Les Patins d’argent/VII

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Hetzel et Cie, bibliothèque d’éducation et de récréation (p. 103-117).



VII


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« Adieu, Patrie de Ruysdall ! »




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CHAPITRE VII


UNE CATASTROPHE – HANS


Il était près d’une heure lorsque le capitaine Peter et sa compagnie arrivèrent dans la magnifique cité de Haarlem. Ils avaient franchi en patinant pas mal de kilomètres depuis le matin et se sentaient encore aussi vigoureux que de jeunes aigles. Depuis le plus jeune (Ludwig Van Holp, âgé de quatorze ans juste), jusqu’au plus vieux qui n’était autre que l’important personnage agissant en qualité de capitaine, Peter Van Holp, âgé de dix-sept ans, tous étaient d’avis qu’ils ne s’étaient jamais tant amusés. Il est vrai que Jacob Poot s’était montré un peu court d’haleine pendant les derniers milles parcourus et qu’il n’eût pas été fâché de refaire un somme ; cependant il y avait encore en lui assez de jovialité pour en fournir à une douzaine d’écoliers. Karl Schummel lui-même, qui était devenu très-intime avec Ludwig pendant la route, en oubliait d’être désagréable. Quant à Peter, il était le plus heureux d’entre les heureux. Il avait chanté et sifflé si joyeusement tout en patinant, que les passants les plus graves n’avaient pu s’empêcher de sourire en l’écoutant.

« Allons, camarades, c’est bientôt l’heure de déjeuner, dit-il en s’approchant d’un café situé dans la rue principale. Il nous faut quelque chose de plus substantiel que le pain d’épice de la jolie fille. »

Il plongea les mains dans ses poches comme pour dire :

« Il y a assez d’argent ici pour nourrir une armée entière.

— Ho ! ho ! s’écria Lambert, qu’est-ce qu’il a donc ? »

Peter, devenu subitement pâle et les yeux démesurément ouverts, se palpait les côtes et la poitrine, de l’air d’un homme dont le cerveau aurait tout d’un coup déménagé.

« Il est malade ! s’écria Ben.

— Non, il a perdu quelque chose, dit Karl. »

Peter ouvrit la bouche comme une carpe hors de l’eau.

« Ma bourse de cuir, notre bourse à tous, avec tout notre argent, a disparu, parvint-il à dire. »

Nos jeunes voyageurs restèrent un instant immobiles et comme pétrifiés ! Ils étaient trop saisis pour parler.

« C’était insensé, s’écria enfin Karl rudement. Quelle folie de confier tous les fonds à un seul individu ! Je l’ai dit depuis le commencement. – Regardez dans votre autre poche, Peter…

— Je l’ai déjà fait ; la bourse n’y est pas !

— Déboutonnez votre jacquette de dessous. »

Peter obéit machinalement. Il ôta même son bonnet et regarda dedans, puis fourra de nouveau les mains dans ses poches, d’un geste désespéré.

« Elle n’y est plus, camarades, soupira-t-il d’un ton désolé. Ni déjeuner ni dîner !… Qu’allons nous faire ? Nous ne pouvons continuer notre voyage sans argent. Si nous étions à Amsterdam, je m’en procurerais facilement ; mais il n’y a pas à Haarlem une seule personne à qui je puisse décemment emprunter un stuiver. Aucun de vous ne connaît-il ici quelqu’un qui pourrait nous prêter quelques florins ? »

Les jeunes gens se regardèrent avec découragement. Une espèce de sourire fit bientôt le tour du cercle, mais il se changea en grimace en arrivant à Karl.

« Impossible, dit-il en colère, je connais pas mal de gens riches ici ; mais mon père m’administrerait une correction si je me permettais d’emprunter seulement un cent à aucun d’eux. Vous connaissez la devise qu’il a fait inscrire au-dessus de son pavillon d’été : « Un honnête homme ne fait pas de dettes. »

— Hum ! fit Peter qui n’était pas en situation d’admirer beaucoup pareille devise en ce moment. »

Il faut croire que cela creuse étonnamment l’estomac de n’avoir pas de quoi dîner. Les jeunes gens se sentirent tout à coup envahis par une faim dévorante.

« C’est ma faute, dit Jacob à Peter d’un ton de repentir. C’est moi qui ai dit : tous les participants du voyage mettront leur bourse entre les mains de Peter.

