Les Pirates de la mer Rouge/4

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Traduction par J. de Rochay
Mame, 1891 (pp. 229–363).

IV

une bataille au désert


« Le Seigneur se montrera terrible envers eux. Il anéantira tous les faux dieux, et toutes les îles des païens l’adoreront.

« Il étendra la main dans les ténèbres de la nuit pour renverser Assur. Il rendra Ninive déserte, il changera ses rues en solitude. Il en fera l’asile et le repaire de toutes les bêtes de la Gentilité ; le butor et le cormoran habiteront ses tours ; ils construiront leurs nids sur les fenêtres ; le corbeau croassera sur le linteau, car le désert s’étendra devant le seuil de ses portes.

« Ainsi sera transformée la ville du plaisir, la ville puissante et forte, qui disait en son cœur : Moi, je suis, et hors de moi il n’y en a pas d’autre ! Comment est-elle devenue si déserte, que les bêtes sauvages puissent l’habiter ?

« Le passant la regarde et siffle ; il bat des mains en se moquant d’elle[1]. »

Cette terrible prédiction de Sophonie revenait à ma mémoire, lorsqu’aux dernières lueurs du jour nous abordâmes sur la rive droite du Tigre.

Les plaines qui s’étendaient à droite et à gauche, et que baignent les flots du large fleuve, sont une véritable tombe, un immense cimetière, pour mieux dire. Les ruines de Rome et d’Athènes s’illuminent encore d’un rayon de splendeur ; les gigantesques débris des tombeaux égyptiens s’élèvent jusqu’au ciel. Les uns et les autres témoignent de la richesse et de la puissance de peuples disparus ; mais là, entre l’Euphrate et le Tigre, rien ne reste debout que des monceaux informes de pierres sur lesquelles passe le cheval du Bédouin, sans que celui-ci se demande jamais si des rires ou des plaintes ont retenti en ce lieu dans les siècles écoulés.

Où est la tour fameuse que les hommes de Sennaar avaient bâtie en se disant : « Venez ! construisons une ville et une tour dont le sommet touche aux cieux, et rendons notre nom célèbre par toute la terre ? »

Ils ont élevé ces fastueux monuments ; mais leur ville est dévastée. Ils ont voulu se faire un nom, et le nom des peuples qui se sont succédé dans ces murailles, qui ont consacré la gigantesque tour au culte des faux dieux, le nom des dynasties et des monarques qui ont régné, qui se sont gorgés ici de sang et d’or, ces noms ont disparu ; ce n’est qu’à grand’peine que les savants parviennent à en déchiffrer quelques-uns.

On me demandera peut-être comment j’étais parvenu sur les rivages du Tigre, et comment j’avais trouvé le bateau à vapeur qui me portait depuis Chelab.

Voici l’explication. Les Ateïbeh m’avaient accompagné jusqu’au désert d’El Naliman. Me trouvant proche de Mascate, j’eus la curiosité de visiter cette ville ; je m’y rendis seul ; j’admirais ses murailles célèbres, ses rues fortifiées, ses mosquées, son église portugaise ; je vis aussi les fameux gardes du corps de l’Imam, choisis parmi les hommes du Beloutchistan. Enfin j’allai m’asseoir dans un café pour prendre une tasse de kejreh. Cette boisson est tirée de la fève de café ; on y ajoute de la cannelle et des clous de girofle. À peine étais-je entré dans ce lieu, que mon attention fut attirée par un personnage fort original.

Il portait un chapeau à cylindre perché sur une tête absolument chauve. Un nez beaucoup trop envahissant semblait vouloir faire crochet sur des lèvres très minces d’une grande bouche pour rejoindre le menton. Un cou maigre et long sortait d’un faux-col irréprochable ; après quoi venaient un gilet à carreaux gris, une veste à carreaux gris, un pantalon à carreaux gris, enfin une paire de bottes grises de poussière.

L’homme aux carreaux gris tenait de la main droite une sorte d’instrument semblable aux hoyaux de mon pays, de la gauche un pistolet à deux coups.

Un journal plié en plusieurs doubles sortait de la poche placée sur le côté de la veste du singulier quidam.

« Ver bana kahvé (donnez-moi du café),» dit d’une voix glapissante mon inconnu, et il s’assit sur une senïeb, sorte de table qui ne servit jamais de chaise. Là il reçut imperturbablement sa tasse, dans laquelle je le vis plonger son long nez pour flairer l’odeur ; après quoi il jeta le contenu du vase dans la rue et posa la tasse à terre, en demandant du tabac.

On lui apporta une longue pipe, dont il tira un peu de fumée qu’il rendit par les narines, puis il se mit à cracher et plaça tranquillement la pipe près de la tasse.

« Ver bana…, » commença-t-il ; mais le mot turc ne lui revint pas, et il semblait très peu ferré sur l’arabe. Après avoir bredouillé quelques paroles inintelligibles, il se décida soudain à s’écrier : « Ver bana roastbeef ! »

Les employés du café ne le comprirent pas. Alors notre insulaire, imitant avec ses doigts et sa bouche l’action de manger, répéta très haut :

« Roastbeef !

— Il demande du kébad, » dis-je au maître d’hôtel arabe, lequel disparut aussitôt pour revenir avec un petit carré de viande rôti à la broche. Mon intervention avait étonné l’Anglais.

« Arabe ? me demanda-t-il sommairement.

— Non.

— Turc ?

— Non. »

Les minces sourcils du voyageur s’élevèrent en haut avec l’expression de la surprise ; il reprit :

« Anglais ?

— Non, Allemand.

— Ah ! oh ! que faites-vous ici ?

— Je prends du café.

— Ah ! vraiment ! Votre profession ?

— Écrivain.

— Mais pourquoi êtes-vous venu à Mascate ?

— Pour voir la ville.

— Irez-vous plus loin ?

— Je ne sais pas encore.

— Avez-vous de l’argent ?

— Oui.

— Comment vous appelez-vous ? »

Je lui dis mon nom. Sa grande bouche s’ouvrit de telle façon, qu’elle semblait figurer un carré au milieu duquel apparaissaient de longues dents découvertes jusqu’aux gencives ; les sourcils montaient de plus en plus haut.

Il tira de la poche de son gilet un petit calepin, le feuilleta ; puis, ôtant son chapeau, il me dit solennellement :

« Welcome sir ! Je vous connais.

— Est-ce possible ?

— Oui ; mon ami, sir John Raffley, membre du Traveller-Club, Londres, Near-Street, 47, m’a parlé de vous.

— C’est trop d’honneur.

— Avez-vous du temps à dépenser ?

— Hum ? pourquoi cette question ?

— J’ai lu beaucoup de choses curieuses sur Babylone, Ninive, les fouilles qu’on y fait, les adorateurs du diable, etc. etc. Je veux me rendre sur les lieux, tenter des fouilles, rapporter des antiquités et en faire présent au British muséum. Je ne sais pas l’arabe ; mon ami, qui a beaucoup voyagé en votre compagnie, se loue de votre précieux concours. Venez avec moi, je reconnaîtrai largement vos services. Je me nomme Lindsay, David Lindsay, non titré ; vous n’avez pas besoin de dire sir Lindsay.

— Et vous vous disposez à visiter les rives de l’Euphrate et du Tigre ?

— Oui, j’ai un petit canot à vapeur. Je vais, je viens. Le canot m’attend, ou retourne à Bagdad. J’achète des chevaux, des chameaux ; je voyage, je chasse. Je veux surtout m’occuper des fouilles pour enrichir le British muséum : je veux aussi avoir de quoi raconter au Traveller-Club. Venez-vous avec moi ?

— Autant que possible je préfère mon indépendance.

— Naturellement ; mais vous me quitterez quand vous voudrez ; vous serez bien traité et richement payé ; vous m’accompagnerez seulement ; aucun service manuel, cela va sans dire.

— Avez-vous une suite ?

— Nous prendrons des gens, si cela vous plaît ; je voyage ordinairement avec deux domestiques : est-ce assez ?

Les longues jambes de l’Anglais dévoraient le chemin.

— Quand partez-vous ?

— Après-demain, demain, aujourd’hui, tout de suite, si vous voulez. »

L’occasion, en somme, me servait à souhait ; je n’hésitai pas longtemps ; je mis pour condition que je serais tout à fait libre de reprendre mon propre itinéraire quand je le jugerais à propos.

Mon Anglais me conduisit immédiatement sur le port, où j’admirai son charmant petit yacht. Au bout d’une demi-heure, je demeurai convaincu que je ne pouvais trouver un compagnon de voyage plus utile à mes projets.

Il voulait absolument tuer des lions et toute sorte de bêtes féroces, visiter les adorateurs du diable, et surtout déterrer à Ninive un taureau ailé de dimension convenable, pour en faire cadeau au British muséum. Tout cela m’allait à merveille ; de plus, cet Anglais me semblait un parfait original et m’amusait fort.

Lindsay désirant que je ne retournasse pas prendre congé de mes Ateïbehj nous envoyâmes un courrier pour rapporter mes effets et prévenir Halef. Ce commissionnaire m’apprit, en revenant, que mon petit factotum était élevé à la dignité d’ambassadeur, et se disposait à partir afin de traiter de l’incorporation des Àteïbeh dans la tribu arabe des Chammar.

Nous ne tardâmes point à nous embarquer sur le golfe Persique ; nous vîmes Bassora et Bagdad, nous atteignîmes l’embouchure du Tigre, puis nous remontâmes ce fleuve jusqu’à l’endroit où vous me retrouvez, cher lecteur.

Là le Tigre reçoit la rivière que les Arabes nomment le Zab-Asfal. Tout le rivage était couvert par une épaisse forêt de bambous ; la nuit tombait, comme je l’ai déjà dit ; malgré cela, Lindsay fut d’avis de descendre sans délai et de camper sur le rivage. Cette idée britannique ne m’allait pas du tout ; cependant je ne pouvais décemment laisser mon compagnon débarquer seul.

Notre équipage se composait de quatre hommes, lesquels devaient, au point du jour, retourner à Bagdad avec le yacht. Contre mon conseil, l’Anglais voulut faire porter immédiatement à terre nos bagages et même débarquer les quatre chevaux que nous avions achetés à la ville.

« Vous devriez les laisser sur le yacht, lui disais-je, nous les prendrions demain matin.

— Pourquoi pas ce soir ? Je payerai les matelots. Je payerai…, je payerai !

— Oui ; mais les chevaux et nous-mêmes serions plus en sûreté dans le yacht que sur la rive.

— Y a-t-il des voleurs, des brigands, des assassins dans ce pays ?

— Il ne faut jamais se fier aux Arabes, et nous serons mal campés cette nuit.

— Pourquoi cela ? Nous allons nous organiser ; nous avons des armes… »

Il n’y avait pas moyen de le faire revenir sur sa résolution. En deux heures nos tentes furent dressées, nos précautions prises en cas d’attaque. Les chevaux devaient passer la nuit solidement attachés entre les tentes et le rivage. Après un repas confortable, master Lindsay se retira chez lui. Il fut convenu que je me chargerais du premier quart de veille ; les deux domestiques me succéderaient, et l’Anglais nous relèverait en dernier.

La nuit était magnifique : devant nous coulait à grands flots le célèbre fleuve ; derrière nos tentes s’élevaient les hauts sommets du Djebel Djehennem. Un beau ciel étoile et transparent éclairait le paysage d’une demi-lueur pleine de charme. Je contemplais avec émotion cette terre mystérieuse, dont le passé s’était enfui, semblable aux vagues rapides du Tigre. Les noms d’Assyrie, de Chaldée, de Babylonie rappellent les souvenirs de grandes nations, de cités gigantesques ; mais ces souvenirs sont comme ceux d’un rêve évanoui, dont les détails nous échappent.

Perdu que j’étais dans mes réflexions, les heures de ma faction me parurent bien vite écoulées ; j’appelai un des domestiques et lui expliquai ce qu’il aurait à faire. Cet homme se nommait Bill ; c’était un brave Irlandais, d’une force herculéenne, mais d’une intelligence assez bornée. Il sourit d’un air capable en écoutant mes recommandations, et je le laissai à son poste. Je dormais depuis longtemps déjà, lorsque je me sentis saisir par le bras. Lindsay se tenait devant moi, toujours avec son veston à carreaux gris, dont il ne sortait pas, même au désert ; il me disait d’une voix un peu émue :

« Sir…, levez-vous ! »

Je fus bientôt sur pied.

« Qu’y a-t-il ? m’écriai-je.

— Les chevaux ont disparu.

— Comment cela ?… N’avez-vous pas veillé ?

— Si, mais au point du jour j’ai voulu visiter un peu ces ruines là-bas… Lorsque je suis rentré, j’ai trouvé un bout de corde pendant encore aux piquets, mais plus de chevaux. Ils ne se sont pas échappés, ils ont été volés ; mais par qui ?

— Le sais-je, moi !

— Oh ! quelle agréable chose, sir !… Une aventure…, une véritable aventure ! » répétait l’Anglais, la bouche fendue jusqu’aux oreilles et riant de tout son cœur.

Lorsque le soleil se fut complètement levé, je reconnus les traces de six hommes.

« Six hommes ! remarqua Lindsay ; combien faut-il que nous soyons pour les poursuivre ?

— Deux. Les deux domestiques garderont les tentes, et on fera dire aux hommes du yacht de ne pas lever l’ancre avant notre retour. Êtes-vous bon coureur ? Préférez-vous que je prenne Bill avec moi ?

— Non ; excellent coureur… Une aventure ! »

En deux minutes mon original fut prêt ; il jeta sur son épaule ce singulier hoyau dont il ne se séparait guère plus que de son fusil, et me suivit.

Il s’agissait d’atteindre les pillards avant qu’ils eussent pu rejoindre le gros de leur troupe, car ils ne devaient point être isolés. Nous courûmes de toutes nos forces ; les longues jambes de l’Anglais dévoraient le chemin.

Nous nous trouvions dans une saison qui transformait toute cette rive en prairie ; nous allions au milieu des fleurs et des touffes d’herbes : il était aisé de suivre une trace au milieu de cette végétation. Nous fûmes ainsi conduits sur les bords du petit fleuve qui descend impétueusement de Djebel Djehennem pour rejoindre le Tigre. Aux approches de ce cours d’eau, je remarquai une grande quantité de pas d’hommes et de chevaux, puis la trace bien marquée de dix chevaux. La chose devenait claire : nos voleurs avaient retrouvé près du rivage leurs propres montures, ils s’en étaient servis pour emmener les nôtres.

« Les misérables ! grommela Lindsay, ils vont nous échapper !

— Ces gens doivent être des pillards qui guettent les vaisseaux lorsqu’ils abordent, et qui assaillent les campements de nuit. Leurs pas semblaient se diriger vers l’ouest ; d’ailleurs ils n’auraient pu faire passer le fleuve à leurs chevaux en cet endroit. Il faut suivre encore un peu la trace, puis traverser l’eau pour essayer de les suivre de l’autre côté. Êtes-vous bon nageur ?

— Oh ! yes. »

Nous fîmes de nos vêtements un énorme paquet, et nous passâmes l’eau sans trop de peine ; puis nous marchâmes encore environ pendant deux mffles anglais, en allant toujours à l’ouest ; enfin nous atteignîmes le sommet d’une petite montagne qui pouvait nous servir d’observatoire. De là nous ne découvrîmes aucun signe de vie ou d’habitation humaine : mon Anglais paraissait tout à fait désappointé.

« Nous les retrouverons, lui dis-je. Je n’abandonne pas ainsi la partie… Tenez, regardez !

— Ce sont eux, cria Lindsay en gambadant de joie. Ils viennent vers nous. Je les tue tous !

— Ce sont des hommes, sir.

— Des voleurs ! point de merci !

— Alors, sir, je ne vous accompagne pas davantage ; je défends ma peau quand on l’attaque, mais je ne tue personne de gaieté de cœur, même pour punir un vol.

— Eh bien ! reprenons-leur seulement les chevaux.

— Oui, ce sont eux, sans le moindre doute ; voici dix montures et six cavaliers. Il faut nous dissimuler, afin qu’ils ne nous aperçoivent pas tout de suite. Notre champ d’opération doit être entre la montagne et le fleuve ; marchons encore cinq minutes, et nous rencontrerons un passage si resserré, qu’il ne sera guère possible à nos voleurs de nous éviter. »

Nous redescendîmes en courant près de la rive ; nous eûmes de quoi nous cacher dans les bambous. Notre attente ne dura guère : la petite troupe passa près de nous. L’Anglais était trop bien caché pour que ces hommes pussent l’apercevoir ; quant à moi, je sortis tout à coup du milieu des herbes et des roseaux, me plaçai vis-à-vis d’eux ; puis, sans quitter la gâchette de mon fusil, je les saluai à la manière arabe :

« Salam aléïkoum ! »

La bande de pillards s’arrêta tout étonnée.

« Aléïkoum ! répondit l’un d’eux. Que fais-tu ici ?

— J’attends mon frère, qui doit venir m’aider.

— Pourquoi as-tu besoin d’aide ?

— Tu le vois, je suis sans monture ; comment pourrais-je parcourir le désert ? Tu as quatre chevaux de trop ; vends m’en un.

— Nous ne vendons point ces chevaux.

— Ah ! je comprends, tu es un favori d’Allah ! Tu ne vends pas ces chevaux, parce que ton bon cœur te commande de m’en donner un.

— Allah guérisse ton intelligence ! je ne vends ni ne donne mes bêtes.

— modèle de générosité, tu veux gagner quatre fois le paradis, car tu vas me donner les quatre chevaux : j’en ai besoin pour mon voyage.

Allah kérim ! cet homme est un déli (fou), il a perdu l’esprit.

— Songe, mon frère, que les fous prennent ce qu’on leur refuse. Regarde, nous sommes deux ; tu rendras peut-être à celui-ci les bêtes qui lui appartiennent ! »

Lindsay venait de sortir de sa cachette et se plaçait à mes côtés ; les Arabes comprenaient à présent ce que nous voulions. Le chef mit sa lance en arrêt, pendant que je lui criais :

« Rends-nous les chevaux volés ce matin par tes gens !

— Créature misérable ! tu es vraiment fou ! Si nous vous avions volé vos chevaux, auriez-vous pu nous rejoindre à pied ?

— Peut-être ! Écoute : tu sais bien que ces quatre chevaux appartiennent aux Francs débarqués hier au soir sur cette rive. Comment as-tu pu croire que les Francs laisseraient ce vol impuni ? Ne sais-tu pas qu’ils sont plus forts et plus habiles que toi ? Tu le vois, nous avons retrouvé ta trace. Cependant, comme je n’aime pas à répandre le sang, je te somme de me rendre les chevaux, puis nous te laisserons continuer ta route en paix.

— Vous n’êtes que deux et nous sommes six ! » reprit l’Arabe en ricanant.

Il brandit sa lance pour fondre sur moi. Je tirai en visant son cheval : la monture et le cavalier tombèrent. Un second coup atteignit un autre cheval ; nous profitâmes de l’étonnement de la troupe pour nous élancer sur nos chevaux, dont les Arabes avaient abandonné la bride.

Nous lançâmes nos montures au galop ; les Arabes criaient et tiraient, mais nous étions déjà loin avant qu’ils eussent relevé leur chef.

Nous fîmes un long détour pour retrouver le gué, et nous arrivâmes heureusement à nos tentes. L’Anglais semblait radieux.

Il voulait écrire de suite la relation de ses prouesses pour le Traveller-Club ; je lui conseillai d’attendre son retour en Angleterre.

Nous renvoyâmes le yacht, et nous restâmes seuls au désert. Lindsay aurait désiré prendre beaucoup de bagages et de provisions. Je lui fis remarquer combien cela deviendrait embarrassant. Il ne fallait pas surcharger nos bêtes ; d’ailleurs, pour bien connaître un pays, il vaut mieux vivre à l’aventure.

« Eh bien ! comme vous voudrez, s’écria mon brave Anglais ; partons, allons commencer nos fouilles ! »

Lindsay avait lu beaucoup de relations et de commentaires sur les fouilles de Khorsabad-Nimrod, El Hather et autres lieux ; le désir de se faire un nom, en enrichissant le British muséum de nouvelles découvertes, était devenu chez lui une idée fixe. Je lui fis remarquer que nous ne pouvions entreprendre nos travaux souterrains sans une permission du gouvernement turc.

« Bah ! repartit l’Anglais, qui ne comprenait pas qu’on pût l’arrêter dans son ardeur, Ninive n’appartient point à la Turquie.

— Ses ruines se trouvent sur un sol dont le Grand Seigneur est suzerain, répondis-je. Il est vrai que le sultan n’exerce ici qu’un pouvoir à peu près nominal ; ce sont les Arabes nomades qui restent les maîtres du terrain, et si vous voulez vous passer du gouvernement turc, il faut au moins vous assurer de bons rapports avec les tribus que nous allons rencontrer ; sans quoi ni vos trouvailles ni votre vie même ne seront en sûreté. C’est pourquoi, tout en vous conseillant de diminuer les bagages, je vous ai engagé à ne point négliger les présents pour les chefs.

— Les étoffes de soie ?

— Oui ; elles ont, dans ce pays, une très grande valeur et tiennent peu de place pour le transport.

— Très bien ! j’ai ce qu’il faut ; mais à quels chefs nous adresserons-nous ?

— La tribu la plus puissante est celle des El Chammar. Elle campe dans les pâturages du sud, sur la pente des montagnes, vers la rive droite du Thathar, assez loin d’ici ; plus près, nous rencontrerons les Obeïd, les Abou Salmoun, les Abou Ferhan, qui émigrent un peu partout, affectionnent une place, puis la quittent, quand leurs troupeaux l’ont épuisée, pour porter leurs tentes ailleurs. Toutes ces tribus vivent dans des querelles perpétuelles, se transmettant, de génération en génération, des haines inextinguibles les unes contre les autres. Comme elles doivent éviter de se rapprocher, leurs inimitiés mutuelles ne contribuent pas peu à rendre leur vie errante et leurs campements sans stabilité.

— Excellent ! Aventures possibles pendant nos fouilles. Parfait ! » exclamait mon insulaire.

Je repris :

« Le mieux, suivant moi, serait d’interroger le premier Bédouin que nous rencontrerons, et de lui demander de nous conduire au campement le plus rapproché, afin de nous entendre avec ces nomades.

— Très bien ! Partons tout de suite.

— Ne restons-nous pas encore un jour ici pour nous reposer ?

— Perdre un jour ici sans commencer les fouilles ! Oh ! non… Partons ! »

Il fallait bien répondre à un désir si véhément ; d’ailleurs, en réfléchissant aux aventures de la matinée, je me disais qu’il était prudent de quitter la place ; nous roulâmes nos légères tentes, que les domestiques prirent avec eux sur leurs chevaux, et nous suivîmes la route du lac Sabaka.

C’était un vrai plaisir de chevaucher au milieu de ces plaines fleuries. Chaque pas de nos montures soulevait des nuages de pollen embaumé qui nous enivraient de parfums.

Je comparais volontiers cette contrée aux plantureuses savanes de l’Amérique. Nous avions bien choisi notre direction ; au bout d’une heure à peu près, nous vîmes s’avancer vers nous trois cavaliers ; leurs manteaux flottants, leurs longues plumes agitées faisaient dans le lointain un effet très pittoresque. Ils vinrent droit à nous en poussant leur cri de guerre et tenant la lance en arrêt.

« Entendez-vous ? me dit mon compagnon ; ce sont de véritables hurlements. Vont-ils nous attaquer ?

— Non, c’est la façon de saluer de ces gens ; il ne faut pas avoir l’air de les craindre, autrement ils ne nous regarderaient pas comme des hommes de cœur.

— Soyons donc des hommes de cœur ! » murmura Lindsay.

Il ne broncha pas d’une ligne ; il ne sourcilla même pas quand la lance de l’Arabe toucha presque sa poitrine en manière de salut.

Ils vinrent droit à nous en poussant leur cri de guerre et tenant la lance en arrêt.

« Salam aléïkoum ! Que faites-vous ici ? nous demanda l’un des cavaliers.

— De quelle tribu es-tu ? repartis-je.

— De la tribu des Haddedîn, qui appartient à la race illustre des Chammar.

— Comment se nomme ton cheikh ?

— Son nom est Mohammed Emin.

— Se trouve-t-il loin d’ici ?

— Non ; veux-tu le voir ? Viens avec nous. »

Les Bédouins firent un long détour en s’écartant, pour arriver à nous rejoindre ; décrivant une courbe, ils mirent une véritable coquetterie à nous montrer leur art suprême : l’art de monter à cheval. Le grand point de l’équitation pour eux est d’arrêter court sa monture au milieu d’une course effrénée. Mais, par là même, les chevaux arabes deviennent aisément ombrageux et vicieux.

Je ne crois pas d’ailleurs que ces peuples puissent se vanter d’être les premiers cavaliers du monde, comme ils se l’imaginent : les Indiens les surpassent de beaucoup. Cependant mon compagnon de voyage semblait enchanté de cette voltige ; il criait :

« Admirable ! admirable ! Ah ! je n’en ferais pas autant… Non ! je me casserais le cou.

— J’ai vu mieux ! lui dis-je. »

— Oh ! et où donc ?

— En Amérique, dans les forêts vierges, sur les fleuves gelés, dans les cagnons (défilés de montagnes), quand on les traverse avec des chevaux non ferrés.

— J’irai en Amérique, master ! J’aime beaucoup les aventures, moi ! Mais que disent ces gens ?

— Ils nous saluent, ils s’informent du but de notre voyage, offrent de nous conduire vers leur chef Mohammed Emin, le cheikh des vaillants Haddedîn.

— Ces hommes sont vaillants ?

— Tous les Arabes se disent très braves et le sont dans une certaine mesure, ce qui n’a rien de surprenant : ils ne s’occupent d’aucune industrie, d’aucune agriculture, d’aucun commerce, d’aucun art. Ils laissent aux femmes tous les travaux de campement ; du matin au soir ils ne font autre chose que de chevaucher, fumer, piller, se battre et se surprendre les uns les autres par des ruses de guerre.

— Très agréable ! Je voudrais être cheikh…; mais les fouilles avant tout ! »

Cependant, en suivant nos guides, nous arrivions dans une partie plus animée de la plaine ; bientôt nous aperçûmes la tribu entière se préparant à une halte. Il n’est pas facile de peindre le coup d’œil offert par ces peuplades nomades, au moment où elles changent de place et se dirigent en longues files vers de nouveaux pâturages.

J’avais traversé le Sahara et parcouru une partie de l’Arabie, où j’avais étudié beaucoup de tribus des Arabes de l’occident ; mais celles-ci offraient un aspect tout différent. Entre les peuplades des oasis du Sahara et celles de la plaine des Sennaar, comme l’appelle la sainte Écriture, le contraste est frappant à l’extérieur ; il l’est aussi dans les habitudes de la vie et les mœurs intimes.

Nous nous trouvions dans une prairie presque sans limite, n’ayant aucune ressemblance avec les oasis de l’ouest et rappelant plutôt une savane immense, couverte de fleurs, riante et parfumée.

Là on dirait que le brûlant simoun n’a jamais soufflé sur la plaine. Point de dunes sablonneuses, point de ruisseaux au lit desséché, point de fée Morgane épiant le voyageur fatigué pour lui faire sentir sa maligne influence et l’éblouir de son mirage.

Toute cette plaine présente l’image d’une vie heureuse, facile, fleurie ; les hommes qui l’habitent ne sont ni sauvages ni sanguinaires, comme du côté ouest du Nil ; la lumière même de ce vaste horizon a des reflets plus doux, plus calmes que ceux du soleil brûlant du désert.

Plus nous avancions, plus nous nous étonnions de l’immense quantité de troupeaux rassemblés dans la prairie : chevaux, brebis, chameaux, formaient une innombrable multitude ; nous en avions maintenant devant et derrière nous, à droite, à gauche, aussi loin que le regard pouvait porter ; on eût dit une mer onduleuse dont chaque tête de bétail représentait une vague. Bientôt nous aperçûnaes de longues files de bœufs et d’ânes chargés des tentes repliées, des bagages, des ustensiles, etc. Les uns étaient couverts de tapis aux riches couleurs ; les autres portaient de monstrueux chaudrons dominant une montagne d’effets empilés sur le dos de ces pauvres bêtes ; on avait lié les vieillards, les malades, quelques femmes incapables de marcher ou de se tenir en selle. Je remarquai un âne dans le bât duquel, — ou plutôt dans le sac pendu à la selle, — se montraient les petites têtes curieuses de deux enfants qui regardaient par une étroite ouverture. Comme contrepoids on avait mis de l’autre côté des agneaux et des chevreaux bêlant d’une façon lamentable à chaque pas du pauvre baudet.

Les gens valides du camp suivaient à pied : jeunes filles vêtues seulement de l’étroite chemise arabe, femmes portant leurs enfants sur l’épaule, petits garçons poussant joyeusement devant eux un troupeau de moutons.

Après eux venaient les conducteurs de dromadaires, gravement assis sur leurs bêtes et tenant en maiu, au bout de longues cordes, les plus beaux chevaux de la tribu ; enfin les cavaliers, munis de longues lances garnies de plumes et courant comme le vent dans la plaine pour mettre de l’ordre dans la marche du convoi, pour ramener les bêtes qui s’en écartaient.

Rien de singulier comme l’aspect et le harnachement des chameaux qui servent de montures aux femmes des chefs. J’avais vu souvent, en traversant le Sahara, des chameaux portant des paniers semblables à de longs berceaux, où se tiennent les voyageuses de distinction. Ici deux perches, longues de dix mètres au moins, sont placées devant et derrière la bosse du chameau, en travers du dos de l’animal, puis réunies à leurs extrémités par des cordes ou des lanières de cuir ; on les garnit, ainsi que la selle et les brides, de franges, de houppes de toutes couleurs, de coquillages, de grains de verroterie, etc. Le cadre ovale formé par les perches s’étend à plusieurs mètres à droite et à gauche de la bête ; sur la bosse du chameau se trouve un filet ou une pièce d’étoffe, maintenue en hauteur par une sorte de carcasse et affectant à peu près la forme d’une guérite, laquelle est également agrémentée de pompons, de houppettes, de bouffettes de toutes sortes. Au milieu de ce belvédère s’assied la dame, comme sur un trône orné de son dais.

Les proportions de cet équipage sont tellement exagérées et singulières, que l’ensemble présente de loin un peu l’effet d’un papillon monstre ou d’une gigantesque libellule aux ailes tombantes. La marche presque cadencée du chameau et ses grandes jambes sous cet appareil contribuent à la bizarrerie de la silhouette.

Notre apparition au milieu de la caravane causa tout d’abord une surprise extrême. Le costume européen de sir Lindsay et de ses domestiques, l’habit à carreaux gris de l’Anglais surtout, étaient bien faits pour cela. Ces gens nous regardaient comme on regarderait un Arabe s’il traversait dans son pittoresque et majestueux costume les rues de Paris ou de Vienne.

Nos guides nous firent fendre la presse pour nous conduire devant une tente nouvellement dressée, autour de laquelle des lances étaient fichées en terre, signe distinctif de la demeure du chef. De nombreux esclaves étaient occupés à construire d’autres tentes environnant celle-là ; ils avaient soin de donner au camp la forme d’un grand cercle.

Les cavaliers qui nous amenaient sautèrent à bas de leurs montures, pénétrèrent dans la demeure principale et en sortirent bientôt accompagnés du chef, dont l’aspect me fit songer aux patriarches. Je croyais, en vérité, voir Abraham sortant de sa tente dans la vallée de Membre pour saluer ses hôtes. Le chef arabe portait une longue barbe blanche comme la neige, descendant jusqu’au bas de la poitrine ; mais il semblait encore plein de vigueur ; ses yeux noirs et perçants se fixèrent sur nous d’une façon assez peu bienveillante ; il leva les mains à hauteur du cœur, puis nous salua lentement par ce mot :

« Salam ! »

C’est le salut qu’un vrai croyant adresse à l’infidèle, tandis qu’il prononce toujours le Salam aléïkoum lorsqu’il aborde un frère.

« Aléïkoum ! » répondis-je en descendant de cheval.

Le vieillard me regarda plus fixement encore, et me demanda :

« Es-tu mahométan ou giaour ?

— Depuis quand un fils de la noble race des Chammar adresse-t-il à son hôte une pareille question ? Le Coran ne dit-il pas : « Nourris l’étranger et désaltère-le ; laisse-le reposer près de toi sans lui demander ni d’où il vient ni où il va ? » Qu’Allah te pardonne de recevoir tes hôtes comme des cabassers turcs ! »

Notre Arabe fit un geste d’impatience ; il reprit en regardant l’Anglais : « Les Chammar et les Haddedîn reçoivent tout le monde avec honneur, excepté les traîtres et les fourbes !

— Que veux-tu dire ?

— Je parle des hommes qui viennent du couchant pour exciter les pachas contre les fils du désert. À quoi sert-il à la reine des Iles[2] d’avoir un consul à Mossoul ?

— Ces trois hommes n’appartiennent pas au consulat. Nous sommes des voyageurs fatigués ; nous ne réclamons de toi qu’un peu d’eau et quelque nourriture polir nos chevaux.

