Les Peaux-Rouges de Paris (Aimard)/II/XI

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XI

DANS LEQUEL LE MAYOR ET FELITZ OYANDI CAUSENT DE LEURS PETITES AFFAIRES.


La Sierra di Pajarros commence à la frontière du Mexique : aux environs de San Lazaro, dans la province de Sonora ; elle coupe en deux l’ancien État de l’Arizona, appartenant maintenant aux États-Unis, et abaisse ses derniers contre-forts sur les bords même du Rio Gila.

L’aspect de cette sierra, la plus belle de ces régions, est des plus pittoresques et des plus saisissants.

Pendant un parcours de plus de cent lieues sur une profondeur de six et parfois davantage se succèdent, sans interruption, des forêts vieilles comme le monde, et cachant leurs hautes futaies dans les nuages.

Elles abritent sous leurs majestueuses frondaisons quelques villages espagnols en ruine, prenant orgueilleusement le nom de villes, et plusieurs tribus indiennes de la nation des Pimas.

Rien ne repose la vue et ne réjouit le cœur des voyageurs attristés et fatigués comme ces vertes montagnes, entourées de toutes parts de déserts de sables arides et désolés, du milieu desquels elle semblent tout à coup surgir comme de radieuses oasis.

La sierra de Pajarros, presque ignorée, et à peine indiquée sur les cartes, conserve encore aujourd’hui l’aspect sauvage et primitif qu’elle devait avoir avant la conquête espagnole.

Seuls quelques sentiers de bêtes fauves ou de coureurs des bois la sillonnent de loin en loin.

Il est très difficile d’y pénétrer, et, quand on a réussi à y prendre pied, de s’y diriger avec certitude, à moins d’être chasseur, Indien ou habitant de l’un des villages dont nous avons parlé plus haut.

Entre San Xavier et Tubac, à distance à peu près égale de ces deux villes, se trouve une magnifique cascade, tombant en une nappe de dix mètres de large, d’une hauteur de quarante-cinq mètres, sur un large rocher grisâtre, formant plate-forme, et de là rebondissant avec un fracas étourdissant au fond d’une étroite vallée.

Là ses eaux forment un ruisseau capricieux et rapide qui s’enfuit en jurant sous le couvert des chênes séculaires, où il disparaît bientôt pour reparaître quelques lieues plus loin, grossi par quelques affluents et prenant déjà des allures de rivière.

Or, cette cascade se précipite sur un plan incliné du haut de la montagne.

La masse d’eau forme sur le rocher où elle tombe d’abord un impénétrable rideau.

Derrière ce rideau se cache l’entrée d’une immense excavation naturelle, divisée en plusieurs compartiments qui s’étendent sous la Sierra, et, par de longs souterrains, débouchent dans différentes directions, à de très grandes distances.

La découverte de cette grotte est due à un hasard singulier.

Voici le fait en deux mots :

Un jour, un aventurier lancé à la poursuite d un ours gigantesque avait vu, à sa grande surprise, l’animal disparaître subitement au milieu de la nappe de la cascade.

Le chasseur avait supposé d’abord que l’animal s’était étourdiment lancé dans ces eaux bouillonnantes, et qu’entraîné par elles, il allait être rejeté sur ! e rocher et tomberait brisé dans le vallon. Il s’embusqua, et attendit, résolu à essayer de s’emparer du corps de l’animal dès qu’il reparaîtrait.

Mais l’attente du chasseur fut trompée.

Une demi-heure s’écoula sans que l’ours reparût.

Cela donna fort à réfléchir à l’aventurier.

Cependant, il attendit encore pendant plus d’une heure.

Connaissant les habitudes des ours, sachant combien ils sont prudents et circonspects, il soupçonna que la disparition subite de son fauve gibier cachait quelque mystère qu’il lui importait de connaître.

L’aventurier était un homme de résolution : il n’hésita pas à se lancer à son tour à travers la nappe d’eau.

Alors, à sa grande surprise, il reconnut qu’entre les parois de la montagne et la cascade, il y avait un espace libre de plus de trois mètres, au milieu duquel s’ouvrait la gueule béante d’une caverne.

Il y pénétra et s’enfonça résolument dans l’intérieur de cette excavation naturelle, qu’il parcourut dans tous les sens.

S’obstinant pendant plusieurs heures à chercher son ours, il ne le retrouva pas.

