Les Papiers posthumes du Pickwick Club/Tome I/X.

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Traduction par Pierre Grollier.
Hachette (Tome 1p. 124-139).

CHAPITRE X.

Destiné à dissiper tous les doutes qui pourraient exister sur le désintéressement de M. Jingle.

Il y a dans Londres plusieurs vieilles auberges qui servaient de quartier général aux coches les plus célèbres, dans le temps où les coches accomplissaient leurs voyages d’une manière grave et solennelle ; mais ces auberges ont dégénéré peu à peu, et n’abritent plus guère que des voitures de roulage. Le lecteur chercherait en vain quelqu’une de ces anciennes hôtelleries parmi les Bouches d’or, les Croix d’or, les Taureaux d’or qui lèvent leur front superbe dans les belles rues de Londres. S’il veut en étudier les restes, il fera bien de diriger ses pas vers les quartiers les plus obscurs de la ville, et là, dans quelque coin retiré, il en trouvera un certain nombre qui restent encore debout, avec une sombre obstination, au milieu des innovations modernes.

Dans le Borough[1] surtout, il reste encore une demi-douzaine de ces anciennes maisons, qui ont conservé sans changement leur singulière physionomie, et qui ont également échappé à la rage des améliorations publiques et des spéculations privées. Ce sont d’étranges bâtiments, avec des galeries, des corridors, des escaliers sans nombre, et assez antiques, assez vastes pour fournir des matériaux à mille histoires de revenants, si nous sommes jamais réduits à la lamentable nécessité d’en inventer quelques-unes, et si le monde dure assez longtemps pour épuiser les innombrables et véridiques légendes qui se rattachent au vieux pont de Londres et à ses environs.

Dans la cour du Blanc-Cerf, l’une des plus célèbres entre ces auberges gothiques, et de bonne heure dans la matinée qui suivit les événements funestes racontés dans le précédent chapitre, un homme s’occupait activement à enlever la boue d’une paire de bottes. Cet homme avait un gilet rayé, orné de manches de calicot noir et de boutons de verre bleu, une culotte de gros drap et des guêtres. Autour de son cou s’enroulait négligemment un mouchoir d’un rouge éclatant ; un vieux chapeau blanc était posé sans façon sur le côté gauche de sa tête. Il y avait devant ce personnage deux rangées de bottes, les unes propres, les autres crottées, et, à chaque addition qu’il faisait aux bottes nettoyées, il s’arrêtait un instant pour contempler son ouvrage avec une satisfaction évidente.

La cour n’offrait aucun indice de ce tapage, de ce mouvement qui caractérisent les hôtels où s’arrêtent les diligences. Deux ou trois cabriolets, deux ou trois chaises de poste s’abritaient sous différents petits toits en appentis. Trois ou quatre voitures de roulage, chargées d’une montagne de marchandises aussi élevée que le second étage d’une maison ordinaire, restaient immobiles à l’ombre d’un énorme hangar suspendu sur un des côtés de la cour, tandis qu’un autre camion, qui probablement devait commencer son voyage dans la matinée, était tiré dans la partie découverte. Les bâtiments qui bordaient deux côtés du parallélogramme étaient garnis d’une double rangée de galeries, ornées d’énormes garde-fous en bois, et sur lesquelles deux files de chambres à coucher venaient s’ouvrir. Deux lignes de sonnettes, qui leur correspondaient, se dandinaient au-dessus de la porte d’entrée, recouverte par un petit toit en ardoise. Enfin, de temps en temps, le piétinement pesant d’un cheval de charge, ou le cliquetis d’une chaîne, annonçait, à ceux qui s’en inquiétaient, que les écuries étaient au bout de la cour. Si nous ajoutons à ce tableau quelques hommes en blouse, dormant sur des ballots ; quelques sacs de laine et autres articles de ce genre, répandus sur des monceaux de foin, nous aurons décrit, autant qu’il est nécessaire, l’apparence que présentait, dans la matinée dont il s’agit, la cour du Blanc-Cerf, grande rue du Borough.

Le carillon d’une des sonnettes fut suivi de l’apparition d’une servante coquette, dans l’une des galeries du second étage. Elle frappa à l’une des portes, et, ayant reçu une requête de l’intérieur, elle cria par-dessus la balustrade : Sam ! »

« Voilà ! répliqua l’homme au chapeau blanc.

— Le no 22 demande ses bottes sur-le-champ.

— Eh bien ! demandes-y s’il veut les avoir de suite, ou bien attendre qu’on les lui porte cirées.

