Les Patins d’argent/XX

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Hetzel et Cie, bibliothèque d’éducation et de récréation (p. 305-319).



XX


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Gretel est arrivée première








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CHAPITRE XX



LA COURSE


Le 20 décembre arriva enfin, amenant avec lui l’hiver avec toutes les perfections qu’il comporte. Un brillant soleil couvrait tout le plat paysage. Il essayait son pouvoir sur les rivières, les canaux et les lacs, mais la glace lui renvoyait son défi et n’avait nullement l’air de vouloir fondre sous ses feux. Les girouettes elles-mêmes se tenaient immobiles comme pour jouir du spectacle ; les moulins à vent jouissaient d’un jour de congé. Ils avaient tourné sans relâche presque toute la semaine précédente ; aujourd’hui leurs poumons étaient sans haleine ; leurs grandes ailes fatiguées se contentaient d’osciller paresseusement dans l’air pur et calme. Attrapez un moulin à vent à travailler quand les girouettes n’ont rien à faire !

Il n’y avait pas à songer davantage ce jour-là à moudre, à écraser ou à scier, et cela allait assez aux meuniers des environs de Broek. Longtemps avant que midi eût sonné, ils avaient vu qu’ils n’avaient rien de mieux à faire que de serrer les voiles et d’aller, eux aussi, à la course. Tout le monde y serait. Le côté nord de l’Y gelé était déjà garni de spectateurs, car l’annonce de la grande course à patins s’était répandue au loin.

Des hommes, des femmes, des enfants revêtus de leurs habits de fête, arrivaient en foule sur les lieux. Quelques dames prudentes portaient des fourrures, des manteaux d’hiver ou des châles, mais beaucoup d’autres plus étourdies et consultant leur cœur plutôt que l’almanach étaient habillées comme pour un jour d’octobre.

Le lieu choisi pour la course était une plaine de glace irréprochable, située à quelque distance d’Amsterdam, et que les Hollandais, comme de juste, appellent « l’Œil. » Les citadins avaient abandonné la ville ; les étrangers aussi. C’était pour eux une superbe occasion d’examiner les coutumes et les costumes du pays. Plus d’un paysan du Nord avait prudemment choisi le 20 pour venir faire son petit commerce à la ville. Tous ceux, jeunes ou vieux, qui possédaient des roues, des patins ou des jambes, s’étaient hâtés d’accourir.

On y voyait les gens de la noblesse dans leurs voitures, habillés comme des Parisiens venant tout droit des boulevards. Les enfants pauvres d’Amsterdam portaient l’uniforme des nombreux asiles où ils étaient recueillis ; les filles de l’orphelinat catholique étaient vêtues de leurs robes noires et blanches ; les garçons de l’asile des Bourgeois (Burgherweeshuis) se distinguaient par leurs culottes et leurs habits d’arlequin[1], à pans raccourcis. Il y avait de vieux messieurs en chapeaux à trois cornes, en culottes courtes de velours. De vieilles dames avec leurs jupes raides ouatées et piquées comme des couvre-pieds, leurs corsages de brocart étincelant, étaient suivies de leurs domestiques chargés des manteaux et des chaufferettes. Des paysans étaient accourus avec toutes les variétés de leurs costumes flamands, faisant montre à l’envi de leurs boucles de souliers de cuivre ; de simples villageoises cachaient leurs tresses blondes sous un casque en or ; quelques femmes se tenaient serrées dans leurs longs tabliers étroits et raides de broderie ; d’autres coiffées de petites papillotes laissaient retomber leurs cheveux en petites boucles frisées sur leur front ; par contre on en voyait dont la tête était rasée et enfermée de chaque côté dans des armures ou plaques d’or et d’argent enrichies de ciselures ; quelques-unes étaient remarquables par leurs jupes rayées et par leurs chapeaux en forme d’ailes de moulin. Au milieu de tout cela circulaient des hommes en culottes de cuir, de tricot, de velours, de drap, des bourgeois en jaquettes courtes, en pantalons bouffants et en chapeaux clochers.

