Les Patriotes de 1837-1838/06

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Librairie Beauchemin, Limitée (Laurent-Olivier Davidp. 28-36).

LA BATAILLE DE SAINT-DENIS


Le 22 novembre 1837, vers dix heures du soir, le colonel Gore partait de Sorel, à la tête de cinq compagnies de fusiliers, d’un détachement de cavalerie avec une pièce de campagne, pour aller à Saint-Charles joindre le colonel Witherall, disperser les patriotes et arrêter leurs chefs. Il avait avec lui le député-shérif, M. Juchereau-Duchesnay, porteur des mandats d’arrestation. Il était en marche depuis environ une demi-heure, lorsque le lieutenant Weir arriva de Montréal par la voie de terre, avec une dépêche à l’adresse du capitaine Crompton, commandant la garnison à Sorel.

Comme le capitaine Crompton était parti avec le colonel Gore, le jeune lieutenant monta dans la calèche d’un nommé Lavallée et lui donna ordre de fouetter du côté de Saint-Denis. Ayant pris une autre route que celle suivie par les troupes, il les devança et arriva, vers dix heures du matin, à Saint-Denis, où il fut fort surpris de ne pas trouver ses gens. Arrêté par des patriotes, il fut conduit auprès du Dr Nelson, répondit froidement et avec répugnance aux questions qu’on lui posa, et confirma la nouvelle de l’arrivée prochaine des troupes. Le Dr Nelson le mit sous la garde du Dr Kimber, ordonna qu’on eût pour lui tous les égards possibles, et s’occupa des préparatifs de défense. Il mit son fils Horace et son élève Dansereau à fabriquer des balles, eut une longue conversation avec MM. Papineau et O’Callaghan, qui s’étaient réfugiés chez lui depuis plusieurs jours, et monta à cheval, le matin, vers six heures, pour faire une reconnaissance sur le chemin de Saint-Ours. Le temps était si sombre qu’il faillit tomber au milieu de l’avant-garde des troupes ; il revint au grand galop, ordonna de couper les ponts, afin de retarder la marche de l’ennemi, et donna partout l’éveil.

Les cloches de l’église, sonnant à toute volée, appelèrent les patriotes au combat.

Ils accoururent de partout, ces braves, la plupart n’ayant pour armes que des faulx, des fourches ou des bâtons ; troupe héroïque où l’on voyait le père avec ses fils, l’enfant à côté du vieillard. Spectacle toujours émouvant du paysan transformé par l’amour de la liberté en soldat, et se battant avec les instruments de son travail, sans s’occuper du nombre de ses ennemis et de la puissance de leurs armes.

Parmi ces braves, il y en avait peut-être une centaine qui avaient des fusils, des fusils à pierre qui rataient souvent et ne portaient pas loin. Ceux-là se barricadèrent, la plupart au deuxième étage d’une grosse maison en pierre appartenant à Mme Saint-Germain, et située sur le chemin du roi où les troupes devaient passer ; vingt-cinq à trente dans la distillerie du Dr Nelson, à quelques pas plus loin, et une dizaine dans un magasin. Ceux qui n’avaient pas de fusils se placèrent à l’abri des murs de l’église ; ils avaient ordre de se ruer sur l’ennemi avec leurs faulx et leurs fourches à la première occasion qui se présenterait.

Pendant ce temps-là, deux Canadiens-français, faits prisonniers par l’avant-garde des réguliers, apprenaient au colonel Gore qu’il ne passerait pas à Saint-Denis sans combattre. Le colonel anglais, vieux militaire décoré à Waterloo, ne pouvant croire à tant d’audace de la part de simples paysans, donna à peine le temps à ses troupes épuisées de se reposer ; il les harangua, les exhortant à prouver une fois de plus la valeur du soldat anglais, et les engageant à ne pas se laisser faire prisonniers, vu que les paysans ne leur feraient aucun quartier ; et, les divisant en trois détachements, il leur donna l’ordre de marcher en avant.

L’une des colonnes se dirigea vers un bois situé à l’est du village, une autre prit le bord de la rivière, et la troisième, la principale, munie d’un canon, reçut l’ordre de continuer sa route par le chemin royal, et de faire le siège de la maison de Mme Saint-Germain.