Mais il découvrit plusieurs sorties, dont l’une avait sans doute facilité la fuite de l’animal.

L’aventurier, pour certaines raisons que le lecteur saura bientôt, était précisément à la recherche d’une retraite inaccessible, et surtout inconnue.

Il avait été servi à souhait par le hasard.

Quelques jours plus tard, après s’être assuré que tous les habitants de la sierra et les Indiens eux-mêmes, ces adroits fureteurs, ignoraient l’existence de cette grotte, il s’y installa définitivement et en fit sa demeure habituelle, ayant grand soin d’entrer et de sortir tantôt d’un côté tantôt de l’autre, afin de ne pas éveiller les soupçons.

Depuis plusieurs années déjà, l’aventurier avait fait de cette grotte sa forteresse principale, au moment où les exigences de notre récit nous contraignent à y pénétrer.

C’était le soir.

Il était un peu plus de onze heures.

Au coucher du soleil, un ouragan terrible, connu dans ces régions sous le nom caractéristique de cordonazo, ou coup de cordon de saint François, s’était déchaîné sur la sierra et faisait rage.

Le vent soufflait avec fureur, tordant et déracinant, comme des fétus de paille, des arbres énormes.

Des éclairs verdâtres sillonnaient les ténèbres de leurs cabalistiques zigzags, et se succédaient sans interruption.

Les roulements continus du tonnerre étaient répercutés par les échos des mornes avec un bruit assourdissant.

Çà et là les éclats de la foudre allumaient des incendies, qui allaient se propageant de proche en proche, et teintaient la nuit de lueurs rougeâtres.

Les arbres séculaires brûlaient comme de sinistres phares, imprimant à cette scène de désolation un cachet étrange de sublime grandeur.

Les fauves, chassés de leurs repaires ignorés, fuyaient dans toutes les directions en poussant de lamentables hurlements de détresse.

Dans la caverne tout était calme, tranquille et reposé.

Cependant les hôtes n’y manquaient pas.

Dans un compartiment fermé par une claie en branches tressées, une dizaine d’hommes aux trait sombres, aux physionomies patibulaires, vêtus du costume mexicain, dormaient étendus côte à côte sur des lits de feuilles sèches et d’herbes odoriférantes.

Dans un autre compartiment, leurs chevaux, attachés à des piquets, broyaient leur provende.

Toutes les monturas et les harnais étaient amoncelés près des chevaux.

Des armes de toutes sortes, lances, fusils, rifles et carabines, étaient appuyées contre une des parois de la grotte.

Un peu à l’écart pendaient et se balançaient au gré du vent un bœuf encore intact, bien que dépouillé et ouvert, et plusieurs pièces de venaison.

Quelques outres gonflées étaient empilées dans un coin.

Dans une excavation naturelle, plusieurs tonnelets de poudre étaient engerbés, les uns sur les autres, maintenus par de lourds saumons de plomb.

Çà et là sur le sol trainaient des vêtements, des poignards, des machettes, mêlés à des cartes, des dés et des gobelets en cuir, en corne ou en fer-blanc.

Le milieu de la grotte était occupé par une grande table massive, dont les pieds étaient solidement scellés dans le sol.

Cette table était chargée de reliefs de toutes sortes, de batas de vin et de liqueurs.

Le tout était éclairé par de longs flambeaux en fer blanc, fixés sur la table et supportant de longs cierges en suif jaune.

Un peu à droite et en avant de la table, un grand feu brûlait pour chasser l’humidité et entretenir la chaleur.

Quatre ou cinq hommes, roulés dans leurs zarapés, dormaient étendus autour du feu.

De chaque côté de la table, deux hommes achevaient de manger et de boire de bon appétit, tout en causant entre eux à voix basse, avec une certaine animation.

Ils étaient assis sur de magnifiques fauteuils en chêne sculpté recouverts de cuir gaufré et doré de Cordoue.

D’autres sièges semblables, des bahuts et beaucoup d’autres meubles de prix étaient placés au hasard dans différentes parties de la grotte.

À chaque mouvement des flammes du feu, tourmentées par le vent, des ombres fantastiques dansaient sur les parois de la grotte.

En un mot, c’était une de ces haltes de bandits comme les peignait si magnifiquement Salvator Rosa, et les burinait si admirablement Callot.

