Les Pardaillan/XXXV

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Livre I
XXXV. Le Père et le fils
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À peu près vers l’heure où Henri quittait la rue de la Hache et reprenait le chemin de l’hôtel de Mesmes, c’est-à-dire un peu avant neuf heures, un homme filait rapidement le long de la rue Saint-Denis. À cette époque où les boutiques se fermaient de bonne heure et n’éclairaient point la chaussée, où il n’y avait ni lanternes, ni lampes, où seuls quelques rares cabarets zébraient l’obscurité d’un rais de clarté falote, la nuit était profonde dans les rues à neuf heures. En sorte que cet homme qui marchait très vite bouscula un passant sur lequel il alla heurter sans l’avoir vu.

Il poussa un juron, grommela quelques mots, et sans daigner s’arrêter, continua sa course.

Le passant, qui était sans doute de bonne composition, n’avait rien dit.

L’homme en question s’arrêta un instant devant l’auberge de la Devinière, qu’il contempla avec une sorte d’émotion et où il parut un instant vouloir entrer.

Mais secouant la tête, il poursuivit rapidement son chemin en murmurant :

— Pas d’imprudence ! j’ai bien le temps de le voir, que diable !

Il tourna alors dans une ruelle qui aboutit aux abords du Temple.

Deux minutes plus tard, il soulevait le marteau de la grande porte de l’hôtel de Mesmes. Un judas s’ouvrit, une figure soupçonneuse parut derrière ce judas, et une interrogation revêche en sortit.

Alors l’homme répondit :

— Dites simplement à M. le maréchal que l’homme qu’il a rencontré à l’auberge des Ponts-de-Cé est arrivé et désire l’entretenir.

La porte s’ouvrit à l’instant même.

La maison du maréchal de Damville, comme celle de Guise, comme celle de beaucoup de grands seigneurs, était organisée sur le modèle du Louvre. Le maréchal avait ses gentilshommes, ses gardes, ses officiers. Et il était roi dans cet hôtel tout comme Charles pouvait l’être en son Louvre.

Jusqu’à Louis XIII, en effet, le roi ne fut guère que le premier gentilhomme du royaume. Richelieu devait commencer plus tard à démanteler tous ces petits Louvre, à décapiter et à terroriser tous ces petits rois, de sorte que Louis XIV ne devait pas seulement hériter d’un royaume, mais d’une idée : la monarchie absolue.

En même temps que le laquais armorié qui ouvrait, un officier se montra et dit :

— Vous venez des Ponts-de-Cé ?

— Oui-dà, bien que j’aie pris le chemin des écoliers.

— Alors, vous êtes Pardaillan.

— J’ai en effet l’honneur d’être M. de Pardaillan. Et vous ?

— C’est bien ; ne vous fâchez pas : je suis homme à vous rendre raison d’un oubli, si cet oubli vous a choqué.

— Choqué grandement. D’autant que votre figure ne me revient pas le moins du monde.

— Je m’appelle Orthès et je suis vicomte d’Aspremont[1]. À votre service, quand vous voudrez M. de Pardaillan.

— Tout de suite, alors ! Rien ne me tourne sur le cœur, comme une querelle refroidie.

— Messieurs, messieurs ! intervint un deuxième officier.

Le vicomte d’Aspremont haussa les épaules et dit à Pardaillan qui déjà dégainait :

— Monsieur, ne craignez rien, je tâcherai que la querelle ne refroidisse pas trop. Mais le maréchal ne veut pas qu’on se batte ici. Attendez donc, s’il vous plaît. Et veuillez entrer car vous êtes attendu.

Le routier pénétra dans l’hôtel dont la porte se referma lourdement.

— Monsieur, reprit alors Orthès, je vais avoir l’honneur de vous conduire moi-même à la chambre qui vous a été préparée.

— Tout l’honneur sera pour moi, fit Pardaillan, qui au salut de son nouvel adversaire répondit par un salut tout aussi cérémonieux.

Précédé d’un laquais qui portait un flambeau, Orthès, vicomte d’Aspremont, se mit en route accompagné de Pardaillan, avec lequel, selon les usages, il se mit à deviser gaiement, comme si un duel n’eût pas été convenu entre eux.

On monta ainsi au deuxième étage de l’hôtel et on parvint à une grande belle chambre.

— Vous voici chez vous, fit Orthès. Voulez-vous souper ?

— Mille grâces. J’ai dîné et bien dîné en arrivant à Paris.

— Il ne me reste donc qu’à vous souhaiter une bonne nuit.

— Ma foi, il est vrai que je tombe de sommeil et que j’espère dormir d’une traite jusqu’à l’aube. Mais, dites-moi, M. le maréchal n’est donc pas en son hôtel ?

— Il est absent en effet ; mais il vous attendait pour aujourd’hui ou demain, et dès qu’il arrivera, il sera prévenu.

Les deux hommes se saluèrent.

Orthès sortit.

Et Pardaillan entendit la porte de sa chambre se fermer à double tour.

— Ouais ! fit-il en tressaillant. On m’enferme ! Que veut dire cela ?…

Il courut à la porte : elle était solide et la serrure eût défié toute tentative d’effraction. Il courut alors à la fenêtre. Elle était au deuxième étage ; ce qui ferait à peu près quatre étages de nos maisons modernes où, si l’habitude ne nous avait domestiqués, nous n’oserions entrer qu’en rampant, comme dans des tanières ; bref, il n’y avait pas moyen de sauter d’une telle hauteur sans se rompre les os, accident qui souriait aussi peu que possible au vieux routier. Il jeta rageusement sa toque sur le lit, et grommela :

— Triple niais ! Je suis pris !… Pardieu, tout devient limpide, à présent : la patience, la bonne grâce, les promesses et les écus de Damville, là-bas, à l’auberge des Ponts-de-Cé ! Ah ! le lâche ! le couard ! Seul à seul, il a eu peur ! Il a mieux aimé feindre d’oublier l’affaire de Margency pour me préparer un bon petit traquenard ! Et moi, comme un véritable étourneau, je vais donner tête baissée dans le panneau. !… Je comprends tout même l’insolence de cet Orthès !… J’y suis ; le maître a peur, il me veut faire occire par ses valets !… Par Pilate et Barabbas ! c’est bien ce que nous allons voir !…

Telle fut la première pensée de Pardaillan.

Cependant, en y réfléchissant, il y avait un détail qui le déroutait.

Le maréchal lui avait positivement déclaré qu’il conspirait contre le roi de France : terrible confidence qui pouvait le conduire à l’échafaud… Ses intentions étaient donc sincères aux Ponts-de-Cé ?

— À moins, murmura-t-il, que cette conspiration n’ait été imaginée pour me donner confiance !… Quoi qu’il en soit, je suis pris, et si je ne veux être tout bonnement égorgé pendant mon sommeil, je dois veiller toute la nuit !… Moi qui enrage de sommeil !

Pardaillan se mit à marcher furieusement à travers la chambre, pour se tenir éveillé.

Une heure se passa.

Le vieux routier ne marchait plus que les yeux fermés en titubant.