— Allons, Sam ! pas de bêtises ! reprit la jeune fille d’un air engageant ; le gentleman a besoin de ses bottes sur-le-champ.

— Parole d’honneur ! vous êtes bonne là ! repartit le décrotteur. Regardez-moi un peu ces bottes. Onze paires de bottes, et un soulier qui appartient au no 6, avec une jambe de bois. Les bottes doivent être livrées à huit heures et demie, et le soulier à neuf. Qu’est-ce que c’est que le no 22, pour monter sur le dos à tous les autres ? Non ! non ! chacun son tour ! comme disait Jack Ketch à des particuliers qu’il avait à pendre. Fâché de vous faire attendre, monsieur ; mais je ferai vot’ affaire tout à l’heure. »

Parlant ainsi, l’homme au chapeau blanc se remit à travailler sur une botte à revers, avec une vitesse accélérée.

On entendit un autre carillon, et la vieille aubergiste du Blanc-Cerf parut d’un air affairé dans la galerie opposée.

« Sam ! cria l’hôtesse. Où est-il, ce paresseux, ce fainéant, ce… Oh ! vous voilà donc, Sam ! Pourquoi ne répondiez-vous pas ?

— Ça serait-y gentil de répondre avant que vous eussiez fini de parler ? répliqua Sam un peu brusquement.

— Tenez, cirez ces souliers pour le no 17, sur-le-champ, et portez-les à la salle à manger particulière, no 5, au rez-de-chaussée. Ayant ainsi parlé, l’aubergiste jeta dans la cour des souliers de femme, et s’éloigna en trottinant.

No 5, dit Sam en ramassant les souliers et tirant un morceau de craie de sa poche, pour noter leur destination sous la semelle : Souliers de femme et salle à manger particulière, je parie bien qu’elle n’est pas venue en charrette, celle-là !

— Elle est venue de bonne heure ce matin, cria la servante, qui était encore appuyée sur la balustrade de la galerie, dans un fiacre, avec un gentleman, et c’est lui qui demande ses bottes, que vous feriez mieux de lui donner : voilà l’histoire.

— Pourquoi ne m’avez-vous pas dit ça d’abord ? s’écria Sam avec une grande indignation, en choisissant les bottes en question parmi toutes celles qui étaient devant lui. Je croyais que c’était une de nos pratiques à trois pence. Salle à manger particulière ! et une lady encore ! S’il y a dans sa peau un peu du véritable gentleman, il me vaudra au moins un shilling par jour, sans compter les commissions. »

Stimulé par cette réflexion consolante, M. Samuel brossa avec tant de bonne volonté, qu’au bout de peu de minutes, il avait donné aux souliers et aux bottes un luisant qui aurait rempli de jalousie l’âme de l’aimable M. Warren ; car, au Blanc-Cerf, on employait le cirage de MM. Day et Martin.

Arrivé à la porte du no 5, Sam frappa respectueusement.

« Entrez ! » répondit une voix d’homme.

Sam fit son plus beau salut, et parut en présence d’une dame et d’un gentleman qui étaient en train de déjeuner. Ayant officieusement déposé les bottes de droite et de gauche aux pieds respectifs du gentleman, et les souliers de droite et de gauche à ceux de la dame, il se retira vers la porte.

« Garçon ! dit le gentleman.

— Monsieur ! répondit Sam en fermant la porte et tenant la main sur le bouton de la serrure.

— Connaissez-vous… comment cela s’appelle-t-il ? Doctors Commons ?

— Oui, monsieur.

— Où est-ce ?

Paul’s church-yards, monsieur. Une arcade basse ; un libraire d’un côté, un hôtel de l’autre, et deux commissionnaires qui se chargent d’obtenir des permis de mariage pour ceux qui en ont besoin.

— Des permis de mariage ? répéta le gentleman.

— Oui, des permis de mariage ! répéta Sam. Deux individus en tablier blanc touchent leurs chapeaux quand vous entrez : « Un permis, monsieur, un permis ? » Drôles de gens, et leurs maîtres aussi ! Ils ne valent pas mieux que les procureurs que consultent les plaideurs de la Cour d’assises.

— Et que font-ils ? demanda le gentleman.