Les deux causeurs, car leur repas était à peu près terminé, ressortaient en vigueur sur le clair obscur de la grotte, la lueur du feu les frappant en plein visage.

Ils buvaient à petits coups du refino de Cataluna, tout en bourrant d’excellent tabac leurs calumet indiens.

Le premier était le Mayor, le second Felitz Oyandi.

Mais Felitz Oyandi, complètement méconnaissable.

Cet homme, que nous avons vu si beau et de si fière tournure, était hideux à présent.

Il aurait presque inspiré la pitié.

Son œil droit, affreusement éraillé, aux paupières rougies et privées de cils, pleurait continuellement.

Son visage était labouré et couturé de profonds sillons, comme si un tigre avait, à plusieurs reprises, promené ses griffes tranchantes sur les joues et le front.

Il portait toute sa barbe, longue et touffue ; mais il ne parvenait pas à dissimuler ces horribles blessures.

De plus, il avait le bras gauche coupé au-dessus du coude, et il boitait légèrement de la jambe gauche.

Cependant, nous devons constater que, malgré cette effroyable transformation, il avait conservé entières toute son intelligence, sa vigueur, et même son adresse.

— Tu ne pourras pas partir cette nuit, dit le Mayor en langue basque ; l’ouragan redouble, et tous les sentiers sont défoncés ; si tu te risquais au dehors tu tomberais dans quelque fondrière, dont tu ne sortirais jamais dans l’état pitoyable où tu es à présent.

— Ce n’est pas cela qui me retiendrait si je voulais partir, répondit le manchot avec ressentiment. Si éclopé que je sois, je ne suis pas embarrassé pour me tirer d’affaires, mais je préfère passer la nuit ici.

— Tu as des raisons pour cela ?

— J’en ai toujours.

— Si c’est dans l’espoir que je me déciderai à te donner le coup de main que tu m’es venu demander, malgré ce que je t’avais écrit, tu te trompes ; cela m’est impossible.

— Mais pourquoi enfin ? s’écria Felitz Oyandi avec impatience.

— Tu le sais aussi bien que moi, depuis quelque temps je ne suis pas heureux. Voici la troisième fois que je suis contraint de reformer ma cuadrilla, que ce démon de chasseur m’a quatre fois exterminée. Tu le vois, il ne me reste en ce moment que quinze hommes, que faire avec cela ?

— Pas grand’chose, c’est vrai ; mais on peut augmenter leur nombre. Il ne manque pas d’aventuriers dans la savane ; je me fais fort, si tu le veux, de te trouver en huit jours cinquante compagnons.

Le Mayor haussa les épaules.

— Des poltrons et des joueurs qui fuiront au premier coup de feu je n’en veux pas.

— Non, des hommes comme il t’en faut.

— Laissons cela, je te prie.

— Cependant, il y a a peine quelques jours, tu m’as dit toi-même : « Felitz, compte sur moi comme sur toi-même. Jamais je ne te manquerai. »

— C’est vrai, je t’ai dit cela, répondit le Mayor avec émotion, et je te le répète ; mais je ne me suis pas engagé à faire des choses impossibles… Tu te laisses aveugler par ta haine ; tu formes des projets insensés, dont tu ne calcules même pas les conséquences. Je ne puis, dans ton intérêt même, t’aider à les mettre à exécution.

— Tu es heureux de posséder cette puissance sur toi-même, qui te permet de calculer aussi froidement ; je ne l’ai pas, moi, je l’avoue. Ainsi, lorsque dans la Savane, le hasard ou plutôt ma bonne étoile me conduisit à l’endroit où dona Luz, gisant sous un monceau de feuilles, amassées par les mains pieuses de son enfant qui l’avait crue morte, commençait à s’éveiller de la longue attaque de catalepsie par laquelle elle avait été terrassée, je l’aidai à se mettre sur son séant ; je lui présentai ma gourde, et lui fis boire la vie, grâce à quelques gouttes d’eau fraîche. Tout à coup survint un jaguar, une magnifique bête, qui se rasa à quelques pas de moi, prêt à s’élancer sur cette femme, la seule que tu aies jamais aimée, et que tu aimes encore. Je ne réfléchis pas que, ainsi que tu me le disais tout à l’heure, j’étais éclopé, presque un impotent et réduit à un triste état. Je me jetai résolument devant la pauvre femme évanouie de terreur, sans réflexions, sans calcul d’aucune sorte, et pourtant mon action dépassait toutes les limites de la folie. Que pouvais-je faire ? Rien, n’est-ce pas ? sinon me laisser déchirer par le tigre, sans profit pour celle que je prétendais sauvegarder, et que ma mort même ne sauverait pas ; et cependant, malgré toutes les prévisions de la logique, avec ce seul bras, je tuai le jaguar de mon premier coup de carabine ; et ta femme, que tu adores, dis-tu, dont la disparition t’avait presque rendu fou de douleur, était sauvée par moi, l’éclopé, l’infirme.

