Les Pardaillan/XLVII

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Livre I
XLVII. Étonnement de Pardaillan et de Pardaillan fils
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Le vieux routier, bien qu’il eût habité peu de temps l’hôtel, le connaissait pourtant de fond en comble. C’était chez lui une habitude invétérée que d’étudier soigneusement les localités où il devait séjourner. Rendu à la liberté par le tour de passe-passe auquel nous venons d’assister, il se rendit directement à l’office et alluma un flambeau. Puis il visita les armoires et commença par se réconforter de quelques victuailles oubliées. Alors il chercha les clefs des divers appartements et les ayant trouvées, son trousseau d’une main, le flambeau de l’autre, il se mit à visiter l’hôtel.

Dans quel but ? Que cherchait-il ?

Pardaillan, à tort ou à raison, s’imaginait avoir droit à quelques dédommagements et c’est ainsi que, guilleret, sifflotant un air de chasse, il parvint dans une grande salle où, entre autres ornements raffinés, se trouvait un grand miroir. Il en profita pour s’inspecter de la tête aux pieds et constata qu’il était à faire peur. Il n’avait plus de chapeau, ses vêtements étaient en lambeaux, tachés de boue, de sang et de vin. Il n’avait plus d’épée. D’ailleurs, ses blessures étaient toutes fermées, et sauf une cicatrice rougeâtre au nez, son visage était à peu près intact — un peu pâle, par exemple.

— Procédons avec ordre et méthode, dit Pardaillan.

Aussitôt, il pénétra dans la chambre à coucher du maréchal, il avisa une haute et noble armoire ventrue à laquelle il essaya vainement toutes ses clefs. À force de s’amuser à fouiller la serrure avec la pointe de sa dague, il finit par la faire sauter.

— Tiens ! fit-il, voilà l’armoire qui s’ouvre ! Elle était remplie de linge et de vêtements. Le vieux routier eut un sifflement d’admiration. Il procéda alors à une toilette complète dont il avait le plus grand besoin.

Dans une chambre de l’un des officiers du maréchal, il trouva une cuirasse en cuir jaune dont il se revêtit aussitôt. Dans une autre, il trouva une paire de hautes bottes toutes neuves et il se trouva qu’elles lui allaient parfaitement. Ailleurs, il s’empara d’une toque à plume noire, du plus bel effet. Enfin, à une panoplie de la grande salle, il décrocha la plus belle et la plus solide rapière qu’il pût trouver.

En continuant ses recherches, il arriva dans un cabinet écarté, où il tomba en arrêt devant un coffre armé de trois serrures. Au bout d’une heure de travail, les trois serrures avaient sauté. Pardaillan ouvrait le coffre et demeura ébloui : il était plein d’or et d’argent ; il y avait là tout un trésor. Le vieux routier se gratta le nez, embarrassé, inquiet, se tâtant.

— Voyons, dit-il, je ne suis pas un truand. Je n’emporterai donc pas cet or qui est à M. de Damville. Très bien. Mais M. de Damville me doit une indemnité de guerre. Il s’agit d’estimer cette indemnité sans léser aucun intérêt, ni le mien, ni le sien. Mes habits ont été lacérés ; il est vrai que je viens de les remplacer, mais je tenais aux miens, moi ! Ceux-ci me gênent… Soyons bon prince, et ne comptons que cent livres pour la gêne. Mettons chacune de mes blessures à dix livres pièce. Hein ? Trop cher ? Non, ma foi. J’ai bien reçu dix blessures, ce qui fait un total de cent livres, avec les cent précédentes, nous avons deux cents… Hum ! c’est bien tout ?… Et l’émotion que j’ai éprouvée ! Mettons l’émotion à dix-huit cents livres et n’en parlons plus ; ajoutons toutefois mille livres pour m’avoir exclusivement nourri de jambon, ce qui m’obligera à payer un médecin pour la cure de mon estomac. Total : trois mille livres, si je sais compter.

À mesure qu’il parlait ainsi, le vieux Pardaillan puisait dans le coffre. Lorsqu’il eut garni sa ceinture de cuir des trois mille livres qu’il avait comptées en pièces d’or pour être moins chargé, il referma soigneusement le coffre, puis le cabinet, puis toutes les chambres qu’il avait ouvertes. Et ainsi, habillé de neuf des pieds à la tête, une bonne épée au côté, la ceinture garnie, il se dirigea d’un pas léger vers la grande porte de l’hôtel qu’il franchit au moment où le soleil se levait.

— C’est amusant d’y voir clair, réfléchit-il. Mort-Dieu ! Il me semble que j’ai encore mes quarante ans !

Il est de fait qu’à le voir marcher, la toque sur l’oreille, la main à la garde de l’épée, on lui eût donné vingt ans.

— Or, ça, continua-t-il, que s’est-il passé depuis que j’ai été précipité dans cette cave ? Pourquoi l’hôtel de Mesmes est-il entièrement désert ? Où est le maréchal ? Qu’est devenu mon fils ?

Il se rendit à l’auberge de la Devinière, où il interrogea maître Landry qui lui apprit que la cour était à Blois et qu’il était question d’une grande réconciliation entre catholiques et huguenots.

— Mais, ajouta le digne aubergiste, permettez-moi, monsieur, de vous féliciter du bien qui vous arrive ; je vois, au superbe costume que vous portez, que vos affaires sont en bon train.

— En effet, maître Landry ; je viens de faire un petit voyage… au fait, combien a-t-il duré mon voyage ?…

— Dame, monsieur, il y a à peu près deux mois, ou peu s’en faut, que vous êtes venu ici, le jour où vous m’avez fait l’honneur de dîner et ensuite de mettre à mal ce monsieur d’Aspremont…

— Deux mois ! comme le temps passe ! (Ça valait au moins mille livres de plus, songea le vieux routier.) Eh bien ! mon cher hôte, comme je vous le disais, ce petit voyage m’a enrichi, ce qui va me permettre de régler ce vieux compte que nous avons ensemble.

— Ah ! monsieur, s’écria Landry dans le ravissement de son âme, j’ai toujours dit que vous étiez un parfait galant homme.

— Alors, voyons, je vous dois combien, fit Pardaillan qui, machinalement, regardait dans la rue.

— Vous me devez, commença Landry, vous me devez…

— Ah ! misérable ! s’écria soudain le vieux routier. Tu vas payer cher ta trahison !

