireur, n’est-il pas vrai ?

— Je le lui ai entendu dire, mais je ne lui ai jamais vu ajuster la moindre chose.

— Je voudrais bien qu’il se dépêchât, murmura M. Wardle ; et il appela : Joe ! Joe ! »

Peu de temps après on vit sortir de la maison le gros joufflu, qui, grâce à l’influence excitante de la matinée, n’était guère assoupi qu’aux trois quarts.

« Allez appeler le gentleman, lui dit son maître, et prévenez-le qu’il me trouvera avec M. Pickwick, dans le bois. Vous lui montrerez le chemin, entendez-vous ? »

Joe s’éloigna pour exécuter cette commission, et M. Wardle, portant les deux fusils, conduisit M. Pickwick hors du jardin.

« Voici la place, » dit-il au bout de quelques minutes en s’arrêtant dans une avenue d’arbres. C’était un avertissement inutile, car le croassement continuel des pauvres corneilles indiquait suffisamment leur domicile.

Le vieux gentleman posa l’un des fusils sur la terre et chargea l’autre.

« Voilà nos gens, dit M. Pickwick. Et en effet on aperçut au loin M. Tupman, M. Snodgrass et M. Winkle, car Joe ne sachant pas, au juste, lequel de ces messieurs il devait amener, avait jugé, dans sa sagacité profonde, que pour prévenir toute erreur, le meilleur moyen était de les convoquer tous les trois.

« Arrivez ! arrivez ! cria le vieux gentleman à M. Winkle. Un fameux tireur comme vous aurait dû être prêt depuis longtemps, même pour si peu de chose. »

M. Winkle répondit par un sourire contraint, et ramassa le fusil qui lui était destiné, avec l’expression de physionomie qui aurait pu convenir à une corneille métaphysicienne, tourmentée par le pressentiment d’une mort prochaine et violente. C’était peut-être de l’indifférence, mais cela ressemblait prodigieusement à de l’abattement.

Le vieux gentleman fit un signe, et deux gamins déguenillés commencèrent à grimper lestement sur deux arbres.

« Pourquoi faire ces enfants ? » demanda brusquement M. Pickwick.

Son bon cœur s’était alarmé, car il avait tant entendu parler de la détresse des laboureurs, qu’il n’était pas éloigné de croire que leurs enfants pussent être forcés par la misère, à s’offrir eux-mêmes pour but aux chasseurs, afin d’assurer ainsi à leurs parents une chétive subsistance.

« Seulement pour faire lever le gibier, répondit en riant M. Wardle.

— Pour faire quoi ?

— Pour effrayer les corneilles.

— Ah ! voilà tout ?

— Oui. Vous voilà entièrement tranquille ?

— Tout à fait.

— Très-bien ! Commencerai-je ? ajouta le vieux gentleman en s’adressant à M. Winkle.

— Oui, s’il vous plaît, répondit celui-ci, enchanté d’avoir un moment de répit.

— Reculez-vous un peu. Allons ! voilà le moment ! »

L’un des enfants cria en secouant une branche, sur laquelle était un nid, et aussitôt une douzaine de jeunes corneilles, interrompues au milieu d’une très-bruyante conversation, s’élancèrent au dehors pour demander de quoi il s’agissait. Le vieux gentleman fit feu, par manière de réplique. L’un des oiseaux tomba et les autres s’envolèrent.

— Ramassez-le Joe, » dit le vieux gentleman.

Le corpulent jeune homme s’avança, et ses traits s’épanouirent en guise de sourire : des visions indistinctes de pâtés de corneilles flottaient devant son imagination. En emportant l’oiseau, il riait, car la victime était grasse et tendre.

« Maintenant, à votre tour, monsieur Winkle, dit le vieux gentleman en rechargeant son fusil. Allons ! tirez ! »

M. Winkle s’avança, et épaula son fusil. M. Pickwick et ses compagnons se reculèrent involontairement, pour éviter la pluie de corneilles qu’ils étaient sûrs de voir tomber sous le plomb dévastateur de leur ami. Il y eut une pose solennelle, un grand cri, un battement d’ailes, un léger clic…

« Oh ! oh ! fit le vieux gentleman.

— Il ne veut pas partir ? demanda M. Pickwick.

— Il a raté, répondit M. Winkle, qui était fort pâle, probablement de désappointement.