— C’est vrai, ami Felitz, répondit le Mayor avec sentiment, en lui serrant affectueusement la main. Tu as fait cela ; et, crois-le bien, je t’en suis profondément reconnaissant. Je ne refuse pas de te prêter mon aide, je ne fais que l’ajourner. Donne-moi le temps de réparer mes pertes et de prendre mes mesures ; car, cette fois, je veux en finir avec mes ennemis, et tirer d’eux une éclatante vengeance. Quelques jours de plus ou de moins ne signifient rien, quand il s’agit de réussir.

— Mais, réussirons-nous ?

— Oui, si tu me laisses faire et me donnes le temps nécessaire.

— Combien veux-tu ?

— Un mois.

— C’est beaucoup.

— Je le sais. Aussi ne te demandé-je un mois que pour avoir liberté entière ; probablement, je serai prêt bien plus tôt.

— Enfin, puisque tu l’exiges, j’attendrai. T’es-tu informé de cette enfant de la comtesse ?

— Oui, fit-il d’une voix sombre.

— Eh bien ?

— Ce n’est pas elle. Cette enfant a été adoptée par la comtesse, il y a longtemps déjà. Elle est orpheline et se nomme Rosario.

— Tu en es sûr ?

— Très sûr ; l’homme qui m’a donné ces renseignements n’avait aucune raison pour me tromper ; c’est un chasseur canadien nommé Charbonneau, qui, je le sais de bonne source, a à se plaindre de la comtesse qu’il n’aime pas.

— Alors, c’est autre chose ; cependant prends garde de te laisser tromper.

— Non, ce n’est pas possible ; d’ailleurs ma pauvre petite était trop jeune pour s’échapper ainsi seule ; je n’en suis que trop certain, ma fille est morte.

— Que Dieu ait son âme, et dona Luz ?

— Je l’ai envoyée à Hermosillo dans sa famille ; c’est Sébastien que j’ai chargé de l’y conduire ; je l’attends d’un moment à l’autre ; il devrait déjà être de retour ; ce long retard m’inquiète.

— Bon ! que veux-tu qu’il soit arrivé à un taureau de cette espèce ?

— Je ne sais ; les routes ne sont pas sûres pour nous, depuis que les Français occupent le Mexique.

— Sébastien est rusé, il s’en tirera, je l’espère.

— Et moi aussi. La tempête se calme, il se fait tard, tu devrais prendre quelques instants de repos.

— Je n’ai nulle envie de dormir. Si le cordonazo est définitivement calmé dans deux heures, je partirai ; je retournerai à Tubac

— Tu ferais mieux d’attendre le jour, au moins tu verrais clair à te diriger.

— Il faut que je sois là-bas avant le lever du soleil.

— Pourquoi tant de presse ?

— Parce que tandis que tu te prépareras de ton côté, moi je me préparerai du mien.

— À ton aise. Un dernier verre d’eau-de-vie de Catalogne ; elle est bonne.

— Merci, je n’ai plus soif. D’ailleurs je préfère l’eau-de-vie de France.

— Tu n’as pas dégouté. À ta santé, dit-il en vidant son gobelet. Je te laisse à tes réflexions ; je vais essayer de dormir quelques heures ; demain j’ai fort à faire.

— Bonsoir. Quant à moi, si tu le permets, je resterai là.

— Comme il te plaira, bonsoir donc.

Il se leva, étira ses membres, et bâilla deux ou trois fois.

Il prit son manteau espagnol jeté sur le dossier d’un meuble, et se rapprocha du feu près duquel il avait l’intention de se coucher.

En ce moment, un bruit de pas précipités, qui se rapprochaient rapidement, se fit entendre dans le fond de la grotte.

— Qu’est cela ? murmura le Mayor, en se redressant, et prenant à sa ceinture un revolver qu’il arma.