Landry demeura ébahi, la bouche ouverte, les yeux ronds de surprise, tandis que Pardaillan repoussant la table à laquelle il était assis, s’élança au dehors comme un forcené. En quelques instants, il eut disparu au tournant de la première rue.

— Allons ! pensa l’aubergiste mélancolique, ce n’est pas encore pour cette fois !

Qu’était-il donc arrivé à Pardaillan ? Il avait vu passer, devant la Devinière, Orthès d’Aspremont à qui, non sans raison, il attribuait sa dispute avec le maréchal. Et il s’était élancé, résolu à le tuer.

C’était bien d’Aspremont qui passait, en effet, sa blessure ne lui ayant pas permis de suivre Damville. Malheureusement, il paraît que d’Aspremont était pressé ; car il marchait d’un bon pas, et lorsque Pardaillan arriva au coin de rue où il l’avait vu tourner, son adversaire avait disparu. Le vieux routier visita en vain tous les environs. Lorsqu’il se fut bien convaincu que d’Aspremont lui échappait pour cette fois, il avait complètement oublié maître Grégoire et sa créance. Tout maugréant, il prit donc le chemin de l’hôtel de Montmorency.

— Pourvu qu’il ne soit rien arrivé au chevalier ! songeait-il. Ces Montmorency sont une mauvaise race. Je viens d’en avoir une nouvelle preuve avec Henri. François est-il meilleur ?… J’en doute.

Contre son attente, le vieux Pardaillan trouva à l’hôtel Montmorency son fils qui le serra dans ses bras avec émotion.

— Que vous est-il arrivé, mon père ? demanda le chevalier après les premières effusions.

— Je te raconterai cela. Je reviens de très loin. Mais toi-même, mon cher chevalier, que t’est-il donc arrivé ?

— À moi, monsieur ?… mais rien que je sache.

— Cependant, tu as la mine d’un moine qui, par hasard, aurait réellement fait carême. Tu es pâle, tu es triste…

— Dites-moi votre histoire, mon père, fit le chevalier, je vous dirai la mienne après.

Le vieux routier ne se fit pas prier et raconta son aventure point par point.

— En sorte, fit le chevalier en riant, que Gilles et Gillot sont maintenant à votre place ?

— Avec cette différence que si je me suis nourri des jambons que tu m’avais signalés, ils en seront réduits à se nourrir des os que je leur ai laissés.

— Mais il faut délivrer ces pauvres diables, mon père.

— Or ça, tu es fou ? Délivrer Gilles ! Pour qu’il aille tout courant raconter la chose à Damville. Tu veux donc que je sois perdu ? Damville me croit mort. Je tiens à ce qu’il garde cette croyance le plus longtemps possible. Car c’est du moment où il me saura vivant que je risquerai le plus de trépasser à bref délai. Ce Gilles est un misérable, et son neveu est un coquin qui voulait me couper les oreilles ; mais c’est moi qui aurai les siennes !

Le chevalier ne put s’empêcher de rire.

— Et maintenant, reprit son père, à ton tour, chevalier. Vide ton sac…

— Mon père, vous savez bien ce qui m’attriste.

— Ah ! oui… les deux donzelles en question. Elles ne sont donc pas retrouvées ?

— Hélas ! Le maréchal de Montmorency et moi, nous avons en vain fouillé tout Paris… J’ai voulu alors quitter le maréchal, et ne vous voyant plus, m’en aller de Paris à l’aventure. Mais il a paru si chagrin de ma résolution que je suis demeuré pour quelques jours encore… Nous n’avons plus d’espoir ni l’un ni l’autre…

— Par la mort-Dieu ! Par Pilate ! Par Barabbas ! Par les cornes du diable !

Ces exclamations violentes échappèrent coup sur coup au vieux routier qui les hurla en les ponctuant de coups de poing sur la table.

— Que vous arrive-t-il, mon père ?… s’écria le chevalier abasourdi.

— J’ai trouvé ! rugit le vieux Pardaillan.

— Quoi ! Qu’avez-vous trouvé !…

— Où elles sont ! ou plutôt le moyen de le savoir, ce qui revient au même !

Le chevalier devint très pâle.

— Mon père, dit-il, prenez garde de me donner une fausse joie qui me tuerait !

— Je te dis que j’ai trouvé, corbacque ! Ah ça, qu’as-tu à trembler ainsi ? Ah ! oui, tu aimes la petite Loïse, je l’oublie toujours, tellement la chose me paraît extravagante qu’un honnête homme comme toi se puisse empêtrer de pareils sentiments… Eh ! morbleu, épouse-la, à la fin ! Tu veux mon consentement, eh bien, tu l’as !…

— Vous vous moquez, mon père.

— Moi ! Je veux que le diable m’arrache la langue si jamais cette langue se gausse de toi ! Je te parle sérieusement, chevalier. Oui, je comprends ta surprise. Je sais bien que je t’ai toujours prêché de te méfier des femmes… Mais que veux-tu ! Puisqu’il n’y a pas moyen de te faire revenir à des pensées plus raisonnables, il faut bien que je me plie à ta folie… Tu épouseras donc Loïse, Loïson, Loïsette…

— Mon père, fit le chevalier d’une voix tremblante, il ne peut être question de cela… Oubliez-vous que Loïse est la fille de François de Montmorency !

— Eh bien ! s’écria le vieux routier stupéfait.

— Comment pouvez-vous concevoir que la fille du plus illustre seigneur de France puisse épouser un gueux comme moi !

— Ah ! Ah ! Voilà donc ce qui, au fond, te met la cervelle à l’envers !

— Eh ! bien, oui, mon père… et vous avez bien raison ; c’est une folie pour moi que d’aimer Loïse de Montmorency.

Le vieux Pardaillan saisit la main de son fils et gravement lui dit :

— Et moi, je te dis que tu l’épouseras. Ce n’est pas tout, chevalier : si l’une des deux parties, en présence doit être honorée, c’est la famille Montmorency. Un homme comme toi vaut un roi, j’entends un vrai roi du temps où les rois pouvaient donner au monde des leçons de bravoure et de générosité. Ne crois pas que ma paternelle affection m’aveugle. Je sais ce que tu vaux. Je suis sûr que le maréchal le sait aussi. Et la petite Loïson doit le savoir. Et si elle ne le sait pas, elle le saura. Tu l’épouseras, te dis-je.