— C’est étrange, dit le vieux gentleman en prenant le fusil. Cela ne lui est jamais arrivé.

— Comment ? je ne vois aucun reste de la capsule.

— En vérité ? répartit M. Winkle : j’aurai complétement oublié la capsule. »

Cette légère omission fut réparée ; M. Pickwick s’abrita de nouveau, et M. Tupman se mit derrière un arbre. M. Winkle fit un pas en avant, d’un air déterminé, en tenant son fusil à deux mains. L’enfant cria ; quatre oiseaux s’envolèrent ; M. Winkle leva son arme ; on entendit une explosion, puis un cri d’angoisse ; mais ce n’était pas le cri d’une corneille. M. Tupman avait sauvé la vie à beaucoup d’innocents oiseaux, en recevant dans son bras gauche une partie de la charge.

Il serait impossible d’exprimer la confusion qui s’en suivit ; de dire comment M. Pickwick, dans les premiers transports de son émotion, appela M. Winkle, misérable ! comment M. Tupman était étendu sur le gazon ; comment M. Winkle, frappé d’horreur, s’était agenouillé auprès de lui ; comment M. Tupman, dans le délire, invoquait plusieurs noms de baptême féminins, puis ouvrait un œil, puis l’autre, et retombait en arrière, en les fermant tous les deux. Une telle scène serait aussi difficile à décrire, qu’il le serait de peindre le malheureux blessé revenant graduellement à lui-même, voyant bander ses plaies avec des mouchoirs, et regagnant lentement la maison, appuyé sur ses amis inquiets.

Les dames étaient sur le seuil de la porte, attendant le retour de ces messieurs pour déjeuner. La tante demoiselle brillait entre toutes ; elle sourit et leur fit signe de venir plus vite. Il était évident qu’elle ne savait point l’accident arrivé. Pauvre créature ! Il y a des moments où l’ignorance est véritablement un bienfait.

On approchait de plus en plus.

« Qu’est-il donc arrivé au vieux petit monsieur ? dit à demi-voix miss Isabella Wardle. La tante demoiselle ne fit pas attention à cette remarque. Elle crut qu’il s’agissait de M. Pickwick ; car à ses yeux, Tracy Tupman était un jeune homme : elle voyait ses années à travers un verre rapetissant.

— Ne vous effrayez point ! cria M. Wardle à ses filles ; et la petite troupe était tellement pressée autour de M. Tupman, qu’on ne pouvait pas encore distinguer clairement la nature de l’événement.

— Ne vous effrayez point, répéta M. Wardle quelques pas plus loin.

— Qu’y a-t-il donc ! s’écrièrent les dames horriblement alarmées par cette précaution.

— Il est arrivé un petit accident à M. Tupman ; voilà tout. »

La tante demoiselle poussa un cri perçant, ferma les yeux et se laissa tomber à la renverse dans les bras des deux jeunes personnes.

« Jetez-lui de l’eau froide au visage, s’écria le vieux gentleman.

— Non ! Non ! murmura la tante demoiselle. Je suis mieux maintenant, Bella… Émily… Un chirurgien… Est-il blessé ? est-il mort ? est-il… Ah ! ah ! ah !… » Et la tante demoiselle, poussant de nouveaux cris, eut une attaque de nerfs no 2.

« Calmez-vous, dit M. Tupman affecté presque jusqu’aux larmes de cette expression de sympathie pour ses souffrances. Chère demoiselle, calmez-vous !

— C’est sa voix ! s’écria la tante demoiselle ; et de violents symptômes d’une attaque no 3 se manifestèrent aussitôt.

— Ne vous tourmentez pas, je vous en supplie, très-chère demoiselle, reprit M. Tupman d’une voix consolante. Je suis fort peu blessé, je vous assure.

— Vous n’êtes donc pas mort ? s’écria la nerveuse personne. Oh ! dites que vous n’êtes pas mort.

— Ne faites pas la folle, Rachel, interrompit M. Wardle, d’une manière plus brusque que ne semblait le comporter la nature poétique de cette scène. Quelle diable de nécessité y a-t-il, qu’il vous dise lui-même qu’il n’est pas mort ?

