Les Patins d’argent/VIII

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Hetzel et Cie, bibliothèque d’éducation et de récréation (p. 119-137).



VIII


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« Chut ! Enfant ! »








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CHAPITRE VIII



INTÉRIEURS – HAARLEM – LES ÉCOLIERS ENTENDENT DES

VOIX – L’HOMME À QUATRE TÊTES


Nos lecteurs supposent peut-être que nos jeunes Hollandais ont oublié la grande course à patins qui devait avoir lieu le 20 ? Il n’en était rien ; ils en avaient au contraire parlé très-souvent pendant la journée. Ben lui-même, qui ressentait plus vivement que les autres le plaisir nouveau pour lui de ce genre de voyage, n’avait pas, au milieu des choses nouvelles que rencontrait son regard, perdu de vue un seul moment une certaine paire de patins d’argent qui l’avaient poursuivi nuit et jour depuis une semaine. En vrai John Bull qu’il était, il ne doutait pas un instant que sa « légèreté anglaise, » sa « force anglaise, » son « tout anglais, » en un mot, ne le missent à même de battre sur la glace la Hollande elle-même et le monde entier ! Il est de fait que Ben patinait admirablement. Il n’avait pas eu moitié autant d’occasions de s’exercer que ses compagnons, mais il avait tiré tout le parti possible de celles qui s’étaient présentées. Il était, de plus, construit si solidement et d’une telle souplesse de membres, si ferme, si bien ajusté, si vif et si gracieux de sa personne, et depuis son enfance si heureusement rompu aux exercices gymnastiques qu’il s’était mis, dès le premier jour, à patiner aussi naturellement que le chamois à sauter et l’aigle à s’élever dans les airs.

Le pauvre Hans, pendant cette nuit étoilée et le jour plus brillant encore qui lui succéda, tout entier à ses inquiétudes, était le seul à dix lieues à la ronde qui eût complètement oublié les patins d’argent. Gretel elle-même les avait vus flotter devant ses yeux, en dépit de toutes ses autres préoccupations, pendant ses heures de veille pénible auprès de son père.

Rychie, Hilda et Katrinka n’avaient pensé qu’à cela : « La course aura lieu le 20 ! »

Ces trois jeunes filles étaient amies. Quoique à peu près du même âge, du même monde et de capacités identiques, elles différaient entre elles autant qu’il est possible à des jeunes filles de le faire.

Vous savez déjà que Hilda Van Gleck, âgée de quatorze ans, avait le cœur compatissant et des sentiments élevés.

Rychie Korbes était fort belle, beaucoup plus étincelante, sinon plus jolie que Hilda, mais d’un caractère bien moins aimable. Des nuages d’orgueil, de vanité toujours en éveil et toujours mécontente, et par suite d’envie, s’étaient déjà amassés dans son jeune cœur et menaçaient de jour en jour de devenir plus sombres. Il va sans dire que ces nuages se dissipaient de temps en temps à la façon des vrais orages. Mais personne ne voyait la pluie ou les pleurs, personne n’entendait les éclats, si ce n’est sa femme de chambre, son père, sa mère et son jeune frère, ceux en un mot qui l’aimaient le mieux. C’est sur les êtres aimants que par privilège tout retombait. Il en est ainsi trop souvent. Comme les vapeurs qui flottent au-dessus de nos têtes, celles qui obscurcissaient l’esprit de Rychie affectaient, au moment où l’on y pensait le moins, des formes excentriques ; un point dans l’espace pouvait amener une tempête ; la plus petite contradiction se transformait en griefs monstrueux, la plus simple contrariété en difficultés grosses comme des montagnes. Pour elle comme pour Karl, un préjugé, si sot fût-il, avait toujours raison. C’est ainsi que Gretel, la pauvre petite paysanne, n’appartenait pas, selon Rychie, à la même espèce que sa personne ; ce n’était pas une créature créée par Dieu au même titre qu’elle-même. Elle ne la considérait que comme une chose désagréable, signifiant : misère, saleté et haillons. Des gens comme Hans et Gretel n’avaient pas le droit de sentir, d’espérer, de croire comme des personnes de son rang à elle. Il devrait leur être interdit de souiller par leur présence le chemin foulé par une classe supérieure. Elle leur permettait de travailler pour elle à distance respectueuse, de l’admirer de très-loin au besoin, pourvu qu’ils le fissent humblement, mais rien de plus. « S’ils se révoltent, pensait-elle, qu’on les écrase. S’ils souffrent, tant pis pour eux, ne m’en parlez pas ! » Et cependant, combien elle était spirituelle ! avec quelle grâce elle s’habillait ! Qu’elle chantait agréablement ! Qu’elle montrait de sensibilité pour ses chats, ses chiens, ses oiseaux et même pour ses lapins ! Et avec quel art elle savait ensorceler d’honnêtes jeunes gens, intelligents cependant, comme Lambert Van Mounen et Ludwig Van Holp !