Le chevalier secoua la tête. Il voyait les choses plus clairement que son père, et se rendait compte exactement de la distance qui pouvait séparer un Pardaillan d’un Montmorency. Mais comme il avait décidé une fois pour toutes d’aimer sans intérêt et de se dévouer sans espoir de récompense, il reprit :

— Quoi qu’il en soit, monsieur, il s’agit tout d’abord de retrouver la dame de Piennes et sa fille.

— Tu as pardieu raison.

— Et vous dites que vous savez où elles se trouvent ?

— Non, mais j’ai le moyen de le savoir ! Je ne sais comment je n’y ai pas pensé plus tôt. Va prévenir M. le maréchal de Montmorency… ou plutôt, non… partons. Et ce sera beau que ce soit justement moi qui lui ramène la petite Loïsette.

— Partons, mon père ! fit le chevalier avec une hâte fébrile.

En effet, le vieux Pardaillan se montrait si sûr de son fait que le chevalier ne doutait nullement de le voir ramener Jeanne de Piennes et Loïse à l’hôtel Montmorency. Et alors, qu’arriverait-il ?… En route, le vieux Pardaillan s’expliqua.

— Il y a un homme qui sait assurément où se trouvent tes deux princesses au bois dormant. Et cet homme, c’est le damné intendant de Damville, celui qui sait tous les secrets du maître.

— Gilles !… Ah ! vous avez raison… courons, mon père !

— Nous le tenons, n’aie pas peur !

— Qui sait s’il n’a pas trouvé le moyen de sortir de la cave, lui qui doit bien connaître l’hôtel jusque dans ses dessous !

— Et toi qui voulais lui donner la clef des champs !… Mais quant à sortir de la cave, rassure-toi. J’ai eu le temps de l’étudier, et je t’assure que s’il y avait eu une issue, je l’aurais trouvée.

Cependant, ce que venait de dire le chevalier ne laissa pas d’inquiéter le vieux Pardaillan. Il y avait peut-être un secret. Le père et le fils se mirent à courir et, arrivés à l’hôtel de Mesmes, ils y entrèrent par le jardin. Quelques instants plus tard, ils étaient devant la porte de la cave. Homme de sang-froid s’il en fut, le vieux routier retint son fils qui voulait ouvrir aussitôt et se mit à écouter. Sans doute, de l’intérieur, Gilles et Gillot avaient entendu les pas, car à peine Pardaillan et son fils se furent-ils arrêtés devant la porte qu’une voix lamentable leur parvint :

— Ouvrez, au nom du ciel ! Ouvrez, qui que vous soyez !…

— Qui êtes-vous ? demanda le vieux routier en déguisant sa voix.

— Je suis maître Gilles, l’intendant de monseigneur de Damville. Nous avons été enfermés dans cette cave par un misérable, un homme de sac et de corde, un truand…

— Assez ! Assez, maître Gilles ! s’écria Pardaillan qui éclata de rire.

— Le damné Pardaillan ! se lamenta Gilles en reconnaissant la voix de celui qu’il avait voulu enterrer.

— Lui-même, mon digne intendant ! Et votre neveu, comment se porte-t-il ? Je viens pour lui couper les oreilles.

On entendit au loin un gémissement, puis un bruit de futailles qu’on remue… c’était Gillot qui cherchait une profonde cachette pour sauver ses oreilles.

— Et quant à vous, maître Gilles, reprit Pardaillan, écoutez-moi bien.

— Je vous écoute, monsieur ! haleta l’intendant.

— J’ai eu pitié de vous… et c’est pour cela que je reviens.

— Ah ! soyez béni, monsieur !

— Oui, je me suis dit qu’il serait indigne d’un chrétien de vous laisser ici mourir lentement de faim…

— Tout à fait indigne, monsieur ! fit la voix éplorée.

— Et que ce serait un supplice abominable…

— Hélas ! on ne peut plus abominable !

— J’en sais quelque chose, maître Gilles ! C’est le supplice que vous avez voulu m’infliger. Mais enfin, j’ai bonne âme au fond, et je ne veux pas vous faire souffrir. Alors, écoutez-moi. Avez-vous remarqué à la quatrième poutre en partant du soupirail un clou énorme, bien solide, et bien enfoncé ? Non ? Vous n’avez pas remarqué ? Je le connais ce clou, moi, vu que j’ai eu la pensée de m’y pendre. Sachez donc que j’ai apporté une bonne corde neuve et propre comme il convient. Cette corde, je l’attacherai par un bout au clou de la poutre et par l’autre bout à votre col…

— Miséricorde ! Vous me voulez pendre !

— Pour vous empêcher de mourir de faim, ingrat !… Quant à votre neveu, je ne lui ferai d’autre mal que de lui couper les deux oreilles.

On entendit un gémissement et un sanglot. Pardaillan ouvrit la porte. Et dans l’obscurité, il aperçut Gilles, à genoux sur l’une des marches de l’escalier ; il était livide, hideux.

— Chevalier, dit le vieux routier, demeurez à cette porte ; armez vos pistolets ; et si l’un de ces deux misérables fait mine de vouloir sortir, tuez-le sans pitié.

— Grâce, monseigneur, gémit l’intendant.

— Or ça, tu as donc bien peur de mourir ?

— Oui… hoqueta le vieillard ; j’ai peur… bien peur… ne me tuez pas.

Ses dents claquaient. Son visage se décomposait. Il était évidemment au paroxysme de l’épouvante.

— Tu as peur, continua Pardaillan. Et si je t’offrais un moyen de sauver ta vie ?

— Oh ! bégaya le vieillard en tendant ses bras avec désespoir : tout ce que vous voudrez, tout ! Demandez-moi ce que j’ai pu entasser d’or et d’argent depuis que je vis. Je suis riche, très riche. (Pardaillan songeait à ce coffre qu’il avait pris pour le coffre de Damville.) Je vous donne tout !…

— Je ne veux pas de ton argent, dit le vieux routier.

— Quoi alors ? Dites ! Parlez ! J’accorde, je donne tout ce que vous voudrez ! Oh ! j’ai peur… peur !… grâce ! pitié !…

La terreur de Gilles était en effet parvenue à un tel degré que Pardaillan jugea dangereux de le soumettre à une plus longue épreuve.

— Voyons, dit-il, rassure-toi. Je ne te tuerai pas. Tu ne seras pas pendu. Et même, tu pourras t’en aller d’ici, à une seule condition…

— Laquelle ! cria le vieillard dans un véritable râle de joie effrénée.

— Tu me diras où ton maître le maréchal a conduit la dame de Piennes et sa fille…

Gilles leva des yeux hagards vers Pardaillan.