— Quelle bêtise, Jacob. Vous avez fait pour le mieux, vous. Je suis le seul coupable.

— Ce n’est pas le coupable qu’il faut chercher, c’est de l’argent, ou tout au moins une forte miche. »

Ben prononça ces mots d’un ton si gai, que les autres se sentirent tout à coup certains qu’il avait un plan à proposer pour remédier aux difficultés présentes.

« Quoi ? Quoi ? Qu’a-t-il à dire ? Si vous avez une idée, expliquez-vous tout de suite, Ben, s’écrièrent-ils tous à la fois.

— Des idées qu’on puisse faire cuire, des idées qu’on puisse grignoter, j’en manque absolument, » répondit Ben. Mais j’en ai une pourtant qui peut y suppléer. Nous n’avons pas de quoi manger : ne mangeons pas. Serrons nos ceintures, et pour une fois restons sur notre appétit. Il y en a d’autres que nous, et par centaines de mille en ce monde, qui n’ont pas plus que nous de quoi se mettre sous la dent. C’est bien le moins qu’on soit un peu philosophe quand on ne peut pas faire autrement.

— Est-ce là tout ? fit tristement le jeune Ludwig. Ben n’avait pas besoin de faire un si long discours pour ne dire que cela. Combien avons-nous perdu ?

— Ne le savez-vous pas ? répondit Peter. Nous avions mis chacun dix florins dans la bourse ; elle en contenait donc soixante. Je suis l’individu le plus stupide du monde. Le petit Schimmelpennick vous aurait fait un meilleur capitaine que moi. Je me battrais volontiers pour vous avoir causé un tel désappointement.

— Ne vous gênez pas, battez-vous, grommela Karl. Il nous faut de l’argent, Peter, ajouta-t-il, quand même vous devriez vendre votre merveilleuse montre…

— Vendre la montre de mon père, jamais ! s’écria Peter. Je vendrai mon habit, mon chapeau, n’importe quoi, pour réparer ma sottise, mais pas cette montre-là. Tenez-vous-le pour dit, Karl.

— Allons, allons, dit Jacob Poot avec bonne humeur, nous faisons aussi de cela une trop grande affaire. Ben avait raison, nous pouvons parfaitement retourner chez nous et recommencer le voyage dans un jour ou deux.

— Vous en parlez bien à votre aise, Poot, reprit Karl d’un ton aigre. Vous, Jacob, vous pouvez vous procurer dix nouveaux florins ; quant à nous, nous pouvons bien être certains que nos poches ne les reverront pas de longtemps et que nous resterons à la maison. »

Le capitaine, dont le bon naturel s’était soutenu jusque-là, se sentit tout à coup déborder d’indignation :

« Que dites-vous là ? s’écria-t-il. Croyez-vous que je souffrirai que vous portiez la peine de ma négligence ? J’ai soixante guinées dans mon secrétaire à la maison.

— Oh ! je vous demande pardon, dit Karl vivement. »

Puis il ajouta, mais d’un ton hargneux :

« Je ne vois en effet d’autre moyen de sortir d’embarras que de retourner piteusement chez nous le ventre vide.

— Il y a quelque chose de mieux à faire que cela, suggéra le capitaine.

— Qu’est-ce que c’est ? s’écrièrent-ils tous.

— C’est de faire contre fortune bon cœur, et au lieu de nous lamenter, de nous en retourner, en chantant, comme des hommes supérieurs à la fortune, dit Peter, tournant sa belle figure franche vers ses camarades et fixant sur eux ses yeux bleus. Je le dis après Ben, et c’est à l’honneur du caractère anglais, Ben, seul, jusqu’ici a parlé sagement. »

L’attitude de Peter, à laquelle Poot et Ben avaient applaudi, redonna du courage aux autres.

« Hurrah pour le capitaine ! cria la troupe tout entière. Nous dînerons demain.

— Maintenant, camarades, ajouta Peter, nous pouvons bien nous figurer que Broek n’a pas son pareil au monde, et que nous sommes décidés à y être d’ici deux heures. Est-ce convenu ?

— Oui, oui ! crièrent-ils tous en courant vers le canal.

