Les Pirates de la mer Rouge/3

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Traduction par J. de Rochay
Mame, 1891 (pp. 127–227).

III

les pirates de la mer rouge.


« L’ange du Seigneur qui marchait devant le camp d’Israël se mit derrière eux, et en même, temps la colonne de nuée se plaça entre l’armée d’Israël et l’armée des Égyptiens. D’un côté, elle était pareille à un sombre nuage ; de l’autre, elle luisait et éclairait pendant la nuit, de sorte que les deux armées se trouvaient séparées et ne purent s’approcher durant la nuit.

« Alors Moïse étendit la main sur la mer, et Dieu fit souffler un fort vent du midi, et pendant la nuit le fond de la mer se sécha et les eaux se séparèrent en deux.

« Les enfants d’Israël marchaient à pied sec au milieu des eaux, et les flots se tenaient, comme un mur, à leur droite et à leur gauche.

« Lorsque l’aube se leva, le Seigneur regarda sur l’armée des Égyptiens du milieu de la nuée lumineuse, de la nuée semblable aux nuages, et il mit l’épouvante parmi les Égyptiens.

« Les chariots de guerre se précipitèrent l’un sur l’autre, leurs roues furent brisées, et les guerriers se trouvèrent comme au milieu d’une tempête. Alors les Égyptiens parlèrent entre eux : Fuyons devant Israël, dirent-ils, car le Seigneur combat pour eux.

« Mais le Seigneur commanda à Moïse : Étends la main sur la mer pour qu’elle revienne en arrière sur les Égyptiens, sur leurs chariots et sur leurs cavaliers.

« Alors Moïse étendit la main sur la mer, et la mer reprit sa place, et avant le matin elle revint dans son lit, et les Egyptiens fuyaient devant elle ; mais le Seigneur les engloutit dans les flots.

« De sorte que la mer, retournant à sa place, couvrit les chariots et les cavaliers avec toute la puissance du Pharaon, et tous ceux qui le suivaient furent noyés ; pas un n’échappa.

« Les enfants d’Israël continuèrent leur route à pied sec, les eaux formant un mur à leur droite et à leur gauche. Et le Seigneur sauva en ce jour Israël de la main des Egyptiens, et ils virent les Egyptiens étendus sur le rivage de la mer.

« Elle est puissante la main que le Seigneur étendit contre les Égyptiens, et Israël craignit le Seigneur et crut en son serviteur Moïse. »

Je songeais à ce passage de l’Exode (chap. xiv, v. 19–31) en suivant sur mon chameau « la vallée d’Hiroth à Baal Zepher », tandis que je contemplais les flots brillants de la mer Rouge.

Il me semblait ressentir quelque chose de la terreur qui saisit les enfants d’Israël devant ces ondes impétueuses ; un frisson parcourait mes veines, le frisson dont aucun chrétien ne saurait se défendre lorsqu’il foule ce sol biblique.

Là s’est manifesté l’Éternel ; la puissance infinie a voulu agir visiblement, en faveur des hommes.

Je croyais entendre comme l’écho de la voix divine qui retentit un jour aux oreilles du fils d’Amram et de Jocabed :

« Moïse ! Moïse ! approche-toi, mais retire ta chaussure, car ce lieu est saint ! »

Derrière moi s’étendait la terre d’Osiris et d’Isis, la terre des pyramides et des sphinx, la terre où le peuple de Dieu avait subi le joug de la captivité, où il avait contribué à bâtir ces colosses qui feront à jamais l’étonnement du voyageur.

Les roseaux du Nil me rappelaient ceux qui virent la fille des Pharaons s’incliner sur un frêle esquif où dormait le petit enfant dont le bras devait délivrer un jour son peuple de la servitude, et auquel Dieu dicterait ces dix commandements, base et modèle de toutes les lois chez les peuples civilisés.

Devant moi, à mes pieds, murmuraient les flots du golfe Arabique, resplendissant sous les rayons du soleil ; ces flots avaient entendu la grande voix de Jéhovah, du Dieu des armées ; ils s’étaient divisés et dressés comme une muraille pour laisser passer une nation cherchant la liberté ; ils avaient englouti l’oppresseur. Plus tard, ces mêmes flots avaient vu passer le sultan el Kebir, Napoléon, ce fils des temps modernes, ce conquérant auquel l’Europe ne suffisait pas.

Je songeais à ce passage de l’Exode.