Un homme parut et dit ce seul mot :

— Ami !

Le Mayor fit un geste de surprise.

— C’est toi Sébastien, s’écria-t-il ?

— Moi-même, mon colonel, Mayor, veux-je dire.

Et il s’approcha.

Bientôt il se trouva en pleine lumière.

— Comme tu es fait ! s’écria le Mayor en l’examinant avec surprise ; tu sembles bien fatigué ?

— Je ne sais comment je me tiens encore debout.

— Assieds-toi, dit le Mayor en lui présentant un fauteuil.

— Merci, dit-il, je suis rompu, je ne vois plus clair.

Il se laissa tomber épuisé dans le fauteuil.

— Ouf ! reprit-il, après un assez long silence, je me sens mieux ainsi ; je suis à demi mort de fatigue, et surtout de faim ; je n’ai pas mangé depuis quarante-six heures.

— Qu’as-tu fait de ton cheval ?

— Je l’ai laissé mort, avant-hier, dans la Savane. Depuis ce temps, je marche. Hum ! la course a été dure, surtout avec ce damné cordonnazo ; j’ai cru dix fois que je n’arriverais jamais et que je mourrais comme un chien dans la savane. Mais il y a un Dieu pour les honnêtes gens, ajouta-t-il avec un ricanement sinistre ; et me voilà !

— Mais que t’est-il donc arrivé ?

— Bien des ennuis. Mais je ne serais pas fâché de me mettre quelque chose sous la dent, quand ce ne serait que pour m’assurer que je n’ai pas perdu l’habitude de manger.

— C’est juste.

Et le Mayor, se levant, s’empressa de le servir.

Il mit en un instant devant lui une quantité de vivres suffisante pour le repas de quatre hommes.

Sébastien, dès qu’il sentit les vivres à sa portée, se jeta dessus, avec un rire farouche, et se mit à manger gloutonnement.

Le Mayor et Felitz Oyandi lui versaient à boire et lui avançaient les plats.

Sébastien se laissait faire.

C’était un homme trapu, de taille moyenne, mais doué d’une énorme force musculaire.

Ses cheveux, coupés ras, commençaient à blanchir aux tempes ; il portait de larges favoris ; il paraissait avoir cinquante ans environ.

Son costume était celui d’un matelot au long cours.

Du reste il en avait toutes les allures.

L’on reconnaissait au premier coup d’œil que cet homme avait dû passer la plus grande partie de son existence sur le pont d’un navire.

Il mangea énormément et but à proportion.

Il semblait insatiable et ne devoir jamais s’arrêter.

Le Mayor paraissait prendre plaisir à le pousser à boire et à manger.

Chaque fois que le matelot faisait mine de repousser son assiette, le Mayor insistait, si bel et bien, que le matelot se remettait à l’œuvre.

Cependant, tout a une fin sur ce monde sublunaire, même l’appétit et la soif d’un matelot.

Un moment arriva où il fut positivement impossible à Sébastien d’avaler un morceau de plus ; il en avait littéralement jusqu’au nœud de la gorge, ainsi que disent les marins.

Le matelot avala une large rasade d’eau-de-vie, pour accélérer la digestion, puis il se renversa sur le dossier du fauteuil, en poussant un hum ! de satisfaction.

— J’avais besoin de cela dit-il en riant.

— Ainsi cela va mieux ? fit le Mayor.

— Cela va très bien, mon colonel ; je me sens frais et dispos comme si je n’avais pas tiré des bordées pendant deux jours avec rien dans la cale, ni dans la soute au biscuit.

Tout en parlant ainsi, il sortit de la poche droite de son paletot une pipe en terre, noire comme de l’encre, au tuyau microscopique.

Il prit dans sa poche gauche une vieille blague faite d’une patte d’albatros, remplie de tabac.

Il bourra consciencieusement sa pipe, l’alluma et la plaça dans le coin gauche de sa bouche, où elle sembla s’incruster dans ses dents, et se trouva retenue comme par des pinces.

— Là, voilà qui est fait, mon colonel. Maintenant, sauf respect, je suis tout à vos ordres, pour ce qu’il vous plaira de m’ordonner.

— À la bonne heure, dit le Mayor, nous allons causer ! et il s’assit auprès de la table en face de son interlocuteur : Allons d’abord au plus pressé, ajouta-t-il, la senora ?