— Si vous ne venez pas du consulat, vous aurez ce que vous demandez. Entrez, soyez les bienvenus. »

Nous attachâmes nos bêtes aux faisceaux de lances et nous pénétrâmes dans la tente. Là on nous offrit du lait de chamelle avec quelques galettes d’orge à moitié desséchées. Décidément le cheikh se refusait à nous traiter comme des hôtes.

Pendant tout le repas, il nous regarda d’un air sombre sans prononcer un seul mot. L’Arabe devait avoir un motif grave pour se défier des étrangers, et je m’aperçus bien qu’il eût été fort curieux d’obtenir sur notre compte des renseignements précis, seulement il ne savait pas comment y parvenir.

Lindsay de son côté inspectait la tente avec défiance ; il me dit assez bas en anglais :

« Mauvaises gens, hein ?

— Ils n’ont pas l’air trop tendres à notre endroit, en effet.

— On dirait qu’ils veulent nous manger tout crus, hein ?

— Ils nous ont reçus comme des infidèles, nous ne sommes point admis en qualité d’hôtes ; tenons-nous sur nos gardes.

— Nous ne sommes pas les hôtes du cheikh ? Mais nous mangeons et buvons dans sa tente !

— Il ne nous a point offert le pain de sa propre main, il ne nous a pas donné le sel. Il vous reconnaît pour un Anglais, et il paraît qu’il hait les Anglais.

— Pourquoi cela ?

— Je n’en sais rien.

— Demandez-le-lui.

— Ce serait contre les convenances ; mais je pense que nous finirons par l’apprendre. »

Notre chétif repas terminé, je me levai et dis d’uni ton solennel :

« Tu nous as donné de quoi apaiser notre faim et notre soif, Mohammed Emîn, nous te remercions ; nous vanterons ton hospitalité dans tous les lieux où nous passerons. Adieu ! qu’Allah te bénisse, toi et les tiens ! »

L’Arabe ne s’attendait pas à ce salut d’adieu ; il répondit avec fine sorte de remords :

« Pourquoi partir si vite ? Restez, reposez-vous chez moi.

— Nous voulons partir, car le soleil de ta faveur ne luit point sur nous.

— Vous avez été reçus en paix dans ma tente, vous y êtes en sûreté.

— Le penses-tu ? Je ne me crois point en sûreté dans le beit (tente noire) d’un Arabe de la race des Chammar. »

Le vieillard mit la main sur son coutelas.

« Tu m’offenses ! s’écria-t-il.

— Non, je dis seulement ma pensée. La tente des Chammar n’est sûre pour personne ; et bien moins encore pour celui auquel on n’a point offert l’hospitalité suivant les usages.

— Faut-il te frapper, étranger ? Quand est-ce que les lois de l’hospitalité ont été violées parmi nous ?

— Elles ont été violées non seulement envers des étrangers, mais même envers des hommes de votre race. »

C’était là un reproche terriblement sanglant vis-à-vis d’un Arabe ; mais pourquoi aurais-je ménagé un homme qui venait de nous traiter comme des mendiants et nous nourrir de croûtes sèches ? Je continuai hardiment :

« Non, tu ne me frapperas pas, cheikh, d’abord parce que je te dis la vérité, ensuite parce que je saurais me défendre !

— Prouve-moi que tu as dit vrai !

— Écoute, je vais te raconter une histoire :

« Il y avait une tribu nombreuse et puissante qui se prit de querelle avec une ferka (tribu, clan) plus faible. La grande tribu était gouvernée par un chef valeureux, mais dans le cœur duquel habitaient la malice, et la ruse. Les siens devinrent mécontents de lui et se tournèrent petit à petit vers le sheikh de la ferka ennemie. Le chef l’apprit ; il fit inviter le cheikh à une conférence ; celui-ci ne s’y rendit point. Le chef alors envoya son fils près du cheikh. Ce fils était brave, généreux, il aimait la vérité ; il dit au cheikh de la ferka :

« Suis-moi. Je jure, par Allah, que tu seras en sûreté dans la tente de mon père. » L’autre répondit : « Je ne voulais point aller vers ton père, malgré tous ses serments et toutes ses promesses ; mais je crois en toi ; pour te témoigner ma confiance, je t’accompagnerai sans aucune suite. »

« Ils montèrent à cheval, chevauchèrent ensemble, et arrivèrent au camp. Lorsqu’ils entrèrent dans la tente, ils la trouvèrent pleine de guerriers. On fit asseoir le cheikh près du grand chef ; il prit part au repas, on le combla de paroles d’amitié. Mais après le festin on se saisit de lui pour le tuer. Le fils du chef voulut s’interposer ; on lia le fils du chef. L’oncle du chef prit la tête du cheikh entre ses genoux pour l’égorger comme on égorge un mouton. Alors le jeune homme, qui avait donné sa parole à la malheureuse victime, se débattit entre les mains de ceux qui le retenaient, déchira ses habits et fit de sanglants reproches à son père. Son père l’eût tué si des amis ne l’eussent entraîné dehors. Connais-tu cette histoire, cheikh Mohammed Emin ?

— Je ne la connais pas ; c’est une histoire qui n’est jamais arrivée.

— Elle est arrivée, et dans ta propre tribu. Faut-il te dire les noms ? Le traître s’appelait Nedjris, son fils Ferhan, son oncle Hadjar, et le cheikh assassiné était le fameux cheikh Sofak, de la race des Chammar.

— Comment as-tu connu ces noms ? Tu n’es point un Chammar, ni un Obeïd, ni un Abou Salmoun. Tu parles le langage des Arabes de l’ouest ; tes armes ne sont pas celles des guerriers, d’Al Djezirah[3]. Qui a pu te raconter cette histoire ?

— La honte d’une tribu s’étend au loin, les peuples se la racontent. Tu le vois, je t’ai dit la vérité. Comment pourrais-je me fier à toi ? Tu es un Haddedîn ; les Haddedîn appartiennent à la race des Chammar. De plus, tu nous as refusé l’hospitalité. Nous partons. »

Le vieillard leva les bras et fit un geste de mécontentement en disant :

« Tu es un hadji, et tu fais ta société des giaours !

— Comment vois-tu que je sois un hadji ?

— À ton hamaïl[4]; je dois t’héberger gratuitement ; quant à l’infidèle, il payera le djyzet (l’impôt sur les étrangers) avant de partir.

— Il ne doit rien payer, ni pour lui ni pour ses gens, car il voyage sous ma protection.

— Il n’a pas besoin de ta protection, il a celle de son consul, qu’Allah maudisse !

— Ce consul est ton ennemi ?

— Oui, il est mon ennemi ; il a obtenu du gouverneur de Mossoul l’arrestation de mon fils, il a excité contre moi les Obeïd, les Abou Hamed et les Djouari, qui me volent maintenant mes troupeaux et cherchent à perdre ma tribu.

— Unis-toi à d’autres tribus et défends-toi.

— Il le faudra bien ; mais le gouverneur a rassemblé une armée pour porter la guerre dans les pâturages, et j’ai peu d’appui. Qu’Allah me protège !

— Mohammed Emin, j’ai entendu dire que les Obeïd, les Abou Hamed et les Djouari sont des brigands. Je ne les aime pas ; je suis l’ami des Chammar, car je les tiens pour les plus braves et les plus nobles d’entre les Arabes ; je souhaite donc que tu triomphes de tes ennemis. »

En disant ces mots, j’exprimais ma pensée plutôt que je ne faisais un compliment banal ; malgré le trait que je venais de citer au vieux chef afin de le rappeler à la politesse, j’avais une certaine estime pour cette tribu, dont les Ateïbeh parlaient avec éloge. Le ton avec lequel je prononçai mon souhait parut impressionner le cheikh.

« Es-tu réellement l’ami des Chammar ? me demanda-t-il.

— Oui, et je déplore la division survenue entre eux, car elle les affaiblit.

— Elle les affaiblit, dis-tu ? Allah est grand et les Chammar sont assez braves pour lutter seuls contre leurs adversaires. Qui donc t’a parlé de nous ?

— Il y a longtemps que j’ai lu votre histoire ; d’ailleurs je viens de faire quelque séjour là-bas, dans le Belad Àrab, chez les fils des Ateïbeh ; ils m’ont donné de vos nouvelles.

— Tu viens de voir les Ateïbeh ? s’écria le cheikh étonné.

— Oui.

— Us sont nombreux et puissants, mais la malédiction pèse sur eux.

— Tu veux parler du bannissement qui a frappé le cheikh Malek. »

Le vieillard se leva vivement.

« Par Allah ! tu connais Malek r mon ami, mon frère !

— Je le connais, lui et ses gens.

— Où les as-tu rencontrés ?

— Près de Djeddah ; j’ai voyagé avec eux en traversant le Belad Arab, du côté d’El Nahman, puis nous avons atteint le désert de Mascate.

— Et tu les connais tous ?

— Tous.

— Tu connais aussi, — pardonne si je te parle d’une femme, — tu connais Amcha, la fille de Malek ?

— Oui, je la connais ; Abou Seïf en avait fait sa femme, mais elle s’est vengée.

— En vérité ! La vengeance est accomplie ?

— Oui, il est mort. Hadji Halef Omar, mon serviteur, l’a frappé ; pour récompense Amcha lui a donné sa fille Hanneh.

— Ton serviteur ? Tu n’es donc pas un simple guerrier ?

— Je suis un fils des Oulad Djerman, et je parcours ces contrées pour chercher des aventures.

— Oh ! maintenant je comprends, tu fais comme Haroun al Raschid ; tu es un cheikh, un émir, tu veux combattre en tout lieu et te rendre célèbre. Ton serviteur a tué le puissant « Père du Sabre » ; puisque tu es le maître, tu dois être encore un bien plus grand héros que ton compagnon. Mais où se trouve ce vaillant hadji Halef Omar ? »

Je n’avais nulle envie de diminuer la haute opinion que le vieillard commençait à professer pour ma personne et pour celle de Halef ; je repris avec un peu d’emphase :

« Tu verras bientôt Halef Omar ; le cheikh Malek te l’envoie comme ambassadeur, car il voudrait obtenir l’incorporation de sa tribu avec la tienne, afin de demeurer en paix près de toi.

— Il sera le bienvenu, le très bienvenu. Raconte-moi, ô émir, raconte-moi tout ce que tu sais de mes frères les’Ateïbeh. »

Il se rassit ; je l’imitai ; puis je lui fis le récit de ma rencontre et de mes voyages avec la tribu, du moins dans les détails qui pouvaient l’intéresser.

« Pardonne, émir, me dit-il affectueusement, je ne pouvais deviner ces choses. Tu marchais à côté de ces Anglais, et je hais les Anglais ! N’importe ; ils seront mes hôtes avec toi. Permets que j’aille faire préparer le repas. »

Il m’avait touché la main, j’étais désormais en sûreté dans sa tente ; je tirai de ma poche le flacon de l’eau du Zem-Zem, et lui dis :

« Tu vas près de la bent amoun[5] pour faire préparer le repas ?

— Oui.

— Eh bien ! salue-la de ma part et bénis-la avec quelques gouttes de cette eau. J’ai rempli ce flacon à la fontaine du Zem-Zem ; qu’Allah soit avec elle !

— Sidi, tu es un vaillant héros et de plus un grand saint ! Viens, tu verseras toi-même l’eau sur elle ; Les femmes des Chammar laissent voir leur visage. »

Je connaissais cette particularité de mœurs chez les Chammar, et j’avais rencontré sur ma route beaucoup de femmes non voilées ; mais ce qui m’intéressait le plus était de pénétrer dans l’endroit réservé à la population féminine de la tente. Nous nous levâmes ; le trajet ne fut pas long ; tout près de la tente du vieux cheikh, celle des femmes venait d’être dressée. Quand nous y pénétrames, cinq femmes étaient diversement occupées. Deux d’entre elles pilaient l’orge entre des pierres ; une troisième surveillait l’opération assise dans un endroit élevé. C’était sans doute la femme en titre, la maîtresse de céans. Les deux autres appartenaient à la race nègre et servaient comme esclaves.

Dans un coin de la tente, je remarquai de nombreux sacs de riz, de dattes, de café, d’orge, de fèves, sur lesquels on avait étendu de précieux tapis ; c’est sur ce singulier trône que nous reçut la femme du cheikh.

Jeune encore, d’une taille élancée, l’Arabe avait un beau teint, des traits réguliers, des yeux noirs et brillants qui ne manquaient point d’expression. Ses lèvres étaient peintes en rouge, ses sourcils noircis de manière à ne former qu’une ligne au-dessus du nez ; des points noirs couvraient son nez et ses joues en guise de grains de beauté ; sur ses bras et ses pieds nus ressortaient les lignes d’un tatouage rougeâtre. La femme de Mohammed portait aux oreilles d’énormes anneaux descendant jusqu’aux épaules ; son nez était également traversé par un anneau autour duquel brillaient plusieurs pierres précieuses d’une grosseur remarquable.

Cet ornement devait être peu commode pendant les repas. Plusieurs rangées de perles de corail, de grains d’Assyrie, de pierres précieuses entouraient le cou de la noble Arabe ; ses chevilles, ses poignets, le haut de ses bras avaient pour ornements de larges cercles d’argent.

Les autres femmes, moins parées, ne manquaient pourtant point de bijoux.

« Salam ! dit le cheikh en entrant, je vous amène un guerrier de la race des Djerman, un grand saint qui vous apporte la bénédiction du Zem-Zem. »

Aussitôt toutes les femmes se prosternèrent contre terre ; la reine de la tente elle-même descendit de son piédestal et s’agenouilla pieusement. Je fis couler quelques gouttes d’eau dans le creux de sa main, puis elle en aspergea ses compagnes.

« Acceptez cette eau, avais-je dit en m’approchant de la femme du cheikh, et que Dieu le père de tous les peuples vous bénisse, ô fleurs du désert ! Qu’il vous garde en santé et en joie, que votre parfum rafraîchisse le cœur de votre seigneur et maître ! » Lorsque j’eus replacé mon flacon dans mes vêtements, les femmes se levèrent ; elles s’empressèrent de me remercier, ce qu’elles firent en me tendant la main, absolument comme des Européennes.

« Maintenant, leur dit le chef, hâtez-vous de préparer un repas digne de cet homme. Je l’ai invité, il devient mon hôte, et tout le monde doit se réjouir de l’honneur qu’il fait aujourd’hui à notre tente. »

Mohammed me reconduisit ensuite près de mes compagnons et s’éloigna pour donner des ordres à ses Bédouins.

« D’où venez-vous ? me demanda Lindsay.

— De la tente des femmes.

— Pas possible !

— Ces femmes se laissent voir sans voiles.

— Conduisez-moi près d’elles, je vous prie.

— Ce serait contre l’usage ; je n’y ai pénétré que parce qu’ils me prennent pour un pèlerin ; j’ai sur moi de l’eau de la Mecque, dont les effets, vous le voyez, sont merveilleux.

— Ah ! misérable que je suis ! Il me faudrait de cette eau.

— Cela vous servirait peu, vous ne savez pas l’arabe.

— Les ruines sont-elles ici ?

— Ici, non ; mais nous devons en approcher.

— Informez-vous donc ! Je voudrais déjà commencer mes fouilles. D’ailleurs ces gens nous donnent une nourriture détestable.

— Patience ! on va vous servir un grand festin arabe.

— Ah ! Ce cheikh n’a pourtant pas l’air trop hospitalier, hein ?

— Ses manières vont changer, vous verrez ; je connais des Arabes qu’il nomme ses frères ; je suis très bien vu de lui maintenant, il nous traitera en hôtes ; seulement il faudra faire retirer les domestiques. Ces gens se regarderaient comme offensés si vous vouliez faire manger vos serviteurs avec eux. »

Le cheikh ne tarda guère à reparaître ; puis après lui tous ses invités entrèrent dans la tente, qui put contenir à peine l’assemblée. Chacun s’assit suivant son rang, en formant un grand cercle. Le chef nous fit placer, l’Anglais et moi, à ses côtés.

Bientôt les esclaves noires, aidées de quelques Bédouins, apportèrent les mets.

On avait étendu devant nous la soufra, sorte de nappe en cuir tanné, dont les bords sont ornés de franges et de broderies de différentes couleurs. Cette nappe est munie d’une quantité de poches ou sacs ; repliée, elle sert pour transporter ou conserver les menues provisions.

On commença par le café, versé à chaque convive dans une petite tasse ; après quoi on nous présenta une marmite de salala, mets très rafraîchissant, consistant en lait caillé dans lequel on coupe des tranches de concombre assaisonnées légèrement avec du poivre et du sel.

Les esclaves placèrent devant le chef un large vase plein d’eau, où baignaient trois flacons : deux de ces bouteilles étaient remplies d’araki ; la troisième contenait une eau de senteur avec laquelle le cheikh devait nous asperger à la fin de chaque service.

On apporta ensuite du beurre liquide, contenu dans une immense soucoupe. Les Arabes nomment ce mets zamou ; ils le servent à la fois comme entrée et comme dessert ; ils l’aiment beaucoup. Des corbeilles de dattes furent entassées sur la nappe ; elles contenaient les dattes exquises nommées el chelebi, qui se conservent et s’aplatissent dans des caisses, comme chez nous les figues ou certains pruneaux. Ces dattes ont environ deux pouces de long et renferment très peu de pépins ; leur odeur et leur goût sont également agréables. J’aperçus aussi ces fameuses adjoua, qu’on ne trouve jamais dans le commerce ; car les mahométans les regardent comme sacrées, leur prophète en ayant parlé ainsi : « Celui qui rompt le jeûne chaque jour avec cinq ou six adjoua ne craindra ni le poison ni les enchantements. »

Enfin nous pûmes comparer les hiloua, les douces djouseiriye, etc, etc., toutes les espèces de dattes réputées les plus précieuses. Les convives d’un rang moins élevé se contentaient de dattes ordinaires séchées sur l’arbre. Je remarquai encore les cravates de Syrie, dattes cueillies toutes vertes et passées dans l’eau bouillante, ce qui leur fait prendre une teinte jaunâtre ; on les enfile à un cordon, puis on les fait sécher au soleil. On servit de plus un grand vase rempli de kounafa, sorte de pâte sucrée ; après quoi notre hôte, levant les mains en l’air, donna le signal du repas.

Tous les plats et toutes les corbeilles restaient, autant que possible, à sa portée ; il en vida le contenu en y plongeant les mains et nous présenta, à moi d’abord, puis à l’Anglais, les meilleurs morceaux, les portant complaisamment à notre bouche. Je l’aurais bien volontiers dispensé de cette politesse ; mais il fallait se conformer aux usages, si on ne voulait s’attirer mille désagréments. Master Lindsay, à demi suffoqué, ne pouvait avaler ; il tenait sa bouche en carré, tout prêt à retirer la poignée de pâtée que le cheikh venait de lui entonner. Je remarquai cette grimace et lui criai en anglais :

« Mangez, sir ! ou vous allez offenser mortellement ces Arabes ! »

L’Anglais ferma la bouche, en s’efforçant d’avaler.

« Brrrou ! murmura-t-il. J’ai un couteau, une fourchette et une cuiller dans ma petite valise, je vais…

— Gardez-vous en bien ! Il faut suivre les usages du lieu, autrement…

— Horreur ! reprit mon malheureux compagnon.

— Que dit cet homme ? me demanda le chef.

— Il se félicite de ton bon accueil.

— Oh ! je veux le traiter dignement à cause de toi ! »

Là-dessus le vieillard plongea sa main dans la marmite de lait caillé, et soumit de nouveau l’honorable insulaire au régime de la pâtée ; le long nez de Lindsay devint tout blanc. Incapable d’apprécier ce procédé, l’Anglais souffla une fois ou deux comme s’il allait étouffer, puis essaya de se débarrasser de la moitié de la portion tout en introduisant le reste dans son gosier rebelle.

« Affreux ! balbutia-t-il. Faut-il donc endurer cela ?

— Oui.

— C’est indispensable ?

— Tout à fait. indispensable ; seulement vengez-vous.

— Comment faire ?

— Faites comme moi. »

Je plongeai la main dans la pâtée sucrée, et je remplis la bouche du chef d’une bonne poignée ; à peine avait-il avalé, que Lindsay lui présentait gravement une autre poignée de beurre à demi liquide.

Notre Arabe ne sourcilla point ; il fît ce que je ; n’aurais jamais cru un musulman capable de faire : il mangea de la main des infidèles, quitte à se purifier sans doute par des ablutions pu par un jeune plus ou moins long.

Après avoir ainsi rendu la politesse au cheikh, je partageai mes faveurs entre mes plus proches voisins, ce qui parut les combler d’honneur, car ils me tenaient pour un héros, et il n’était pas bien établi que je fusse un giaour.

Il ne resta bientôt plus rien des mets qu’on nous avait servis. Le chef frappa bruyamment dans ses mains, et on apporta le sini. C’est une grande marmite qui mesure souvent six pieds de tour : elle est peinte et ornée d’inscriptions ; elle contient le birgani, mélange de riz et de viande de mouton, le tout flottant sur une mer de beurre chaud ; puis le ouarah-machi, ragoût de tranches de mouton fortement épicées ; puis les kabah, petits morceaux de rôtis présentés sur des brochettes de bois ; puis le kima, viande cuite et entourée de grenades, de pommes, de coings ; enfin le raha, plat sucré accompagné d’une quantité de friandises du même genre.

Était-ce tout ? Non pas ! Au moment où je croyais le festin terminé, apparut justement la pièce principale : un mouton tout entier rôti à la broche !

Je n’en pouvais plus.

« El hamdouillah ! » m’écriai-je en plongeant mes mains dans le vase rempli d’eau et en les essuyant convenablement à mes vêtements.

C’était dire que j’en avais assez ; l’Oriental ne connaît pas les instances fatigantes de notre politesse ; ces mots prononcés, tout est fini ; mon Anglais le remarqua, non sans quelque satisfaction.

« El hamdillah ! » balbutia-t-il à son tour avec empressement, puis il lava ses mains dans le vase commun. Mais où les essuyer ? Le vieux cheikh vit l’embarras de l’homme aux carreaux gris ; il tendit son haïk en me disant :

« Que ton ami essuie ses mains à mon vêtement. Les Anglais ne connaissent guère la propreté, car ils portent des habits qui ne peuvent leur servir quand ils ont les mains sales. »

Je transmis à Lindsay l’offre gracieuse du cheikh ; il s’exécuta sans broncher.

Pour achever le festin, on nous donna encore du café, et nous dûmes goûter l’araki ; enfin on apporta des pipes ; alors le cheikh commença à me présenter aux autorités rassemblées.

« Hommes de la tribu des Haddedîn el Chammar, dit-il, cet homme que vous voyez est un grand émir et un hadji du pays des Oulad Djerman ; son nom est…

— Hadji Kara ben Nemsi, me hâtai-je d’ajouter.

— Oui, son nom est Hadji Kara ben Nemsi. C’est le plus grand guerrier de son pays et le plus savant taleb parmi son peuple. Il possède de l’eau du Zem-Zem et va par toute la terre pour chercher des aventures. Savez-vous comment on peut l’appeler ? On peut l’appeler un djehad[6]. Il faut essayer de l’engager à combattre avec nous contre nos ennemis. »

Tout le monde se tournait vers moi ; je comprenais que cette périphrase attendait une réponse, et j’étais fort embarrassé. Que dire ? Après quelques moments de réflexion, je tournai ainsi mon discours :

« Je combats pour tout ce qui est bon et juste, contre tout ce qui est faux et déloyal. Mon bras vous appartient ; mais auparavant je dois conduire cet homme, qui est mon ami, là où il veut aller, car je le lui ai promis.

— Et où veut-il aller ?

— Je vais vous l’expliquer. Il y a plusieurs milliers d’années, vivait dans ce pays un peuple qui avait construit de grandes villes, de beaux palais. Le peuple a péri, ses villes et ses palais gisent sous la terre, car Dieu les a renversés. Celui qui creuse aux lieux où furent ces villes retrouve leurs assises et peut s’instruire de ce que faisaient autrefois ces peuples. Voilà pourquoi mon ami est venu ici ; il veut creuser cette terre pour y chercher d’anciennes pierres, d’anciennes écritures et s’efforcer de lire l’histoire des peuples disparus.

— Il voudrait bien aussi trouver de l’or sous cette terre ! interrompit le chef avec défiance.

— Non, cheikh, il est riche ; il a de l’or et de l’argent autant qu’il en a besoin. Il ne cherche que les écritures et les images de pierres : le reste il le laisse volontiers aux habitants de ces contrées.

— Et toi, en quoi veux-tu l’aider ?

— J’ai promis de le conduire à un endroit où il puisse trouver ce qu’il désire.

— Ne t’inquiète pas pour lui ; suis-nous à la guerre, et nous lui fournirons des guides ; le pays est plein de ruines et de vieilles pierres.

— Mais il ne connaît pas votre langue, vous ne connaissez pas la sienne, comment pourrait-il aller sans moi ?

— Eh bien ! qu’il nous accompagne à la guerre ; nous vous montrerons en passant beaucoup d’endroits où vous trouverez des écritures et des images de pierre. »

Lindsay remarqua qu’il était question de lui ; il me demanda :

« De quoi parlent-ils ?

— Ils s’informent de ce que vous venez faire chez eux.

— Le leur avez-vous dit ?

— Oui.

— Vous leur expliquez, n’est-ce pas, que je veux déterrer un fowling-bull ?

— Oui, oui.

— Eh bien !

— Eh bien, ils voudraient que je vous laissasse aller seul.

— Mais que feriez-vous ?

— Je les accompagnerais dans la guerre qu’ils vont soutenir. Ils me prennent pour un héros sans pareil !

— Hum !… Et comment pourrai-je trouver mon fowling-bull ?

— Ils offrent de vous en faire découvrir un.

— Ah ! très bien ! mais je ne les comprends pas.

— C’est ce que je leur ai dit.

— Que répondent-ils ?

— Que vous devez venir avec nous au combat ; chemin faisant, on vous montrera la place du fowling-bull.

— Bien, partons avec eux !

— Comme vous y allez !

— Pourquoi pas ?

— Que nous importent les querelles de ces gens et pourquoi nous exposer au danger ?

— Pouvons-nous choisir ? Où trouver des guides pour nos fouilles au milieu de ce conflit ?

— C’est très vrai ; comment faire ?

— Avez-vous peur de marcher avec ces hommes, sir ? Je ne le crois pas.

— Non !

— Allons donc avec eux ; dites-leur que nous sommes prêts.

— Avez-vous bien réfléchi ?

— Oui. »

Il se tourna d’un autre côté, ce qui pour moi signifiait une inébranlable résolution de sa part. Je traduisis donc au cheikh la réponse affirmative, en ajoutant :

« Je t’ai dit, Mohammed, que je ne combattais que pour les bonnes et justes causes. La tienne est-elle vraiment juste ?

— Faut-il te raconter notre querelle ?

— Oui.

— As-tu entendu parler de la tribu des Djeherji ?

— Oui, c’est une tribu traîtresse et sans foi ; je sais qu’elle s’est alliée aux Abou Salmoun et aux Taï Araber pour piller et rançonner les tribus voisines.

— Tu l’as dit. Ils sont tombés sur nous et nous ont volé plusieurs troupeaux ; mais nous les avons poursuivis, nous leur avons enlevé leur proie. Alors leur cheikh s’est plaint au gouverneur de Mossoul et l’a corrompu par des présents. Celui-ci m’a fait inviter à l’aller trouver à Mossoul accompagné des principaux guerriers de ma tribu.

« Je souffrais alors d’une blessure qui m’empêchait de me tenir à cheval, je lui ai dépêché mon fils avec quinze guerriers ; il a été assez traître pour le retenir prisonnier, ainsi que tous mes hommes. Il a envoyé ses victimes dans un pays inconnu ; malgré de nombreuses démarches, nous n’avons pu encore découvrir le lieu de leur captivité.

— Pourquoi ne pas te plaindre hautement ? pourquoi ne pas menacer ce gouverneur ?

— Je l’ai fait sans succès. Mes gens n’osent plus s’aventurer à Mossoul ; car pour nous venger nous avons tué plusieurs soldats du gouvernement, de sorte qu’on arme à présent contre nous. Le pacha excite aussi tant qu’il peut les Obeïd, les Abou Hamed, les Djouari à nous nuire, quoique ces tribus relèvent non de lui, mais de Bagdad.

— Où campent tes ennemis ?

— En ce moment ils se rassemblent pour la guerre.

— N’essayes-tu pas de t’unir aussi à quelque tribu de ta race ?

— Nous ne saurions quitter les pâturages ; il nous faudrait des alliés agissant séparément.

— Tu as raison ; vous voudriez diviser vos ennemis, puis attirer le gouverneur au désert afin de l’affamer et de le perdre.

— C’est cela même. Le pacha ne peut pas nous faire beaucoup de mal avec son armée ; mais les autres sont des Arabes, il faut les empêcher de venir sur nos pâturages.

— Combien de guerriers avez-vous ?

— Onze cents.

— Et vos adversaires ?

— Trois fois autant pour le moins.

— Combien te faut-il de temps pour réunir les hommes de ta tribu ?

— Un jour.

— Où se trouve le camp des Obeïd ?

— Sur la rive du Zab Asfal, de ce côté.

— Et celui des Abou Hamed ?

— Dans les environs d’El Fatka, à l’endroit où le Tigre passe entre les monts Hamrin.

— De quel côté ?

— Des deux côtés.

— Et les Djouari ?

— Entre le Djebel Kermina et la rive droite du Tigre.

— As-tu envoyé des éclaireurs ?

— Non.

— Tu aurais dû le faire.

— Impossible ! Nos hommes sont trop facilement reconnus ; mais… »

Le vieux cheikh me regardait en hésitant. Je ne sourcillai point ; il continua :

— Émir, es-tu vraiment l’ami de Malek l’Ateïbeh ?

— Oui.

— Es-tu aussi le nôtre ?

— Oui.

— Viens donc ; je te montrerai quelque chose. »

Il se leva, je le suivis avec l’Anglais et tous les assistants. Je remarquai qu’une petite tente avait été dressée près de celle du festin ; les deux domestiques anglais y étaient assis et on leur servait un copieux repas. Un peu plus loin, nous trouvâmes les chevaux du cheikh ; il me conduisit près d’eux ; toutes ces bêtes me parurent admirables, mais deux surtout me ravirent. Il y avait une jument blanche, la plus jolie bête que j’aie de ma vie rencontrée. Ses oreilles étaient longues, fines, d’une coupe élégante ; ses naseaux grands, profonds et d’un rouge vif ; sa crinière et sa queue fines, souples, douces comme de la soie.

« Magnifique ! m’écriai-je.

— Oh ! dis bien vite : Mach’Allah ! » supplia le chef. Les Arabes, particulièrement ceux de ces contrées, sont très superstitieux ; ils croient que si l’exclamation qui échappe devant un objet agréable n’était point accompagnée de cette invocation, l’objet courrait grand risque d’être perdu pour le propriétaire.

« Mach’Allah ! répétai-je en souriant.

— Croirais-tu, reprit le chef, qu’avec cette jument j’aie chassé l’âne sauvage au point de le fatiguer et de le forcer ?

— Est-il possible ?

— Par Allah, je dis la vérité. Ceux-ci peuvent l’attester.

— Nous l’attestons ! crièrent gravement tous les Arabes.

— Cette jument ne me quittera qu’avec la vie ! affirma le vieux cheikh ; quel autre cheval te plaît le mieux après celui-ci ?

— Ce bel étalon ; Regarde quelles formes superbes, quelle symétrie dans tous ses membres, quelle noble tête ! Et cette couleur admirable, bleue tant elle est noire !

— Tu n’as pas tout dit : il a trois qualités essentielles pour un cheval ; il les possède au plus haut degré.

— Lesquelles ?

— La rapidité, le courage et une haleine inépuisable.

— A quels signes reconnais-tu cela ?

— Les poils tournent sur la croupe, signe de sa vitesse ; ils sont tournés aussi à la naissance de la crinière, signe de la longue haleine ; puis regarde comme ils sont tournés et tordus au milieu du front, signe d’un courage et d’un feu que la noble bête ne démentira pas.

— C’est un bon cheval, il ne laissera jamais son cavalier dans la bataille ; il l’emporterait à travers mille ennemis ! T’es-tu jamais assis sur un tel cheval ?

— Oui.

— Ah ! En ce cas tu es un homme bien riche !

— Il ne me coûtait rien ; c’était un mustang.

— Qu’est-ce qu’un mustang ?

— Un cheval sauvage dont on s’empare pour le dresser.

— Voudrais-tu acheter mon bel étalon noir, si j’y consentais et que tu le pusses ?

— Oui certes ; si je le pouvais, je l’achèterais à l’instant et sans marchander.

— Eh bien ! tu peux, si tu veux, l’obtenir.

— Comment cela ?

— Oui, le recevoir en cadeau.

— À quelle condition ?

— Si tu nous dis en quel lieu les Obeïd, les Abou Hamed et les Djouari se réunissent, le cheval est à toi ! »

Je laissai presque échapper un cri de joie. Certes, ce qu’on me demandait n’était pas facile, mais le cheval méritait un plus grand prix encore. Je n’hésitai point.