— Non ! je ne le suis pas, reprit M. Tupman ; je n’ai pas besoin d’autres secours que les vôtres. Laissez-moi m’appuyer sur votre bras… » Et il ajouta à son oreille : « Ô miss Rachel ! » Pleine d’agitation, la dame de ses pensées s’avança et lui offrit son bras. Ils entrèrent ensemble dans le salon. M. Tracy Tupman pressa doucement sur ses lèvres une main qu’on lui abandonna, et se laissa tomber ensuite sur un canapé.

« Vous trouvez-vous mal ? demanda Rachel avec anxiété.

— Non, ce n’est rien ; je serai mieux dans un instant, répondit M. Tupman en fermant les yeux.

— Il dort ! murmura la tante demoiselle (il avait clos ses paupières depuis près de vingt secondes). Il dort ! cher M. Tupman ! »

M. Tupman sauta sur ses pieds. Oh ! répétez ces paroles ! s’écria-t-il.

La dame tressaillit. « Sûrement vous ne les avez pas entendues, dit-elle avec pudeur.

— Oh ! si, je les ai entendues, répliqua chaleureusement M. Tupman. Répétez ces paroles, si vous voulez que je guérisse ! répétez-les.

— Silence ! dit la dame ! voilà mon frère ! »

M. Tracy Tupman reprit sa première position, et M. Wardle entra dans la chambre, accompagné d’un chirurgien.

Le bras fut examiné ; la blessure pansée, et déclarée fort légère ; et l’esprit des assistants se trouvant ainsi rassuré ils procédèrent à satisfaire leur appétit. La gaieté brillait de nouveau sur leurs visages. M. Pickwick seul restait silencieux et réservé ; le doute et la méfiance se peignaient sur sa physionomie expressive, car sa confiance en M. Winkle avait été ébranlée, grandement ébranlée par les aventures du matin.

« Jouez-vous à la crosse ? demanda M. Wardle au chasseur.

Dans tout autre temps M. Winkle aurait répondu d’une manière affirmative, mais il sentit la délicatesse de sa position, et répliqua modestement : « Non monsieur.

— Et vous, monsieur ? demanda M. Snodgrass au joyeux vieillard.

— J’y jouais autrefois, répliqua celui-ci ; mais j’y ai renoncé désormais. Cependant je souscris au club, quoique je ne joue plus.

— N’est-ce pas aujourd’hui qu’a lieu la grande partie entre les camps opposés de Muggleton et de Dingley-Dell ? demanda M. Pickwick.

— Oui, répliqua leur hôte : vous y viendrez, n’est-ce pas ?

— Oui, monsieur, répondit M. Pickwick : j’ai grand plaisir à voir des exercices auxquels on peut se livrer sans danger, et dans lesquels la maladresse des gens ne met pas en péril la vie de leurs semblables. » En prononçant ces mots M. Pickwick fit une pause expressive, et regarda fixement M. Winkle, qui ne put soutenir sans frémir le coup d’œil pénétrant de son mentor. Celui-ci ajouta alors : « Ne serait-il pas convenable de confier notre ami blessé aux soins de ces dames ?

— Vous ne pouvez pas me placer dans de meilleures mains, murmura M Tupman.

— Ce serait impossible, » ajouta M. Snodgrass.

Il fut donc convenu que M. Tupman resterait à la maison sous la surveillance des dames, et que la portion masculine de la société, conduite par M. Wardle, irait juger des coups dans ce combat d’habileté qui avait tiré Muggleton de sa torpeur, et inoculé à Dingley-Dell une excitation fébrile.

Il n’y avait guère qu’une demi-lieue de distance à parcourir, et le sentier couvert de mousse passait par des allées ombragées. La conversation roula principalement sur les délicieux paysages qui se découvraient tour à tour, et M. Pickwick regretta presque d’avoir été si vite, lorsqu’il se trouva dans la grande rue de Muggleton.