— Ce qu’ils font ? Ils vous mettent dedans, monsieur ! Et ce n’est pas tout : ils fourrent dans la tête des vieilles gens des choses comme ils n’en auraient jamais rêvé. Mon père, monsieur, était un cocher, un cocher veuf, monsieur, et assez gros pour être capable de tout ; étonnamment gros, mon père. Sa chère épouse décède, et lui laisse quatre cents guinées. Bien ! Il s’en va aux Commons pour voir l’homme de loi, et toucher le quibus. Fameuse tournure, mon père ! Bottes à revers, bouquet à la boutonnière, chapeau à grands bords, châle vert, gentleman fini ! Il passe sous l’arcade, pensant où il placerait son argent. Bon ! arrive le commissionnaire. Il touche son chapeau : « Un permis, monsieur ? — Quoi qu’ c’est ? dit mon père. — Permis de mariage, dit-il. — Dieu me damne ! dit mon père, je n’y avais jamais pensé. — J’imagine qu’il vous en faut un, monsieur, » dit le commissionnaire. Mon père s’arrête et réfléchit un brin. « Non ! dit-il, diable m’emporte ! Je suis trop vieux. D’ailleurs, je suis beaucoup trop gros, dit-il. — Allons donc, monsieur ! dit l’autre. — Vous croyez ? dit mon père. — J’en suis sûr, qu’il dit. Nous avons marié un gentleman deux fois vot’ corporence lundi passé. — Vrai ? dit mon père. — Bien vrai ! dit l’autre ; vous n’êtes qu’un gringalet auprès. Par ici, monsieur, par ici. » Et ne voilà-t-il pas mon père qui marche après lui, comme un singe apprivoisé derrière un orgue, dans un petit bureau noir, oùs qu’il y avait un gaillard avec des papiers crasseux et des boîtes d’étain, qui travaillait à faire croire qu’il était bien occupé. « Asseyez-vous, monsieur, pendant que je vas faire le certificat, dit l’homme de loi. — Merci, monsieur ! » dit mon père ; et il s’assoit et il examine de tous ses yeux, et avec sa bouche ouverte les noms qu’il y avait sur les boîtes. « Comment vous appelez-vous, monsieur ? dit l’homme de loi. — Tony Weller, dit mon père. — Votre paroisse ? dit l’autre. — La Belle-Sauvage, dit mon père, car il s’arrêtait à cet hôtel-là quand il conduisait, et il ne connaissait rien aux paroisses. — Et comment s’appelle la dame ? » dit l’homme de loi. Voilà mon père qui n’y est plus du tout. « Diable m’emporte si j’en sais rien ! qu’il dit. — Vous n’en savez rien ? dit l’autre. — Pas plus que vous, dit mon père. Pourrais-je pas ajouter le nom plus tard ? dit-il. — Impossible ! dit l’autre. — Très-bien, dit mon père, après avoir réfléchi un instant. Mettez Mme Clarke. — Clarke quoi ? dit l’homme de loi en trempant sa plume dans l’encrier. — Suzanne Clarke, à l’enseigne du Marquis de Granby, Dorking, dit mon père. Je crois bien qu’elle me prendra, si je la demande. Je n’y en ai jamais touché un mot ; mais elle me prendra, je le sais. » Comme ça, le permis fut enregistré. Et bien sûr qu’elle l’a pris ; et ce qu’il y a de pire, c’est qu’elle le tient encore au jour d’aujourd’hui, et moi je n’ai pas seulement vu la couleur des quatre cents guinées. Pas de chance ! Je vous demande excuse, monsieur, ajouta Sam, à la fin de son récit ; mais quand je commence sur c’te doléance-là, je ne peux pas plus m’arrêter qu’une brouette neuve qui a une roue bien graissée. » Ayant tout dit, et ayant attendu un instant pour voir si l’on n’avait pas besoin de lui, il sortit de la chambre.

« Neuf heures et demie ! C’est l’heure ; en route ! dit alors le gentleman que nous pouvons nous dispenser d’introduire comme étant M. Jingle.

— L’heure de quoi ? demanda la tante demoiselle avec coquetterie.

— Du permis, ange chéri ; après, il faudra avertir à l’église. Demain matin, vous serez à moi, répondit M. Jingle en serrant la main de la tante demoiselle.

— Le permis ! soupira Rachel en rougissant.

— Le permis, répéta M. Jingle :

Au galop ! au galop ! je cours le chercher.
Au galop ! et flonflon ! je reviens près de vous !

— Comme vous allez vite ! dit Rachel.

— Vite ! Vous verrez comme iront les heures, jours, semaines, mois, années, quand nous serons unis. Vite ! Tonnerre, éclairs, locomotive, force de mille chevaux, rien n’ira si vite !

— Ne pourrions-nous pas… ne pourrions-nous pas être mariés avant demain matin ? demanda Rachel.

— Impossible ! Ne se peut pas ! Il faut avertir l’église, laisser le permis aujourd’hui, cérémonie demain !

— J’ai une si grande frayeur que mon frère ne nous découvre !