On y admirait de belles personnes en sabots, en jupes grossières, dont la tête était ornée de croissants d’or massif se terminant aux tempes par une rosette d’or garnie de dentelles vieilles de cent ans. Les plus riches portaient des colliers et des pendants d’oreilles de l’or le plus pur, mais beaucoup se contentaient de cuivre ou d’imitation. Il n’était pas extraordinaire cependant de voir une Frisonne porter sur sa tête toutes les richesses de la famille, et plus d’une jeune fille de la campagne exhibait ce jour-là dans sa seule coiffure pour plus de cinq cents florins de bijoux.

Éparpillés dans la foule se trouvaient des paysans de l’île de Marken, en sabots, en bas noirs bien tirés sous de vastes culottes, et des paysannes en jupes bleues courtes et jaquettes noires ornées de gais dessins sur le devant. Les manches rouges, les tabliers blancs, ne manquaient pas à la fête, et un certain nombre de chevelures d’or étaient surmontées d’un bonnet ressemblant à une mitre d’évêque.

C’était à croire que tous ces personnages singuliers qui amusent tous les yeux des étrangers dans les tableaux hollandais étaient sortis de leurs cadres et avaient déserté leurs musées.

De grandes femmes marchaient à côté d’hommes gros et courts comme des souches. Des jeunes filles à la physionomie espiègle et animée étaient accompagnées de robustes et placides garçons dont le visage immuable ne changeait pas d’expression du lever du soleil à son coucher. Il semblait qu’il y eût là des spécimens de toutes les villes et de tous les villages de la Hollande. On y voyait des porteurs d’eau d’Utrecht, des marchands de poteries de Delft, des distillateurs de Schiedam, des lapidaires d’Amsterdam, des encaqueurs de harengs-saurs et des bergers du Texel à l’œil endormi. Pas un homme qui n’eût son sac à tabac et sa pipe ; quelques-uns portaient en outre ce qui complète l’équipage du fumeur : un petit outil pour nettoyer le tuyau, un réseau d’argent pour garantir le fourneau et une boîte d’allumettes fortement soufrées.

Vous vous rappellerez qu’un vrai Hollandais n’est en aucune circonstance sans sa pipe. Il peut, pendant un moment, oublier de respirer, mais s’il néglige sa pipe, c’est qu’il est à la mort. Or ce jour-là tout le monde était en vie. Des spirales, des nuages de fumée s’élevaient dans toutes les directions. Plus fantastique la fumée, plus calme et solennel était le visage du fumeur.

Regardez aussi ces garçons et ces filles montés sur des échasses. Ils voient par-dessus la tête des plus grands. Cela fait un effet étrange de voir ces petits corps bien haut perchés dans les airs et portés par des jambes invisibles.

Vous lirez dans certains livres que les Hollandais sont une nation éminemment paisible et silencieuse ; rien n’est plus vrai, mais les exceptions sont pour confirmer la règle. Écoutez. Avez-vous jamais entendu, sortant d’une multitude, une rumeur aussi étourdissante, aussi compacte ? Tout cela est fait de voix humaines. Je me trompe, les chevaux y aident un peu, ainsi que les violons qui s’essayent. Il paraît que cela leur fait du mal, aux violons, lorsqu’on les accorde ; quels grincements ! Toutefois, la masse de ces sons confus provient de la grande vox humana qui appartient à la foule.

Ce nain qui circule avec un panier et qui glisse si adroitement entre tous ces groupes contribue au tapage pour sa part ; on entend sa voix perçante crier par-dessus toutes : « Pipes et tabac ! Pipes et tabac ! »

Cet autre, son grand frère, quoique évidemment plus jeune de plusieurs années, annonce par des cris d’une autre sorte des bonbons en forme de noix, faits avec de la pâte et du sucre. Il engage sans vergogne les jolis enfants à accourir avant que sa provision, qu’il peut renouveler sans cesse, n’ait disparu.

