Les Papiers posthumes du Pickwick Club/Tome I/XXVI.

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Traduction par Pierre Grollier.
Hachette (Tome 1p. 372-378).

CHAPITRE XXVI.

Contenant un récit abrégé des progrès de l’action Bardell contre Pickwick.

Ayant accompli le principal objet de son voyage en démasquant l’infamie de Jingle, M. Pickwick résolut de retourner immédiatement à Londres, afin de savoir quelles mesures Dodson et Fogg avaient prises contre lui. Exécutant cette résolution avec toute l’énergie de son caractère, il monta à l’extérieur de la première voiture qui quitta Ipswich, le lendemain du jour où se passèrent les mémorables événements que nous venons de rapporter, et arriva dans la métropole le même soir, en parfaite santé, accompagné de ses trois disciples et de Sam.

Là, nos amis se séparèrent pour quelque temps. MM. Tupman, Winkle et Snodgrass se rendirent à leurs domiciles, afin de faire les préparatifs nécessaires pour leur voyage prochain à Dingley-Dell : M. Pickwick et Sam s’établirent dans un hôtel fort bon quoique fort antique, le George et Vautour, George Yard, Lombard-street.

M. Pickwick avait dîné et fini sa seconde pinte d’excellent porto ; il avait enfoncé son mouchoir de soie sur sa tête, et posé ses pieds sur le garde-feu ; enfin il s’était renversé dans sa bergère, lorsque l’entrée de Sam avec son sac de nuit le tira de sa tranquille méditation.

« Sam, dit-il.

— Monsieur ?

— Je pensais justement que j’ai laissé beaucoup de choses chez mistress Bardell, rue Goswell, et qu’il faudra que je les fasse prendre avant de repartir.

— Très-bien, monsieur.

— Je pourrais les envoyer pour le moment chez M. Tupman. Mais avant de les faire enlever, il faudrait les mettre en ordre. Je désirerais que vous allassiez jusqu’à la rue Goswell et que vous arrangeassiez tout cela, Sam.

— Tout de suite, monsieur ?

— Tout de suite. Et… attendez, Sam, ajouta M. Pickwick en tirant sa bourse. Il faut payer le loyer. Le terme n’est dû qu’à Noël, mais vous le payerez pour que tout soit fini. Je puis donner congé en prévenant un mois d’avance. Voici le congé. Donnez-le à Mme Bardell. Elle mettra écriteau quand elle voudra.

— Très-bien, monsieur. Rien de plus ?

— Rien de plus, Sam. »

Sam se dirigea à petits pas vers l’escalier, comme s’il eût attendu encore quelque chose. Il ouvrit lentement la porte, et étant sorti lentement, l’avait doucement refermée, à deux pouces près, lorsque M. Pickwick cria :

« Sam !

— Oui, monsieur, répondit Sam, en revenant vivement et fermant la porte après soi.

— Je ne m’oppose pas à ce que vous tâchiez de savoir comment Mme Bardell semble personnellement disposée envers moi, et s’il est réellement probable que ce procès infâme et sans base soit poussé à toute extrémité. Je dis que je ne m’oppose pas à ce que vous essayiez de découvrir cela, si vous le désirez, Sam. »

Sam fit un léger signe d’intelligence et quitta la chambre. M. Pickwick enfonça de nouveau le mouchoir de soie sur sa tête et s’arrangea pour faire un somme.

Il était près de neuf heures lorsque Sam atteignit la rue Goswell. Une paire de chandelles brûlaient dans le parloir, et l’ombre d’une couple de chapeaux se distinguait sur la jalousie. Mistress Bardell avait du monde.

Sam frappa à la porte. Après un assez long intervalle, pendant lequel mistress Bardell tâchait de persuader une chandelle réfractaire de se laisser allumer, de petites bottes se firent entendre sur le tapis et master Bardell se présenta.

« Eh bien ! jeune homme, dit Sam, comment va c’te mère ?