— Nous découvre ! Folie ! Trop secoué par sa culbute ! D’ailleurs, extrême précaution : quitté la chaise de poste, marché, pris une voiture, venus ici, la dernière place où il nous cherchera. Eh ! eh ! fameuse idée !

— Ne soyez pas longtemps, dit la tante demoiselle avec affection, lorsqu’elle vit M. Jingle enfoncer son chapeau râpé sur sa tête.

— Longtemps loin de vous ! beauté cruelle ! Et M. Jingle s’avança d’un air enjoué vers Rachel, imprima un chaste baiser sur ses lèvres, et sortit en dansant de la chambre.

— Cher amant ! dit la demoiselle, tandis qu’il fermait la porte.

— Drôle de vieille folle ! » pensa Jingle en arpentant les corridors.

Il est pénible de s’appesantir sur la perfidie de notre espèce, et nous ne suivrons pas le fil des méditations de M. Jingle pendant son trajet aux Doctors’ Commons. Il suffira de dire qu’il échappa aux embûches des gens en tablier blanc qui gardent la porte de cette région enchantée, et qu’il atteignit en sûreté le bureau du vicaire général. Là, il se procura une gracieuse épître de l’archevêque de Cantorbéry : « À ses amés et féaux Alfred Jingle et Rachel Wardle, salut. » Il déposa soigneusement dans sa poche le document mystique, et retourna au Borough, en triomphe.

Il était encore en chemin, lorsque deux gentlemen puissants et un gentleman maigre entrèrent dans la cour du Blanc-Cerf, et cherchèrent des yeux quelque personne à laquelle ils pussent adresser un certain nombre de questions. M. Samuel Weller, décrotteur attitré du Blanc-Cerf, était en ce moment occupé à brunir une paire de bottes. Ce fut vers lui que se dirigea le gentleman maigre.

« Mon ami ! dit-il.

— Il paraît que celui-là aime les consultations gratuites ; autrement, il ne serait pas si amoureux de moi du premier coup, pensa le sagace garçon ; mais il se contenta de dire : « Eh bien ! monsieur ? »

— Mon ami ! répéta le maigre gentleman avec un hem ! conciliateur, avez-vous beaucoup de voyageurs en ce moment ? hein ? Bien occupé, n’est-ce pas ? »

Sam examina l’interrogateur. C’était un petit homme, à l’air affairé, au visage brun et anguleux, dont les deux petits yeux toujours clignotants et scintillants de chaque côté d’un nez mince et inquisitif, semblaient faire une perpétuelle partie de cache-cache au moyen de cet organe. Son habit noir faisait ressortir la blancheur de sa chemise et de son étroite cravate ; sur son pantalon noir se détachait une chaîne avec des breloques d’or, et ses bottes étaient aussi luisantes que ses yeux. Il tenait à la main ses gants de chevreau noir ; et en parlant il fourrait ses poignets sous les pans de son habit, de l’air d’un homme qui est habitué à poser des questions légales.

« Bien occupé, hein ? dit le petit homme.

— Pas mal comme ça, monsieur, répliqua Sam. Nous ne ferons pas banqueroute, ni fortune non plus. Nous mangeons not’ mouton bouilli sans câpres, et nous nous battons l’œil du raifort, quand nous pouvons attraper du bœuf.

— Ah ! dit le petit homme, vous êtes un farceur, n’est-ce pas ?…

— Mon frère aîné était affligé de cette maladie-là, répondit Sam. Nous couchions ensemble, et ça s’attrape peut-être…

— Oh ! la drôle de vieille maison que voilà ! reprit le petit homme en regardant autour de lui.

— Fallait faire prévenir de votre arrivée, on lui aurait fait des réparations, rétorqua le décrotteur imperturbable. »

Son interlocuteur parut un peu déconcerté de ces rebuffades successives. Une courte consultation eut lieu entre lui et les deux gros gentlemen ; ensuite il prit une prise de tabac dans une étroite tabatière d’argent, et il paraissait se disposer à renouveler la conversation, quand l’un de ses compagnons, qui, outre une contenance bienveillante, était porteur d’une paire de lunettes et d’une paire de guêtres noires, s’avança et dit en montrant l’autre gros gentleman.

« Le fait est que mon ami vous donnera une demi-guinée, si vous voulez répondre à une ou deux… »

— Eh ! mon cher monsieur ! mon cher monsieur ! interrompit le petit homme. Permettez, je vous prie, mon cher monsieur. Le premier principe à observer dans des cas semblables, est celui-ci : Si vous mettez la chose entre les mains d’un homme d’affaires, vous ne devez plus vous en mêler aucunement. Vous devez reposer en lui une entière confiance. Réellement, monsieur… » Il se tourna vers l’autre gros gentleman en lui disant : « J’ai oublié le nom de votre ami.

