Les Papiers posthumes du Pickwick Club/Tome II/XXVIII.

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Traduction par Pierre Grollier.
Hachette (2p. 396-403).


CHAPITRE XXVIII.

Dans lequel le club des pickwickiens est définitivement dissous, et toutes choses terminées, à la satisfaction de tout le monde.


Durant une semaine, après l’arrivée de M. Winkle de Birmingham, M. Pickwick et Sam Weller s’absentèrent de l’hôtel toute la journée, rentrant seulement à l’heure du dîner et ayant l’un et l’autre un air de mystère et d’importance tout à fait étranger à leur caractère. Il était évident qu’il se préparait quelque événement notable, mais on se perdait en conjectures sur ce que ce pouvait être. Quelques-uns (parmi lesquels se trouvait M. Tupman) étaient disposés à penser que M. Pickwick projetait une alliance matrimoniale, mais les dames repoussaient fortement cette idée. D’autres inclinaient à croire qu’il avait projeté quelque expédition lointaine, dont il faisait les arrangements préliminaires. Mais cela avait été vigoureusement nié par Sam lui-même qui, pressé de questions par Mary, avait solennellement assuré qu’il ne s’agissait point de nouveaux voyages. À la fin, lorsque les cerveaux de toute la société se furent mis inutilement à la torture, pendant six jours entiers, il fut unanimement décidé que M. Pickwick serait invité à expliquer sa conduite, et à déclarer nettement pourquoi il privait ainsi de sa société ses amis, remplis d’admiration pour sa personne.

Dans ce but, M. Wardle invita tout le monde à dîner à l’Adelphi-Hôtel, et, lorsque le vin de Bordeaux eut fait deux fois le tour de la table, il entama l’affaire en ces termes :

« Mon cher Pickwick, nous sommes inquiets de savoir en quoi nous avons pu vous offenser, pour que vous nous abandonniez ainsi, consacrant tout votre temps à ces promenades solitaires.

— Chose singulière ! répondit M. Pickwick, j’avais justement l’intention de vous donner aujourd’hui même une explication complète. Ainsi, si vous voulez me verser encore un verre de vin, je vais satisfaire votre curiosité. »

La bouteille passa de main en main avec une vivacité inaccoutumée, et M. Pickwick, regardant avec un joyeux sourire ses nombreux amis :

« Tous les changements qui sont arrivés parmi nous, dit-il, je veux dire le mariage qui s’est fait et le mariage qui doit se faire, avec les conséquences qu’ils entraînent, rendaient nécessaire pour moi de penser sérieusement et d’avance à mes plans pour l’avenir. Je me suis déterminé à me retirer aux environs de Londres, dans quelque endroit joli et tranquille. J’ai vu une maison qui me convenait, je l’ai achetée et meublée. Elle est tout à fait prête à me recevoir et je compte m’y établir sur-le-champ. J’espère que je pourrai encore passer bien des années heureuses dans cette paisible retraite, réjoui, pendant le reste de mes jours, par la société de mes amis, et suivi, après ma mort, de leurs regrets affectueux. »

Ici M. Pickwick s’arrêta et l’on entendit autour de la table un murmure doux et triste.

« La maison que j’ai choisie, poursuivit-il, est à Dulwich, dans une des situations les plus agréables qu’on puisse trouver auprès de Londres. Il y a un grand jardin, et l’habitation est arrangée de manière à ce qu’on n’y manque d’aucun confort. Peut-être même n’est-elle pas dépourvue d’une certaine élégance. Vous en jugerez vous-même. Sam m’y accompagnera. J’ai engagé, sur les représentations de Perker, une femme de charge, une très-vieille femme de charge, et les autres domestiques qu’il a jugés nécessaires. Je me propose de consacrer cette petite retraite en y faisant accomplir une cérémonie à laquelle je prends beaucoup d’intérêt. Je désire, si mon ami Wardle ne s’y oppose point, que les noces de sa fille soient célébrées dans cette nouvelle demeure, le jour où j’en prendrai possession. Le bonheur des jeunes gens, poursuivit M. Pickwick un peu ému, a toujours été le plus grand plaisir de ma vie ; mon cœur se rajeunira lorsque je verrai, sous mon propre toit, s’accomplir le bonheur des amis qui me sont les plus chers. »