— Vous me demandez cela ? dit-il. C’est cela que vous voulez savoir pour me donner vie sauve ?

— Oui. Tu vois que tu en es quitte à bon compte.

Gilles, qui était à genoux, se releva. Gilles qui grelottait et claquait des dents, se raidit et n’eut plus un frémissement.

D’une voix ferme, il dit :

— Tuez-moi donc : cela, vous ne le saurez pas !

Pardaillan bondit. Le chevalier, qui se connaissait en courage, ne put s’empêcher de s’incliner devant le hideux vieillard, à face de gargouille, que transfigurait à ce moment une indomptable volonté.

— La corde ! gronda le vieux routier.

Il n’en avait pas apporté. Mais il saisit Gilles par le bras et le conduisit au-dessous du clou qu’il avait signalé.

— Veux-tu parler ? dit-il d’une voix froide. Tu as une minute pour te décider.


Gilles répondit :

— Je vois que vous n’avez pas de corde. Il y a dans la cour de l’hôtel une charrette. C’est dans cette charrette que je devais vous porter à la Seine. J’y avais placé une bonne corde pour vous la mettre au cou avec une pierre. Envoyez chercher la corde et pendez-moi : vous ne saurez rien.

— Par tous les diables d’enfer ! grommela Pardaillan. Ce vieux-là est superbe !… Dommage que je sois forcé de le tuer !

Il tira sa dague, et de sa même voix glaciale, il dit :

— Pour ta bravoure, tu ne seras pas pendu. Mais je vais te tuer d’un seul coup, au cœur, si tu ne parles…

— Voici mon cœur, dit le vieux Gilles en déchirant son pourpoint d’un coup violent. Seulement, si le désir d’un mourant vous est sacré, je vous supplie de dire à Mgr de Damville que je suis mort fidèle, mort pour lui…

Les deux Pardaillan demeurèrent saisis d’un étonnement admiratif. L’attitude de ce vieillard qui avait une peur affreuse de mourir et qui cependant offrait sa poitrine au coup mortel, pour demeurer fidèle à son maître, leur parut un phénomène inexplicable.

— Monsieur de Pardaillan, fit tout à coup une voix qui grelottait.

Le routier se retourna et aperçut Gillot qui sortait de derrière une futaille.

— N’aie pas peur, dit-il : ton tour va venir ; ton digne oncle d’abord, toi ensuite. Seulement tu ne mourras pas : tu auras simplement les oreilles coupées.

— Je le sais, fit Gillot qui, tout blême, frissonna de la tête aux pieds. Je le sais, et pour sauver mes oreilles, je veux vous proposer un marché.

— Voyons le marché…

— Je sais où se trouvent les deux personnes que vous cherchez…

— Toi ! rugit le vieux Gilles. Ne croyez pas cet imbécile, monsieur !…

— Pardon, pardon… cet imbécile tient à ses oreilles. Je conviens qu’il a tort parce qu’elles sont hideuses, mais enfin il y tient, et s’il dit vrai, il les aura sauves !

— Il ment ! gronda le vieillard qui, se débarrassant de l’étreinte de Pardaillan, se précipita sur son neveu.

Mais il n’eut pas le temps de l’atteindre que déjà Pardaillan l’avait saisi à la gorge et le remettait au chevalier.

— Parle ! dit-il alors à Gillot.

— Il ne sait rien ! Il ment ! vociféra Gilles.

— Je ne mens pas, mon oncle, dit Gillot qui, certain de sauver ses oreilles, reprenait de l’aplomb. Le jour où j’ai reçu l’ordre de préparer la voiture, et où j’ai eu précisément affaire à ce digne jeune homme que voici, toutes ces manigances m’ont mis là cervelle à l’envers ; et à dix heures, j’ai suivi l’expédition ; j’ai tout vu. Je sais où la voiture s’est arrêtée, et je m’offre d’y conduire ces messieurs…

— Où est-ce ? palpita le chevalier.

— Rue delà Hache ! fit Gillot.

— Rue de la Hache ! s’exclama le chevalier stupéfait, à l’esprit de qui l’image d’Alice de Lux se présenta aussitôt.

Mais il y avait d’autres maisons que la sienne dans la rue. Il était impossible que la fiancée de Marillac eût de pareilles accointances avec le duc de Damville ! Ou alors… Le chevalier entrevoyait des abîmes dans l’existence de cette femme.

— Voyons, reprit-il. Quel est l’endroit exact ?

— Tais-toi ! Tais-toi, infâme ! hurlait le vieux Gilles. Monseigneur te fera pendre, écarteler, rouer vif !…

— Monsieur, la maison est facile à reconnaître, elle fait le coin de la rue Traversine : elle a un jardin, et il y a une porte verte à ce jardin.

Le cri de rage que poussa l’intendant eut suffi pour démontrer que Gillot venait de dire la vérité.

— Courons ! s’écria le vieux Pardaillan.

Mais le chevalier demeurait immobile, tout pâle.

— Tu doutes de la sincérité de ce cuistre ?… Emmenons-le avec nous, et s’il a menti…

— Non. Je suis sûr qu’il a dit vrai.

— Oh ! oui, monsieur, s’écria Gillot en joignant les mains.

Le chevalier songeait qu’il s’était présenté à diverses reprises dans la maison de la rue de la Hache et qu’il avait toujours trouvé porte close depuis son unique entretien avec Alice. Mais dans ce cœur généreux, ce n’était pas là la seule inquiétude qui se levât. Il se demandait avec angoisse quel mystère cachait la vie d’Alice et quel malheur pour Déodat allait sortir de ce mystère.

— Allons ! dit-il enfin. Je saurai la vérité en l’interrogeant… si je la retrouve !

Le vieux Pardaillan ne comprit pas ces paroles, mais il s’apprêta à suivre son fils.

— Vous avez tous les deux vie sauve, dit-il à Gilles et à Gillot. Allez-vous faire pendre ailleurs !

— Hélas ! Pendu, je le serai certainement ! fit l’intendant.

— Je témoignerai de votre fidélité, dit le chevalier. Rassurez-vous, je vous promets d’informer le maréchal de Damville de la belle résistance que vous avez faite.

— Je vous crois, monsieur, et vous remercie, car c’est la seule chose qui puisse me sauver.

— Je vous engage ma parole que votre maître sera informé, dit le chevalier.

