Les Petits poèmes grecs/Pindare/Olympiques/I

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Traduction par Ernest Falconnet .
Desrez (pp. 185-186).

OLYMPIQUES.




I.

A HIÉRON (1) SYRACUSAIN,

Vainqueur au célès (2).

L’eau (3) est le premier des élémens, et l’or brille, entre les richesses les plus magnifiques, comme un feu étincelant au milieu des ombres de la nuit. Mais, ô (4) ma Muse ! si tes regards parcourent en un beau jour le vide immense des cieux, ils n’y rencontreront point d’astre aussi resplendissant que le soleil ; de même (5), si tu veux chanter des combats, tu n’en pourras célébrer de plus illustres que ceux de la carrière olympique.

C’est eux qui inspirent (6) aux doctes enfans de la sagesse des hymnes pompeux en l’honneur du fils de Saturne, et qui nous rassemblent aujourd’hui dans le palais fortuné d’Hiéron.

Ce prince libéral et magnifique, dont le cœur réunit tout ce que les vertus ont de plus sublime, fait fleurir la féconde Sicile par la sagesse de ses lois.

Il protège aussi les talens, et excelle dans l’art de former ces divins accords que souvent nous faisons entendre, assis à la table où son amitié nous convie.

Arrache donc à son silence (7) ta lyre dorienne. O ma Muse ! si Pise anime tes transports, redis-nous les inquiétudes et l’allégresse que tu éprouvas en voyant Phérénice se précipiter d’un vol rapide (8) sur les bords de l’Alphée, et, sans être pressé de l’aiguillon, conquérir la victoire au maître habile qui l’a formé.

Ta gloire, ô roi de Syracuse ! vivra sans cesse chez les valeureux descendans de Pélops (9), de ce Lydien fameux que le dieu dont l’humide empire embrasse la terre honora de son amitié, dès qu’il l’eut vu retiré par Clotho du vase funeste avec une épaule de l’ivoire le plus pur.

Prodiges étonnans sans doute!!... Mais la fable et ses fictions ingénieuses ont toujours eu plus d’empire sur le cœur des faibles humains que le simple langage de la vérité ; et la poésie, qui embellit tout, a su prêter aux faits les plus incroyables l’apparence de la réalité. Le temps, à son tour, a épuré cette merveilleuse croyance.....

Quoi qu’il en soit, l’homme ne doit parler des dieux qu’avec respect et dignité : ses erreurs en seront toujours moins blâmables.

Fils de Tantale, je vais donc faire de ton histoire un récit contraire à celui de nos aïeux.

Je dirai qu’à ce festin splendide que ton père, hôte des immortels, leur rendit dans sa chère (10) Sipyle, Neptune, épris de tes charmes, t’enleva sur un char éclatant, au palais de l’Olympe, pour te donner auprès de lui les mêmes fonctions que déjà Ganymède (11) remplissait auprès du puissant Jupiter. Tu ne reparus plus, et tes fidèles serviteurs te cherchèrent en vain pour te rendre à ta mère éplorée.

Alors des voisins, jaloux de ta gloire, publièrent secrètement que tes membres, coupés en (12) morceaux et jetés dans l’airain frémissant sur la flamme, avaient été dévorés par les célestes convives.

Et je croirais les dieux avides à ce point !... Non, loin de moi une telle absurdité : jamais la calomnie n’échappa au châtiment qu’elle mérite.

Si les habitans de l’Olympe honorèrent un mortel de leur faveur, ce fut (13) Tantale. Mais il ne put supporter tant de prospérité ; le dégoût et les soucis naquirent de l’abondance, et le père des dieux suspendit sur sa tête un énorme rocher : sans cesse il s’efforce d’en détourner le poids menaçant. Vain espoir ! Tantale a perdu pour toujours sa joie et son bonheur.

Le voilà donc condamné sans retour à traîner sa triste existence en proie à de continuelles alarmes et associé aux (14) trois grands criminels du Tartare.