Tout à coup, il n’y tint plus : il tira son épée, l’assura dans sa main, se jeta sur le lit avec un vaste soupir de satisfaction et gronda :

— Par tous les diables, il faut que je dorme !… Après tout, deux heures de bon sommeil valent bien qu’on risque un petit égorgement… Et puis, et puis… mourir de sommeil ou mourir d’un coup de dague, la différence n’est pas grande… Et puis… la mort et le sommeil se ressemblent tant !…

Persuadé qu’on allait venir l’estocader, Pardaillan n’en ferma pas moins les yeux avec délices ; dix secondes plus tard, un ronflement sonore emplit la chambre de ses accents peu mélodieux sans doute, mais ce ronflement en disait long — autant qu’un ronflement puisse dire quelque chose — sur l’insoucieuse et superbe bravoure de l’homme qui dormait là, vautré de tout son long sur le lit, la main crispée sur la garde de l’épée.

Le vieux Pardaillan, après de nombreux tours et détours, après s’être fait habiller de neuf et avoir acheté un cheval, après des étapes passées à réfléchir, à combiner, ou tout simplement à se laisser vivre, s’était aperçu un beau matin qu’on était au 7 avril, qu’il ne restait plus qu’une livre dans sa bourse et qu’il se trouvait à dix-huit lieues de la ville de Paris.

Il fit les dix-huit lieues dans sa journée, arriva à Paris au moment où on fermait les portes, et pour attendre la nuit noire, selon la recommandation du maréchal, entra dans le premier bouchon venu où il se fit copieusement servir à dîner ; et il vida même deux flacons d’un certain vin de Bordeaux coté trois livres. Quand on lui annonça que son dîner, vin compris, et celui de son cheval lui coûtait onze livres trois sous, Pardaillan qui n’avait qu’une livre, laissa son cheval en gage et, comme il faisait nuit, gagna rapidement l’hôtel de Mesmes.

On a vu comment il y était arrivé, et comment il avait fini par s’endormir de bon cœur, fatigué qu’il était de la longue étape du jour.

Lorsqu’il se réveilla, il s’aperçut qu’il faisait grand jour.

— Tiens ! fit-il, je ne suis pas mort !

À l’instant, il fut sur pied. Presque en même temps, la porte s’ouvrit, et le maréchal parut. Il était un peu pâle, et avait certainement passé une plus mauvaise nuit que son prisonnier.

— Vous voici fidèle au rendez-vous, et au jour dit. Je vous remercie Pardaillan.

— Ma foi, monseigneur, je me repens presque d’être venu.

— Pourquoi ?… Ah ! oui, parce qu’on vous a enfermé. C’est moi qui en avais donné l’ordre. Pardonnez-moi cette précaution, mon cher monsieur de Pardaillan. J’ai voulu vous éviter une rencontre… désagréable. Et j’ai même pensé que si vous faisiez cette rencontre, nos bonnes relations pourraient en être altérées…

— Je ne comprends pas un mot de ce que vous me dites là, monseigneur.

— Il importe peu que vous compreniez. L’essentiel est que vous êtes là. Je vais vous demander deux choses, mon cher Pardaillan.

« Oh ! oh ! songea le routier, son cher par-ci, son cher par-là… »

— La première, continua le maréchal, c’est que vous vous laissiez enfermer pour aujourd’hui encore. Je vous jure que vous n’avez rien à craindre et que cette claustration sera finie ce soir vers onze heures.

Pardaillan fit la grimace.

— Alors, reprit Henri, donnez-moi votre parole de ne pas sortir de cette chambre de toute la journée, et jusqu’à ce qu’on vienne vous chercher de ma part.

— J’aime mieux cela, à la bonne heure ! Vous avez ma parole, monseigneur. Mais vous deviez me demander deux choses, avez-vous dit.

— Voici l’autre, Pardaillan ; je possède un trésor inestimable ; il n’est pas en sûreté dans cet hôtel, et je veux le transporter… dans une maison où il sera à l’abri. Cette opération se fera ce soir à onze heures. Puis-je compter sur vous pour m’aider ?

— Monseigneur, du moment que j’ai consenti à entrer à votre service, j’étais décidé à braver à côté de vous tous les périls. Comptez donc sur moi… Mais vous craignez donc que le trésor en question ne vous soit enlevé pendant le trajet.

— Oui, je le crains, fit Henri d’une voix sombre. Or, je n’ai confiance qu’en vous et en l’un de mes officiers, un brave, un fidèle, le vicomte d’Aspremont.

Pardaillan sourit.

— Voici donc ce que j’ai combiné. À onze heures, la voiture quittera l’hôtel…

— Ah ! le trésor sera dans une voiture ?

— Oui, d’Aspremont conduira la voiture ; moi, je serai à cheval en tête ; et vous, à pied, vous marcherez en arrière-garde, l’épée d’une main, le pistolet dans l’autre, prêt à tuer sans miséricorde quiconque tenterait d’approcher de la voiture. De cette façon, nul que vous, d’Aspremont et moi, ne connaîtra la maison où je veux cacher le trésor.

— C’est dit, monseigneur. Une question seulement : cette expédition a-t-elle quelque rapport avec… la campagne dont nous parlions aux Ponts-de-Cé ?… En d’autres termes, ce trésor… est-ce du métal ?… ou bien ne serait-ce pas plutôt un trésor en chair et en os ?

Henri pâlit et plongea un regard acéré dans les yeux de Pardaillan.

— Que voulez-vous dire ? gronda-t-il. Auriez-vous déjà appris…

Il s’arrêta et se mordit violemment les lèvres.

— Moi ! Je n’ai rien appris, répondit Pardaillan, qui examinait attentivement le maréchal ; je me demande seulement si le trésor en question ne serait pas… par exemple… une couronne ? ajouta-t-il en baissant la voix.

« Il croit qu’il s’agit du roi ! » s’écria en lui-même le maréchal, dont la physionomie s’éclaira aussitôt.

— Parce qu’alors, acheva Pardaillan, vous comprenez, monseigneur, je redoublerai de précautions.

— Écoutez, Pardaillan. Je ne puis pas vous dire qu’il s’agit… de ce que vous croyez… mais faites comme si réellement vous alliez escorter… une couronne.

— Bon ! pensa Pardaillan. Ils ont déjà enlevé le roi !… Peste ! Voilà qui nous promet une jolie guerre, c’est-à-dire force horions à donner et force écus à recevoir… Mais comment se fait-il que Paris soit si tranquille ?

Mais une réflexion soudaine traversant son esprit, il demanda :

— Ainsi, monseigneur, j’ai été enfermé à mon arrivée parce qu’on a craint que je n’apprisse quelle personne était prisonnière en cet hôtel ?

— C’est exact ! dit le maréchal.

Il ne mentait pas.

Il avait en effet redouté que Pardaillan ne s’intéressât au sort de Jeanne de Piennes et de sa fille.

Il ne mentait par réticences et insinuations, que sur la véritable identité de la « personne prisonnière ».

