Les Patins d’argent/X

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Hetzel et Cie, bibliothèque d’éducation et de récréation (p. 153-167).



X


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La douairière cria








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CHAPITRE X


LES BATEAUX TRAÎNEAUX – JACOB POOT CHANGE LE

PLAN DE CAMPAGNE.


Ben patina quelque temps en silence. Tant de choses nouvelles pour lui réclamaient son attention qu’il avait presque oublié ses compagnons de route. Il avait été fort intrigué en apercevant dans le lointain les bateaux-traîneaux, volant sur la surface du grand lac de Haarlem, parfaitement visible de cette partie du canal. Ces bateaux avaient de grandes voiles, beaucoup plus grandes proportionnellement que celles des vaisseaux naviguant sur l’élément liquide. Ces voiles étaient montées sur un cadre triangulaire garni d’une lame de fer à chaque bout. La partie large du triangle traversait la proue du bateau, et sa pointe s’étendait au delà de la poupe. Ils étaient pourvus d’un gouvernail pour les diriger, et d’une machine, d’un frein destiné à les arrêter ou à modérer leur allure. Il y en avait de toutes formes et de toutes grandeurs, depuis la barque petite et primitive, conduite par un adolescent, jusqu’à la magnifique embarcation remplie de gens courant après le plaisir et dirigée par des marins expérimentés. Ils carguaient les voiles, en fumant leurs courtes pipes, viraient de bord, gouvernaient avec solennité et précision et montraient clairement qu’ils sentaient toute l’importance de leur mission.

Quelques-uns de ces bateaux étaient dorés et peints de couleurs voyantes et portaient au haut de leurs mâts des banderoles flottantes. D’autres, blancs comme la neige, avec leurs voiles immaculées, enflées par le vent, ressemblaient à des cygnes emportés par un courant irrésistible. Ben, s’abandonnant aux fantaisies de son imagination, se figurait entendre au loin le cri de ces oiseaux. La vérité est que ces sons provenaient d’une cause plus rapprochée et moins romantique ; c’était un bateau-traîneau faisant jouer sa mécanique pour éviter une collision avec un traîneau rempli de tourbe.

Il était assez rare de voir ces bateaux sur la glace, et leur présence occasionnait généralement beaucoup d’agitation, surtout parmi les patineurs timides.

Ben, quoique ravi à leur vue, était souvent surpris par l’approche rapide de ces objets irrésistibles que leurs grandes ailes semblaient pousser aveuglément dans toutes les directions. Il lui fallait en outre toute son attention pour éviter la rencontre des passants et pour se garer des sledes improvisées par les enfants. Il s’était arrêté un instant pour regarder des jeunes gens faire un trou dans la glace, afin de plonger dans l’eau leurs harpons de pêche. Au moment où il se disposait à continuer sa route, il se sentit tout à coup lancé sur les genoux d’une vieille dame dont la chaise arrivant par derrière l’avait frappé au-dessus des mollets. La douairière cria ; le domestique qui la poussait fit entendre un sifflement aigu, et Ben se trouva, sans savoir comment, chapeau bas et faisant des excuses à… l’air ambiant. La vieille dame irritée était déjà loin.

Mais cet accident n’était rien à côté du danger sérieux qui le menaçait : un gigantesque bateau-traîneau arrivait à pleines voiles sur lui. Il n’avait pas soupçonné son approche. Il se sentit comme paralysé à la pensée soudaine que sa dernière heure était arrivée. La proue dorée était sur lui, il entendait les cris de gare ! du patron ; l’ébranlement imprimé à la glace par le monstre qui le menaçait se communiquait à toute sa personne. Tout à coup, il devint tout à la fois sourd, muet et aveugle. Quand il rouvrit les yeux une seconde après, il était roulant encore à dix mètres de l’immense gouvernail, en forme de patin, du navire ailé. La voile avait effleuré son épaule et cela avait suffi pour lui faire faire cette glissade fantastique. Grâce à Dieu, il était sain et sauf ! Il reverrait l’Angleterre et pourrait embrasser encore les chers visages qui lui étaient apparus tous ensemble dans la minute qui venait de s’écouler. Père, mère, Robby et Jenny ; le danger en une seconde les avait évoqués ; le souffle de ces grandes voiles menaçantes avait fait entrer subitement leur image au plus profond de son cœur. En vérité il ne savait pas, auparavant, combien il les aimait. Son étonnement fut grand de voir les regards de colère qui lui furent jetés par tous les patineurs du canal. L’écolier étourdi, qui venait d’échapper à la mort, n’était pour ces gens-là qu’un trouble-fête qui n’aurait jamais dû sortir de l’école.