Vis-à-vis de moi, au-dessus de cette mer, que l’Arabe nomme la mer de Pharaon, s’élevait le rocher du Sinaï, la plus illustre montagne du monde, fière, majestueuse, défiant les siècles et les orages et retentissant encore des éclats de ce tonnerre au milieu duquel Dieu disait à son peuple :

« Je suis le Seigneur ton Dieu, tu n’auras pas de dieux étrangers devant moi ! »

Ce n’étaient ni l’aspect des lieux ni leur poésie qui m’impressionnaient le plus en cet instant, c’était un sentiment supérieur, indéfinissable, dont je n’aurais pu me défendre quand même je l’eusse essayé. Combien de fois avais-je écouté, tout palpitant d’émotion, ces grands récits de la Bible, sur les genoux de ma bonne, pieuse et chère aïeule ! Combien souvent m’avait-elle raconté la création du monde, la chute de nos premiers parents, le meurtre d’Abel, la punition de Sodome et de Gomorrhe, la promulgation de la loi sur le mont Sinaï !…

Ah ! je m’en souvenais ! Elle me faisait joindre mes petites mains pour que j’écoutasse avec plus de respect ces grandes leçons du devoir ; elle me faisait répéter avec elle cet enseignement de la vie.

Il y a longtemps que la dépouille mortelle de cette vénérable femme repose dans la terre de ma patrie, et moi je me trouvais seul, sur ce sol béni et sacré qu’elle m’avait dépeint avec de si vives couleurs, quoiqu’il n’eût jamais été donné à ses yeux de le contempler.

La foi porte en elle-même une conviction, une claire vue autrement fortes que les plus superbes affirmations du rationalisme. Je le sentais en ce moment, et j’aurais prolongé volontiers mes réflexions, le regard perdu dans l’horizon de la terre sainte, si mon serviteur, mon fidèle petit Halef, ne m’avait distrait par ses exclamations :

« Loué soit Allah ! le désert est passé, Sidi, voilà de l’eau ; descends de ta bête, prends un bain, comme je vais le faire moi-même. »

Là-dessus, les Bédouins qui nous guidaient se rapprochèrent de nous, et l’un d’eux, faisant signe de la main, s’écria :

« Garde-t’en bien, Effendi !

— Pourquoi ?

— Parce que Mélek el Mevt (l’ange de la mort) habite en ce lieu. Celui qui touche cette eau périt noyé, ou rapporte avec lui le germe de la mort. Chaque goutte de cette mer est une larme versée par les cent mille âmes englouties dans ces flots, parce qu’elles voulaient tuer Sidna Moussa et les siens. Ici toutes les barques, tous les vaisseaux hâtent leur marche, car Allah, que les Hébreux nomment Jéhovah, a maudit cet endroit.

— Je ne pourrai, en ce cas, m’embarquer sur cette rive ?

— Non, Sidi ! Est-ce à Suez que tu vas ? Nous t’y conduirons avec nos chameaux aussi vite que si tu prenais une barque.

— Je ne vais point à Suez, mais à Tor.

— Prends la mer, alors, mais pas en ce lieu, aucun vaisseau n’y aborde ; permets-nous de te conduire encore un bout de chemin vers le sud. Nous atteindrons un endroit que les esprits ne hantent point, et où tu trouveras des embarcations.

— Combien avons-nous encore de marche ?

— A peine trois fois le temps que les Francs appellent une heure.

— Eh bien, allons ! »

Pour me rendre aux bords de la mer Rouge, j’avais abandonné la route ordinaire du Caire à Suez. Entre ces deux villes s’étend un désert, ou du moins ce qui fut jadis un désert. On a longtemps redouté ce lieu, à cause du manque d’eau et des brigandages des Bédouins maraudeurs. Maintenant un commencement de civilisation pénètre dans ces contrées, le prétendu désert ne présentait pas plus d’intérêt pour moi qu’une route battue ; c’est pourquoi je voulais éviter Suez, qui n’avait aucun aspect nouveau à m’offrir, et chercher un chemin moins connu.

Nous continuâmes donc notre marche ; bientôt je vis émerger à l’horizon les sommets nus et arides du Djékem et du Da-ad, tandis qu’à droite les hauteurs du Djebel Gharib devenaient de plus en plus distinctes ; nous laissions derrière nous la tombe de Pharaon ; à gauche brillaient toujours les eaux de la mer Rouge, formant une anse dans laquelle un petit vaisseau se montrait à l’ancre. C’était une de ces embarcations qu’on nomme sambouks sur la mer Rouge. Elles ont environ soixante pieds de long sur quinze de large. Les deux extrémités sont couvertes en planches, de façon à ménager deux petits réduits où se tiennent le capitaine et les passagers de distinction. Le sambouk marche à la rame ; il a de plus deux voiles triangulaires, dont l’une, placée très en avant, forme, lorsque le vent la gonfle, comme une sorte de demi-ballon à la proue du vaisseau, et rappelle exactement ces antiques galères qu’on voit sur les monnaies des anciens ou sur de vieilles peintures. On retrouve ici, dans la construction du navire, dans ses agrès, dans la manière de naviguer, les souvenirs de la plus haute antiquité ; rien n’a changé dans l’art du nautonier de la mer Rouge depuis de longs siècles. Il est certain que les matelots de ce golfe diffèrent peu, dans leurs habitudes, de ceux qui conduisirent Bacchus sur le rivage indien.