— C’est bien, fit résolument Pardaillan ; je ne bougerai d’ici de toute la journée, et ce soir à onze heures, je serai prêt.

Dès que le maréchal fut sorti sur cette assurance, le vieux routier se dit :

« Puisqu’on n’a pas voulu que je sache qui était prisonnier ici, pourquoi venir me le dire ? Et puisque je le sais maintenant, pourquoi la précaution de m’obliger à rester enfermé toute la journée ?… Non ! ce n’est pas le roi qui est prisonnier ! Et y a-t-il un prisonnier seulement ?… Ce qu’il y a, d’une façon évidente et sûre, c’est qu’on me cache quelque chose… que je dois ignorer jusqu’à ce soir… et que je veux savoir tout de suite, moi ! »

Cela dit, Pardaillan commença par s’assurer qu’on ne l’avait pas enfermé.

Il était libre : la porte ouvrait sur un corridor dans lequel il fit quelques pas, jusqu’au large et monumental escalier qui descendait vers la cour.

Il rebroussa chemin, persuadé qu’il serait infailliblement rencontré.

Repassant devant la porte de sa chambre, il longea le corridor dans l’autre sens et finit par se heurter à une porte qu’il ouvrit. Cette porte donnait sur un petit escalier tournant.

— Voilà mon affaire ! grommela-t-il.

Et content de cette première découverte, il rentra chez lui.

La matinée se passa sans incident. Pardaillan alla et vint à petits pas, médita, siffla des airs de chasse, tambourina les vitraux de sa fenêtre, bref, s’ennuya du mieux qu’il put.

Vers onze heures, un laquais se présenta qui dressa la table et couvrit cette table des éléments d’un déjeuner plantureux accompagné de flacons de réjouissante apparence.

Tandis que l’aventurier se mettait à table et attaquait le déjeuner avec un appétit d’un estomac de vingt ans, le laquais disparut et revint quelques minutes après, porteur d’un sac d’argent.

Les magnifiques dents solides et blanches du routier se découvrirent dans un large sourire.

— Oh ! oh ! Qu’est cela ? fit-il.

— Le premier mois de monsieur l’officier que monsieur l’intendant de monseigneur m’a remis, pensant que monsieur l’officier serait peut-être désargenté par son voyage.

« Voilà un laquais d’une exaspérante politesse ! » pensa Pardaillan.

— Eh bien, fit-il tout haut, monsieur l’intendant a bien pensé, a pensé juste, a pensé en digne intendant, et monsieur l’officier est satisfait. Car je suppose que monsieur l’officier, c’est moi. Mais dites-moi, mon ami ; savez-vous ce que contient ce sac ?

— Oui, mon officier : six cents écus.

— Six cents ! Mais je ne dois en toucher que cinq cents !

— C’est vrai, mon officier, mais il y a les frais du voyage : c’est ce que M. l’intendant m’a chargé d’expliquer à monsieur l’officier.

— Cent écus pour le voyage ! (Décidément, la politesse de cet homme est moins insupportable que je n’aurais cru)… Merci, mon ami. Ayez l’obligeance d’ouvrir ce sac.

— C’est fait, mon officier, dit le laquais en obéissant.

— Prenez-y cinq écus.

— C’est fait, mon officier.

— Bien, mettez-les dans votre poche. Vous irez boire à ma santé.

— Merci, mon officier, fit le laquais en saluant jusqu’à terre. Je vous promets de boire demain vos écus jusqu’au dernier sol.

— Pourquoi demain, mon ami ? Pourquoi pas aujourd’hui ? Sais-tu où tu seras demain ? Bois, mon ami, bois dès aujourd’hui.

— Oui, mais j’ai ordre de me tenir à la disposition de monsieur l’officier toute la journée.

— Voilà ce que je voulais savoir, grommela Pardaillan. Ainsi, tu dois ?…

— Ne pas quitter monsieur l’officier, servir monsieur l’officier sans m’éloigner.

— Décidément, voilà un animal qui a la politesse bien gênante, songea le routier. Mais j’y songe ! fit-il tout à coup. Et mon cheval ! Mon pauvre cheval ! Mon ami, remets la main dans le sac.

— C’est fait, mon officier.

— Prends-y encore cinq écus.

— Je les tiens.

— Bon, tu vas me faire le plaisir d’aller immédiatement au cabaret du Veau qui tette. Le connais-tu ?

— Connu. Entre la Truanderie et le Louvre.

— Justement. Tu paieras un compte d’une dizaine de livres que j’ai oublié de solder hier ; le reste sera pour toi ; et tu ramèneras mon cheval. Va, mon ami, va. Et quand tu rentreras, aie soin de ne pas me réveiller. Car j’ai mal dormi cette nuit, et je veux me refaire cet après-midi afin d’être gaillard et dispos pour certaine promenade que je ferai la nuit prochaine.

Le laquais ne bougea pas.

— Eh bien ? fit Pardaillan.

— J’irai demain, mon officier.

— Bah ! Vraiment ! Et si j’ai besoin de mon cheval ?

— Les écuries de monseigneur sont à la disposition de monsieur l’officier.

Pardaillan regardait déjà autour de lui pour voir s’il ne trouverait pas quelque canne à casser sur le dos du laquais lorsqu’une idée subite le calma.

Il se mit à rire ; et comme son déjeuner tirait à sa fin, il versa une rasade qu’il offrit à son geôlier. Car ce laquais se trouvait bel et bien être son gardien pour toute la journée.

— Comment t’appelles-tu, mon ami ? dit-il.

— Didier, pour vous servir, mon officier.

— Très bien. Didier, avale-moi ça hardiment, puisque tu ne peux aller te désaltérer au dehors.

Le laquais secoua la tête, et répondit :

— Monsieur l’intendant m’a prévenu que si j’acceptais un seul verre de vin de monsieur l’officier, je serais cassé aux gages, et peut-être quelque chose de pis encore.

« Le truand ! le misérable capon qui m’assassine de sa politesse ! » rugit intérieurement le routier. C’est bon, reprit-il, tu es fidèle et obéissant. Tu iras droit en paradis.

En même temps, il se leva, fit deux ou trois tours dans la chambre pendant que le laquais rangeait la table. Puis, il s’approcha de la porte qu’il ferma à double tour. Alors, il revint au laquais, et lui mettant une main sur l’épaule :

— Ainsi, tu ne dois pas me quitter de la journée ? Tu vas rester là à m’ennuyer, à m’empêcher de dormir ?

— Non pas, mon officier. Je dois me tenir dans le couloir, devant la porte.

— Mais enfin, s’il me plaisait de sortir d’ici, tu me suivrais donc comme mon ombre ?

— Non pas, mon officier. Mais j’irais prévenir à l’instant M. l’intendant.

— Didier, mon ami, que dirais-tu si j’essayais de t’étrangler ?

— Je ne dirais rien, mon officier. Je crierais, voilà tout.

Tant d’ingénuité ne suffit pas à désarmer le vieux routier, qui tenait d’autant plus à visiter l’hôtel qu’on avait pris plus de précautions pour l’en empêcher.