— Arrivée à bon port, et sans la moindre avarie, à Hermosillo, où sa famille l’a reçue à bras ouverts la senora est bien triste, mais sa santé s’améliore. Le médecin assure qu’elle sera complètement guérie avant un mois. Elle désire que vous alliez la voir.

— Cela sera difficile, mais je tâcherai.

— Je crois que vous ferez bien d’attendre le départ des Français.

— Bon. Est-ce qu’ils me connaissent ?

— Oui, de réputation ; et je dois avouer que vous n’êtes pas en odeur de sainteté près d’eux.

— Bah ! que m’importe !

— Comme il vous plaira.

— Combien de temps as-tu mis à te rendre d’ici à Hermosillo ?

— Dix-neuf jours.

— À revenir ?

— Dix-sept, et je serais arrivé plutôt si j’avais conservé mon cheval.

— Bien, tu me conteras cela tout à l’heure. Procédons par ordre.

— Comme vous voudrez, mon colonel.

— Combien as-tu passé de temps à Hermosillo ?

— Deux jours, pas davantage, mon colonel.

— D’après ton compte, cela fait trente-huit jours.

— Juste, mon colonel.

— Il y a quarante-quatre jours que tu m’as quitté comment arranges-tu cela ?

— Je ne l’arrange pas du tout ; c’est exact.

— Qu’as-tu fait pendant ces six jours de congé que tu t’es donnés ?

— Ah ! voilà, mon colonel ; une idée que j’ai eue comme cela de voir la mer ; j’ai poussé jusqu’à Guyamas.

— Tu avais une intention, sans doute, en faisant cela ?

— Pas la moindre ; c’est après qu’il m’en est venu une, à la suite d’une drôle de conversation que j’ai eue avec un pays à moi.

— Ah ! ah !

— C’est comme ça, mon colonel, et il ajouta en anglais : Le particulier qui est la, et nous écoute si attentivement, comprend-il l’anglais ?

— Oui, mon ami, répondit Felitz Oyandi, dans le plus pur anglais qui se parle à Londres ; il est donc inutile d’employer cette langue, si vous avez quelque secret à révéler à votre chef.

— Bon ! fit Sébastian en riant bonnement, souqué à bloc du premier coup ; mais as pas peur, comme disent les Provençaux ; qu’à cela ne tienne, j’en choisirai une autre. Pas le sabir, vous le comprendriez, mais tout simplement le danois.

— Ah ! quant au danois, qui, dit-on, est une fort belle langue, je n’en ai pas la moindre idée, répondit Felitz Oyandi ; et il ajouta en riant, est-ce que vous parlez le danois, vous, Mayor ?

— Mais oui, répondit celui-ci, je parle et je comprends toutes les langues usitées en Europe.

— C’est très avantageux pour vous. Puisque je ne comprendrai pas, il est inutile que je reste là à vous écouter ; je vais m’étendre un peu devant le feu, et j’essaierai de dormir.

— Allez, mon ami, je ne vous retiens pas.

— Je le vois bien, répondit-il en riant.

Il s’étendit sur le sol, se roula dans son manteau et s’endormit presque aussitôt.

— Maintenant, nous pouvons causer, dit le Mayor.

— En danois, oui.

— À quoi bon ? Ne vois-tu pas qu’il dort ?

— Bon ! qui sait ? Il dort peut-être en gendarme, les yeux fermés et les oreilles ouvertes : mieux vaut prendre ses précautions.

— Fais ce que tu voudras, mais parle, au nom du diable !

— Cette affaire vous regarde seul, mon colonel. Quand vous la connaîtrez, vous me remercierez d’avoir pris toutes ces précautions que, maintenant, vous trouvez absurdes.

— Soit, parle vite.

Il y eut un court silence.

Puis tout à coup le matelot, se penchant vers celui qu’il nommait son colonel, lui dit en danois, et presque à voix basse, en jetant machinalement un regard effrayé autour de lui :

— Mon colonel, êtes-vous bien certain que la femme que nous avons enterrée là-bas soit morte ?

Le Mayor fit un bond de tigre, et, saisissant le matelot à la gorge :

— Es-tu ivre ou fou, misérable ? s’écria-t-il avec une rage indicible, en même temps que son visage devenait livide.