La carène des sambouks est, en général, construite avec du bois des Indes nommé satch par les Arabes ; ce bois se durcit tellement sur l’eau, que ses pores disparaissent et se resserrent au point qu’on ne pourrait y faire pénétrer une pointe d’aiguille. Du reste, ce bois est véritablement incorruptible, de sorte que beaucoup de sambouks comptent au moins deux siècles de construction.

Un très mauvais côté du petit navire si intéressant que nous venons de décrire, c’est qu’il est fort dangereux ; il ne tient presque jamais la mer pendant la nuit, tant il y aurait de péril à le diriger, et doit chaque soir chercher un port pour jeter l’ancre.

Le sambouk vers lequel nous nous dirigions se trouvait au repos et solidement attaché à la rive ; ses matelots étaient descendus, ils campaient auprès de l’embouchure d’un ruisseau. Parmi eux nous remarquâmes un personnage gravement accroupi sur une natte : il nous parut être le capitaine ou le propriétaire du navire. Ce n’était point un Arabe, mais un Turc. Le sambouk arborait d’ailleurs les couleurs du sultan, et l’équipage portait le costume turc.

Aucun des matelots ne se dérangea à notre approche ; je m’avançai vers l’homme à la natte, puis, élevant la main droite à la hauteur de la poitrine, je le saluai avec intention en langue arabe :

« Dieu te protège ! Es-tu le capitaine de ce vaisseau ? »

Il me regarda dédaigneusement, m’examina des pieds à là tête et répondit avec lenteur :

« Oui, je le suis !

— Où va ton sambouk ?

— Partout.

— Quel est son chargement ?

— Différentes marchandises.

— Prends-tu aussi des passagers ?

— Cela dépend. »

Ces réponses me parurent plus que monosyllabiques, elles étaient impertinentes. Je secouai la tête en affectant un air de pitié.

« Tu es un kelleh (un malheureux), envers lequel le Coran commande la compassion ; je te plains ! »

Il me regarda moitié fâché, moitié étonné, et reprit :

« Tu me plains, tu m’appelles malheureux ; et pourquoi ?

— Allah a bien voulu accorder la parole à tes lèvres, mais ton âme est muette. Tourne-toi vers le Kiblah[1] et prie Dieu qu’il te rende le don de l’intelligence autrement tu deviendras indigne de prétendre au paradis. »

Il sourit et porta la main à sa ceinture, garnie de deux gigantesques pistolets.

« Le silence vaut mieux que le bavardage, dit-il. Tu es un bavard, mais le mergi-bachi Mourad Ibrahim sait se taire.

— Mergi-bachi ? Un haut officier de la douane ! Tu es un homme puissant et renommé, mais cela ne doit pas t’empêcher de répondre à ceux qui t’interrogent quand la nécessité les y oblige.

— Tu me menaces ? Tu es, comme je l’ai vu tout de suite, un Arabe djeheïne. »

Cette race est connue, sur les bords de la mer Rouge, comme celle des pillards et des voleurs les plus dangereux. Le fonctionnaire douanier me prenait pour un homme de cette tribu, cela m’expliquait son dédain. Je lui demandai :

« As-tu peur des Djeheïnes ?

— Peur ? Mourad Ibrahim ne connaît pas la peur ! »

Les yeux du Turc élincelaient en me regardant ; je ne crus pas cependant à sa feinte colère, et je continuai avec calme :

« Et si j’étais un Djeheïne ?

— Eh bien, je ne te craindrais pas !

— Naturellement ! tu as douze matelots à tes côtés, et nous ne sommes que quatre. Mais je ne suis pas ce que tu crois ; je ne suis pas un fils des Arabes, je viens des pays du couchant.

— Tu portes un costume de Bédouin et tu parles la langue des Arabes.

— Est-ce défendu ?

— Non ; es-tu Français ou Anglais ?

— J’appartiens au peuple des Nemsi. »

Mourad fit une moue dédaigneuse.

« Alors tu es un jardinier ou un marchand ?

— Ni l’un ni l’autre ; je suis un yazmadji.

— Un écrivain ! ô misère ! Moi qui te prenais pour un vaillant Bédouin ! Qu’est-ce qu’un écrivain ? Ce n’est pas un homme ! Un écrivain est une créature qui se nourrit de plumes et boit de l’encre. Il n’a ni sang dans les veines, ni cœur dans la poitrine, ni courage, ni…

— Arrête, Mourad Ibrahim ! regarde ce que je tiens dans ma main, » intervint mon impétueux Halef en brandissant son fameux fouet du Nil.