Dans ce moment, se passait, à quelques arpents plus loin, un événement tragique et regrettable pour l’honneur des patriotes. Le lieutenant Weir, que quatre hommes conduisaient en wagon au camp de Saint-Charles, apercevant de loin ses gens, crut qu’il pourrait les rejoindre ; il se jeta en bas de la voiture et essaya de s’échapper. Ses gardiens, excités par les coups de fusil qui commençaient à se faire entendre, se jetèrent sur lui et le tuèrent à coups de sabre.

Il était alors entre neuf et dix heures du matin ; il faisait froid ; le temps était sombre, triste. « Un bon temps pour se battre, » disaient les patriotes.

De quel côté partirent les premiers coups de fusil ? Il est difficile de le dire, les récits des témoins oculaires diffèrent.

Le Dr Nelson en entrant dans la maison de Mme Saint-Germain, après une reconnaissance qu’il avait faite sur le chemin de Saint-Ours, dit aux patriotes : « Mes amis, je ne veux forcer personne à rester avec moi, mais j’espère que ceux qui resteront feront leur devoir bravement. Je n’ai rien à me reprocher dans ma conduite politique, et je suis prêt à faire face à toutes les accusations qui seront légalement et justement portées contre moi, et si on me somme de me remettre entre les mains des autorités, conformément à la loi et aux usages, je me rendrai ; mais je ne permettrai pas qu’on m’arrête comme un malfaiteur, qu’on me traite comme on vient de traiter Demaray et Davignon. »

Il avait à peine fini de parler, qu’un boulet abattit deux Canadiens qui se trouvaient à côté de lui : « Vous voyez, mes amis, s’écria le Dr Nelson, qu’il faut se battre ; soyez fermes, visez bien, ne vous exposez pas inutilement, et que tout coup porte. »

Plusieurs témoins oculaires affirment que les premiers coups de fusil furent tirés de la maison de Mme Saint-Germain et tuèrent deux soldats qui marchaient en avant comme éclaireurs ; d’autres assurent que le premier boulet ne tua personne. Une chose certaine, c’est qu’au commencement de la bataille, un boulet de canon pénétra dans le deuxième étage de la maison de Mme Saint-Germain, passant à travers les patriotes qui y étaient massés, et couvrant de sang, de morceaux de chair et de cervelle les murs et les planchers de la maison, et même les vêtements et la figure des compagnons de ces trois malheureux. Une balle tuait en même temps un nommé Minet, qui s’était montré à l’une des fenêtres.

C’était le baptême de sang de l’insurrection, baptême tragique et douloureux qui frappa d’abord de stupeur les patriotes. À ce sentiment bien naturel succédèrent bientôt cependant la colère et l’excitation de la lutte.


Les soldats anglais, certains que la lutte serait l’affaire d’un moment, le temps de lancer une dizaine de boulets et une trentaine de coups de fusil, se battaient à découvert et s’avançaient avec une insouciance dédaigneuse.

Leurs habits rouges offraient aux balles des patriotes d’excellents points de mire qu’elles ne manquèrent pas ; de la distillerie et de la maison de Mme Saint-Germain, ils reçurent une grêle de balles qui les décima ; trois canonniers furent tués l’un après l’autre, la mèche à la main, avant d’avoir pu mettre le feu à l’amorce du canon.

La trouée faite dans le mur de la maison s’élargissait, les pierres tombaient, la situation devenait dangereuse.

« Mes amis, dit Nelson, descendons, nous serons moins en danger. » Ils descendirent ; les murs épais du rez-de-chaussée leur faisaient un rempart impénétrable derrière lequel ils purent se battre à l’aise. Nelson apercevant, vis-à-vis la maison de Mme Saint-Germain, des patriotes qui s’exposaient inutilement aux balles des soldats, envoya C.-O. Perrault, son aide-de-camp, leur dire de s’éloigner. Perrault partit aussitôt et reçut, en traversant le chemin, deux balles, dont l’une l’atteignit au talon et l’autre lui passa au travers des intestins. Nelson eut tort de choisir pour accomplir une mission aussi dangereuse, un homme de la valeur de Perrault.

À midi, les soldats anglais, jugeant à propos de se mettre à l’abri comme les patriotes, s’embusquaient derrière les clôtures, des piles de bois de corde et une grange.