Karl ressemblait trop, intérieurement, à Rychie pour l’admirer beaucoup. Il préférait, Katrinka, dont la nature était faite d’un millier de clochettes argentines. Elle avait été coquette en naissant, coquette en son enfance, et elle était coquette aujourd’hui qu’elle était une des grandes de sa pension. Sans penser un instant à mal, elle coquetait avec ses études, ses devoirs et même ses petites contrariétés. Ces dernières ne devaient pas savoir qu’elles avaient le pouvoir de l’ennuyer. Oh non ! Elle coquetait avec sa mère, avec son agneau favori, avec son frère, un baby ; elle coquetait même avec les boucles de ses cheveux dorés, les rejetant en arrière comme si elle en faisait peu de cas. On aimait sa société, mais qui aurait éprouvé pour elle une tendresse sérieuse ? Elle ne l’était jamais, sérieuse, elle-même. Une figure agréable, un cœur facile, des manières sociables, tout cela plaît une heure. Pauvre et heureuse Katrinka ! Celles qui lui ressemblent font gaiement résonner leurs clochettes au jour de la jeunesse, mais la vie ne leur rend que ce qu’elles lui donnent, et n’est que trop disposée à coqueter avec elles à son tour, et à fausser ou réduire au silence ces clochettes argentines.

Quelle énorme différence il y avait entre les jolis et somptueux appartements de ces trois jeunes filles et la hutte démantelée où demeurait Gretel ! Rychie habitait une magnifique maison près d’Amsterdam, où les buffets sculptés étaient chargés de vaisselle plate d’or et d’argent, et où des tentures de soie pendaient du plafond à terre.

Le père de Hilda était propriétaire de la maison la plus importante de Broek ; son toit étincelant de tuiles vernies, son portail, son vestibule décoré de sculptures précieuses, rehaussées d’ornements d’or et de couleurs, œuvres d’artistes de goût, faisaient l’admiration de tout le voisinage.

La demeure de Katrinka, située à un mille de distance, était la plus belle des maisons de campagne. Le jardin, partagé en petits carrés et en petits sentiers d’une régularité mathématique, avait l’air si peu naturel, que les oiseaux devaient le prendre pour un jeu d’énigmes chinoises. Mais en été ce jardin était magnifique ; les fleurs tiraient le meilleur parti possible de leurs raides parterres soumis au cordeau ; elles brillaient toutefois, parfumaient l’air et allaient jusqu’à se mêler et s’enlacer sans façon, lorsque, par grand bonheur pour elles, le jardinier oubliait pendant vingt-quatre heures de les ramener au bon ton, c’est-à-dire à la régularité symétrique que leur imposaient d’inflexibles tuteurs. Les soldats du roi de Prusse ne sauraient mieux faire l’exercice. Katrinka préférait pourtant les plates-bandes d’hyacinthes roses et blanches. Elle aimait leur fraîcheur et leur parfum, ainsi que la façon légère dont leurs têtes en clochettes se permettaient parfois de se balancer sous le souffle de la brise.

