Les Peaux-Rouges de Paris (Aimard)/II/X

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

X

OÙ LE CŒUR-SOMBRE TROUVE À L’IMPROVISTE LE PRÉTEXTE QU’IL CHERCHAIT POUR RETOURNER AU PLUS VITE À LA FLORIDA.


Le Cœur-Sombre et son ami, après avoir pris congé à la Française, ainsi que disent proverbialement les Hispano-Américains, c’est-à-dire sans prévenir madame la comtesse de Valenfleurs de leur départ, s’étaient lancés au galop à travers les hautes herbes de la savane.

Ils avaient fourni une longue course, galopant côte à côte sans échanger une parole.

Ils semblaient, en apparence du moins, ne suivre aucune direction bien déterminée.

Cependant il en était autrement.

Le Cœur-Sombre savait parfaitement où il allait.

Quant à Main-de-Fer, selon son habitude de complète abnégation et d’entière insouciance, il suivait son compagnon, sans autrement se préoccuper du but à atteindre.

C’était un singulier type, même dans la savane, où l’on en rencontre tant de bizarres, que ce digne Main-de-Fer.

Très bien de sa personne, d’une vigueur et d’une adresse incomparables, doué d’un courage de lion, et possédant une belle intelligence, il s’était, de parti-pris, condamné à la plus complète inertie morale.

Il avait abdiqué sa volonté, et jusqu’à sa faculté de penser, en faveur de son ami.

Il semblait que tout travail de tête lui fût pénible, toute discussion fatigante.

Il parlait à peine, ne causait que par boutades, agissait le moins possible.

Il ressemblait à un automate bien réglé, et surtout bien monté.

Du reste, personne n’était moins gênant.

Il n’aimait qu’un homme au monde, Cœur-Sombre.

Mais il professait pour lui un de ces dévouements devant lesquels pâlissent ceux des séides les plus vantés.

Cœur-Sombre le traitait avec beaucoup de déférence, avait pour lui une amitié profonde et sans limite.

Bien qu’il fût à l’avance assuré de l’assentiment de son ami, il ne faisait jamais rien sans le consulter.

Lui seul avait le pouvoir de galvaniser cette belle et vaillante statue.

Un mot, un geste, un regard, suffisaient pour cela.

Cette nature endormie se réveillait subitement ; la statue se faisait homme, et l’homme devenait terrible et donnait alors des preuves d’incroyable intelligence et d’indomptable énergie.

Tel était, ou du moins, aux yeux des gens qui croyaient le mieux le connaître, semblait être Main-de-Fer.

Après une course qui avait duré près de deux heures, les chasseurs firent halte dans une forêt de mahoganys, après avoir fait maints détours et si bien embrouillé leur piste qu’il semblait impossible de la retrouver.

Ils se trouvaient dans un brulis de plusieurs acres d’étendue, traversé par un large cours d’eau, qui allait quelques lieues plus loin se jeter dans le Rio San-Pedro, un peu au-dessous de Tubac.

Les chasseurs enlevèrent le mors et desserrèrent les sangles de leurs chevaux, sans prendre la peine de les attacher, car ils savaient que les intelligents animaux ne s’éloigneraient pas ; ils leur donnèrent la provende.

Cela fait, ils allumèrent du feu et se mirent en devoir de préparer leur repas du matin.

Quelques arbres, dont les racines plongeaient dans le ruisseau, avaient échappé à l’incendie, causé par l’imprudence de quelque coureur des bois.

Ces arbres formaient un bosquet impénétrable aux rayons incandescents du soleil.

Ce fut sous cette ombre bienfaisante que se réfugièrent les chasseurs.

Leur repas fut bientôt préparé.

Il se composait de tocino, de charqué, de patates cuites sous la cendre, de fromage de chèvre et de quelques tortillas ou galettes de maïs.

Une gélinotte, tuée par Main-de-Fer la veille, fut plumée et grillée sur les charbons.

Ce repas somptueux pour des coureurs des bois était arrosé avec l’eau limpide du ruisseau, corrigée par quelques gouttes de vieille eau-de-vie de France.

Les chasseurs se mirent à table, c’est-à-dire qu’ils s’assirent en face l’un de l’autre, sur l’herbe, leurs provisions de bouche placées entre eux, sur de larges feuilles d’un bananier voisin, dont un des régimes dorés par le soleil devait servir de dessert.