Ainsi retranchés, à quelques pas de la maison de Mme Saint-Germain, ils continuèrent à tirer avec plus d’ardeur que jamais ; mais chaque fois qu’un habit rouge paraissait, il recevait une balle. L’habileté des patriotes et la précision de leur tir déconcertaient les soldats.

Parmi ceux dont les balles faisaient le plus de ravages, citons les patriotes Laflèche, Bourdages, Pagé, le capitaine Blanchard, Dupont, père du présent député de Bagot, et Allaire.

Le père Laflèche, un vieux chasseur, était dans la maison de Mme Saint-Germain ; quelques instants avant la bataille, il récita son chapelet ; lorsqu’il aperçut les troupes, il étendit le bras de leur côté et leur cria à tue-tête : « Hue-donc ! » En un clin-d’œil, une balle partait de son fusil et tuait l’un des deux éclaireurs envoyés en avant.

David Bourdages, fils du célèbre patriote, et membre de l’ancienne Chambre d’assemblée, avait à côté de lui deux jeunes gens qui chargeaient des fusils et les lui passaient ; il tirait, et presque chaque coup portait. Son sang-froid et sa bravoure étaient admirables. Après avoir tiré presque sans interruption pendant deux heures, vers midi, il alluma tranquillement sa pipe, et recommença à tirer en fumant.

M. Pagé est un riche marchand de Saint-Denis, connu de vingt lieues à la ronde. Lorsqu’il partit, le matin, pour le combat, sa femme eut l’idée de lui faire une cuirasse ; elle lui mit sur la poitrine une main de papier. M. Pagé doit à cette bonne idée l’avantage de vivre encore. Dans la mêlée, une balle laboura en passant de gauche à droite la main de papier qu’il avait sur la poitrine et s’arrêta à la quatorzième feuille.

Le capitaine Blanchard, ancien voltigeur de De Salaberry, faisait charger des fusils comme Bourdages, et tirait. Un autre voltigeur couché dans un sillon, à quelques pas des soldats, leur envoyait des balles meurtrières.

Le capitaine Roussford, un brave officier anglais, exprimait, un jour, dans un dîner public donné en son honneur par des citoyens de Saint-Hyacinthe, l’impression que l’habileté des patriotes avait faite sur lui à Saint-Denis.

Il était à la tête des soldats retranchés derrière la grange de Mme Saint-Germain.

Ayant vu tomber un officier, l’un de ses amis, il voulut courir à son secours ; mais, comme il lui fallait s’exposer, il eut la bonne pensée de faire une expérience : il mit sa casquette à la pointe de son épée, et la présenta un instant en dehors de la grange ; quand il la retira, elle avait déjà une demi-douzaine de trous de balles.

Le colonel Gore enrageait de se voir arrêté par des paysans, comme il les appelait ; il y avait quatre ou cinq heures que la bataille durait, ses troupes étaient décimées, ses munitions s’épuisaient, et cependant le feu des patriotes était toujours aussi vif, aussi sûr. Voulant en finir, il donna ordre au brave capitaine Markman de tourner la position des patriotes. C’était important ; si l’attaque eût réussi, les patriotes se seraient trouvés cernés. Mais, pour exécuter ce mouvement, il fallait passer à la portée des fusils des Canadiens retranchés dans les maisons voisines.

Par trois fois, Markman et ses hommes s’élancèrent au pas de course, par trois fois ils furent obligés de reculer ; ils tombaient drus comme mouches.

Ils allaient réussir, dans une dernière tentative désespérée, lorsque le brave capitaine tomba, blessé sérieusement, à bas de son cheval ; ses hommes le relevèrent et retraitèrent, l’emportant dans leurs bras. Ils avaient à peine rejoint leurs camarades derrière la grange et les piles de bois, qu’ils étaient attaqués avec fureur par de nouveaux combattants.

C’étaient les patriotes de Saint-Antoine, de Saint-Ours et de Contrecœur qui arrivaient, au nombre de cent environ, au secours de leurs frères de Saint-Denis. Ils avaient traversé de Saint-Antoine à Saint-Denis en chantant. Les troupes les ayant aperçus, tirèrent sur eux avec fureur. Le passeur Roberge conduisait la principale embarcation, un bac, où s’étaient massés une vingtaine de patriotes. Un boulet de canon emporta un morceau de son bac et brisa l’aviron qu’il avait à la main. Roberge ne bougea pas : « Couchez-vous, » dit-il aux patriotes ; et, debout, impassible, il continua à ramer comme si de rien n’était.