— Remettez les patins ! Êtes-vous prêts ? Venez, Jacob Poot, que je vous aide. Maintenant, une, deux, trois, partons ! »

Et les physionomies en quittant Haarlem étaient presque aussi joyeuses qu’elles l’avaient été en y entrant, alors que nul ne soupçonnait encore que le trésor de la compagnie du capitaine Peter fut si malheureusement perdu.

Le seul incident notable du départ fut une allocution de l’Anglais Ben à Haarlem :

« Adieu, capitale des tulipes ! s’était-il écrié. Il était sans doute écrit dans le livre des Destins que le temps me serait refusé d’admirer tes beautés et de t’aider à retrouver ta fameuse tulipe noire. Adieu, patrie de Ruysdaël et de l’organiste chrétien Muller ! Je ne verrai pas tes tableaux, je n’entendrai pas ton orgue incomparable. Je ne pourrai pas dire à mes compatriotes que j’ai compté moi-même les cinq mille tuyaux que le souffle de Haendel et de Mozart a fait vibrer. Je me rappellerai que, tout en me passant de te voir, j’ai eu la mauvaise chance aussi d’être obligé de me passer de dîner. »

Lambert, qui seul comprit cette allocution prononcée par Ben en anglais, perdit en l’écoutant l’air tragique que les tiraillements de son robuste estomac étaient en train de lui donner et retrouva du coup sa bonne humeur.

« Qu’est-ce que cela signifie ? s’écria Karl avec indignation avant qu’ils n’eussent donné vingt coups de patin. N’est-ce pas ce vagabond aux patins de bois, avec ses culottes de cuir rapiécées, que j’aperçois là-bas ? Le ciel confonde ce mendiant ! On le trouve partout ! Nous aurons de la chance, ajouta-t-il d’un ton moqueur, si le capitaine ne nous ordonne pas de nous arrêter pour lui donner une poignée de main.

— Votre capitaine est un garçon terrible, dit en riant Peter. Mais ce doit être une fausse alarme, Karl ; je ne découvre pas votre bête noire parmi les patineurs. Ah ! vous avez raison, le voici. Mais qu’est-ce qu’il a donc ? »

Pauvre Hans ! il était absolument à bout de souffle et avait les lèvres toutes blanches. Il patinait comme sous l’influence d’un cauchemar. On l’eût cru poussé par le vent. Peter l’appela comme il passait.

« Bonjour, Hans Brinker, dit-il, ne nous voyez-vous pas ?

— Ah ! mynheer ! s’écria-t-il, est-ce vous ? Quel bonheur de vous rencontrer !

— Quelle insolence ! marmotta Karl entre ses dents. »

Et il s’élança vivement en avant, laissant derrière lui ses camarades qui paraissaient disposés à s’arrêter avec le capitaine.

« Je suis bien aise aussi de vous voir, Hans, lui répondit Peter d’une manière encourageante. Mais vous paraissez dans la peine. Puis-je vous servir à quelque chose ?

— Je suis dans la peine, mynheer, il est vrai, répondit Hans en baissant les yeux, dans une grande peine qui ne cessera pas de sitôt ! Pour l’instant, ce n’est pas de ma peine qu’il s’agit, mais bien d’un embarras inattendu que le hasard a mis en travers de ma route. »

Relevant alors les yeux et regardant Peter avec une expression presque heureuse, il ajouta :

« Cependant, si je ne me trompe, c’est Hans qui cette fois peut rendre service à Mynheer van Holp.

— Et comment cela ? s’écria Peter avec sa brusquerie hollandaise et ne faisant aucun effort pour cacher sa surprise.

— En vous restituant « ceci », mynheer. »

Et, en même temps, Hans lui présentait la bourse perdue.

« Hurrah ! crièrent tous les jeunes gens sortant de leurs poches leurs mains froides pour les faire tourner joyeusement en l’air.

— Merci, Hans Brinker, dit Peter d’un ton qui rendit le jeune homme plus fier que si le roi s’était agenouillé devant lui.

— Hurrah pour Hans Brinker ! s’écria Ben.