Toutes les personnes dont le génie est doué de la moindre propension géographique savent, nécessairement, que la ville de Muggleton jouit d’une corporation, qu’elle possède un maire, des bourgeois, des électeurs : et quiconque consultera les Adresses du maire aux freemen, ou celles des freemen au maire, ou celles du maire et des freemen à la corporation, ou celles du maire, des freemen et de la corporation au Parlement, apprendra par là ce qu’il aurait dû connaître auparavant : à savoir, que Muggleton est un bourg ancien et loyal, unissant une ferveur zélée pour les principes du christianisme à un attachement solide aux droits commerciaux. En preuve de quoi, le maire, la corporation et divers habitants, ont présenté à différentes reprises soixante-huit pétitions pour qu’on permît la vente des bénéfices dans l’église, quatre-vingt-six pétitions pour qu’on défendît la vente dans les rues le dimanche, mille quatre cent vingt pétitions contre la traite des noirs en Amérique, avec un nombre égal de pétitions contre toute espèce d’intervention législative, au sujet du travail exagéré des enfants, dans les manufactures anglaises.

Lorsque M. Pickwick se trouva dans la grande rue de cet illustre bourg, il contempla la scène qui s’offrit à ses yeux avec une curiosité mélangée d’intérêt.

La place du marché avait la forme d’un carré au centre duquel s’était érigée une vaste auberge. Son enseigne énorme étalait un objet fort commun dans les arts, mais qu’on rencontre rarement dans la nature, c’est-à-dire un lion bleu, ayant trois pattes en l’air et se balançant sur l’extrémité de l’ongle central de la quatrième. On voyait aux environs un bureau d’assurance contre l’incendie et celui d’un commissaire-priseur, les magasins d’un marchand de blé et d’un marchand de toile, les boutiques d’un sellier, d’un distillateur, d’un épicier et d’un cordonnier, lequel cordonnier faisait également servir son local à la diffusion des chapeaux, des bonnets, des hardes de toute espèce, des parapluies et des connaissances utiles. Il y avait en outre une petite maison de briques rouges, précédée d’une sorte de cour pavée, et que tout le monde, à la première vue, reconnaissait pour appartenir à un avoué. Il y avait encore une autre maison en briques rouges sur la porte de laquelle s’étalait une large plaque de cuivre annonçant, en caractères très-lisibles, que cette maison appartenait à un chirurgien. Quelques jeunes gens se dirigeaient vers le jeu de crosse, et deux ou trois boutiquiers, se tenant debout sur le pavé de leur porte, avaient l’air fort désireux de se rendre au même endroit, comme ils auraient pu le faire, selon toutes les apparences, sans perdre un grand nombre de chalands.

M. Pickwick s’était déjà arrêté pour faire ces observations qu’il se proposait de noter à son aise, mais comme ses amis avaient quitté la grande rue, il se hâta de les rejoindre et les retrouva en vue du champ de bataille.

Les barres que les joueurs doivent conquérir ou défendre étaient déjà placées, aussi bien qu’une couple de tentes pour servir au repos et au rafraîchissement des parties belligérantes. Mais le jeu n’était pas encore commencé. Deux ou trois Dingley-Dellois ou Muggletoniens s’amusaient d’un air majestueux à jeter négligemment leur balle d’une main dans l’autre. Ils avaient des chapeaux de paille, des jaquettes de flanelle et des pantalons blancs, ce qui leur donnait tout à fait la tournure d’amateurs tailleurs de pierre. Quelques autres gentlemen, vêtus de la même manière, étaient éparpillés autour des tentes, vers l’une desquelles M. Wardle conduisit sa société.

Plusieurs douzaines de « Comment vous portez-vous ? » saluèrent l’arrivée du vieux gentleman, et il y eut un soulèvement général de chapeaux de paille, avec une inclinaison contagieuse de gilets de flanelle, lorsqu’il introduisit ses hôtes comme des gentlemen de Londres, qui désiraient vivement assister aux agréables divertissements de la journée.

« Je crois, monsieur, que vous feriez mieux d’entrer dans la marquise, dit un très-volumineux gentleman, dont le corps paraissait être la moitié d’une gigantesque pièce de flanelle, perchée sur une couple de traversins.

— Vous y seriez beaucoup mieux, monsieur, ajouta un autre gentleman aussi volumineux que le précédent, et qui ressemblait à l’autre moitié de la susdite pièce de flanelle.

— Vous êtes bien bon, répondit M. Pickwick.

— Par ici, reprit le premier gentleman ; c’est ici que l’on marque, c’est la place la meilleure ; » et il les précéda en soufflant comme un cheval poussif.