— Voilà bien des façons pour un fieffé démon qui voulait jeter mon cadavre à la Seine, au lieu de l’enterrer chrétiennement ! s’écria le vieux routier ! Tu es trop bon, chevalier ; et moi aussi, à ton contact, je me gâte. Tu verras que cela nous portera malheur !

Pendant cette discussion, Gillot avait disparu. Sans doute, il ne tenait pas à se retrouver seul à seul avec son oncle. Gilles s’était assis sur un billot, et la tête dans les mains, réfléchissait à son triste sort. Les deux Pardaillan le laissèrent à ses funèbres méditations et sortirent de l’hôtel pour se rendre aussitôt rue de la Hache.

— Qui peut bien demeurer dans la maison à porte verte ? demanda le vieux routier. Sans doute quelque officier de Damville qui s’est retranché là avec une petite garnison. Je vous propose donc, mon fils, d’attendre la nuit. Nous viendrons étudier la localité. Nous reconnaîtrons la force de la garnison, et nous prendrons les mesures nécessaires pour que l’attaque réussisse du premier coup.

Le chevalier eut un instant d’hésitation, puis il dit :

— Mon père, je crois qu’en cette affaire, il faut que j’agisse seul… Il n’y a pas d’officier, pas de garnison, rue de la Hache.

— Ah çà, tu connais donc la maison ?

— Oui. Et je ne redoute qu’une chose, c’est qu’elle soit inhabitée… en ce moment.

— Je ne comprends pas, chevalier. Je pressens seulement qu’il y a là un secret.

— Qui n’est pas à moi ! C’est le secret d’un ami que j’aime comme un frère… de l’homme que j’aime et respecte le plus au monde, après vous, mon père.

— Et tu veux y aller seul ? Tu m’assures qu’il n’y a pas de danger ?

— Aucun danger, mon père. Il est indispensable que je sois seul.

— Bon. En ce cas, je t’attendrai au bout de la rue.

— Non. Séparons-nous ici. Peut-être vous verrait-on. Et si on s’aperçoit que quelqu’un m’attend, que quelqu’un peut intervenir, cela suffirait sans doute pour que la porte ne me soit pas ouverte.

— Je vais donc t’attendre… où cela ? À la Devinière ? C’est bien dangereux. Ah ! pauvre Catho, comme je te regrette !

— Mais, mon père, vous pouvez m’attendre chez Catho, si vous le voulez.

— Bah ! tu l’as donc revue, pendant que je me consumais au fond de la cave ?

— Oui ; avec l’argent que vous lui avez remis, elle a installé, rue Tiquetonne, un nouveau cabaret.

— Qui s’appelle ?

— L’Auberge des deux morts qui parlent.

— Ah ! digne Catho ! excellente Catho ! tu t’es souvenue… Je l’épouserai, chevalier !

Sur cette boutade, le père et le fils se séparèrent ; le chevalier continuant son chemin vers la rue de la Hache, le vieux routier s’acheminant vers le nouveau cabaret de Catho pour y attendre son fils en dégustant une pinte d’hypocras.

Rue Tiquetonne, il vit en effet une auberge avec une devanture et une enseigne toutes neuves. C’était l’Auberge des deux morts qui parlent. Seulement, pour corriger ce que l’enseignement pouvait avoir de trop macabre, Catho qui, comme on l’a pu voir, n’était pas une bête, avait fait peindre deux noirs… deux Maures qui étaient censés tenir une conversation des plus intéressantes en agitant leurs gobelets. Pendant que le vieux Pardaillan admirait l’enseigne et entrait dans le cabaret, le chevalier approchait de la maison à la porte verte. Tout de suite, il remarqua que les contrevents étaient soigneusement rabattus sur les fenêtres, comme si la maison eût été inhabitée. Le cœur battant, il heurta le marteau. La porte demeura fermée, la maison silencieuse. Mais, cette fois, le chevalier était décidé à savoir ce qui se passait derrière ces murs et à savoir ce qu’il y avait dans ce silence et ce mystère. Il frappa encore à diverses reprises sans obtenir de réponse. Alors, il jeta un coup d’œil à droite et à gauche pour s’assurer qu’aucun voisin ne l’épiait, puis, s’élançant d’un bond, il atteignit la crête du mur de bordure. Alors, il se hissa à la force du poignet et sauta dans le jardin. Il marcha droit à la porte de la maison, décidé à faire sauter la serrure. Au, moment où il y arrivait, cette porte s’entrouvrit et, dans la pénombre, une forme blanche apparut à Pardaillan, qui demeura stupéfait, cloué sur place. C’était Alice de Lux !

Comme elle était changée ! Comme elle était pâle ! Et quelle poignante tristesse était répandue sur ses traits charmants !… Et comme sa voix parut rauque, presque dure, lorsqu’elle dit :

— Hâtez-vous d’entrer, monsieur, puisque vous forcez ma porte !

Le chevalier obéit. Alice de Lux le fit pénétrer dans cette pièce où Marillac l’avait présenté. Elle demeura debout. Elle ne lui offrit pas de siège.

— Pourquoi me persécutez-vous ainsi ? dit-elle. Ne saurait-on me laisser mourir en paix ! Vous êtes venu par trois ou quatre fois frapper à ma porte, et je ne vous ai pas ouvert… Un galant homme eût compris, et respecté ma solitude et ma douleur…

— Madame, dit le chevalier en se remettant de l’émotion qui l’étreignait, votre accueil étrange m’aurait déjà chassé de cette demeure, si un puissant intérêt ne m’obligeait à supporter un outrage que je ne mérite pas…

Ce reproche glissa sur Alice sans l’émouvoir.

— Un mot seulement, dit-elle froidement : venez-vous de sa part ?…

— Vous me demandez, je crois, si je vous suis envoyé par le comte de Marillac ?

— Oui, monsieur. Oui, continua-t-elle en s’animant, ce ne peut être que lui qui vous envoie. Il a vu la reine de Navarre, n’est-ce pas ? Et la reine a parlé ! La reine a voulu le sauver de la hideuse créature que je suis ! Il sait, maintenant ! Il sait ! Et il n’a pas osé venir lui-même me crier son mépris et sa haine ! Je le croyais plus brave… et vous, monsieur, c’est une singulière commission que vous avez acceptée là !…

Une sorte de fièvre l’emportait maintenant. Le chevalier stupéfait, eût voulu l’arrêter, lui faire comprendre qu’elle se trompait. Et il était paralysé par cette curiosité maladive qui saisit l’homme placé tout à coup en présence d’un phénomène effrayant.