Karl avait tout à la fois raison et tort lorsqu’il disait que Katrinka et Rychie seraient furieuses si Gretel concourait pour les patins. Il avait entendu dire à Rychie que ce serait « trop fort ! Une honte enfin ! » Ce qui en toutes langues exprime pour les jeunes filles l’indignation la plus profonde. Il avait vu aussi Katrinka secouer sa jolie tête et répéter comme un écho : « Ce serait trop fort ! ce serait une honte ! » Mais l’intonation n’était pas la même, ce n’était qu’un petit coup de sifflet se mêlant aux colères des éléments. Cela cependant avait suffi à le convaincre. Il ne se doutait pas que si Hilda avait la première parlé de Gretel à la place de Rychie, les clochettes de Katrinka auraient tinté aussi volontiers à l’écho de cette douce voix. Elles auraient chanté : « Certainement, il faut que cette petite se joigne à nous. » Et Katrinka serait partie en dansant, sans plus songer à l’affaire. Mais, grâce au diapason donné à cet incident par l’altière Rychie, la frivole jeune fille répétait aujourd’hui avec une sorte d’emphase que « c’était une véritable honte qu’on permît à une gardeuse d’oies, à une petite créature désolée comme Gretel, de concourir avec des jeunes personnes du meilleur monde, comme elles, et de gâter leur plaisir. Le moins qu’il en pût arriver, ce serait une tache disgracieuse dans un charmant tableau. »

Rychie, qui était riche et puissante (à la façon dont peut l’être une écolière), avait, outre Katrinka, ses courtisans qui partageaient ses opinions, les uns parce qu’ils étaient indifférents, les autres parce qu’ils étaient trop poltrons pour avoir une opinion à eux.

Pauvre petite Gretel ! Son intérieur était assez sombre et assez triste aujourd’hui ! Raff Brinker, tout gémissant, était étendu sur sa couche grossière, et sa femme oubliant, pardonnant tout, lui baignait les tempes et les lèvres, et priait en pleurant pour qu’il ne mourût pas.

C’était pendant ce temps-là que Hans, au désespoir, était sur la route de Leyde, afin de chercher le docteur Boekman et de l’engager à avancer la visite promise à son père, et à venir tout de suite, si cela était possible. Gretel, frissonnant d’une crainte indéfinissable, avait néanmoins fait de son mieux l’ouvrage de la maison. Elle avait balayé le sol de la chaumière composé de briques raboteuses, mis tout en ordre dans la chambre, empilé la tourbe pour l’entretien du feu, et fait fondre de la glace pour les besoins du ménage.

Tous ces devoirs accomplis, elle s’assit sur un petit banc tout près du lit, et supplia sa mère de dormir et de se reposer un peu :

« Vous êtes si fatiguée, lui dit-elle tout bas. Vous n’avez pas fermé les yeux un instant depuis l’heure terrible. Voyez, mère, j’ai arrangé le lit d’osier, là, dans le coin, j’ai mis dessus tout ce que j’ai pu trouver de choses meilleures pour que vous y reposiez doucement. Voici votre casaque. Ôtez cette jolie robe, je la reploierai bien soigneusement et je la mettrai dans le grand coffre avant que vous vous endormiez. »

Dame Brinker secoua la tête sans détourner les yeux du visage de son mari :

« Je puis veiller, mère, ajouta Gretel avec instance, je vous avertirai chaque fois que le père bougera. Vous êtes si pâle et vos yeux sont si rouges. Je vous en prie, mère, couchez-vous.

Mais l’enfant plaida en vain. Dame Brinker ne voulut pas quitter son poste.

Gretel la regarda en silence, pleine de trouble ; elle se demandait si c’était bien mal d’aimer un parent plus que l’autre. Et sûrement oui, bien sûrement elle avait peur de son père, tandis qu’elle éprouvait pour sa mère un sentiment qui approchait de l’adoration.