Jeu superbe, — noble occupation, — bel exercice, — charmant ! Telles furent les paroles qui frappèrent les oreilles de M. Pickwick en entrant dans la tente, et le premier objet qui s’offrit à ses regards fut son ami de la voiture de Rochester. Il était en train de pérorer, à la grande satisfaction d’un cercle choisi des joueurs élus par la ville de Muggleton. Son costume s’était légèrement amélioré. Il avait des bottes neuves, mais il était impossible de le méconnaître.

L’étranger reconnut immédiatement ses amis. Avec son impétuosité ordinaire et en parlant continuellement, il se précipita vers M. Pickwick, le saisit par la main et le tira vers un siége, comme si tous les arrangements du jeu avaient été spécialement sous sa direction.

« Par ici ! — par ici ! — ça sera fièrement amusant, — muids de bière, — monceaux de bœuf, — tonneaux de moutarde, — glorieuse journée, — asseyez-vous, — mettez-vous à votre aise, — charmé de vous voir, très-charmé. »

M. Pickwick s’assit comme on le lui disait, et MM. Winkle et Snodgrass suivirent également les indications de leur mystérieux ami. M. Wardle l’examinait avec un étonnement silencieux.

— M. Wardle, un de mes amis, dit M. Pickwick à l’étranger.

— Un de vos amis ? s’écria celui-ci. Mon cher monsieur, comment vous portez-vous ? — Les amis de nos amis sont… — Votre main, monsieur. »

En enfilant ces phrases, l’étranger saisit la main de M. Wardle avec toute la chaleur d’une vieille intimité, puis se recula de deux ou trois pas, comme pour mieux voir son visage et sa tournure, puis secoua sa main de nouveau plus chaudement encore que la première fois, s’il est possible.

« Et comment êtes-vous venu ici ? demanda M. Pickwick avec un sourire où la bienveillance luttait contre la surprise.

— Venu ? — Je loge à l’auberge de la Couronne, à Muggleton. — Rencontré une société. — Jaquettes de flanelle, — pantalons blancs, — sandwiches aux anchois, — rognons braisés, — fameux gaillards, — charmant ! »

M. Pickwick connaissait assez le système sténographique de l’étranger pour conclure de cette communication rapide et disloquée que, d’une manière ou d’une autre, il avait fait connaissance avec les Muggletoniens, et que, par un procédé qui lui était particulier, il était parvenu à en extraire une invitation générale. La curiosité de M. Pickwick ainsi satisfaite, il ajusta ses lunettes et se prépara à considérer le jeu qui venait de commencer.

Les deux joueurs les plus renommés du fameux club de Muggleton, M. Dumkins et M. Podder, tenant leurs crosses à la main, se portèrent solennellement vers leurs guichets respectifs. M. Luffey, le plus noble ornement de Dingley-Dell, fut choisi pour bouler contre le redoutable Dumkins, et M. Struggles fut élu pour rendre le même office à l’invincible Podder. Plusieurs joueurs furent placés pour guetter les balles en différents endroits de la plaine, et chacun d’eux se mit dans l’attitude convenable, en appuyant une main sur chaque genou et en se courbant, comme s’il avait voulu offrir un dos favorable à quelque apprenti saute-mouton. Tous les joueurs classiques se posent ainsi, et même on pense généralement qu’il serait impossible de bien voir venir une balle dans une autre attitude.

Les arbitres se placèrent derrière les guichets et les compteurs se préparèrent à noter les points. Il se fit alors un profond silence. M. Luffey se retira quelques pas en arrière du guichet de l’immuable Podder, et, durant quelques secondes, il appliqua sa balle à son œil droit. Dumkins, les yeux fixés sur chaque mouvement de Luffey, attendait l’arrivée de la balle avec une noble confiance.

« Attention, s’écria soudain le bouleur, et en même temps la balle s’échappe de sa main, rapide comme l’éclair, et se dirige vers le centre du guichet. Le prudent Dumkins était sur ses gardes ; il reçut la balle sur le bout de sa crosse et la fit voler au loin par-dessus les éclaireurs, qui s’étaient baissés justement assez pour la laisser passer au-dessus de leur tête.

— Courez ! courez ! — Une autre balle ! — Maintenant ! — Allons ! — Jetez-la ! — Allons ! — Arrêtez-la ! — Une autre ! — Non ! — Oui ! — Non ! — Jetez-la ! — Jetez-la. » Telles furent les acclamations qui suivirent ce coup, à la conclusion duquel Muggleton avait gagné deux points.