M. Pickwick s’arrêta encore ; Arabelle et Émilie sanglotaient.

« J’ai communiqué, personnellement et par écrit, avec le club, reprit le philosophe. Je lui ai appris mon intention. Durant notre longue absence, il avait été divisé par des dissensions intestines. Ma retraite, jointe à diverses autres circonstances, a décidé sa dissolution. Pickwick-Club n’existe plus. Toutes frivoles que mes recherches aient pu paraître à certaines gens, continua M. Pickwick d’une voix plus grave, je ne regretterai jamais d’avoir dévoué près de deux années à étudier les différentes variétés de caractère de l’espèce humaine. Presque toute ma vie ayant été consacrée à des affaires positives, et à la poursuite de la fortune, j’ai vu s’ouvrir devant moi de nombreux points de vue dont je n’avais aucune idée, et qui, je l’espère, ont élargi mon intelligence et perfectionné mon esprit. Si je n’ai fait que peu de bien, je me flatte d’avoir fait encore moins de mal. Aussi, j’espère qu’au déclin de ma vie chacune de mes aventures ne m’apportera que des souvenirs consolants et agréables. Et maintenant, mes chers amis, que Dieu vous bénisse tous ! »

À ces mots, M. Pickwick remplit son verre et le porta à ses lèvres d’une main tremblante. Ses yeux se mouillèrent de larmes lorsque ses amis se levèrent simultanément pour lui faire raison, du fond du cœur.

Il y avait peu d’arrangements à faire pour le mariage de M. Snodgrass. Comme il n’avait ni père ni mère, et qu’il avait été, dans sa minorité, pupille de M. Pickwick, celui-ci connaissait parfaitement l’état de sa fortune. Le compte qu’il en rendit à M. Wardle le satisfit complétement, comme, en vérité, l’aurait satisfait tout autre compte ; car le bon vieillard avait le cœur plein de tendresse et de contentement. Il donna à Émilie une belle dot, et le mariage étant fixé pour la quatrième jour, le peu de temps accordé pour les préparatifs faillit faire perdre la tête à trois couturières et à un tailleur.

Le lendemain, ayant fait mettre des chevaux de poste à sa voiture, M. Wardle partit pour aller chercher sa mère à Dingley-Dell. La vieille lady à qui il communiqua cette nouvelle avec son impétuosité ordinaire, s’évanouit à l’instant ; mais, ayant été promptement ranimée, elle ordonna d’empaqueter sur-le-champ sa robe de brocard, et se mit à raconter quelques circonstances analogues, qui avaient eu lieu au mariage de la fille aînée de feu lady Tollimglower. Ce récit dura trois heures, et, au bout de ce temps, il n’était encore qu’à moitié.

Il était nécessaire d’informer Mme Trundle des prodigieux préparatifs qui se faisaient à Londres ; et, comme sa situation était alors très-intéressante, cette nouvelle lui fut communiquée par M. Trundle, de peur qu’elle n’en fût bouleversée. Mais elle ne fut pas bouleversée le moins du monde, car elle écrivit sur-le-champ à Muggleton pour se faire faire un nouveau bonnet et une robe de satin noire, et elle déclara, de plus, sa détermination d’être présente à la cérémonie. M. Trundle, à ces mots, envoya immédiatement chercher le docteur. Le docteur décida que Mme Trundle devait savoir, mieux que personne, comment elle se sentait ; à quoi Mme Trundle répondit qu’elle se sentit assez forte pour aller à Londres et qu’elle y irait. Or, le docteur était un docteur habile et prudent. Il savait ce qui était bon pour lui-même aussi bien que pour ses malades ; son avis fut donc que si Mme Trundle restait chez elle, elle se tourmenterait peut-être de manière à se faire plus de mal que ne lui en ferait le voyage, et que, par conséquent, il valait mieux la laisser partir. Elle partit en effet, et le docteur eut l’attention de lui envoyer une douzaine de potions, pour boire le long de la route.

En addition à tous ses embarras, M. Wardle avait été chargé de deux petites lettres, pour deux petites demoiselles, qui devaient officier comme demoiselles d’honneur. En apprenant cette importante nouvelle, les deux demoiselles faillirent se désespérer de n’avoir rien à mettre dans une occasion aussi importante, et pas même le temps de rien faire faire, circonstance qui ne parut pas affecter aussi tristement les dignes papas desdites demoiselles. Cependant, de vieilles robes furent rajustées, on fabriqua à la hâte des chapeaux neufs, et les deux demoiselles furent aussi belles qu’il était possible de l’espérer. D’ailleurs, comme elles pleurèrent aux endroits convenables, le jour de la cérémonie, et comme elles tremblèrent à propos, tous les assistants convinrent qu’elles s’étaient admirablement acquittées de leurs fonctions.