Lambert le gronda vertement.

« Je croyais que c’en était fait de vous, garçon imprudent, lui dit-il. Pourquoi ne faites-vous pas plus attention au chemin que vous prenez ? Non content de vous asseoir sur les genoux des vieilles femmes, vous vous fourrez sous les patins de tous les bateaux-traîneaux que vous rencontrez ! Nous serons obligés de vous confier aux soins de l’aanspreker, si cela continue.

— Grand merci ! dit Ben avec une humilité affectée. Puis s’apercevant que les lèvres de Lambert étaient toutes blanches de terreur, il ajouta bien bas : Je crois vraiment, ami, que j’ai plus pensé en ce seul instant que je ne l’ai fait pendant le cours de ma vie entière ! »

Lambert lui tendit la main, et les deux jeunes gens patinèrent pendant quelque temps en silence.

Un son de cloches remarquable, malgré sa faiblesse, par ses modulations, parvint bientôt à leurs oreilles.

« Qu’est-ce que c’est que cela ? s’écria Ben.

— Ce sont des carillons répondit Lambert. On essaye sans doute les cloches dans ce village là-bas. Ah ! Ben, je voudrais que vous entendissiez la musique des cloches de l’église neuve de Delft ; c’est vraiment surprenant. Il y a là près de cinq cents cloches, et c’est l’un des meilleurs carillonneurs de la Hollande qui les met en mouvement. Mais ce n’est pas une petite affaire que de jouer de pareille musique ; il paraît que le pauvre homme est souvent obligé de se mettre au lit après son concert ! Les cloches des carillons sont reliées à une espèce de table d’harmonie comme celle des pianos, complétée par un jeu de pédales pour les pieds. Lorsqu’il joue un air vif, le carillonneur ressemble à une bête à mille pattes. »

Pendant que tout ceci se passait, Peter et les autres s’étaient attardés à égrener tout un chapelet d’anecdotes sur Haarlem. S’apercevant qu’ils avaient été distancés par Ben et Lambert, lui et ses compagnons se mirent en mesure de les rattraper.

« Ben patine bien, dit Peter, il ne s’en acquitterait pas mieux s’il était Hollandais. Les Anglais ne brillent généralement pas dans cet exercice. Eh mais, Lambert ! Et vous Ben ! Qui donc vous a fait fuir avec cette vitesse ?

— Et vous, limaçons, qu’est-ce qui vous a retenus ?

— Nous causions, et puis nous nous sommes arrêtés un instant pour permettre à Poot de souffler un peu.

— Il commence à avoir l’air passablement épuisé, le pauvre cousin, dit Lambert à voix basse. Vous avez bien fait de le ménager. J’ai peur qu’il n’ait entrepris, en venant avec nous, plus qu’il ne pouvait. »

En ce moment un magnifique bateau-traîneau s’avança lentement, bannières flottantes, et toutes voiles dehors. Le pont était couvert d’enfants emmitouflés jusqu’au menton. On ne voyait sortir de leurs capelines de laine aux vives couleurs que leurs bonnes joues souriantes, bien qu’un peu rougies par le froid.

« Pourquoi ouvrent-ils tous la bouche comme des oiseaux qui attendent la becquée ? dit Ben.