— Jeu de mains, jeu de vilains, mon colonel ; lâchez-moi, s’il vous plaît… Je ne suis ni ivre ni fou, vous le savez bien. Causons donc tranquillement, reprit froidement le matelot sans même essayer de se dégager.

Le Mayor le lâcha.

Puis, reprenant peu à peu son sang-froid :

— Pardonne-moi, Sébastian, mon fidèle, reprit-il du ton le plus amical, bien que sa voix tremblât légèrement. Je ne sais ce qui s’est passé en moi en t’entendant m’adresser ainsi subitement cette question.

— Il faut cependant que vous y répondiez, mon colonel, reprit le matelot en hochant la tête.

— Mais pourquoi cette insistance ?

— Vous le saurez ; mais répondez, je vous en prie…

— Eh bien, puisque tu l’exiges oui, je suis certain qu’elle est morte ; d’ailleurs, toi qui l’as jetée dans la fosse que tu as ensuite comblée, tu le sais aussi bien que moi.

— Je sais ce que nous avons fait, mais j’ignore ce qui s’est passé plus tard. Croyez-vous qu’il soit possible qu’on l’ait sauvée ?

Le Mayor se faisait une violence extrême pour paraître calme.

Son visage prit une teinte verdâtre ; une sueur froide inondait son front, et des tressaillements nerveux secouaient tout son corps.

Il se versa un grand verre d’eau et le but d’un trait.

— Écoute, reprit-il d’une voix sourde. Un mois après l’événement auquel tu fais allusion, la police fut, j’ignore par quel hasard, mise sur les traces de la mort de cette femme. La fosse fut ouverte en présence de plusieurs personnes, et l’on dressa un procès-verbal dont je possède le double. La fosse ouverte, on trouva un cadavre de femme garrotté étroitement, méconnaissable, à cause de sa décomposition avancée ; mais ce cadavre avait de longs cheveux blonds, il était revêtu des vêtements de la femme que tu sais : cela fut constaté ; les vêtements étaient tous marqués à son chiffre et numérotés ; de plus, on trouva dans un des gants, que la morte portait encore à ses mains, son anneau de mariage, sur lequel on lut son nom et celui de son mari, avec la date du mariage. Le cadavre était étendu sur un autre cadavre, vêtu en matelot, dont l’identité fut aussi constatée. Crois-tu possible maintenant que cette femme vive encore ?

— Non, ma foi de Dieu, mon colonel ! ou bien alors il y aurait de la magie. Dam ! les sorciers sont bien fins !

— Que veux-tu dire ?

— Écoutez-moi à votre tour, mon colonel.

— Parle.

— Pour lors, m’ennuyant à Hermosillo, j’avais donc relevé pour Guaymas, dans le simple but de sentir un peu l’eau salée. Guaymas n’est pas une belle ville, mais en revanche elle est très sale. Figurez-vous, mon colonel, que ce sont de vilains oiseaux, des espèces de vautours nommés gallinasos, qui sont chargés du balayage et du nettoyage de la ville, même qu’il est défendu de les tuer. Pour lors, je tirais des bordées nord et sud sur la plage, et je reluquais un très beau trois-mâts du Havre, Belle-Adèle, qui se balançait sur ses ancres à une encâblure au large, lorsque voilà une embarcation qui aborde, et grince sur le sable. Qu’est-ce que je reconnais ? un pays de Saint-Jean-de-Luz, que j’avais connu enfant, et avec lequel j’avais navigué au service de la Belle-Paumelle (le digne matelot voulait dire Melpomène), une très jolie frégate comme vous savez. Pour lors, reconnaissance, embrassade, et nous allons bras-dessus, bras-dessous, nous affourcher dans une pulqueria tenue par un Français, à seule fin de boire un coup et de tailler une bavette sur les choses du pays. Pour lors, Joan, c’est le nom de mon pays, m’apprit qu’il venait directement du Havre, où le navire avait été frété par des passagers, tout exprès pour se faire conduire à Guaymas.

— Qu’est-ce que c’étaient que ces passagers ?