Les deux amis mangèrent silencieusement, mais de bon appétit.

Les mets disparaissaient avec une rapidité singulière.

Au désert on ne mange pas pour savourer les mets et le plaisir de manger, mais pour se nourrir, ce qui n’est pas du tout la même chose.

La vie physique tient la première place dans cette existence troublée et émaillée de tant d’incidents burlesques ou terribles.

Il est indispensable de prendre une forte nourriture pour conserver sa vigueur et l’élasticité de son esprit.

Quelle que soit la situation morale d’un chasseur, tristesse ou gaieté, le moral n’influe jamais sur le physique.

Il mange quand même, et beaucoup, dans l’intérêt même des projets plus ou moins sombres, qu’il roule dans son esprit.

Il faut qu’il ait les forces nécessaires pour soutenir la lutte qu’il prévoit.

Même sans appétit il mange, afin de conserver sa vigueur, qui, dans tous les cas, pour le bien comme pour le mal, lui est toujours indispensable.

En Europe, en France particulièrement, il n’en est pas de même.

On s’étonne de voir un soldat bien manger avant la bataille.

On se sent pris d’horreur en apprenant que, avant de commettre un crime, un scélérat a fait un excellent dîner.

Cependant cette conduite est logique et conforme aux lois de la nature.

En France, la joie, de même que la douleur, coupent l’appétit.

Dans l’un et l’autre cas, il est impossible d’avaler un morceau.

L’esprit s’affaisse, le moral s’impose au physique, on perd ses facultés intellectuelles, et la maladie et quelquefois même la mort sont les conséquences de cette déplorable façon d’agir.

Je lui préfère beaucoup la coutume des coureurs des bois.

Cependant les chasseurs avaient achevé leur repas.

Ils avaient fait table rase : pas un relief ne restait !

— Ouf ! j’avais grand faim, dit Cœur-Sombre.

— Et moi aussi, répondit Main-de-Fer.

C’étaient les premières paroles qu’ils prononçaient depuis qu’ils avaient quitté la comtesse.

— Un coup d’eau-de-vie pour aider à la digestion, reprit Cœur-Sombre.

— C’est une bonne idée ! répondit aussitôt Main-de-Fer.

Cœur-Sombre retira de ses alforjas un boujarron en cuir, pouvant contenir environ la valeur de deux verres à liqueur, le remplit à sa gourde et l’avala d’un trait.

Puis il le remplit de nouveau et le présenta à son ami, qui en engloutit aussi prestement le contenu.

— Hein ! dit Cœur-Sombre en faisant clapper sa langue contre son palais, cela fait du bien !

— En effet, cela fait du bien, répondit Main-de-Fer avec la fidélité d’un écho.

Le boujarron fut réintégré dans les alforjas, et les deux chasseurs, retirant les calumets indiens passés dans leur ceinture, se mirent à les bourrer avec ce soin méticuleux que prennent les fumeurs pour mener à bien cette importante opération.

Puis, avec une précision mathématique, chacun d’eux fouilla dans la poche de son pantalon, en retira un très beau porte-allumettes en or, admirablement ciselé, l’ouvrit, choisit une allumette, l’enflamma avec le pouce de la main gauche et alluma son calumet.

Cela fait, le porte-allumettes fut refermé et remis en poche.

Les deux amis s’appuyèrent chacun le dos à un tronc d’arbre et commencèrent à fumer avec cette béatitude qui fait ressembler les fumeurs aux Osmanlis faisant leur kief, après avoir absorbé une dose convenable de hatchich.

Quelques minutes s’écoulèrent, chacun des chasseurs savourant avec délices les charmes de son calumet.

— J’ai envie de dormir, et toi ? demanda Cœur-Sombre entre deux bouffées de fumée.

— Et moi aussi, répondit flegmatiquement Main-de-Fer.

— Si nous dormions ! rien ne nous presse, dit Cœur-Sombre en bâillant ; il fait très chaud.

— Dormons, répondit Main-de-Fer : la chaleur est insupportable, et puis c’est l’heure de la siesta.

Quelques minutes plus tard, les calumets étaient fumés.

Les deux chasseurs dormaient à pierna suelta, c’est-à-dire à jambe détendue, comme disent les Espagnols, ce qui se traduit en français par dormir à poings fermés.