— Parce qu’ils chantent, dit Lambert. Est-ce qu’en Angleterre on s’y prend autrement quand on veut se faire entendre ? Attendez un peu qu’ils soient à portée et vous verrez qu’ils ne s’en tirent pas mal. »

Ils chantaient, en effet en chœur, un cantique en l’honneur de saint Nicolas. L’effet produit par cette centaine de voix enfantines dépassait ce qu’on aurait pu en attendre. Ben ne put se retenir de crier : Bravo ! bravo ! aux petits musiciens.

La dernière note de ce chant se perdit dans le lointain.

« Que c’était beau ! s’écria Lambert.

— On eut dit un songe, répondit Ben, c’était délicieux. Ils chantent comme des anges, les marmots de votre pays. On essayerait en vain, en Angleterre et en France, d’obtenir un si incroyable résultat de si jeunes artistes. »

Poot s’approcha de Ben, et ayant approuvé du geste son cousin, ce qu’il ne manquait guère de faire toutes les fois qu’il avait parlé, ses yeux le regardèrent d’une façon quasi suppliante :

« Est-ce que vous ne pensez pas, Ben, lui dit-il, qu’après avoir tant patiné, nous ferions bien de prendre un bateau-traîneau, pour aller à Leyde ?

— Prendre un bateau ! s’écria Ben abasourdi. Mais cousin, notre plan était précisément de patiner jusqu’à Leyde, et non de nous y faire voiturer comme de petits enfants.

— Il n’y a pas besoin d’être petit pour préférer le bateau, répondit Poot d’un air déconfit. Ceux qui passent devant nous sont remplis de personnes de tout âge. Regardez… »

Tout le monde rit.

C’eût été certainement très-amusant de sauter sur un bateau, si l’occasion s’était présentée ; mais abandonner ainsi honteusement le grand projet de patinage, qui pouvait songer à une chose pareille ?

Une discussion animée s’ensuivit.

Le capitaine Peter fit arrêter sa compagnie.

« Camarades, dit-il, il me semble que Jacob Poot a le droit d’être consulté en cette matière, car c’est lui qui a mis en train l’expédition.

— Bah ! s’écria Karl dédaigneusement, en jetant à Poot un regard moqueur, qui donc est fatigué ? Poot est le plus robuste de nous tous, ce ne peut pas être lui. Nous n’en dormirons que mieux à Leyde si nous avons le courage d’aller jusqu’au bout. »

Ludwig et Lambert étaient au fond de l’avis de Karl. Il leur souciait de renoncer à l’honneur d’avoir patiné tout le long de la route de Broek à la Haye et de la Haye à Broek. Tous deux cependant convinrent qu’il serait courtois de se soumettre à la décision de Jacob Poot.

Pauvre et bon Jacob, il devina d’un coup d’œil le sentiment général.

« Non, non, dit-il, je ne parlais que pour le cas où ma proposition vous eût agréé à tous ; il est évident pour moi que la majorité est contraire à ma motion. Continuons à patiner. Je ne suis pas du tout fatigué. »

Les jeunes gens poussèrent un hurrah de plaisir et se remirent tous en route avec une vigueur nouvelle.

Tous, excepté pourtant le brave Poot. Il fit sans doute de son mieux pour ne pas laisser soupçonner sa lassitude ; il n’ouvrit plus la bouche et économisa son souffle et son énergie pour l’effort de plus en plus pénible qui lui restait à faire. Mais ce fut en vain. Son pauvre gros corps ne tarda pas à se rendre de plus en plus lourd pour ses jambes ; et ses jambes tremblantes sous leur fardeau devenaient à leur tour de plus en plus faibles. Bientôt ce fut pis : le sang était monté à ses joues bouffies, ses oreilles étaient en feu. Il en arrivait à ne plus voir à se conduire. Ses artères battaient dans ses tempes.

C’était un métier à lui donner le vertige, ce vertige dont Andersen a dit : qu’il fait dégringoler des montagnes les plus jeunes et les plus hardis chasseurs, qu’il arrache celui dont il fait sa proie de la pointe la plus aiguë des glaciers pour le faire tournoyer dans les airs comme une masse inerte ; ou bien encore qu’il renverse, comme s’ils eussent été frappés de la foudre, les guides eux-mêmes au moment où ils posent le pied sur les pierres qui servent de gué aux torrents.