— Joan ne me l’a pas dit ; seulement, il me raconta qu’il avait été chargé avec cinq autres matelots, sous les ordres du second du navire, d’escorter les passagers jusqu’à une hacienda nommée la Florida, où on les attendait, paraît-il, avec impatience ; voilà qu’est dit. On partit avec une escorte de Mexicains, et l’on arriva à l’hacienda, où l’on se reposa quatre jours avant que de repartir. Pour lors, voilà que le lendemain de leur arrivée, d’autres voyageurs, venant du côté désert, entrèrent dans l’hacienda. Parmi eux, il y avait une dame ; Joan faillit s’évanouir comme un mousse en la reconnaissant ; c’était… il hésita, balbutia, jeta un regard soupçonneux autour de lui, puis il murmura d’une voix étranglée : madame la M… enfin, votre femme, quoi !

— Il était fou ! s’écria le Mayor en tressaillant malgré lui, et passant la main sur son front inondé de sueur.

— C’est ce que je lui dis, mais il me répondit : « Non, c’est bien elle ; je l’ai vue toute enfant ; je la connais bien, ma mère a été à son service, et je lui ai parlé plus de cent fois avant et après son mariage. Une telle ressemblance n’est pas possible, c’est elle ; rien qu’en entendant sa voix je l’aurais reconnue. » Je quittai Joan en me moquant de lui, et je retournai aussitôt à Hermosillo.

— Alors, que fis-tu ?

— Cette affaire me chiffonnait ; j’étais inquiet. Je ne fis ni une ni deux. Je montai à cheval et je mis le cap sur l’hacienda dont Joan m’avait exactement indiqué la position, résolu à m’assurer par mes yeux de la vérité de la chose…

— Très bien… Alors ?

— Alors, comme je rôdais continuellement autour de l’hacienda, ruminant à part moi comment je pourrais m’y prendre pour y entrer, et réussir à dévisager la particulière, n’importe qui elle est, on m’aperçut, on me prit pour un espion et on m’appuya une chasse que ma barbe en fumait, et que le diable en aurait pris les armes ! Il paraît qu’ils se méfient, là-dedans. Le fait est que j’ai payé les pots cassés de ma sottise de m’être laissé surprendre. Mon pauvre cheval fut tué, et je n’eus que le temps de me jeter dans une fondrière ; sans cela, il m’en serait arrivé autant. Le malheur est que j’avais perdu mes armes, et qu’il m’avait été impossible d’emporter mes alforjas. Je me trouvai donc en plein désert, sans armes et sans vivres ; ce n’était pas drôle. Je ne sais vraiment comment j’ai réussi à arriver jusqu’ici : voilà !

Le Mayor était subitement devenu pensif.

— C’est étrange murmura-t-il à plusieurs reprises.

— Eh bien ! mon colonel, que pensez-vous de cela ? reprit le matelot.

— Je pense que tu es un maladroit et que ton pays est un imbécile.

— Peut-être. Une ressemblance comme celle-là est vraiment incroyable.

— Je serais curieux, dit le Mayor avec un rire qui résonnait faux, je serais curieux de m’assurer par moi-même si cette ressemblance est aussi frappante que ton pays le soutient

— Hum ! cela ne me paraît pas facile, grommela le matelot en hochant la tête.

— Peut-être, reprit le Mayor.

Il s’approcha de Felitz Oyandi, et, le poussant du pied :

— Debout ! compagnon, lui dit-il.

Felitz Oyandi s’éveilla en sursaut. Il dormait réellement.

— Ah ! fit-il en sautant sur ses pieds. Avez-vous donc fini de bavarder en danois ?

— Oui dit le Mayor avec un sourire contraint.

— Très bien ! Que venez-vous m’annoncer, alors ?

— Tout simplement ceci : Rassemblez le plus de monde que vous pourrez ; dans huit jours, nous attaquerons la Florida.

— Qu’est-il donc arrivé pour que vous changiez si brusquement d’avis ?

— Que vous importe, puisque je fais ce que vous désirez ?

— C’est juste ; ai-je votre parole ?

— Je vous la donne, avec ma main.

— C’est bien ; alors, je pars tout de suite ; car je n’ai pas un instant à perdre pour être prêt au jour convenu.

En effet, dix minutes plus tard, Felitz Oyandi quittait la grotte.

Quant au Mayor, il demeura pendant la nuit tout entière les coudes appuyés sur la table et la tête cachée dans ses mains, sans fermer les yeux une seconde.

Il songeait aux jours écoulés, et parfois des tressaillements nerveux secouaient tout son corps.

Le remords s’éveillait-il enfin dans cette conscience bourrelée ?

Nul n’aurait su le dire.

Pas même lui peut-être !