Il n’y avait pas un souffle dans l’air.

La chaleur était véritablement accablante.

Les oiseaux, sous la feuillée, dormaient la tête sous l’aile.

Les fauves habitants de la forêt haletaient au remisage.

Un calme profond régnait dans le désert.

Seul, un bruit presque imperceptible troublait le silence ; c’était l’œuvre des infiniment petits qui jamais ne s’arrêtent, accomplissant leurs mystérieux arcanes.

Deux heures s’écoutèrent ainsi.

Les chasseurs dormaient profondément, leurs visages cachés sous d’épais mouchoirs pour se préserver des cuisantes piqûres des moustiques, dont des myriades se jouaient dans chaque rayon de soleil.

Tout à coup les chevaux qui, depuis qu’ils avaient achevé de broyer leur provende, se tenaient la tête baissée et restaient immobiles, faisant probablement leur siesta, eux aussi, eurent un frissonnement dans tout le corps, redressèrent brusquement la tête et pointèrent les oreilles.

Ils avaient entendu, avec leur finesse d’ouïe ordinaire, quelque bruit suspect.

Puis, après un instant, ils se rapprochèrent des chasseurs endormis et poussèrent un hennissement doux et plaintif, comme s’ils demandaient secours à leurs maîtres.

Les chasseurs et les coureurs des bois, si profondément qu’ils dorment, s’éveillent au plus léger bruit, et en ouvrant les yeux rentrent aussitôt en possession de toutes leurs facultés.

Cœur-Sombre et Main-de-Fer, réveillés en sursaut par les hennissements plaintifs des chevaux, bondirent sur leurs pieds, la carabine à la main.

Ils penchèrent le corps en avant et écoutèrent.

Ils n’entendirent rien.

Cependant les deux animaux donnaient des preuves évidentes de peur.

— C’est peut-être un jaguar ? dit Cœur-Sombre.

— Ou un ours gris, répondit Main-de-Fer.

— Qui sait ? reprit Cœur-Sombre prenons nos précautions.

Ils cachèrent les chevaux au milieu d’un épais buisson, et s’embusquèrent de chaque côté, le doigt sur la détente de la carabine, l’œil au guet, l’oreille tendue.

Près d’un quart d’heure s’écoula ainsi.

Les chasseurs restaient immobiles comme s’ils eussent été changés en pierre.

Bientôt un bruit faible d’abord, mais qui s’accrut rapidement et prit les proportions d’une course échevelée à travers les buissons et les halliers, se fit entendre sous le couvert, se rapprochant de plus en plus de l’embuscade où se tenaient les chasseurs.

Un cavalier mexicain parut, galopant à travers les halliers, bondissant par dessus les buissons, sans chapeau, les vêtements en lambeaux, couvert de sang et affaissé sur sa selle.

En pénétrant dans la clairière il se détourna à demi sur sa montura, épaula sa carabine et fit feu.

Deux détonations répondirent aussitôt de l’intérieur de la foret, et une nuée de flèches vint tomber dessus et tout autour du cavalier.

Celui-ci ouvrit les bras, lâcha sa carabine, chancela comme un homme ivre, et perdit les étriers.

Il rejeta machinalement le haut du corps en avant, et s’accrocha à la crinière de son cheval.

Mais au même moment l’animal poussa un cri d’agonie, se dressa droit sur ses pieds de derrière, battit l’air de ses pieds de devant, et se renversa en arrière avec son cavalier.

Les deux chasseurs s’étaient prestement embusqués chacun derrière un arbre.

Ils étaient armés de carabines à double canons tournants.

Ils répondirent aux deux coups de feu tirés de la forêt par quatre coups de carabine probablement bien ajustés, car de grands cris s’élevèrent aussitôt sous le couvert et furent immédiatement suivis du bruit d’une fuite précipitée.

Les chasseurs firent une seconde décharge.

Les fuyards quels qu’ils fussent, redoublèrent de vitesse.

Bientôt le bruit de leur course se perdit dans le lointain.

Les chasseurs quittèrent alors leur embuscade.

— Secourons ce pauvre diable ! dit Cœur-Sombre.

— Hum ! il doit être bien malade, répondit Main-de-Fer en secouant la tête.

— Raison de plus pour nous hâter !

— C’est juste fit Main de-Fer.

