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Les Petites Comédies du vice/Le Petit Monument

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Les Petites Comédies du viceC. Marpon et Flammarion (p. 257-267).


L’HYPOCRISIE


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LE PETIT MONUMENT
(L’HYPOCRISIE)


M. Denis Pigache avait une fabrique de bâtons de maréchal de France.

Pendant quarante années d’un incessant labeur, il a soupiré après le doux moment du repos dans une maison de campagne avec salle de billard, et, ce vœu enfin réalisé, il vient de mourir d’ennui après dix-huit mois d’inactivité.

Bref, le roman de bien des commerçants !

Sa veuve éplorée (une femme qui voit juste et sait compter) est venue chez le marbrier pour lui commander le petit monument qui doit consacrer son éternelle douleur.

Elle fond en larmes en donnant ses ordres !

— Ah ! j’ai perdu la perle des hommes, monsieur ! je n’ai qu’à lui reprocher de n’avoir pas voulu m’attendre pour s’en aller. Que vais-je devenir ? seule sur cette terre !… Pauvre chéri ! si caressant ! si doux ! En vingt ans de ménage, il en était encore à lever la main sur moi !!!

— À un tel homme, il faut une pyramide… du prix de deux mille écus.

— L’étouffer sous une montagne de pierres ! lui qui vivait sans cravate et demandait toujours de l’air !

— Nous avons alors le monument chapelle, très à la mode en ce moment, qui vaut ses trois mille francs.

— Mettre entre quatre murs mon pauvre chéri, qui ne se plaisait que sur l’impériale des omnibus !

— Pour ces natures-là, nous possédons la grille d’entourage avec le marbre debout… c’est gracieux, bien aéré et du prix de 1.000 francs, y compris les dix vers d’épitaphe en lettres carrées.

— Des vers ! ah ! monsieur, n’y gravez que ce cri de mon cœur :

À LA MÉMOIRE
De mon cher Époux
DENIS PIGACHE
!!!
ATTENDS-MOI !!!

Oui, une simple pierre… que vous élèverez dans un coin de notre parc, derrière les buissons touffus où il aimait régulièrement à s’isoler après son déjeuner et son dîner… Doux ami ! il portait bonheur à cet endroit, car tout y poussait avec une vigueur incroyable.

— Dans le bas un peu vide du marbre, graverons-nous un sablier demi-plein ?

— Est-ce compris dans les mille francs ?

— Oui, madame… un sablier ou un autre emblème, à votre choix.

— En ce cas, au lieu du sablier, je préfère un saint Denis, c’était le patron du cher homme.

— Très bien, on vous le gravera de profil.

— De profil ! alors vous me retirez un bras et une jambe ! Il me semble que pour 1.000 francs, j’ai bien droit à l’avoir complet.

— Mais, madame, c’est pour obtenir le mouvement plus facile !

— Le mouvement ! est-ce qu’il se figure qu’il va gambader ? Qu’il se tienne tranquille, mais qu’il soit complet, voilà ce que je veux.

— Je vous le ferai de face.

— Et chaussé surtout ! Entendez-vous ? et chaussé ! Je ne veux pas d’un va-nu-pieds qui ferait dire que je n’aimais pas mon mari et que j’ai lésiné pour chausser son patron.

— Oui, en sandales.

— Des sandales !!!

— Des sandales, vous dis-je ; c’était la chaussure de l’époque… une semelle qui s’attachait avec une courroie sur le pied.

— Ah ! oui, je la connais votre chaussure… merci !… ça lui donnerait l’air d’un frotteur dont la brosse n’a plus son crin.

— Mais cependant, madame, nous ne pouvons lui mettre des bottes.

— Et pourquoi pas ?

— Les anciens n’en portaient point.

— Alors ils n’en étaient que plus à plaindre, surtout s’ils habitaient la province, où les rues sont généralement pavées avec des pierres à fusil. — À quoi pensez-vous ?

— Je cherche un moyen d’éviter les sandales… Ah ! si nous le faisions se promenant dans l’herbe haute ?

— Il aura l’air d’être au vert.

— Je ne vois donc qu’à lui faire mettre ses pieds à l’eau.

— Tiens ! votre eau me donne une idée ! faites-le au moment du miracle… quand, après la décollation, il partit emportant sa tête à la main, et que, arrivé sur les bords de l’Orge, comme sa tête le gênait pour nager, il la prit entre ses dents.

— Ah !!!

— C’est comme je vous l’affirme… Faites-le déjà entré dans l’eau et sa tête aux dents.

— Impossible !

— Pourquoi ?

— Ça nous est formellement défendu par la police… On ne veut pas laisser soupçonner aux malfaiteurs qu’après la peine de mort tout n’est pas fini, et qu’il leur reste encore des moyens de mal faire. Tenez, croyez-moi, mettons-le pieds nus.

— Non, non ! Justement, de ce temps-là, ils s’habillaient avec des peignoirs de bain… il aurait trop l’air de sortir de sa baignoire.

— Nous ne pouvons cependant pas l’habiller en garde national ?

— Mettez-le comme vous voudrez, mais je ne veux pas du costume de l’époque.

— Faisons-le nu… sur le point de s’habiller… avec ses effets dans un foulard, comme ça on ne saura pas ce qu’il va mettre.

— (Pudique.) Ah ! non, non.

— Dame, cela me parait assez difficile… sans vêtements… de ne pas le représenter complètement nu…, à moins de le mettre dans un filet ?

— Alors, je renonce au patron de mon pauvre défunt.

— Tenez, nous ferions mieux de nous en tenir à l’allégorie ; par exemple, une faux à côté d’un épi coupé… c’est peu, mais saisissant et de bon goût.

