Les Paysans/II/9

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Les Paysans/II
Œuvres complètes de H. de BalzacA. Houssiaux18 (p. 498-503).

IX. La Catastrophe

Un samedi soir, Courtecuisse, Bonnébault, Godain, Tonsard, ses filles, sa femme, Vaudoyer, et plusieurs manouvriers étaient à souper dans le cabaret, il faisait un demi-clair de lune, et une de ces gelées qui rendent le terrain sec ; la première neige était fondue, ainsi les pas d’un homme dans la campagne ne laissaient point de ces traces au moyen desquelles on finit, dans les cas graves, par avoir des indices sur les délits. Ils mangeaient un ragoût fait avec des lièvres pris au collet ; on riait, on buvait, c’était le lendemain des noces de la Godain, que l’on devait reconduire chez elle. Sa maison n’était pas loin de celle de Courtecuisse. Quand Rigou vendait un arpent de terre, c’est qu’il était isolé et près des bois. Courtecuisse et Vaudoyer avaient leurs fusils pour reconduire la mariée, tout le pays était endormi. Pas une lumière ne se voyait, il n’y avait que cette noce d’éveillée et qui tapageait de son mieux. A cette heure la Bonnébault entra, chacun la regarda.

— La femme, dit-elle à l’oreille de Tonsard et de son fils, a l’air de vouloir accoucher, il vient de faire seller son cheval et il va quérir monsieur Gourdon à Soulanges.

— Asseyez-vous, la mère, lui dit Tonsard, qui lui donna sa place à table, et alla se coucher sur un banc.

En ce moment on entendit le bruit d’un cheval au galop, qui passa rapidement dans le chemin. Tonsard, Courtecuisse et Vaudoyer sortirent brusquement et virent Michaud qui allait par le village.

— Comme il entend son affaire, dit Courtecuisse, il a descendu le long du perron, prend(s) par Blangy et la route, c’est le plus sûr…..

— Oui, dit Tonsard, mais il amènera monsieur Gourdon.

— Il ne le trouvera peut-être pas, dit Courtecuisse ; il vient d’aller à Couches, pour la bourgeoise de la poste, qui fait le monde à cette heure.

— Et c’est sûr, dit Vaudoyer, il aime assez sa femme pour ça.

— Mais alors, il ira par la grand’route, de Soulanges à Couches, c’est le plus court.

— Et c’est le plus sûr pour nous, dit Courtecuisse, il fait un joli clair de lune, sur la grand’route il n’y a pas de garde comme dans les bois, on entend de loin, et des pavillons, là, derrière les haies, à l’endroit où elles joignent le petit bois, on peut tirer un homme par derrière comme un lapin, à cinq pas…..

— Il sera onze heures et demie quand il passera là, dit Tonsard, il va mettre une demi-heure pour aller à Soulanges, et autant pour revenir là. Ah çà, mes enfants, si monsieur Gourdon était sur la route…

— Ne t’inquiète pas, dit Courtecuisse, moi je serai à dix minutes de toi, sur la route au droit de Blangy, tirant sur Soulanges, Vaudoyer sera à dix minutes de toi, tirant sur Couches, et s’il vient quelqu’un, une voiture de poste, la malle, les gendarmes, enfin qui que ce soit, nous tirons un coup en terre, un coup étouffé.

— Et si je le manque…

— Il a raison, dit Courtecuisse ; je suis meilleur tireur que toi, Vaudoyer, j’irai avec toi, Bonnébault me remplacera, il jettera un cri, ça s’entendra mieux et c’est moins suspect.

Tous trois rentrèrent, la noce continua ; seulement à onze heures, Vaudoyer, Courtecuisse, Tonsard et Bonnébault sortirent avec leurs fusils sans qu’aucune des femmes y fît attention. Ils revinrent d’ailleurs trois quarts d’heure après, et se remirent à boire jusqu’à une heure du matin. Les deux filles Tonsard, leur mère et la Bonnébault avaient tant fait boire le meunier, les manouvriers et les deux paysans, ainsi que le père de la Tonsard, qu’ils étaient couchés par terre, et ronflaient quand les quatre convives partirent ; et à leur retour, on secoua les dormeurs, qu’ils retrouvèrent chacun à sa place.

Pendant que cette orgie allait son train, le ménage de Michaud était dans de mortelles inquiétudes. Olympe avait eu de fausses douleurs, et ces douleurs se calmèrent aussitôt que son esprit se préoccupa des dangers que sa servante lui disait être imaginaires. Elle était dans sa chambre au coin de son feu, prêtant l’oreille à tout ; et dans sa terreur, qui s’accroissait de quart d’heure en quart d’heure, elle avait fait lever le domestique. La pauvre petite femme allait et venait dans une agitation fébrile ; elle regardait à ses croisées malgré le froid ; elle descendait, elle écoutait.

— Je ne sais pas ce que j’ai, disait-elle à sa servante et au domestique ; mais il me semble qu’il arrive malheur à mon mari.

A minuit un quart environ, elle s’écria :

— Le voici, j’entends son cheval !

Et elle descendit suivie du domestique, qui se mit en devoir d’ouvrir la grille.

— C’est singulier, dit-elle, il revient par les bois de Couches.

Puis elle resta comme frappée de terreur, immobile, sans voix. Le domestique partagea cette horreur, car il y avait dans le galop furieux du cheval et dans le claquement des étriers vides qui sonnaient, je ne sais quoi de désordonné, accompagné de ces hennissements significatifs que les chevaux poussent quand ils vont seuls ; sa respiration annonçait une course faite avec effroi. Bientôt, et trop tôt pour la malheureuse femme, le cheval arriva trempé de sueur à la grille, seul ; il avait cassé ses brides, dans lesquelles il s’était sans doute empêtré. Olympe regarda le domestique ouvrir la grille ; elle vit le cheval, et se mit à courir au château comme une folle ; elle y arriva ; elle tomba sous les fenêtres du général, en criant :

— Monsieur, ils l’ont assassiné….