Et, tout en courant, il se baissa et ramassa une flèche qu’il examina avec une sérieuse attention.

— Eh bien ? demanda Cœur-Sombre.

— Ce sont des Apaches, répondit l’autre en rejetant la flèche.

— Je m’en doutais. Ces vagabonds ont cru, en entendant notre riposte, avoir été conduits dans une embuscade par le pauvre diable qu’ils poursuivaient ; ils ont détalé comme un vol d’urubus.

— Les Apaches sont les plus lâches coquins de la prairie, répondit Main-de-Fer en haussant les épaules avec mépris.

Tout en échangeant ces quelques paroles, les chasseurs étaient arrivés près du cheval.

L’animal était mort.

Ainsi que nous l’avons dit, en se renversant en arrière, il était tombé sur son cavalier, dont le corps presque tout entier était engagé sous lui.

— L’homme et la bête sont trépassés, dit philosophiquement Main-de-Fer, il n’y a plus rien à faire.

— C’est possible, répondit son ami ; mais encore faut-il s’en assurer. Aide-moi.

Ils soulevèrent le cheval et le repoussèrent de côté.

L’homme, ainsi qu’ils l’avaient prévu, avait cessé de vivre.

Non pas étouffé par le cheval, mais par suite des nombreuses blessures qu’il avait reçues, et par lesquelles son sang achevait de s’écouler.

Le chasseur inconnu et sa monture étaient littéralement criblés de blessures, faites par des armes à feu et les longues flèches dont se servent les Peaux-Rouges.

— Voilà un gaillard bien arrangé, dit Main-de-Fer avec un mouvement de pitié.

— Qui peut-il être ?

— Il paraît Mexicain ; du moins, il porte ! e costume des rancheros.

— Ce n’est pas toujours une raison.

— Après cela, que nous importe ? Il est mort, sa fortune est faite et ses peines finies en ce monde.

— Il est heureux, il ne souffre plus, dit Cœur-Sombre en étouffant un soupir.

— Nous ne pouvons l’abandonner ainsi comme un coyote, dit Main-de-Fer, pour donner un autre cours aux pensées de son ami.

— C’est vrai ; creusons-lui une fosse… là, au pied de cet arbre, où il est tombé. Au moins, si sa vie a été agitée, il reposera tranquille.

— C’est cela, dit Main-de-Fer, ce sera l’affaire de quelques minutes.

Ils se mirent aussitôt à l’œuvre avec leurs haches.

La terre était friable.

En moins d’une demi-heure, ils eurent creusé une tombe profonde de près de deux mètres.

Voilà qui est fait, dit Main-de-Fer en se redressant et essuyant la sueur dont son visage était inondé. Passe-moi le corps ; je reste dans la fosse pour le recevoir.

— Je voudrais cependant savoir qui il est, dit Cœur-Sombre en hochant la tête.

— Bon, pourquoi cela ? répondit Main-de-Fer avec indifférence, que nous importe ?

— À nous personnellement rien mais peut-être a-t-il des parents, des amis que sa disparition inquiétera.

— Que pouvons-nous faire à cela ? Rien. Nous lui rendons le seul service qu’il nous soit possible de lui rendre. Quant au reste, à la grâce de Dieu ! Combien de nous disparaissent ainsi chaque jour dans la savane, sans que jamais on sache ce qu’ils sont devenus. Un sort pareil nous attend peut-être demain.

— C’est juste ; mais si cela nous arrive à nous, on nous reconnaîtra grâce aux papiers dont nous sommes porteurs, et que l’on trouvera dans nos habits.

— Cela nous avancera beaucoup, si nous sommes tués par les Indiens comme celui-ci l’a été, dit Main-de-Fer en riant. Ils se serviront de nos papiers pour allumer leurs calumets ; après cela, qui t’empêche de fouiller dans les poches de ce Mexicain ? Peut-être y trouveras-tu quelque chose ; quant à des papiers, cela m’étonnerait beaucoup.

— Pourquoi donc ?

— Dame ! je me suis laissé dire que les Mexicain, surtout sur la frontière, ne brillent pas par l’instruction ; cependant tu peux toujours essayer, nous avons le temps.

— Ma foi, je vais suivre ton conseil. Je ne sais pourquoi il me semble que je trouverai quelque chose.

— À ton aise ? cher ami.