Encouragés par l’arrivée de ce renfort, les patriotes redoublèrent d’ardeur, et ceux qui n’avaient pas de fusils se jetèrent comme une trombe sur les habits rouges. Attaquées de tous côtés, épuisées par la faim, les troupes lâchèrent pied et reprirent le chemin de Sorel, poursuivies par les patriotes qui leur enlevèrent leur canon et trois ou quatre prisonniers, avec lesquels ils revinrent en triomphe à Saint-Denis, à travers une population remplie d’enthousiasme. Ils avaient perdu, dans cette poursuite, un brave, un jeune homme de dix-sept ans, François Lamoureux, de Saint-Ours, qui, dans son ardeur, s’était trop rapproché des troupes. Un soldat lui avait envoyé, en se retournant, une balle dans la poitrine.

Il était tard, le soir du 23 novembre 1837, quand les braves de Saint-Denis se décidèrent à se séparer et à se reposer ; ils ne pouvaient se lasser de se raconter les incidents de la journée, et de se féliciter de la victoire qu’ils avaient remportée. La nouvelle que les patriotes avaient battu les troupes courut, comme une traînée de poudre en feu, des rives du Richelieu à celles du Saint-Laurent, faisant jaillir partout des éclairs de joie, des sentiments d’orgueil et d’espoir patriotiques. Après l’affaire du chemin de Chambly, la victoire de Saint-Denis, c’était d’un bon augure ; l’insurrection ne pouvait mieux débuter.

Les vainqueurs de Saint-Denis n’oublièrent pas, dans l’exaltation du triomphe, les braves qui avaient succombé dans la journée. Ils constatèrent que douze de leurs camarades avaient été tués ; voici leurs noms :

Chs Saint-Germain,
Pierre Minet,
Jos. Dudevoir,
J.-B. Patenaude,
Eusèbe Phaneuf,
François Lamoureux, de Saint-Denis ;
L. Bourgeois,
Benjamin Durocher (père du Dr Durocher, de Montréal),
Honoré Boutillier,

A. Lusignan (grand-père de l’écrivain du même nom),
F. Mandeville, de Saint-Antoine ;
C.-O. Perrault, de Montréal.

Quatre avaient été blessés grièvement.

Du côté des Anglais, il y eut une trentaine de tués et autant de blessés, dont huit furent faits prisonniers. Ces malheureux étaient bien convaincus, après ce qui avait été dit, qu’ils allaient être massacrés sans pitié par leurs vainqueurs ; aussi, ils furent agréablement surpris de voir tout le monde, hommes et femmes, rivaliser à les entourer de soins. Ils furent transportés chez les demoiselles Darnicourt, et ces nobles filles, aidées de quelques amies, les traitèrent avec une délicatesse et un dévouement qui les émurent profondément.

Lorsque, huit jours après, les vaincus du 23 novembre revinrent à Saint-Denis pour venger leur défaite par le pillage et l’incendie, les demoiselles Darnicourt s’adressèrent au colonel Gore pour le prier d’épargner le village. Mais déjà les soldats et les volontaires avaient commencé à mettre partout le feu, s’acharnant spécialement aux maisons et constructions qui avaient été le théâtre de leur défaite. Cruelle et mesquine vengeance qui ajoutait l’odieux de la barbarie à l’humiliation de la défaite ! Cependant, ces sauvages eurent assez de cœur pour reconnaître un peu ce que les demoiselles Darnicourt avaient fait pour leurs blessés, en épargnant leur maison, celle de leur voisine, Mlle Chalifou, et une grange qui renfermait toute la récolte de la veuve de l’infortuné Saint-Germain.

C’est à peu près tout ce qui reste encore aujourd’hui du village de Saint-Denis tel qu’il était en 1837 ; la vieille grange autour de laquelle on s’est battu, est là encore pour attester, par les déchirures et les trous que les balles lui ont faits, ce qui s’est passé.