« Hans aime tant le père, pensait-elle, pourquoi ne puis-je l’aimer autant que lui ? Et pourtant je n’ai pas pu m’empêcher de pleurer lorsque j’ai vu sa main toute en sang ce mois dernier, le jour où il a fallu lui arracher le couteau avec lequel il venait de se blesser, et maintenant encore combien je souffre lorsque je l’entends se plaindre. Peut-être que je l’aime bien, après tout, et que Dieu verra que je ne suis pas la méchante fille que je crois être quand à tout je préfère notre mère. Oui, j’aime le pauvre père – presque autant que Hans lui-même – pas tout à fait pourtant, car Hans est plus fort que moi et n’est pas forcé d’avoir peur de lui. Oh ! mon Dieu ! il faut qu’il souffre bien dans son lit pour toujours se plaindre comme ça ! Pauvre mère ! qu’elle est patiente ! Elle vaut bien mieux que moi, elle ne montre pas comme moi le vain regret de cette grosse somme, si étrangement disparue le jour de la chute de mon père, et jamais, même par un regard, elle ne le reproche à celui qui a perdu la raison. Ah ! si le père pouvait seulement ouvrir les yeux pendant un instant et nous dire enfin où sont passés les florins d’autrefois, tout le reste me serait égal. – Égal ? Oh ! non, tout ne peut m’être égal tant que le père est en danger. Je ne veux pas que le pauvre père meure et qu’il devienne tout froid comme la pauvre petite sœur d’Annie Bowman.

Et pliant les genoux et joignant les mains :

« Oh ! mon Dieu ! faites que le pauvre père ne meure pas ! »

Combien de temps dura sa fervente prière ? C’est ce que la pauvre enfant aurait eu de la peine à dire. Elle se surprit guettant attentivement une petite flamme qui apparaissait par intervalles au fond du foyer que, sans ces apparitions, on aurait pu croire éteint. Elle ne chauffait guère, la petite flamme, mais elle était la preuve qu’au cœur même de la tourbe sombre existait encore un foyer incandescent. Il lui sembla que cette petite flamme attestait que la flamme de la vie n’était pas éteinte non plus dans le corps inerte de son père.

Elle se leva sans bruit, remplit de tourbe un vase de terre, l’alluma et le posa près du lit pour « empêcher le père de mourir tout à fait, » pour éloigner de lui le froid suprême.

La chambre s’était éclairée du côté du lit. Gretel sentit quelque soulagement à contempler ces traits fatigués, adoucis par les lueurs fugitives de cette chaude braise. Son esprit assoupi se porta vaguement vers d’autres objets.

Elle se mit à compter les carreaux des vitres ; presque tous avaient été cassés ; mais Hans les avait si bien raccommodés ! Puis lorsqu’elle eut parcouru de l’œil toutes les fissures, toutes les fentes calfatées par Hans, du mur vermoulu, elle regarda, elle admira une planche très-bien sculptée, toujours par son Hans. Cette planche, accrochée au mur, à une hauteur que Gretel ne pouvait atteindre, avait pour destination spéciale de supporter une grosse Bible couverte de cuir. C’était pour que le livre saint fût à l’abri, que Hans l’avait fixé si haut. La reliure avait des fermoirs de cuivre. C’était le présent de noces de la famille de Heidelberg à dame Brinker.

« Comme Hans est adroit ! se dit Gretel. S’il était ici, il arrangerait si bien le père dans son lit, qu’il cesserait de se plaindre. »

L’esprit de Gretel, allégé, se hasarda alors à sortir un peu de la chambre :

« Mon Dieu ! mon Dieu ! si cette maladie continue, nous ne pourrons plus jamais patiner, se dit l’enfant. Je serai obligée de renvoyer mes patins à la jolie demoiselle. Hans et moi nous ne verrons pas la course. »

Et les yeux de la petite fille s’humectèrent.

Il paraît que Gretel sans le vouloir avait, cette fois, parlé tout haut.