— Elle ne va pas mal, ni moi non plus.

— Eh bien ! j’en suis charmé. Dites-lui que j’ai à lui parler, mon jeune phénomène. »

Master Bardell, ainsi conjuré, posa la chandelle réfractaire sur la première marche de l’escalier, et disparut, avec son message, derrière la porte du parloir.

Les deux chapeaux dessinés sur les carreaux étaient ceux des deux amies les plus intimes de mistress Bardell. Elles venaient d’arriver pour prendre une paisible tasse de thé et un petit souper chaud de pommes de terre et de fromage rôti ; et tandis que le fromage bruissait et friait devant le feu, tandis que les pommes de terre cuisaient délicieusement dans un poêlon, mistress Bardell et ses deux amies se régalaient d’une petite conversation critique concernant toutes leurs connaissances réciproques. Master Bardell interrompit cette intéressante revue en rapportant le message qui lui avait été confié par Sam.

« Le domestique de M. Pickwick ! s’écria mistress Bardell en pâlissant.

— Bonté divine ! fit mistress Cluppins.

— Eh bien ! réellement je n’aurais pas cru ça, si je n’y avais pas t’été, » déclara mistress Sanders.

Mistress Cluppins était une petite femme vive et affairée ; mistress Sanders une personne grosse, grasse et pesante. Toutes les deux formaient la compagnie.

Mistress Bardell trouva convenable d’être agitée, et comme aucune des trois amies ne savait s’il était bon d’avoir des communications avec le domestique de M. Pickwick, autrement que par le ministère de Dodson et Fogg, elles se trouvaient prises au dépourvu. Dans cet état d’indécision, la première chose à faire était évidemment de taper le petit garçon pour avoir trouvé M. Weller à la porte. La tendre mère n’y manqua pas, et il se mit à crier fort mélodieusement.

« Ne m’étourdissez pas les oreilles, méchante créature ! lui dit mistress Bardell.

— Ne tourmentez pas votre pauvre chère mère ! cria mistress Cluppins.

— Elle en a assez des tourments, ajouta mistress Sanders avec une résignation sympathisante.

— Ah ! oui, l’est-elle malheureuse ! pauvre agneau !  » reprit mistress Cluppins.

Pendant ces réflexions morales, master Bardell hurlait de plus en plus fort.

« Qu’allons-nous faire maintenant ? demanda mistress Bardell à mistress Cluppins.

— Je pense que vous devriez le voir, devant un témoin, s’entend.

— Deux témoins, serait plus légal, fit observer mistress Sanders, qui, ainsi que son amie, crevait de curiosité.

— Peut-être qu’il vaudrait mieux le faire venir ici, » reprit mistress Bardell.

Mistress Cluppins adopta avidement cette idée. « Bien sûr ! s’écria-t-elle. Entrez, jeune homme, et fermez d’abord la porte, s’il vous plaît. »

Sam saisit l’occasion aux cheveux, et se présentant dans le parloir, exposa, ainsi qu’il suit, sa commission à mistress Bardell :

« Très-fâché de vous déranger, madame, comme disait le chauffeur à la vieille dame en la mettant sur le gril ; mais comme je viens justement d’arriver avec mon gouverneur et que nous nous en allons incessamment, il n’y a pas moyen d’empêcher ça, comme vous voyez.

— Effectivement le jeune homme ne peut pas empêcher les fautes de son maître, fit observer mistress Cluppins, sur laquelle l’apparence et la conversation de Sam avaient fait beaucoup d’impression.

— Non certainement, répondit mistress Sanders, en jetant un regard attendri sur le petit poêlon, et en calculant mentalement la distribution probable des pommes de terre, au cas où Sam serait invité à souper.