« Combien de temps me donnes-tu pour mon information ? demandai-je.

— Le temps qu’il te faudra.

— Et quand remettras tu le cheval entre mes mains ?

— Quand tu seras de retour.

— C’est juste, je ne puis l’exiger auparavant, et pourtant sans lui je n’obtiendrai peut-être pas les renseignements que tu désires.

— Pourquoi cela ?

— Parce que tout dépend du cheval ; je ne saurais affronter le péril qu’avec une excellente monture. »

Mohammed ne répondit pas tout de suite ; son regard restait fixé sur la terre ; enfin il reprit :

« Sais-tu que dans une pareille entreprise le cheval peut facilement être perdu ?

— Je le sais, et le cavalier aussi, cheikh ; mais, monté sur une telle bête, il me semble que je défierais tout l’univers de me la prendre, comme de me prendre moi-même.

— Montes-tu bien à cheval ?

— Je monte comme vous. Un cheval des Chammar sera bientôt habitué à moi.

— Bien ; nous réfléchirons.

— Écoute, savez-vous tirer ?

— Nous tirons, sur un cheval au galop, les pigeons qui volent au-dessus des tentes.

— Prête-moi l’étalon. Tu enverras dix guerriers à mes trousses, je ne m’éloignerai pas à plus de mille longueurs de lance de ton camp. Tes guerriers tireront sur moi tant qu’il leur plaira, je parie qu’ils ne pourront ni m’atteindre ni m’arrêter.

— Tu parles en plaisantant, émir !

— Je parle sérieusement.

— Et si je te prenais au mot ?

— Tant mieux ! »

Les yeux du vieux chef brillèrent de plaisir. Tous ceux qui l’entouraient devaient être d’excellents cavaliers ; leurs gestes prouvaient qu’ils attendaient avec impatience un signe du cheikh pour tenir le pari.

Le chef restait indécis. Je repris la parole :

« Cheikh, je devine l’agitation de ton cœur ; eh bien ! regarde, crois-tu qu’un homme se sépare volontiers de ses armes, et surtout d’armes comme celles que je porte ?

— Non, je crois qu’il ne s’en sépare jamais. »

Je me débarrassai de mes armes et les posai à terre.

« Vois, je les mets à tes pieds ; elles seront ma caution, et, si cela ne te suffit pas, mon ami l’Anglais reste près de toi comme otage. »

Le chef sourit ; il semblait rassuré.

« C’est convenu, s’écria-t-il : allons, dix hommes !

— Oui, douze, quinze, si tu veux.

— Ils tireront sur toi ?

— Oui ; s’ils m’atteignent, je ne me plaindrai pas. Choisis tes meilleurs tireurs, tes plus habiles cavaliers.

— Tu es brave à la folie, émir !

— Tu crois ?

— Ils se tiendront derrière toi ?

— Ils peuvent prendre de l’avance, s’ils le préfèrent, et me poursuivre par les flancs.

— Allah kérim ! tu veux donc mourir ?

— Pas du tout ; je demande seulement que, dès que je serai de retour à celte place, la poursuite cesse.

— Certainement. Je vais monter sur ma jument pour être juge de la lutte.

— Permets-moi auparavant d’éprouver le cheval.

— A ton aise. »

Je sautai sur l’animal et sentis tout de suite que je pouvais me fier à lui.

Je descendis alors pour enlever la selle. On eût dit que la noble bête comprenait qu’il s’agissait d’une course extraordinaire. Ses yeux brillaient, sa crinière se dressait, ses pieds si fins s’agitaient comme ceux d’une danseuse qui essaye le parquet du théâtre. J’attachai une corde autour du cou de l’étalon, puis une courroie à un des côtés de la sangle, dont la solidité me parut certaine.

« Tu ne prends pas la selle ? Et pourquoi cette courroie et cette corde ?

— Tu le sauras plus tard. Tes hommes sont-ils prêts ?

— Oui, tu les vois sur leurs chevaux. »

Presque tous les Arabes étaient montés à cheval ; je leur désignai une tente située à six cents pas ; il fut convenu que dès que j’aurais atteint cette tente, ils commenceraient à tirer.

Je m’étais jeté de côté sur les flancs du cheval.

Je sautai de nouveau sur le cheval ; il partit comme la flèche. Les Arabes le suivirent d’abord de fort près ; mais nous n’avions pas fait la moitié du chemin indiqué que tous les cavaliers étaient loin en arrière ; le plus rapproché se trouvait à cinquante pas au moins. J’avais une bête merveilleuse.

Je me courbai alors pour passer le bras dans la corde et la jambe dans la courroie. Un peu avant d’arriver à la tente, je regardai autour de moi. Dix de mes poursuivants tenaient leurs armes toutes prêtes ; je fis faire alors un détour à mon cheval et le jetai dans l’angle de droite. L’Arabe le plus rapproché arrêta sa monture raide devant moi, avec une sûreté de main que ces hommes seuls peuvent acquérir ; le cheval et le cavalier semblaient fondus en bronze ; il souleva son fusil, le coup partit.

« Allah il Allah ya Allah, ou Allah talo ! criait cet homme.

Il me croyait frappé, car il ne pouvait plus me voir. Je m’étais jeté de côté, sur les flancs de mon cheval, en me retenant par les petites cordes, à la manière indienne.

Après m’être assuré par un coup d’œil que personne ne me visait plus, je me redressai sur ma monture et fis partir le cheval de plus belle vers la droite.

« Allah akbar ! mach’Allah ! Allah il Allah ! » criaient toujours les Arabes, ne s’expliquant rien à ma disparition ni à ma réapparition.

Ils redoublèrent de vitesse tout en préparant leurs armes. Je repris vers la gauche et fis un angle aigu ; je m’étais de nouveau abrité derrière le cheval. Ils n’osaient tirer, de peur d’atteindre la bête. Quoique cette chasse parût périlleuse, elle devenait un vrai jeu d’enfant, à cause de l’excellence du cheval, auprès de ce que j’avais vu exécuter par les Indiens.

Nous continuâmes la course hors du camp, puis je revins au grand galop, toujours pendu aux côtés de ma bête et traversant tout le groupe de ceux qui me poursuivaient.

Lorsque je sautai à terre, le cheval ne portait sur sa robe luisante nulle trace d’écume ou de sueur. Celte bête n’eût pas été assez payée à son poids d’or !

Bientôt les dix hommes me rejoignirent les uns après les autres ; cinq coups avaient été tirés sans m’atteindre ni même effleurer mes vêtements. Le vieux cheikh me tendit la main en disant :

« Hamdoul illah, loué soit Allah ! tu n’es pas blessé ! J’ai eu tant d’angoisse pour toi ! Il n’y a pas, dans toute la race des Chammar, un cavalier qui te vaille.

— Tu te trompes, Mohammed ; il y a parmi vous beaucoup d’hommes qui montent bien mieux à cheval que moi ; seulement ils ne connaissent pas ma ruse, ils ne savent pas se faire un rempart de leur monture. D’ailleurs, si je n’ai pas été atteint, c’est au cheval que je le dois. Mais veux-tu que nous changions de jeu ? Je reprendrai mes armes et ce sera moi qui tirerai sur tes hommes courant en avant.

— Allah kérim ! puissions-nous éviter le malheur ! Tu me tuerais tous les miens !

— Tu es donc persuadé maintenant qu’avec ce cheval je ne craindrai ni les Obeïd, ni les Abou Hamed, ni les Djouari ?

— Émir, je le crois. »

Et cependant le vieux chef luttait encore intérieurement. Abandonner son cheval : un tel cheval ! Il ajouta enfin avec un soupir :

« Tu es Hadji Kara ben Nemsi, l’ami de mon ami Malek, j’ai confiance en toi. Prends l’étalon et pars demain matin. Si tu me rapportes des nouvelles, la bête te restera ; sinon tu me la rendras. Écoute : je vais l’apprendre un secret ; chaque cheval arabe, surtout quand c’est un bon cheval, a son secret, c’est-à-dire qu’on le dresse de manière à lui faire déployer toute sa vitesse et toutes ses forces sur un certain signe, et quand une fois ce signe est donné, l’animal va dans un suprême effort, jusqu’à ce qu’il tombe épuisé, à moins que son cavalier ne l’arrête. Ce secret, un cavalier ne le confie jamais : il ne le dit pas à son ami, à son père, à son frère, à sa femme ; il ne le dirait pas à son fils ; il ne s’en sert que dans le cas du plus pressant danger et quand la mort plane au-dessus de sa tête.

— Alors je ne devrai m’en servir qu’à la dernière extrémité, pour me sauver ou pour sauver le cheval ; mais enfin, en ce cas, je m’en servirai, tu me le permets ?

— Oui…; seulement le cheval ne t’appartient pas encore…, et…

— Il m’appartiendra ; d’ailleurs, devrais-je te le rendre, je te promets que le secret sera enseveli dans mon âme comme dans une tombe.

— Viens donc ! »

Il me conduisit à l’écart et me dit bien bas, en s’approchant de mon oreille :

« S’il fallait lancer ton cheval comme le faucon qui fend l’air, pose-lui doucement la main entre les oreilles, et prononce très distinctement le mot : « Rih ! »

— Rih ! cela veut dire vent ?

— Oui, Rih, c’est le nom du cheval ; mais il est plus vite que le vent, il va comme la tempête.

— Je te remercie, cheikh ; je m’acquitterai de ma mission comme si j’étais un fils des Haddedîn, comme si j’étais toi-même ! Quand partirai-je ?

— Demain, à la pointe du jour, si cela te plaît.

— Quelle sorte de dattes emporterai-je pour le cheval ?

— Il ne mange que des balahat. Je n’ai pas besoin de te dire comment il faut agir avec une telle bête ?

— Dis toujours.

— Couche-toi ce soir près de lui, en t’appuyant sur son dos, et récite-lui dans les narines la centième sourate du Coran qui traite de la rapidité des coursiers ; il t’aimera et t’obéira jusqu’à son dernier souffle. Connais-tu cette sourate ?

— Oui.

— Récite-la-moi. »

Le vieux chef était terriblement précautionneux et attentif pour moi et pour son cheval, pour son cheval surtout. Je ne voulus pas le contrarier et répétai ainsi le passage :

« Au nom d’Allah très miséricordieux ! L’homme est vraiment ingrat envers son Seigneur et il doit l’avouer lui-même, quand il se compare au coursier rapide, au coursier au souffle bruyant, à celui qui combat en faisant jaillir l’étincelle, à celui qui rivalise avec l’aurore pour fondre sur l’ennemi, à celui qui fait voler la poussière pour traverser les bataillons. L’homme s’attache avec dérèglement aux biens de la terre ; il ne sait donc pas que tout viendra à découvert, même ce qui est caché dans la tombe, que la lumière fera connaître ce que le cœur humain voudrait enfouir, et qu’au jour du Seigneur tous les secrets seront parfaitement dévoilés. »

— Oui, tu connais la sourate… Je l’ai mille fois murmurée pendant la nuit à l’oreille du cheval ; fais de même, il comprendra que tu es devenu son maître. Maintenant il faut retourner dans la tente. »

Je retrouvai mon Anglais assez étourdi de tout ce qui venait de se passer ; il me demanda avec une certaine inquiétude :

« Pourquoi ces hommes ont-ils tiré sur vous pendant que vous étiez à cheval ?

— C’était un jeu ; je voulais leur montrer une ruse de guerre qu’ils ne connaissaient point.

— Ah !… Leurs chevaux sont magnifiques : ce noir surtout.

— Savez-vous à qui la bête appartient maintenant ?

— Au cheikh.

— Non.

— A qui donc ?

— A moi.

— Bah !

— A moi, en vérité.

— Sir, mon nom est David Lindsay ; on ne m’en fait point accroire, je vous prie de vous en souvenir.

— Je ne vous en fais point accroire non plus en vous disant que je pars demain matin ; ces gens s’en rapportent à moi pour explorer le terrain et sonder les dispositions de l’ennemi.

— Heureux mortel ! Emmenez-moi.

— Je ne le puis, vous m’embarrasseriez. D’ailleurs, votre habit gris est trop compromettant.

— Procurez-moi des vêtements de Bédouins.

— Vous ne savez pas un mot d’arabe.

— C’est vrai ; combien de temps vous faudra-t-il ?

— Je ne sais trop : quelques jours ; c’est assez loin d’ici.

— Mauvaise route et méchantes gens dans ce pays ! Voulez-vous me faire un plaisir ?

— Lequel ?

— Tout en cherchant la trace de vos Bédouins, tâchez de me découvrir quelques ruines ; n’oubliez pas mon fowling-bull.

— Soyez tranquille ! »

Nous avions repris nos places dans la tente, où nous dûmes manger encore quelques restes du festin en écoutant de longs récits, comme les aiment ces peuples. Le soir nous eûmes de la musique et même des chants. Les Arabes ne font guère usage que de deux instruments : la roubaba, sorte de cithare à une corde, et la tabl, petite timbale qui, comparée au son faible, monotone et léger de la roubaba, produit un bruit assourdissant. Après ce concert, on récita la prière du soir ; puis nous allâmes nous coucher. L’Anglais dormit sous la tente du chef ; je dus me rendre près des chevaux, en plein air.

Je m’étendis à côté de ma nouvelle monture et lui murmurai avec ferveur dans les narines la centième sourate, sans me lasser de la répétition ; non pas que j’y attachasse la moindre idée superstitieuse, mais parce que je savais qu’il fallait habituer ainsi les chevaux du désert à la voix de leur maître. Je dormis ensuite entre les pieds de l’animal, avec autant de confiance que l’enfant couché entre les pattes soyeuses d’un terre-neuve.

Au moment où le jour commençait à se lever dans le fond de l’horizon, la tente du cheikh s’ouvrit et je vis l’Anglais venir vers moi.

« Dormez-vous ? me demanda Lindsay.

— J’ai dormi.

— Moi non.

— Pourquoi donc ?

— Il y a trop de population dans cette tente.

— Les Arabes ?

— Non, les fleas, les lice, les gnat[7]. »

Ceux qui connaissent l’anglais savent ce que mon compagnon désignait ainsi. Je me mis à rire.

« N’êtes-vous pas encore habitué à ces misères, sir Lindsay ? demandai-je.

— Non, jamais ! D’ailleurs, je pensais à vous ; je voudrais savoir si vous seriez parti sans me parler.

— Certes, non ; je comptais bien prendre congé de vous tout à l’heure.

— Oui, mais nous n’aurions pas eu le temps de nous entendre ; j’ai beaucoup de choses à vous dire. »

Il tira son carnet de notes, quoiqu’on vît à peine clair, et continua gravement :

« Si je me fais conduire à la place de quelque ruine en votre absence, je serai obligé de parler à ces Arabes ; donnez-moi différents renseignements. D’abord, comment dit-on ami ?

— Ahbab.

— Ennemi ?

— Kiman.

— La monnaie, le dollar ?

— Riyal frank.

— Une bourse ?

— Sourra.

— Et si je veux faire enlever une pierre, comment dit-on une pierre ?

— Hadjra. »

Lindsay s’informa ainsi d’une centaine de mots qu’il écrivit avec soin. Nous finissions à peine, qu’on s’éveillait dans la tente du cheikh ; nous fûmes invités à prendre le repas du matin.

Le vieux chef me donna de minutieuses instructions ; enfin, après avoir fait mes adieux aux assistants, je montai à cheval et je quittai le camp, me disant que peut-être je n’y pourrais rentrer.

Je me proposai de visiter d’abord au sud la tribu des Djouari. La meilleure voie pour arriver à mon but était de suivre le fleuve Thathar, qui coule presque toujours d’une façon parallèle à celle du Tigre ; malheureusement il était présumable que les Obeïd faisaient paître leurs troupeaux sur la rive de ce fleuve, et par prudence je dus appuyer vers l’ouest. Je me dirigeai de manière à trouver le Tigre à un mille environ plus haut que Tékrit ; là certainement je devais rencontrer ceux que je cherchais.

J’étais bien pourvu de provisions. Pour mon cheval je n’avais pas besoin d’eau, car nous devions rencontrer partout des herbes rafraîchissantes. Je n’avais donc d’autre souci que celui de ne pas me tromper de chemin et d’éviter les mauvaises rencontres. Quant au premier de ces soins, je gardais le tracé des lieux assez exactement dans ma mémoire, puis j’avais le soleil et ma boussole ; pour le second, je me fiais à ma longue-vue, avec laquelle j’explorais à chaque instant l’horizon.

La journée se passa sans incident ; le soir je m’abritai pour dormir derrière une roche isolée.

Avant de me préparer au sommeil, il me vint à l’esprit que je devrais plutôt continuer ma route jusqu’à Tékrit, où je pourrais sans doute apprendre ce que je désirais savoir sans trop attirer l’attention. Mais cela devint fort inutile, comme je le vis le lendemain.

Malgré cette préoccupation je dormis tant bien que mal jusqu’au jour ; le hennissement du cheval m’éveilla au moment où le soleil se levait.

Cinq cavaliers, arrivant du côté nord, s’avançaient vers moi : ils étaient si près, que je ne pouvais douter qu’ils me vissent, ni les éviter ; je ne voulais pas, du reste, avoir l’air de les fuir. Je me levai et pris seulement la bride de ma monture, affectant une pleine sécurité.

Ils s’approchèrent au galop, puis arrêtèrent leurs chevaux devant moi. Ils ne me parurent point hostiles ; l’un d’eux me salua de la manière accoutumée :

« Salam aléïkoum !

— Aléïkoum.

— Tu as passé la nuit ici ?

— Oui.

— N’as-tu point de tente pour abriter ta tête ?

— Non. Allah distribue ses dons comme il lui plaît ! Aux uns il donne un abri tissé de fils, aux autres la voûte du ciel pour couverture.

— Tu pourrais posséder upe tente, si tu voulais, car ton cheval vaut mille tentes et plus.

— C’est mon seul bien.

— Veux-tu le vendre ?

— Non.

— Tu dois appartenir à une tribu qui campe non loin d’ici ?

— Pourquoi ?

— Parce que ton cheval est tout frais.

— Cependant mon peuple vit à bien des journées de marche de ce lieu, bien loin, bien loin, derrière la Mecque, vers l’ouest.

— Comment s’appelle ta race ?

— Oulad Djerman.

— Ah ! oui, je sais que là-bas, dans le Moghred, on dit Oulad au lieu de Beni, Pourquoi as-tu quitté ton pays ?

— Je suis allé visiter la Mecque et je voudrais voir encore quelques villes, quelques douars, en tirant du côté de la Perse, pour avoir beaucoup de choses à raconter aux miens quand je serai de retour.

— Où vas-tu en ce moment ?

— Toujours vers l’endroit où se lève le soleil, Allah me conduit.

— Veux-tu chevaucher avec nous ?

— Où allez-vous ?

— Derrière les hauteurs du Kernina, où paissent nos troupeaux. »

Ces gens étaient-ils des Djouari ?

Ils m’avaient interrogé, je pouvais donc leur rendre la pareille sans manquer à la politesse d’usage.

Je leur demandai :

« À quelle tribu appartiennent ces troupeaux ?

— À la tribu des Abou Mohammed.

— Et dans les environs, ne se trouve-t-il pas d’autres races ?

— Si ; en aval du fleuve sont les Alabeïde, qui payent un droit au chef de Kernina ; en amont, les Djouari.

— À qui ceux-ci payent-ils le tribut ?

— On voit que tu viens de loin ! Les Djouari ne payent le tribut à personne ; ce sont eux qui lèvent l’impôt sur qui ils peuvent, car ils sont voleurs et pillards. Nos troupeaux doivent être bien gardés, sans quoi ils ne nous en laisseraient pas une seule tête. Si tu veux te battre, viens avec nous, car nous leur faisons la guerre.

— Vous leur faites la guerre ?

— Oui, nous nous sommes joints aux Alabeïde. Si tu désires combattre, l’occasion est bonne, tu apprendras la guerre chez nous. Mais pourquoi as-tu dormi ici, sur la colline du lion ?

— Je ne connaissais pas ce lieu ; j’étais fatigué, je me suis reposé là, et j’ai dormi.

— Allah kérim ! tu es un favori d’Allah, autrement le dévastateur des troupeaux t’aurait mis en pièces. Aucun homme du pays ne s’arrête en cet endroit la nuit, car les lions tiennent leur assemblée autour de cette pierre.

— Est-ce qu’il y a des lions dans la contrée ?

— Oui, en aval du fleuve ; plus haut on ne trouve que des léopards. Viens-tu avec nous ?

— Me traiterez-vous en hôte ?

— Tu l’es ; tends-nous la main, échangeons les dattes. »

Nous plaçâmes nos mains l’une sur l’autre, de manière que les paumes se touchassent, puis ils me donnèrent chacun une datte ; je leur en remis cinq, et nous les mangeâmes en tenant nos mains unies ; cette cérémonie dut se répéter cinq fois avec beaucoup de gravité ; après quoi nous nous mîmes en route. Nous dépassâmes bientôt le Thathar, et le pays commença à devenir montueux.

Je reconnus sans peine dans mes compagnons de braves gens des tribus nomades ; ils me parurent d’une candeur toute primitive et vraiment incapables de tromperie. Ils venaient de visiter une tribu voisine et amie, où s’était célébrée une noce ; ils s’en retournaient enthousiasmés de la bonne réception qu’on leur avait faite, aussi bien que des divertissements auxquels ils avaient pris part.

Cependant le terrain s’accidentait de plus en plus, et nous gravissions une hauteur assez escarpée ; puis, parvenus au sommet, nous dûmes redescendre une pente fort raide. A droite, les ruines de l’ancienne Tékrit se montraient dans le lointain. À gauche, au fond de l’horizon, nous pouvions apercevoir le sommet du Djebel Kernina ; devant nous s’étendait la large vallée du Tigre. Encore une demi-heure de chemin et nous atteignions le fleuve. En cet endroit, l’eau devait présenter environ un mille anglais de largeur ; elle se divisait en deux bras pour entourer une île verdoyante, sur les prairies de laquelle je remarquai plusieurs tentes.

« Veux-tu passer le fleuve avec nous ? me demandèrent mes compagnons ; tu seras bien accueilli par notre cheikh.

— Et comment passerons-nous l’eau ?

— Tu vas le voir tout de suite, car on nous a reconnus de l’autre côté. Viens à l’endroit où aborde le kelleh. »

Un kelleh est une barque, ordinairement deux fois plus longue que large. Il est construit en peaux de chèvres tendues sur une carcasse de bois et cousues au moyen de petites cordes faites de boyaux. Des planches, placées en travers de l’embarcation, soutiennent le chargement et permettent aux rameurs de s’asseoir. Ce petit bateau marche avec deux rames en bambous, reliées par des lanières de cuir ; cinq ou six hommes peuvent aisément se tenir dans cette sorte d’embarcation.

Je montai, en compagnie de mes cinq conducteurs, sur le kelleh ; nous abordâmes bientôt sur l’autre rive, où une foule d’enfants, quelques chiens et un vieil Arabe d’un aspect fort vénérable vinrent au-devant de nous. Le vieil homme était le père de mes guides ; il me reçut bien.

« Permets que je te conduise au cheikh, » me dit celui des jeunes gens qui jusque-là avait presque toujours porté la parole.

Sur notre route nous rencontrâmes plusieurs Arabes qui se tinrent modestement en arrière, sans m’adresser la parole ; tous semblaient regarder mon cheval avec admiration. Nous n’allâmes pas bien loin ; la demeure du chef, établie près du rivage, était assez spacieuse et couverte en bambous ; à l’intérieur des nattes tapissaient les murailles. Lorsque nous entrâmes, un homme grand et bien bâti se leva pour nous saluer. Il s’occupait a aiguiser son charay[8] sur une pierre, mais il cessa aussitôt sa besogne.

« Salam aléïkoum ! lui dis-je.

— Aléïk ! répondit-il en m’examinant avec une sorte de défiance.

— Permets, ô cheikh, que je te présente cet homme, reprit alors mon conducteur ; c’est un guerrier trop distingué pour que j’ose lui offrir l’hospitalité dans ma propre tente.

— Celui que tu amènes sera toujours le bienvenu. »

Le jeune Arabe salua et s’éloigna ; le cheikh me prit alors la main en disant :

« Assieds-toi, étranger ; tu es fatigué, tu as faim ; tu te reposeras et tu mangeras, mais laisse-moi d’abord soigner ton cheval. »

C’était bien la politesse arabe ; le cheval d’abord, puis l’homme. Lorsqu’il rentra, je m’aperçus que mon coursier avait fait sur lui une impression des plus favorables.

« Tu possèdes une noble bête ! s’écria-t-il. Mach’Allah ! puisses-tu la conserver ! Je la connais ! »

Ce dernier mot m’effraya. Après tout, cette rencontre pouvait aussi me servir, il fallait m’assurer de la disposition de mon hôte ; je repris :

« Comment connais-tu ce cheval ?

— C’est le meilleur cheval des Haddedîn.

— Tu connais les Haddedîn ?

— Je connais tous les hommes de cette tribu ; mais toi, je ne te connais pas.

— Tu connais leur cheikh ?

— Mohammed Emin ? certainement.

— Je suis envoyé par lui.

— Et où donc ?

— Vers toi ; peut-être…

— Il t’a dit de venir me parler ?

— Non ; mais je me présente devant toi comme son messager.

— Repose-toi, tu parleras ensuite.

— Je ne suis pas fatigué ; ce que j’ai à te communiquer est important, permets que je commence sans délai.

— Explique-toi !

— On dit que les Djouari sont tes ennemis.

— Ils le sont ! affirma mon hôte en fronçant le sourcil d’un air sombre.

— Ils sont aussi les miens et ceux des Haddedîn.

— Je le sais.

— Sais-tu qu’ils se sont unis aux Abou Hamed et aux Obeïd pour enlever les troupeaux des Haddedîn ?

— Je le sais.

— On dit que tu as fait alliance avec les Alabeïde pour te venger de ces brigands ?

— Oui.

— Si je te proposais un rapprochement avec les gens de Mohammed à ce sujet ?

— Je te l’ai dit, tu es le bienvenu ; tu vas te reposer et manger ; tu ne nous quitteras pas avant que j’aie fait rassembler les anciens. »

Une demi-heure plus tard, le conseil siégeait dans la demeure du cheikh. Il se composait de huit hommes : mais, avant de délibérer, on prit part à un festin donné en mon honneur.

Nous nous assîmes en cercle pour dévorer un gros morceau de mouton rôti. Ces huit hommes étaient les chefs des Abou Mohammed. Je leur racontai comment le cheikh m’avait confié ses messages de guerre.

« Quelle proposition nous fais-tu ? me dirent-ils.

— Aucune ; plus d’années ont passé sur vos têtes que sur la mienne, ce n’est point aux jeunes de frayer la voie aux anciens.

— Tu parles le langage de la prudence. Ta tête est jeune, mais ton intelligence surpasse celle des anciens ; autrement Mohammed Emin ne t’eût point chargé d’une mission. Parle, nous t’écoutons ; après cela nous verrons à nous décider.

— Combien de guerriers compte votre tribu ?

— Neuf cents.

— Et celle des Alabeïde ?

— Huit cents.

— Cela fait dix-sept cents : la moitié du nombre des ennemis.

— Mais dis-nous combien en peuvent rassembler les Haddedîn ?

— Onze cents, peut-être un peu moins. Savez-vous dans quel temps se réuniront les Djouari et les Abou Hamed ?

— Le lendemain du prochain Yaoum el Djema[9].

— Vous en êtes certains ?

— Oui ; nous avons un espion éprouvé chez les Djouari.

— Où aura lieu la jonction ?

— Près des ruines du khan Kernina.

— Et ensuite ?

— Ensuite ils se joindront encore aux Obeïd.

— Où ?

— Au bas du mont Kaouza.

— Quand ?

— Le troisième jour après le Yaoum el Djema.

— Vous êtes exactement informés. Puis où iront-ils ?

— Attaquer les Haddedîn dans leur pâturage.

— Et vous, quel est votre plan ?

— Nous tomberons sur le camp des alliés pendant que les femmes et les enfants y seront restés seuls ; nous leur enlèverons leurs troupeaux.

— Avez-vous consulté la justice et la sagesse ?

— Oui ; nous ne ferons que leur reprendre ce qu’ils nous ont volé.

— C’est vrai, mais vos ennemis auront une armée de plus de trois mille hommes ; s’ils sont vainqueurs, ils retourneront vers leurs tentes, ils vous poursuivront et se vengeront sans merci. Si j’ai mal parlé, dites-le !

— Non, tu as bien parlé ; mais nous espérons que les Chammar ne combattront pas seuls.

— Ils ont contre eux le gouverneur de Mossoul.

— Que nous conseilles-tu ? Vaut-il mieux attaquer l’ennemi en face ?

— Il faudrait vaincre une tribu, et par là effrayer les autres. Suivez les alliés aussitôt leur réunion à el Kelab, Mohammed Emin se tiendra prêt à les recevoir le troisième jour, au moment où ils descendront du Kaouza, pendant que vous leur fermerez la route du côté sud. Ainsi on pourra les acculer dans le Kelab, où le fleuve est infranchissable. »

Ce plan, longuement discuté par le conseil, fut enfin adopté. Tout l’après-midi se passa en délibérations, démonstrations et discours. Il était presque nuit avant que j’eusse obtenu une conclusion. Je me décidai à coucher sous la tente du cheikh.

Le lendemain matin, on me reconduisit à la rive opposée : puis je repris le chemin de la veille.

Ma commission, qui paraissait si difficile, si périlleuse, se trouvait terminée de la façon la plus simple et la plus prompte.

J’avais honte de retourner ainsi près de Mohammed ; il me semblait peu consciencieux de garder le cheval comme prix d’une expédition si aisément accomplie, et pourtant je m’en serais séparé avec un véritable chagrin ; que faire ?

Je me demandai s’il ne conviendrait pas de tenter l’exploration du futur champ de bataille. Cette idée me poursuivant, je dus y céder. Au lieu de continuer ma route jusqu’au Thathar, comme j’en avais l’intention, je me mis à longer la rive gauche vers le nord, de manière à me rapprocher des flancs du Kaouza.

Il était plus de midi, quand, à force de méditer sur la route à parcourir, j’en vins à me persuader que l’Oued Djehenne, où nous avions repris les chevaux de l’Anglais, devait faire partie de la contrée appelée Kaouza. N’ayant ni cartes ni indications précises pour élucider ce point géographique, je chevauchai un peu au hasard et finis par arriver assez près du Djebel Hamrin, qui se dessine fièrement sur la droite.

Le soleil commençait à s’incliner au couchant, lorsque j’aperçus, au fond de l’horizon, vers l’ouest, deux cavaliers, véritables points noirs d’abord, qui grandirent et se rapprochèrent rapidement.

Ils m’avaient vu, s’étaient arrêtés un moment ; maintenant ils accouraient au galop.

Devais-je fuir devant deux hommes, mal armés sans doute ? C’eût été faire acte de poltronnerie ; j’arrêtai mon cheval et les attendis.

Ces cavaliers étaient âgés déjà, mais encore vigoureux ; ils s’arrêtèrent aussi dès qu’ils furent à portée de la voix ; l’un d’eux, jetant sur mon coursier noir un regard de convoitise, me demanda :

« Qui es-tu ?

— Étranger, répondis-je laconiquement.

— D’où viens-tu ?

— De l’ouest, comme vous voyez.

— Où vas-tu ?

— Où le Kismet[10] me conduit.

— Viens avec nous, tu seras notre hôte.

— Je te remercie ; j’ai un ami qui s’occupe de mon campement et me prépare partout un abri.

— Qui est-il ?

— Allah !… Adieu ! »

J’avais trop négligé la prudence, car à peine ces mots s’achêvaient-ils, qu’un des brigands portait la main à sa ceinture, puis, saisissant une sorte de casse-tête pendu à une lanière, m’étourdissait par un coup viplent sur le crâne.

— Je perdis un moment connaissance ; quand je revins à moi, presque aussitôt du reste, j’étais solidement garrotté.

« Salam aleïkoum ! me dit ironiquement celui qui portait la parole, nous voyons bien que nous n’avons pas été assez polis envers toi tout à l’heure, c’est pourquoi tu as refusé notre hospitalité. Réponds-moi : Qui es-tu ? »

Comme on le pense bien, je gardai le silence.

Il reprit avec colère, en me lançant un coup de pied :

« Qui es-tu ? »

Comme je me taisais, son compagnon lui dit :

« Laisse-le ! Allah fera un miracle pour lui ouvrir la bouche. Le mettrons-nous à cheval, ou nous suivra-t-il à pied ?

— A pied. »

Ils relâchèrent les cordes qui retenaient mes jambes et me lièrent à l’étrier d’un de leurs chevaux ; après quoi ils prirent mon bel étalon noir par la bridé et se mirent en route du côté de l’orient.

Ainsi j’étais prisonnier, malgré mon coursier rapide et mes belles promesses. Ah ! que l’homme est une vaine, présomptueuse et faible créature !