— Hurrah ! hurrah ! répondit toute la bande. »

Les cris de joie poussés par les écoliers arrivèrent jusqu’aux oreilles emmitouflées du beau Karl qui, sous la pression d’une colère intérieure, filait à toute vitesse vers Amsterdam. Un autre aurait fait immédiatement volte-face et serait accouru pour satisfaire sa curiosité. Mais Karl se contenta de s’arrêter, et restant le dos tourné au reste de la société, il se demanda ce qui avait bien pu arriver. Il demeura donc ainsi sans bouger jusqu’au moment où il eut fait la réflexion que rien, si ce n’est la perspective inattendue d’un bon repas, n’avait pu faire pousser à ses camarades de si joyeux hurrahs. Il daigna alors se retourner, mais par dignité il se contenta de patiner lentement pour les rejoindre.

Pendant ce temps, Peter avait attiré Hans un peu à l’écart.

« Comment avez-vous deviné, mon cher Hans, que cette bourse était ma bourse ? lui demanda-t-il.

— Vous vous rappelez que vous m’avez donné trois florins hier, monsieur, pour la chaîne de bois blanc que vous m’avez commandée, et que vous m’avez conseillé d’acheter des patins avec.

— Oui, je me le rappelle.

— Eh bien ! c’est pendant que vous tiriez ces trois guilders de votre bourse, que j’ai remarqué qu’elle était de cuir jaune.

— Et où l’avez-vous trouvée aujourd’hui ?

— J’ai quitté la maison en grande peine, ce matin, monsieur, et je patinais sans faire attention à rien, lorsque je buttai contre quelque chose qui me fit tomber tout de mon long. Comme je me frottais les genoux en me relevant, j’aperçus un objet jaune ; c’était votre bourse qui disparaissait presque sous une planche qui provenait peut-être du débris d’un vieux bateau enfermé dans les glaces.

— Ah ! je me rappelle l’endroit à présent ! Comme nous passions auprès de ce vieux bateau, j’ai tiré mon cache-nez de ma poche ; j’aurai probablement tiré ma bourse en même temps sans m’en apercevoir. Ma foi, mon cher Hans, vous nous rendez bien à point un grand service ; la perte de cette bourse nous avait mis dans un grand embarras, et nous allions renoncer à la fin de notre expédition. Tenez ! Il faut que vous nous fassiez le plaisir de partager avec nous la somme que vous avez sauvée.

— Pour cela non, mynheer, répondit Hans. Je ne puis accepter votre proposition. »

Hans dit cela si tranquillement que Peter se sentit plus repoussé par ce « pour cela non » que par le refus le plus énergique. Son cœur était familier avec toutes les délicatesses. Il remit l’argent dans sa poche sans insister.

« J’aimerais ce garçon-là riche ou pauvre, pensa-t-il. Puis tout haut : Dites-moi donc ce qui vous fait de la peine, Hans.

— Ah, mynheer, c’est une triste histoire, et je me suis même arrêté ici trop longtemps. Je vais à Leyde en grande hâte pour trouver le grand docteur Boekman.

— Le docteur Boekman ! répéta Peter très-étonné.

— Oui, mynheer, et je n’ai pas un instant à perdre. Bonjour donc, et permettez-moi de reprendre ma course, sans perdre une minute de plus.

— Attendez un peu ; je vais de votre côté. Dites donc, camarades, retournerons-nous à Haarlem ?

— Oui ! s’écrièrent aussitôt les jeunes gens qui reprirent aussitôt la direction de la ville. »

Peter se rapprochant de Hans, tous deux patinant côte à côte, effleuraient si légèrement la surface glacée du canal, qu’ils semblaient glisser sans faire aucun effort.

« Mais, dit Peter à Hans, je n’y songeais pas ; nous devons nous arrêter à Leyde. Si ce n’est qu’un message que vous portez au docteur, je puis très-bien vous épargner la peine d’y aller et faire votre commission pour vous. Il n’est pas impossible que mes camarades se sentent trop fatigués ce soir, mais je vous promets de voir le docteur de bonne heure demain matin, s’il est dans la ville.

— Ah ! mynheer, cela me rendrait un véritable service. Ce n’est pas la distance qui m’effraye, c’est de laisser ma mère pendant si longtemps.

— Serait-elle malade ?