— Ainsi donc, poursuivit l’ambassadeur, sans remarquer l’interruption, voilà pourquoi je suis venu ici : primo, d’abord, pour vous donner congé : le voilà ici ; secondo, pour payer le loyer : le voilà ici ; troiso, pour dire que vous mettiez toutes nos histoires en ordre, pour donner à la personne que nous enverrons pour les prendre ; quatro, que vous pouvez mettre l’écriteau aussitôt que vous voudrez. Et voilà tout.

— Malgré ce qui est arrivé, soupira mistress Bardell, je dirai toujours et j’ai toujours dit que, sous tous les rapports, excepté un, M. Pickwick s’est toujours conduit comme un gentleman parfait ; son argent était toujours aussi solide que la banque, toujours. »

En disant ceci, mistress Bardell appliqua son mouchoir à ses yeux… et sortit de la chambre pour faire la quittance.

Sam savait bien qu’il n’avait qu’à rester tranquille et que les deux invitées ne manqueraient point de parler ; aussi se contenta-t-il de regarder alternativement le poêlon, le fromage, le mur et le plancher, en gardant le plus profond silence.

« Pauvre chère femme ! s’écria mistress Cluppins.

— Pauvre criature !  » rétorqua mistress Sanders.

Sam ne dit rien ; il vit qu’elles arrivaient au sujet.

« Riellement je ne puis pas me contenir, dit mistress Cluppins, quand je pense à une trahison comme ça. Je ne veux rien dire pour vous vexer, jeune homme, mais votre maître est une vieille brute, et je désire que je l’eusse ici pour lui dire à lui-même.

— Je désire que vous l’eussiez, répondit Sam.

— C’est terrible de voir comme elle dépérit et qu’elle ne prend plaisir à rien, excepté quand ses amies viennent, par pure charité, pour causer avec elle et la rendre confortable, reprit mistress Cluppins en jetant un coup d’œil au poêlon et au fromage. C’est choquant.

— Barbaresque ! ajouta mistress Sanders.

— Et votre maître, qu’est un homme d’argent, qui ne s’apercevrait tant seulement pas de la dépense d’une femme. Il n’a pas l’ombre d’une excuse. Pourquoi ne l’épouse-t-il pas ?

— Ah ! dit Sam. Bien sûr, voilà la question.

— Certainement, qu’elle lui demanderait la question, si elle avait autant de courage que moi, poursuivit mistress Cluppins avec grande volubilité. Quoi qu’il en soit, il y a une loi pour nous autres femmes, malgré que les hommes voudraient nous rendre comme des esclaves. Et votre maître saura ça à ses dépens, jeune homme, avant qu’il soit plus vieux de six mois. »

À cette consolante réflexion, mistress Cluppins se redressa, et sourit à mistress Sanders, qui lui renvoya son sourire.

« L’affaire marche toujours, » pensa Sam, tandis que mistress Bardell rentrait avec le reçu.

— Voilà le reçu, monsieur Weller, dit l’aimable veuve, et voilà votre reste. J’espère que vous prendrez quelque chose pour vous tenir l’estomac chaud, quand ça ne serait qu’à cause de la vieille connaissance… »

Sam vit l’avantage qu’il pouvait gagner, et accepta sur-le-champ. Aussitôt mistress Bardell tira d’une petite armoire une bouteille avec un verre ; et sa profonde affliction la préoccupait tellement qu’après avoir rempli le verre de Sam, elle aveignit encore trois autres verres et les remplit également.

« Ah ça ! mistress Bardell, s’écria mistress Cluppins, voyez ce que vous avez fait !

— Eh bien ! en voilà une bonne ! éjacula mistress Sanders.

— Ah ! ma pauvre tête ?  » fit mistress Bardell, avec un faible sourire.

