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Les Petites Comédies du vice/Venus pour s’amuser

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Les Petites Comédies du vice
Les Petites Comédies du viceC. Marpon et Flammarion (p. 113-124).


L’HUMEUR DE DOGUE


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VENUS POUR S’AMUSER
(L’HUMEUR DE DOGUE)


(M. et Mme Duflost sont installés aux premières de face.)

Madame. — Pour une pauvre fois que vous consentez à me procurer un plaisir, je m’étonne, M. Duflost, que vous ayez eu si peu souci de mon bien-être. Un mari galant se fût assuré des places plus confortables ; mais il paraît que vous vous êtes dit : c’est assez bon pour elle !

Monsieur, étonné. — Mais, ma chère amie, nous sommes aux premières de face ; chaque fauteuil me revient à huit francs, et je cherche vainement où j’aurais pu trouver ces places plus confortables dont tu parles ; car je ne puis croire que tu fasses allusion à la loge de l’empereur.

Madame, froissée. — Comment ! Vous ne pouvez croire que je fasse allusion à la loge de l’empereur ? — À votre avis, j’y ferais donc tache ??? — Ah ! je ne vous remercie pas de m’avoir amenée au théâtre, puisque c’était pour m’y offrir de pareils compliments.

Monsieur. — Mais non, mais non, — seulement je réponds à ton reproche d’avoir négligé ton bien-être. Je me suis présenté à la location et j’ai dit : « Combien vos premières places ? » On m’a répondu seize francs… que j’ai payés avec empressement ; on m’en eût demandé cinquante que le bonheur de te faire plaisir me les eût fait donner avec la même joie.

Madame. — Ainsi vous avez gaspillé seize francs sans même vous être assuré quelles étaient ces places… de sorte que si, à notre arrivée, on nous avait ouvert le fond d’une armoire, en disant : « Tenez, vous êtes placés là, sur la seconde tablette », vous n’auriez eu aucune réclamation à faire.

Monsieur. — Oh ! tu vas trop loin ; il est bien évident qu’une place louée pour voir la scène n’est pas dans une armoire, cela tombe sous le bon sens.

Madame. — Merci pour ce second compliment ! Avec votre : « Cela tombe sous le bon sens », on ne peut pas mieux dire à une femme qu’elle est folle. On voit que vos seize francs de places vous ont saigné le cœur, vous cherchez à me les faire cruellement payer. — Comme si c’était ma faute parce qu’un autre vous a fourré de pareilles places !

Monsieur. — On ne m’a rien fourré du tout ; j’ai moi-même choisi les numéros sur le plan qui se trouvait dans le bureau de location.

Madame. — Ainsi vous avez donné votre argent sans même demander à voir ces places pour vous assurer si les sièges étaient plus ou moins moelleux.

Monsieur. — Mais il n’est pas dans l’usage de demander à tâter les sièges.

Madame. — Pourquoi pas ? On tâte bien un poulet avant de l’acheter ; il devrait en être de même pour une place.

Monsieur. — Et puis, dans la journée, la plus profonde obscurité règne dans les salles.

Madame. — On exige une lanterne.

Monsieur. — Oh !

Madame. — Quoi ? oh ! — J’ai l’air de réclamer une montagne ; vous n’allez pas me faire croire que, dans une ville comme Paris, il ne soit pas possible de trouver une lanterne. — Mais, vous, le plus petit effort coûte trop à votre galanterie, et peu vous importe qu’une pauvre créature — dont la loi vous a confié le bonheur et la santé — attrape une courbature sur un siège plus dur que pierre.

Monsieur, avec empressement. — Veux-tu que je dise à l’ouvreuse de t’apporter un coussin ?

Madame, avec dégoût. — Pouah ! un coussin qui a servi à tout le monde ! n’est-ce pas ? — Pendant que vous y êtes, pourquoi ne point aussi lui demander si elle n’aurait pas par hasard un vieux bouquet, bien fané et oublié, qui ait traîné pendant huit jours au fond d’une loge ?

Monsieur, galant. — Tu sais, ma bonne, que si quelques fleurs peuvent t’être agréables, je vais m’empresser de…

Madame. — Si vous aviez la plus petite préoccupation de ma santé, vous sauriez que les parfums me rendent malade.

Monsieur. — Pardon, je l’oubliais.

Madame. — Je n’avais pas attendu cet aveu pour en être persuadée. Car, depuis que nous sommes ici, un mari un peu prévenant, qui aurait senti combien notre voisine empoisonne le patchouli, qui me tourne le cœur, se fût empressé d’aller ouvrir la porte.