Cependant Podder n’était pas moins actif à se couvrir de lauriers, dont l’éclat rejaillissait également sur Muggleton. Il bloquait les balles douteuses, laissait passer les mauvaises, prenait les bonnes et les faisait voler dans tous les coins de la plaine. Les coureurs étaient sur les dents. Les bouleurs furent changés et d’autres boulèrent jusqu’à ce que leurs bras en devinssent roides ; mais Dumkins et Podder restèrent invaincus. Vainement la balle était lancée droit au centre du guichet, ils y arrivaient avant elle et la repoussaient au loin. Un gentleman d’un certain âge s’efforçait-il d’arrêter son mouvement, elle roulait entre ses jambes ou glissait entre ses doigts ; un mince gentleman essayait-il de l’attraper, elle lui choquait le nez et rebondissait plaisamment avec une nouvelle force, pendant que les yeux du joueur maladroit se remplissaient de larmes et que son corps se tordait par la violence de ses angoisses. Enfin, quand on fit le compte de Dumkins et de Podder, Muggleton avait marqué cinquante-quatre points, tandis que la marque des Dingley-Dellois était aussi blanche que leurs visages. L’avantage était trop grand pour être reconquis. Vainement l’impétueux Luffey, vainement l’enthousiaste Struggles firent-ils tout ce que l’expérience et le savoir pouvaient leur suggérer pour regagner le terrain perdu par Dingley-Dell, tout fut inutile, et bientôt Dingley-Dell fut obligé de reconnaître Muggleton pour son vainqueur.

Cependant l’étranger à l’habit vert n’avait fait que boire, manger et parler à la fois et sans interruption. À chaque coup bien joué, il exprimait son approbation d’une manière pleine de condescendance et qui ne pouvait manquer d’être singulièrement flatteuse pour les joueurs qui la méritaient. Mais aussi, chaque fois qu’un joueur ne pouvait saisir la balle ou l’arrêter, il fulminait contre le maladroit. Ah ! stupide ! — Allons, maladroit ! — Imbécile ! — Cruche ! etc. Exclamations au moyen desquelles il se posait aux yeux des assistants, comme un juge excellent, infaillible dans tous les mystères du noble jeu de la crosse.

« Fameuse partie ! bien jouée ! Certains coups admirables ! dit l’étranger à la fin du jeu, au moment où les deux partis se pressaient dans la tente.

— Vous y jouez, monsieur ? demanda M. Wardle qui avait été amusé par sa loquacité.

— Joué ? parbleu ! Mille fois. Pas ici ; aux Indes occidentales. Jeu entraînant ! chaude besogne, très-chaude !

— Ce jeu doit être bien échauffant dans un pareil climat ! fit observer M. Pickwick.

— Échauffant ? Dites brûlant ! grillant ! dévorant ! Un jour, je jouais un seul guichet contre mon ami le colonel sir Thomas Blazo, à qui ferait le plus de points. Jouant à pile ou face qui commencera, je gagne : sept heures du matin : six indigènes pour ramasser les balles. Je commence. Je renvoie toutes les balles du colonel. Chaleur intense ! Les indigènes se trouvent mal. On les emporte. Une autre demi-douzaine les remplace ; ils se trouvent mal de même. Blazo joue, soutenu par deux indigènes. Moi, infatigable, je lui renvoie toujours ses balles. Blazo se trouve mal aussi. Enfoncé le colonel ! Moi, je ne veux pas cesser. Quanko Samba restait seul. Le soleil était rouge, les crosses brûlaient comme des charbons ardents, les balles avaient des boutons de chaleur. Cinq cent soixante-dix points ! Je n’en pouvais plus. Quanko recueille un reste de force. Sa balle renverse mon guichet ; mais je prends un bain, et vais dîner.

— Et que devint ce monsieur… Chose ? demanda un vieux gentleman.

— Qui ? Le colonel Blazo ?

— Non, l’autre gentleman.

— Quanko Samba ?

— Oui, monsieur.