— Pickwick, répondit M. Wardle, car c’était ce joyeux personnage lui-même.

— Ah ! Pickwick. Réellement, monsieur Pickwick, mon cher monsieur, excusez-moi : Je serai heureux de recevoir vos avis en particulier, comme amicus curiæ : mais vous devez voir l’inconvenance de votre intervention en ce moment, surtout par un argument ad captandum, tel que l’offre d’une demi-guinée. Réellement, mon cher monsieur, réellement… et le petit homme prit un air profond et une prise de tabac argumentative.

— Mon seul désir, monsieur, répondit M. Pickwick, était d’amener à fin, aussi vite que possible, cette désagréable affaire.

— Très-bien, très-bien, dit le petit homme.

— C’est pourquoi, continua M. Pickwick, j’ai fait usage de l’argument que mon expérience des hommes m’a fait reconnaître comme le meilleur dans tous les cas.

— Oui, oui, dit le petit homme : très-bon ! très-bon ! c’est vrai. Mais vous auriez dû me suggérer cela à moi. Vous savez, j’en suis sûr, quelle confiance sans bornes on doit placer dans son homme d’affaires. S’il était besoin d’une autorité à ce sujet, permettez-moi, mon cher monsieur, de vous référer à un cas bien connu dans Barnwell…

— Ne vous alambiquez pas de George Barnevelt, interrompit Sam, qui était resté fort étonné de ce dialogue. Tout le monde connaît son histoire, et, voyez-vous, j’ai toujours imaginé que la jeune femme méritait beaucoup mieux que lui d’être pendue[2] Mais c’est égal ; ça n’a rien à voir ici. Vous voulez que j’accepte une demi-guinée. Très-bien, ça me va ; je ne puis pas parler mieux que ça. Pas vrai, monsieur ? (M. Pickwick sourit.) Alors il ne s’agit plus que de savoir ce que diable vous me voulez, comme dit c’t autre quand il vit le revenant.

— Nous voulons savoir… dit M. Wardle.

— Eh ! mon cher monsieur ! mon cher monsieur ! interrompit le petit homme à l’air affairé. »

M. Wardle leva les épaules, et se tut.

« Nous voulons savoir, reprit solennellement le petit homme, et nous vous adressons cette question pour ne pas éveiller d’inutiles appréhensions dans l’auberge ; nous voulons savoir ce qui s’y trouve actuellement.

— Qu’est-ce qu’il y a dans la maison ? Il y a une paire de bottes hongroises, au no 13, répondit Sam, dans l’esprit duquel les logeurs étaient représentés par la partie de leur costume qui se trouvait sous sa direction immédiate. Il y a une jambe de bois au no 6 ; deux paires de demi-bottes dans la salle du commerce. Il y a ces bottes à revers ici, au rez-de-chaussée, et cinq autres paires dans le café.

— Pas davantage ? dit le petit homme.

— Attendez un brin, reprit Sam, en cherchant à se rappeler ; oui, il y a une paire de bottes à la Wellington, pas mal usées, et des souliers de dame, au no 5.

— Quelle sorte de souliers ? demanda avec empressement M. Wardle, qui, ainsi que M. Pickwick, s’était perdu dans ce singulier catalogue de chalands.

— Souliers de province.

— Y a-t-il le nom du cordonnier ?

— Brown.

— D’où cela ?

— Muggleton.

— Ce sont eux ! s’écria Wardle. Par le ciel nous les avons trouvés.

— Chut ! dit Sam : Les Wellington sont allés aux Doctors’ Commons.

— Bah ! fit le petit homme.

— Oui, pour un permis.

— Nous arrivons à temps, s’écria Wardle. Montrez-nous la chambre ; il n’y a pas un moment à perdre.

— Je vous en prie, mon cher monsieur, je vous en prie, dit le petit homme. De la prudence ; de la prudence ! »

En parlant ainsi, il tira de sa poche une bourse de soie rouge, dont il aveignit un souverain, en regardant fixement Sam. Celui-ci sourit d’une manière expressive.

« Montrez-nous la chambre, tout d’un coup, sans nous annoncer, dit le petit homme ; et il est à vous. »

Sam jeta la botte à revers dans un coin, et conduisit nos gens à travers un corridor sombre et un large escalier. Arrivé dans un second corridor, il fit halte et tendit la main.

« Le voilà, » dit tout bas l’avoué en déposant le souverain dans la main de leur guide.