Monsieur. — Ma chère amie, je le ferais avec plaisir, mais la pièce est commencée, il faudrait faire lever tout le monde…

Madame. — Oui, il vous répugne de déranger des étrangers pour procurer un peu de soulagement à la mère légitime de vos enfants.

Monsieur. — Et puis je crois que cela établirait un courant d’air nuisible et que chacun s’empresserait de faire fermer la porte.

Madame. — Ainsi il faut que je tombe asphyxiée parce que le malheur me place à côté d’une voisine… peu fraîche.

Monsieur. — Chut ! si on t’entendait !

Madame. — Mais oui, je le répète, peu fraîche.

Monsieur. — Chut, chut !

Madame. — Si elle était fraîche, aurait-elle besoin de s’inonder d’odeurs ? Je vous le demande.

Monsieur. — Je n’en sais rien.

Madame. — Vous n’avez même pas le bon sens de Toinette, notre cuisinière.

Monsieur. — Grand merci !

Madame. — Dame ! que fait-elle quand l’été lui donne à douter de la fraîcheur du poisson ? Elle nous l’accommode à la provençale… à l’ail… une odeur chasse l’autre. — Vous voyez bien que ce n’est pas sans raison que cette dame se couvre d’odeurs.

Monsieur. — Ne vas-tu pas dire qu’elle est aussi à la provençale ?

Madame. — Je le préférerais ; l’ail entête moins que le patchouli.

Monsieur. — Oui, mais le patchouli est une odeur reçue dans tous les salons.

Madame. — Les salons n’en sont que plus à plaindre. — Ah ! Je comprends pourquoi le mari de cette dame prise du tabac par poignées ; car ce doit être son mari que ce grand sec qui est là avec sa bouche en cœur et sa main en pigeon vole.

Monsieur. — Il fait ce que nous devrions faire : il écoute attentivement la pièce.

Madame. — Avec ça qu’elle est amusante cette pièce ! Je n’en comprends pas un mot.

Monsieur. — Si tu écoutais un peu… au lieu de tant parler.

Madame. — Alors on ne peut donc plus ouvrir la bouche ?

Monsieur. — Je ne veux pas dire cela… mais il est d’usage, la toile levée, d’écouter les artistes… cela aide beaucoup à comprendre l’intrigue, m’a-t-on dit.

Madame. — Elle est jolie votre intrigue ! Une comtesse qui reçoit le premier venu… Allons, bon ! les voilà qui se mettent à chanter quand elle le reconduit.

Monsieur. — C’est ce qu’on appelle une sortie.

Madame. — Est-ce qu’il est d’habitude de chanter à la ville chaque fois qu’on passe d’une pièce dans une autre ? — Et ils ont dit dans le commencement qu’il y a un notaire à l’étage en dessous… Eh bien ! en voilà un qui doit avoir une étude bien tranquille, si la comtesse se met à chanter chaque fois qu’elle reconduit un visiteur ! Pour peu que ses domestiques en fassent autant, cela doit bien réjouir le notaire… il a de la patience, le pauvre homme.

Monsieur. — Au fond, c’est une pièce bien observée.

Madame. — Ah ! ouiche ! bien observée ; ils ont partout des portes à deux battants et toutes les fois qu’ils entrent ou qu’ils sortent, ils ouvrent les deux battants, hein ? Ils tirent donc les verrous à tous les coups ? Et, au moins, s’ils la refermaient, leur porte… Mais, non… ils la laissent ouverte derrière eux… elle se referme seule.

Monsieur. — On suppose qu’il y a de l’autre côté un laquais qui prend ce soin.

Madame. — Alors il y avait donc un laquais dans la chambre à coucher de la comtesse quand elle y est entrée à deux battants… et elle venait d’annoncer qu’elle allait s’habiller… Jolie comtesse, merci ! Si c’est ça qu’on appelle les grandes manières du siècle de Louis XIV, je suis fière de n’être qu’une simple bourgeoise. Et ils vous demandent seize francs pour vous montrer cela !

Monsieur. — Tu es sévère.

Madame. — Pas le moins du monde ; mais, puisque le théâtre est une école de mœurs, je ne veux pas qu’on crie dans la maison d’un notaire, ni qu’une comtesse s’enferme dans sa chambre à coucher avec un laquais. — Allons ! bien, en voilà un qui se met à danser à présent !!!

Monsieur. — Tu n’as pas entendu qu’il a dit : « Profitons de l’absence de la comtesse pour répéter le pas que je dois danser ce soir avec elle ». C’est pourquoi il danse.