« Ne pleure pas, mon enfant, dit la mère dont les yeux se rouvrirent doucement, cette maladie n’est peut-être pas si dangereuse que nous le craignons. Le père a déjà été comme cela. »

Surprise dans le regret involontaire d’un plaisir auquel elle n’aurait pas dû penser, Gretel essaya d’étouffer un sanglot.

« Oh ! mère, ajouta-t-elle, je ne suis pas bonne et vous ne savez pas tout encore. Je suis bien, bien mauvaise ! J’ai quelquefois de mauvaises pensées.

— Vous, Gretel ! vous si patiente et si courageuse ! »

Un regard plein d’amour et exempt d’inquiétude se posa, pour un instant, sur l’enfant :

« Vous vous calomniez, ma chérie, la fatigue surexcite vos pensées, calmez-vous. Calmez-vous. Vous pourriez éveiller le père. »

Gretel cacha sa figure sur les genoux de sa mère et tâcha de ne plus pleurer.

Sa petite main brune et fluette reposait dans celle plus rude de sa mère, durcie qu’elle était par des années de constant labeur. Rychie aurait frissonné au contact de l’une ou de l’autre. Cependant, que l’étreinte réciproque de ces deux mains était tendre ! Après un long silence, le visage de Gretel, à bout de forces sans doute, prit cet air dur, presque cruel dont l’excès de la souffrance marque parfois le front des enfants vraiment misérables, et d’une voix où tremblait une sorte de colère :

« Le père a essayé de vous brûler, mère. Oui, oui, il l’a fait — je l’ai vu — et il riait !

— Chut ! enfant ! »

La mère prononça ces paroles si vivement et d’une voix si ferme, que Raff Brinker, tout mort qu’il était à ce qui se passait autour de lui, se tordit légèrement sur son lit.

Gretel ne dit plus rien et se mit à effiler distraitement les bords d’une déchirure à la robe des dimanches de sa mère. C’était l’endroit qui avait été brûlé. Heureusement pour dame Brinker, cette robe était en laine.


Rafraîchis et reposés, nos jeunes gens sortirent du café au moment où la grosse horloge de St-Bavon sonnait trois coups, à la façon hollandaise, pour indiquer qu’il était trois heures et demie.

Peter était absorbé dans ses pensées, car la triste histoire de Hans résonnait encore à ses oreilles. Il ne reprit son poste de brave conducteur de la bande joyeuse que lorsque Ludwig l’eut rappelé à lui-même en lui disant en riant :

« Réveillez-vous donc. Vous rêvez tout éveillé, capitaine !

— Au fait, dit-il, tu as raison, Ludwig, j’étais loin d’ici. »

Et montrant le chemin aux jeunes gens :

« Prenons par-là, » leur dit-il.

Ils traversaient les rues de la ville, non sur une chaussée en dos d’âne, chose qui se voit rarement en Hollande, mais sur le chemin briqueté, s’allongeant à côté et à niveau de la route pierreuse réservée aux voitures.

Haarlem, comme Amsterdam, était plus brillant que d’habitude en l’honneur de saint Nicolas.

Un singulier personnage s’approchait d’eux. C’était un petit homme vêtu de noir et couvert d’un manteau court ; il avait la tête couverte d’une perruque et d’un chapeau à trois cornes, d’où pendait un long voile de crêpe.

« Qui vient là ? s’écria Ben. Quel drôle d’individu !

— C’est le aanspreker, répondit Lambert, il est sans doute mort quelqu’un dans une des maisons de la rue.

— Est-ce ainsi qu’on porte le deuil en ce pays ?

— Oh ! non. Le aanspreker assiste aux funérailles et a pour profession de prévenir auparavant les parents et les amis du défunt. La ville est trop petite pour nécessiter les billets de faire part ou les avis dans les journaux comme dans vos capitales. Mais tenez, voilà quelque chose qui m’indique que tout se compense en ce monde, et qu’un enfant est né très à propos pour remplir la place vide laissée par le défunt. »

Ben ouvrit les yeux : Comment le savez-vous ? demanda-t-il.

