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Les Petits poèmes grecs/Pindare/Néméennes/X

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X.

À THIÉUS, FILS D’ULIUS,

Vainqueur à la lutte.

Grâces, chantez la cité où régna Danaüs sur un trône entouré des cinquante filles dont il fut le père ; chantez Argos, séjour digne de la majesté de l’auguste Junon. Les hauts faits de ses intrépides enfans ont élevé Argos au comble de la gloire ; qui pourrait raconter les exploits de Persée contre Méduse, l’une des Gorgones, et compter les cités célèbres qu’Épaphus fonda en Égypte ? Que dirai-je de cette Hypermnestre, qui seule d’entre ses sœurs refusa d’armer son bras d’un glaive homicide ? Minerve aux yeux bleus éleva Diomède au rang des immortels ; la terre entr’ouverte par la foudre de Jupiter engloutit, près de Thèbes, le devin fils d’Oïclée, lorsque semblable à l’orage, il menaçait la ville aux sept portes ; Argos enfin, entré toutes les villes de la Grèce, n’est pas moins féconde en jeunes beautés : témoins Alcmène et Danaé que Jupiter jugea dignes de jouir de ses tendres embrassemens. Ce dieu lui-même accorda au père d’Adraste et à Lyncée les inappréciables vertus, la justice et la sagesse.

Argos fut le berceau du valeureux Amphitryon, qui eut le bonheur de mêler son sang à celui du divin fils de Saturne. Amphitryon vainquit les Téléboens aux armes d’airain ; et ce fut sous sa figure que le roi des immortels entra dans le palais de ce prince pour donner naissance à l’invincible Hercule, qui partage dans l’Olympe la couche d’Hébé, la plus belle des nymphes que Junon vit à sa suite. Pour rappeler tous les faits glorieux dont l’heureuse Argos fut le théâtre, ma langue tenterait d’inutiles efforts ; il serait d’ailleurs dangereux pour moi d’engendrer la satiété.

Élève donc, ô ma Muse ! élève les accens de la lyre pour chanter dignement les luttes et les combats. Vois ces boucliers d’airain, ce peuple qui se presse en foule aux hécatombes de Junon et qui brûle d’entendre proclamer le vainqueur ; tout ce brillant appareil l’engage à chanter la double victoire que Thiéus, le fils d’Ulius, a remportée et dans laquelle ce robuste athlète trouve l’oubli de ses pénibles mais glorieux travaux.

Combien n’est-il pas digne d’être chanté par les Muses, ce héros que la fortune a si souvent couronné à Delphes, à l’Isthme, à Némée, devant l’auguste assemblée de la Grèce ! Trois fois le rivage de l’Isthme que les flots ne franchiront jamais, trois fois la terre sacrée soumise autrefois aux lois d’Adraste l’ont vu conquérir la palme de la victoire. Et maintenant, ô Jupiter ! le vœu que forme encore son cœur, sa bouche n’ose l’exprimer ; mais de la volonté seule dépend le succès de toute entreprise ; et la gloire qu’il te demande comme un bienfait, ce n’est qu’au prix de ses sueurs et de son courage qu’il veut la mériter et l’obtenir. Mes paroles ne sont point une énigme pour toi, dieu puissant, ni pour l’athlète qui aspire au prix des plus nobles combats de la Grèce, qu’Hercule institua dans l’illustre carrière de Pise. Deux fois, à deux époques de leurs fêtes solennelles, les jeunes Athéniens accompagnèrent de leurs danses et de leurs chants d’allégresse le triomphe de Thiéus ; et la cité de Junon, si féconde en héros, l’a vu apporter avec lui le doux fruit de l’olivier dans des vases durcis au feu et peints des plus brillantes couleurs.

Ainsi, ô Thiéus ! tu te montres le digne émule de la gloire que dans tant de combats acquirent tes ancêtres maternels, avec l’aide des Grâces et des fils de Tyndare. Ah ! s’il m’était donné comme à toi d’être le descendant d’un Thrasyclès, d’un Antias, avec quel orgueil me verrait-on promener mes regards dans Argos !