Cœur-Sombre, sans davantage hésiter, se mit en devoir de fouiller le cadavre étendu à terre, près de lui.

Dans la première poche du pantalon, il trouva deux jeux de cartes crasseux, biseautés, cela va sans dire, et du papier à cigarette.

Dans l’autre poche, un méchero en or assez élégant, du tabac picado dans une vessie de porc, et quelque menue monnaie.

La poche intérieure de son dolman renfermait deux cornets, des dés pipés et un jeu de cartes neuf, mais biseauté.

C’était tout.

— Cela ne nous apprend que deux choses, dit en riant Main-de-Fer : d’abord qu’il est Mexicain, ensuite que c’était un joueur effréné, mais peu délicat. Allons, passe-le-moi.

— Attends, dit Cœur-Sombre.

— Pourquoi ? N’as-tu pas fait l’inventaire de ses poches ?

— C’est vrai, mais il me reste à visiter ses bottes et sa faja.

— En effet, c’est dans ces deux endroits que les Mexicains cachent ordinairement ce qu’ils ont de plus précieux ; en tout état de cause, je m’adjuge le mechero ; il me sera très utile.

— Comme tu voudras.

Et Cœur-Sombre lui jeta le mechero, que Main-de-Fer attrapa au vol.

Puis le chasseur fouilla les bottes l’une après l’autre.

Elles ne contenaient que trois nouveaux jeux de cartes neufs et biseautés toujours.

— Quel enragé joueur, dit en riant Main-de-Fer, tout en admirant le mechero.

Cœur-Sombre avait dénoué la faja en crêpe de Chine servant de ceinture au Mexicain ; il en défaisait les plis.

Tout à coup il poussa un cri de surprise.

— Hein ! fit Main-de-Fer, aurais-tu trouvé enfin ce que tu cherchais ?

— À peu près. D’abord voici une bourse qui me semble assez bien garnie d’or.

Et il fit voir à son ami une bourse algérienne en soie rouge qu’il tenait à la main, et à travers les mailles de laquelle on voyait briller un grand nombre de pièces d’or.

— Pauvre diable ! fit Main-de-Fer avec son sourire moitié figue, moitié raisin ; il ne se doutait guère que le hasard nous ferait ses héritiers.

— Ou ses exécuteurs testamentaires, reprit Cœur-Sombre ; si nous trouvons quelques renseignements sur lui, dans la lettre que voici.

Et il montra à son ami une lettre cachetée.

— À qui est-elle adressée ?

— Il n’y a pas de suscription.

— Caraï ! cela s’embrouille. Est-ce tout ?

— Oui ; il n’y a plus rien.

— Alors, enterrons au plus vite ce digne citoyen de la République mexicaine, puis après nous lirons la lettre.

— Es-tu prêt ?

— Je t’attends.

Cœur-Sombre enleva le cadavre dans ses bras et le porta près de la fosse.

Main-de-Fer le reçut, le coucha au fond du trou, et il sauta au dehors.

Les deux amis rejetèrent la terre, comblèrent la fosse, puis ils piétinèrent la terre.

Cela fait, ils ramassèrent les plus grosses pierres qu’ils trouvèrent et les entassèrent sur la tombe, afin de la sauvegarder contre les profanations des bêtes fauves.

Quant au cheval, après lui avoir enlevé les alforjas, ils le jetèrent tout simplement à l’eau.

Le courant le saisit et l’emporta ; quelques minutes plus tard il avait disparu.

— Hum ! dit Main-de-Fer, en s’étendant à l’ombre et ouvrant les alforjas, voyons un peu les provisions de notre défunt ami.

L’examen fut vite terminé.

Probablement il n’y eut rien d’attrayant pour le chasseur, car il envoya à la volée les alforjas dans le ruisseau, rejoindre le cheval.

— Passons à la lettre, dit-il.

Il la lut rapidement des yeux, et il poussa une exclamation étouffée.

— Bon ! qu’y a-t-il encore ? fit Main-de-Fer.

— Voilà qui est particulier !

— Quoi donc ?

— Cette lettre est écrite en français, et, de plus, elle nous intéresse.

— Quelle bonne plaisanterie !

— Je t’en fais juge, écoute.

— Va, répondit Main-de-Fer, en battant le briquet avec le mechero du Mexicain défunt.