L’inexorable vertige s’abattit ainsi, à l’insu de tous, sur Jacob Poot. En dépit de sa courageuse résistance, un frisson le secoua des pieds à la tête ; un bruit sourd se fit entendre, la glace en trembla. Jacob Poot, vaincu, s’était abattu comme un jeune taureau sous le coup mortel. Les voiles blanches tournaient et s’inclinaient vaguement devant ses yeux à demi éteints, la vie semblait l’avoir abandonné. Telle une baleine à bout de force vient s’échouer sur un écueil ; tel le pauvre Poot apparut tout à coup à ses compagnons, gisant sur la plaine glacée.

Ben et Peter s’élancèrent vivement.

« Jacob ! Jacob ! crièrent-ils. »

Jacob ne les entendait plus.

Lambert, Ludwig, Karl lui-même accoururent. Ce ne fut pas sans peine que leurs efforts combinés parvinrent à le relever à demi. De rouge qu’il était un instant auparavant, il était devenu instantanément pâle comme un mort ; sa figure était de marbre. L’expression de bonté qui lui était si habituelle l’avait abandonnée.

La foule s’amassa. Peter déboutonna le pardessus du pauvre garçon, desserra ses fourrures, frotta ses tempes avec de la neige ; Ben, en garçon pratique, lui souffla dans la bouche demeurée entr’ouverte.

« Pour Dieu ! éloignez-vous, bonnes gens, s’écria Peter, notre ami a surtout besoin d’air.

— Ne le laissez pas assis. Couchez-le tout de son long, dit une femme du milieu de la foule.

— Faites-le tenir debout, cria une autre.

— Frictionnez-lui la poitrine, disait un pêcheur, et rudement, bouchonnez-le, étrillez-le.

— Entonnez-lui du vin, grommela un énorme individu qui conduisait un traîneau,

— Oui, oui, donnez-lui du vin ! cria-t-on de tous côtés. »

Ludwig et Lambert firent écho.

« Du vin ! du vin ! Qui a du vin ? »

Le plus endormi de tous les fermiers hollandais farfouilla mystérieusement sous les plis du plus lourd des pardessus bleus, disant :

« Pas tant de bruit, jeunes gens ! pas tant de bruit ! C’est un imbécile de s’être trouvé mal comme une fille !

— Du vin ! et pas de sermons ! s’écria Peter qui, avec l’aide de Ben, frottait Jacob des pieds à la tête. »

Ludwig étendit ses mains suppliantes vers le fermier hollandais, qui avec un air de grande importance, fouillait toujours sous son pardessus.

« Dépêchez-vous, je vous en prie, mynheer ! Il va mourir ! N’y a-t-il personne autre qui ait du vin et qui puisse s’en séparer plus vivement ?

— Il est mort ! dit une voix solennelle parmi les spectateurs. »

Ces paroles saisirent le fermier.

« Prenez garde, dit-il en produisant à contre-cœur un petit flacon bleu, c’est du schiedam ; il n’en faut pas beaucoup. »

En effet, quelques gouttes suffirent. Une légère rougeur succéda à la pâleur sur le visage de Poot. Sa paupière se souleva à moitié, puis se referma pour se rouvrir et laisser passer quelques regards, tout ensemble effarés, égarés et honteux. Il essaya machinalement de se débarrasser des mains qui l’étreignaient et de ramener sur lui ses vêtements.

« Quelle peur tu nous as faite ! dit Ben en l’embrassant d’un côté, tandis que Peter, de l’autre côté, lui tapotait, lui caressait le front.

— Mes amis, dit enfin Poot d’une voix attendrie, je suis… je suis une grosse bête, d’un usage impossible. Vous auriez mieux fait de me laisser chez moi. Quel embarras je vous donne !