Tout là-haut, dans ce pavillon construit sur les bords de la plaine de glace, se trouvent des personnes qui ne vous sont pas inconnues, vous les avez vues il n’y a pas longtemps. Au centre est Mme Van Gleck. Vous vous rappelez que c’est l’anniversaire de son jour de naissance ; elle occupe donc la place d’honneur. Voici mynheer Van Gleck. Voici le bon grand-père et l’aimable grand’mère à qui je vous ai présentés la veille de Saint-Nicolas. Tous les enfants sont autour d’eux. Il fait si doux, qu’on a amené jusqu’au baby. Le pauvre petit est emmailloté à la façon des momies égyptiennes ; cependant il peut encore faire entendre des cris de plaisir, et quand la musique joue il ouvre et ferme en mesure ses mitons animés par ses petits doigts.

Perchée sur sa plate-forme recouverte d’un dôme, la société est en position de voir parfaitement tout ce qui se passe. Ne vous étonnez pas si les dames regardent sans frissonner la surface glacée du lac. Elles ont un poêle sous les pieds ! On resterait confortablement assis en plein air au pôle Nord dans ces conditions-là.

Ne pensez-vous pas que le grand monsieur que je vous désigne du doigt ressemble beaucoup à saint Nicolas, tel qu’il apparut aux enfants Van Gleck le 5 décembre ? Le menton de ce monsieur est uni comme un pépin. A-t-il mis sa barbe dans sa poche ? l’a-t-il laissée pour l’an prochain dans son armoire ? Est-ce le saint en personne, ou n’est-ce qu’une ressemblance trompeuse ? Je penche pour cette dernière hypothèse. Saint Nicolas aux courses, ce n’est pas possible. Comment l’ai-je pu supposer même un instant ?

Tout près, dans le pavillon à côté, sont assis les Van Holp avec leur fils et leur fille, les Van Gend, de La Haye. La sœur de Peter n’est pas de celles qui oublient leurs promesses. Elle a apporté des bouquets de fleurs exquises, cueillies dans sa serre pour les futurs vainqueurs.

Ces pavillons, et il y en a encore d’autres, ont tous été élevés depuis le lever du soleil. Celui-ci, formant le demi-cercle, et contenant la famille Van Korbes, est fort élégant et témoigne du goût des Hollandais dans l’art d’ériger des tentes. Je préfère cependant celui des Van Gleck, là-bas, au centre, rayé de blanc et de rouge, et orné de verdure.

Celui où se voient les drapeaux bleus contient les musiciens. Ces autres, ressemblant à des pagodes, et ornés de coquilles de mer et de banderoles de toutes les couleurs possibles, sont occupés par les juges de la course. Ces deux colonnes blanches, réunies par une draperie flottante, sont là pour marquer le point de départ. Ces hampes surmontées d’un drapeau, à un mille plus loin, sont placées de chaque côté de la ligne formant limite.

La musique se fait entendre. Combien les violons sont d’accord ! Ils ont oublié leurs souffrances, et tout est harmonie.

Où sont les jouteurs ? Les voici tous rassemblés près des colonnes blanches. C’est, ma foi ! un ravissant spectacle. Vingt jeunes garçons et autant de jeunes et jolies filles, tous et toutes vêtus de vêtements pittoresques, courant, s’entrelaçant, s’appelant, bavardant, parlant tous ensemble dans la plénitude de leur bonheur juvénile.

Quelques-uns, la figure inquiète, se tiennent à l’écart et fixent soigneusement les courroies de leurs patins. Ils semblent tous possédés par le démon du mouvement. Ils ne peuvent rester tranquilles. Leurs patins font partie d’eux-mêmes, et chaque coureur paraît ensorcelé.