— Tu crierais ? Non ! Reste à savoir si je t’en laisserais le temps !

En même temps qu’il prononçait ces mots, Pardaillan saisit vivement son écharpe qu’il venait de dénouer et, avant que le malheureux laquais eût pu faire un geste, il la lui enroulait autour du visage et le bâillonnait solidement. Au même instant, il tira son poignard et dit froidement :

— Si tu bouges, si tu fais du bruit, tu es un homme mort.

Didier tomba à genoux et, ne pouvant parler, joignit les mains, geste qui pouvait passer pour une supplication assez éloquente, malgré le silence forcé du suppliant.

— Bon ! fit Pardaillan. Te voilà raisonnable. Et moi, me voici débarrassé de tes agaçants « monsieur l’officier ». Maintenant, écoute-moi bien. Es-tu décidé à m’obéir ? Réfléchis avant de t’engager.

Le pauvre laquais, par une mimique expressive, jura l’obéissance la plus fidèle.

— Très bien. Fais-moi donc le plaisir de retirer ce pourpoint galonné et armorié, ces chausses de drap jaune et cette toque à aigrette… Tu vas revêtir ma casaque et enfiler mes bottes, pendant que je me parerai du somptueux costume que tu portes si bien. C’est une lubie. Je veux voir quel air j’aurai en laquais de monsieur l’intendant de monseigneur.

Tout en parlant, l’aventurier aidait le laquais à se dévêtir ; car le pauvre homme, tout tremblant, n’y fut pas arrivé tout seul. En quelques minutes, le changement fut opéré : Didier était vêtu en Pardaillan, et Pardaillan se carrait dans le costume armorié du laquais.

— Maintenant, couche-toi, monsieur l’officier, fit Pardaillan.

Le laquais obéit et se jeta sur le lit. Pardaillan lui couvrit la tête, comme on fait pour ne pas être gêné par la lumière du jour.

— Si tu entends la porte s’ouvrir, ajouta-t-il, tu te mettras à ronfler, et tu ne feras pas un mouvement, à moins que tu ne veuilles que je te coupe les deux oreilles…

Un grognement plaintif et étouffé lui apprit que Didier était disposé à l’obéissance la plus passive.

Alors, il sortit de la chambre et s’installa dans le couloir.

Il régnait dans ce couloir une certaine obscurité. Pardaillan se dirigea à tâtons vers le petit escalier tournant que nous avons signalé. Mais il n’avait pas fait deux pas que cette porte s’ouvrit et livra passage à un homme dont Pardaillan reconnut la tournure : c’était l’écuyer qui accompagnait le maréchal pendant son séjour à l’auberge des Ponts-de-Cé.

Le vieux routier fit immédiatement demi-tour. L’instant d’après, il était rejoint par l’homme :

— Monsieur de Pardaillan ? que fait-il ? murmura l’écuyer.

— Dort ! souffla laconiquement Pardaillan.

L’écuyer entrouvrit doucement la porte, aperçut le faux Pardaillan sur le lit, entendit un ronflement sourd, et referma la porte en disant à voix basse.

— C’est bien ; ne bouge pas d’ici ; dès qu’il sera réveillé, viens me prévenir.

Là-dessus, celui que Pardaillan appelait l’écuyer du maréchal poursuivit son chemin à pas étouffés et descendit le grand escalier.

— Ouf ! murmura l’aventurier. J’en ai la sueur dans le dos ! Mais maintenant, je crois que je suis tranquille pour une heure ou deux. C’est bien le diable si je ne découvre pas le mystère, c’est-à-dire la personne que l’on cache dans cet hôtel, et qu’on tient tant à ne pas me laisser voir. Allons ! À la découverte !…

Aussitôt il gagna le petit escalier et commença à descendre.

— Il fait noir comme dans un four, grommela-t-il. Je crains bien de m’être lancé sur une fausse piste.

Comme il achevait ces mots, il posait le pied sur l’étroit palier du premier étage. Là une porte était ménagée, qui permettait d’entrer dans les appartements du maréchal.

Pardaillan allait passer outre et continuer à descendre, lorsqu’à travers cette porte un bruit de voix lui parvint.

Vivement, il colla son oreille à la serrure.

Et, très nettement, il entendit prononcer son nom à diverses reprises.

*******

À peu près vers le moment où Pardaillan bâillonnait le laquais Didier, une chaise[2] sans armoiries s’arrêtait devant l’hôtel de Mesmes ; un homme en sortait mystérieusement et pénétrait aussitôt dans l’hôtel.

Sans doute, c’était un personnage d’importance, car il fut introduit à l’instant même dans le cabinet du maréchal de Damville.

Celui-ci, en apercevant son visiteur, alla au-devant de lui avec une certaine émotion, en disant à voix basse :

— Vous ici !… quelle imprudence !…

— L’imprudence eût été plus grande encore si je m’étais rendu chez monseigneur de Guise ou chez Tavannes. Et pourtant, la chose est si grave que je devais vous prévenir au plus tôt. Depuis hier, je ne vis pas ; j’ai pu tout à l’heure m’échapper de la Bastille sans éveiller de soupçons ; je vais tout vous dire ; il faut que Guise soit prévenu aujourd’hui. Il y va de notre tête à tous…

— Vous exagérez, Guitalens, fit Damville, qui, cependant, devant l’air effaré de son visiteur, ne put s’empêcher de pâlir.

Ce visiteur n’était autre, en effet, que Guitalens, le gouverneur de la Bastille.

— Voyons ! qu’y a-t-il ? reprit le maréchal.

— Sommes-nous seuls ? Êtes-vous sûr qu’on ne peut nous entendre ?

— Parfaitement sûr. Mais pour plus de précaution, venez.

Le maréchal introduisit alors Guitalens dans une étroite pièce qui faisait suite à son cabinet.

— Là ! fit-il. Nous sommes maintenant séparés des gens de l’hôtel par mon cabinet, ma salle d’armes et une antichambre. Quant à cette porte, elle donne sur un escalier dérobé. Il n’y a que moi et Gille, mon intendant, qui puissions passer par là. Or, vous savez que Gille connaît toute notre affaire. Expliquez-vous donc sans crainte.

— Eh bien, fit Guitalens en tombant sur un fauteuil, il y a que nous sommes probablement perdus. Il y a un homme dans Paris qui connaît notre secret, et qui, selon son bon plaisir, peut nous envoyer à l’échafaud ou nous faire grâce.

— Un homme connaît notre secret ! s’écria le maréchal en pâlissant. Prenez garde à ce que vous dites là !

— Hélas ! ce n’est que trop vrai. Cet homme a assisté à notre dernière réunion de l’auberge de la Devinière. Je vous dis qu’il sait tout !

— Quel est cet homme ? Comment s’appelle-t-il ?

— Pardaillan, dit Guitalens.

— Pardaillan ! s’écria Henri stupéfait. Un homme qui paraît la cinquantaine, bien qu’il ait plus de soixante ans, grand, maigre, sec, la moustache grise et rude ?