— Allons donc ! dirent Lambert, Ludwig et Karl lui-même, c’est nous qui n’avons pas été raisonnables ; un peu de repos vous eût suffi, mon pauvre Jacob. »

Il ne restait plus d’autre alternative maintenant à nos jeunes gens que de faire transporter, d’une manière ou d’une autre, leur camarade à Leyde. Quant à espérer qu’il patinerait encore ce jour-là, c’était inadmissible. Il est positif que tous, sans exception, avaient en ce moment un désir très-grand de monter à bord d’un bateau-traîneau, et que tous prenaient, in petto, la résolution stoïque d’être fidèles à Jacob. Une légère brise commençait à souffler du midi. Qu’il se présentât seulement un patron de « schip » accommodant, et les choses pourraient encore s’arranger.

Peter héla la première voile qui parut. Les marins employés au gouvernail ne daignèrent seulement pas le regarder. Trois baquets sur lames de fer arrivaient en courant, mais ils étaient au grand complet. Puis un petit bateau-traîneau tentant à l’excès passa en sifflant comme une flèche. Les jeunes gens n’eurent que le temps d’y jeter un regard anxieux. Déjà il disparaissait. Complètement découragés, ils résolurent de soutenir Jacob de leurs bras solides pour l’aider à gagner le prochain village.

À ce moment même, un bateau-traîneau de la plus chétive apparence, arrivait en vue. Peter le héla sans grand espoir de succès, ôta son chapeau et le fit tourner en l’air.

La voile s’abaissa, le bruit strident du tourniquet d’arrêt se fit entendre et une voix agréable qui partait du pont demanda :

« Qu’y a t-il pour votre service ?

— Pouvez-vous nous prendre à bord ? dit Peter se hâtant d’accourir avec ses compagnons, car le bateau stoppait à quelque distance en avant.

— Nous vous payerons bien le passage, cria Karl.

— Combien êtes-vous ?

— Six.

— Bien, bien, « dit le patron, » c’est le jour de Saint-Nicolas, montez ! Le jeune monsieur est malade ? ajouta-t-il en montrant Jacob d’un signe de tête.

— Oui, la fatigue… Il a patiné depuis Broek, répondit Peter. Allez-vous à Leyde ?

— Ce sera selon le vent. Il souffle du bon côté, maintenant. Grimpez vite ! »

Pauvre Jacob ! Si la future Mme Poot, que Jacob avait évoquée un peu plus haut, avait paru en ce moment, elle eut certes été la bienvenue. Tout ce que ses camarades purent faire en réunissant toutes leurs forces fut de le hisser enfin dans le bateau. Quand tous furent embarqués, le patron fumant sa pipe déploya la voile, souleva le tourniquet et s’assit au gouvernail, les bras croisés.

« Ho, hé, comme nous filons ! « s’écria Ben, » voilà ce qui s’appelle marcher ! – Vous sentez-vous mieux, Jacob ?

— Beaucoup mieux, merci, cousin.

— Vous serez tout à fait remis dans dix minutes, on se sent des ailes comme un oiseau, à marcher de ce train-là ! »

Jacob fit un signe de tête affirmatif en clignant des yeux.

« Ne vous endormez pas, Jacob, il fait trop froid. Vous gèleriez bien vite d’un temps pareil.

— Je ne dors pas, répondit Jacob d’un gros air crâne. »

Deux minutes plus tard il ronflait.

Karl et Ludwig éclatèrent de rire.

« Il faut que nous l’éveillions, dit Ben, je vous affirme que c’est dangereux, Jacob ! J-a-c !! »

Le capitaine Peter crut devoir s’interposer, car trois des jeunes gens aidaient Ben, tant le jeu leur plaisait.

« Laissez-le tranquille, camarades ; ne le secouez pas comme ça. On ne ronfle jamais de cette manière quand on gèle. Couvrez-le avec n’importe quoi. Tenez, voici un manteau. – Vous consentez ? » dit-il en s’adressant au patron de l’embarcation.

L’homme fit signe que oui.