Un quatrième supplice est encore réservé à son audace. Il osa dérober aux immortels et prodiguer à ses compagnons le nectar et l’ambroisie qui l’avaient préservé de la mort. Insensé ! pouvait-il espérer de cacher son larcin à la divinité. Pour le punir de sa témérité sacrilège, les dieux firent aussitôt rentrer son fils dans la courte et pénible carrière de la vie.

Ce fils était à la fleur de l’âge, à peine un tendre duvet commençait à couvrir ses joues, qu’il espéra allumer le flambeau d’un hymen digne de lui, et obtenir du roi de Pise, sa fille la belle Hippodamie.

Seul, pendant une nuit obscure, il se rend sur les bords de la mer écumeuse ; et là, au milieu du mugissement des flots, il invoque à grands cris celui dont le trident fait retentir au loin les ondes.

Soudain ce dieu apparaît à ses regards : « Neptune, lui dit Pélops, si les aimables dons de Cypris ont pour toi quelque charme, transporte-moi en Élide sur ton char rapide ; détourne de mon sein la lance du perfide OEnomaüs et couronne mes efforts du succès.

Déjà treize prétendans valeureux ont péri sous les coups de ce père barbare, qui diffère ainsi l’hymènée de sa fille. Les âmes timides ne sont point faites pour affronter de grands dangers ; et puisque la mort est inévitable, pourquoi attendre dans un indigne repos une vieillesse honteuse sans avoir rien fait pour la gloire. J’ai résolu de tenter le combat ; c’est à toi, ô Neptune ! de m’accorder la victoire. »

Ainsi parla Pélops, et sa prière fut soudain exaucée. Le dieu voulant honorer son favori, lui donne un char tout resplendissant d’or attelé de coursiers ailés et infatigables. Il triomphe d’OEnomaüs, s’unit à la jeune Hippodamie et devient bientôt le père de six princes dignes imitateurs de ses vertus.

Maintenant c’est là que sa cendre repose en paix, non loin des rives de l’Alphée ; et sur l’autel qui orne son tombeau, on offre chaque année de sanglans sacrifices, au milieu de l’affluence de toutes les nations.

Ainsi s’étendit la gloire de Pélops ; ainsi s’est immortalisé son nom dans ces jeux où Olympie appelle les combattans à disputer le prix de la vitesse à la course, et celui de la force et du courage à affronter hardiment les dangers.

Qu’heureux est le mortel à qui la victoire a souri ! Il coule le reste de ses jours au sein de la plus délicieuse tranquillité : le souvenir de ses combats est pour lui le souverain bien ; il en jouit sans crainte de le perdre jamais.

O ma Muse ! couronnons le front d’Hiéron, aux accens de la lyre éolienne ; et faisons entendre des chants dignes de la victoire qu’il vient de remporter à la course.

Quel autre, de ceux qu’une généreuse hospitalité me rend chers, mérite mieux l’éloge de mes hymnes ? Quel autre possède à un plus haut degré ces deux précieux avantages : l’amour des choses honnêtes et l’éclat de la puissance ?

Un dieu protecteur, ô Hiéron, veille à l’accomplissement de tes vœux et à ta postérité. Bientôt, s’il ne retire son bras puissant, j’ai le doux espoir de célébrer ton char glorieux ; et, à la vue de la colline de Saturne, quel enthousiasme nouveau fécondera mon génie et animera mes accens ! Déjà ma Muse prépare pour ce beau jour le plus fort, le plus victorieux de ses traits.

La grandeur a différens degrés où sont placés les mortels : le plus élevé est celui qu’occupent les rois ; ne porte pas tes regards au-delà.

Ah ! puisses-tu couler tes jours dans l’éclat de ce rang sublime ! Puissé-je moi-même passer les miens au milieu de tels vainqueurs ; et, par ma sagesse, me recommander à l’estime de la Grèce entière !