Nous gravîmes d’abord une montagne escarpée ; puis je vis, dans une vallée, plusieurs feux allumés.

La nuit était venue ; nous marchions en silence ; je me sentais fort las. Enfin nous parvînmes près des tentes ; nous passâmes devant quelques-unes, qui étaient fermées ; un peu plus loin, sur le seuil de l’une d’elles, se trouvait un jeune homme ; il m’aperçut, moi-même je le reconnus dans la demi-obscurité.

« Allah il allah ! s’écria-t-il ; quel est ce prisonnier ?

— Nous l’avons trouvé là-bas dans la plaine, reprirent mes persécuteurs. C’est un étranger, il n’y a point de thar (de vendetta) entre lui et nous. Mais regarde quelle jolie bête le portait !

— Allah akbar ! c’est le cheval de Mohammed Emin, le Haddedîn ! Conduis cet homme à mon père le cheikh, il doit être interrogé, je vais prévenir les chefs.

« — Que ferons-nous du cheval ?

— Conduisez-le sous la tente du cheikh.

— Et les armes ?

— Mettez-les aussi dans la tente. »

Une heure plus tard, je comparaissais devant une assemblée, cette fois une assemblée de juges assez hostiles. Le plus âgé me demanda :

« Me connais-tu ?

— Non.

— Sais-tu où tu te trouves ?

— Non.

— Connais-tu ce jeune Arabe ?

— Oui.

— Où l’as-tu vu ?

— Au Djebel Djehenne ; il m’avait volé quatre chevaux. Je l’ai forcé à me les rendre.

— Ne mens pas !

— Qui es-tu pour me parler ainsi ?

— Je suis Zédar ben Houli, le cheikh des Abou Hamed.

— Zédar ben Houli, le cheikh des voleurs de chevaux.

— Tais-toi, homme ! Ce jeune guerrier est mon fils.

— Tu peux être fier de lui, ô cheikh !

— Tais-toi, te dis-je encore une fois, ou tu pourrais te repentir d’avoir parlé. Un voleur de chevaux, c’est toi ! A qui appartient le cheval que tu montais tout à l’heure ?

— A moi.

— Ne mens pas.

— Zédar ben Houli, remercie Allah de ce que mes mains sont liées, autrement tu ne m’aurais pas appelé deux fois menteur !

— Serrez les liens ! ordonna le chef.

— Lequel de vous osera porter la main sur un hadji, qui garde dans ses vêtements une bouteille de l’eau sacrée du Zem-Zem ?

— Je vois bien que tu es un hadji, puisque le hamail pend à ton cou ; mais possèdes-tu véritablement de l’eau du Zem-Zem ?

— Oui.

— Donne-nous-en.

— Non.

— Pourquoi non ?

— Je n’en donne qu’à mes amis.

— Sommes-nous tes ennemis ?

— Oui.

— Non ! nous ne t’avons fait aucun mal, nous n’avons d’autre intention que de rendre à son légitime propriétaire le cheval volé par toi.

— Je suis le légitime propriétaire de ce cheval.

— Tu es hadji, tu possèdes l’eau du Zem-Zem, et tu ne dis pas la vérité ! Je connais cet étalon noir : il appartient au cheikh Mohammed Emin ; comment se trouve — t— il entre tes mains ?

— Mohammed m’en a fait cadeau.

— Tu mens ; aucun Arabe ne ferait un tel présent.

— Je te le répète, remercie Allah de ce que mes mains ne peuvent me venger !

— Pourquoi t’aurait-il donné un pareil cheval ?

— Cela est une affaire entre lui et moi, elle ne vous regarde pas.

— Tu es vraiment un hadji fort poli ! Il faut que tu aies rendu au cheikh un bien grand service, s’il t’a fait un pareil présent ! Enfin laissons cette question. Quand as-tu quitté les Haddedîn ?

— Avant-hier matin.

— Où pâturaient leurs troupeaux ?

— Je ne sais ; les Arabes conduisent leur bétail tantôt ici et tantôt là.

— Pourrais-tu nous conduire à peu près où ils sont ?

— Non.

— Et si nous te rendions ton cheval et tes armes ?

— Non.

— Où as-tu été depuis hier ?

— Partout, aux environs.

— Bien ! tu ne veux pas répondre, tu t’en repentiras. Emmenez-le. »

Je fus conduit dans une petite tente très basse ; on me fit étroitement garder par deux Bédouins. Rien n’avait été décidé sur mon sort, le conseil me paraissait indécis. Épuisé de fatigue, encore un peu étourdi du coup que j’avais reçu, je m’endormis assez profondément malgré le péril de la situation. Des rêves étranges agitaient cependant mon cerveau : je me croyais dans une oasis du Sahara, montant la garde autour du campement, buvant du jus de palme, écoutant les légendes de mes compagnons arabes. Puis tout à coup retentissait cette voix, que nul ne peut oublier quand une fois il l’a entendue, la voix du lion, le rugissement de l’Assad-bey, de l’étrangleur des troupeaux. Et cette voix, se rapprochant toujours, devenait de plus en plus formidable.

Je m’éveillai. Était-ce bien un songe ? À mes côtés, les deux Bédouins récitaient la sainte fatha, la prière du danger suprême, et le tonnerre que j’avais cru entendre retentissait pour la troisième fois à mes oreilles.

Un lion rôdait autour du camp.

« Vous ne dormez pas ? demàndai-je à mes gardiens.

— Non.

— Entendez-vous le lion ?

— Oui. Voilà quatre jours qu’il vient ici chercher une proie.

— Vous ne le tuez point ?

— Qui oserait le tuer, lui le puissant, le redoutable Seigneur de la mort !

— Poltrons ! Est-ce qu’il pénètre dans l’intérieur du camp ?

— Non, mais les hommes n’osent sortir des tentes ; ils sont rassemblés pour écouter sa voix.

— Le cheikh veille-t-il parmi eux ?

— Oui.

— Que l’un de vous aille vers lui, qu’il lui dise : Le prisonnier s’engage à tuer le lion si on lui rend ses armes.

— Tu es fou !

— Je suis dans mon bon sens. Va, te dis-je. »

L’homme se leva en branlant la iêîe ; Il revint au bout de quelques minutes, me débarrassa de mes liens et me fit signe de le suivre. Je trouvai un grand nombre d’hommes rassemblés dans la tente du cheikh ; tous tenaient leurs armes à la main, mais pas un n’osait faire deux pas vers l’ennemi.

« Tu as demandé à me parler ? dit le cheikh ; que veux-tu ?

— Permets-moi de donner la chasse à ce lion.

— Tu ne pourrais tuer un lion. Vingt des plus braves d’entre nous n’y réussiraient pas ; essayer cette chasse serait exposer la vie de cent hommes.

— Je le tuerai à moi tout seul, et ce ne sera pas le premier.

— Parles-tu selon la vérité ?

— Oui, cheikh, je te l’affirme !

— Si tu veux tenter l’aventure, je ne m’y oppose pas. Allah donne la vie et la reprend ; tout est écrit dans le livre de la destinée.

— Rends-moi mes armes.

— Lesquelles ?

— La plus lourde et mon couteau.

— Apportez-lui ce qu’il réclame. »

Le brave homme se disait que j’étais un enfant de la mort, que, par conséquent, il hériterait sans conteste de mon beau cheval.

Pour moi, je me promettais bien de conquérir, avec mon fusil, trois choses : la peau du lion, mon noir coursier et ma liberté. Cet espoir surexcitait mon courage.

Lorsqu’on m’eut restitué mon fusil et mon long poignard, je fis remarquer au chef que je ne pouvais agir les mains liées.

« Promets que tu ne tireras que sur le lion.

— Je le promets.

— Jure-le, tu es un hadji ; jure-le par l’eau du Zem-Zem que tu gardes sur toi.

— Je le jure.

— Déliez ses mains ! »

Je me sentais libre déjà. Mes autres armes étaient dans la tente du chef, mon cheval se trouvait aussi tout près. J’avais bon espoir.

L’heure venait où le lion aime surtout à rôder autour des troupeaux : l’aube allait bientôt se lever. Je tâtai ma ceinture pour m’assurer que la boîte à poudre y restait encore, puis je sortis de la tente. Je m’arrêtai d’abord, afin d’accoutumer mes yeux aux ténèbres. Je vis autour de moi des chameaux avec un grand nombre de chèvres rassemblés, tout tremblants, les uns serrés contre les autres ; les chiens, gardiens ordinaires du troupeau, s’étaient enfuis et blottis derrière la tente.

Je me mis à quatre pattes, puis m’avançai en rampant lentement. Je savais que j’atteindrais mieux le fauve par la ruse qu’en cherchant à le rencontrer face à face dans cette obscurité.

Soudain le sol trembla ; un rugissement terrible ébranla tout le camp ; j’entendis comme un corps lourd tombant sur un autre, un gémissement étouffé, le craquement d’os broyés, A vingt pas de moi brillaient les yeux enflammés de l’animal féroce.

Je connaissais bien l’éclat fauve de ces yeux mobiles ! Je m’agenouillai, ajustant mon arme ; je visai aussi exactement que possible dans les ténèbres et tirai.

Un cri épouvantable fit trembler l’air.

La lumière de mon fusil avait montré au lion sa proie. Je le voyais aussi, enfonçant ses dents formidables dans le cou d’un chameau. Ma balle l’avait-elle frappé ? Un objet volumineux bondit en trébuchant et s’affaissa à trois pas devant moi. Les yeux brillaient toujours. Mais la bête avait mal dirigé son attaque ou elle était blessée. Je m’agenouillai de nouveau et tirai un second coup, visant non entre les deux yeux, mais à un œil seulement, puis je saisis mon couteau ; l’animal était si près, qu’il pouvait instantanément se retourner contre moi.

Rien ne bougea. Je rechargeai mon fusil en reculant de quelques pas. Le silence le plus complet régnait partout. Personne ne s’aventurait hors de la tente ; on me croyait bien mort. J’attendis encore quelques instants ; l’aube commençait à se lever. Dès qu’il fît un peu jour, je m’approchai du lion ; il avait été tué au second coup. Je me mis en devoir de le dépouiller ; je tenais à emporter ce trophée. Ma besogne s’avançait, quand le jour vint m’éclairer complètement. Je pris bientôt la peau sanglante sur mes épaules pour retourner vers les tentes.

Le camp des Abou Amed me parut pauvre et peu considérable ; il ne devait abriter qu’une partie de la tribu. C’était un vrai campement de pillards.

Au moment où j’y rentrai, hommes, femmes et enfants, rassemblés devant les portes, attendaient avec inquiétude, n’osant encore bouger de peur du lion ; lorsque je fus aperçu, il s’éleva des clameurs assourdissantes ; le nom d’Allah fut répété sur tous les tons, des centaines de mains se levèrent me montrant, ainsi que la dépouille de la bête.

« Tu l’as tué ? s’écria le cheikh, qui s’avança vers moi. En vérité, et tout seul ?

— Tout seul.

— Le Cheïtan à dû te venir en aide !

— Le Cheïtan oserait-il s’approcher d’un hadji ?

— Tu as raison ; mais tu possèdes sans doute un charme, une amulette, un talisman qui te permet d’accomplir beaucoup de choses ?

— Oui.

— Montre-le-moi ?

— Le voilà !»

Je lui mis mon fusil sous les yeux.

« Ce n’est pas cela ; mais tu ne nous diras pas ton secret ; où est le cadavre du lion ?

— Là-bas, tout près du camp ; allez le chercher. »

La plupart des assistants se mirent à courir dans la direction que j’indiquais. C’était ce que je voulais.

« À qui doit appartenir la peau ? interrogea le cheikh, dont les yeux se fixaient avidement sur cette riche fourrure.

— Viens dans ta tente, on délibérera, » répondis-je.

Il ne restait plus qu’une douzaine d’hommes près du vieux chef ; ils nous suivirent. En entrant, je vis mes armes suspendues à une cheville ; je fis deux pas en avant et me saisis de mon bien. Je jetai mon fusil sur mon épaule et gardai ma carabine à la main ; la peau du lion me gênait beaucoup à cause de son poids. J’étais résolu cependant à la garder. Je me hâtai de retourner sur le devant de la tente ; là je dis au cheikh :

« Zédar ben Houli, je t’ai promis de ne pas tirer sur toi ni sur tes gens avec mon fusil, mais je n’ai pas parlé des autres armes.

— Elles ne t’appartiennent plus ; rends-les-moi !

— Comment ! elles ne m’appartiennent plus ! Eh bien, viens les prendre !

— Cet homme veut fuir. Arrêtez-le ! »

Je les menaçai de ma carabine, en criant :

« Celui, qui met la main sur moi est un homme mort ! Merci, Zébar ben Houli, pour ta bonne hospitalité, nous nous reverrons. »

Profitant de l’hésitation, je m’élançai dehors. Les Bédouins ne me suivirent pas sur-le-champ ; je pus détacher le cheval de Mohammed, jeter la peau du lion devant ma selle et m’enfuir au galop. En passant près du groupe qui ramenait le lion dépecé, je fus reconnus et salué par des cris affreux : les hommes coururent à leurs chevaux et à leurs armes. Je fuyais toujours. Quand j’eus dépassé les dernières tentes, je remis la bête au trot. Le cheval sentait la peau du lion, cette odeur le faisait frémir, il dressait les oreilles avec inquiétude. Fallait-il donc abandonner mon butin ? En me retournant, je vis tout le camp s’ébranler pour me poursuivre.

Quand le plus avancé de mes Arabes se trouva à une portée de fusil derrière moi, je fis volte-face brusquement. Je visai son cheval, suivant mon habitude ; il roula dans la poussière ; alors je lançai ma monture au grand galop.

Bientôt mes poursuivants se rapprochèrent, mais leurs armes étaient mauvaises, elles ne m’atteignirent pas. Je me retournai de nouveau, visai encore deux chevaux. Ils tombèrent avec leurs cavaliers. Ces gens durent croire à la puissance de mes amulettes ; ils s’arrêtèrent, je fus bientôt hors de leur atteinte.

De peur qu’ils continuassent leur chasse, je pris vers l’ouest pour leur donner le change. Après avoir suivi ce chemin pendant une heure environ, je fis un coude du côté nord, choisissant un terrain pierreux où les pas ne laissaient point d’empreinte.

J’étais vers midi sur la rive du Tigre, près des rapides du Kelab. Ils se trouvent en aval de l’endroit où le Zab el Asfal, l’affluent du Tigre, rejoint ce fleuve ; vingt minutes plus loin se rencontrent les deux chaînes de montagne du Kanouza et d’Hamrin ; de hauts sommets isolés et séparés par deux vallées étroites marquent cet endroit.

La vallée la moins resserrée avait dû être choisie pour le passage des alliés. J’examinai soigneusement les lieux, cherchant à graver dans ma mémoire tous les accidents du terrain ; après quoi je me hâtai de reprendre ma course vers le Thathar. Je l’atteignis et le dépassai même avant la chute du jour. Je devais me rapprocher beaucoup du campement ami, mais je voulais ménager mon cheval.

Le lendemain seulement, après midi, j’aperçus les premiers troupeaux des Haddedîn.

Je pris le galop et traversai le camp, sans m’inquiéter des cris de joie qui m’accueillaient de tous côtés. Le cheikh, attiré par ces exclamations, parut devant sa tente ; j’allai droit à lui.

« Hamdou illah ! s’écria-t-il, te voilà de retour ! Comment ton voyage s’est-il passé ?

— Bien !

— Sais-tu quelque chose ?

— Oui, tout !

— Quoi donc ?

— Fais appeler les anciens, je vous mettrai au courant. »

En ce moment il remarqua la peau du lion.

« Merveille divine ! reprit-il, un lion ! Qui t’a donné cette peau ?

— Je l’ai moi-même retirée à son propriétaire.

— A lui ! au seigneur du désert ! Combien étiez-vous de chasseurs ?

— J’étais seul.

— Allah soit avec toi ! ta mémoire se perd.

— Non, j’étais seul, te dis-je.

— Où ?

— Près du camp des Abou Hamed.

— Ils t’avaient pris ?

— Oui ; mais, tu le vois, ils m’ont laissé partir.

— As-tu vu Zédar ben Houli ?

— Oui.

— Oh ! raconte…

— Pas tout de suite, il me faudrait recommencer trop de fois ; convoque tes gens, vous entendrez des choses intéressantes. »

Le chef s’éloigna ; j’allais entrer dans la tente, lorsque mon Anglais accourut à toutes jambes.

« J’apprends votre retour, me criait-il de loin tout essoufflé ; les avez-vous trouvés ?

— Oui, les ennemis, le champ de bataille, tout enfin !

— Il s’agit bien de cela ! Je parle des ruines, des fowling-bulls.

— J’ai aussi trouvé des ruines.

— Ah ! bravo ! nous allons commencer nos fouilles, puis je ferai mon envoi à Londres. Mais il faudra peut-être se battre auparavant, hein ?

— Oui, certes.

— Bien, nous nous battrons comme des Bayard ! Moi aussi j’ai découvert quelque chose.

— Quoi donc ?

— Oh ! des inscriptions rares.

— Où ?

— Dans un trou, ici, tout proche : une brique.

— Une inscription sur une brique ?

— Yes, une inscription cunéiforme ; savez-vous les lire ?

— Un peu.

— Moi, non. Venez voir. »

Nous pénétrâmes dans la tente, et l’Anglais s’empressa de m’apporter sa précieuse trouvaille.

« Voilà, lisez ! » dit-il avec impatience.

La pierre était dégradée de toutes parts, et les quelques signes cunéiformes qui y avaient été tracés se trouvaient en partie effacés ou enlevés.

« Eh bien ? demandait master Lindsay, trépignant de curiosité.

— Attendez donc ! Croyez-vous que ce soit facile de déchiffrer cela ? Je lis à peine trois mots ; « Tetouda, Babrout, ésis. »

— C’est-à-dire ?

Elevé à la gloire de Babylone. »

Le brave master Lindsay ouvrit la bouche en parallélogramme jusqu’à ses oreilles, et me demanda d’un air inquiet :

« Lisez-vous bien, master ?

— Je le pense.

— Mais qu’est-ce que cela signifierait ?

— Tout et rien.

— Hum ! mais c’est que nous ne sommes point ici sur le territoire de Babylone.

— Ah bah !

— Nous sommes à Ninive !

— Soit, reprenez votre pierre, nous verrons plus tard. Je suis pressé.

— Mais pourquoi vous ai-je emmené avec moi, sir ?

— C’est bon, emportez toujours votre brique jusqu’à ce que j’aie le temps de m’en occuper.

— Qu’avez-vous à faire ?

— Il faut que j’aille rendre compte de ma mission à ces gens.

— J’irai avec vous.

— D’ailleurs, il est nécessaire que je mange, j’ai une faim de loup.

— Je mangerai avec vous. »

Nous nous assîmes ; on me servit quelques mets apprêtés dans la tente ; mon compagnon m’aida largement à y faire honneur. Je lui demandai, tout en déjeunant, comment il s’était tiré de sa conversation avec les Arabes ; il répondit avec un grand soupir :

<c Oh ! misérablement ! quand je demandais du pain, ils m’apportaient mes bottes. Si je parlais de sel, on me présentait un fusil, et ainsi de suite. C’était agaçant. C’était même effrayant ; je ne vous laisserai plus partir seul. »

Le cheikh arriva bientôt avec les anciens ; on prit du café, on alluma les pipes ; les Arabes attendirent patiemment et en silence que je fusse prêt.

Je commençai ma narration, leur expliquant de mon mieux tout ce que j’avais appris sur les projets de leurs adversaires, le lieu de leur rassemblement, etc. Je leur racontai aussi comment j’avais déterminé le cheikh des Abou Mohammed à les aider par une diversion opérée avec les Alabeïde.

Là-dessus ce furent des cris de joie et un enthousiasme sans pareil. Les braves gens m’étouffèrent presque dans leur reconnaissance. L’histoire de ma chasse au lion sembla beaucoup les émerveiller ; ils n’attaquent jamais ce redoutable fauve pendant la nuit, ni seuls, mais en grandes troupes. Je leur présentai la peau de l’animal. Ils remarquèrent qu’elle n’était pas déchirée : cela les étonnait encore davantage. Quand les Arabes chassent le lion, la peau se trouve ordinairement criblée de trous, à cause du grand nombre de tireurs. Mais ici, ma première balle, ayant porté trop haut, parce que les ténèbres m’empêchaient de viser exactement, n’avait blessé que l’oreille ; la seconde, tirée à trois pas de la bête féroce, s’était logée dans l’oeil gauche ; la fourrure restait donc presque intacte.

« Allah akbar ! c’est vrai ! crièrent les assistants en chœur, tu t’es approché de si près de la redoutable bête, que ta poudre lui a brûlé la crinière. Et si elle t’avait mangé ?

— Allah m’a gardé, comme vous le voyez. Cheikh, j’ai rapporté cette peau pour toi, fais-en l’ornement de ta tente.

— Dis-tu cela sérieusement ? me demanda le cheikh, dont les yeux brillaient de plaisir.

— Très sérieusement.

— Je te rends grâce, Émir, hadji Kara ben Nemsi ! Je dormirai sur cette peau, pour que le courage du lion vienne jusqu’à mon cœur.

— Tu n’as pas besoin de dormir sur la peau du lion pour être courageux, Ô cheikh, et je suis sûr que tes ennemis vont bientôt reconnaître ta bravoure.

— Tu combattras avec nous, vaillant Émir ?

— Oui, certes ; car tes ennemis sont des voleurs, des brigands qu’il faut punir ; moi et mon ami nous nous rangeons sous tes ordres.

— Tu ne dois pas obéir, mais commander ; je te remettrai la conduite d’une partie de mes hommes.

— Nous discuterons cela plus tard ; pour le moment, permets-moi de prendre part à votre conseil.

— Tu as raison, nous devons délibérer ; mais nous avons encore cinq jours devant nous.

— Ne me disais-tu pas qu’un jour te suffisait pour rassembler tes guerriers ?

— C’est vrai.

— Eh bien, à ta place je les convoquerais dès aujourd’hui.

— Pourquoi ?

— Pour les exercer d’avance au combat et les distribuer en troupes, suivant leur valeur.

— Crois-tu donc que les Haddedîn soient si peu aguerris ? Ils combattent dès leur bas âge. Nous vaincrons nos ennemis, quoiqu’ils soient nombreux.

— Cela n’est pas certain.

— Mach’Allah ! tu as tué le lion et tu crains les Arabes !

— Non, je vous sais intrépides, mais je crois que le courage et la valeur comptent double quand la prudence y est unie. Si les Alabeïde et les Abou Mohammed ne réussissent pas dans leur attaque, vous vous trouverez onze cents contre trois mille. D’ailleurs l’ennemi peut aisément connaître vos plans et ne pas se laisser surprendre. À quoi vous servirait une bravoure désespérée si vos fautes vous privaient de la victoire ? Il faut abattre ces brigands et les forcer à te payer le tribut. Il faut combattre comme les Francs, non comme les Arabes.

— Comment combattent-ils ? »

Je commençai alors un discours, que j’essayai de rendre aussi clair que possible, sur l’art de la guerre en Europe. J’y étais, je l’avoue, assez novice, mais ces Haddedîn m’intéressaient. Je ne pensais pas commettre une faute contre l’humanité en les aidant contre un ennemi injuste. Il serait peut-être en mon pouvoir d’adoucir après la bataille la férocité de cette peuplade, je voulais assurer mon influence par d’utiles conseils. Je leur peignis donc le désavantage de leur manière de combattre, et je leur expliquai la nôtre. Ils m’écoutèrent attentivement, puis un profond silence succéda à mes paroles ; enfin le chef me dit :

« Ton discours est bon et pourrait, en ménageant la vie des nôtres, nous procurer la victoire ; mais le temps nous manque.

— Vous avez assez de temps.

— Ne viens-tu pas de dire qu’il fallait des années pour former de bonnes troupes ?

— Je le maintiens ; seulement ce n’est pas une armée qu’il faut former, il ne s’agit que de mettre vos ennemis en déroute. Fais rassembler tes hommes ; demain je leur enseignerai l’attaque à cheval et aussi le combat à pied avec des armes à feu. »

Prenant alors un bâton à conduire les chameaux, je traçai sur le sol une sorte de plan. « Voyez : ici, leur dis-je, coule le Tigre ; là est le Harim, tout près le Kanouza. Les ennemis se rejoignent à cette place. Deux des tribus arrivent par la rive droite. Derrière eux marchent secrètement nos alliés. A gauche s’avancent les Obeïd. Pour nous atteindre, les fédérés doivent passer entre ces deux montagnes ; ils arrivent dans la vallée du Deradji, qui se nomme la vallée des Degrés, parce que les roches escarpées dont elle est entourée forment comme les marches d’un gigantesque escalier. Cette vallée n’a qu’une issue. C’est là que nous attendrons les confédérés. Nous garnirons les hauteurs avec de bons tireurs, qui foudroyeront l’ennemi sans aucun risque.

« La sortie sera défendue par ceux de tes hommes qui combattent au pistolet ; du reste, nos tireurs protégeront les hommes de pied. Des cavaliers seront cachés sur les flancs et sur les sommets des monts ; ils se montreront aussitôt que l’ennemi aura débouché dans la vallée ; nos alliés, venant sur ses derrières, lui couperont toute retraite.

« Si ces auxiliaires savent bien prendre leur temps, il ne s’échappera guère d’Obeïd, ni de Djouari, ni d’Abou Hammed.

— Mach’Allah ! ton discours est comme le discours du Prophète, qui a conquis le monde ! Nous suivrons ton conseil, » s’écria le cheikh ; et, se tournant vers les autres chefs, il leur demanda leur approbation, qu’ils donnèrent tacitement de la tête.

Je recommandai encore à Mohammed d’agir avec prudence, de s’assurer de la discrétion des messagers qu’il allait envoyer, etc. ; enfin tout le monde se sépara.

Mais bientôt le cheikh entra tout inquiet.

« As-tu parlé au cheikh des Abou Mohammed de la part du butin ? me dit-il.

— Non.

— Tu ne sais pas combien les Alabeïde demandent ?

— Je n’en sais rien du tout.

— Tu aurais dû t’en informer.

— Est-ce que le cheikh des Addedîn a besoin de songer au butin ?

— Mach’Allah ! qui m’indemnisera de mes pertes ?

— L’ennemi vaincu.

— Faudra-t-il le poursuivre jusque sur ses pâturages, prendre ses femmes, ses enfants, ses troupeaux ?

— Tu ne fais la guerre ni aux femmes ni aux enfants ; garde les hommes qui tomberont entre tes mains, jusqu’à ce que tu aies obtenu un dédommagement convenable ; impose un tribut annuel, et retiens quelques otages marquants. »

Le chef parut réfléchir ; je repris :

« Écoute : il est nécessaire d’être informé des moindres mouvements des confédérés ; fais donc établir une ligne d’observation d’ici à el Deradji.

— Et comment ?

— Envoie à Deradji deux espions sûrs qui puissent examiner ce qui s’y passe entre eux et le camp ; place de distance en distance quelques guerriers éprouvés ; quatre hommes à chaque poste. L’un d’eux servira de courrier pour relier un poste à l’autre.

« Il faut aussi établir une ligne semblable pour communiquer avec les Mohammed, non afin de les surveiller, mais de manière à être averti de leur marche ; j’en ai parlé au cheikh, il enverra des hommes de son côté jusqu’aux ruines d’el Farh. Maintenant assemble les hommes que tu as déjà sous la main ; combien en comptes-tu dans le camp ?

— Quatre cents ; je vais les faire avertir tout de suite. »

Un grand mouvement ne tarda pas à régner parmi les tentes ; au bout d’une demi-heure, les quatre cents guerriers étaient en armes au milieu du camp. Le vieux chef leur adressa un discours des plus entraînants, puis tous jurèrent, par la barbe du Prophète, de se battre comme des lions et de garder les secrets de l’attaque ; après quoi le cheikh les fit mettre en ligne.

Tous étaient à cheval, tous portaient pour armes un couteau, un sabre, une longue lance, qui, entre leurs mains, est souvent terrible. Plusieurs faisaient usage du redoutable nibat (massue), ou d’une lance courte. Les boucliers laissent un peu à désirer. Quelques guerriers gardent encore le primitif bouclier de cuir. Beaucoup aussi étaient armés de flèches ; le carquois et l’arc leur donnaient un aspect tout à fait antique ; ceux qui possédaient des fusils avaient en général des armes si vieilles et en si mauvais état, qu’elles paraissaient plus dangereuses pour eux que pour l’ennemi ; le petit nombre enfin se servait d’armes à percussion d'une portée assez longue. Je mis ceux-là à part, leur recommandant de se présenter le lendemain matin ; puis je fis faire une sorte d’exercice aux autres. Ils s’en tirèrent assez bien. Je les divisai en bataillons ; j’essayai de leur inculquer quelque idée des évolutions militaires. Ces hommes sont tellement accoutumés a combattre à cheval en harcelant l’ennemi, qu’une fois démontés ils perdent la tête et ne savent plus se défendre. J’aurais voulu parer à cet inconvénient par mes instructions, mais ce n’était pas aisé en si peu de temps.

Le lendemain, j’eus à m’occuper de ceux qui possédaient des armes plus modernes ; ils comprirent vite et exécutèrent mes ordres avec adresse ; en somme, je fus étonné de l’intelligence de ces guerriers à demi sauvages.

Le soir du même jour arrivèrent des nouvelles des Abou Mohammed, qui décidément se joignaient à nous.

Il était presque nuit lorsque je voulus faire une petite chevauchée dans les plaines avec mon noir étalon. J’étais à peu de distance du camp, lorsque je vis s’avancer vers moi deux cavaliers, dont l’un me parut d’une stature ordinaire et l’autre extrêmement petit. Ce dernier était en conversation très animée avec son compagnon ; il levait les bras et les jambes en l’air et gesticulait de tout son corps. Ce ne pouvait être que mon Halef.

J’allai au galop au-devant de lui ; du plus loin qu’il m’aperçut, le petit hadji Halef Omar me cria joyeusement :

« Mach’Allah, Sidi, est-ce vraiment toi ?

— Oui, c’est moi ! Je t’ai reconnu de là-bas. »

Halef sauta au bas de son cheval ; il vint baiser mes vêtements avec une effusion sans pareille.

« Dieu soit loué ! Sidi, je te revois ! criait-il ; j’ai soupiré après toi comme la nuit après le jour !

— Comment va le digne cheikh Malek ?

— Il va très bien.

— Et Amcha ?

— Aussi.

— Et Hanneh, ton amie ?

— Sidi, elle ressemble à une houri du paradis !

— Et les autres, et tout le monde ?

— Tous m’ont chargé de te saluer, Sidi.

— Où sont-ils ?

— Ils sont restés sur les pentes des montagnes, et m’envoient en avant pour négocier leur incorporation avec le cheikh des Chammar.

— Avec lequel ? les Chammar ont plusieurs tribus.

— N’importe ! avec le premier que je rencontrerai.

— Eh bien ! viens avec moi, je suis chez les Haddedîn. J’ai parlé de vous au cheikh Mohammed, il te recevra bien.

— En vérité, Sidi ? Tu le connais, tu es sûr de lui ?

— Regarde ce cheval, c’est un présent de Mohammed Emin.

— Seigneur, j’ai déjà admiré l’animal ; il descend certainement d’une cavale de Kôhéli.

— Tu vois combien ce chef m’est favorable.

— Qu’Allah le récompense en lui donnant une longue vie ! Tu crois qu’iL nous accueillera bien ?

— Oui, je n’en doute pas ; suis-moi. »

Nous nous mîmes en marche vers le camp ; Halef parlait avec son entrain ordinaire.

« Sidi, me disait le brave petit homme, les voies d’Allah sont impénétrables. Je me demandais comment je ferais pour te retrouver, et te voilà venu à moi tout d’abord ; tu es le premier que je rencontre ici ! Comment se fait-il que tu sois chez les Haddedîn ? »

Je lui racontai rapidement les incidents de mon voyage, et je terminai en lui faisant deviner quel titre m’avaient conféré mes nouveaux amis.

« Oui, Halef, lui dis-je, me voici général !

— Général ! Sidi ; ils sont donc en guerre ? Et contre qui ?

— Contre les Obeïd, les Abou Hamed, les Djouari…

— De vrais voleurs tous, Effendi ! Ils habitent entre le Zab et le Tigre ; j’ai beaucoup entendu parler d’eux, mais on ne m’en a jamais rien conté de bon !

— Nous allons les châtier d’importance, Halef, tu verras ; ne me crois-tu pas capable de faire un bon général ?

— Oh ! Sidi, je sais que tu t’entends à tout, que tu n’ignores aucune science ! C’est vraiment bien heureux que tu ne sois plus un giaour.

— Comment dis-tu ?

— Je dis que tu as embrassé la vraie croyance.

— Et quand cela ?

— Tu as été à La Mecque, tu as de l’eau du Zem-Zem sur toi, en sorte que te voilà un excellent musulman. Je t’avais bien dit que tu te convertirais malgré toi !