Sam, comme on s’en doute bien, comprit tout cela. Aussi s’empressa-t-il de dire qu’il ne buvait jamais, avant souper, à moins qu’une dame ne bût avec lui. Il s’ensuivit beaucoup d’éclats de rire, et enfin mistress Sanders s’engagea à le satisfaire et but une petite goutte. Alors Sam déclara qu’il fallait faire la ronde, et toutes ces dames burent une petite goutte. Ensuite la vive mistress Cluppins proposa pour toast : Bonne chance à Bardell contre Pickwick ; et les dames vidèrent leurs verres en honneur de ce vœu : après quoi elles devinrent très-parlantes.

« Je suppose, dit mistress Bardell, je suppose que vous avez appris ce qui se passe, monsieur Weller ?

— Un petit brin, répondit Sam.

— C’est une terrible chose, monsieur Weller, que d’être traînée comme cela devant le public ; mais je vois maintenant que c’est la seule ressource qui me reste, et mon avoué, M. Dodson et Fogg, me dit que nous devons réussir, avec les témoins que nous appellerons. Si je ne réussissais pas, je ne sais pas ce que je ferais !  »

La seule idée de voir mistress Bardell perdre son procès affecta si profondément mistress Sanders qu’elle fut obligée de remplir et de vider son verre immédiatement, sentant, comme elle le dit ensuite, que si elle n’avait pas eu la présence d’esprit d’agir ainsi, elle se serait infailliblement trouvée mal.

« Quand pensez-vous que ça viendra ? demanda Sam.

— Au mois de février ou de mai, répliqua mistress Bardell.

— Quelle quantité de témoins il y aura ! dit mistress Cluppins.

— Ah ! oui ! fit mistress Sanders.

— Et si la plaignante ne gagne pas, MM. Dodson et Fogg seront-ils furieux, eux qui font tout cela par spéculation, à leurs risques ! continua mistress Cluppins.

— Ah ! oui.

— Mais la plaignante doit gagner, ajouta mistress Cluppins.

— Je l’espère, dit mistress Bardell.

— Il n’y a pas le moindre doute, répliqua mistress Sanders.

— Eh bien ! dit Sam en se levant et en posant son verre sur la table, tout ce que je peux dire c’est que je vous le souhaite.

— Merci, monsieur Weller ! s’écria mistress Bardell avec ferveur.

— Et tant qu’à ce Dodson et Fogg, qui fait ces sortes de choses par spéculation, poursuivit Sam, et tant qu’aux bons et généreux individus de la même profession qui mettent les gens par les oreilles gratis, pour rien, et qui occupent leurs clercs à trouver des petites disputes chez leurs voisins et connaissances pour les accorder avec des procès, tout ce que je peux dire d’eux, c’est que je leur souhaite la récompense que je leur donnerais.

— Ah ! s’écria mistress Bardell, attendrie, je leur souhaite la récompense que tous les cœurs généreux et compatissants seraient disposés à leur accorder.

— Amen ! répondit Sam. Et ils gagneraient joliment de quoi mener joyeuse vie et s’engraisser, s’ils avaient ce que je leur souhaite ! — Je vous offre le bonsoir, mesdames. »

Au grand soulagement de mistress Sanders, leur hôtesse permit à Sam de partir, sans faire aucune allusion aux pommes de terre ni au fromage rôti, et peu après, avec l’assistance juvénile qu’on pouvait attendre de master Bardell, les trois dames rendirent la plus ample justice à ces mets délicieux, qui s’évanouirent complétement sous leurs courageux efforts.

Sam, arrivé à l’auberge le George et Vautour, rapporta fidèlement à son maître les indices qu’il avait recueillis des manœuvres de Dodson et Fogg ; et son récit fut complétement confirmé le lendemain par M. Perker, avec qui notre philosophe eut une entrevue. Il fut donc obligé de se préparer pour sa visite de Noël à Dingley-Dell, avec l’agréable perspective d’être actionné publiquement, deux ou trois mois plus tard, par la cour des Common Pleas, pour violation d’une promesse de mariage ; la plaignante ayant tout l’avantage inhérent à ce genre d’action, et résultant de l’excessive habileté de Dodson et Fogg.