— Non, mynheer, c’est le père. Vous en avez peut-être entendu parler ? Il a perdu la raison, le père, depuis l’époque où l’on a construit le moulin de Schlossen. Son corps est resté sain et fort, mais l’esprit n’y est plus, il ne sait plus ce qu’il fait. Hier au soir, la mère était agenouillée devant le foyer pour souffler la tourbe – (le seul plaisir du père est de voir la flamme bien brillante, et la mère souffle le feu vingt fois par jour pour le contenter) – et, avant qu’elle pût se relever, il sauta sur elle comme un géant, la poussa et la maintint presque dans le feu, malgré les efforts qu’elle faisait pour se dégager. Elle appelait au secours, la pauvre femme ; lui, riait et secouait la tête sans avoir conscience du mal qu’il faisait. J’étais sur le canal, j’entendis crier la mère. Ah, quels cris ! Et je courus vers elle. Le père ne la lâchait pas ; déjà le feu était à sa robe, son vêtement fumait. Je me précipitai pour l’éteindre, mais le père est si fort que d’un coup d’épaule il me rejeta bien loin. S’il y avait eu de l’eau dans la maison, j’aurais pu de loin en jeter sur le foyer et sur ma pauvre mère. Pendant tout ce temps, le visage du père était contracté par un rire affreux que je n’avais jamais vu sur sa bonne figure ; on l’entendait à peine, mais quelle expression dans ses yeux ! J’essayai d’attirer la mère à moi, de l’arracher à l’étreinte du père, mais cela ne fit qu’empirer les choses. Alors – ce fut épouvantable – mynheer ! quel fils aurait pu garder son sang-froid en voyant sa mère brûler ?… Je perdis la tête, et je me jetai sur le père, armé d’un tabouret, je l’en frappai pour le faire lâcher prise. Une fois encore il me rejeta. Cependant les jupes de notre mère étaient en feu ; à tout prix il fallait la sauver. Je ne me rappelle plus rien à partir de ce moment, sinon qu’après une lutte avec le père, je me retrouvai étendu sur le sol.

« Je ne me rendais pas compte de ce qui s’était passé. Il me semblait que notre mère était tout en flammes ! Et tout le temps j’entendais ce rire cruel de mon malheureux père ! Il tenait toujours la mère tout contre les charbons ardents. La pauvre femme priait, oui, elle priait, elle sentait bien que c’en était fait d’elle, et recommandait son âme à Dieu. Heureusement Gretel rentra tout à coup. Ah ! quel esprit ! et comme elle connaissait notre malade ! Elle se précipita sur le buffet, remplit un bol de la soupe qu’il aimait et le posa à terre. Alors, mynheer, le père abandonna la mère et se glissa vers le bol, comme un petit enfant. Dieu merci, la mère n’avait qu’une partie de ses vêtements brûlée. Elle n’était pas atteinte gravement. Elle se releva sans faire entendre une plainte, et alors avec quelle bonté, quelle tendresse elle soigna et veilla le reste de la nuit celui qui avait failli être son bourreau ! Il finit par s’endormir, mais il avait une fièvre ardente et tenait sa main pressée sur son front, comme s’il y avait ressenti une grande douleur. Ah ! mynheer, je n’avais pas l’intention de vous raconter tout cela. C’est un chagrin que j’aurais dû garder pour moi. Il me reste à vous dire que tout le monde sait bien que, si le père n’était pas malade, il ne ferait pas de mal à une mouche. Il ne faut penser aucun mal de lui pour cela. »

Ce récit de Hans avait tellement ému Peter, le malheur qui pesait sur les Brinker était si grand, qu’il sentait bien que les meilleures paroles auraient été impuissantes à consoler le pauvre Hans. Aussi n’avait-il trouvé rien à lui répondre. Mais sa main amie s’était posée sur son épaule et la pressait affectueusement.

Les deux jeunes gens patinèrent quelques instants en silence.

« Oui, c’est terrible ! mon pauvre bon Hans, dit Peter à la fin. Comment va votre père aujourd’hui ?

— Très-mal, mynheer.

— Pourquoi allez-vous chercher le docteur Boekman, Hans ? Il y a, à Amsterdam, d’autres médecins qui pourraient peut-être le soulager. Boekman est célèbre, il ne soigne que les riches, et ceux-ci l’attendent quelquefois en vain.