La Hollande est faite exprès pour le patinage. En quel autre pays les garçons et les filles pourraient-ils accomplir sur la glace, sans qu’on y prenne garde, ces tours de force qui attireraient la foule à Paris, à Londres où à New-York ? Mais quel est donc ce jeune homme d’allure étrangère dont les exercices préparatoires semblent émerveiller les gens du pays ? Épargnez vos forces, Ben, elles vous seront bientôt nécessaires. Vous ne manquerez pas de concurrents tout à l’heure. Ben est déjà surpassé : quels sauts, quels tournoiements, quelle souplesse ! Ce garçon au bonnet rouge est le lion de la minute présente ; son corps est-il de caoutchouc ? Non, c’est du fer ; c’est de l’acier ! C’est un oiseau, une toupie, un tire-bouchon, un lutin ! Vous vous imaginez qu’il est debout, il est baissé ; vous le croyez baissé, il est debout ! Il laisse tomber son gant sur la glace et exécute un saut de carpe en le ramassant. Quel qu’il soit, c’est un garçon qui aime à rire, il arrache à Jacob Poot, surpris, son bonnet, et le lui remet sens devant derrière avant qu’il ait eu le temps de dire ouf ! On l’applaudit, et le gros Poot l’applaudit plus fort que les autres. Vos prouesses prématurées, mon jeune ami, pourront vous coûter cher. Tout beau patineur que vous êtes, vous pourriez bien ne pas gagner le prix.

Voici parmi les concurrents d’autres figures que vous reconnaîtrez de vous-même : Lambert, Ludwig, Karl et Peter sont tous là, frais, pimpants et parfaitement disposés pour la course. Hans se tient un peu à l’écart, mais pas loin cependant. Il est évident qu’il compte bien se joindre aux candidats, notre brave Hans ; ses pieds sont armés de ces mêmes patins qu’Annie avait vendus pour son compte. Il s’était bien vite douté, l’ami Hans, que la petite fée et l’être mystérieux qui les lui avait payés sept florins ne pouvaient faire qu’une seule et même personne. Cette conviction une fois entrée dans sa tête, il avait eu le courage d’interpeller Annie sur le fait. Annie, qui savait bien que sa petite épargne y avait passé, n’avait pas eu le front de persister dans son charitable mensonge. D’ailleurs, grâce à son intervention dans l’affaire du trésor, les temps et les positions avaient bien changé depuis ; elle avait pu consentir à annuler son marché et à accepter la restitution du prix qu’elle avait donné des patins. Il s’en était suivi que Hans pouvait enfin prendre part à la course. Ceci n’arrange pas l’orgueilleux Karl. Il se sent de plus en plus indigné. Le croirait-on ? trois autres paysans ont été assez osés pour se présenter, et on a eu la faiblesse de les admettre. Hans ne sera que le quatrième de sa sorte… Oui, de sa sorte, qui n’est pas la sorte d’un haut personnage comme M. Karl.

Vingt filles et vingt garçons. Les jeunes filles sont placées en tête maintenant, toutes prêtes à partir, car elles doivent courir les premières. Hilda, Rychie et Katrinka frappent la glace du pied pour s’assurer que leurs patins sont bien assujettis. Hilda cause d’une manière tout aimable avec une gracieuse et timide petite créature habillée d’une jaquette rouge et d’une jupe brune toute neuve, et qui s’efforce de rester en arrière. Grâce à Hilda, elle a pris son rang. En vérité, c’est Gretel ! Quel changement ces jolis souliers, cette jupe et ce bonnet neuf ont opéré dans sa mignonne personne ! Si Annie Bowman, qui vient la rejoindre, n’était pas là, je dirais, ma foi ! que, s’il en est de plus belles, il n’en est pas de plus mignonne et de plus gentille. La sœur de Janzoon Kolp a été admise, mais Janzoon, lui, a été exclu à l’unanimité par les directeurs, non-seulement parce qu’il avait tué la cigogne des Brinker, mais parce qu’il avait en outre été surpris, l’été précédent, volant dans le nid d’une autre cigogne les œufs qu’elle y avait déposés, ce qui est en Hollande un crime passible des lois. Ce Janzoon Kolp est, voyez-vous, un pas grand chose de bon, comme on dit. Heureusement pour lui que je ne puis continuer son histoire, car la course commence.

Les vingt jeunes filles qui doivent concourir sont rangées sur une même ligne. La musique se tait.