— C’est bien simple.

— Eh bien, faisons le Génie du commerce, fondant en larmes et entouré de toutes les qualités personnifiées du défunt, qui le consolent et lui montrent le ciel. — Il avait des qualités, feu M. Pigache, n’est-il pas vrai ?

— Il les avait toutes, monsieur, toutes !

— Alors nous obtiendrons des masses d’un très bon effet pour les groupes du second plan.

— Et ça me coûtera ?…

— Nous vous passerons le génie du commerce dans le prix convenu… et nous ajouterons vingt francs par qualité, — vous le voyez, c’est une bagatelle quand il s’agit de rendre justice à un défunt regretté. — Tenez, j’ai fait le même monument pour le mari de madame Tournisier… elle ne voulait pas se remarier, il est vrai… mais le groupe des qualités était si éloquent que pas un homme n’aurait osé aller demander la main de la veuve, tant on était persuadé qu’on ne pourrait pas remplacer le défunt.

— Ah !!!!!!

— Et elle m’a payé aussi les qualités vingt francs la pièce. — Pour revenir à votre bas-relief… nous vous mettrons à gauche le Génie du commerce, et, tout près, la Probité…

— Oh ! Pigache était honnête, c’est vrai… c’est-à-dire qu’il avait une probité… de commerçant, vous savez ?… Économisons les vingt francs de cette qualité-là.

— Ne la mettons pas si vous le désirez. Nous la remplacerons par la Douceur et la Bonté.

— Oui, il était bon et doux… mais avec moi seulement… et par crainte ; ses ouvriers avaient beaucoup à se plaindre de ses emportements et de sa brutalité… Supprimons les vingt francs de douceur.

— Alors ! plaçons la Chasteté et la Fidélité conjugale.

— Oh ! il me répugne trop de dire la vérité sur une tombe… mais j’ai changé jusqu’à vingt-deux fois de cuisinière en un seul mois. — Il m’a fallu tout l’amour que je portais à mon mari pour ne pas laisser percer toutes mes souffrances d’épouse payée d’ingratitude.

— J’aurais cru M. Pigache d’un sang moins vif.

— Il cachait si bien son jeu ! Vous n’aurez pas besoin de représenter la Franchise, car si quelqu’un savait tromper son monde, c’était bien lui. C’est comme l’Économie, vous pouvez la rayer… Je n’ai jamais eu le courage d’additionner les sommes que monsieur trouvait bon de dépenser pour ses plaisirs immoraux.

— Cette prodigalité avait peut-être un autre motif, car M. Pigache passait pour être fort charitable.

— Lui ! charitable !… quand on le voyait, c’est possible !… sur la place de la Concorde, à l’heure où tout le monde revient du Bois !… Mais se donner la peine de monter dans un taudis pour y porter une voie de bois, il était trop égoïste pour cela !… Ah ! vous pouvez sans crainte biffer la Charité.

— Notre Génie du commerce va être bien seul.

— Dame ! je n’avais pas trouvé la pie au nid comme votre madame Tournisier, avec son mari qu’on ne peut pas remplacer. Si son phénix est cause qu’elle se complaît dans l’âcre joie du veuvage, je ne puis malheureusement pas en dire autant… Je ne fais point ostentation de ma douleur, moi ! Dieu me préserve de me remarier ! mais je ne veux pas qu’un marbre menteur laisse croire qu’un second mari est impossible… Quitte à moi à ne jamais m’en servir.

— Alors nous mettrons simplement le Génie du commerce ?

— J’y réfléchis, j’aurais l’air de ne voir rien au-dessus du commerce et de mépriser la noblesse.

— Très bien ! Va pour l’épitaphe seulement… ce cri de votre cœur, comme vous l’appelez ! Mettons-nous l’âge du défunt ?

— Il est inutile de conter à l’univers que Pigache avait soixante-sept ans.

— Je crois cependant que pour meubler le bas de notre marbre, nous serons obligés de revenir à l’allégorie de la faux et de l’épi fauché.

— À quelle hauteur le faucherez-vous… votre épi ?

— Mais, je crois qu’à… soixante-sept ans, nous pouvons le faucher presque à ras de terre.

— Oh ! non ! on se dirait alors : « Mais quel âge a donc sa veuve ?… »

— Mettons à moitié de la hauteur.

— Pas tout à fait.

— En dessous ?

— En dessus.

— Ainsi, voilà qui est bien convenu… la faux, l’épi… et tout en haut, votre cri du cœur ? Je vous proposerai mêmes, pour le cri du cœur, de graver le commencement en lettres dorées… et le… ATTENDS-MOI ! en lettres rouges qui le feront mieux ressortir et appelleront plus l’attention.

— Ah ! vous êtes donc d’avis que cela peut appeler l’attention ?

— Sans aucun doute, madame ; votre Attends-moi possède le même sens, sous une forme plus délicate que l’allégorie de madame Tournisier, qui décourage tout second mari ; on voit bien la veuve qui n’espère plus de consolation à son malheur.

— Ah ! vraiment ? (Elle réfléchit.)

— Vous n’avez pas d’autres ordres à me donner ?

— Tenez, je trouve que le Attends-moi n’exprime pas bien ma pensée. Mon cher défunt a tant et si longtemps souffert, que je voudrais faire bien comprendre que la mort a été pour lui une délivrance… Donc, au lieu de Attends-moi, mettez ce seul mot :

ENFIN !!!!!

(Note de l’Auteur.) Pour calmer les lecteurs effarouchés, ajoutons que madame veuve Pigache avait été réellement malheureuse en ménage.

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