Sam fit encore quelques pas, et s’arrêta devant une porte.

« C’est ici ? demanda le petit homme. »

Sam fit signe que oui.

Le vieux Wardle ouvrit la porte, et tous les trois pénétrèrent dans la chambre, juste au moment où M. Jingle, qui venait de rentrer, montrait le permis à la tante demoiselle.

Rachel jeta un grand cri, et se renversant sur une chaise, se couvrit le visage avec les mains. M. Jingle chiffonna le permis, et le fourra dans sa poche. Les visiteurs intempestifs s’avancèrent au milieu de la chambre.

« Vous êtes un joli coquin ! s’écria le vieux Wardle, haletant de colère. Vous êtes…

— Mon cher monsieur ! mon cher monsieur ! interrompit le petit homme, en posant son chapeau sur la table. Je vous en prie, faites attention. Scandalum magnatum… diffamation… action pour dommages… Calmez-vous, mon cher monsieur, je vous en prie.

— Comment osez-vous enlever ma sœur de ma maison ? reprit M. Wardle.

— Oui, très-bien, dit le petit gentleman. Vous pouvez lui demander cela. Comment osez-vous enlever sa sœur, eh ! monsieur ?

— Qui diable êtes-vous ! s’écria M. Jingle d’un ton si violent que le petit homme en recula involontairement un pas ou deux.

— Qui il est ? coquin ! C’est mon avoué, M. Perker. Perker, je veux poursuivre ce gueux-là ! je veux le faire empoigner ! Je veux… Je veux… Dieu me damne ! je veux le ruiner.— Et vous, continua M. Wardle en se tournant brusquement vers sa sœur ; vous Rachel, à votre âge ! quand vous devriez connaître le monde ! À quoi pensez-vous de vous enfuir avec un vagabond ? de déshonorer votre famille, de vous rendre vous-même misérable ! Mettez votre chapeau, et venez avec moi.— Faites venir une voiture et apportez la note de cette dame. Entendez-vous ? entendez-vous ?

— Voilà, monsieur, répliqua Sam, en répondant au violent coup de sonnette de M. Wardle avec une célérité merveilleuse, pour quiconque ne savait pas que son œil avait été appliqué au trou de la serrure, pendant toute l’entrevue.

— Mettez votre chapeau ! reprit Wardle.

— N’en faites rien, s’écria Jingle. Quittez cette chambre, monsieur ! Pas d’affaires ici. Dame libre et maîtresse de ses actions. Plus de vingt et un ans.

— Plus de vingt et un ans ! répéta M. Wardle avec mépris. Plus de quarante et un ans !

— Ce n’est pas vrai ! s’écria la tante demoiselle, son indignation l’emportant sur son désir de se trouver mal.

— C’est vrai, répliqua M. Wardle. Vous avez cinquante ans, comme un jour ! »

La tante demoiselle poussa un cri aigre, et perdit connaissance.

M. Pickwick, avec son aménité accoutumée appela l’hôtesse, et lui demanda un verre d’eau.

« Un verre d’eau ! repartit le colérique vieillard ; apportez-en un baquet et jetez-le sur elle. Cela lui fera du bien, et elle le mérite richement.

— Fi ! brute que vous êtes ! » s’écria la compatissante hôtesse. Puis, avec diverses exclamations de : « pauvre chère dame ! Allons, allons, pauvre chérie ! buvez un peu de ça ; ça vous fera du bien ; ne vous laissez pas abattre comme ça ; pauvre amour ! » etc., etc. L’hôtesse, assistée par une servante commença à humecter le front, à frapper dans les mains, à chatouiller le nez, à délacer le corset de la tante demoiselle, et à lui administrer enfin tous les calmants appliqués ordinairement par les sensibles matrones aux dames qui s’efforcent de se donner des attaques de nerfs.

« La voiture est prête, monsieur, dit Sam, en paraissant à la porte.

— Allons ! venez, reprit M. Wardle. Je vais la porter dans la voiture. »

À cette proposition les attaques de nerfs recommencèrent avec une nouvelle fureur.

L’hôtesse était sur le point de protester violemment contre ce procédé, et avait déjà demandé avec indignation si M. Wardle se croyait seigneur de la création, lorsque M. Jingle s’interposa.

« Garçon, dit-il, amenez-moi un constable.

— Attendez ! attendez ! dit le petit Perker. Considérez, monsieur, considérez.

— Je ne veux rien considérer, répliqua Jingle. Elle est sa maîtresse. Voyons qui osera l’emmener, sans son consentement.