— Ne voyez-vous pas cette jolie pelote rouge appendue à cette porte là-bas ? demanda Lambert en manière de réponse.

— Oui.

— Eh bien, cela veut dire : un garçon.

— Un garçon ! À quoi le jugez-vous ?

— À Haarlem, les parents suspendent à leur porte une pelote rouge lorsqu’un garçon leur est né. Si le nouveau-né avait été une fille, au contraire, la pelote eût été blanche. En quelques endroits les pelotes sont très-fantaisistes ; j’en ai souvent vu qui étaient ornées de dentelles à la porte des riches ; mais à la porte même des pauvres, vous verriez, le cas échéant, un bout de ruban ou même un cordon attaché au loquet de la porte.

— Regardez là-bas, cria Ben à haute voix, il y a une pelote blanche à la porte de cette maison, tenez, celle qui a un si drôle de toit.

— Je ne vois pas de maison avec un drôle de toit.

— Naturellement, dit Ben, j’oubliais que vous êtes du pays. Tous vos toits me paraissent drôles à moi. Je vous parle de la maison qui avoisine le bâtiment vert.

— C’est vrai, c’est une fille. Dites donc, capitaine, continua Lambert en glissant tout naturellement de l’anglais dans sa langue maternelle, il nous faut sortir de cette rue aussitôt que possible, elle est pleine de babies ! Ils vont tous faire chorus tout à l’heure. »

Le capitaine se mit à rire.

« Je vous ferai entendre de meilleure musique que cela, dit-il. Nous arrivons juste à temps pour entendre l’orgue de Saint-Bavon. L’église est ouverte aujourd’hui.

— Quoi, le grand orgue de Haarlem ? demanda Ben. Ce sera pour moi un régal. J’en ai souvent entendu parler, ainsi que de ses immenses et innombrables tuyaux et de sa « vox humana » (une clef produisant l’effet de la voix humaine qui ressemble au chant d’un géant).

Peter avait raison, l’église était ouverte, et même, quoique ce ne fût pas l’heure du service religieux, quelqu’un jouait de l’orgue. Des sons d’une puissance extraordinaire s’en élancèrent comme pour venir au-devant des jeunes gens. Ces sons semblaient les soulever et les entraîner dans les profondeurs sombres de l’église.

Ils grossirent et s’enflèrent de plus en plus, et finirent par ressembler au bruit d’une tempête puissante ou à celui de la mer en fureur se ruant sur une plage. On entendit résonner une cloche au milieu du tumulte ; une autre lui répondit, puis une troisième, et la tempête s’apaisa comme pour écouter. Les cloches s’enhardirent, elles résonnaient haut et clair. Des sons plus profonds s’y joignirent, formant un concert solennel. Ding ! Dong ! ding ! dong ! La tempête redoubla de furie, faisant rouler un tonnerre lointain. Les jeunes gens se regardaient, mais n’osaient parler. Cela devenait sérieux. Qu’était-ce ? Qu’entendait-on ? Qui donc poussait ce cri terrible et harmonieux ? Était-ce un homme ou n’était-ce pas plutôt un démon enfermé dans cette prison de cuivre, et suppliant qu’on lui rendît la liberté ? C’était la « vox humana. »

À la fin, une réponse lui fut donnée, douce, tendre, affectueuse comme le chant d’une mère. La tempête se tut ; des oiseaux invisibles emplirent l’air d’harmonies joyeuses et extatiques. Il semblait à Peter et à Ben que c’était le chant des anges. Oubliant leur fatigue, ils s’envolaient avec la musique, n’éprouvant d’autre désir que celui d’écouter éternellement ces sons divins. Peter van Holp se sentit tout à coup tiré par la manche et une voix impatiente lui dit :

« Combien de temps allez-vous rester ici ? Il est temps de partir.

— Chut ! fit tout bas Peter, à demi réveillé seulement.