— Halef, toute l’eau du Zem-Zem ne vaut pas celle de mon baptême ! »

Mais mon petit Halef ne pouvait me comprendre. Nous venions de pénétrer dans le camp ; j’accompagnai le nouveau venu sous la tente du cheikh, où le conseil des chefs était rassemblé.

« Salam aléïkoum ! dit Halef.

Son compagnon répéta le salut consacré ; prenant la parole, je m'adressai solennellement à Mohammed.

« Permets, ô cheikh, que je te présente ces deux hommes : ils veulent te parler. Celui-là se nomme Nasar ibn Mathalleh, et celui-ci est le hadji Halef Omar, ben hadji Aboul Abbas, ibn hadji Daoud al Gossarah, dont je t’ai raconté les hauts faits.

— C’est lui ?

— Oui ; je ne t’avais point encore dit tous ces noms, rappelant simplement hadji Halef Omar.

— Ton serviteur et ton ami ?

— Oui.

— Celui qui a tué le Père du Sabre ?

— Oui ; il appartient désormais à la tribu des Ateïbeh, dont le cheikh est ton ami Malek.

— Ah ! qu’ils soient les bienvenus, les hommes de la race des Ateïbeh ! Sois le bienvenu aussi, hadji Halef Omar ! Ta stature est courte, mais grand est ton courage ; ta vaillance est haute et renommée ; puissent tous mes hommes te ressembler ! Tu m’apportes des nouvelles de Malek, mon ami ?

— Je t’en apporte, reprit gravement Halef. Le cheikh te salue ; il te fait demander si tu veux le recevoir, lui et les siens, dans ta tribu.

— Je connais la sentence qui pèse sur lui ; cependant je l’accueillerai. Qu’ils soient tous les bienvenus ! Où se trouvent-ils maintenant ?

— Sur les pentes des montagnes du Chammar, à une demi-journée d’ici. On assure que tu as besoin de guerriers ?

— Oui ; la guerre est déclarée entre nous et ceux qui habitent notre voisinage.

— Je t’amènerai soixante braves combattants.

— Soixante ? mon ami Kara ben Nemsi m’a dit pourtant que vous étiez peu nombreux.

— Nous avons recueilli sur notre route les restes de la race d’Al Hariël.

— Quelles armes portez-vous ?

— Des sabres, des poignards, de bons fusils ; plusieurs d’entre nous ont aussi des pistolets. Mon Sidi a pu t’apprendre que je m’entends au combat.

— Je le sais ; mais cet homme n’est point seulement un Sidi, c’est un Émir, je te prie de le remarquer.

— Je ne l’oublie point, seigneur ; seulement mon maître m’a permis de le nommer Sidi. Dois-je aller moi-même ou envoyer mon compagnon prévenir le cheikh que tu l’attends ?

— Vous êtes fatigués ?

Je leur criai d’une voix terrible : « Récitez-la donc ! »

— Non, nous sommes très dispos ; je monte à cheval à l’instant, je vais chercher Malek.

— Comment ! s’écria celui qui jusqu’alors avait laissé la parole à Halef, tu viens de retrouver ton Sidi et tu le quitterais ! Non, reste près de lui, c’est moi qui retournerai près des nôtres.

— Accepte d’abord de la nourriture, mange et bois, interrompit le cheikh.

— Seigneur, j’ai une outre et des dattes sur mon cheval, laisse-moi partir. »

Je repris, en me tournant de son côté :

« Ton cheval est fatigué, prends le mien, il se repose depuis deux jours ; il te portera à ton campement avec la rapidité du vent. Tu salueras Malek de ma part. »

Le lendemain se passa en exercices guerriers ; j’étais de plus en plus satisfait de mes troupes ; nos postes d’observation fonctionnaient admirablement ; nous fûmes avertis d’abord de l’approche des deux principaux alliés, et on nous assura que nos auxiliaires, les Abou Mohammed, les suivaient à peu de distance. Un peu plus tard, on vint nous annoncer que les Obeïd commençaient à s’ébranler, et qu’ils avaient envoyé des espions dans la vallée de Deradji afin de nous surprendre. Je résolus d’aller moi-même m’emparer de ces espions. Le cheikh, n’ayant pas permis que je me séparasse de mon coursier noir, avait fourni à l’Arabe un autre cheval ; il en prêta un tout frais à mon petit Halef, et nous partîmes ensemble, vers la tombée du jour. Nous ne fûmes pas longtemps sans atteindre notre poste avancé. Je demandai à Ibn Nazar, la plus intelligente de nos sentinelles, où se tenaient les espions qu’il avait signalés.

« Là-bas, me dit-il ; tout près d’eux mon compagnon se cache et les épie ; Nous avons suivi leurs pas.

— Bien ; vous aurez une part double dans le butin ; conduis-moi près des Obeïd. »

La nuit n’était pas tout à fait noïre ; il est bien rare qu’elle le soit dans ces contrées ; nous arrivâmes sans trop de difficultés au défilé qui donne entrée dans la vallée. Notre guide fît alors un détour pour nous conduire au milieu d’énormes quartiers de roche qui rendaient le chemin fort pénible, jusqu’à l’entrée d’une étroite caverne, où nous cachâmes nos chevaux. Ils étaient en parfaite sûreté ; nous grimpâmes alors au sommet de la montagne, d’où nous pouvions apercevoir la vallée s’étendant à nos pieds.

« Prends garde, me dit mon conducteur ; si tes pas dérangeaient une seule pierre, nous serions trahis, car on nous épie. »

Nous continuâmes à gravir les rochers qui se dressaient devant nous. Je marchais dans les traces de notre guide, Halef dans les miennes ; nous prenions les plus grandes précautions. Enfin une ombre, se détachant lentement d’un pied de rocher, vint à notre rencontre.

« Nazar ! murmura cette ombre.

— C’est moi ! répondit le guide. Où sont-ils ?

— Là-bas ! »

Je m’avançai et me fis reconnaître ; la sentinelle me désigna du doigt un angle formé par le rocher, en me disant tout bas :

« Tu vois ce pan de granit ; ils sont là, derrière.

— Et leurs chevaux ?

— Ils les ont attachés un peu plus bas.

— Restez, ordonnai-je aux deux hommes ; toi, Halef, suis-moi. »

Nous nous mîmes à ramper sur nos genoux jusqu’à ce que nous eussions atteint l’angle désigné, puis nous nous dissimulâmes de notre mieux entre les aspérités de la montagne. Une forte odeur de tabac ne tarda pas à nous être apportée par la brise ; j’entendis les Obeïd causant à demi-voix ; en m’appuyant contre le bord de la pierre, je percevais presque distinctement chaque mot.

« Deux contre six ! disait l’un des espions.

— Oui, reprenait l’autre, le premier était tout en gris, long et mince comme une lance ; il avait comme la moitié du cylindre d’un canon sur la tête, et c’était aussi tout gris.

— Le Cheïtan, sans doute ?

— Je ne crois pas ; c’était plutôt un mauvais esprit inférieur, un djin.

— Et l’autre ?

— L’autre ressemblait au Cheïtan ; mais sous les traits d’un homme il avait un air terrible ; ses yeux lançaient des flammes ; il a étendu la main, et nos six chevaux sont tombés morts tous à la fois ; puis ces deux démons (qu’Allah maudisse !) ont repris les quatre chevaux et se sont enfuis avec eux par les airs.

— En plein jour ?

— Oui, en plein jour.

— Abomination ! que Dieu nous préserve de rencontrer le diable trois fois lapidé ! Et tu crois qu’il est allé au camp des Abou Hamed ?

— Allé, non ; ils l’y ont apporté, les imprudents !

— Comment cela ?

— Ils l’ont pris pour un homme, et son cheval leur a paru avoir la forme du beau cheval noir du cheikh Mohammed Emin. Ils voulaient s’emparer du cheval, et ils ont fait l’homme prisonnier. Mais, comme ils le conduisaient dans le camp, le fils du cheikh l’a bien reconnu.

— Il aurait dû le remettre en liberté.

— Il ne savait pas au juste ce que c’était.

— On l’a lié ?

— Oui ; mais il est venu un lion autour des tentes, et l’étranger a dit qu’il le tuerait bien tout seul, si on voulait lui rendre son fusil : on le lui a rendu pour essayer. Il faisait tout à fait nuit ; il est sorti ; aussitôt le ciel a parlé par le tonnerre et les éclairs. Au matin, l’inconnu est rentré avec la peau du lion ; il a pris son cheval et s’est enfui par les airs. On a couru après ; mais en s’éloignant il a tué deux des meilleurs chevaux de leurs gens.

— Comment as-tu su tout cela ?

— Par le courrier que Zédar ben Houli a envoyé à notre cheikh. Et maintenant, qu’en dis-tu ?

— C’était le Cheïtan.

— Que ferais-tu s’il apparaissait ?

— Je tirerais sur lui en récitant la sainte fatha. »

Je jugeai le moment favorable ; me présentant soudain devant ces hommes, je leur criai d’une voix terrible :

« Récitez-la donc !

— Allah kérim !

— Allah il aliah, Mohammed rasoul Allah ! » crièrent en même temps mes deux Bédouins, incapables de se mouvoir, tant la peur les paralysait. Je profitai de leur terreur superstitieuse, et, forçant toujours ma voix, je repris :

« Je suis celui dont vous parliez tout à l’heure. Toi, qui m’appelles le Cheïtan, malheur à toi, si tu bouges ! Halef, prends-lui ses armes ; arrête aussi son compagnon. »

Les malheureux n’opposèrent aucune résistance. J’étais convaincu qu’ils ne chercheraient même pas à fuir. Lorsqu’ils furent désarmés, je leur dis sévèrement :

« Si vous tenez à votre peau, répondez à mes questions. De quelle tribu êtes-vous ?

— Nous sommes Obeïd.

— Votre tribu passera demain le Tigre ?

— Oui.

— Combien avez-vous de guerriers ?

— Douze cents.

— Comment sont-ils armés ?

— De flèches et de fusils à mèche.

— Avez-vous d’autres fusils et des pistolets ?

— Très peu.

— Comment passez-vous l’eau ? avec des canots ?

— Sur des radeaux ; nous n’avons point de canots.

— Combien de guerriers doivent amener les Abou Hamed ?

— Autant que nous.

— Comment sont-ils armés ?

— De flèches surtout.

— Combien d’hommes vous fournissent les Djouari ?

— Mille.

— Ont-ils des flèches ou des fusils ?

— Tous les deux.

— N’y a-t-il que vos guerriers qui s’avancent jusqu’ici, ou comptez-vous y amener aussi vos troupeaux ?

— Nos guerriers viennent seuls.

— Pourquoi voulez-vous combattre les Haddedîn ?

— Parce que le gouverneur nous l’a ordonné.

— Vous n’avez point d’ordre à recevoir de lui, vous ne relevez que des autorités de Bagdad. Où sont vos chevaux ?

— Là-bas.

— Bien ! vous êtes mes prisonniers, au moindre mouvement que vous feriez pour m’échapper, je vous viserai ; prenez garde ! »

Je sifflai, les deux sentinelles accoururent ; je leur commandai de lier les prisonniers sur leurs chevaux.

Les Bédouins se résignèrent sans murmurer à leur sort ; ils voyaient la fuite impossible et se consolaient sans doute en songeant à leur maxime : C’était écrit !

« Maintenant, dis-je à mes compagnons, nous allons reprendre nos chevaux. Ibn Nazar restera ici pour garder le poste, l’autre sentinelle accompagnera Halef afin de veiller sur les prisonniers ; pour moi, je retourne au camp le plus vite possible. »

J’avais deux motifs d’agir ainsi : d’abord je croyais ma présence nécessaire près du cheikh, ensuite je voulais essayer sur mon coursier noir l’effet du secret de l’Arabe, Le cheval de Mohammed me portait en dévorant l’espace ; il semblait joyeux de sa course folle, il hennissait de plaisir, lorsque je plaçai ma main entre ses deux oreilles et lui dis, me courbant sur son front : « Rih ! »

A cet appel, la noble bête frémit ; on eût cru voir son corps s’amincir et s’allonger comme pour mieux fendre l’air. Jusqu’alors le brave animal avait pris un galop qui eût laissé en arrière cent des meilleurs chevaux ; à cette heure, il allait comme le vent ; il se surpassait lui-même comme le vol de l’hirondelle surpasse celui de la sarcelle. La vitesse d’une locomotive lancée à toute vapeur, celle du chameau de course le plus rapide, ne sont rien à côté de cet élan, auquel je ne saurais que comparer. Mohammed Emin ne disait pas trop quand il me répétait : « Fusses-tu environné de mille ennemis, ton cheval te ferait passer à travers. »

Je ne me sentais pas de joie et d’orgueil en me laissant aller à la course de cet incomparable animal. Cependant je ne voulais point épuiser inutilement ses forces ; je le caressai doucement sur le cou pour le modérer. Le bon cheval hennit sous cette caresse ; il tourna vers moi sa belle tête, comme pour me dire qu’il comprenait ma satisfaction. Nous entrâmes au camp ; il m’avait fallu, pour revenir, le tiers du temps que j’avais mis à aller.

J’aperçus, près de la tente du cheikh, une quantité de chevaux et de chameaux montés par des formes noires que l’obscurité m’empêchait de distinguer. En pénétrant près du cheikh, je fus agréablement surpris de trouver mon ami Malek, auquel on faisait une réception très cordiale.

L’Ateïbeh me reconnut avec joie ; me tendant les deux mains, il s’écria :

« Salam ! mes yeux sont heureux de te revoir ; mes oreilles entendent ton pas avec ravissement…

— Allah bénisse ta venue ! Il a fait une merveille en t’amenant sitôt ici, répondis-je.

— Tu dis vrai ; mais le courrier que tu nous avais envoyé nous a trouvés à mi-chemin ; presque aussitôt le départ de Halef j’ai su, par un berger à la recherche de ses troupeaux, que le cheikh dont le campement était le plus proche se nommait Mohammed Emin. C’est mon meilleur ami ; je ne doutais point de son accueil ni du succès de la démarche de Halef ; nous nous mîmes en route sans l’attendre, et nous voilà. Apprends-moi où est Halef, le fils de mon honneur et de mon amour ?

— Il sera ici dans un instant. Il ramène deux prisonniers que j’ai confiés à ses soins.

— Tu as réussi ? me demanda Mohammed.

— Oui, les espions sont tombés entre nos mains.

— On m’a dit que vous aviez déclaré la guerre aux brigands du Tigre, reprit Malek.

— On t’a dit vrai. Demain, quand le soleil luira dans son plein, nos armes parleront et nos sabres lanceront des éclairs.

— Les Ateïbeh peuvent-ils vous offrir le secours de leurs sabres ?

— Je sais, cheikh, que ton sabre est comme le Djoulfekar[11], auquel personne ne peut résister ; tu seras le bienvenu parmi nous, ainsi que tous ceux qui t’accompagnent. Combien d’hommes êtes-vous ?

— Un peu plus de cinquante.

— Sont-ils fatigués ?

— Quel est l’Arabe qui se sent fatigué quand il entend le cliquetis des armes, quand le bruit du combat éveille son oreille ? Donne-nous des chevaux frais, et nous te suivrons partout où tu voudras. »

Pendant cette conversation, les gens de Malek s’étaient installés devant la tente, et on leur servait un repas abondant. On nous apporta de même notre dîner. Nous commencions à peine, quand Halef rentra avec les prisonniers, qui furent amenés devant le cheikh. Mohammed les regarda d’un air méprisant ; il procéda aussitôt à leur interrogatoire :

« Vous êtes de la tribu des Obeïd ?

— Nous en sommes, ô cheikh !

— Les Obeïd sont des lâches, ils tremblent devant les braves guerriers des Haddedîn ; c’est pour cela qu’ils se sont alliés aux autres tribus, mais toutes leurs forces et toutes leurs précautions ne leur serviront de rien ; demain nous les renverserons, nous les dévorerons, nous les mettrons en pièces !

« Savez-vous quel est le devoir d’un brave guerrier quand il veut faire la guerre ? »

Les malheureux baissaient la tête sans répondre ; le cheikh continua avec véhémence :

« Un vaillant ben Arabe ne vient pas comme un assassin surprendre son adversaire ; il fait déclarer la guerre par ses envoyés, afin que le combat soit loyal. Vos chefs ont-ils fait cela ?

— Nous n’en savons rien, ô cheikh !

— Vous n’en savez rien ! Qu’Allah raccourcisse votre langue ! Votre bouche est pleine de mensonge et de fausseté. Vous ne savez pas ce que font vos chefs, et ils vous avaient confié la garde du défilé de Deradji ! Ne deviez-vous pas dénoncer nos mouvements ? Je traiterai les vôtres comme ils le méritent, et je vais commencer par vous. Qu’on appelle Abou el Mansour, le Père du Couteau. »

Quelques-uns des assistants s’éloignèrent et revinrent aussitôt avec un homme portant une cassette.

« Liez ces espions ! ordonna le cheikh ; enlevez leur marameh (morceau de linge enroulé sur la tête en guise de turban). » Lorsque l’opération fut finie, le chef, se tournant vers l’homme à la cassette, lui demanda :

« Dis-moi, ô Abou el Mansour, quel est le plus précieux ornement de l’homme et du guerrier ?

— La barbe qui protège sa figure.

— Que faut-il faire à un homme lorsqu’il se montre lâche comme une femme, lorsqu’il ne dit pas la vérité, lorsqu’il ment comme la fille de la femme ?

— Il faut le traiter comme une femme, comme la fille d’une femme !

— Eh bien, ces deux hommes portent barbe ! mais en réalité ils sont femmes ; aie donc soin, Aboul el Mansour, qu’on les reconnaisse pour ce qu’ils sont.

— Faut-il leur enlever la barbe, ô cheikh ?

— Je te l’ordonne.

— Qu’Allah te bénisse ! car tu es vaillant et sage entre tous les fils des Haddedîn ; tu es bon et plein de douceur envers les tiens, mais sévère et juste envers les ennemis de ta race ! Je vais obéir à ton commandement. »

Sur ce, l’orateur ouvrit sa cassette, en tira divers instruments, parmi lesquels il choisit un chambiych, sorte de large couteau recourbé dont la lame lança des éclairs en reflétant les feux de la tente. Cet homme était le barbier de la tribu.

« Pourquoi ne prends-tu pas un rasoir ? demanda le cheikh.

— Couperais-je avec un rasoir les barbes de ces lâches ? Je ne pourrais plus me servir de mon instrument pour toucher la tête des vaillants Haddedîn.

— Tu as raison ; achève ta besogne ! »

Les Obeïd s’agitaient beaucoup : ils se défendaient de toutes leurs forces pour échapper à l’opération, car rien ne pouvait être plus honteux pour des hommes de ces contrées ; mais ils furent solidement liés, et Abou el Mansour leur trancha la barbe avec son grand couteau, aussi promptement, aussi soigneusement que le plus habile de nos Figaros l’eût pu faire avec un excellent rasoir.

« Maintenant, ordonna le cheikh, puisqu’ils sont des femmes, qu’on les fasse garder par des femmes ! On leur donnera des dattes, du pain et de l’eau ; mais s’ils font un pas pour s’éloigner on leur enverra une balle dans la tête ; emmenez-les ! »

La sentence du chef concernant l’enlèvement des barbes n’avait pas seulement pour but de dégrader les prisonniers, mais de les empêcher de prendre la fuite. Ces hommes n’eussent jamais osé retourner sans barbe dans leur tribu.

Lorsqu’on les eut fait sortir, le cheikh se leva et tira son poignard. Il avait l’air grave et solennel ; je supposai que quelque chose d’extraordinaire allait se passer. En effet, Mohammed Emin, ayant ordonné le silence, commença son discours en ces termes :

« Allah il Allah ! Il n’y a d’autre Dieu qu’Allah ; tout ce qui vit il l’a fait, et nous sommes ses enfants. Pourquoi ceux qui devraient s’aimer se haïssent-ils ? Pourquoi ceux qui devraient être unis se séparent-ils ? Beaucoup de branches s’agitent dans la forêt, beaucoup d’épis ou de fleurs s’élèvent dans la prairie ; elles sont toutes égales entre elles ; elles se connaissent et ne se séparent point. Cheikh Malek, tu es un grand guerrier, et je t’ait dit manou malihin ; nous avons mangé le sel ensemble. Hadji Kara ben Nemsi, toi aussi tu es un grand guerrier ; je t’ai dit de même le manou malihin. Vous habitez tous deux dans ma tente, vous êtes mes amis et mes compagnons ! J’agis pour vous, vous agissez pour moi. Ai-je dit la vérité ? ai-je bien parlé ? »

Nous fîmes gravement un signe approbatif ; il continua :

« Le sel se dissout et disparaît. Le sel est le signe de l’amitié ; quand il s’est dissous, quand il ne se fait plus sentir dans notre corps, l’amitié aussi prend fin, et il la faut renouveler. Cela est-il bon ? cela est-il suffisant ? Je dis non ! Hommes vaillants, ne lions point amitié par le sel ! Il y a une substance qui ne quitte jamais notre corps. Sais-tu, cheikh Malek. ce que j’entends par là ?

— Je le sais.

— Dis-le.

— C’est le sang.

— Tu as bien parlé. Le sang demeure jusqu’à la mort. L’amitié conclue par le sang ne finit qu’avec la vie. Cheikh Malek, donne-moi ton bras. »

Malek, qui savait comme moi où en venait le préambule oratoire, découvrit son avant-bras et le tendit à Mohammed Emin. Celui-ci appuya légèrement avec le bout de son poignard et déchira la peau ; puis il recueillit les quelques gouttes du sang qui s’échappait dans un petit gobelet de fer contenant déjà un peu d’eau ; alors, se tournant vers moi, il reprit :

« Émir hadji Kara ben Nemsi, veux-tu être mon ami et l’ami de cet homme, qui se nomme le cheikh Malek el Ateïbeh ?

— Je le veux.

— Veux-tu l’être jusqu’à la mort ?

— Je le veux.

— De manière que tes amis soient les nôtres, et les ennemis nos ennemis ; que nos amis soient les tiens, et nos ennemis tes ennemis ?

— Oui, je le veux aussi.

— Bien ! donne-moi ton bras. »

Mohammed me fit subir la même opération ; quelques gouttes de mon sang coulèrent dans le gobelet ; après quoi le chef se déchira lui-même le bras, mêla son sang au nôtre, et, reprenant pathétiquement son discours, s’écria :

« Maintenant partageons le breuvage de l’amitié en trois ; que chacun de nous le boive en élevant sa pensée vers Celui qui connaît tous les secrets du cœur des hommes ! Désormais nous aurons six pieds, six bras, six yeux, six oreilles, et cependant tout cela ne fera qu’un pied, qu’un bras, qu’un œil, qu’une oreille, qu’une bouche ; nous aurons trois cœurs, trois têtes, et cela ne fera qu’un cœur et qu’une tête ; ce que l’un de nous voudra, tous le voudront. Louons Dieu, qui nous a donné cette heureuse journée ! »

Il me tendit le vase.

« Émir hadji Kara ben Nemsi, ton peuple habite loin d’ici ; cependant prends ta part de ce breuvage, et, quand tu auras fini, donne-le à notre ami Malek. »

Je répondis par un discours accommodé au goût de ces gens ; puis je tendis le gobelet à Malek, qui le remit à Mohammed, lequel nous embrassa en disant :

« A présent tu es mon rafik et je suis ton rafik ; notre amitié sera éternelle, quand même il plairait au Seigneur de séparer nos voies. »

La nouvelle de cette alliance se répandit promptement dans tout le camp, de sorte que petits et grands, pour peu qu’ils se crussent autorisés à le faire, vinrent nous féliciter. Ces formalités nous prirent beaucoup de temps ; il fallait pourtant instruire Malek de notre plan ; je m’en chargeai ; il parut le comprendre et l’approuver.

Il fut convenu qu’on emmènerait quelques vieilles femmes, expertes dans l’art de panser les blessures, pour soigner les guerriers. On donna aussi des ordres afin que Malek et ses gens trouvassent des montures fraîches ; puis dès le matin l’armée se mit en bon ordre, sans confusion, bien pourvue de chefs, chacun sachant à qui obéir, et presque disciplinée comme une troupe européenne. J’étais fier de mon œuvre ; mais il faut avouer que les hommes y avaient mis de l’intelligence et de la bonne volonté.

Aussitôt que le soleil se montra au fond de l’horizon, tous les guerriers se prosternèrent la face contre terre pour la prière du matin.

Ce ne fut pas sans émotion que je vis ces centaines d’hommes, le visage dans la poussière, s’humiliant et invoquant le Créateur de toutes choses, Celui qui pouvait leur donner la victoire ou les rappeler à lui dans quelques heures peut-être. Pourquoi faut-il que le sentiment religieux, si profond chez les peuples simples et primitifs, s’efface au souffle d’une civilisation menteuse, et que nos armées chrétiennes reçoivent ainsi une grande leçon des musulmans ?

Puis il recueillit les quelques gouttes du sang qui s’échappait dans un petit gobelet de fer.

Nous savions, par les courriers venus des avant-postes, que rien ne s’opposait à notre marche, et nous atteignîmes paisiblement le Djebel Deradji, derrière lequel s’étend de l’est à l’ouest la vallée où devait avoir lieu le combat.

Les tireurs, que nous avions désignés, descendirent de cheval, et leurs montures furent conduites avec ordre dans la plaine, où l’on eût pu les reprendre facilement en cas de déroute.

On déchargea les chameaux, on établit les tentes, on prépara un lieu pour les pansements. Nous avions beaucoup d’outres pleines d’eau, mais le linge manquait pour les bandages ; je n’avais pu en obtenir, à mon grand regret.

Nous eûmes soin de doubler les postes qui nous reliaient aux Abou Mohammed, nos auxiliaires ; ils nous firent bientôt savoir que l’ennemi ne semblait point se douter de nos mouvements.

Lindsay, qui au milieu de tous ces préparatifs était demeuré fort taciturne, chevauchait depuis le matin à mes côtés. Lorsque nous nous fûmes arrêtés, il me demanda :

« Où comptez-vous que se donnera la bataille ? Ici ?

— Non, derrière la hauteur.

— Puis-je rester avec vous ?

— Comme il vous plaira.

— Où serez-vous ? dans l’infanterie, la cavalerie, le génie, les pontons ?

— Dans les dragons, car nous nous battrons à l’arme blanche et nous tirerons également.

— Je me joins à vous ; descendons-nous dans la vallée ?

— Non ; nous défendrons ici les abords du fleuve, afin d’empêcher l’ennemi de gagner le côté nord.

— Combien avez-vous d’hommes ?

— Cent.

— Well ! Bonne combinaison. »

Je n’avais pas choisi ce poste sans dessein. Si j’aidais volontiers les Haddedîn, il me répugnait de tirer sur des gens qui n’étaient point mes ennemis ; en somme cette querelle ne m’était nullement personnelle ; j’avais demandé aux chefs de me laisser le commandement d’une place de défense pour ne pas prendre part à l’attaque, et j’aurais bien préféré encore rester à l’ambulance ; mais ces guerriers n’eussent jamais compris mon inaction.

Le cheikh Mohammed conduisit sa cavalerie dans la vallée ; il la partagea en deux troupes, placées à droite et à gauche ; l’infanterie suivit ; un tiers gravit les hauteurs de gauche et se dissimula derrière les roches les plus élevées pour tirer de haut en bas ; le second tiers fut envoyé sur la droite, et le troisième, commandé par Malek, se plaça près de l’entrée de la vallée, qu’on barricada solidement, de manière à ne laisser pénétrer l’ennemi qu’en le saluant de la bonne façon. J’assistai à ces dispositions, puis je rejoignis mes hommes ; nous nous dirigeâmes vers le nord jusqu’à un endroit d’où il nous était aisé d’atteindre le Djebel. Au bout d’une demi-heure de marche, nous aperçûmes le fleuve ; nous redescendîmes un peu et nous trouvâmes au sud, à droite, une place où l’eau coupait la montagne en deux endroits, formant par son cours une sorte de demi-cercle. Le lieu paraissait tout à fait inexpugnable et eût pu servir de refuge à des vaincus. Je fis faire halte à nos hommes ; il nous eût été facile de défier là une troupe dix fois plus nombreuse que la nôtre.

Mes dispositions pour la défense et l’observation une fois prises, je m’assis tranquillement près de master Lindsay, lequel en revint bien vite à son dada :

« Sir, connaissez-vous cet endroit ? me dit-il.

— Non.

— Peut-être y trouverait-on des ruines ?

— Je n’en sais rien.

— Demandez donc aux Arabes ce qu’ils en pensent. »

Je traduisis sa question aux hommes qui m’entouraient, et lui transmis les réponses :

« Ils disent qu’il y a des ruines plus haut, à quelque distance.

— Comment s’appelle ce lieu ?

— Maouk al Kal, ou Kala Chergatha.

— Il y a là des fowling-bulls ?

— Pour cela, je n’en sais rien.

— Combien avons-nous de temps avant le combat ?

— Jusqu’à midi. Qui sait, du reste ? Il n’y aura sans doute point d’attaque de ce côté.

— Eh bien ! si nous y allions ?

— Où donc ?

— Chercher un fowling-bull.

— Ce n’est guère faisable ; pour atteindre les ruines, il faudrait un trajet de quinze milles anglais, disent nos gens.

— Ah ! misère ! »

Lindsay s’assît mélancoliquement à l’ombre d’un buisson d’euphorbes. Je résolus de faire une reconnaissance aux alentours ; je donnai quelques instructions à mes hommes, et partis du côté du fleuve, au sud.

Mon cheval, comme tous ceux des Chammar, était un grimpeur intrépide ; je pouvais tenter avec lui la montée du Djebel jusqu’à son extrême pointe.

Arrivé à une place assez élevée déjà, j’interrogeai l’horizon avec ma longue-vue. De l’autre côté de l’eau, sur la rive gauche, tout était en mouvement. La plaine se remplissait de cavaliers allant et venant jusqu’au Tell Hamalia, au delà du torrent de Chelab ; je voyais distinctement une grande quantité d’outres en peau de chèvres, qu’on s’occupait à attacher aux radeaux pour la traversée des Obeïd. Je ne pouvais me rendre compte de ce qui se passait plus près de moi, sur la rive occupée par les Haddedîn, à cause des hauteurs qui entourent la vallée de Dradji. Comme le temps ne me manquait point, je tentai l’ascension de ces cimes.

Pour arriver jusqu’à la crête et gravir le sommet Je plus élevé, j’estimai qu’il me fallait au moins une heure ; heureusement mon cheval ne paraissait pas plus fatigué que s’il venait de quitter sa litière. Je grimpai avec lui d’abord sur une sorte de muraille de roches, que je suivis en regardant le lit de l’Oued Deradji s’étendre à mes pieds ; dans toutes les anfractuosités des rochers, dans tous les plis avantageux du terrain, se cachaient et épiaient les meilleurs tireurs des Haddedîn.

Plus loin, du côté opposé, j’aperçus un camp nombreux dont on démontait les tentes. C’étaient les Abou Hamed et les Djouari qui se préparaient au combat. A la place même où ils campaient encore, les troupes de Sardanapale, de Cyaxare et d’Alyatte avaient campé. Là les guerriers de Nabopolassar s’étaient agenouillés avec terreur, le cinquième mois de la cinquième année de ce monarque, quand survint cette éclipse totale de lune, suivie d’une éclipse totale de soleil, qui rendit si terrible la bataille d’Halys et répandit tant d’épouvante parmi les guerriers assyriens. Là encore la cavalerie s’était noyée, dans les eaux du Tigre, quand Nabuchodonosor passa en Egypte pour détrôner le roi Hopra. Oui, c’étaient bien ces mêmes eaux qui retentirent du chant de mort dont les montagnes de Kara Zichook, de Zibar et de Sar Hassan répétaient l’écho, lorsque Nériglissor et Nabonide avaient chanté leur défaite.

Je m’assis à cet endroit, perdu dans les souvenirs d’un lointain passé, ou parfois distrait par le mouvement de l’actualité.

Je voyais l’ennemi enfler ses outres, les attacher à d’étranges embarcations, monter avec les chevaux sur ces radeaux légers, aborder notre rive. Il me semblait entendre les cris de joie avec lesquels leurs alliés les accueillaient ; puis ils montèrent tous à cheval afin d’exécuter une brillante fantasia. C’était fatiguer inutilement leurs bêtes, et l’on pouvait tirer bon augure pour nous de cette maladresse.

Je restai ainsi une heure au moins. Tous les Obeïd étaient débarqués ; ils s’avançaient en longue file vers le nord.

Il était temps de redescendre ; le moment du combat approchait.

Il me fallait une heure pour retourner d’où j’étais venu, la pente me forçant à mille zigzags. Je n’étais pas loin d’atteindre la vallée, quand j’aperçus au nord de l’horizon un point très brillant, comme si les rayons du soleil se trouvaient vivement renvoyés par un morceau de métal poli. Je fus assez longtemps, même avec ma longue-vue, avant de me rendre compte de la cause de cet effet ; enfin je distinguai, tout près du fleuve, un certain nombre de cavaliers ; l’un d’eux était vêtu de manière à refléter la lumière.

