Les Patriotes de 1837-1838/07

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Librairie Beauchemin, Limitée (Laurent-Olivier Davidp. 37-42).

LA BATAILLE DE SAINT-CHARLES


Pendant que les patriotes de Saint-Denis battaient les troupes du colonel Gore, ceux de Saint-Charles se préparaient à repousser le colonel Wetherall, qui s’avançait de Chambly avec six compagnies d’infanterie, deux pièces d’artillerie et un détachement de cavalerie.

Saint-Charles, joli village situé sur la rive sud du Richelieu, à six milles de Saint-Denis, était, en 1837, le principal foyer de l’insurrection. C’est là que l’assemblée des six comtés avait eu lieu, et depuis cette grande démonstration, l’effervescence ne s’y était pas ralentie. Dans les premiers jours de novembre, M. Debartzch, le seigneur de l’endroit, était obligé de quitter sa maison avec sa famille et de se réfugier à Montréal. Les patriotes lui reprochaient d’avoir abandonné et même trahi la cause populaire. Ils s’étaient réunis, un soir, au nombre de deux cents, autour de sa maison et l’avaient sommé de s’éloigner. Lorsque le mandement de Mgr Lartigue fut lu, la plupart des hommes sortirent de l’église en maugréant. Le curé de la paroisse lui-même, M. l’abbé Blanchet, qui devint évêque de Nesqualy, était patriote et ne cachait pas ses sentiments.

Après l’émission des mandats d’arrestation du 16 novembre, les chefs patriotes se dispersèrent ; Papineau, O’Callaghan, Perrault et plusieurs autres allèrent à Saint-Denis ; T.-S. Brown, Rodolphe Desrivières et Gauvin se rendirent à Saint-Charles pour y établir un camp ; ils y trouvèrent la population bien décidée à défendre ses chefs et à empêcher, par la force des armes, qu’ils fussent arrêtés.

Brown fut nommé général, et on se mit aussitôt à l’œuvre.

Gauvin alla, à la tête d’une escouade de dix-sept hommes, prendre possession de la maison de M. Debartzch, une grosse maison en pierre située au sud du chemin et à quelques pas de la rivière. C’était l’endroit choisi pour le camp, le lieu de bataille où les patriotes devaient se battre contre les troupes. La maison fut percée de meurtrières et entourée d’un rempart d’arbres renversés, qui s’étendait depuis une colline en arrière jusqu’à la rivière.

C’était absurde.

De la colline, l’artillerie pouvait balayer le camp, et les patriotes n’avaient pas d’issue pour fuir en cas de défaite.

Le 25, vers deux heures de l’après-midi, les troupes anglaises furent signalées ; composées de trois ou quatre cents hommes bien équipés et armés, elles offraient un spectacle imposant. Le temps était froid, sec, les chemins durs ; elles s’avançaient rapidement, mettant le feu aux maisons et aux granges, à celles surtout d’où on tirait sur elles. Les piquets que Brown avait placés de distance en distance leur envoyèrent plusieurs balles qui leur tuèrent un homme et en blessèrent un autre ; mais, à l’exception d’une dizaine de patriotes qui continuèrent à tirer en retraitant, les autres s’enfuirent rapidement vers le camp.

Les champs étaient couverts de femmes et d’enfants affolés, fuyant devant les troupes ; une femme n’ayant pas eu le temps de se sauver, fut trouvée morte après la bataille, au milieu des ruines fumantes de sa demeure. Brown, voyant parmi les fuyards un certain nombre de ceux qui avaient pour armes des piques et des bâtons, ordonna à Desrivières d’aller les placer à l’entrée du bois. Il donnait en même temps à Gauvin l’ordre de conduire à Saint-Hyacinthe quelques prisonniers. Lui-même, remettant le commandement à Marchessault, partait en disant qu’il allait au village chercher les patriotes qui y étaient disséminés. On prétend qu’une fois parti, il ne s’arrêta que lorsqu’il fut rendu à Saint-Denis ; mais il paraît certain qu’ayant parcouru le village, il reprit le chemin du camp, poussant devant lui quelques hommes mal armés. C’est alors qu’il rencontra un habitant qui le cherchait pour lui dire, de la part du colonel Wetherall, que si les patriotes laissaient tranquillement les troupes continuer leur route vers Saint-Denis, il ne leur serait fait aucun mal. Brown, ne sachant pas ce qui se passait, s’imagina que le général anglais devait se trouver dans un grand embarras pour lui faire une pareille proposition ; il lui écrivit qu’il laisserait les troupes passer si elles déposaient les armes. Il confia son message à un nommé Durocher, et continua à galoper vers le camp.

Il raconte que, s’étant arrêté un instant près de l’église pour voir quel usage il pourrait faire d’un ravin qui se trouvait là, trois décharges d’artillerie le forcèrent à s’écarter du chemin. Il vit que la bataille était commencée, essaya de rallier les gens qui commençaient à fuir, et, s’apercevant que tout était fini, il prit le chemin de Saint-Denis.

En effet, il avait à peine quitté le camp que le colonel Wetherall, qui n’avait pas reçu de réponse à son message, arrivait, tournait les retranchements, et prenant possession de la colline qui les dominait, y plaçait son artillerie.