— Allons, allons, capitaine, arrivez, » dit Karl en tirant de nouveau sur la manche de Peter.

Le capitaine se décida, mais à contre cœur, à partir…

« Voici la chose la plus magnifique que j’aie vue ou entendue depuis mon arrivée en Hollande ! s’écria Ben avec enthousiasme. C’est admirable ! »

Après avoir quitté l’église, les jeunes gens s’arrêtèrent sur la place découverte du Marché pour regarder la statue de bronze de Laurens Janszoon Coster, considéré par les Hollandais comme l’inventeur de l’imprimerie. Ce fait est nié par ceux qui attribuent cette invention à Gutenberg et qui soutiennent que c’est à Strasbourg ou à Mayence que les premières applications en furent faites. Ben, qui n’était pas d’accord avec Lambert sur ce fait encore obscur, ne voulut lui faire qu’une concession, mais sur un point bien différent. Il tomba d’accord avec lui que l’art de saler et de préparer les harengs avait été découvert par William Benkles, un Hollandais, et il ajouta que le pays avait parfaitement raison d’honorer Benkles comme un bienfaiteur public, puisque la Hollande est en grande partie redevable de sa richesse et de sa prospérité à son commerce de harengs.

« C’est une chose vraiment extraordinaire, dit Ben, que le nombre prodigieux de ces poissons. Je ne sais pas comment cela se passe ici, mais sur les côtes anglaises, du côté de Yarmouth, on en a vu des bancs qui avaient de six à sept pieds de profondeur.

— C’est prodigieux, en effet, répondit Lambert. Vous savez que votre mot anglais « herring » (hareng) vient d’un mot allemand « heer » (armée) à cause de l’habitude qu’ont ces poissons de se présenter en grand nombre ? »

Comme ils passaient devant l’échoppe d’un savetier, Ben s’écria :

« Ho ! hé ! Lambert, voici le nom d’un de vos plus grands hommes sur l’échoppe de ce savetier : Herman Boerhaave ! C’est un nom bien gros à porter pour un savetier. Serait-ce un descendant du grand homme ? »

Mais sans attendre la réponse, Ben avait hâté le pas en criant :

« Parbleu, voilà qui est singulier !

— De qui ou de quoi parlez-vous à présent ? lui dit Lambert. Votre esprit marche à la façon des kanguroos, Ben, on ne sait jamais quel bond il va faire.

— Avec votre permission, reprit Ben en riant, je parle de cette pancarte que je vois sur la porte en face. Ne la voyez-vous pas vous-même ? Trois ou quatre personnes la lisent en ce moment. J’ai déjà remarqué plusieurs de ces pancartes depuis que je suis ici, et cela m’intrigue.

— Ceci ? c’est un bulletin de santé. Il indique qu’il y a un malade dans la maison et a pour but d’empêcher qu’on ne frappe continuellement à la porte du malade. La famille écrit ce bulletin et l’accroche à la porte pour renseigner ses amis sur la marche de la maladie. C’est une mesure sensée et qui n’a rien d’étrange à mon sens. – Marchez plus vite, je vous prie, ou nous n’arriverons jamais.

— Comme on s’habille d’une façon comique ici ! Regardez donc ces hommes et ces femmes avec leurs chapeaux en pain de sucre. Avez-vous jamais rien vu de si drôle ? Sur ma parole, ils sont à peindre !

— Ce sont des paysans, répondit Lambert avec une certaine impatience. Aimez-vous mieux vos mendiantes anglaises avec leurs chapeaux fanés et fleuris et encore prétentieux de lady et leurs châles en loques, marchant pieds nus dans vos boues noires avec des airs de princesses tombées dans le ruisseau. Laissez la vieille Hollande tranquille ou bien fermez les yeux.

— Là, là, dit Ben, ne vous fâchez pas, ami Lambert ; elle est trop curieuse, votre Hollande, pour que l’idée me vienne de la traverser en aveugle. Mais, si je ne me trompe, les autres se sont arrêtés. Eh bien, capitaine Peter, de quel côté faut-il virer maintenant ?