— Pas du tout ? Le Pardaillan dont je vous parle est un jeune homme. Je serais étonné qu’il ait plus de vingt-deux à vingt-trois ans. Œil glacial, bouche crispée par un singulier sourire, voix tantôt caressante, tantôt mordante, taille svelte, épaules larges, geste moqueur, la main toujours prête à chercher la garde de l’épée, voilà mon homme.

— En ce cas, c’est son fils ! le fils dont il m’a parlé !

— Son fils ! fit Guitalens sans comprendre.

— Oui ; je m’entends ; continuez… vous disiez que ce Pardaillan a surpris notre secret à l’auberge de la Devinière ; un mot d’abord ; êtes-vous sûr que ce jeune homme est seul à connaître le complot ?

— Oui ; je le crois du moins.

— En ce cas, nous pouvons nous rassurer ; je sais un moyen de m’emparer de ce Pardaillan et de le réduire au silence. Mais comment avez-vous su ?…

— Parce que je l’ai eu en mon pouvoir pendant quelques jours en ma qualité de gouverneur de la Bastille ; il m’a été amené ; on m’a recommandé de le surveiller étroitement…

— Mais alors, la question est des plus simples, fit le maréchal.

— Comment cela ?

— Est-ce qu’il n’y a plus d’oubliettes à la Bastille ?

— Mais il est libre ! Il est dehors ! J’ai dû le laisser partir ! Que dis-je ! lui ouvrir moi-même les portes en m’excusant de l’avoir gardé !…

Le maréchal se demanda un instant si Guitalens n’était pas devenu fou.

— Cela vous étonne ? continua le gouverneur de la Bastille. Quand j’y songe, et depuis hier cette pensée ne m’a pas quitté une seconde, je ne me contente pas d’être étonné, moi ! J’en suis stupide, effaré, fou. Cet homme tenait ma vie dans ses mains, et j’ai dû le mettre en liberté !

— Calmez-vous, mon cher Guitalens. Expliquez-vous avec plus de précision. Si ce jeune homme est bien celui que je crois, le mal n’est peut-être pas aussi grand qu’il vous apparaît.

— Le ciel vous entende ! fit Guitalens en roulant des yeux terrorisés.

Et il entreprit le récit de la tragi-comédie qui s’était passée à la Bastille et à laquelle ont assisté nos lecteurs.

— Qu’en dites-vous ? ajouta-t-il en terminant.

— Je dis que c’est merveilleux, et qu’il faut à tout prix nous attacher ce jeune homme. J’en fais mon affaire.

— Vous le connaissez donc ?

— Non, mais je connais quelqu’un qui le connaît, et cela suffit ; allez, mon cher Guitalens, et rassurez-vous : je me charge de prévenir le duc de Guise en cas de danger… mais de danger, il n’y en aura pas : ce soir ou demain, le jeune Pardaillan sera en notre pouvoir.

— Votre tranquillité me fait du bien, dit Guitalens ; je commence à respirer ; si ce sacripant tombe en notre pouvoir, comme vous le pensez, ramenez-le moi… d’autant mieux que je risque ma place pour l’avoir laissé partir, en admettant que je ne risque pas ma tête… vous savez qu’il y a encore de bonnes oubliettes à la Bastille.

— Soyez donc tranquille, demain, je vous amène le jeune Pardaillan pieds et poings liés, à moins toutefois qu’il n’y ait quelque chose de mieux à en faire…

Guitalens regagna sa chaise aussi mystérieusement, mais un peu plus rassuré qu’il n’en était sorti.

À ce moment même, le vieux Pardaillan rentrait précipitamment dans sa chambre, reprenait son costume, obligeait Didier à remettre le sien sur son dos avec rapidité, et lui disait :

— Cent écus pour toi si tu ne dis pas un mot de ce qui t’est arrivé ; un coup de poignard dans le ventre si jamais tu en parles à qui que ce soit. Choisis.

— Je choisis les cent écus, pardieu ! fit Didier trop heureux d’en être quitte à si bon compte.

Et, sans façon, il se mit à puiser dans le sac.

— Maintenant, fit Pardaillan, va prévenir M. l’intendant que je suis réveillé, comme il t’en a donné l’ordre tout à l’heure dans le couloir avant d’ouvrir la porte pour s’assurer si je dormais, comme tu lui disais… Va donc, imbécile ! Tu ne comprends pas ?

— Si fait, si fait ! Je comprends que monsieur Gille vous a pris pour moi… Je cours le prévenir.

Pardaillan s’installa dans un fauteuil, les jambes allongées, remplit son verre comme s’il eût été occupé à boire, et attendit les événements.

Ce qu’il venait d’entendre dans le petit escalier tournant avait complètement modifié ses idées ; car nos lecteurs ont compris que Pardaillan avait surpris la partie la plus intéressante de l’entretien qui venait d’avoir lieu entre le maréchal et le gouverneur de la Bastille.

Il oublia dans quel but il avait entrepris des recherches à travers l’hôtel.

Qu’il y eût ou qu’il n’y eût pas une personne que le maréchal tenait à lui cacher, il ne s’en soucia plus. Le danger que courait son fils l’absorba, et il se mit à réfléchir aux moyens de prévenir au plus tôt le jeune chevalier.

C’est à ce hasard bien plus qu’aux précautions du maréchal que le vieux Pardaillan dut d’ignorer la présence dans l’hôtel de Mesmes de Jeanne de Piennes et de sa fille.

Eût-il entrepris la délivrance de Jeanne s’il eût su cette présence ?

Comme il n’entre pas dans notre dessein de montrer nos héros plus beaux que nature, nous devons dire que nous en doutons.

Qu’était-ce en effet que le vieux Pardaillan ?

Un aventurier.

Son éducation morale n’existait pas ; s’il avait le sens du beau et du bien, c’était encore à l’état naturel, c’est-à-dire en cet état où les appétits et les instincts de conservation personnelle dominent le reste.

À Margency, il avait eu, il est vrai, un beau mouvement de pitié.

Mais qui sait si dans ce cœur racorni, cette pitié eût encore parlé bien haut !

Quoi qu’il en soit, nous devons ajouter que le vieux Pardaillan aimait son fils.

Son inquiétude et sa douleur, au moment où il apprit que ce fils risquait fort d’être jeté dans une oubliette de la Bastille, se traduisirent par de nombreux jurons grommelés à voix basse, et par quelques rasades avalées d’un trait.

Nous ferons grâce au lecteur des réflexions qui se succédèrent dans le cerveau du vieux routier, pareilles à des images de cauchemar qui se succèdent sur un écran.

Sa conclusion fut ce qu’elle devait être :

— Je vais à l’instant même sortir de l’hôtel et me rendre à l’hôtel de la Devinière. Si quelqu’un veut s’opposer à ma sortie, ma foi, je tue ! On s’expliquera ensuite.

Sur ce, il boucla son épée, s’assura qu’elle jouait bien dans le fourreau, et déjà il s’apprêtait à sortir de la chambre lorsque Damville parut.

— Eh bien, fit le maréchal, avez-vous fait un bon somme ? Êtes-vous dispos pour ce soir, maître Pardaillan ?