Cœur-Sombre lut :

« Je vous remercie de m’avoir envoyé José Prieto.

» La nouvelle que vous me donnez est, en effet, très importante pour moi.

» Je savais son arrivée prochaine au Mexique, mais je la croyais encore en route.

» J’étais resté à Tubac tout exprès pour surveiller son arrivée chez don Cristoval de Cardenas.

» Je m’étais trompé, puisque vous m’annoncez qu’elle est a la Florida.

» Ce soir, je quitterai Tubac, et, toutes affaires cessantes, je me rendrai, moi aussi, à la Florida.

» Je comptais sur vous pour me donner un coup de main.

» Mais, d’après ce que vous me dites, il vous est impossible de venir. Je le regrette d’autant plus que je serai seul. N’ayant pas la force, j’agirai de ruse.

» J’ai bon espoir de réussir. Nul ne me soupçonnera, j’aurai donc mes coudées franches.

» Dussé-je la tuer, cette fois, elle ne m’échappera pas.

» Dans tous les cas, ainsi que nous en sommes convenus, je vous rejoindrai avant quatre jours au Palo Quemado, et, je l’espère, avec elle.

» Encore une fois, merci ! »

— Signé, ajouta Cœur-Sombre.

— Oui, voyons un peu la signature ; c’est l’important.

— « L’ami que vous savez », termina Cœur-Sombre.

— Comment, l’ami que vous savez ?… Et après ?

— Voilà tout ; il n’y a pas d’autre signature.

— Patatras ! fit Main-de-Fer ; ni vu ni connu je t’embrouille !

— Que penses-tu de cette lettre ?

— Ce que tu en penses aussi probablement.

— C’est-à-dire.

— Que cette lettre se rapporte à la comtesse et qu’elle est exposée à le grands dangers de la part de cet ami, que l’autre sait, le destinataire inconnu de la lettre.

— Telle est aussi ma pensée. Ah ! j’ai eu grand tort de me séparer ainsi de cette généreuse femme !

— Ah ! tu le reconnais maintenant ?

— J’en suis désespéré. Que faire ?

— D’abord ne pas te chagriner ainsi ; ensuite réfléchir que si tu n’avais pas fait cette belle escapade, tu ne saurais rien du danger de la comtesse, et que tu as eu raison sans le savoir, ainsi que cela arrive souvent lorsqu’on se laisse aller à faire des coups de tête.

— En effet, c’est Dieu qui nous a conduits ici.

— Comme tu voudras ; mais maintenant que comptes-tu faire ?

— Tu me le demandes ? La sauver à tout prix.

— Très bien ! alors, je crois que nous ferons bien de tenir un conseil médecine, afin de bien nous entendre.

— Je ne demande pas mieux, tenons un conseil médecine ; seulement, arrangeons-nous de façon à ce qu’il ne dure pas longtemps.

Sans plus discourir, ils s’assirent alors en face l’un de l’autre.

Puis ils bourrèrent leurs calumets indiens et ils les allumèrent.

Après avoir fumé pendant quatre ou cinq minutes sans échanger un mot, Main-de-Fer dit à son ami :

— C’est à toi de parler d’abord, va, je t’écoute.

— Soit, répondit Cœur-Sombre, j’ai le pressentiment que cette lettre sans suscription et sans signature est écrite par notre ennemi Felitz Oyandi, à notre autre ennemi le Mayor.

— Cette supposition me semble assez logique ; cependant je te ferai observer que Felitz Oyandi ne connaît pas la comtesse.

— Tu te trompes, il la connaît fort bien ; d’ailleurs, en s’attaquant à elle, c’est de moi qu’il prétend se venger.

— Non, tu es dans dans l’erreur : Felitz Oyandi peut à la rigueur connaître la comtesse, mais certainement il ignore les relations qui existent entre elle et toi.

— Pourquoi les ignorerait-il ?

— Pour cent mille raisons ; d’abord… Hein, qu’est-ce encore ? s’écria-t-il en jetant un regard inquisiteur autour de lui.

Le sifflement du cobra capel venait de se faire entendre à peu de distance sous le couvert.

Les deux chasseurs saisirent leurs armes et, d’un bond, ils s’embusquèrent derrière un arbre.

Après un instant, le sifflement fut répété et immédiatement suivi du cri de l’épervier d’eau.

— Ce sont des amis, dit Cœur-Sombre.