Comment les deux parents pauvres atteignirent Londres ; s’ils y allèrent à pied, ou montèrent derrière des voitures, ou grimpèrent dans des charrettes, ou se portèrent mutuellement, c’est ce que nous ne saurions dire ; mais ils y étaient arrivés avant M. Wardle, et ce furent eux qui, les premiers, frappèrent à la porte de M. Pickwick, le jour du mariage. Leur visage n’était que sourires et cols de chemise.

Ils furent reçus cordialement, car la pauvreté ou la richesse n’avaient aucune influence sur le philosophe. Les nouveaux domestiques étaient tout empressement, toute vivacité ; Sam, dans un état sans pareil de bonne humeur et d’exaltation ; Mary, éblouissante de beauté et de jolis rubans.

Le marié qui demeurait dans la maison de M. Pickwick depuis deux ou trois jours, en sortit galamment pour rejoindre la mariée à l’église de Dulwich. Il était accompagné de MM. Pickwick, Ben Allen, Sawyer et Tupman. Sam était à l’extérieur de la voiture, vêtu d’une brillante livrée, inventée expressément pour cette occasion ; il portait à sa boutonnière une faveur blanche, gage d’amour de la dame de ses pensées. Cette troupe joyeuse rejoignait les Wardle et les Winkle, et la mariée, et les demoiselles d’honneur, et les Trundle ; et lorsque la cérémonie fut terminée, tous les carrosses roulèrent vers la maison de M. Pickwick. Le déjeuner et le petit Perker les y attendaient.

Là s’effacèrent les légers nuages de mélancolie engendrés par la solennité de la cérémonie. Tous les visages brillaient de la joie la plus pure, et l’on n’entendait que des compliments et des congratulations. Le gazon sur le devant de la maison, le jardin par derrière, la serre mignonne, la salle à manger, le salon, les chambres à coucher, le fumoir, et, par-dessus tout, le cabinet d’étude avec ses tableaux, ses gouaches, ses bahuts gothiques, ses tables étranges, ses livres sans nombre, ses grandes fenêtres, ouvrant sur une jolie pelouse et sur une belle perspective ; puis, enfin, les rideaux et les tapis, et les chaises, et les sofas ; tout était si beau, si solide, si propre et d’un goût si exquis, à ce que disait chacun, qu’il n’y avait réellement pas moyen de décider ce qu’on devait admirer le plus.

Au milieu de toutes ces belles choses, M. Pickwick se tenait debout, et sa physionomie était radieuse de sourires auxquels n’aurait pu résister aucun cœur d’homme, ni de femme, ni d’enfant. Il semblait le plus heureux de tous les assistants ; il serrait, de minute en minute, les mains des mêmes personnes, et quand ses mains n’étaient pas ainsi occupées, il les frottait avec un indicible plaisir. Il se retournait de tous côtés à chaque expression nouvelle de curiosité ou d’admiration, et charmait tout le monde par son air de contentement et de bonhomie.

Le déjeuner est annoncé. M. Pickwick conduit au sommet d’une longue table la vieille lady, fort éloquente, comme d’ordinaire, sur le chapitre de Tollimglower ; Wardle se met au fin bout ; les amis s’arrangent comme ils l’entendent, des deux côtés, et Sam prend sa place derrière la chaise de son maître. Les rires et les causeries cessant pour une minute, M. Pickwick ayant dit le bénédicité, s’arrête un moment et regarde autour de lui ; des larmes de joie coulent de ses yeux en contemplant cette heureuse réunion.

Nous allons prendre congé de notre ami dans un de ces moments de bonheur sans mélange qui viennent de temps en temps embellir notre passagère existence. Il y a de sombres nuits sur la terre, mais l’aurore joyeuse n’en semble que plus brillante par le contraste. Certaines personnes, pareilles aux hiboux et aux chauves-souris, ont de meilleurs yeux pour les ténèbres que pour la lumière ; nous, qui ne leur ressemblons point, nous éprouvons plus de plaisir à jeter un dernier regard aux compagnons imaginaires de bien des heures de solitude, dans un moment où le rapide éclat du bonheur les illumine de ses passagères clartés.

C’est le destin de la plupart des hommes, même de ceux qui n’arrivent qu’à l’été de la vie, d’acquérir dans le monde quelques amis sincères et de les perdre, suivant le cours de la nature. C’est le destin de tous les romanciers, de se créer des amis fantastiques et de les perdre, suivant le cours de l’art. Mais ce n’est pas là toute leur infortune ; ils sont encore obligés d’en rendre compte.

Pour nous soumettre à cette coutume, évidemment détestable, nous ajouterons ici une courte notice biographique sur la société réunie chez M. Pickwick.