On dit que Wheterall prit son temps avant d’attaquer les retranchements, dans l’espoir que le déploiement de ses forces ferait réfléchir les insurgés et les déciderait à mettre bas les armes.

Mais les hommes renfermés dans le camp étaient l’élite des patriotes, des braves bien décidés à se battre. Ils étaient environ deux cents dont une centaine armés de fusils, de vieux fusils à pierre tout délabrés ; les autres étaient munis de faulx, de bâtons et de piques. Deux vieux canons rouillés avaient été transportés dans les retranchements, mais ils ne furent d’aucun service : l’un ne rendit pas sa charge, et l’autre ne partit qu’une fois.

Que pouvait faire cette poignée d’hommes mal armés, sans chef, contre des forces si imposantes ? Cependant, ces hommes, comme ceux de Saint-Denis avaient résolu de se battre, rien ne pouvait les en empêcher. La nouvelle de la victoire de Saint-Denis avait achevé de leur monter la tête, de les enthousiasmer ; ils voulaient en faire autant.

Le colonel Wetherall donna le signal de l’attaque ; la lutte commença. Les premières décharges des patriotes jetèrent le désordre parmi les troupes, qui ne s’attendaient pas à un feu aussi vif et aussi nourri. Des témoins oculaires prétendent qu’une trentaine de soldats furent tués ou blessés en quelques instants. Tant que les retranchements tinrent bon, la victoire sembla indécise ; mais ils s’écroulèrent sous les coups répétés de l’artillerie, et le colonel Wetherall donna l’ordre de charger à la baïonnette. Ce fut alors une véritable boucherie. Quelques uns des patriotes parvinrent à s’échapper ; la plupart soutinrent la charge avec héroïsme ; n’ayant plus de munitions, ils se battaient à coups de crosse de fusil. Parmi ceux-là, on remarquait M. Amiot, député de Verchères, Augustin Papineau, de Saint-Hyacinthe, Amable et J.-Bte Hébert, qui furent tués tous deux en se battant comme des lions. Siméon Marchessault put échapper en lançant son cheval pardessus les retranchements, et reçut une balle qui alla se loger dans la poche de son habit.

Antoine Maynard conserva la vie en faisant le mort ; les soldats le trouvèrent étendu sur la terre près des remparts ; voulant s’assurer s’il était bien mort, il lui tirèrent un coup de fusil dans le poignet et le lardèrent avec leurs baïonnettes à divers endroits du corps. Maynard était fortement trempé, il ne bougea pas, et, aussitôt les soldats partis, il se traîna jusqu’à la rivière et traversa à Saint-Marc.

On a beaucoup exagéré le nombre des patriotes tués à Saint-Charles ; on l’a porté jusqu’à cent et cent cinquante, mais des témoins oculaires le fixent à trente ou trente-deux, et ils disent à l’appui de leur opinion que les gens de Saint-Charles ayant obtenu le droit de réclamer les corps des patriotes tués et de les enterrer, on n’en trouva que vingt-quatre sur le champ de bataille, et trois autres plus tard sous les décombres d’une maison. On prétend, il est vrai, qu’il y en eut beaucoup de jetés à la rivière ; mais, tout considéré, il paraît certain qu’on ne peut porter à au-delà de quarante le nombre des morts. Ajoutons à cela une trentaine de blessés et autant de prisonniers.

Du côté des troupes, les rapports officiels constatent trois tués, dix blessés sérieusement et huit blessés légèrement. Cependant, des témoins oculaires s’accordent à affirmer emphatiquement que les premières décharges seules des patriotes abattirent une quarantaine de soldats. Ce qui prouve qu’il y a eu exagération des deux côtés.

Après avoir brûlé le camp et tout ce qu’il contenait, ainsi que quatre ou cinq maisons voisines, les troupes entrèrent avec leurs chevaux dans l’église de Saint-Charles où elles passèrent la nuit. Le lieu saint fut livré à toutes sortes de profanations qu’il est inutile de décrire.

Après Saint-Denis, Saint-Charles ! Après l’exaltation de la victoire, la désolation de la défaite ! En deux jours, quel changement ! Au loin, on apprenait en même temps le glorieux début et la triste fin de l’insurrection sur les bords du Richelieu.

Comme les événements, la plupart du temps, tiennent à peu de chose, au hasard, à un simple accident ! Si les courriers envoyés par sir John Colborne de Montréal au colonel Wetherall pour lui dire de retraiter immédiatement sur Montréal, n’avaient pas été arrêtés par des patriotes, à quelques milles du village de Saint-Charles, la bataille du 25 novembre n’aurait pas eu lieu ; les paroisses du Sud, électrisées par la victoire de Saint-Denis, se seraient levées, les armes qu’on attendait des États-Unis seraient peut-être arrivées, et qui sait ce qui serait advenu ? L’Angleterre ne pouvant envoyer de nouvelles troupes avant le printemps, les patriotes auraient été maîtres jusqu’alors de la situation. Et qui dit que, dans l’intervalle, ils n’auraient pas obtenu de l’aide des États-Unis ?

Il n’y a pas de doute que c’était là l’espoir des chefs patriotes, et il faut en tenir compte pour s’expliquer ce qui s’est passé.