— Pauvre Quanko ! n’en releva jamais, quitta le jeu, quitta la vie, mourut, monsieur ! » En prononçant ces mots, l’étranger ensevelit son visage dans un pot d’ale. Mais était-ce pour en savourer le contenu, ou pour cacher son émotion ? C’est ce que nous n’avons jamais pu éclaircir. Nous savons seulement qu’il s’arrêta tout à coup, qu’il poussa un long et profond soupir, et qu’il regarda avec anxiété deux des principaux membres du club de Dingley-Dell qui s’approchaient de M. Pickwick, et qui lui disaient :

« Nous allons faire un modeste repas au Lion bleu. Nous espérons, monsieur, que vous voudrez bien y prendre part, avec vos amis.

— Et naturellement, dit M. Wardle, parmi nos amis nous comptons monsieur…, et il se tourna vers l’étranger.

— Jingle, répondit cet universel personnage. Alfred Jingle, esquire, de Sansterre.

— J’accepte avec grand plaisir, dit M. Pickwick.

— Et moi aussi, cria M. Alfred Jingle en prenant d’un côté le bras de M. Wardle, et, de l’autre, celui de M. Pickwick, et en murmurant à l’oreille de celui-ci :

— Fameux dîner ! froid, mais bon. J’ai lorgné dans la chambre, ce matin : volailles et pâtés, et le reste. Charmantes gens, et polis par-dessus le marché, très-polis. »

Comme il n’y avait point d’autres préliminaires à arranger, la compagnie traversa le bourg en petits groupes, et un quart d’heure après elle était tout entière assise dans la grande salle du Lion bleu de Muggleton.

M. Dumkins remplit les fonctions de président, et M. Luffey celles de vice-président.

Il y eut un grand cliquetis de paroles et d’assiettes, de fourchettes et de couteaux. Trois garçons couraient de tous côtés, et les mets substantiels disparaissaient rapidement. Le facétieux M. Jingle contribuait, au moins comme une demi-douzaine d’hommes ordinaires, à chacune de ces causes de confusion. Lorsque tous les convives eurent mangé autant qu’ils purent, la nappe fut enlevée ; des bouteilles, des verres et le dessert furent placés sur la table, et les garçons se retirèrent pour débarrasser, en d’autres termes pour s’approprier tous les restes mangeables ou buvables sur lesquels il leur fut possible de mettre la main.

Bientôt on n’entendit plus dans la salle qu’un vaste murmure de conversations et d’éclats de rire. Il se trouvait là un petit homme bouffi, qui avait un air de « ne-me-dites-rien, ou-je-vous-contredirai, » et qui jusqu’alors était demeuré fort tranquille. Seulement, lorsque, par accident, la conversation se ralentissait, il regardait autour de lui, comme s’il avait eu envie de dire quelque chose de remarquable, et de temps en temps il faisait entendre une sorte de toux sèche d’une inexprimable dignité. À la fin, pendant un instant de silence comparatif, le petit homme s’écria d’une voix haute et solennelle : « Monsieur Luffey ! »

Tout le monde se tut, et l’individu interpellé répliqua, au milieu d’un profond silence : « Monsieur ? »

« Je désire vous adresser quelques paroles, monsieur, si vous voulez engager ces messieurs à remplir leurs verres. »

M. Jingle, d’un ton protecteur, s’écria : « Écoutez ! écoutez ! » et ces paroles furent répétées en chœur par toute la compagnie. Le vice-président prit un air de gravité attentive et dit : « Monsieur Staple ? »

« Monsieur ! dit le petit homme en se levant, je désire adresser ce que j’ai à dire à vous et non pas à notre digne président, parce que notre digne président est en quelque sorte, et je puis dire en grande partie, le sujet de ce que j’ai à dire, et je puis dire à… à…

— À démontrer, suggéra M. Jingle.