M. et Mme Winkle, complétement rentrés en grâce auprès de M. Winkle senior, furent, bientôt après, installés dans une maison nouvellement bâtie, à moins d’un mille de celle de M. Pickwick. M. Winkle étant engagé comme correspondant de son père dans la Cité, changea son ancien costume contre l’habit ordinaire des Anglais, et conserva toujours dans la suite l’extérieur d’un chrétien civilisé.

M. et Mme Snodgrass s’établirent à Dingley-Bell, où ils achetèrent et cultivèrent une petite ferme, pour s’occuper plutôt que pour en tirer profit. M. Snodgrass se montrant encore quelquefois distrait et mélancolique, est, jusqu’à ce jour, réputé grand poëte parmi ses amis et connaissances, quoique nous ne sachions pas qu’il ait jamais rien écrit pour encourager cette croyance. Nous connaissons beaucoup de personnages célèbres dans la littérature, la philosophie et les autres facultés, dont la haute réputation n’est pas basée sur de meilleurs fondements.

Lorsque M. Pickwick fut établi à poste fixe et ses amis mariés, M. Tupman prit un logement à Richmond, où il a toujours résidé depuis. Pendant les jours d’été, il se promène constamment sur la rive d’un air juvénile et coquet, grâce auquel il fait l’admiration des nombreuses ladies d’un certain âge qui habitent ces parages dans une vertueuse solitude. Cependant il n’a jamais risqué de nouvelles propositions.

MM. Bob Sawyer et Ben Allen, après avoir fait banqueroute, passèrent ensemble au Bengale comme chirurgiens de la compagnie des Indes. Ils ont eu, tous les deux, la fièvre jaune jusqu’à quatorze fois, et se sont résolus enfin à essayer d’un peu d’abstinence. Depuis cette époque, ils se portent bien.

Mme Bardell continua à louer ses logements à plusieurs gentlemen, garçons et agréables. Elle en tira de bons profits, mais elle n’attaqua plus personne pour violation de promesse de mariage. Ses alliés, MM. Dodson et Fogg, sont encore dans les affaires ; ils se font toujours un riche revenu, et sont considérés comme les plus habiles entre les habiles.

Sam Weller tint sa parole et resta deux ans sans se marier. Mais, au bout de ce temps, la vieille femme de charge de M. Pickwick étant morte, M. Pickwick éleva Mary à cette dignité, sous la condition d’épouser Sam sur-le-champ, ce qu’elle fit sans murmurer. Nous avons lieu de supposer que cette union ne fut pas stérile, car on a vu plusieurs fois deux petits garçons bouffis à la grille du jardin.

M. Weller senior conduisit sa voiture pendant un an ; mais, étant attaqué de la goutte, il fut obligé de prendre sa retraite. Fort heureusement, le contenu de son portefeuille avait été si bien placé par M. Pickwick, qu’il peut vivre à son aise dans une excellente auberge, près de Shooter’s Hill. Il y est révéré comme un oracle, se vante de son intimité avec M. Pickwick, et a conservé pour les veuves une aversion insurmontable.

M. Pickwick lui-même continua de résider dans sa nouvelle maison, employant ses heures de loisir, soit à mettre en ordre les souvenirs dont il fit présent ensuite au ci-devant secrétaire du célèbre club ; soit à se faire faire la lecture par Sam, dont les remarques ne manquent jamais de lui procurer beaucoup d’amusement. Il fut d’abord fréquemment dérangé par les nombreuses prières que lui firent M. Snodgrass, M. Winkle et M. Trundle, de servir de parrain à leurs enfants ; mais il y est habitué maintenant et remplit ces fonctions comme une chose toute simple. Il n’a jamais eu de raison de regretter ses bontés pour Jingle et pour Job Trotter ; car ces deux personnages sont devenus, avec le temps, de respectables membres de la société. Cependant, ils ont toujours refusé de revenir sur le théâtre de leurs anciennes tentations et de leurs premières chutes. M. Pickwick est un peu infirme maintenant ; mais son esprit est toujours aussi jeune. On peut le voir souvent occupé à contempler les tableaux de la galerie de Dulwich, ou, dans les beaux jours, à faire une agréable promenade dans le voisinage. Il est connu de tous les pauvres gens d’alentour, qui ne manquent jamais d’ôter leur chapeau avec respect lorsqu’il passe. Les enfants l’idolâtrent, et, pour bien dire, tous les voisins en font autant. Chaque année, il se rend à une grande réunion de famille, chez M. Wardle, et, dans cette occasion, comme dans toutes les autres, il est invariablement accompagné de son fidèle Sam ; car il existe entre le maître et le serviteur un attachement réciproque et solide que la mort seule pourra briser.