Combien d’autres couronnes ont illustré la cité de Prœstus, nourrice d’agiles coursiers ! Quatre fois Némée, quatre fois le rivage corinthien ont entendu proclamer son nom. Que de riches coupes, que de vases d’argent ses athlètes rapportèrent-ils de Sicyone dans leur patrie ! Combien de fois le tissu moelleux que Pellène donne au vainqueur flotta-t-il sur leurs épaules ! qui aurait assez de loisir pour compter tous les ornemens d’airain que leur distribuèrent à l’envi et Clitor et Tégée, et les villes de l’Argolide et le Lycée, où la victoire couronna la force de leurs bras et la légèreté de leurs pieds, dans la carrière consacrée à Jupiter !

Faut-il s’étonner que la nature ait fait naître tant d’intrépides athlètes dans l’antique famille d’Ulius, depuis que Pamphas, un de ses ancêtres, eut reçu dans sa demeure hospitalière Castor et son frère Pollux, héros tutélaires de Sparte, qui de concert avec Mercure et Hercule sont chargés du soin de ces jeux florissans où leur bienveillance protège les hommes justes. Ces deux enfans des dieux tour à tour passent un jour auprès de Jupiter, leur père chéri, et l’autre au sein de la terre, dans la vallée de Thérapnée. Ainsi s’accomplit le vœu de Pollux, qui préféra volontiers ce partage alternatif à une immortalité sans bornes dont il eût seul joui dans le ciel, à jamais séparé de son frère immolé par la lance d’Idas.

Castor venait de lui enlever ses génisses. Assis sur le tronc d’un chêne, Lyncée, celui de tous les mortels qui avait l’œil le plus perçant, l’aperçoit du sommet du Taygète, sur-le-champ il appelle Idas, son frère, et ces deux fiers enfans d’Apharée, animés par la vengeance fondent sur le fils de Léda et le tuent. Mais Jupiter va leur faire éprouver le poids de son courroux. Pollux accourt et les met en fuite : ils s’arrêtent cependant près du tombeau de leur père. Là, saisissant une statue de Pluton, faite de marbre poli, ils la lancent contre la poitrine de Pollux. Loin de reculer, le héros n’est pas même ébranlé d’un tel choc ; alors saisissant promptement un javelot, il fond sur Lyncée, et le lui enfonce dans le flanc. Au même instant Jupiter lance sur Idas sa foudre vengeresse, et dans un tourbillon de flamme et de fumée consume les restes mortels des deux frères : tant il est téméraire de mesurer ses forces avec un plus puissant que soi ! Cependant le généreux fils de Tyndare accourt auprès de Castor ; il le trouve respirant à peine, et près d’exhaler le dernier souffle de sa poitrine glacée. Il l’arrose de ses larmes et, dans l’excès de sa douleur, il s’écrie : « Fils de Saturne, ô mon père ! quel sera le terme de mon malheur ? fais-moi mourir avec mon frère ; quel charme peut avoir la vie pour celui qui a perdu ce qu’il a de plus cher ! » (Dévouement admirable ! Combien peu de mortels consentiraient ainsi à partager les maux de l’amitié malheureuse !)

Ainsi Pollux exhalait ses regrets amers. Soudain Jupiter se présente à lui : « Tu es mon fils, lui dit-il ; ton frère est né d’un mortel que l’hymen fit entrer après moi dans la couche de ta mère. Je laisse néanmoins deux partis à ton choix : consens ou à partager la demeure des dieux avec Minerve et Mars à la lance sanglante, exempt de la mort et des ennuis de la vieillesse, ou, par amour pour ton frère, à l’associer à sa mortelle destinée, passant tour à tour comme lui la moitié de ta vie dans la nuit du tombeau et l’autre moitié dans le palais resplendissant de l’Olympe. » Ainsi parle Jupiter, et Pollux ne balance point. Aussitôt Castor au casque d’airain ouvre de nouveau les yeux à la lumière, et sa voix commence à se faire entendre.