— Il m’a promis, mynheer, il m’a promis hier de venir voir le père dans huit jours. Mais à présent qu’il s’est fait un tel changement dans son état, nous ne pouvons pas attendre si longtemps. Le pauvre père va mourir. Oh ! mynheer, oserez-vous supplier le docteur de venir bien vite ? Il ne restera pas toute une semaine sans venir pendant que le père se meurt ! Le docteur est si bon !

— Bon ! répéta Peter surpris. Il a la réputation de posséder le plus mauvais caractère de toute la Hollande.

— Il a cet air-là parce qu’il est maigre et bourru, et que sa tête travaille toujours ; mais il a très-bon cœur, j’en suis sûr ; je l’ai vu dans ses yeux quand il m’a dit : « Sois tranquille, mon garçon, j’irai ! » Répétez au docteur ce que je vous ai raconté, mynheer, rappelez-lui sa promesse, et bien vrai il viendra.

— Je l’espère de tout mon cœur pour vous, Hans. Je comprends que vous ayez hâte de retourner chez vous. Promettez-moi que, si vous avez besoin d’un ami, vous irez trouver ma mère à Broek. Dites-lui que je vous ai ordonné d’aller la voir. Ma mère est de bon conseil, elle peut vous être d’une grande aide. Mais, avant de nous séparer, Hans Brinker, acceptez ces quelques florins, non comme une récompense de votre probité, mais comme le don d’un ami qui ne peut plus être refusé. »

Hans secoua résolument la tête.

« Non, non, mynheer, dit-il, je n’ai rien gagné, je ne puis rien prendre. C’est la devise dans notre maison ; la mère la tient du père, alors qu’il était un homme. Par exemple, si je trouvais de l’ouvrage soit à Broek, soit au Moulin-Sud, je serais bien content. Mais c’est la même histoire partout ; il m’a été répondu qu’il faut que j’attende jusqu’au printemps.

— Que je suis heureux que vous m’ayez parlé de cela, répondit Peter vivement ; justement mon père a besoin d’un ouvrier ; il lui en faudrait un tout de suite. Votre jolie chaîne lui a beaucoup plu. « Ce garçon coupe remarquablement le bois, a-t-il dit ; je suis sûr qu’il ferait notre affaire. » Mon père veut faire un portail sculpté à notre pavillon d’été, et payerait bien ce travail, si vous vouliez vous en charger.

— Dieu soit loué ! s’écria Hans, éclairé d’une joie soudaine. Oh, mynheer ! avoir un tel travail, ce serait trop beau ! Je n’ai jamais essayé d’aussi grandes choses. Mais je crois que j’en viendrais à bout à la satisfaction de votre père, oui, je le crois fermement. Je m’appliquerai tant…

— Je n’en doute pas, Hans. Dites bien à mon père que vous êtes le Hans Brinker dont je lui ai déjà parlé, et il sera heureux de vous donner la préférence.

— Merci, mynheer, dit Hans. Ce sera une bonne nouvelle à porter à la maison.

— Eh bien, capitaine ? s’écria Karl, essayant cette fois de paraître d’aussi bonne humeur que possible, nous voici dans Haarlem, et vous ne dites rien. Nous attendons vos ordres, cependant… et nous sommes affamés comme des loups.

Peter répondit gaiement. Puis se tournant vers Hans :

« Venez du moins manger un morceau avec nous, Hans, et je ne vous retiendrai pas longtemps. »

Quel regard lui jeta Hans ! Peter se demanda comment il ne s’était pas aperçu plus tôt que le pauvre garçon semblait épuisé, et qu’il avait peut-être grand’faim.

Évidemment un combat se livrait entre le cœur de Hans et son estomac en ce moment. Mais il ne fut pas long.

« Ah ! mynheer, dit-il, en ce moment même la mère peut avoir plus besoin de moi que je ne puis avoir besoin de manger. Le père est peut-être plus mal. Je me suis déjà trop attardé. Que Dieu vous garde ! »

Faisant alors un dernier signe de remercîment à Peter, Hans se retourna vivement sans doute pour être plus sûr de fuir la tentation et disparut dans la direction de Broek.

« Voilà certes un garçon qui vaut son pesant d’or, » murmura Peter en regardant Hans s’éloigner.

Quand il l’eut perdu de vue :

« Allons, camarades, dit-il en soupirant, allons déjeuner, nous. Nous n’avons rien de mieux à faire. »



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