« Là, fit Peter tendrement en enveloppant bien le dormeur, laissez le dormir, maintenant ; il sera vif comme un écureuil lorsqu’il se réveillera. — À combien sommes-nous de Leyde, patron ?

— Pas plus d’une couple de pipes, répondit une voix qui sortait de la fumée comme celle du Génie. Peufff ! Peufff ! Pas plus d’une et demie peut-être, Peufff ! Peufff ! Si le vent continue. Peufff ! Peufff !

— Que dit-il, Lambert ? demanda Ben, qui tenait ses mains emmitainées sur ses oreilles pour empêcher le vent de les couper en morceaux.

— Il dit que nous sommes à peu près à deux pipes de Leyde. La plupart des gens du canal mesurent les distances par le temps qu’il leur faut pour fumer une pipe.

— Voilà un drôle d’usage, dit Ben.

— J’en sais de plus drôles en Angleterre, répliqua Lambert un peu piqué, sans aller plus loin que ce qui se passe aux installations de votre lord mayor, qui est obligé de compter les clous d’un cheval pour montrer son savoir !

— Une chose digne de remarque, dit Peter, c’est qu’en fait de singularités on n’est guère choqué que de celles des autres.

— Ne nous fâchons pas pour si peu, dit Ben à Peter. Vous avez cent fois raison, mais j’aurai raison à mon tour en vous disant que cette façon de naviguer en bateau sur la glace, et d’aller ainsi aussi vite que le vent, bien qu’elle ne puisse pas être en usage en Angleterre, me paraît non pas drôle, mais splendide. »

Le bateau ailé volait littéralement. Les jeunes gens et Ben surtout ressentaient, à peu près, les sensations de Simbad le marin, traversant les nues entre les serres d’un condor, ou celles de Bellérophon galopant à travers l’espace sur Pégase. Les objets qu’ils rencontraient passaient comme l’éclair, en sens inverse, et ils avaient à peine eu le temps de reprendre haleine que Leyde elle-même et ses toits pointus accouraient à leur rencontre.

Maintenant que la cité était en vue, il devenait grand temps d’éveiller le dormeur. Cette entreprise menée à bonne fin, la prophétie de Peter s’accomplit. Maître Jacob était tout à fait rétabli et gai comme un pinson.

Le patron fit une faible résistance lorsque Peter, avec mille remerciements, essaya de glisser dans sa main quelques pièces d’argent.

« Permettez, jeune maître, les affaires sont les affaires, mais d’un autre côté un service ne doit être qu’un service.

— Je sais cela, répondit Peter, mais vos enfants ne seront, pas fâchés d’avoir quelques bonbons ; achetez-leur-en au nom de saint Nicolas. »

L’homme sourit.

« Oui, oui, c’est vrai, je n’en manque pas de petits à la maison : une charge de bateau tout entière ! Vous êtes gentil tout de même d’avoir pensé à eux ! »

Cette fois la main du marin de glace alla sans façon au-devant de celle de Peter, la paume au vent. Peter y laissa tomber l’argent, non sans remercier en outre le brave homme qui les avait tirés d’embarras.

La voile s’abattit, le tourniquet grinça, l’écrou fit voler une averse de glace autour du bateau.

« Au revoir, patron ! crièrent les jeunes gens en saisissant leurs patins et sautant un à un par-dessus le pont, merci mille fois !

— Au revoir ! Au revoir ! puis tout d’un coup se récriant, ah ! mais non, pas si vite ! Attendez donc ! Attendez ! Et mon manteau ! »

Ben aidait en ce moment son cousin à descendre du bateau.

« Qu’est ce que le patron a donc à crier comme cela ? demanda-t-il ! Ah ! Poot, vous partez sans lui rendre son manteau.

— C’est ma foi vrai, dit Poot confus, tout en se débarrassant du grand manteau qui lui avait été d’un si bon secours. Reportez-le-lui, Ben, vous êtes plus leste que moi, et dites-lui grand merci de ma part.

— Il s’agit maintenant, mes amis, dit le capitaine Peter, de trouver un hôtel. »



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