— Je vois, monseigneur, que vous êtes bien renseigné. Peste ! vous avez des serviteurs qui savent tout voir et tout rapporter !

— La vérité est plus simple, fit Damville en rougissant un peu ; j’ai voulu venir vous voir tout à l’heure, et comme on m’a assuré que vous dormiez, je n’ai pas voulu interrompre votre somme et j’ai commandé qu’on me prévînt dès que vous seriez éveillé, tant que j’avais hâte de vous voir…

— Hâte qui m’honore infiniment, monseigneur ; quoi qu’il en soit, vous pouvez être tranquille ! je suis maintenant capable de veiller trois jours et trois nuits s’il le faut.

— Je ne vous en demande pas tant : à minuit tout sera fini.

— Et à cette heure-là, je serai libre, monseigneur ?

— Libre comme l’air ; libre d’aller où bon vous semblera ; mais bien entendu, cette chambre demeure à votre disposition pendant toute la campagne projetée. Rude campagne, je vous en préviens. Aussi, plus nous serons nombreux, mieux cela vaudra… À propos, ne m’avez-vous pas parlé d’un jeune homme… votre fils…

— Si fait, monseigneur, dit Pardaillan qui tressaillit.

— Le croyez-vous capable de donner, à l’occasion, un bon coup d’épée ?

— Lui ! Il ne rêve que plaies et bosses !

— Eh bien, amenez-le moi demain sans plus tarder. Où loge-t-il ?

— Vers la montagne Sainte-Geneviève.

— L’endroit est singulier. Votre fils veut donc se faire abbé, ou devenir docteur ?

— Non pas ; mais il aime la compagnie de messieurs les écoliers, tous gens de cabaret, bons buveurs, grands spadassins, et plaisants diseurs de phébus[3].

— À la bonne heure. Ainsi, je puis compter sur ce jeune homme ?

— Comme sur moi-même.

Le maréchal sortit.

— Voilà qui change les choses, murmura le vieux routier en dégrafant son épée ; puisqu’il compte que je lui amènerai mon fils demain, il n’entreprendra rien aujourd’hui ; ce soir à minuit, dès que je serai libre, je ferai un petit tour du côté de la Devinière, et nous verrons. D’ici là, inutile de risquer quelque algarade compromettante. Dormons !

Cette fois, Pardaillan se jeta sur son lit et s’endormit tout de bon jusqu’à l’heure du souper.

À dix heures, Henri de Montmorency prit ses dernières dispositions.

Gille, son écuyer, son intendant, son âme damnée pour tout dire, connut seul la retraite où Jeanne de Piennes et sa fille devaient être transportées. Il fut expédié en avant avec ordre de se tenir dans la rue de la Hache et de surveiller les abords de la maison à la porte verte.

Le vicomte d’Aspremont devait conduire la voiture jusqu’à l’entrée de la rue de la Hache. Là, il devait mettre pied à terre, tandis que le maréchal conduisant les chevaux par la bride, amènerait la voiture à l’entrée de la maison.

Quant à Pardaillan, il devait marcher en arrière-garde et s’arrêter à l’endroit même où s’arrêterait d’Aspremont.

De cette façon, le maréchal et son écuyer étaient les seuls à savoir en quel endroit précis la voiture s’était arrêtée. Pardaillan ignorait même toujours ce que cette voiture avait contenu.

À onze heures, Orthès, vicomte d’Aspremont, se présenta chez Pardaillan et lui dit :

— Quand il vous plaira, monsieur…

— Je suis prêt.

Les deux hommes descendirent ensemble. Pendant le trajet, Orthès mit Pardaillan au courant de ce que le maréchal avait décidé.

— Un dernier mot, mon cher adversaire, fit Pardaillan : savez-vous qui se trouve dans la voiture ?

— Non. Et vous ?…

— Je veux être pendu si je m’en doute.

Dans la cour de l’hôtel, la voiture attendait, prête à démarrer.

Sans doute la personne qu’elle devait transporter y était déjà installée, car les mantelets étaient soigneusement rabattus et fermés à clef…

D’Aspremont se plaça vivement en postillon.

Henri, à cheval, fit une dernière recommandation à Pardaillan.

— Nous irons au pas ! tenez-vous à dix pas derrière la voiture et si quelqu’un veut approcher, n’hésitez pas… vous m’avez compris ?

Pour toute réponse, Pardaillan montra l’épée nue qu’il tenait sous son manteau.

Il était en outre armé d’un pistolet et d’un poignard.

Sur un signe du maréchal, la grande porte de l’hôtel s’ouvrit ; Henri prit la tête ; la voiture suivit ; Pardaillan se mit en marche, scrutant l’obscurité profonde de ses yeux perçants.

« Si nous sommes attaqués, se dit-il, ce ne sera sûrement pas aux abords de l’hôtel. »

À ce moment la voiture tournait dans une ruelle.

Un coup de feu retentit soudain et jeta un éclair dans la nuit.

— En avant ! hurla le maréchal.

D’Aspremont, qui avait été visé sans être atteint, enfonça ses éperons dans les flancs du cheval conducteur, la voiture s’ébranla au galop, éveillant des échos de ferraille dans le quartier silencieux.

— Lâches ! voleurs de femmes ! rugit une voix rauque et altérée. Arrêtez ! arrêtez !

La voiture et le maréchal fuyaient.

Cela s’était passé en une seconde…

À peine le coup de feu eût-il retenti, à peine le véhicule se fut-il lancé au galop, à peine ces quelques cris eurent-ils été jetés dans le silence, que Pardaillan aperçut une ombre qui courait derrière la voiture.

« Voilà le moment d’agir ! songea-t-il. Ce truand ne se doute pas qu’il a beau courir, il y a quelqu’un derrière lui qui court aussi vite, qui va le rejoindre, et… »

Il jeta un regard sur la pointe de son épée, et il se lança en avant, à la poursuite de l’inconnu qui lui-même galopait éperdument, cherchant à rattraper le maréchal.

Cette course furieuse dura une minute.

Pardaillan atteignit l’inconnu, et, arrivant sur lui, lui porta un coup de pointe furieux.

Mais l’inconnu avait sans doute entendu courir derrière lui.

Au moment où Pardaillan arrivait, il se retourna, et un bond agile lui évita le coup terrible que lui destinait son agresseur.

Pardaillan profita de ce mouvement de l’inconnu pour se placer entre la voiture et lui.

Il lui barrait ainsi le chemin.

L’inconnu se rua en avant, la tête haute.

À l’instant même, les deux fers se croisèrent…

Les épées une fois engagées, les adversaires devinrent silencieux, chacun d’eux ayant reconnu en l’autre un escrimeur de force supérieure. L’obscurité était profonde, et c’est à peine s’ils se distinguaient. Les contacts du fer devaient donc leur suffire pour se guider. Et c’était sinistre, ce duel dans la nuit noire, ces deux ombres en arrêt, ce groupe confus où on ne voyait par instants qu’une étincelle d’acier, où on n’entendait que les deux respirations courtes et rauques.