Madame. — Et le notaire en dessous ? on n’y pense plus, alors. — Il faut qu’il ait bien peu cher de loyer pour rester dans une maison pareille ! Est-ce qu’il ne va pas monter ?

Monsieur. — Tu m’en demandes trop.

Madame. — Ah ! Dieu ! qu’on est mal assise… je suis sûre qu’on était mieux jadis pour aller à l’échafaud. Je ne comprends pas la police, qui a tant témoigné d’intérêt pour les veaux qu’on mène à l’abattoir, et qui ne se préoccupe pas le moins du monde des spectateurs de théâtre. Si jamais on voulait faire passer cette banquette à la barrière, un douanier y casserait sa sonde… Tiens, qu’est-ce que c’est que celui-là qui entre chez la comtesse comme dans du beurre ???

Monsieur. — Il vient de dire qu’il n’a trouvé personne dans l’antichambre pour l’annoncer.

Madame. — Alors, qui a donc refermé sa porte qu’il avait aussi ouverte à deux battants, puisque le fameux laquais n’y était pas ?… Ah ! voilà une comtesse qui est bien à huit clos quand elle s’habille… Elle aurait tout aussi court d’aller s’habiller dans le passage de l’Opéra… Je me demande pourquoi il ne prend pas au nouveau venu l’idée d’entrer dans la chambre à coucher de la comtesse pendant qu’il est en train de se promener chez elle… il faut espérer qu’elle aura au moins eu la précaution de tirer le verrou… Ah ! la maison est bien gardée… Pas même un portier… J’aime à croire que le notaire ne conserve pas de fonds chez lui.

Monsieur. — Si tu t’arrêtes à des minuties, le théâtre n’est plus possible.

Madame. — Ah ! vous appelez des minuties de pouvoir entrer chez une dame qui s’habille… Du reste, je n’en suis pas étonnée. Pour vous, la décence est chose inconnue… Je suis même surprise que vous n’ayez pas encore quitté votre place pour aller aussi rôdailler chez la comtesse… Vous cherchez, sans doute, un prétexte en ce moment même ?

Monsieur. — Tu es folle.

Madame. — Voilà plus de dix minutes que je m’attends à vous entendre me dire que vous avez un rendez-vous chez le notaire d’en dessous.

Monsieur. — Voyons, observe-toi, on nous regarde ; tu oublies que nous sommes au théâtre.

Madame. Ah ! je m’étonnais ce matin de votre incroyable prodigalité d’aller dépenser seize francs pour me procurer un plaisir ; je comprends maintenant votre triple but de me briser le corps, de m’empoisonner par le patchouli et de me pervertir le moral.

Monsieur, bas. - Je t’en supplie, tais-toi.

Madame. — Vous vous disiez : « Maintenant qu’ils ont la liberté des théâtres, ils peuvent jouer ce qu’ils veulent et ils gangrèneront l’esprit de ma femme dont ils feront une gourgandine comme cette comtesse qui reçoit des populations entières. »

Monsieur. — Je t’en conjure, tais-toi ; on rit de nous.

Madame. — Je ne resterai pas un instant de plus. Je veux aller immédiatement réclamer nos seize francs. — Ils déduiront un acte, s’ils en ont l’audace. Les théâtres devraient être payés comme les fiacres… à l’heure… On solderait en sortant ce qu’on aurait consommé… on ne serait pas ainsi obligé d’avaler toute la dose pour rentrer dans son argent. (Regardant une dernière fois la scène.) Tiens, ils embrassent tous la comtesse, quelle horreur !

Monsieur. — Mais puisqu’elle retrouve ses cinq frères perdus !

Madame. — Jamais on ne perd cinq frères d’un seul coup… Elle les appelle ses frères par un reste de pudeur…

Monsieur. — Si tu avais bien saisi l’intrigue, tu aurais compris que…

Madame. — Alors, je ne suis donc qu’une buse ?

Monsieur. — Je ne dis pas cela, mais…

Madame. — Je n’entendrai pas plus longtemps cette pièce… Je veux sortir.

Monsieur. — Attends le baisser du rideau.

Madame. — Jamais !

Monsieur. — Nous ne pouvons déranger tout le monde.

Madame. — Si vous refusez de me faire place, je piétine sur les genoux du public.

Monsieur. — Un peu de patience.

Madame. — Oh ! les nerfs !

(Elle tombe dans une attaque de nerfs. Elle est emportée par son mari et par un voisin, officieux et inconnu, jusqu’à une voiture.)

L’inconnu, en quittant Duflost. — Monsieur, si vous aviez besoin de mes bons soins pour votre dame, voici ma carte…

Duflost, lisant : BRAS DE FER, dompteur de bêtes féroces.

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