Ce cri fut si terrible, qu’il réveilla le comte ; il sonna, mit toute la maison sur pied, et les gémissements de madame Michaud qui accouchait par terre, attirèrent le général et ses gens. On releva la pauvre femme mourante, et qui mourut en disant au général :

— Mort ! ils l’ont tué !…

— Joseph, dit le comte à son valet de chambre, courez chercher monsieur Gourdon, car il faut tâcher de sauver l’enfant !… Et vous, dit-il à un jardinier, allez savoir ce qui s’est passé.

— Il s’est passé, dit le domestique du pavillon, que le cheval de monsieur Michaud vient de rentrer tout seul, les brides cassées, les jambes en sang…. Il y a une tache de sang sur la selle, comme une coulure.

— Que faire la nuit ! dit le comte. Allez éveiller Groison, allez chercher les gardes, sellez les chevaux, et nous battrons la campagne.

Au petit jour huit personnes, le comte, Groison, les trois gardes et deux gendarmes venus de Soulanges avec le maréchal-des-logis, explorèrent le pays. On finit, au milieu de la journée, par trouver le corps du garde-général dans un bouquet de bois, entre la grande route et celle de La-Ville-aux-Fayes, au bout du parc des Aigues, à cinq cents pas de la grille de Couches. Deux gendarmes partirent, l’un pour La-Ville-aux-Fayes chercher le procureur du roi, et l’autre pour Soulanges chercher le juge-de-paix. En attendant, monsieur de Montcornet fit un procès-verbal, aidé par le maréchal-des-logis. On trouva sur la grande route le piétinement d’un cheval qui s’était cabré, à la hauteur du second pavillon, et les traces vigoureuses du galop d’un cheval effrayé jusqu’au premier sentier du bois au-dessous de la haie. Le cheval n’étant plus guidé avait pris par là ; le chapeau de Michaud était dans ce sentier. Pour revenir à son écurie, le cheval avait pris le chemin le plus court. Michaud avait une balle dans le dos, la colonne vertébrale était brisée.

Groison et le maréchal-des-logis étudièrent avec une sagacité remarquable le terrain autour du piétinement qui indiquait ce qu’en style judiciaire on nomme le théâtre du crime, et ils ne purent découvrir aucun indice. La terre était trop gelée pour garder l’empreinte des pieds de celui qui avait tué Michaud ; ils trouvèrent seulement le papier d’une cartouche. Quand le procureur du roi, le juge d’instruction et monsieur Gourdon vinrent pour relever le corps et en faire l’autopsie, il fut constaté que la balle, (qui) s’accordait avec les débris de la bourre, était une balle de fusil de munition, tirée avec un fusil de munition, et il n’existait pas un seul fusil de munition dans la commune de Blangy. Le juge d’instruction (et) monsieur Soudry, le soir, au château, furent d’avis de réunir les éléments de l’instruction et d’attendre. Ce fut aussi l’avis du procureur du roi, du maréchal-des-logis et du lieutenant de la gendarmerie de La-Ville-aux-Fayes.

— Il est impossible que ce ne soit pas un coup monté entre les gens du pays, dit le maréchal-des-logis ; mais il y a deux communes, Couches et Blangy, et il y a dans chacune cinq à six gens capables d’avoir fait le coup. Celui que je soupçonnerais le plus, Tonsard, a passé la nuit à godailler, mais votre adjoint était de la noce, votre meunier, il ne les a pas quittés ; ils étaient gris à ne pas se tenir, ils ont reconduit la mariée à une heure et demie, et l’arrivée du cheval annonce que M. Michaud a été assassiné entre onze heures et minuit. A dix heures et un quart, Groison a vu toute la noce attablée, et monsieur Michaud a passé par là pour aller à Soulanges où il est venu à onze heures. Son cheval s’est cabré entre les pavillons de la route, mais il peut avoir reçu le coup avant Blangy, et s’être tenu pendant quelque temps. Il faut décerner des mandats contre vingt personnes au moins, arrêter tous les suspects ; mais ces messieurs connaissent les paysans comme je les connais, vous les tiendrez pendant un an en prison, vous n’en aurez rien tiré que des dénégations. Que voulez-vous faire à tous ceux qui étaient chez Tonsard ?

On fit venir (Langlumé), le meunier et l’adjoint de monsieur de Montcornet, et il raconta sa soirée : ils étaient tous dans le cabaret ; on n’en était sorti que pour quelques instants dans la cour. Il y était allé avec Tonsard sur les onze heures, ils avaient parlé de la lune et du temps ; ils n’avaient rien entendu. Il nomma tous les (convives) : à deux heures on avait reconduit les mariés.

Le général convint, avec le maréchal-des-logis, le lieutenant de la gendarmerie et le procureur du roi, d’envoyer de Paris un homme habile de la police de sûreté, qui viendrait au château, comme ouvrier, et qui se conduirait assez mal pour être renvoyé, qui boirait, et qui resterait dans le pays mécontent du général. C’était le meilleur plan à suivre pour guetter une indiscrétion.

— Quand je devrais y dépenser dix mille francs, je finirai par découvrir le meurtrier de mon pauvre Michaud… répétait sans se lasser le général Montcornet. Il partit avec cette idée et revint de Paris, au mois de janvier, avec un des plus rusés acolytes du chef de la Police de sûreté, qui s’installa pour diriger soi-disant les travaux d’intérieur du château, et qui braconna. On fit des procès-verbaux contre lui, le général le mit à la porte et revint à Paris au mois de février.