Cependant, le vieux Pardaillan se tenait sur la réserve, son but étant simplement d’arrêter l’inconnu assez longtemps pour qu’il ne pût rejoindre la voiture dont le grondement se perdait au loin.

L’inconnu, au contraire, voulait absolument passer et passer vite.

Il tâta donc deux ou trois fois le fer de son adversaire, et au jugé, se fendit à fond dans un coup droit et violent.

On entendit ce froissement de fer qui ressemble au bruit de la soie qui se déchire :

Le coup était paré !

L’inconnu se jeta en avant tête baissée :

— Par Pilate ! gronda-t-il.


— Par Barabbas ! rugit au même instant Pardaillan.

Les deux jurons retentirent simultanément.

Et à peine les eurent-ils proférés que les deux épées se baissèrent ensemble, et que ce double cri se fit entendre :

— Mon père ! s’écria l’inconnu.

— Mon fils ! répondit le vieux Pardaillan.

Ils remirent leur épée au fourreau, non sans une sorte d’embarras chez le vieux Pardaillan et une sourde colère ou plutôt un désespoir concentré chez le jeune chevalier.

Il y eut une minute de silence, pendant laquelle le chevalier, prêtant l’oreille, essaya de percevoir un dernier bruit qui pût lui indiquer de quel côté s’était dirigé Damville.

Mais il n’entendit plus rien !…

— Perdues ! murmura-t-il avec accablement.

Le vieux routier, pendant cette minute, avait cherché ce qu’il pourrait bien dire à son fils. Il sentait un vague besoin de se disculper et devinait instinctivement que le chevalier était en droit de lui faire des reproches.

Il se campa donc dans son attitude de dignité offensée et, le poing sur la hanche, commença l’attaque :

— Après une si longue absence, je vous retrouve, mon fils. Et comment vous retrouvé-je ? Désobéissant pleinement à mes conseils que vous aviez juré de suivre, et que vous eussiez dû considérer comme des ordres ! Je vous retrouve, dis-je, en flagrant délit de cette faiblesse d’âme contre laquelle j’avais eu soin de vous mettre en garde ! Je vous retrouve, dis-je, vous mêlant de ce qui ne vous regarde pas, vous mettant en travers des larrons de haut vol capables de vous briser comme verre, vous intéressant à des gens qu’on enlève, essayant de secourir des inconnus qui ne crient même pas au secours. Enfin, je vous retrouve faisant tout justement le contraire de ce que vous deviez faire ! Est-ce ainsi que vous avez profité de mes avis ? Je vous avais commandé de vous défier des hommes, des femmes et de vous-même ! Et vous voici faisant le chevalier errant. Triste métier, mon fils, et qui vous rapportera peu d’écus, encore moins de bonne renommée, et vous conduira tôt ou tard à la potence ou à l’échafaud. Car les hommes, mon fils, sont des bêtes féroces qu’étonne et humilie la pure vaillance mise au service des causes qui ne doivent rien rapporter. Le moins qui puisse vous arriver, c’est de passer pour fou, et que les gens de bon sens vous montrent du doigt en riant et se gaussant entre eux, et en disant de vous : « En voici un qui prétend se dévouer sans que cela lui rapporte. Il faut l’enfermer ou le tuer.

« Car si de pareils exemples étaient suivis, il n’y aurait plus de profits possibles, plus de commerce honnête, plus de grands et petits, et ce serait la confusion universelle, la tour de Babel !… » Voilà ce que diront les gens, mon fils. Et j’y songe avec amertume, ils auraient raison de le dire. Voyez, mon fils, les terribles catastrophes auxquelles nous serions poussés s’il y avait seulement deux ou trois quarterons d’écervelés comme vous ! Vous m’en voyez tout confus d’avance, autant que vous puissiez me voir dans cette obscurité. Je finis, mon fils, car je hais les longs discours. Je finis en vous priant de me suivre jusqu’à certain cabaret que je sais et qui demeure ouvert toute la nuit, quand on sait frapper à sa porte d’une certaine façon… Eh bien ?… Vous ne venez pas ?…

— Mon père, dit le chevalier d’une voix si altérée que le vieux routier en tressaillit, votre intervention me plonge dans un mortel désespoir. Mais quel que soit ce désespoir de n’avoir pu réussir ce que je souhaitais si ardemment, ma tristesse est plus grande encore de voir que nous sommes dans deux camps ennemis…

— Eh ! mordieu ! qui vous empêche de venir avec nous : ce sera tout profit. Cent mille livres vous sont assurées, et peut-être une compagnie vous sera-t-elle…

— Taisez-vous ! taisez-vous ! s’écria le chevalier. Ah ! mon père, ne devinez-vous pas ce que je souffre, et quel est mon chagrin de vous entendre parler ainsi !… Vous suivez une route, et j’en suis une autre !… Adieu, mon père… je vous quitte avec une inaltérable douleur de savoir que vous êtes parmi mes ennemis !

— Vous me quittez ! fit le vieux Pardaillan d’une voix qui trembla légèrement. Mais pourquoi me quitter ?

L’ingénuité du routier inaccessible à certains sentiments, habitué à la dure pour le cœur comme pour le corps, apparaissait dans cette question.

— N’est-ce pas vous qui m’y forcez ? s’écria le jeune homme tout frémissant. Songez, mon père, songez qu’il a pu arriver cette nuit un événement funeste : j’ai tiré l’épée contre vous ! Songez que si je vous avais touché, si la pointe de l’épée que vous m’avez donnée s’était teinte de votre sang, j’allais tout droit me jeter dans le fleuve ! Songez qu’il faudrait que je passe cette rue que vous me barrez, et que pour cela, il faudrait vous mettre en mauvaise posture devant vos maîtres ! Ah ! mon père, j’ai le cœur déchiré ! Puissé-je ne plus jamais vous rencontrer en telles circonstances !… Adieu, adieu, mon père !…

Le chevalier fit quelques pas de retraite précipités.

Le vieux Pardaillan chancela et alla s’asseoir sur une borne cavalière.

Il mit sa tête dans ses deux mains.

— Qu’est-ce à dire ? gronda-t-il. Mon fils me quitte ? Nous sommes ennemis ?… Mais alors… qu’est-ce que je vais faire dans la vie, moi ?… Que va devenir cette pauvre vieille carcasse ?… Je vivais… l’espoir de le voir se frayer un chemin, devenir quelque capitaine redouté… l’espoir qu’il fermerait mes yeux au dernier moment… que sais-je ? et tout cela s’effondre ?… Quoi ! c’est vrai ? Je suis son ennemi ?… Nos routes sont différentes ?… Il me quitte ?

Deux grosses larmes coulèrent sur les joues tannées du routier et allèrent perler au bout de ses moustaches grises : c’était la deuxième ou troisième fois dans sa vie que le vieux Pardaillan pleurait.

Il porta la main à sa gorge, comme pour y étouffer le sanglot qui y râlait.

— Fini ! prononça-t-il avec cette tristesse profonde du découragement.