— Je ne veux pas être emmenée, murmura la dame évanouie. Je n’y consens pas. (Ici il y eut une rechute effrayante.)

— Mon cher monsieur, dit le petit avoué, en prenant à part M. Wardle et M. Pickwick ; mon cher monsieur, nous sommes dans une situation bien embarrassante. C’est un cas désolant ; je n’en ai jamais connu de plus désolant, mais, réellement, mon cher monsieur, nous n’avons aucun pouvoir pour contrôler les actions de cette dame. Je vous ai prévenu avant de venir, mon cher monsieur, qu’il n’y avait pas d’autre remède qu’un accommodement.

— Quelle espèce d’accommodement voudriez-vous faire ? demanda M. Pickwick.

— Voyez-vous, mon cher monsieur, votre ami est dans une position très-déplaisante, excessivement déplaisante. Il faut qu’il consente à subir quelques pertes pécuniaires.

— Je dépenserai tout ce qu’il faudra plutôt que de supporter ce déshonneur, plutôt que de souffrir, toute folle qu’elle est, qu’elle se rende misérable pour sa vie entière.

— Je suppose que cela pourra s’arranger, dit le petit homme affairé. M. Jingle, voulez-vous venir avec nous, pour un instant, dans la chambre à côté ? »

M. Jingle y consentit et le quatuor passa dans une pièce voisine.

« Maintenant, monsieur, dit le petit homme en fermant soigneusement la porte, n’y a-t-il aucun moyen d’accommoder cette affaire ? Venez par ici, monsieur, dans cette embrasure de croisée, où nous serons en tête-à-tête. Là, monsieur, là ! Asseyez-vous s’il vous plaît, monsieur. Maintenant, mon cher monsieur, entre vous et moi, nous savons très-bien, mon cher monsieur, que vous avez enlevé cette dame pour l’amour de son argent. Ne froncez pas le sourcil, monsieur, c’est inutile : je vous dis, entre vous et moi, que nous savons cela. Nous sommes tous les deux des hommes du monde, et nous savons très-bien que nos amis ici n’en sont pas. N’est-ce pas, monsieur ? »

Le visage de M. Jingle s’éclaircit graduellement pendant ce discours, et quelque chose qui ressemblait à un clignement d’œil trembla, pendant un instant, dans sa paupière gauche.

« Très-bien ! très-bien ! poursuivit M. Perker, observant l’impression qu’il avait faite. Maintenant, le fait est que la dame n’a rien, ou peu de chose, jusqu’à la mort de sa mère… Une personne bien constituée, mon cher monsieur.

— Vieille ! dit M. Jingle laconiquement, mais avec énergie.

— Oui, c’est vrai, reprit l’avoué avec une légère toux ; vous avez raison, mon cher monsieur, elle est assez vieille. Mais elle vient d’une vieille famille, mon cher monsieur ; vieille dans toutes les acceptions du mot. Le fondateur de cette famille arriva dans le comté de Kent, lors de l’invasion de Jules-César, et depuis ce temps-là il n’y a qu’un seul de ses membres qui n’ait pas vécu jusqu’à quatre-vingt-cinq ans, encore a-t-il été décapité par ordre d’un des Henry. La vieille dame n’a pas soixante-treize ans, mon cher monsieur. »

Le petit homme s’arrêta et prit une prise de tabac.

« Eh bien ? fit M. Jingle.

— Eh bien ! mon cher monsieur… Vous ne prenez pas de tabac ? Vous avez raison, c’est une habitude coûteuse. Eh bien ! mon cher monsieur, vous êtes un joli garçon, un homme du monde, capable de pousser votre fortune, si vous aviez un capital, hein ?

— Eh bien ! répéta M. Jingle.

— Vous ne me comprenez pas ?

— Pas tout à fait.

— Ne pensez-vous pas… Je viens au fait, mon cher monsieur. Ne pensez-vous pas que cinquante guinées et la liberté seraient plus agréables que miss Wardle et des espérances ?

— Impossible ! dit M. Jingle en se levant. Pas assez, de moitié !

— Non ! non ! mon cher monsieur, reprit le petit avoué en l’arrêtant par un bouton. Bonne somme ronde. Un homme comme vous pourrait la tripler en un rien de temps. On peut faire bien des choses avec cinquante guinées, mon cher monsieur.

— Bien plus avec cent cinquante, répliqua Jingle froidement.

— Allons, mon cher monsieur, nous ne perdrons pas notre temps à couper un cheveu en quatre. Disons… disons quatre-vingts…

— Impossible !

— Restez, mon cher monsieur. Dites-moi ce que vous voulez.