Était-ce un ennemi ? Mais l’ennemi venait par le nord et se trouvait à une distance aussi grande de la cachette de mes gens que j’en étais éloigné moi-même en cet instant. Cependant je redescendis avec mon coursier aussi rapidement que possible. Dès que le brave cheval eut touché le sol de la plaine, il se mit à courir ou plutôt à voler, obéissant à mes excitations.

A peine arrivé près de mes hommes, je les appelai et leur racontai ce que je venais de voir.

Ils se hâtèrent de prendre leurs chevaux ; la moitié de la troupe resta cachée derrière les massifs d’euphorbes ou d’arbres à gomme, l’autre moitié s’avança du côté du sud, dissimulant sa marche derrière les roches. Master Lindsay était à mes côtés, en avant. Nous nous arrêtâmes et attendîmes : ce ne fut pas long ; bientôt le bruit d’une troupe de cavaliers parvint à nos oreilles.

Master Lindsay, quand nous arrivâmes à une portée de fusil, me dit soudain :

« Cette troupe est peu nombreuse, une vingtaine d’hommes, je crois ; pourquoi m’inquiéter d’ailleurs de ces querelles ? Vous allez voir ! »

Il me quitta et s’assit gravement sur une roche en avant du chemin, où les cavaliers débouchèrent bientôt en tournant un grand bloc de granit. Les domestiques de l’Anglais s’étaient placés à ses côtés.

Un Arabe de haute taille commandait le détachement ennemi ; il portait sur son aba une cuirasse d’écaillés d’acier, brillante comme un soleil ; il avait une mine vraiment royale. Cet homme devait n’avoir jamais éprouvé la peur ; cependant il tressaillit à l’apparition bizarre des trois Anglais, quoique aucun muscle de son visage ne remuât. Il porta la main à son sabre recourbé, sans précipitation ni colère, fit deux ou trois pas en avant ; puis, quand ses gens l’eurent rejoint, il dit quelques mots à un personnage maigre et jaune qui se plaça près de lui. Ce cavalier, d’un aspect sordide, montait mal à cheval et semblait fort peu guerrier. Je le soupçonnai d’être d’origine grecque.

Sur l’ordre du chef, ce fut lui qui adressa la parole à l’Anglais ; il se servit d’abord de la langue arabe.

« Qui es-tu ? » demanda-t-il.

Lindsay retira son chapeau, se leva et fit une demi-inclination sans répondre un seul mot.

L’interlocuteur reprit sa question en langue turque.

« English… English ! Je suis Anglais ! dit gravement Lindsay.

— Ah ! je vous salue, honorable lord ! s’écria l’interprète en anglais. C’est une véritable surprise que de trouver dans ce désert un fi]s d’Albion, Oserai-je, sir, vous demander votre nom ?

— David Lindsay.

— Ces hommes sont vos domestiques, sans doute ?

— Yes.

— Mais que faites-vous ici ?

— Rien.

— Vous devez cependant avoir un but en venant dans ces lieux ?

— Yes.

— Quel but ?

— Faire des fouilles.

— Pourquoi ?

— Pour touver un fowling-bull.

— Ah ! fit l’interlocuteur de plus en plus étonné ; pour cela il faut des instruments, des gens et une autorisation. Comment êtes-vous venu ici ?

— Avec un petit bateau à vapeur.

— Où est-il ?

— Je l’ai renvoyé à Bagdad.

— Alors vous êtes seul, avec vos domestiques ?

— Yes.

— C’est singulier ; mais où vous rendez-vous pour le moment ?

— Nous allons chercher le fowling-bull. Qui est ce monsieur ? »

Mon Anglais montrait l’homme à la cuirasse. Le Grec traduisit à son chef la question et le reste de l’étrange conversation ; puis il répondit :

« L’homme illustre que vous avez devant vous se nomme Eslah al Mahem, c’est le cheikh des Obeïd Araber, qui ont leurs pâturages et leur campement dans ces contrées. »

Ces mots me surprirent ; ainsi le cheikh n’assistait point au départ de sa troupe, il s’en était séparé. Pour quelle raison ?

« Mais vous, qui êtes-vous ? reprit l’Anglais.

— Je suis un des interprètes du vice-consul de Mossoul.

— Ah ! Où allez-vous ?

— J’accompagne une expédition contre les Haddedîn.

— Une expédition, une guerre ? et pour quelle cause ?

— Les Haddedîn sont une race indomptable ; il faut souvent leur faire sentir le mors. Ils ont voulu soutenir les Yézidis, ou adorateurs du diable, dont le gouverneur de Mossoul avait à se plaindre ; mais comment se fait-il que… »

En ce moment l’interprète s’arrêta court ; un de nos chevaux s’était mis à hennir, tous les autres l’imitaient. Nous étions découverts ; le cheikh, saisissant la bride de son cheval, se dirigeait déjà vers le rempart de roches qui nous dérobait à ses yeux, mais d’où il avait entendu partir le bruit. Je crus qu’il fallait me montrer ; je sortis de ma cachette.

« Permettez-moi de me présenter moi-même, » m’écriai-je en anglais.

Le cheikh, stupéfait, s’arrêta pour demander au truchement :

« Qui est celui-ci ? un Anglais ? Mais il est vêtu comme un Arabe.

— Je suis Allemand, j’appartiens à la suite de ce personnage anglais ; nous cherchons des fowling-bulls, tout en étudiant les mœurs de ce pays.

— Que dit-il ? reprit, le chef en s’adressant au Grec.

— C’est un Nemsi.

— Les Nemsi sont-ils infidèles ?

— Ils sont chrétiens.

— Nazara ! Cet homme pourtant est hadji ; il est allé à la Mecque.

— Oui, répondis-je, je suis allé à la Mecque.

— Tu parles notre langue ?

— Oui.

— Et tu appartiens à cet Anglais ?

— Oui.

— Depuis combien de temps êtes-vous dans nos contrées ?

— Depuis quelques jours. »

Ses sourcils se froncèrent.

« Connais-tu les Haddedîn ?

— Je les connais.

— Où les as-tu rencontrés ?

— Je les connais, je suis le rafik de leur chef.

— Alors tu es perdu.

— Perdu ? Pourquoi ?

— Je te fais prisonnier, toi et ces trois Anglais.

— Quand cela ?

— Mais tout de suite !

— Tu es puissant ; Zédar ben Houli, le cheikh des Abou Hamed, est puissant aussi, et pourtant il n’a pu me retenir captif.

— Mach’Allah ! tu es l’homme au lion ?

— Oui.

— N’importe, tu m’appartiens. Je ne te laisserai point échapper.

— C’est toi qui m’appartiens. Regarde autour de toi. »

Il tourna machinalement la tête et ne vit personne ; je criai de toutes mes forces :

« A moi, les hommes ! »

Aussitôt ma troupe s’élança hors de l’embuscade, en menaçant de ses armes les guerriers de l’Obeïd.

« Ah ! murmura celui-ci, tu es prudent comme un Abou Heïssan (surnom du renard) ; mais tu peux bien tuer les lions, tu ne prendras pas le cheikh Eslah ai Mahem ! »

Il saisit son grand sabre recourbé ; puis, lançant sur moi son cheval, leva cette arme terrible au-dessus de ma tête. J’évitai le coup et visai facilement sa monture, qui l’entraîna dans sa chute ; il se releva rapidement. Alors commença entre nous deux une lutte acharnée. Cet homme était d’une vigueur et d’une force peu communes. Je parvins cependant à lui arracher son turban et à l’étourdir par un coup violent sur la nuque avant qu’il ait pu me frapper.

Pendant notre combat, tous s’agitaient autour de nous ; j’avais ordonné aux Haddedîn de ne tirer que sur les chevaux. Dès la première décharge une partie des montures de l’ennemi fut grièvement atteinte, et les guerriers roulèrent sur le sol ; en se relevant, ils trouvèrent les lances de nos hommes dirigées contre eux. Nous étions cinq fois plus nombreux. La fuite du reste leur devenait impossible ; s’ils avaient essayé de passer le fleuve à la nage, nos balles les eussent bientôt arrêtés. En revenant de leur premier étourdissement, ils semblèrent fort indécis sur ce qu’ils devaient faire. Le cheikh, dont je m’étais enfin rendu maître, se trouvait aux mains des deux domestiques de Lindsay ; le sang ne coulait point cependant ; je pouvais me féliciter de notre aventure, et je crus devoir haranguer les guerriers ennemis en ces termes :

« Obeïd, vous êtes en notre pouvoir, n’essayez point de résister. Vous êtes vingt, nous sommes cent ; votre cheikh vient de tomber entre mes mains, tous vos efforts resteraient vains.

— Tirez sur lui ! tuez-le ! criait le cheikh en se débattant.

— Si vous faites un mouvement, votre chef est mort ! repris-je avec résolution.

— Tirez sur lui ! répétait le cheikh plein de rage ; tirez sur ce loup, sur cet ibn aoua (petit-fils de chacal), sûr ce lièvre ! Vos frères me vengeront et vous aussi !

— Leurs frères ? dis-je avec calme. Tu comptes sur les Obeïd et sur les Abou Hamed unis aux Djouari, n’est-ce pas ? »

Eslah al Mahem me regarda avec surprise et me demanda d’un ton rogue et inquiet :

« Comment connais-tu ces tribus ? Comment sais-tu ce qu’elles font ?

— Je sais qu’en cet instant elles sont enveloppées par les guerriers des Haddedîn, comme tu te trouves enveloppé au milieu de nous.

— Tu mens ! tu es une bête sauvage ! Toi ni les Haddedîn ne pouvez rien contre nous. Nous nous emparerons de nos ennemis, nous prendrons les filles et les troupeaux des Haddedîn !

— Qu’Allah t’éclaire, cheikh ! Pourquoi t’aurions-nous attendu ici, si nous n’avions su que tu t’avançais contre le cheikh Mohammed ?

— Comment sais-tu cela ? J’allais vénérer la tombe du hadji Ali.

— Tu allais prier sur cette tombe pour le succès de tes armes. Mais écoute : la tombe d’Ali se trouve sur la rive gauche du Tigre, et tu es venu sur la rive droite ! Tu voulais épier auprès de l’Oued Nour l’arrivée de tes alliés. »

J’avais touché juste, je m’en aperçus aux traits contractés du cheikh ; il reprit, me bravant avec un rire ironique :

« Ton intelligence est faible et molle comme l’éponge qui croît au bord de l’eau. Rends-nous la liberté, et tu n’auras rien à craindre ! »

Ce fut à mon tour de rire ; je lui demandai :

« Et que m’arrivera-t-il, si je te garde ?

— Les miens sauront me rejoindre, alors ta perte est certaine !

— Tes yeux sont aveugles et tes oreilles sourdes, cheikh ; tu n’as ni vu ni entendu ce qui s’est passé avant que tes hommes aient traversé le fleuve.

— Quoi donc ? murmura-t-il d’un air dédaigneux.

— Ils ont été surpris par les Haddedîn, ainsi que tu l’es toi-même en ce moment.

— Où ?

— A l’Oued Deradji. »

L’Obeïd sembla se troubler, je repris :

« Tu le vois, ton plan a été trahi. Les Alabeïd et les Abou Mohammed se sont unis contre vous et contre les Abou Hamed, qui les aviez si souvent pillés ; ils doivent commencer l’attaque près de l’Oued Deradji ; écoute ! » En ce moment. retentissait une vive fusillade. « Écoute ! ils sont pris dans la vallée par nos alliés ; ils vont être contraints de se rendre.

— Allah il Allah ! dis-tu vrai ? s’écria cet homme avec angoisse.

— Oui ; cela est indubitable.

— Alors tue-moi !

— Tu es un lâche.

— Est-il lâche celui qui veut mourir ?

— Oui, cheikh des Obeïd, père de ta tribu : ton devoir est de soutenir tes hommes, et tu veux les abandonner !

— Comment les pourrais-je soutenir à cette heure ? tu m’as fait prisonnier !

— Tu les soutiendras par ta présence et tes conseils ; les Haddedîn ne sont pas des lécheurs de sang, ils demandent seulement que vous les laissiez en paix ; tu pourras traiter avec eux ; sans toi que deviendraient ceux de ta tribu ? Leur ruine serait complète.

— Encore une fois me dis-tu la vérité ?

— Oui, je te la dis ; cheikh !

— Jure-moi que tu ne me trompes pas.

— La parole d’un homme d’honneur vaut un serment… Arrêtez-le ! »

J’adressais cette injonction à mes gens en leur désignant le truchement grec, qui, après avoir affecté une tranquillité presque indifférente, venait tout d’un coup de prendre la fuite, profitant de la distraction de mes gens, groupés autour de moi pour entendre notre conversation.

On s’élança aussitôt à sa poursuite ; quelques coups de fusil furent tirés derrière lui, mais ne l’atteignirent point. Enfin un des Haddedîn le frappa d’une balle à une centaine de pas plus loin ; il fut rapporté tout sanglant.

« Tu le vois, dis-je à Eslah al Mahem, nous y allons sérieusement ; tu m’as forcé à répandre du sang, et je le ferais encore si tu résistais contre tout espoir. »

Le jeune chef mordait ses lèvres avec rage ; il hésitait toujours ; enfin il s’écria : « Me promets-tu de rendre témoignage de moi, d’affirmer que je n’ai cédé qu’au nombre ? car vous êtes ici cinq contre un, et tu m’assures que mes hommes sont cernés à l’Oued Deradji ?

— Je te promets de rendre ce témoignage.

— Bas les armes ! commanda alors le chef en grinçant des dents ; mais qu’Allah te précipite au fond le plus terrible de la djehenna si tu m’as trompé, étranger ! »

Les Obeïd rendirent leurs armes. Pendant ce temps, Lindsay me tirait par la manche, et, me montrant le Grec, me disait tout bas :

« Sir, ce drôle mange du papier ! »

Je m’approchai du blessé ; il tenait, en effet, du papier froissé à la main.

« Donnez-moi ce chiffon ! ordonnai-je.

— Jamais ! »

Je pressai son poignet avec violence, la douleur lui fit ouvrir la main et pousser un cri. Le papier dont je venais de m’emparer provenait d’une enveloppe de lettre ; je ne pus y lire que ce mot : Bagdad. Notre homme était en train d’avaler le reste. Je voulais qu’il me donnât le morceau qu’il avait dans la bouche ; il refusa et fit un effort en levant la tête, pour essayer d’avaler hâtivement. Je me précipitai sur lui et le serrai à la gorge, afin de l’obliger à cracher le papier presque englouti ; j’y réussis, mais sans résultat satisfaisant, car les lignes de ce chiffon déjà mâché étaient indéchiffrables. Me tournant vers le Grec, je lui demandai d’une voix terrible :

« De qui vient cette écriture ?

— Je n’en sais rien.

— De qui l’avez-vous reçue ?

— Je n’en sais rien.

— Menteur ! on va vous abandonner ici, pour y périr misérablement, pour servir de pâture aux oiseaux de proie et aux chacals ! »

Le malheureux regarda autour de lui avec effroi, puis murmura d’un ton découragé :

« Je dois me taire.

— Bien ! le silence sera éternel, repartis-je ; nous allons nous éloigner.

— Effendi, supplia le blessé, je dirai tout : cette lettre vient du vice-consul de Mossoul.

— A qui était-elle adressée ?

— Au consul anglais de Bagdad.

— En connaissiez-vous le contenu ?

— Non.

— Oh ! point de mensonges inutiles.

— Je jure que je n’en ai pas lu une lettre !

— Au moins soupçonniez-vous l’importance du message ?

— Oui.

— De quoi était-il question ?

— De politique.

— Naturellement.

— Je ne puis rien dire de plus.

— Etes-vous lié par serment ?

— Oui.

— Hum ! vous êtes Grec ?

— Oui.

— De quelle province ?

— De Lemnos.

— Je l’aurais parié ! Un véritable Turc a le caractère plus droit, plus honnête, et quand il est autrement, c’est de votre faute, à vous autres Grecs. Vous vous appelez chrétiens, et vous êtes pires que tous les païens du monde. Lorsqu’en Turquie se découvre une affaire véreuse, ou un brigandage quelconque, c’est toujours un Grec qui les dirige. Tu trahirais ton serment aujourd’hui, misérable, si je te le payais, ou si je te menaçais. Tu n’es qu’un espion de la pire espèce. Comment as-tu pu te faire accepter en qualité de drogman à Mossoul ? Ne réponds pas ! je devine comment la chose s’est passée. Je sais ce dont vous êtes capables, partout où l’on vous rencontre ! Tu peux garder ton serment ! car la politique dont tu parles, je la connais. Pourquoi excitez-vous ces tribus les unes contre les autres ? Pourquoi aiguillonnez-vous tantôt les Turcs et tantôt les Persans, en les poussant contre ces malheureux ? Est-ce là agir en chrétiens ? Si vous suiviez les enseignements du Sauveur, ce n’est point la guerre, mais l’Évangile de paix et d’amour que vous auriez porté autour de vous. Vous semez l’ivraie, et vous voulez qu’elle étouffe le froment. Hélas ! votre mauvaise graine ne rend que trop au centuple !

« Je t’engage à demander à ton pope l’absolution de tes trahisons, il te la vendra toujours ! As-tu servi la Russie ?

— Oui, Monsieur.

— Où cela ?

— À Stamboul.

— Bien ; je vois que tu es encore capable de répondre sans mentir, je ne te livrerai point aux Haddedîn.

— seigneur, mon âme te bénira, car tu te montres généreux !

— Comment t’appelles-tu ?

— Alexandre Kolletis.

— Tu portes un nom illustre ; mais qu’as-tu de commun avec ceux qui l’ont porté avant toi ? Bill, venez panser la plaie de cet homme. »

L’Irlandais s’employa de son mieux près du blessé. Pour moi, si j’avais pu prévoir dans quelles circonstances je rencontrerais de nouveau ce Grec, je ne sais si je l’eusse épargné ainsi. Je m’adressai alors au cheikh et lui tins ce discours :

« Eslah al Mabem, tu es un vaillant guerrier, il me semble pénible de te laisser lié ; me promets-tu de marcher à mes côtés sans chercher à fuir ?

— Je te le promets.

— Par la barbe du Prophète ?

— Par la barbe du Prophète et par la mienne !

— Ordonne à tes gens de faire le même serment.

— Vous m’entendez ! cria le cheikh en se retournant vers ses hommes, jurez de ne pas prendre la fuite !

— Nous le jurons ! »

Je fis aussitôt délier le chef ; il me remercia avec effusion.

« Sidi, tu es un noble guerrier. Tu as fait viser nos chevaux pour garder notre vie. Qu’Allah te bénisse, quoique mon cheval me fût aussi cher qu’un frère ! »

Le visage de ce jeune cheikh m’intéressait ; il avait une expression loyale et fîère qui ne pouvait tromper ; je lui demandai gravement :

« Eslah al Mahem, cette guerre que tu entreprenais contre des tribus de ta race, ce sont des langues étrangères qui te l’ont conseillée, n’est-ce pas ? »

Il baissa la tête ; je poursuivis :

« Sois plus fort une autre fois, repousse les perfides conseils. Veux-tu que je te rende ton sabre, ton poignard et ton fusil ?

— Effendi, tu ne ferais pas cela ? dit-il tout étonné.

— Si, je le ferai. Un cheikh est le plus noble, le plus loyal de sa tribu ; on ne le traite pas comme un houteyeh, ou un chelavych[12].

« Le cheikh Mohammed Emin te rendra l’honneur dû à ton rang. Tu dois l’aborder en homme libre, les armes à la main. »

J’ordonnai qu’on lui remît ses armes. Cet homme sembla hors de lui ; il s’avança vers moi, me regarda avec émotion et me demanda :

« Quel est ton nom, Sidi ?

— Les Haddedîn me nomment Émir Kara ben Nemsi.

— En quel lieu les hommes de ta tribu font-ils paître leurs troupeaux ?

— Bien loin, au couchant ; je suis un Franc.

— Un Franc ?

— Oui, un chrétien !

— Tu appartiens aux Nasara ? Cependant tu portes le turban blanc ; le hamaïl pend à ton cou !

— Je suis chrétien et hadji, car j’ai vu la Mecque.

— Tu es chrétien, Emir ! Ah ! aujourd’hui je sais que les Nasara ne sont pas des chiens, mais qu’ils peuvent quelquefois se montrer plus sages, plus généreux que les musulmans. Tu m’as rendu mes armes, et tout à l’heure, quand tu aurais pu me tuer, tu as pris toutes les précautions pour épargner ma vie. Veux-tu me faire voir ton poignard ? »

Je lui tendis mon arme ; il en éprouva la lame et me dit :

« Cet acier ne vaut rien, je le briserais facilement dans mes doigts. Regarde mon chambiyeh ! »

Il tira un poignard de sa ceinture ; c’était un objet vraiment artistique : la lame affectait une légère courbure ; elle était damasquinée avec un goût exquis. La sentence suivante se lisait des deux côtés en caractères arabes :

Au fourreau seulement après la victoire !

Cette arme avait dû être forgée à Damas, au temps où l’Orient excellait dans la fabrication des lames d’acier ; elle pouvait être estimée, comme curiosité, à un très haut prix, sans compter sa valeur intrinsèque.

« Te plaît-elle ? me demanda le cheikh.

— Elle vaut bien quinze chèvres !

— Dis plutôt cent, ou cent cinquante, car dix de mes aïeux l’ont portée ; ils l’ont maniée dans le combat, et jamais l’acier ne s’est altéré. Eh bien ! je te la donne ; donne-moi la tienne. »

Je me serais exposé à blesser le chef au plus sensible de son amour-propre, si j’avais refusé un échange qui pourtant me causait un certain scrupule.

« Je te remercie, hadji Eslah al Mahem, m’écriai-je ; je porterai ce poignard en souvenir de toi et en l’honneur de tes pères !

— Il ne te laissera, pas dans l’embarras, tant que ta main pourra le soutenir ! »

En ce moment nous entendîmes les sabots d’un cheval retentissant sur la roche, et un cavalier, tournant rapidement l’angle d’une grande masse de granit, se présenta devant nous. Ce n’était autre que mon petit Halef.

— Sidi, me cria-t-il tout ému, hâte-toi, viens, on t’attend.

— Qu’y a-t-il donc, hadji Halef Omar ?

— La victoire est à nous.

— Vous a-t-elle coûté beaucoup de monde ?

— Non, Sidi, et ils sont tous prisonniers avec leur cheikh. Hamdoul illah ! Il n’y a que le cheikh des Obeïd qui n’a point été retrouvé.

— Ne t’ai-je pas dit la vérité ? demandai-je alors à Eslah.

— Nous avons rejoint les Abou Mohammed juste à temps, continuait Halef ; ils venaient derrière les Djouari, et entourèrent avec nous l’Oued, de façon qu’aucun des ennemis n’a pu échapper. Quel est cet homme, Sidi ?

— C’est le cheikh Eslah al Mahem, que vous cherchiez.

— Tu l’as fait prisonnier ?

— Comme tu le vois,

— Ou Allah, billah, tala ! Permets que je retourne tout de suite près du cheikh Maiek pour lui donner cette bonne nouvelle. »

Sur ce, mon Halef piqua des deux et disparut. Le chef prisonnier montait un de nos chevaux, j’en avais fait donner un au Grec blessé ; les autres suivaient à pied. Notre troupe ne marchant pas très vite, nous n’avions point encore atteint l’Oued Deradji, que quatre cavaliers s’avancèrent au-devant de nous. Je reconnus Malek, Mohammed Emin avec les cheikh des Abou Mohammed et des Alabeïde.

« Eslah al Mahem ! tu l’as pris ? me dit Mohammed fort surpris.

— Oui, c’est lui !

— Allah soit loué ! Avez-vous des morts et des blessés ?

— Non.

— Allah s’est montré miséricordieux envers nous ; nous ne comptons que trois morts et onze blessés.

— Et l’ennemi ?

— Ses pertes sont plus grandes ; il se trouvait si étroitement cerné, qu’il ne pouvait bouger ; nos balles portaient à chaque coup. Nos cavaliers ont bien manœuvré, de la manière que tu leur avais enseignée.

— Où sont les prisonniers ?

— Dans l’ouadi ; ils ont mis bas les armes, on les garde étroitement. »

Eslah al Mahem nous rejoignait en cet instant, car je l’avais laissé à quelques pas pour aller au devant de Mohammed. Celui-ci remarqua que mon prisonnier portait ses armes.

« Il m’a promis de ne point chercher à s’enfuir, dis-je : ne sais-tu pas qu’il faut honorer les braves ?

— Mais cet homme voulait nous perdre !

— N’es-tu pas déjà vengé ?

— Tu lui as laissé ses armes, qu’il les garde ; viens ! »

Nous nous avançâmes sur le champ de bataille. Tout y était en mouvement, les guerriers allaient et venaient ; un grand nombre d’entre eux, assis en armes, formaient le cercle autour des cheikh garrottés.

« Veux-tu rester près de moi ? demandai-je à Eslah.

— Ce sont mes alliés, je dois m’asseoir près d’eux, » répondit-il gravement, et il alla rejoindre les prisonniers.

Aucune parole ne fut échangée, seulement les chefs captifs regardèrent le nouveau venu avec surprise ; ils l’avaient cru mort sans doute.

« Conduisons les autres prisonniers dans l’Oued, » ordonna Malek.

Je le suivis avec les Obeïd et une partie de mes gens. Lorsque j’arrivai dans la vallée, un coup d’œil tout à fait pittoresque s’offrit à moi. On avait ouvert une brèche dans le glacis pour faciliter la sortie, et placé, par un excès de précaution, des postes sur les flancs des rochers qui se dressaient des deux côtés de la vallée ; celle-ci fourmillait de chevaux, d’hommes, d’allants et venants très affairés ; au fond de ce terrain un peu creux campaient ceux des alliés qui n’avaient pu trouver place dans l’Oued. Les Haddedîn s’occupaient à rassembler les chevaux démontés des vaincus, pour les conduire dans une autre petite plaine entre deux collines, où l’on déposait tout le butin, amoncelé déjà en gros tas.

« As-tu jamais vu plus de troupes ? me demanda Malek.

— Oui.

— Moi, jamais !

— Les blessés ennemis sont-ils bien traités ?

— On les panse comme les nôtres ; nous te l’avons promis.

— Qu’allez-vous faire à présent ?

— Célébrer notre victoire par la plus grande fantasia qui se soit jamais exécutée dans nos tribus.

— Non, vous ne ferez pas cela !

— Et pourquoi ?

— Vous insulteriez à l’ennemi par ce bruyant triomphe.

— L’ennemi prenait-il beaucoup de ménagements envers nous ?

— D’ailleurs vous n’aurez pas le temps de vous livrer à ces réjouissances ; il faut vous occuper de nourrir toute cette armée ; amis et ennemis doivent manger.

— Certes, c’est pour cela que je te dis que nous allons célébrer notre victoire par une fête : un festin et une fantasia ; mais d’abord il est nécessaire d’assembler le conseil des chefs afin de prendre une résolution ; nous ne pouvons nourrir ni garder longtemps un si grand nombre de prisonniers et de troupes. Je te laisse, j’ai à parler au cheikh. »

Je vis en même temps accourir Lindsay criant tout essoufflé :

« Sir, une belle victoire ! Que d’hommes rassemblés dans cette plaine ! Ne croyez-vous pas que quelques-uns d’entre eux pourraient me donner des renseignements sur les ruines ?

— Peut-être.

— Si nous les interrogions ?

— Excusez-moi, sir, on va tenir le conseil ; je serais curieux d’y assister.

— Du moins vous m’aiderez ensuite.

— Certainement. »

Je me rendis d’abord à l’endroit où se faisaient les pansements. Le cheikh tenait sa parole : on suivait ponctuellement mes prescriptions ; je ne pouvais que louer et me hâtai de rejoindre Malek, qui m’accueillit en me disant :

« Émir hadji Kara ben Nemsi, tu vas nous donner un bon conseil ; tu as visité toutes les contrées du monde, tu en connais les lois et les usages ; à qui juges-tu que doivent appartenir les armes des vaincus ?

— Aux vainqueurs.

— Et leurs chevaux ?

— De même.

— Et leurs habits ?

— Des pillards seuls prendraient les habits ; de vrais guerriers se contentent des armes et des montures.

— À qui l’argent et les bijoux ?

— Je te l’ai dit, des hommes d’honneur ne pillent point ; contentez-vous des armes et des chevaux.

— À qui appartiennent les troupeaux du vaincu ?

— S’il n’a d’autre ressource que ses bêtes, elle doivent lui être laissées, mais en le soumettant à un tribut qui payera les frais de la guerre et servira à l’affaiblir.

— Tu parles comme si tu étais l’ami de nos ennemis ! Nous les avons vaincus : leurs vies, leurs biens, tout est à nous.

— Je parle comme un ami de la justice et de l’humanité. Tu prétends que la vie des prisonniers vous appartient ?

— Oui, certes.

— Voulez-vous donc les égorger tous ?

— Non ; nous ne sommes pas des bourreaux.

— Et cependant vous voulez leur enlever leurs troupeaux ; pourront-ils vivre sans bétail ?

— Non.

— Donc, si vous leur prenez leurs troupeaux, vous leur prenez la vie ! De plus, vous vous nuisez à vous-mêmes.

— Comment cela ?

— Ces misérables affamés pourront-ils vous payer un tribut ?

— Ta bouche parle sagement et intelligemment.

— Écoute encore ! si vous leur enlevez leurs vêtements, leurs bijoux, leurs troupeaux, tous leurs biens, vous les forcez à piller et à marauder ; et où voulez-vous qu’ils aillent piller, si ce n’est chez leurs voisins, autrement dit, chez vous ? Ne vaut-il pas mieux avoir pour voisinage des gens à peu près dans leurs affaires, que des affamés qui, d’un moment à l’autre, peuvent se jeter sur vous ?

— Tu as raison.

— Faites-vous donc des tribus vaincues des amies et des tributaires ; n’en faites pas des voleurs et des désespérés.

« Ne leur prenez même pas toutes leurs armes, ni tous leurs chevaux ; gardez-en seulement la meilleure partie, afin qu’ils ne puissent vous nuire. De cette manière vous les tiendrez en votre pouvoir, sans pourtant les réduire aux dernières extrémités.

« J’ai dit.

— Parle encore, Emir ; combien estimes-tu que nous puissions exiger d’eux de têtes de bétail pour être livrées tout de suite ?

— Autant qu’il en faut pour vous dédommager du tort qu’ils vous on fait par leurs maraudes et par cette guerre.

— Et pour le tribut annuel, combien faut-il demander ?

— Evaluez à peu près les richesses de l’adversaire. Envoyez un de vos cheikh les plus sages, afin d’évaluer aussi leurs troupeaux ; demandez-leur assez pour qu’ils ne deviennent pas trop puissants, pas assez pour qu’ils ne se regardent pas comme misérables.

— Mais il reste la dette du sang ; plusieurs des nôtres ont été tués.

— Et aussi plusieurs des leurs. Avant de renvoyer les prisonniers, réunissez les familles des morts et fixez le prix du sang. En calculant bien, vous auriez plus à payer qu’eux, et vous pourrez vous contenter, pour vos morts, du butin qui vous revient aujourd’hui.

— Faut-il les laisser nous apporter l’indemnité de guerre ?

— Non ; allez la chercher vous-mêmes ; les prisonniers resteront ici comme otages, jusqu’à ce que vous ayez ramené les troupeaux qu’on devra vous livrer.

« Je serais d’avis également que vous gardiez quelques chefs des tribus vaincues, afin de vous assurer le payement de votre imposition annuelle. Si vos tributaires refusaient de s’exécuter, vous pourriez les menacer de…

— Oh ! nous tuerions leurs hommes ! ils le savent ! Mais il est encore une chose plus difficile que le reste, Effendi, c’est le partage du butin entre nous et nos alliés.

— Pourquoi serait-ce difficile, si vous êtes justes ? Allez chercher ensemble l’indemnité de guerre, partagez-la avant de vous séparer ; que chacun reçoive exactement ce qui lui est dû.

— Et pour le tribut ?

— N’êtes-vous pas trois alliés ? vos ennemis comptent aussi trois tribus ; partagez-vous les tributaires. Vous êtes frères et amis ; vous querellez-vous donc pour une chèvre de plus ou de moins, pour quelques paires de cornes ?

— Non, certes. Qui faut-il envoyer aux pâturages ennemis ? Combien d’hommes doivent marcher dans cette expédition ?

— A votre place, je choisirais un nombre de guerriers assez considérable pour ne redouter aucune surprise, et je leur adjoindrais un nombre trois fois moindre de prisonniers.

— Très bien. Que t’offrirons-nous, Émir ?

— Rien ; je vais m’éloigner, je ne puis emmener un troupeau ; j’ai de bonnes armes, mon cheval vaut tous leurs chevaux.

— Et aux trois hommes qui t’accompagnent ?

— Ils n’ont besoin de rien, sois-en sûr.

— N’importe, tu accepteras ce que nous le donnerons, nous voulons te remercier.

« Ta tête est moins ancienne que la nôtre, et cependant tu as su instruire nos guerriers mieux que nous ne l’aurions fait nous-mêmes ! Grâce à toi, nous sommes vainqueurs presque sans avoir versé de sang.