— Oui, à démontrer, reprit le petit homme ; je remercie mon honorable ami, s’il veut me permettre de l’appeler ainsi (quatre écoutez ! et un certainement de M. Jingle) pour la suggestion. Monsieur, je suis un Dellois, un Dingley-Dellois. (Applaudissements.) Je ne puis réclamer l’honneur d’ajouter une unité au chiffre de la population de Muggleton. Et je l’avouerai franchement, monsieur, je ne désire point cet honneur. Je vous dirai pourquoi, monsieur. (Écoutez !) Je reconnaîtrai volontiers à Muggleton toutes les distinctions, tous les honneurs qu’il peut réclamer ; ils sont trop nombreux et trop bien connus pour qu’il soit nécessaire que je les récapitule. Mais, monsieur, tandis que nous nous rappelons que Muggleton a donné naissance à un Dumkins, à un Podder, n’oublions jamais que Dingley-Dell peut se vanter d’avoir produit un Luffey et un Struggles ! (Applaudissements tumultueux.) Qu’on ne me croie pas désireux d’obscurcir la gloire des gentlemen que j’ai nommés en premier lieu, monsieur, je leur envie les jouissances qu’ils ont dû ressentir dans cette mémorable journée. (Applaudissements.) Vous connaissez tous, messieurs, la réplique faite à l’empereur Alexandre par un individu qui, pour me servir d’une expression vulgaire, faisait sa tête dans un tonneau : Si je n’étais pas Diogène, je voudrais être Alexandre. Je m’imagine que ces messieurs doivent dire : Si je n’étais pas Dumkins, je voudrais être Luffey ; si je n’étais pas Podder, je voudrais être Struggles ! (Enthousiasme.) Mais, gentlemen de Muggleton, est-ce seulement à la crosse que vos compatriotes sont remarquables ? N’avez-vous jamais entendu citer Dumkins comme un exemple de persévérance ? N’avez-vous jamais appris à associer Podder et la propriété ? (Grands applaudissements.) En luttant pour vos droits, pour votre liberté, pour vos privilèges, n’avez-vous jamais été réduits, ne fût-ce que pour un instant, au doute et au désespoir ? et, quand vous étiez ainsi découragés, le nom de Dumkins n’a-t-il pas ranimé dans votre cœur le feu de l’espérance ? Une seule parole de cet homme colossal ne l’a-t-elle pas fait briller avec plus d’éclat que s’il ne s’était jamais éteint ? (Grands applaudissements.) Gentlemen, je vous prie d’entourer d’une riche auréole d’applaudissements frénétiques les noms unis de Dumkins et de Podder ! »

Ici le petit homme se tut, et la compagnie commença un tapage de cris, de coups frappés sur la table, qui dura, avec peu d’interruptions, pendant le reste de la soirée. D’autres toasts furent portés. M. Luffey et M. Struggles, M. Pickwick et M. Jingle, furent, chacun à son tour, le sujet d’éloges sans mélange ; et chacun à son tour exprima ses remercîments pour cet honneur.

Enthousiaste comme nous le sommes pour la noble entreprise à laquelle nous nous sommes dévoué, nous aurions éprouvé une inexprimable sensation d’orgueil, nous nous serions cru certain de l’immortalité dont nous sommes privé actuellement, si nous avions pu mettre sous les yeux de nos ardents lecteurs le plus faible compte rendu de ces discours. Comme à l’ordinaire, M. Snodgrass prit une grande quantité de notes, et sans doute nous y aurions puisé les renseignements les plus importants, si l’éloquence brûlante des orateurs ou l’influence fébrile du vin n’avait point fait trembler la main du gentleman, au point de rendre son écriture presque inintelligible et son style complétement obscur. À force de patience, nous sommes parvenu à reconnaître quelques caractères qui ont une faible ressemblance avec les noms des orateurs. Nous avons pu distinguer aussi le squelette d’une chanson (probablement chantée par M. Jingle), dans laquelle les mots vin et divin, rubis et ravis, sont répétés à de courts intervalles. Nous nous imaginons aussi pouvoir déchiffrer à la fin de ces notes quelques allusions à des restes de gigot ou de volaille braisée. Puis ensuite nous distinguons les mots de grog froid et d’ale ; mais comme les hypothèses que nous pourrions bâtir sur ces indices n’auraient jamais d’autre fondement que nos conjectures, nous ne voulons nous permettre d’exprimer aucune des suppositions nombreuses qui se présentent à notre esprit.

C’est pourquoi nous allons retourner à M. Tupman, nous contentant d’ajouter que, peu de minutes avant minuit, les sommités réunies de Dingley-Dell et de Muggleton furent entendues, chantant avec enthousiasme cet air si poétique et si national :

Nous ne rentrerons que demain matin,
Nous n’irons coucher qu’au jour !
Nous ne rentrerons que demain matin,
Demain matin au point du jour,
Nous n’irons coucher qu’au jour[1] !





  1. Refrain d’une chanson bachique.