— Affaire coûteuse, déboursés, chevaux de poste, neuf guinées ; licence, trois guinées, douze guinées ; compensation, cent guinées, cent douze. Perte d’honneur et perte de la dame…

— Allons ! mon cher monsieur, allons ! interrompit l’homme d’affaires d’un air malin. Ne parlons pas des deux derniers articles. Cela fait cent douze guinées. Mettons cent, allons !

— Cent vingt[3].

— Allons ! allons ! je vais vous écrire un mandat, reprit le petit homme en s’asseyant près d’une table, et commençant à écrire. Je le ferai payable pour après demain et nous pouvons emmener la dame d’ici là ? » ajouta-t-il en interrogeant M. Wardle du regard.

Celui-ci fit un sombre signe d’assentiment.

« Cent, dit le petit homme.

— Et vingt, ajouta Jingle.

— Mon cher monsieur ! reprit l’avoué.

— Donnez-les lui, interrompit M. Wardle. Et qu’il s’en aille au diable avec ! »

Le mandat fut donc écrit par le petit gentleman, et empoché par M. Jingle.

« Maintenant quittez cette maison sur-le-champ ! dit M. Wardle, en se levant.

— Mon cher monsieur… observa l’homme d’affaires.

— Et sachez, continua M. Wardle sans s’occuper de l’interrupteur, sachez que rien au monde, pas même l’honneur de ma famille, n’aurait pu me faire consentir à cet arrangement, si je n’étais pas convaincu que vous deviendrez la proie du diable d’autant plus vite que vous aurez plus d’argent.

— Mon cher monsieur, représenta de nouveau le petit homme.

— Tenez-vous tranquille, Perker, lui répondit son colère client. Quittez cette chambre, monsieur !

— En route sur-le-champ, répliqua l’impassible Jingle. Adieu Pickwick. »

Si quelque spectateur désintéressé avait pu contempler, pendant la fin de cette conversation, la contenance de l’homme illustre dont le nom décore notre titre, il aurait été étonné que le feu de l’indignation qui jaillissait de ses yeux ne fît pas fondre les verres de ses lunettes. Ses narines s’enflèrent, ses poings se fermèrent involontairement, quand il s’entendit nommer familièrement par le misérable. Mais il se contint ; il ne le pulvérisa point.

« Tenez, continua le scélérat endurci, en jetant la licence aux pieds de M. Pickwick. Changez les noms, emmenez la dame, — fera l’affaire de Tuppy. »

M. Pickwick était un philosophe. Mais, après tout, les philosophes ne sont que des hommes revêtus d’une armure de sagesse. Le trait mordant pénétra à travers le harnais philosophique de notre héros et déchira profondément son cœur. Dans un accès de rage il lança, au hasard, l’encrier qui avait servi à M. Perker, et se précipita dans la même direction. Mais son adversaire était disparu et il se trouva arrêté dans les bras de Sam.

« Ohé ! dit cet excentrique fonctionnaire. Le mobilier n’est pas cher dans vot’ pays, vieux gentleman. Voilà une encre qui écrit toute seule, hein ? Elle vient d’écrire vot’ nom sur ce mur. Laissez donc monsieur ; à quoi bon courir après un homme qui est, à présent, à l’autre bout du Borough ? »

L’esprit de M. Pickwick, comme celui de tous les hommes vraiment grands, était ouvert à la persuasion, et comme il raisonnait puissamment et rapidement, un seul instant de réflexion suffit pour le convaincre de l’inutilité de son courroux. Il s’apaisa aussi vite qu’il s’était enlevé, respira fortement, et jeta un regard bénin sur ses amis.

Rapporterons-nous les lamentations de miss Wardle quand elle apprit de quelle manière son infidèle amant l’abandonnait ? Imprimerons-nous les détails de cette scène déchirante, si admirablement décrite par M. Pickwick ? Son livre de notes est ouvert devant nous ; une légère moisissure indique encore combien de larmes lui arracha l’humanité sympathisante. Un seul mot, et ces notes seront entre les mains de l’imprimeur. Mais non ! nous résisterons à cette pensée ! nous ne désolerons pas le cœur du public par la peinture de ces affreuses souffrances.

Le lendemain, la lourde voiture de Muggleton ramena, lentement et tristement, les deux amis avec la dame délaissée. Les ombres de la nuit étaient tombées depuis bien longtemps sur toute la nature, quand ils arrivèrent à la porte de Manoir-ferme.





  1. Faubourg de Londres, situé au midi de la Tamise. (Note du traducteur.)
  2. Allusion à une cause célèbre.
  3. 3000 francs.