— Écoute, voici le remerciement que je désire : que l’on continue à bien soigner les ennemis blessés et qu’on nous aide à découvrir un endroit où il y ait beaucoup de ruines, des figures de pierre, des briques couvertes d’écritures étrangères.

« Mon compagnon souhaite vivement ces sortes d’objets. Maintenant je prie Allah d’éclairer votre esprit afin que votre conseil soit prompt et sage.

— Viens, tu assisteras à la délibération.

— Je ne pourrais dire autre chose que ce que je t’ai dit. Réfléchissez-y. »

Il me sembla que je devais les laisser débattre ensemble les points sur lesquels je venais d’appuyer de mon mieux près de Malek ; je me rendis dans la tente d’ambulance pour porter des dattes et de l’eau aux blessés. Sur mon chemin je rencontrai Halef, qui m’accompagna. Bientôt quelques Abou Hamed me reconnurent et me saluèrent respectueusement ; un peu plus loin, les guerriers des Abou Mohammed m’entourèrent avec mille témoignages d’amitié. Tous les alliés me félicitaient de leur avoir ménagé une si facile et si complète victoire. Je dus aller de groupe en groupe ; plusieurs heures s’écoulèrent avant que je pusse regagner ma tente.

On avait envoyé du monde au campement des Haddedîn, pour donner ordre de transporter les tentes et de rassembler les troupeaux tout près de l’Oued Deradji. La plaine entière se couvrait de troupeaux, et les préparatifs du festin commençaient. Mohammed Emin vint me trouver.

« Ta parole vaut tes actions, me dit-il ; tout est arrangé. Les Obeïd sont mes tributaires, les Abou Hamed payeront la rente aux Abou Mohammed, et les Djouari aux Alabeïde.

— Et à combien se monte l’indemnité exigée ? »

Il me dit le chiffre, que je jugeai très raisonnable. Je me sentais tout heureux de mon influence près de ces chefs ; elle empêchait, au moins cette fois, l’usage des droits barbares que s’attribue ici le vainqueur. De l’esclavage des prisonniers, il ne fut pas même question.

« À présent, reprit le chef, permets-moi une prière.

— Parle.

— Nous allons envoyer chercher la part des troupeaux que nous enlevons au vaincu ; il faut que des chefs prudents et habiles conduisent cette expédition. Moi et le cheikh Malek nous restons à la garde des prisonniers. Il y a trois chefs vaincus à accompagner : celui des Obeïd, celui des Djouari, celui des Abou Hamed. Les cheikh des Abou Mohammed et des Alabeïde sont prêts ; il nous manque un troisième chef ; veux-tu te charger de cette mission ?

— Oui.

— Où désires-tu aller ? choisis.

— Eh bien, j'irai chez les Abou Hamed, je les connais déjà. Quand partirons-nous ?

— Demain, Combien veux-tu d’hommes avec toi ?

— Donne-moi quarante Abou Hamed et soixante de tes Haddedîn ; je réclame Halef aussi pour être mon lieutenant.

— Bien. Faut-il laisser des armes aux Abou Hamed ?

— Non, certes. Le cheikh vaincu connaît-il vos dispositions ?

— On les lui apprendra ainsi qu’aux autres après la prière du soir. Viens voir les hommes que tu veux emmener. »

Nous nous éloignions, lorsque Lindsay courut à moi.

« Eh bien ? demanda-t-il.

— Eh bien ! j’ai parlé de votre désir au cheikh ; il vous trouvera des ruines, je l’espère, du moins.

— Parfait, sir !

— Voulez-vous entreprendre une expédition intéressante ?

— Où ?

— Jusque au-dessous d’Ei Fattha, où le Tigre entre dans la chaîne des monts Hamrin.

— Et que ferons nous là-bas ?

— Nous irons chercher l’indemnité de guerre, c’est-à-dire des troupeaux.

— Chez qui ?

— Chez les Abou Hamed, ceux qui nous avaient volé nos chevaux.

— J’en suis, sir ! Très curieux, ce voyage ! Combien avez-vous d’hommes ?

— Une centaine.

— Parfait. Nous rencontrerons sans doute des ruines.

— Il y a quelques monuments funèbres à demi détruits, sur la rive gauche du fleuve ; mais nous ne traverserons pas l’eau.

— Dommage ! Mon fowling-bull tarde beaucoup à sortir de terre !

— Nous trouverons autre chose, sir : un mets excellent, des truffes !

— Des truffes, ah ! oh ! »

Et l’Anglais ouvrait une bouche qui eût pu avaler un pâté de truffes tout entier.

« Oui, les truffes croissent en abondance dans cette contrée ; elles ne sont pas un objet des moins importants du commerce à Bagdad et à Bassora ; on en porte jusqu’à Kerkouk, Soulimania, et même jusqu’à Kirmania.

— Oh ! sir, je vais avec vous…; j’aime beaucoup les truffes. »

Lindsay s’éloigna à ces mots, pour faire à la hâte ses préparatifs de départ.

Cependant les trois chefs vaincus comparurent dans la soirée devant leurs vainqueurs, et furent contraints d’accepter toutes les conditions ; puis le grand festin commença. Beaucoup de moutons y laissèrent leurs os. Fatigué du mouvement et du bruit de cette journée, ennuyé de ces longs repas arabes, je parvins à m’esquiver quelques instants ; j’allai me reposer auprès d’un massif odoriférant, assez près du camp pour que les voix et les cris parvinssent encore jusqu’à moi, mais assez isolé pour y rêver tranquillement. À la place où je me trouvais, les Doryphores avaient brandi leurs terribles lances ; la tente d’Holopherne s’était peut-être dressée là, sur cette terre que je foulais du pied. Je la voyais : toute de pourpre, avec ses cordes d’or, ses broderies d’émeraudes et de pierres précieuses. Plus loin, sur les ondes bruyantes du fleuve, je me figurais apercevoir les antiques flottilles décrites par Hérodote.

« Les canots sont de forme ronde et construits avec des peaux. Ce sont les Arméniens et les gens de la haute Assyrie qui les travaillent ainsi. Leur carcasse est faite d’osier et de branches flexibles qu’on revêt de cuir durci. Ronds comme un bouclier, on ne voit aucune différence entre l’avant et l’arrière. Les matelots garnissent le fond de leur bateau avec de la paille ou des roseaux. On charge sur ces embarcations des marchandises de toutes sortes, particulièrement du vin de palme, et on leur fait suivre la pente du fleuve. Les canots ont deux rames et deux rameurs ; l’un tire sa rame à lui, pendant que l’autre pousse la sienne. Les dimensions de ces bateaux diffèrent ; quelques-uns sont si grands, qu’ils peuvent porter une charge estimée à cinq mille talents ; les plus petits ont un âne à bord ; les grands emmènent plusieurs de ces animaux. Aussitôt que les matelots débarquent à Babylone, ils se débarrassent de leurs marchandises, puis offrent aussi en vente la carcasse et les roseaux de leur canot ; ils chargent les peaux sur leurs ânes et s’en retournent par l’Arménie, où ils construisent un nouveau bateau. »

Malgré les siècles écoulés, on retrouve encore de ces embarcations singulières, et pourtant toute l’ancienne civilisation a disparu de ces rives. Lorsqu’un même nombre de siècles aura passé après nous, que sera devenue cette contrée ?

Le lendemain, nous nous mîmes en route avec Halef et l’un des chefs des Abou Hamed. Nous formions la tête de la troupe ; Lindsay et ses gens se tenaient en arrière, ou allaient en voltigeurs.

Nous arrivâmes bientôt à l’endroit où se réunissent les montagnes de Kanouza et de Hamrin. Je remarquai en face de nous, sur la rive gauche, le Tell Hamlia, petite éminence artificiellement construite. Sur la rive droite, nous vîmes se dresser encore quelques ruines du Kalaat al Djeber (le donjon des tyrans). Cette ruine consiste en plusieurs tours rondes à demi écroulées, que relie une muraille de circonvallation. Ensuite nous atteignîmes le Tell Dahab, qui est une petite colline baignée par le fleuve, puis le Bled el Bad, roche assez élevée et fort escarpée, près de laquelle nous fîmes halte pour le repas de midi. Vers le soir nous étions à El Fattha ; là le fleuve se fraye une large route dans la montagne et mesure environ soixante mètres. Après avoir dépassé cet endroit, nous dressâmes le campement de nuit. Quoique les Abou Hamed fussent sans armes, je crus prudent de partager mes Haddedîn en deux troupes, pour veiller tour à tour sur les prisonniers ; car, dans le cas où un seul d’entre eux fût parvenu à s’échapper, il aurait averti les hommes restés aux pâturages, et la tribu se serait hâtée de cacher ses meilleures bêtes.

Dès la pointe du jour nous reprîmes notre chemin ; le fleuve s’étendait toujours à nos côtés, large et riant, entrecoupé par plusieurs îlots. Sur la rive gauche s’échelonnaient de petites collines plongées dans les brumes ; sur la droite, devant nous, se déroulait la plaine où campaient les Abou Hamed.

« N’avez-vous que ce lieu de pâturage ? demandai-je au chef subalterne des ennemis qui nous accompagnaient.

— Oui, nous n’avons que celui-là.

— Tu mens !

— Je ne mens point, Émir.

— Bien. Je veux essayer de te croire, mais n’oublie pas qu’à la première fraude je te loge une balle dans la tête.

— Tu ne le ferais pas, Emir.

— Si, je le ferais, je t’assure !

— Non, tu ne le feras pas, car je te dirai que nous avons peut-être deux places de pâturages.

— Peut-être ?

— Eh bien ! oui, nous en avons certainement deux.

— Ou trois ?

— Non, deux seulement.

— Bien ; mais si j’en découvrais trois, tu serais perdu.

— Pardonne, Emir. Peut-être en trouverez-vous plus de deux ; alors il y en aura trois.

— Alors ?

— Oui.

— Et si nous ne la trouvons pas, cette troisième place, il n’y en aura que deux ?

— Émir, je te dirai la vérité : il y en a trois.

— Ah !… quatre, peut-être ?

— Émir, tu voudrais en trouver dix.

— Tu es un Abou Hamed, tu ne perdrais pas volontiers ce que tu as gagné par tes rapines. Je ne te presserai pas davantage ; mais prends garde !

— Nous en avons quatre, Émir ! soupira le malheureux prisonnier.

— Bien, tais-toi ; je vais moi-même me rendre compte de vos richesses. »

J’interrogeai l’horizon avec ma longue-vue, et je découvris au loin quelques points où se mouvaient des hommes et des bêtes. J’appelai le chef des Haddedîn qui me suivait ; c’était un guerrier vaillant et résolu, sur lequel je pouvais compter ; je lui demandai :

« Nous avons quarante Abou Hamed avec nous ; crois-tu pouvoir les maintenir avec trente de tes hommes ?

— Je les garderais avec dix hommes, Émir ; ils n’ont point d’armes.

— Eh bien ! je vais prendre les devants en compagnie de Halef Omar pour examiner un peu les choses ; quand le soleil aura atteint ce buisson que tu vois là-bas, si nous ne sommes pas revenus, envoie-moi trente hommes, ils me retrouveront sur les pâturages. »

J’allai ensuite parler à Lindsay, qui chevauchait à peu de distance.

« J’ai une mission importante à vous confier, sir, lui dis-je.

— Well !

— Je pars à la découverte. Je voudrais me rendre compte des pâturages occupés par cette tribu ; si je ne suis pas de retour dans deux heures, trente hommes des Haddedîn devront se mettre en marche et me rejoindre.

— Je les accompagnerai ?

— Non ; vous resterez à cette place, avec les trente autres de nos gens, pour garder les prisonniers. S’ils faisaient mine de s’enfuir, il faudrait tirer dessus sans hésiter.

— Oh ! yes ; si un seul bougeait, je les tuerais tous !

— Bien ! vous vous borneriez-là…, c’est entendu ?

— Sir, puisque vous allez au camp, parlez-leur des fowling-bulls.

— Oui, oui, nous verrons. Allons, partons, Halef ! »

Nous traversâmes rapidement la plaine, nous dirigeant vers les points que j’avais remarqués. Nous rencontrâmes d’abord un grand troupeau de chèvres, gardé par un vieillard que je saluai du :

« Salam aléïkoum !

— Aléïkoum ! répondit-il en s’inclinant avec respect.

— L’a paix règne sur ton pâturage !

— La paix est ici, ô seigneur ; et toi, nous apportes-tu la paix ?

— Oui, je l’apporte à ma manière. Tu appartiens, n’est-ce pas, aux Abou Hamed ?

— Tu l’as dit.

— Où est votre camp ?

— Là-bas, derrière le coude que fait le fleuve.

— Avez-vous plusieurs places de pâturages pour vos troupeaux ?

— Pourquoi demandes-tu cela, ô seigneur ?

— Parce que j’ai un message dont je dois faire part à la tribu tout entière.

— De qui ce message ?

— De Zédar ben Houli, ton cheikh.

— Hamdou illah ! c’est sans doute un messager heureux ?

— Tu le sauras plus tard. Combien avez-vous de pâturages ?

— Six ; trois de ce côté du fleuve, et trois dans les îles.

— Sont-ils peuplés en ce moment ?

— Tous, excepté un.

— Où se trouve celui-là ?

— Juste en face de toi est le premier ; celui dont je parle est le quatrième et le dernier. »

Il y avait dans le ton et le geste de cet homme quelque chose qui me donnait à penser : je résolus d’avoir l’œil sur les îlots du voisinage ; cependant je repris en affectant un air d’indifférence :

« Pourquoi donc ce pâturage reste-t-il désert ?

— Parce-qu’il est malaisé d’y aborder, le fleuve est très rapide en cet endroit. »

Mes soupçons ne diminuaient point ; je me disais que cette place, justement à cause de sa situation, devait servir de lieu de refuge aux pirates de ces tribus. Je continuai mes questions :

« Combien reste-t-il d’hommes dans votre camp ?

— Es-tu réellement envoyé par le cheikh, seigneur ?

— Oui, je viens de la part de votre chef.

— Quel message apportes-tu ?

— Un message de paix.

— Pourquoi le cheikh n’a-t-il pas dépêché un homme de notre tribu ?

— Les hommes des Abou Hamed me suivent de près ; tu vas les voir. »

Je ne voulus point presser davantage ce berger, dont la défiance du reste semblait s’éveiller ; je continuai à m’avancer, mais en marchant plus au bord du fleuve, afin de pouvoir examiner les îles. Quand nous eûmes dépassé la troisième, le fleuve dessina une large courbe, et nous aperçûmes bientôt dans la prairie une grande quantité de tentes, non loin desquelles paissait ou se reposait un bétail nombreux : chameaux, brebis, chèvres, jeunes vaches, bœufs, etc. Je vis fort peu de chevaux ; les hommes étaient aussi très rares dans le camp ; on n’y avait laissé que des vieillards tout à fait incapables de porter les armes.

Nous nous engageâmes dans les ruelles formées par la rangée des tentes. Devant une de ces habitations se trouvait une jeune fille qui caressait un joli cheval. Elle poussa un cri d’effroi à notre approche, s’élança sur le cheval et s’enfuit.

Je ne m’amusai point à poursuivre l’enfant ; quand même elle eût donné l’alarme atout le camp, qu’aurions-nous eu à craindre ? Quelques vieillards, des femmes, des malades, des enfants, ne me paraissaient guère redoutables. Nous marchâmes presque au pas, Un vieillard vint à notre rencontre, mit la main sur le cou de ma monture, et me demanda :

« Seigneur, qui es-tu ?

— Un envoyé de votre cheikh, Zédar ben Houli.

— Le cheikh !… Et de quelle commission t’a-t-il chargé ?

— Je vous la communiquerai quand toute la tribu sera rassemblée pour l’entendre. Combien de guerriers sont restés au camp ?

— Quinze jeunes hommes. Mais Adjéma vous a vus, elle va les appeler tous.

— Bien, je descends de cheval et les attends ici. Toi, Halef, continue ton chemin, examine, puis retourne vers les nôtres.

— Que ton compagnon s’arrête avec toi ; vous boirez et mangerez ensemble, dit le vieillard.

— Il n’est pas fatigué, il n’a ni faim ni soif ; laisse-le partir. Où sont vos jeunes hommes ?

— Là-bas, dans l’île. »

Encore cette île, pensai-je ; décidément c’est leur fort retranché. Je repris aussitôt :

« Que font-ils là ?

— Ils… » Mon interlocuteur hésitait visiblement. « Ils… gardent les troupeaux.

— Est-elle loin, cette île ?

— Oh ! non, tout près ! Regarde : voici déjà les guerriers. »

En effet, une petite troupe abordait sur la rive et accourait vers nous ; elle était composée des plus jeunes hommes de la tribu, des enfants presque ; leurs armes consistaient en couteaux, lances ou massues ; pas un seul n’avait d’armes à feu. Celui qui paraissait conduire et commander les autres s’avança sur moi, brandissant sa massue et criant :

« Chien ! comment as-tu osé pénétrer jusqu’ici ? »

Je parai le coup avec mon fusil ; mais les autres dirigeaient leurs lances contre moi : les écartant, j’allai droit au jeune chef. J’étais encore à cheval ; mon brave coursier noir s’élança au milieu de leurs montures en renversant tous les obstacles.

« Comment ! m’écriai-je, tu reçois ainsi un hôte de ta tribu ! Enfant, il faut t’apprendre à vivre ! »

Puis, arrachant le petit chef de sa monture, je le plaçai devant ma selle ; il était mince et fluet comme une femme ; il ne comptait pas vingt ans. Il se débattait dans mes mains à la façon d’un pantin ; je le sentais trembler de colère et de peur.

« Maintenant, frappez, si vous l’osez ! » dis-je aux autres jeunes gens, qui se gardèrent bien d’obéir, car leur compagnon me servait de bouclier.

Quelques-uns descendirent de cheval, cherchant à m’atteindre par derrière, tandis que les autres essayaient d’attirer mon attention par devant.

Fallait-il tirer, tuer ces enfants, ou même les blesser ? Je n’en aurais pas eu le courage.

Je fis reculer mon cheval contre une tente, où je l’acculai pour n’avoir plus à m’occuper d’une agression par derrière ; puis je demandai à cette petite troupe furieuse :

« Pourquoi m’attaquez-vous ? Que vous ai-je fait ?

— Nous te connaissons, reprit l’un d’eux, tu ne nous échapperas plus ; tu es l’homme au lion !

— Tu parles bien hardiment, mon agneau ! » repris-je en souriant.

Au même moment une vieille femme accourut à nous ; elle criait de toutes ses forces et levait les bras au ciel.

« Laissez-le, suppliait-elle, laissez-le, mes enfants ; c’est un homme terrible !

— Nous voulons le tuer ! hurlait la bande.

— C’est le diable ! il va vous déchirer tous, puis s’enfuir dans les airs.

— Non, je ne m’enfuirai pas ; au contraire, je reste parmi vous, j’ai à vous parler, » dis-je avec insistance ; mais la foule ne se calmait pas. Je laissai s’échapper mon prisonnier ; sautant à bas de ma monture, je pénétrai dans la tente en me frayant un passage avec la pointe de mon poignard, et en tirant mon cheval après moi de peur que ces brigands ne me l’enlevassent. Je me trouvai pour l’instant débarrassé de ce véritable essaim de guêpes. Tous criaient comme des enragés au dehors :

« Nous le tenons ! Hamdoul illah ! nous le tenons ! Entourons la tente ! Ne le laissez pas échapper, répondaient d’autres voix.

— Prenez vos lances ! Percez-le à travers la toile !

— Non, non, il faut le saisir vivant ; il ne faut pas blesser son beau cheval, il l’a fait entrer avec lui ! Nous donnerons le cheval au cheikh. »

J’étais persuadé que, malgré, toutes ces bravades, pas un ne tenterait de pénétrer jusqu’à moi ; ils avaient vu mes armes et connaissaient la force de mon poignet ; du reste, depuis l’aventure des chevaux et du lion, je me trouvais protégé chez eux par leurs idées superstitieuses. Sans se l’avouer bien nettement, tous me croyaient plus ou moins le favori du Cheïtan. Je m’assis donc assez tranquillement et goûtai même un peu de viande froide déposée au fond de la tente sur des feuilles. Dehors, les cris, les délibérations, les menaces à mon adresse continuaient de plus belle. Au bout de quelque temps j’entendis, dominant ce tumulte, le pas de plusieurs chevaux lancés au galop, puis des exclamations telles que celles-ci :

« Allah kérim ! Dieu nous vienne en aide : voilà l’ennemi ! »

Puis une course folle, puis un grand silence. Je sortis de ma cachette : la foule s’était dissipée ; tout le monde se réfugiait dans les tentes voisines ; quelques spectateurs restaient seuls sur la place. J’aperçus aussi Halef, revenu à toute bride. Il me demanda d’un air effaré :

« Sidi, es-tu blessé ? que t’ont-ils fait ?

— Rien, mais aie soin que personne ne quitte le camp. Nous serons contraints de tirer sur ceux qui chercheront à fuir. »

Je prononçai très haut ces derniers mots pour effrayer mon monde ; après quoi j’envoyai Halef dans les tentes, afin d’assembler les vieillards. Quant aux jeunes guerriers dispersés, je ne m’en occupai guère ; Halef avait ramené avec lui quelques Haddedîn que leur chef inquiet déjà envoyait au-devant de nous. Les vieux de la tribu furent longtemps à se décider. Ils tremblaient et se cachaient ; enfin l’éloquence de Halef vainquit toutes leurs craintes ; ils se réunirent en cercle autour de moi ; je les fis asseoir pour les interroger en ces termes :

« Vous voyez les guerriers qui m’accompagnent, vous les reconnaissez à leurs vêtements et à leurs armes ; qui sont-ils ?

— Des Haddedîn, seigneur !

— Et vos guerriers à vous, où sont-ils ?

— Tu le sais, seigneur !

— Je le sais, je vais vous le dire. Ils sont tous prisonniers des Haddedîn ; pas un seul ne leur a échappé.

— Allah kérim !

— Oui ; priez Allah de vous faire miséricorde ainsi qu’à eux.

— Il ment ! » murmura l’un des assistants, auquel l’âge n’avait pas enlevé l’énergie, et dont les yeux brillaient de colère.

Je m’adressai à cet homme :

« Tu dis que je mens ! m’écriai-je. Tes cheveux sont gris et tes épaules sont voûtées par les ans, c’est pourquoi je te pardonne ; mais sur quoi fondes-tu cette parole ?

— Comment les Haddedîn auraient-ils pu faire prisonnières à la fois trois tribus entières ?

— Tu ignores, vieillard, que les Haddedîn avaient de puissants alliés : les Abou Mohammed, les Alabeïde, les Ateïbeh. On vous dira tout plus tard ; sachez seulement que les vôtres ont été cernés à l’Oued Deradji, où ils restent étroitement gardés. Vous n’avez plus qu’à vous soumettre aux conditions des vainqueurs. Halef, remonte à cheval et fais avancer les prisonniers. »

Les vieillards se regardèrent épouvantés ; ils balbutièrent :

« Est-ce possible, seigneur ?

— Je vous dis la vérité. Vos cheikh sont entre nos mains ; si vous ne payez pas la rançon, leurs têtes tomberont.

— Le cheikh Zédar ben Houli est pris ?

— Oui.

— Il est convenu de l’indemnité ?

— Oui.

— Quelles sont les conventions ?

— Vous les apprendrez bientôt ; on va vous amener un de vos chefs et quarante guerriers de votre tribu qui nous suivent.

— Qu’Allah nous protège ! La rançon est-elle forte ?

— Vous le saurez tout à l’heure. Combien comptez-vous de têtes de bétail dans vos pâturages ?

— Nous n’en savons rien.

— Vous mentez ; tous vous connaissez le nombre des troupeaux. Voyons, combien avez-vous de chevaux ?

— Vingt, sans compter ceux des combattants.

— Ceux-là sont perdus pour vous. Combien de chameaux ?

— Trois cents.

— Combien de bêtes à cornes ?

— Douze cents.

— Combien d’ânes et de mulets ?

— Environ une trentaine.

— Combien de brebis ?

— Neuf mille.

— Votre tribu n’est pas riche. On ne vous demandera probablement que dix chevaux, cent chameaux, trois cents bêtes à cornes, dix ânes et mulets, deux mille chèvres et brebis. »

Là-dessus s’élevèrent des cris et des hurlements affreux. Ces malheureux me faisaient pitié ; mais je ne pouvais rien rabattre, et je savais que les conditions étaient très douces, en comparaison de ce qui se pratique ordinairement dans ces circonstances.

Lorsque les lamentations commencèrent à s’apaiser, je dis d’un ton rude à l’assemblée ;

« Silence ! votre chef a consenti aux conventions.

— Nous ne pouvons payer une telle rançon !

— Vous ne pouvez ? bah ! Ce qu’on a volé, on le rend plus facilement que son propre bien.

— Nous n’avons rien volé. Pourquoi nous traites-tu de brigands ?

— Silence ! N’avez-vous pas cherché à me dépouiller moi-même ?

— C’était une plaisanterie, seigneur.

— Une plaisanterie de pillards ! Voyons, combien avez-vous de pâturages ?

— Six.

— En comptant ceux des îles ?

— Oui, six.

— Même ceux de l’île, d’où j’ai vu venir vos jeunes guerriers ?

— Oui.

On m’a dit que vous en aviez davantage ; mais votre bouche est pleine de mensonges. Dites-moi, que faites-vous dans cette île ? »

Ils se regardèrent, et l’orateur de la troupe reprit :

« Il y a là quelques hommes.

— Quels hommes ?

— Des étrangers.

— Pourquoi y sont-ils ?

— Nous n’en savons rien.

— Qui le sait ?

— Le cheikh seul.

— Ces hommes sont-ils venus d’eux-mêmes, ou les a-t-on amenés ?

— Nos guerriers les ont amenés.

— Vos guerriers les ont amenés, et vous ne savez pas qui ils sont ! Allons ! je vois qu’il faut vous demander trois mille brebis au lieu de deux mille, autrement vous ne sauriez parler.

— Seigneur, nous n’osons rien dire.

— Pourquoi cela ?

— Le cheikh nous punirait. Prends pitié de nous !

— Eh bien, oui, attendons ! »

Quelque temps après un grand bruit s’éleva dans tout le camp ; ce fut un gémissement général, des cris de désespoir poussés par les femmes et les enfants : la troupe de nos prisonniers s’avançait avec leurs conducteurs. Je me levai et dis aux vieillards :

« Vous le voyez, je ne vous trompais point. Voilà quarante des vôtres qui viennent chercher l’indemnité pour délivrer le reste des guerriers. Allez maintenant dans chaque tente, assemblez les femmes, les enfants, tous les habitants du camp ; il ne leur sera fait aucun mal ; mais je veux qu’ils entendent ma parole. »

On eut assez de peine à réunir toute cette foule tremblante ; enfin ils m’entourèrent ; les prisonniers étaient placés au milieu. Je dis à ceux-ci :

« Vous voyez vos pères, vos mères, vos sœurs et vos enfants qui sont entre mes mains ; sur mon ordre les Haddedîn les emmèneraient tous en esclavage ; mais j’espère que vous ne me forcerez pas à user de cette rigueur, et que vous exécuterez loyalement le traité de paix. Vous avez six pâturages dans les environs ; vous allez vous partager en six groupes, et, sous la surveillance de mes hommes, vous vous rendrez dans ces différentes prairies pour choisir les bêtes ; dans une heure il faut que tout soit prêt. »

Les vaincus savaient bien que toute résistance serait vaine et dangereuse, ils s’éloignèrent sans murmurer ; je restai avec douze hommes ; parmi eux était Halef, auquel je remis le commandement de la troupe.

« Où vas-tu, Sidi ? me demanda le petit homme.

— Je voudrais visiter leur fameuse île. Tu resteras ici pour faire ranger les troupeaux ; prends garde qu’on n’enlève à ces malheureux toutes leurs meilleures bêtes ; il faut leur en laisser quelques-unes, ne fût-ce que pour la reproduction. Tu rappelleras aux Haddedîn qu’ils doivent être justes.

— Sidi, ces gens ne méritent aucun ménagement.

— Mais je veux qu’on les ménage ! M’as-tu compris, Halef ? »

Lindsay, qui errait depuis quelque temps alentour, vint me demander si je m’étais informé de l’endroit où il pourrait trouver des ruines.

« Pas encore.

— Surtout n’allez point oublier.

— Certainement non ! Voulez-vous que je vous confie encore une mission ?

— Well ! laquelle ?

— Il s’agit de surveiller les femmes et de les empêcher de quitter le camp.

— Bien ! Si l’une d’elles faisait mine de s’enfuir, il faudrait tirer dessus ?

— Oh ! non, Mylord.

— Que faudrait-il faire ?

— L’arrêter, s’il était possible.

— J’essayerai, sir. »

J’étais persuadé que la vue seule de Lindsay tiendrait en respect toute la population féminine. Son costume gris, ses favoris roux, son étrange figure, devaient le faire passer aux yeux de ces gens pour un être surnaturel et redoutable. Je pris seulement deux guerriers avec moi, puis me rendis sur le bord du fleuve ; le mystérieux îlot émergeait en face, tout ombragé par des roseaux de la hauteur d’un homme au moins ; la forme de l’île était longue et très étroite ; je ne distinguais, même avec une longue vue, aucune trace d’habitation.

« Amenez-moi un canot, dis-je à mes Haddedîn, il y en a sans doute aux environs ; cherchez.

— Où veux-tu aller, Émir ?

— Dans l’île.

— Seigneur, c’est impossible ; le courant est trop fort au milieu, aucune barque n’y résisterait. »

Les Arabes avaient raison ; cependant il existait certainement un moyen d’aborder. J’examinai avec plus d’attention encore tous les détails du lieu, je remarquai que les roseaux étaient couchés et foulés à un certain endroit.

« Regardez, dis-je à mes hommes ; ne croyez-vous pas qu’on ait passé par là ?

— On le supposerait, Émir.

— Donc il a bien fallu se servir d’une barque.

— Emir, une barque se briserait dans le torrent, c’est sûr !

— Cherchez toujours. »

Les Haddedîn fouillèrent à droite, à gauche, remontèrent et descendirent le courant, revinrent enfin près de moi sans avoir rien découvert. Je cherchai de mon côté, presque aussi vainement. Pourtant, au bout d’un quart d’heure, je trouvai un… En vérité, je ne sais quel nom donner à cet objet : ce n’était ni un canot ni une barque, mais une longue corde solidement attachée à un arbre non loin de la rive, puis couchée et dissimulée au milieu d’un massif de roseaux ; lorsque je la tirai, je vis qu’elle aboutissait à une sorte d’outre en peau de bouc ; en travers de cette outre se trouvait fixé un morceau de bois destiné probablement à être saisi avec les mains pour se cramponner pendant le passage.

« Voilà l’embarcation ! m’écriai-je ; elle ne peut être brisée par le fleuve ! Je vais traverser ; gardez la rive afin d’empêcher une surprise.

— C’est bien dangereux, Émir !

— Bah ! cette outre sert tous les jours. »

Je jetai bas mes habits, sauf mes pantalons, et je fis gonfler l’outre, dont l’ouverture fut solidement nouée avec une corde de roseaux ; après quoi je recommandai à mes gens de tenir la corde en ne la laissant couler que par petites brassées.

Saisissant fortement le morceau de bois, je m’abandonnai au courant, qui ne tarda point à m’entraîner ; il était si fort, que mes hommes eurent toutes les peines du monde à retenir la corde. Cependant je parvins à aborder, malgré les rudes secousses de mon singulier bateau ; mon premier soin fut de le lier à un tronc d’arbre, après quoi je pris mon poignard à la main et m’avançai au milieu de la forêt de bambous. Je découvris non sans peine un chemin étroit et sinueux se faufilant sous les roseaux. Il me conduisit à une petite hutte de bambous et de joncs. Cette hutte était si basse, qu’on n’eût pu s’y tenir debout ; je me glissai dans l’intérieur. Quelques vêtements restaient accrochés à la paroi ou jetés à terre ; je les examinai avec attention ; ils indiquaient trois possesseurs, mais rien ne me prouvait que ceux-ci eussent récemment quitté la hutte.

Une horreur involontaire s’empara de tout mon être.

Le sentier ne s’arrêtant point là, je me remis en marche. Après avoir fait quelques pas, j’entendis un soupir étouffé ; j’avançai encore et trouvai une place où les roseaux étaient coupés. Là, sur le sol, gisaient trois têtes ! Elles avaient été enfoncées dans la terre jusqu’au menton ; elles me parurent monstrueusement enflées. Un nuage de moustiques et de cousins s’éleva dans l’air à mon approche. Les yeux et la bouche de ces têtes restaient fermés. Qu’étaient-ce que ces victimes ? pourquoi cette exécution ?

Je me baissai pour ramasser une de ces têtes ; mais à peine l’avais-je touchée, qu’un douloureux et faible soupir s’échappa des lèvres tuméfiées. Certes, je ne suis pas peureux, mais en ce moment une horreur involontaire s’empara de tout mon être ; je reculai d’effroi. Ce fut en faisant un violent effort sur moi-même que je m’approchai de ces tristes objets ; les yeux de la tête que j’avais touchée venaient de se rouvrir et me regardaient d’un œil terne, éteint, affreux.