Le commissaire des courses est debout entre les colonnes. Il lit le règlement d’une voix claire et haute :

« Les filles et les garçons courront chacun à leur tour, jusqu’à ce que l’une des filles et l’un des garçons soient arrivés deux fois premiers au but. Les filles partiront ensemble, les garçons aussi. Les concurrents et les concurrentes devront aller jusqu’aux drapeaux, puis revenir au point de départ, parcourant ainsi un mille de distance à chaque fois. »

On agite un drapeau sous la tente des juges. Mme Van Gleck se lève. Elle tient à la main un mouchoir blanc. Elle se penche en avant ; lorsqu’elle le laissera tomber, on sonnera du cor pour donner le signal du départ.

Le mouchoir est à terre. Regardez :

Elles sont parties ?

Non, elles reviennent. Le départ a été manqué. Elles n’étaient pas bien en ligne pour passer devant la tente des juges.

Le signal est répété.

Elles partent de nouveau. Cette fois tout est à merveille. Vingt flèches décochées par un bras robuste ne fileraient pas plus vite !

La multitude se tait un instant, absorbée par l’attention extrême avec laquelle elle guette les lutteurs.

Des applaudissements se font entendre sur toute la ligne.

« Hurrah ! cinq jeunes filles tiennent la tête. Mais laquelle donc, le premier tour achevé, revient déjà avec cette rapidité ? Impossible de distinguer. Quelque chose de rouge, voilà tout, suivi à peu de distance par un point bleu flottant. Presque à côté du bleu se distingue une tache jaune. Les spectateurs écarquillent leurs yeux et s’en veulent de n’être pas parvenus à se placer plus près des drapeaux formant limite.

La vague des acclamations fait le tour, suit les lutteurs et arrive à nous. Ah ! maintenant, Katrinka est en tête !

Elle passe devant le pavillon des Van Holp. Le suivant est celui de Mme Van Gleck. Cette forme penchée en dehors est son aimant. Mais Hilda, prompte comme l’éclair, dépasse Katrinka. Elle fait un signe de la main à sa mère. Deux autres la suivent de près ; elles fendent l’air. Qu’est-ce donc que cette petite flamme rouge et ardente ? Bravo ! c’est Gretel ! Elle salue aussi de la main, mais ce n’est pas un des riches pavillons qui reçoit sa politesse. La foule applaudit, mais elle n’entend que la voix de son père qui crie : « C’est affaire à toi, petite Gretel. » Katrinka, riant gaiement, dépasse Hilda à son tour. La jeune fille en jaune gagne maintenant ; elle les dépasse toutes, excepté Gretel. Les juges se penchent en avant ; chacun tient sa montre à la main. Bravos sur bravos remplissent les airs. Les colonnes de limites semblent s’agiter, elles aussi. La flamme rouge, le petit coquelicot a gardé son avance. La gardera-t-elle jusqu’à la fin ?

Chacun est haletant. Les paris sont pour la petite paysanne. Une immense acclamation s’élève. Gretel est arrivée première.

Son nom est proclamé par le crieur du commissaire.

Les juges font un signe de tête. Ils inscrivent quelque chose sur des tablettes que chacun tient à la main.

C’est au tour des garçons de se former en ligne, pendant que les filles se reposent. Quelques-unes entourent la petite Gretel toute saisie ; d’autres se tiennent à l’écart en grand dédain. Le dépit est un mauvais conseiller.

Pour la lutte des garçons, c’est mynheer Van Gleck qui laisse tomber le mouchoir. Le cor fait entendre une note vigoureuse.

Les garçons bien disciplinés sont partis. Le départ a été admirable.

Ils sont déjà à moitié chemin. On n’a jamais rien vu de pareil ! L’œil ne peut les suivre. La pensée ne va pas plus vite que ces quarante jambes que l’électricité semble emporter ! Où sont-ils maintenant ? Le bruit est tel que nous en sommes bien étourdis. Qu’ont-ils donc à rire, par là-bas ? Oh ! c’est de ce gros garçon qui tient non pas la tête, mais la queue ! Il ne se démonte pas, c’est à se demander s’il s’aperçoit qu’il est tout seul et que les autres ont presque atteint la limite. Oui, il le sait. Il s’arrête. Il s’essuie la figure. Il ôte son bonnet et regarde gaiement autour de lui. Mieux vaut se retirer de bonne grâce, mon brave Poot ! Tu t’es fait cent amis par ton rire franc et étonné.