— Monsieur, continua l’espionne avec cette étrange volubilité que nous avons déjà signalée, pas un mot. Je sais tout ce qu’il vous a chargé de me dire. Inutile de le répéter. D’ailleurs, je ne le tolérerais pas. Allez, monsieur, allez, et dites-lui seulement que la punition viendra de moi-même… qu’il se rassure… je disparais de sa vie… c’est tout ! Quant à vous, monsieur, du premier moment où je vous ai vu, j’ai compris que vous apportiez ici la catastrophe. Vous avez été un messager de malheur en venant m’annoncer que le comte se rendait auprès de Jeanne d’Albret ! Ah ! que n’est-il venu lui-même ! Je l’eusse retenu !… Il était temps encore !… Maintenant, c’est fini… une deuxième fois, vous vous faites le messager d’un deuil horrible… Allez, monsieur, je ne vous maudis point !

— Madame, s’écria alors Pardaillan hors de lui, vous commettez une affreuse erreur ; ce n’est pas le comte de Marillac qui m’envoie ! Je viens de mon propre mouvement, et pour moi-même !

Alice de Lux, qui était blanche comme une morte, rougit légèrement, puis redevint livide.

— Ce n’est pas lui qui vous envoie ! balbutia-t-elle.

— Non ! il n’est pas de retour !

— Ce n’est pas lui ! reprit-elle avec égarement.

— Je vous le répète, madame : c’est pour mon propre compte que je viens !

— Qu’ai-je dit ? Qu’ai-je dit ? Insensée !…

Elle se couvrit le visage de ses deux mains. Et alors, les sanglots commencèrent à soulever son sein et à râler dans sa gorge, sans qu’une larme filtrât à travers ses doigts pâles. Le chevalier s’agenouilla :

— Madame, dit-il d’une voix si mâle et si douce qu’elle semblait l’accent idéal de la franchise et de la pitié, madame, je vous supplie de croire que j’ai déjà oublié des paroles échappées à votre délire ! Qui que vous soyez, je ne vois en vous qu’une pauvre femme qui souffre et qui pleure ! Et pour vous épargner cette douleur qui éclate en vous, madame, pour l’affection que je porte au comte, votre noble fiancé, je consentirais à mourir ! J’ignore quelle faute vous pouvez avoir à vous reprocher… Ce que je sais, ce que je vois d’une façon éclatante, c’est l’amour prodigieux que vous portez à mon ami ! Ah ! croyez-moi, madame, un tel amour est capable de racheter même un crime !

Alice avait laissé tomber ses bras.

— Parlez-moi encore, bégaya-t-elle. Il y a si longtemps que je souffre seule, toute seule avec moi-même ! Il y a si longtemps qu’une parole de pitié n’a rafraîchi les brûlures de ce malheureux cœur.

Et le chevalier, maintenant, oubliait pourquoi il était venu ! Il se releva, saisit les deux mains d’Alice, l’attira à lui, la prit dans ses bras, et ses lèvres, doucement, se posèrent sur les cheveux parfumés de la jeune femme.

Et tout cela fut si vraiment, si profondément fraternel, qu’Alice ne se rappelait avoir jamais éprouvé pareille impression d’apaisement et de douceur. Dans ce moment même, le chevalier trouva les seules paroles qui fussent en harmonie avec la situation, avec les pensées de la jeune femme et avec ses propres pensées :

— Il vous aime ; vous pouvez être assurée que jamais femme ne fut comme vous l’objet d’un culte aussi tendre, aussi passionné ; il vous aime au point de ne vouloir pas savoir ce qu’il y a en vous d’obscur et de secret ; vous êtes sa lumière ; vous êtes sa joie ; vous êtes son amour ! Ne croyez pas au moins qu’il me l’ait dit… son amour éclate dans chacune de ses paroles ; il parle de vous comme les croyants parlent de leur divinité… Rassurez-vous donc, pauvre femme qui avez souffert… l’amour d’un pareil homme, un tel amour, dis-je, est capable de sublimes efforts…

— Oh ! dit-elle, vous me ravissez l’âme. S’il était possible que mon noble fiancé pût ne pas savoir !

— Je vous répète qu’il vous aime. Donnez à ce mot le sens de l’absolu. Qu’importe, dès lors, qu’il sache ou ne sache pas ce que vous voulez lui cacher. Croyez-moi, de vous, à lui, de lui à vous, il n’y a de vrai, d’existant, de digne d’être su que votre admirable amour pour lui, que sa passion pour vous…

— Quel noble cœur vous êtes !

— Oui, madame, dit Pardaillan avec cette étrange simplicité qui faisait que les indifférents ne savaient jamais s’il se moquait, oui, je sais que j’ai le cœur bien placé ; et c’est pourquoi je juge avec sérénité vos terreurs, c’est pourquoi j’ai pu comprendre ce qu’il y a d’auguste et d’immaculé dans votre amour pour le comte, fussiez-vous la créature que vous vous accusiez d’être. Une âme capable de l’amour que vous éprouvez ne peut être qu’une belle âme. Heureux le comte d’être aimé de vous ! Et heureuse vous-même d’être aimée de lui !

— C’est que vous ne savez pas, dit-elle en frissonnant. Ô vous qui avez versé dans mon âme endolorie les seules consolations que j’aie entendues dans ma vie de désespoir, ô vous que j’ai accueilli en ennemi et qui vous révélez mon frère, vous qui bercez ma douleur parce que vous avez peut-être souffert, écoutez-moi, il faut que vous sachiez ce que je sais !

— Non, madame, s’écria le chevalier avec un secret effroi, laissez le silence recouvrir la terreur de votre âme, comme les peaux pures et paisibles d’un étang recouvrent parfois des fonds tourmentés… À quoi bon remuer ces fonds quand il est si simple de se laisser glisser sur la surface riante de ces eaux ?

— Cher ami !…

— Un ami, oui, madame. Un ami du comte… de celui qui vous aime, et un ami de vous-même. Et que serait cette amitié, si je ne vous défendais pas de vous-même, si je n’arrêtais pas sur vos lèvres des paroles qui peut-être vous soulageraient sur l’heure, mais que vous regretteriez plus tard ! Ce n’est pas au présent qu’il faut que vous songiez, Alice, c’est à l’avenir. Si je vous laissais parler, plus tard, quand le bonheur vous aura apaisée, quand vous serez la femme de Marillac, quand l’oubli de votre passé sera enfin venu anéantir ces secrets, alors, Alice, vous penseriez avec amertume qu’un homme a connu ces secrets !