Ces hommes avaient donc été enterrés vifs, enterrés jusqu’à la tête, dans ce sol humide et marécageux, pour que les moustiques ajoutassent à leur épouvantable supplice !

« Qui êtes-vous ? » balbutiai-je hors de moi.

Et ces trois paires d’yeux me regardèrent à la fois d’un regard trouble, et l’une de ces bouches murmura avec peine :

« O…, Hadi !… »

Hadi ! n’était-ce pas le nom d’un héros vénéré par les Yézidis, les adorateurs du diable ?

« Qui donc vous a traités ainsi ? »

La bouche essaya encore de s’ouvrir ; mais je ne perçus aucun son. Je me hâtai de courir sur le rivage en écartant les roseaux sur mon chemin. Je plongeai mes deux mains dans l’eau, et revins comme un insensé pour rafraîchir les malheureux torturés. Que pouvais-je leur offrir ? Quelques gouttes découlant encore le long de mes doigts ; ils les sucèrent avidement.

Je fis plusieurs fois ce trajet ; mais qu’était-ce que ce soulagement pour leur soif ardente ?

« N’y a-t-il pas une hache ? » murmurai-je enfin dans mon trouble.

Et l’une des victimes fit un signe négatif.

Alors je regagnai l’endroit par où j’avais abordé ; mes Haddedîn m’attendaient sur la rive. Faisant un porte-voix de mes deux mains, je leur criai :

« Une hache, une pique ! Appelez les trois Anglais ! Qu’ils viennent, mais secrètement ! Il faut que Halef reste là-bas. Hâtez-vous ! »

Les deux hommes disparurent rapidement. Je les attendais avec une fébrile impatience ; enfin ils reparurent, portant un instrument qui ressemblait assez à une pioche. Lindsay courait derrière eux ; je l’interpellai aussitôt :

« Sir David Lindsay !

— Yes.

— Vite ! traversez l’eau avec Bill et l’autre ! Apporlez-moi le hoyau.

— Vous avez trouvé un fowling-bull ?

— Venez toujours. »

Je détachai l’outre et la lançai à l’autre bord. Mon brave Anglais n’hésita pas ; il nageait comme un poisson ; il fut bientôt près de moi, me disant tout essoufflé :

« Eh bien ! où ?

— Attendez, faites venir vos gens. »

Les deux domestiques, vigoureux garçons et habiles nageurs, vinrent rejoindre leur maître de la même façon. Bill était muni de la pioche ; j’attachai solidement notre outre et fis signe à mon compagnon.

« Suivez-moi, sir !

— Ah ! enfin, nous y sommes !

— Sir David Lindsay, me pardonnerez-vous ?

— Quoi donc ?

— Ce n’est point un fowling-bull que j’ai trouvé.

— Vraiment ! » Et le pauvre homme resta un moment immobile, la bouche ouverte.

« Qu’avez-vous donc trouvé ? demanda-t-il en soupirant.

— Quelque chose d’horrible ; suivez-moi ! » Je pris la pioche, et marchai en avant. Arrivés à l’endroit du supplice, les Anglais reculèrent en poussant des cris d’horreur ; le fait est que le spectacle dut leur paraître effrayant ; les trois têtes ouvraient leurs yeux affolés et branlaient de leur mieux, pour essayer de se débarrasser des insectes.

« On les a enterrés vifs ! murmurai-je.

— Qui donc ?

— Je n’en sais rien ; nous l’apprendrons plus tard. »

Je travaillai de toutes mes forces avec la pioche ; mes Anglais m’aidèrent de leurs mains ; au bout d’un quart d’heure nous avions arraché les victimes à leur tombe. Ces hommes étaient entièrement nus ; leurs bras et leurs jambes avaient été attachés avec des cordes.

Je savais que les Arabes ont coutume, dans certaines maladies très dangereuses, d’enterrer le patient jusqu’au cou, prétendant que ce moyen leur rend les forces et la santé ; mais, dans ce cas, les malades ne sont pas liés.

Nous portâmes nos hommes au bord du fleuve, où nous les aspergeâmes à grande eau ; ce rafraîchissement ne tarda point à les ranimer.

« Qui êtes-vous ? leur demandai-je alors.

— Baadri ! »

Baadri… C’est le nom d’un village habité exclusivement par les adorateurs du diable. Je ne m’étais pas trompé.

« Il faut les emmener d’ici.

— Et comment, sir ?

— Je vais retourner le premier en emportant leurs habits, pour aider à tirer la corde de l’autre côté ; puis chacun de vous viendra me rejoindre avec l’un des malheureux.

— Well ! mais ce n’est pas facile.

— Vous les soutiendrez sur l’outre en passant les bras autour d’eux. »

Je roulai les vêtements trouvés dans la hutte, de manière à former un gigantesque turban, puis je me fis remorquer par les Haddedîn, qui durent y mettre toutes leurs forces. Ce fut encore bien pis, quand il fallut tirer deux hommes à la fois ; à nous trois nous dûmes employer toute la vigueur de nos bras. La traversée fut extrêmement périlleuse ; je tremblai pour mes braves Anglais, qui se montraient vraiment héroïques. Enfin tous atteignirent la rive. Lorsqu’on eut repris haleine, j’ordonnai de réhabiller les Yézidis ; nous laissâmes les domestiques anglais à leur garde ; ainsi que les deux Haddedîn, leur recommandant de se cacher dans une touffe d’arbustes. Sir Lindsay devait apporter secrètement de la nourriture ; nous retournâmes ensemble au camp. L’Anglais était tout songeur ; il me demanda :

« Qui donc leur a infligé un si cruel supplice ? qu’en pensez-vous ?

— Belle question ! c’est le cheikh de cette tribu.

— Il faudra faire exécuter ce misérable. »

Notre aventure nous avait pris plus d’une heure ; quand nous arrivâmes au camp, nous vîmes toute la plaine remplie de troupeaux que l’on comptait, qu’on choisissait et qu’on mettait à part avec beaucoup de débats et de cris. Le petit Halef se donnait au milieu de tout cela un mouvement incroyable ; il était monté sur mon coursier noir. Je le voyais, allant, venant, tranchant les difficultés, ordonnant, apaisant les conflits ; il semblait se multiplier pour assurer le bon ordre. Il n’était pas fâché de parader un peu sur mon beau cheval et de passer pour un chef influent.

Les Haddedîn mettaient beaucoup d’entrain et d’ardeur à leur besogne ; mais les prisonniers qui les accompagnaient maîtrisaient avec peine leur rage et leur fureur. Quant aux vieillards et aux femmes de la tribu, ils fondaient en larmes ; quelques-uns laissaient échapper les plus foudroyantes malédictions, murmurées à voix basse, ou se traduisant par des gestes difficilement contenus. Je m’approchai d’un des groupes de femmes : j’avais remarqué l’expression singulière du visage de l’une d’elles ; au lieu de pleurer et de se lamenter comme les autres, elle semblait suivre des yeux, avec une joie muette, les opérations de nos gens. Avait-elle au cœur quelque haine contre le cheikh ? n’appartenait-elle pas à la tribu ?

« Suis-moi ! lui dis-je.

— Seigneur, sois-moi miséricordieux ! Je n’ai rien fait pour te déplaire, murmura cette femme tout effrayée.

— Ne crains rien, viens avec moi. »

Je la conduisis dans une tente vide ; me plaçant devant elle, je la regardai fixement et lui demandai :

« Tu as un ennemi dans la tribu, n’est-ce pas ? »

La Bédouine parut très étonnée ; elle répondit :

« Seigneur, comment sais-tu cela ?

— Parle franchement : quel est cet ennemi ?

— Tu ne me trahiras point ?

— Non, car cet ennemi est aussi le mien.

— Es-tu celui qui l’a vaincu ?

— Oui ! Tu hais le cheikh Zédar ben Houli ; avoue-le ! »

Les yeux noirs de la Bédouine lancèrent des éclairs ; elle dit, du plus profond de son cœur :

« C’est vrai, je le hais.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il a fait tuer le père de mes enfants.

— Et pour quel motif ?

— Mon seigneur ne voulait pas voler.

— Ah ! et pourquoi ?

— Parce que le cheikh garde la plus grande partie du butin.

— Tu es pauvre ?

— L’oncle de mes enfants m’a prise chez lui ; mais il est pauvre aussi.

— Combien a-t-il de têtes de bétail ?

— Un bœuf et dix chèvres : mais il faudra aujourd’hui même qu’il abandonne son petit troupeau au cheikh ; ce sera nous qui supporterons la perte. La tribu est pauvre, mais le cheikh est riche.

— Si tu me dis la vérité, le cheikh ne reviendra pas parmi vous.

— seigneur, tes paroles ne me trompent-elles point ?

— Non ; je ferai en sorte que Zédar ben Houli soit retenu comme otage chez les Haddedîn, et on vous enverra un chef plus juste. L’oncle de tes enfants gardera ses bêtes.

— Seigneur, ton âme est pleine de miséricorde ! Que désires-tu savoir de moi ?

— Connais-tu l’île qui est là-bas, vis-à-vis du camp ? » La femme pâlit et reprit vivement :

« Ah ! seigneur, pourquoi veux-tu savoir cela ?

— Parce que j’ai besoin d’apprendre ce qui se fait dans cette île.

— Émir, ne me le demande point, c’est un secret ; celui qui le trahirait serait puni de mort par le cheikh.

— Ne t’ai-je pas promis que, si tu disais la vérité, le cheikh ne reparaîtrait plus ici ?

— Tu me le jures, seigneur ?

— Crois-moi, je n’ai jamais menti. Raconte-moi ce que tu sais de cette île.

— C’est là que sont déposées les prises du chef.

— Quelles prises ? »

La femme hésitait encore ; enfin elle reprit en balbutiant :

« Il guette les voyageurs qui traversent la plaine ou suivent le fleuve ; il les dépouille. S’ils sont pauvres, il les tue ; s’ils sont très riches, il en tire souvent de grosses rançons.

— Et il les garde dans l’île ?

— Oui, dans la hutte de bambous ; ils ne peuvent s’enfuir, car on les garrotte solidement.

— Quand leur rançon est payée, que fait le cheikh ?

— Il les tue tout de même, pour n’être point trahi.

— Et s’ils ne voulaient ou ne pouvaient promettre de payer ?

— On les torturerait.

— Par quel genre de supplice ?

— Il y en a de plusieurs sortes ; parfois on les enterre vivants.

— Quels sont les bourreaux ?

— Le cheikh et ses fils. »

C’était, en effet, un des fils de Zédar ben Houli qui s’était occupé spécialement de ma personne, quand j’avais été fait prisonnier par cette tribu. Il se trouvait au nombre de nos otages de l’Oued Deradji ; je l’avais reconnu.

« Combien le cheikh a-t-il de fils ? demandai-je encore.

— Deux.

— Sont-ils ici ?

— Tu as gardé l’un d’eux, celui qui voulait te tuer le jour du lion ; l’autre est ici.

— Y a-t-il des prisonniers dans l’île en ce moment ?

— Oui, deux ou trois.

— Où sont-ils ?

— Je n’en sais rien ; personne ne le sait, que ceux des hommes présents à la prise.

— Mais comment ces gens sont-ils tombés dans les mains du cheikh ?

— Ils montaient un kellek (barque) sur le fleuve ; le soir ils ont voulu mettre à l’ancre près d’ici ; c’est alors que le cheikh les a surpris.

— Depuis combien de temps ces hommes ont-ils été amenés dans l’île ? »

Mon interlocutrice réfléchit un peu, puis répondit :

« Depuis environ vingt jours.

— Avez-vous beaucoup de tachterouan (panier dans lequel on place souvent les femmes pour voyager à dos de chameau) ?

— Oui, nous en avons plusieurs.

— Bien. »

Je pris sous mon turban quelques pièces de monnaie. Cette monnaie venait de la somme que j’avais trouvée dans la selle d’Abou Seïf ; son chameau avait dû être vendu à Bagdad ; mais jusqu’alors je laissais l’argent sans y toucher ; je crus bien l’employer en en donnant une partie à la pauvre Bédouine.

« Je te remercie, lui dis-je, voilà pour ta peine.

— Oh ! ta bonté est grande comme… »

Je l’interrompis dans ses hyperboles, en lui demandant si l’oncle de ses enfants se trouvait parmi nos prisonniers.

« Oui.

— Sa liberté lui sera rendue. À présent va près de ce petit homme, monté sur un cheval noir ; dis-lui de ma part qu’il te rende tes bêtes. Zédar ben Houli ne reviendra pas, crois-le bien.

— seigneur !

— Va, te dis-je ; mais ne laisse deviner à personne de la tribu que tu m’as parlé ; tu entends ? »

Quelques minutes plus tard, comme le partage des troupeaux touchait à sa fin, je fis signe à Halef de s’approcher ; il accourut, toujours grimpé sur mon beau coursier noir ; je lui demandai :

« Qui donc t’a permis de prendre mon cheval, hadji Halef Omar ?

— Je voulais l’habituer à mes jambes, Sidi.

— Je pense qu’il ne les craint pas beaucoup ?

« Écoute, tu vas rendre à la femme que je t’ai envoyée son bœuf et ses dix chèvres.

— Oui, Sidi.

— Ensuite tu prendras trois tachterouan, que tu feras attacher sur trois chameaux.

— Qui veux-tu emmener, Sidi ?

— Regarde là-bas, sur la rive du fleuve ; tu vois ces arbres et ce bouquet de bambous, là, à droite ?

— Je les vois.

— Il y a sous ce bosquet trois hommes fort malades, je veux les emmener dans les corbeilles. A présent va dans la tente du cheikh, elle t’appartient avec tout ce qu’elle renferme ; Tu y prendras des couvertures avec ce qui est nécessaire pour adoucir le transport à des gens épuisés. Seulement, jusqu’à nouvel ordre, je désire que personne ne se doute de ce que porteront les trois chameaux.

— Tu sais, Sidi, que j’exécute toujours ce que tu me commandes ; mais je ne puis faire tout cela seul.

— Tu trouveras, à la place indiquée, les trois Anglais avec deux guerriers Haddedîn ; ils t’aideront. Pour le moment rends-moi mon cheval ; je vais parcourir le campement. »

Une heure après tout était disposé. Les Haddedîn, fort occupés à l’arrangement de leurs troupeaux, prenaient peu garde aux faits et gestes de mon Halef, malgré l’importance qu’il s’attribuait à l’occasion. Les trois malheureux avaient pu être chargés sur les chameaux et cachés sous les couvertures, La longue caravane se disposa à partir sans autre incident, les troupeaux au milieu de nos guerriers ; avant de m’éloigner, je cherchai des yeux le jeune homme qui m’avait reçu à coups de lance le matin même. Je le découvris parmi ses camarades, m’avançai vers lui, et, appelant du geste Lindsay, je dis à celui-ci :

« Sir, avez-vous des cordes avec vous ?

— Bah ! s’il vous en faut, en voilà ! » s’écria l’Anglais.

Il se dirigea vers le groupe de chevaux que nous laissions à la tribu, et qui étaient attachés aux tentes par de longues cordes en écorces de palmier ; il coupa plusieurs de ces liens, puis me les présenta triomphant.

« Eh bien, sir, repris-je, voyez-vous ce jeune drôle là-bas, avec sa figure brune et sournoise ?

— Oui, certes, je le vois.

— Sir David Lindsay, je vous l’abandonne ; c’est un de ceux qui faisaient la garde près des malheureux enterrés vifs, un de ceux qui ont contribué sans doute à leur supplice ; il faut l’emmener. Liez-lui, s’il vous plaît, les mains derrière le dos ; attachez-le à votre selle ou à vos étriers ; il apprendra un peu à courir.

— Yes, sir ; bonne idée !

— Je vous le confie, sir Lindsay.

— Oui, oui, soyez en repos. »

L’Anglais s’avança tranquillement vers le jeune homme, lui mit la main sur l’épaule en faisant signe à ses deux domestiques.

« I have the honour, Mylord ! » dit-il d’un air grave, tandis que Bill et son compagnon se saisissaient de l’Abou Hamed et le garrottaient malgré ses cris.

Le jeune homme, se tournant vers moi, me demanda d’un air furieux :

« Que me veulent-ils, Emir ? Parle-leur !

— Tu vas nous suivre.

— Je ne suis pas prisonnier ! je… »

Une femme intervint alors en criant :

« Allah kérim ! Émir, que veux-tu faire de mon fils ?

— Je veux l’emmener, comme tu le vois.

— Lui ! la lumière de mes yeux ! le soutien de ma vieillesse ! le plus hardi de tous nos jeunes hommes ! Que t’a-t-il fait ? Pourquoi le lier comme un meurtrier ? Rends-le-moi !

— Vite, sir Lindsay, attachez-le à votre cheval et partons ! »

Je donnai le signai, tout s’ébranla pour sortir du camp. Je devenais impitoyable. En arrivant chez ces malheureux vaincus, je m’étais attendri sur leur sort ; mais tout ce que j’avais vu parmi eux, et les horreurs de l’île qui leur servait de repaire, changeaient entièrement ma façon de penser ; ce fut sans remords, presque sans compassion que je m’éloignai, poursuivi par les cris de douleur et de rage qui retentirent longtemps derrière nous. Il me semblait quitter une caverne de brigands.

Halef, avec les trois chameaux mystérieusement chargés, se tenait en tête de la marche ; j’allai le rejoindre.

« Sont-ils bien installés ? lui demandai-je.

— Comme sur le divan du padischah, Sidi !

— Ont-ils pu manger ?

— Non ; ils ont seulement bu un peu de lait.

— La parole leur est-elle revenue ?

— Ils n’ont prononcé que quelques mots, dans une langue que je ne connais point.

— Cela doit être du kourde.

— Le crois-tu, Sidi ?

— Oui ; j’imagine que ce sont des adorateurs du diable.

— Des adorateurs du diable ! Allah il allah ! que Dieu nous protège du diable trois fois lapidé ! Comment peut-on adorer le diable, Sidi ?

— Ils ne l’adorent point, quoiqu’on leur ait donné ce nom injurieux ; ce sont de braves gens, travailleurs et probes, moitié chrétiens, moitié musulmans.

— Cependant ils ont un langage qu’aucun musulman ne saurait comprendre. Le comprends-tu, toi, Sidi ?

— Non. »

Halef fit un mouvement de surprise.

« Non ! toi qui sais tout ! C’est impossible, ou alors…

— Je ne connais point cette langue, te dis-je.

— Pas du tout ?

— Je ne sais. Si elle a quelque parenté avec vos différents dialectes, j’y reconnaîtrai bien quelques mots.

— Tu le vois, Sidi, j’ai raison, tu sais tout !

— Dieu seul sait tout ; la faible science de l’homme n’est qu’une goutte tombée de cette source infinie. Je ne sais pas encore, par exemple, si Hanneh, la lumière de tes yeux, est contente de son Halef ?

— Contente, Sidi ! Ah ! trois choses sont précieuses à son cœur : Allah d’abord, Mohammed son aïeul, le Cheïtan enchaîné dont tu lui as fait présent, et une quatrième la ravit, c’est hadji Halef Omar, ben hadji Aboul Abbas, ibn hadji Daoud al Gossarah !

— Comment ! Halef, le diable vient avant toi ?

— Non, pas le diable, mais le présent que tu lui as fait, à elle et à son aïeul, Sidi. »

Je ne pus m’empêcher de sourire et retournai près de l’Anglais. Nous avancions lentement, on le pense bien, avec ces troupeaux qu’il fallait ménager et diriger. Vers le soleil couchant, nous atteignîmes un endroit baigné par la Djebar, tout rempli de fleurs et de verdure ; cette place nous semblait très propre au campement. Le difficile était de garder à la fois nos prisonniers et nos bêtes. J’eus beaucoup de peine à organiser le campement ; il se faisait tard quand je crus pouvoir m’enrouler dans ma couverture pour m’endormir. Je n’avais pas fermé l’œil, que Lindsay accourait.

« Affreux, épouvantable, sir ! criait-il.

— Quoi donc ?

— Incompréhensible ! ! !

— Mais quoi ? Votre prisonnier s’est enfui ?

— Oh ! no ! Il est solidement lié.

— Eh bien ! qu’y a-t-il d’incompréhensible et d’affreux ?

— Nous avons oublié le principal.

— Quoi donc ? parlez !

— Les truffes ! »

J’éclatai de rire malgré moi.

« O sir, vous avez raison, m’écriai-je ; la chose est déplorable ! Mais consolez-vous cependant, on a trouvé dans une tente un grand sac de truffes que j’ai fait emporter.

— Ah ! oh ! alors, au retour…

— Oui, soyez tranquille, vous aurez des truffes demain plus que vous n’en pourrez manger.

— Parfait ! bonne nuit, sir ! »

Le lendemain, en m’éveillant, mon premier soin fut d’aller visiter mes trois malades ; on les avait laissés dans les corbeilles qui leur servaient de selle, et ils étaient rapprochés l’un de l’autre, de manière à pouvoir communiquer facilement. Je trouvai leur état aussi satisfaisant que possible ; leur visage désenflait et reprenait forme humaine ; ils parlaient presque sans difficulté, employant un arabe fort pur, au lieu du langage inintelligible qu’ils avaient fait entendre la veille, dans leur épuisement.

Dès que je m’approchai, l’un d’eux se souleva ; il tendit les mains vers moi, me disant avec un accent de gratitude qui me toucha :

« Ah ! c’est toi ! c’est toi ! je te reconnais.

— Qui suis-je, mon ami ? demandai-je avec un sourire.

— Tu es celui qui m’est apparu, quand la mort étendait sa main pour étouffer mon cœur. Emir Kara ben Nemsi, je te remercie !

— Comment sais-tu mon nom ?

— Je le sais, car le bon hadji Halef Omar nous a beaucoup parlé de toi.

— A votre tour, si vous êtes assez fort pour me répondre, dites-moi qui vous êtes ?

— Je m’appelle Pali, celui-ci Selek, et cet autre Melaf.

— Quelle est votre patrie ?

— Notre patrie se nomme Baadri ; elle est située au nord de Mossoul.

— Comment vous trouviez-vous chez les Abou Hamed ?

— Notre cheikh nous avait envoyés à Bagdad, pour porter une lettre et des présents au gouverneur.

— Au gouverneur de Bagdad ? mais ne relevez-vous pas de Mossoul ?

— Émir, le gouverneur de Mossoul est un méchant homme, qui nous pressure tant qu’il peut ; celui de Bagdad est le favori du Grand Seigneur ; nous allions lui demander de s’intéresser à nous.

— Comment voyagiez-vous ? Vous descendiez le fleuve ?

— Non ; nous étions allés près du courant de Ghazir ; nous y avions construit un canot qui nous conduisait jusque dans le Zab, et de là sur le Tigre, où nous devions prendre un bateau, quand nous avons été surpris par le cheikh des Àbou Ramed.

— Il vous a dépouillés ?

— Oui ; il nous a enlevé le présent que nous portions au gouverneur, puis il voulait nous contraindre à écrire aux nôtres pour en tirer une rançon ; mais nous ne pouvions le faire, notre tribu est trop pauvre ; d’ailleurs, nous savions qu’une fois payée, la rançon ne servirait à rien. Zédar ben Houli nous eût mis à mort d’une façon comme de l’autre.

« Ce fut alors que commença notre supplice ; on nous battit cruellement, on nous suspendit par les poignets, et, comme nous refusions toujours d’écrire, on nous enfouit dans la terre.

« Savez-vous que votre bourreau est entre nos mains ?

— Hadji Halef Omar nous l’a dit.

— Il sera puni comme il le mérite.

— Émir, pardonne-lui !

— Comment ?

— Émir, tu es musulman ; mais nous suivons une autre religion, et, puisque nous voilà délivrés, nous devons pardonner.

— Vous vous trompez ; je ne suis point musulman, je suis chrétien.

— Chrétien ! tu portes les habits des musulmans, mais tu as le signe du pèlerinage.

— Ne peut-on être chrétien et avoir été à la Mecque ?

— Non ; aucun chrétien ne saurait entrer dans cette ville.

— J’y suis entré cependant ; demande à cet homme.

— Oui, oui, interrompit Halef, hadji Kara ben Nemsi a vu la Mecque !

— A quelle branche appartiens-tu, Émir ? Es-tu chrétien de Chaldée ?

— Non, je suis un Franc.

— Reconnais-tu la Vierge qui a Dieu pour fils ?

— Oui.

— Reconnais-tu Aïssa (Jésus), le fils du Père ?

— Oui.

— Crois-tu qu’Aïssa, le fils de Dieu, reviendra pour nous juger ?

— Oui, je le crois.

— Reconnais-tu le saint baptême ?

— Oui.

— Crois-tu que les anges environnent le trône de Dieu ?

— Oui.

— O Emir, ta croyance est bonne ; elle est la vraie ; béni soit Dieu qui t’a envoyé vers nous ! Accorde-nous donc une faveur ; pardonne à celui qui nous a fait du mal !

— Nous verrons ; je ne suis pas le chef de la tribu victorieuse. Savez-vous où je vous conduis ?

— Oui, nous allons à l’Oued Deradji.

— Le cheikh des Haddedîn vous accueillera bien, sur ma demande, je vous le promets ! »

Cependant le moment de reprendre notre marche était venu. Près de Kalaat el Djebar, nous trouvâmes une énorme quantité de truffes, au grand ravissement de mon Anglais, qui en fit une bonne provision et promit de m’inviter le lendemain à goûter du pâté confectionné de ses propres mains.

Vers midi nous passâmes entre les monts de Kanouza et de Hamrin ; bientôt nous descendîmes dans l’Oued Deradji. Je n’avais envoyé personne en avant, afin de me donner le plaisir de surprendre mon ami Mohammed ; mais les guetteurs nous virent de loin, des cris de joie remplirent toute la vallée. Mohammed Emin et Malek s’avancèrent au-devant de nous, pour me souhaiter la bienvenue ; j’étais le premier qui rentrait au camp avec le tribut.

Pour se rendre aux pâturages des Haddedîn, il n’y avait d’autre moyen que de traverser l’Oued.

Là se trouvaient encore les prisonniers de guerre ; ceux de la tribu des Abou Hamed nous accueillirent avec de terribles regards de haine, quand ils virent passer leurs troupeaux. Enfin nous atteignîmes la plaine ; je sautai à bas de mon cheval.

« Que contiennent ces trois tachterouan ? me demanda Mohammed.

— Trois hommes que le cheikh Zédar ben Houli avait voulu faire périr dans les tortures. Je te raconterai cela. Où sont les cheikh prisonniers ?

— Ici, dans la tente ; mais les voilà qui viennent à nous. »

Le cheikh des Abou Hammed, le regard étincelant, s’approchait de moi en effet ; il aperçut de loin le butin que nous avions ramené, et me dit d’un ton plein de colère :

« As-tu pris plus que tu ne devais ?

— Les conventions ont été exécutées, cheikh, répondis-je froidement.

— Je veux faire compter le bétail devant moi.

— Tu le peux ; cependant je dois t’avouer tout de suite que j’ai pris quelque chose dont nous n’avions point parlé.

— Quoi donc ?

— Veux-tu le voir ?

— Oui, certes.

— Viens ! »

Il appela son fils aîné ; les autres cheikh nous suivirent. Je me rendis, ainsi entouré, à l’endroit où Halef faisait décharger les trois chameaux qui portaient les malades.

« Connais-tu ces hommes ? demandai-je à Zébar.

— Les Yézidis ! s’écria-t-il stupéfait.

— Oui, ceux que tu as fait lentement torturer, ceux qui, par tes ordres, devaient périr d’une mort affreuse, comme tant d’autres de tes victimes, monstre que tu es ! »

Il me regarda d’un air farouche.

« Qu’a-t-il fait ? demanda Esla el Mahem.

— Ce qu’il a fait va vous épouvanter tous ! » repris-je indigné ; et je racontai sommairement les horreurs dont j’avais été témoin. Je parlais encore, lorsque Lindsay, resté un peu en arrière, parut à cheval avec ses domestiques ; le second fils de Zédar était attaché à sa selle. A cette vue le cheikh des Abou Hamed se tourna vers moi, dans le paroxysme de la rage, en criant :

« Allah akbar ! qu’est ceci ? Mon second fils prisonnier !

— Comme tu le vois !

— Et pourquoi ?

— Il a été l’instrument et le complice de tes crimes. Il a gardé pendant deux jours ces malheureux, enterrés vifs jusqu’à la tête ! Quel châtiment suffira pour vous punir ? Dis-moi, en connais-tu d’assez cruels ? Allons, va délier ton fils. »

Le cheikh s’élança, plein de rage, pour saisir la bride du cheval de l’Anglais ; mais Lindsay, qui n’avait rien compris, le repoussait et grommelait :

« Retirez-vous ! ce drôle m’appartient »

Avant que nous eussions eu le temps d’intervenir, Zédar, saisissant un des pistolets d’arçon de notre insulaire, faisait feu : Lindsay fut atteint au bras. Bill, croyant qu’on assassinait son maître, tira à son tour ; le cheikh, atteint à la tempe, roula dans la poussière, tandis que nos gens s’emparaient de ses deux fils et les liaient étroitement.

C’était la justice de Dieu qui permettait cette mort. Une véritable confusion suivit l’événement ; enfin Halef parvint à se faire entendre :

« Où faut-il conduire les Yézidis ? » demanda-t-il.

Je regardai Mohammed.

« Marabah ! s’écria celui-ci, qu’ils soient les bienvenus ! Ils resteront près de nous jusqu’à ce qu’ils puissent reprendre leur route ; Mohammed Emin sait être hospitalier. »

Là-dessus Selek, l’une des trois victimes, se leva avec effort et dit au chef :

— Tu t’appelles Mohammed Emin ?

— Oui, tel est mon nom.

— Tu n’es point un Chammar, mais un Haddedîn ?

— Les Haddedîn appartiennent à la race des Chammar.

— seigneur ! j’ai un message pour toi.

— Parle.

— Avant notre départ, quand j’étais encore à Baadri, j’allai au ruisseau pour puiser de l’eau ; là je trouvai une troupe d’Arnautes conduisant un prisonnier. Ce malheureux me pria de lui donner à boire, et, comme il buvait, il me glissa ces mots à l’oreille : « Va chez les Chammar, parle à Mohammed Emin, dis-lui que je me rends à Amadiah. Les autres ont été exécutés. » Voilà, ô cheikh, ce qu’il me dit. »

Mohammed tressaillit.

« Amad el Ghandour ! mon fils ! s’écria-t-il. Était-ce lui ! Comment était-il fait ?

Bill, croyant qu’on assassinait son maître, tira à son tour.

— Grand comme toi à peu près, avec une longue barbe noire tombant jusque sur sa poitrine.

— Oh ! c’est lui ! Hamdoul illah ! enfin nous sommes sur sa trace ! Réjouissez-vous avec moi, vous tous ! Aujourd’hui nous ferons un festin pour tous, amis et ennemis ! Combien de temps s’est-il écoulé depuis que tu lui as parlé ?

— Six semaines.

— Je te remercie. Six semaines ! le temps est long, mais nous ne tarderons plus. Je vais aller le chercher, et, quand je devrais mettre tout à feu et à sang dans Amadiah, je le ramènerai !

« Hadji Émir Kara ben Nemsi, viens-tu avec moi ? Nous abandonneras-tu, quand il s’agit de retrouver mon fils ?

— J’irai avec toi.

— Qu’Allah te bénisse ! Je vais faire publier la nouvelle par tout le camp, partout. »

Il s’éloigna fort agité, tandis que Halef me demandait :

« Est-ce vrai, Sidi, que tu veux l’accompagner ?

— Oui, certainement.

— Sidi, me permets-tu de te suivre ?

— Et ta jeune femme, Halef ?

— Hanneh est entre bonnes mains ; toi, Sidi, il te faut un serviteur ; laisse-moi te suivre.

— Viens donc ; mais auparavant demande la permission aux cheikh Mohammed et Malek. »


FIN
  1. Sophonie, ii, 13–15.
  2. La reine d’Angleterre.
  3. Mot à mot : de l’île. Les Arabes désignent ainsi la contrée qui s’étend entre l’Euphrate et le Tigre.
  4. Étui garni d’or dans lequel se place un exemplaire du Coran, et que les hadji seuls ont le droit de porter suspendu au cou.
  5. Bent amoun signifie proprement la cousine. C’est une des formes sous lesquelles les Arabes déguisent le nom de leurs fenimes quand ils sont contraints d’en parler.
  6. Djehad, sorte de chevalier errant du mahométisme, combattant pour sa foi.
  7. Les puces, les poux, les moustiques.
  8. Couteau très effilé de l’Afghanistan.
  9. Assemblée (pour la prière). Vendredi.
  10. La destinée.
  11. Nom de l’épée de Mahomet ; mot à mot : l’Éclair. Cette épée est conservée encore aujourd’hui.
  12. Classes presque aussi méprisées que celle des parias dans les Indes.