L’excellent garçon a repris place parmi les spectateurs. Il va jouir du spectacle de la course comme les autres.

Un nuage de poudre de glace, léger comme de la plume, vole sur les talons des patineurs qui s’évertuent pour tourner aux drapeaux.

Quelque chose de noir distance les autres qui, à l’exception de Poot, s’étaient jusque-là tenus à égalité. La foule pousse des hurlements. Le point noir est menacé. Un bonnet rouge est sur ses talons. Qui peut-il être ? Je reconnais Ben, Peter, Hans ! Eh quoi ! c’est le frère de Gretel, ce serait un paysan encore qui gagnerait le prix des garçons ! Ce n’est pas possible, cela ne sera pas ! En attendant, c’est bien Hans qui vient de prendre la tête. La jeune madame Van Gend écrase ses fleurs dans sa main. Elle était si sûre que Peter gagnerait ! Et il a perdu du terrain. Karl Schummel vient après Hans, frémissant de rage ; puis Ben et le jeune homme inconnu au bonnet rouge. Le reste suit de près. Peter distancé par tous ceux-là ! Qu’est-ce que cela veut dire ? Attendez ; il me semble qu’il sort enfin des rangs de l’arrière-garde. Quel élan ! Il dépasse le bonnet rouge, il dépasse Ben, puis Karl, qui ne peut retenir un geste de colère. Maintenant il court à vitesse égale avec Hans. Mme Van Gend ne respire plus.

Enfin il est en tête ! Non ! Une fois encore Hans le dépasse. Les yeux de Hilda s’emplissent de larmes. Il faut que Peter soit vainqueur. Les yeux d’Annie lancent des éclairs. Gretel regarde, les maintes jointes. Encore quatre enjambées, et son frère aura atteint les colonnes !

Il y est ! Oui, mais Karl, dont la rage avait centuplé pour un instant les forces, y était une seconde auparavant, et le premier. Il avait dépassé le but.

C’en est fait, Karl Schummel est vainqueur pour la première course. La voix du crieur l’annonce. Les applaudissements me semblent maigres. Ce fait n’échappe pas à l’amour-propre du vainqueur. Que ne t’en prends-tu à lui, Karl, à ton amour-propre, de la froideur du public ? N’est-ce pas lui qui t’enlève les sympathies de la foule ?

Le second mille de la course va commencer.

Mme Van Gleck se lève de nouveau. Son mouchoir est tombé. Le son du cor a éclaté, et ce signal a lancé pour la seconde fois sur la glace vingt jeunes filles, comme autant d’Atalantes.

C’est joli, mais on n’y voit rien ; l’ardeur est telle pour cette course décisive qu’elles font bloc ; c’est un escadron volant. Les prévisions sont impossibles.

Il y a de nouveaux visages parmi celles qui sont en avant, des visages pleins d’animation qu’on n’avait pas remarqués à la première course. Voici Hilda et Katrinka, mais Gretel et Rychie sont en arrière. Gretel semble hésiter. Cependant, lorsque Rychie la dépasse, elle a soin de rétablir la distance. Les voici tout près de Katrinka. Hilda est toujours première, elle a presque atteint le but. Elle n’a pas fléchi un instant depuis que le son du cor l’a lancée. La foule, qui l’aime, l’encourage de ses cris. Bravos après bravos s’élèvent. Peter est silencieux, mais ses yeux brillent comme des étoiles.

Hurrah ! Hurrah !

On entend la voix du crieur :

« Hilda Van Gleck – un mille ! »

Gretel bat des mains. Annie aussi. Katrinka et Rychie se taisent.



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  1. Ceci n’est pas dit par dérision. Les garçons et les filles de ces asiles portent des vêtements mi-partie rouges et noirs. Cet habillement voyant empêche jusqu’à un certain point les enfants de se mal conduire pendant qu’ils vont et viennent dans la ville. L’asile des Bourgeois offre un refuge confortable à plusieurs centaines de garçons et de filles. La Hollande est renommée pour ses institutions charitables.