Elle tressaillit. Sans le vouloir, le chevalier venait de toucher à la plaie la plus vive du cœur d’Alice.

— Un homme ! murmura-t-elle si bas que Pardaillan ne l’entendit pas. Combien sont-ils, hélas ! qui connaissent l’abominable secret de ma vie !

Et toute frissonnante d’angoisse, elle se tut, renfonça en elle-même le secret prêt à lui échapper.

— Ainsi, reprit-elle plus calme, le comte n’est pas de retour à Paris.

— Non, madame.

— Et, fit-elle avec hésitation, vous n’en avez reçu aucune nouvelle ? Vous ne savez pas ce qu’il fait… ce qu’il pense ? Oh ! cela surtout… je donnerais ma vie pour savoir ce qu’il pense en ce moment.

— Je n’en ai pas de nouvelles, madame ; mais tout le monde sait à Paris que la reine de Navarre est à Blois, en conférence avec le roi de France. Il est donc certain que le comte se trouve à Blois depuis plus de quinze jours.

— Quinze jours !…

— Tout autant, madame. Or, pour un cavalier comme le comte, de Blois à Paris, il y a quatre journées de marche.

Un éclair de joie puissante parut dans les yeux d’Alice. Avec son tact ordinaire, le chevalier ne tirait aucune conclusion de ce qu’il venait de dire. Mais cette conclusion s’imposait d’elle-même à l’esprit d’Alice :

— Si la reine de Navarre m’avait dénoncée, il serait ici depuis longtemps !

Donc, selon toute vraisemblance, Jeanne d’Albret n’avait pas parlé. Pourquoi ? Comme ces blessés qui évitent soigneusement de soulever le bandeau qui couvre le mal, dans l’espoir de l’oublier en ne le voyant pas, Alice évita de rechercher pourquoi la reine de Navarre n’avait pas parlé. Elle se contenta de l’espérer, résolue, si Marillac ne savait rien à son retour, à l’entraîner avec elle hors de France.

Dès lors, elle redevint la charmante maîtresse de maison qu’elle était. Sur son appel, la vieille Laura apporta des fruits, des rafraîchissements, des confitures, selon la mode. Mais Pardaillan ne voulut goûter à aucune des douceurs qu’elle lui présenta.

Maintenant, il tremblait à son tour. Cet esprit d’une si haute générosité avait oublié son mal pour consoler le mal d’autrui. Mais enfin, il était venu pour avoir des nouvelles de Loïse… Et n’était-ce pas là une partie de ce redoutable secret qu’il avait refusé d’apprendre ? Ému, troublé, bouleversé par cette pensée, il ne savait comment aborder la terrible question. Ce fut Alice elle-même qui lui en fournit l’occasion.

— Chevalier, dit-elle, lorsqu’elle fut arrivée à se rendre maîtresse de sa propre émotion, me pardonnerez-vous jamais la façon indigne dont je vous ai accueilli… j’étais folle…

— Ne pensons plus à cela, madame. Et laissez-moi me rappeler seulement que vous m’avez fait l’honneur de m’appeler votre ami…

— Oui… mon ami… le seul, je puis le dire !

— Et si je faisais appel à cette amitié que vous voulez bien me témoigner ?

— Ah ! fit-elle dans une sincère explosion de reconnaissance, je vous bénirais !… Mais, j’y songe ! Ne m’avez-vous pas dit que si vous veniez me voir, c’était pour votre propre compte…

— En effet, madame ! fit le chevalier avec une émotion croissante.

Cette émotion ne put échapper à Alice. Elle considéra attentivement le jeune homme.

— Écoutez, chevalier, dit-elle. Je ne puis vous dire qu’une chose. C’est que si le bonheur voulait que vous eussiez besoin de moi, je me sentirais capable, pour vous, de tous les sacrifices.

— Madame, dit alors le chevalier, peut-être en effet est-ce un grand sacrifice que je vais vous demander.

— Quel qu’il soit, je suis prête ! fit vivement Alice. Je devine en vous une douleur qui vous a permis de comprendre la mienne. Vous m’avez versé la consolation. L’heure que vous m’avez fait vivre est inoubliable… Chevalier… ajouta-t-elle avec la communicative émotion de la sincérité, vous m’apparaissez comme la plus belle incarnation de loyauté. Un autre, devant les aveux que m’arrachait le désespoir, se fût écarté de moi. Les plus généreux eussent du moins voulu prévenir mon fiancé… oui, c’est là qu’ils eussent placé leur amitié… Vous, chevalier, vous ne m’avez rien demandé. Vous ayez eu pitié d’une souffrance réelle sans en vouloir connaître les causes. Et cela est grand, cela est noble… Et cela m’exalte et me fait entrevoir comme un des plus grands bonheurs de ma vie la possibilité du sacrifice… Parlez donc, car je vous le dis ; je suis prête !

Le chevalier avait écouté ces paroles avec la simplicité attentive qui lui était habituelle.

— Madame, dit-il en prenant son parti, sachez donc que moi aussi j’aime. Et pour vous donner une idée de ce que peut être ce sentiment, je vous dirai une seule chose : celle que j’aime est pour moi ce que le comte de Marillac est pour vous… Maintenant, supposez, madame, que le comte, votre fiancé, soit détenu prisonnier chez moi… et supposez que vous veniez me demander sa liberté… Ah ! madame, à votre agitation, je vois que vous m’avez compris !… Pourquoi Loïse de Montmorency est-elle prisonnière, je ne le sais que trop… mais pourquoi le maréchal de Damville vous l’a remise, je ne le sais pas et ne veux pas le savoir… Un seul mot, madame, un seul : le sacrifice que vous êtes prête à accomplir pour moi ira-t-il jusqu’à rendre la liberté à Jeanne de Piennes et à sa fille ?

À mesure que le chevalier parlait, Alice paraissait plus bouleversée.

— Vous aimez Loïse… Loïse de Montmorency…

— Oui, madame !

— Malheureuse !… murmura sourdement Alice.

— Que dites-vous, madame ?…

— Je dis que je suis bien malheureuse, et qu’il y a de la fatalité dans ma vie, et que tout ce qui m’approche est flétri !…

— Madame ! madame ! Est-il donc arrivé malheur à Loïse ? s’écria le chevalier dont les lèvres tremblantes devinrent blanches.