— On propose de passer outre, répondit le capitaine. Il n’y a rien à voir en cette saison dans le Bosch. Le Bosch est une noble forêt, Ben, un grand parc où se trouvent des arbres magnifiques, protégés par la loi.

— Qui pourrait vouloir du mal à un bel arbre ? dit Ben.

— Quand ce ne serait que ceux qui gèlent, répartit Peter. Est-ce que cela ne vous soucie pas en Angleterre de penser qu’il y a des gens qui meurent de froid à vingt pas du feu des autres.

— Nous voudrions pouvoir penser à tout, remédier à tout, répondit Ben. Je sais que la Hollande a plus d’institutions de charité et moins de pauvres qu’aucun autre pays, Peter. De ceci vous pouvez être fiers.

— C’est bien heureux, dit Karl, que vous en conveniez. »

Peter pour couper court à un entretien qui, avec Karl, aurait pu tourner à l’aigre, l’interrompit :

« Vous préféreriez peut-être, mon cher Ben, visiter le musée d’histoire naturelle. Nous retournerions au canal, si nous en avions le temps ; cela vous intéresserait de voir l’Escalier Bleu.

— Qu’est-ce que c’est que cela, Lambert ? demanda Ben, qui n’était pas sûr d’avoir compris le capitaine.

— C’est ainsi qu’on appelle le point le plus élevé des dunes. On a, de là, une vue admirable de l’Océan ; de nul autre point on ne peut mieux juger combien nos dunes sont merveilleuses. Il faut l’avoir vu pour croire que le vent puisse amonceler d’aussi incroyables quantités de sable. Mais il nous faudrait traverser Blœmendaal pour y arriver, et c’est loin ! Qu’en dites-vous ?

— Oh ! je ferai ce que l’on voudra. Pour ma part, j’aimerais mieux gouverner tout droit vers Leyde ; mais nous obéirons au capitaine, n’est-ce pas, cousin Poot ?

— C’est cela, répondit Poot qui se sentait beaucoup plus disposé à faire un somme qu’à grimper les « Escaliers Bleus. »

Le capitaine opta pour Leyde.

« Il y a quatre milles hollandais d’ici à Leyde (ce qui équivaut à seize de vos milles anglais, Ben). Nous n’avons pas de temps à perdre si nous voulons y arriver avant minuit. Décidez promptement la question, camarades : l’Escalier Bleu ou Leyde ?

— Leyde, Leyde ! répondit-on. »

Un instant après ils avaient quitté Haarlem et admiraient ce qu’un écrivain français a appelé « l’essaim de moulins qui bourdonnent incessamment aux alentours des villes en Hollande. »

« Si vous voulez voir Haarlem dans toute sa beauté, dit Lambert à Ben après qu’ils eurent patiné quelque temps en silence, il faut le visiter en été. C’est l’endroit où l’on trouve les plus magnifiques fleurs du monde. Les promenades autour de la ville qui sont superbes et le « bois » avec ses nobles arbres couvrant mille après mille de terrain, tous en pleine floraison, valent la peine qu’on se les rappelle. L’orme hollandais dépasse tout ce qu’on peut imaginer de plus beau ; c’est l’arbre le plus magnifique du monde, Ben, si vous en exceptez pourtant le chêne anglais et le chêne de Fontainebleau. »

Mais depuis quelques instants c’était à peine ni Ben apercevait le canal. Sa pensée par un insensible retour l’avait conduit jusqu’à Londres, elle errait dans la maison maternelle. L’image de Robby et de Jenny, son petit frère et sa petite sœur, dansait dans l’air devant ses yeux.

« Je les amènerai certainement en Hollande, se disait-il, non pas l’hiver, mais l’été. Comme cela les amusera, les petits ! Et je ferai une tirelire pour eux d’ici là, et je leur achèterai tout, tout ce qu’ils voudront, des bateaux de deux pieds, des moulins grands comme eux, et le reste… »



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