Au même instant, il se sentit saisir par les deux mains, et il eut un cri de joie rauque, presque terrible, en reconnaissant son fils qui se penchait vers lui et qui, d’une voix étouffée, lui disait :

— Eh bien, non, je ne peux pas !… Je ne peux pas vous quitter ainsi !… mon père, il faut que nous nous expliquions !… Je mourrais de chagrin à me dire que vous êtes contre moi !… Venez…

— Eh ! mort de tous les diables ! fulmina le vieux Pardaillan, qui se sentit renaître, commençons par nous embrasser ! Voilà la meilleure explication !

Le père et le fils s’étreignirent avec une joie délirante chez l’un, avec une joie mêlée de douleur chez l’autre.

— Laisse-moi te voir ! s’écria alors le routier… Si fait, j’y vois tout de même, moi, je suis comme les chats, et puis, pour un vieux père, pas besoin de lumière pour bien voir son fils… je te vois avec mes doigts… Mordieu ! mais tu n’es plus le même ! Te voilà fort comme les plus forts… Quelle taille ! Quelle envergure !… Et ton poignet ! Peste ! Mais je ne voudrais pas m’y frotter encore, moi qui connais le fin du fin de l’escrime ! Ah ! ah ! Tu as donc adopté mon juron ? Comme tu as poussé ton « Par Pilate ! » Je me suis dit tout de suite : Ça, c’est mon propre sang qui crie ! Allons, viens ! Bras dessus, bras dessous, par les cornes du diable, en ce moment, je défierais le monde !

— Pas par ici, mon père, s’il vous plaît. Allons chez moi… chez vous !

— Et où est-ce, ton chez toi ? À la Devinière, je parie ?

— Mais oui, mon père.

— Bon ! Et ! sais-tu ce qu’est la Devinière pour toi en ce moment ? Un coupe-gorge, un traquenard où infailliblement, tu seras pris, étripé, éventré, à moins que tu ne prennes, que tu n’étripes, que tu n’éventres ceux qu’on va envoyer pour te prendre… ce qui d’ailleurs ne m’étonnerait qu’à demi.

— Ainsi, vous croyez ?

— Je crois que tu dois commencer par tourner le dos à la Devinière. Je connais un certain Guitalens qui enrage après toi et qui serait charmé de te loger dans une de ses oubliettes. Allons, viens…

Cette fois, le chevalier se laissa entraîner sans résistance.

Vingt minutes plus tard, le père et le fils pénétraient au Marteau qui cogne, cabaret borgne situé sur les confins de la Truanderie, rue des Francs-Bourgeois, et qui, pour certains clients, demeurait ouvert toute la nuit, en dépit des rondes du guet et des ordonnances royales relatives au couvre-feu.

Au premier étage du cabaret, dans une salle étroite, ils s’installèrent devant un souper improvisé, et le vieux Pardaillan, en cassant le goulot du premier flacon de Bourgogne, s’écria joyeusement :

— Maintenant, raconte-moi tout ! Tout depuis mon départ de Paris ! Tes amusettes, tes sornettes, tes amourettes, et tes batailles et tes entailles, et ce que tu as fait, et ce que tu n’as pas fait, tout ce que je ne sais pas et que je meurs d’envie de savoir. Commence, mon fils !…




Notes[modifier]

  1. Le vicomte d’Aspremont, qui joua dans les sanglantes journées de la Saint-Barthélémy un rôle si odieux, était alors âgé d’une trentaine d’années et occupait un poste important dans la maison de Damville. (Note de M. Zévaco.)
  2. Chaise : siège fermé et couvert dans lequel on se faisait porter par deux hommes.
  3. Galimatias prétentieux.


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— Et d’abord, reprit le vieux Pardaillan, que faisais-tu à guetter cette voiture ? Tu savais donc qu’elle allait sortir, et l’heure ?

— Oui, répondit le chevalier.

— Et ce qu’elle contenait ?

— Oui ! fit le chevalier, mais d’une voix plus sombre.

— Eh bien ! Tu es plus avancé que moi ! Moi, j’escortais la voiture sans savoir ce qu’elle emportait !

— Donc, mon père, commença le chevalier, vous saurez que maître Landry Grégoire, le patron de la Devinière, jouit d’une réputation extraordinaire pour un certain nombre de mets appréciés, notamment la friture de Seine et les pâtés d’alouette.

— Je me rappelle parfaitement ces pâtés, fit le vieux Pardaillan ; ce bon monsieur Landry désosse patiemment les petits oiseaux, les hache menu, les fricasse, les étale proprement dans une terrine et verse de la graisse bouillante sur le tout. Quand cette graisse est refroidie, cela forme une carapace qui protège longuement le pâté. Oui, c’est vrai, Landry a un tour de main remarquable pour cette opération culinaire. Dans mes voyages, j’ai maintes fois essayé de l’imiter sans y parvenir. Il doit avoir un secret… Mais au fait ! j’en ai mangé un aujourd’hui, de ces petits pâtés d’alouette !

Le chevalier sourit.

— Ce matin, poursuivit-il, je m’étais mis dans la tête de voir ce qui se passait à l’hôtel de Mesmes. En conséquence, je me harnache en guerre, et me voilà parti. Dans la rue, je rejoins Huguette… vous vous rappelez Huguette, mon père ?

— La belle madame Huguette ? Peste ! Je n’aurais garde de l’oublier.

— Eh bien, je suis au mieux avec elle. C’est une bonne personne, dont le cœur s’émeut facilement. Bref, je la rejoins et j’allais la dépasser en la saluant d’un sourire lorsqu’elle me demande si je ne lui ferai pas l’honneur de l’accompagner. Elle portait un petit panier recouvert d’un linge blanc, et je remarquai qu’elle était endimanchée. Par politesse, je lui demande jusqu’où elle va. Et elle me répond que, comme toutes les semaines, elle va porter des pâtés chez Mme de Nevers, chez la jeune duchesse de Guise et enfin chez le maréchal de Damville. Je crois, mon père, que, de ma vie, je n’ai éprouvé pareille émotion. Vous comprenez que j’entrevoyais le moyen de pénétrer à l’hôtel de Mesmes…

— Cette bonne madame Huguette ! fit le vieux routier ; elle m’intéresse, avec ses pâtés ! Mais voilà bien ta chance, par exemple !

— Eh ! mon père, la chance passe dix fois par jour à portée de chaque homme ; le tout est de la voir et de la saisir ! Bref, à la grande joie de dame Huguette, toute fière d’être escortée par moi, je lui dis que je l’ai rejointe justement dans l’intention de lui tenir compagnie. Nous passons à l’hôtel de Guise, puis à l’hôtel de Nevers, puis nous arrivons à l’hôtel de Mesmes. Il y a un jardin derrière l’hôtel. Ce jardin a une porte. C’est par cette porte qu’entre dame Huguette pour se rendre directement aux offices de bouche qui sont sur les derrières de l’hôtel. Au moment où dame Huguette pénètre dans le jardin, j’y entre avec elle.

— Eh bien, s’écrie-t-elle, que faites-vous ?

— Vous le voyez, je vous accompagne