— Non, non !… Aucun malheur !… Mais…

— Mais ?… Vous ne pouvez me la rendre, n’est-ce pas ?…

— Loïse et sa mère ne sont plus ici !…

Le coup frappa rudement le jeune homme. Il était sûr qu’Alice de Lux disait la vérité. Elle était réellement désespérée.

— Elles ne sont plus ici, reprit-elle, depuis le lendemain du jour où vous m’avez annoncé que le comte de Marillac allait voir la reine de Navarre.

— Damville les a reprises ! gronda le chevalier… Oh ! cet homme se cache ! Mais dussé-je parcourir la France, je mettrai la main sur lui ! Et alors…

— Non, chevalier ! Le maréchal ne les a pas reprises ! C’est moi, c’est moi, insensée, moi dont les rares bonnes pensées tournent à mal, c’est moi qui leur ai rendu la liberté…

Le jeune homme sentit son cœur se dilater, un cri de joie expira sur ses lèvres.

— Libres ! Elles sont libres !…

— Lorsque je me suis vue condamnée, lorsque j’ai compris que mon noble fiancé allait me maudire… ah ! chevalier, quel horrible enchevêtrement de malheur dans ma vie !… D’abord voyez : Damville persécute deux infortunées dignes d’amour et de pitié… il faut que ce soit à moi qu’il s’adresse pour les garder !… Et je suis forcée d’obéir ! Je suis forcée de me constituer la geôlière de deux femmes devant lesquelles je me sentais si misérable qu’à peine osais-je paraître en leur présence ! Pourquoi j’ai été forcée d’obéir ? Là est ce mystère que votre générosité n’a pas voulu connaître ! Mais continuons : du jour où j’ai pensé que Marillac se séparait de moi à tout jamais, je n’avais plus à redouter les révélations dont Damville me menaçait, puisque ces révélations, la reine de Navarre les faisait elle-même !… Je monte chez les prisonnières… Je leur dis : « Pardonnez-moi le mal que je vous ai fait… allez… vous êtes libres !… » Et voici que si ce funeste accès de générosité ne m’était pas venu, Loïse sortirait maintenant d’ici, emmenée par vous qui l’aimez ! Ah ! oui, je suis maudite ! puisque le bien même que je veux faire se change en calamité !

— Vous exagérez le malheur, madame, dit doucement le chevalier. C’est déjà une joie immense pour moi de savoir que Loïse n’est plus au pouvoir du damné maréchal… Mais ne vous ont-elles pas dit où elles comptaient se retirer ?

— Hélas ! j’étais si bouleversée que je n’ai même pas songé à le leur demander… Et puis… l’aurais-je demandé qu’elles ne m’eussent pas répondu… Qu’étais-je à leurs yeux, sinon une misérable geôlière !

— Ainsi, pas un mot qui puisse laisser deviner…

— Rien. Pas un mot.

Il y eut un moment de silence.

— Monsieur, dit-elle timidement, je devine les questions que sans doute vous vous posez et que vous êtes assez noble pour ne pas formuler de crainte de m’accabler. Je vous jure que pendant leur séjour dans cette maison, Jeanne de Piennes et sa fille n’ont pas souffert — si ce n’est de leur claustration. Je me suis efforcée d’être pour elles plutôt une servante que… ce que j’étais… Je vous jure en outre que le maréchal n’est pas venu ici.

— Je voudrais, dit Pardaillan, vous poser une question… Rassurez-vous, madame, elle m’est toute personnelle… Vous avez dû parfois vous entretenir avec elles ?…

— Deux ou trois fois seulement.

— Eh bien, reprit le chevalier, dans ces circonstances… ou d’autres… enfin, tenez, madame, je veux savoir si jamais mon nom a été prononcé par Loïse…

— Jamais ! dit Alice.

Un nuage passa sur le front du jeune homme. Ses yeux se troublèrent. Un profond soupir gonfla sa poitrine.

— Pourquoi aurait-elle parlé de moi ? songea-t-il. Elle m’a oublié depuis longtemps… Et pourtant… c’est bien moi qu’elle appela à son secours le matin où je fus arrêté.

Pardaillan n’avait plus rien à faire chez Alice de Lux. Il prit donc congé. Mais la jeune femme le supplia de la revenir voir. Il promit. Cette infortunée lui inspirait un profond intérêt. Elle lui apparaissait comme un sphinx dont il eût été l’Œdipe.

En quittant la maison de la rue de la Hache, Pardaillan se rendit rue Tiquetonne, au cabaret des Deux morts qui parlent. C’est là, on ne l’a pas oublié, que l’attendait le vieux Pardaillan. À tout, prendre, la visite qu’il venait de faire lui laissait une bonne impression : Loïse n’était plus au pouvoir de Damville, et c’était un point essentiel.

En songeant à ces choses, le chevalier s’avançait rapidement vers la rue Tiquetonne ; et il arriva ainsi dans la rue de Beauvais, qui était l’une des artères du vieux Paris aboutissant à ce cœur de pierre qu’était le Louvre. Là, il trouva un tel encombrement de populaire qu’il dut s’arrêter.

Il regarda vers le Louvre, et vit qu’on avait baissé le pont-levis de la porte qui regardait la rue de Beauvais. Or, en l’absence du roi, toutes les portes du Louvre levaient leurs ponts-levis. Non seulement le pont était baissé, mais une compagnie d’arquebusiers prenait position dans la rue, en grande tenue de parade, pourpoint aux armes de France, casques à plumets ondoyants.

Vers sa gauche, dans Paris, le chevalier entendait une grande rumeur, ce bruit de houle qui est le bruit de la foule. Autour de lui, le peuple était endimanché ; des femmes accouraient pour tâcher de prendre une place le long de la rue où des hommes du guet, à coups de hallebarde, s’efforçaient de maintenir un passage libre.

— Qu’y a-t-il ? demanda Pardaillan à une jolie fille qui s’accrochait à son bras pour ne pas être bousculée.

— Eh ! ne le savez-vous pas, dit la fille. C’est notre sire le roi qui rentre en son Louvre !…

Mais à ce moment une débandade se produisit dans la foule : le bruit venait de se répandre que le roi et son escorte ne passeraient pas par la rue de Beauvais, mais feraient un détour par la rue Montmartre. En un clin d’œil, la rue se vida comme un fleuve un instant trop gonflé qui se déverse par mille ruisseaux, et le peuple se mit à courir vers la rue Montmartre. Le chevalier reprit son chemin vers la rue Tiquetonne.



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