Il quitta son embuscade, et, appuyant la crosse à terre, il leva la main droite la paume retournée en avant et les doigts réunis.

Au même instant, un Indien bondit dans la clairière, les mains en croix sur la poitrine.

— Tahera ! dit-il d’une voix gutturale : Comanche.

Les deux chasseurs s’approchèrent alors ; et comme ils remarquèrent que le peau-rouge était sans armes, ils laissèrent tomber les leurs sur le sol.

— Tahera est un ami, dit Cœur-Sombre ; il est le bienvenu près de ses amis les chasseurs. Mon frère est-il seul ?

— Non, deux guerriers l’accompagnent.

— Ils sont les bienvenus, reprit le chasseur.

Tahera s’inclina et prononça ce seul mot presque demi-voix :

Watchah !

Aussitôt les buissons s’écartèrent, et, d’un bond, deux guerriers comanches vinrent se placer près de Tahera.

— Pourquoi les guerriers ont-ils abandonné leurs armes dans les buissons ? Qu’ils les reprennent, et viennent fumer avec leurs amis en conseil.

Tout en parlant ainsi du ton le plus affectueux, Cœur-Sombre avait été s’asseoir à son premier campement, en compagnie de Main-de-Fer.

Les Indiens les suivirent, après avoir repris leurs armes, et s’accroupirent près d’eux.

Les calumets furent allumés.

Tout en fumant, les Indiens regardaient autour d’eux avec une certaine curiosité, sans cependant se permettre la moindre interrogation.

— Mes frères sont les bienvenus, dit enfin Cœur-Sombre, la poudre a chanté dans la savane, les guerriers n’ont-ils rien entendu ?

— Les Apaches chassaient un homme blanc, répondit Tahera. Les Comanches ont vu, ils ne sont pas des taupes. Les Apaches sont des chiens courants, braves contre un homme seul.

— L’homme est là, dit laconiquement le chasseur en désignant d’un geste la fosse nouvellement comblée.

— Le visage pâle n’est pas mort sans vengeance : les Comanches ont ramassé sept chevelures dans la forêt, dit un des guerriers. Quand le visage pâle arrivera sur les territoires de chasse de son peuple, le Wacondah dira : « C est bien ; mon fils est un guerrier, il est mort en brave. »

— Les amis de sa couleur ont aidé à sa vengeance, dit un autre.

Cœur-Sombre sourit sans répondre.

— Les coups de feu ont guidé les guerriers comanches, dit Tahera ; ils ont vu fuir les chiens apaches, et ils sont venus près de leurs amis les chasseurs.

— Je remercie mes frères ; il sont en chasse, eux aussi, sans doute ? dit Cœur-Sombre.

— Non ; les guerriers étaient a la recherche des chasseurs. Ils les ont rencontrés, leurs cœurs se réjouissent.

— Vous étiez sur notre piste ? demanda Cœur-Sombre avec surprise.

— Oui, les guerriers servent d’éclaireurs à la troupe de la Rose-Églantine-des-Bois. Tahera porte un collier de la femme pâle, aux yeux de gazelle.

Il retira de sa ceinture le portefeuille que lui avait confié la comtesse, et il le remit au chasseur.

— Celui-ci ouvrit le portefeuille, lut la lettre, et la passa à son ami sans prononcer un mot.

— Elle nous appelle ; elle a besoin de nous. Il faut partir ! dit Main-de-Fer.

— Un grand danger la menace ; plus de fausse honte, dit résolument Cœur-Sombre.

— Ni de rancune, ajouta Main-de-Fer en souriant.

— Que disent les chasseurs ? reprit Tahera.

— Nous suivrons nos frères rouges ; ont-il des chevaux ? répondit Cœur-Sombre.

— Les chevaux sont là ; sous le couvert.

— Partons, dit Cœur-Sombre ; et il ajouta à voix basse ; peut-être avons-nous trop tardé déjà !

— Sur ma foi, dit Main-de-Fer, si ce n’était la lettre, si providentiellement tombée entre nos mains, je regretterais fort ton escapade, ami Cœur-Sombre.

— J’étais fou ; pardonne-moi.

Et il lui tendit la main.

Cinq minutes plus tard, les trois Indiens et les deux chasseurs, courbés sur leurs mustangs, dévoraient l’espace dans la direction de la Florida.