Le Turc fronça les sourcils et haussa les épaules en murmurant :

« Un fouet !

— Oui, un fouet ; je suis Hadji Halef Omar, ben hadji Aboul Abbas, ibn hadji Daoud al Gossarah ; celui-ci s’appelle Sidi Kara ben Nemsi ; il ne craint personne, entends-tu ! Nous avons parcouru ensemble le Sahara et l’Egypte entière ; nous avons accompli des actions de héros. On parlera de nous dans tous les cafés et dans tous les cimetières du monde, sois-en sûr. Si tu oses dire encore un seul mot de mépris contre mon Effendi, tu tâteras de cette verge ; oui, en dépit de ta dignité et de tous les hommes qui sont autour de toi ! »

Cette bravade opéra instantanément un remue-ménage singulier. Les deux Bédouins qui nous avaient amenés reculèrent, les matelots se levèrent tous ; le bachi saisit son pistolet, mais Halef pointait déjà le sien contre la poitrine du Turc.

« Empoignez-le ! » cria l’officier de la douane. Ses gens avancèrent avec une mine terrible ; aucun d’eux cependant ne mit la main sur Halef.

« Sais-tu, demanda le mergi-bachi, sais-tu comment on appelle l’action que tu viens de commettre, menacer du fouet un mergi-bachi !

— Oui, s’écria Halef, mais un mergi-bachi devrait parler le langage de la sagesse et non celui des injures ; je ne te crains pas ; tu es un esclave du Grand Seigneur et moi un Arabe libre. »

Je me décidai à descendre de mon chameau pour apaiser l’affaire, et, m’adressant au fonctionnaire turc, je lui dis tranquillement :

« Voyons, Mourad Ibrahim, nous te prouvons, n’est-ce pas ? que tu ne nous fais point peur. Tu as commis, du reste, une trop grosse faute en insultant un Effendi qui voyage avec le firman impérial et que protège l’ombre du sultan.

— Toi…, tu serais sous la sauvegarde du Grand Seigneur, qu’Allah bénisse !

— Oui, moi !

— Un Nemsi, un giaour !

— Tu veux donc continuer à m’insulter ?

— Un infidèle, dont le Coran parle en ces termes : « vous, fidèles croyants, ne liez point amitié avec ceux qui ne sont pas de votre religion, car ils cherchent à vous séduire et ne souhaitent que votre perte… » Comment le Grand Seigneur, l’appui des croyants, aurait-il permis à un giaour de marcher sous son ombre ?

— J’ai lu dans la troisième sourate du Coran les paroles que tu viens de citer, je les connais, et cependant je puis te répondre en te montrant mon bouyouroultou. Ouvre les yeux et incline-toi avec respect, voici l’écrit du padischah ! »

Il prit le parchemin, l’appuya contre ses yeux, son front et sa poitrine, s’inclina jusqu’à terre et me rendit mon passeport en me disant :

« Pourquoi ne m’as-tu pas averti ? pourquoi ne m’as-tu pas fait connaître tout de suite que tu es un protégé du sultan ? Jamais je ne t’eusse appelé giaour, quoique tu sois un infidèle. Maintenant, Effendi, sois le bienvenu.

— Avec le même souffle dont tu me salues comme le bienvenu, tu insultes ma foi ! Nous autres chrétiens, nous connaissons mieux les lois de l’hospitalité : nous ne vous appelons pas giaours, et nous nous souvenons que votre Dieu est le nôtre.

— Cela n’est pas vrai, Effendi, nous n’adorons qu’Allah ; vous reconnaissez trois Dieux : le Père, le Fils et le Saint-Esprit.

— Ces trois ne sont qu’un même Dieu. Vous dites : Allah est Allah, et de même notre Dieu a dit : « Je suis le Dieu fort, le seul Dieu, » On lit dans votre Coran : « Dieu est le vivant éternel, que le sommeil ni la somnolence n’atteignent jamais, » et dans notre Bible : or Dieu est de toute éternité, tout est à découvert devant ses yeux ; il a posé les fondements de la terre, et les cieux sont l’ouvrage de ses mains. »

— Oui, votre Kitab (livre) est bon, mais votre croyance fausse.

— Tu te trompes, ainsi s’exprime le Coran : « La justice ne consiste pas à tourner son visage vers le levant ou le couchant pour prier, mais il est juste, celui qui croit en Dieu, au jugement dernier, aux anges, aux Écritures, aux prophètes ; celui qui, suivant ses moyens, exerce la charité envers lés voyageurs, les étrangers, les orphelins, les pèlerins elles pauvres, envers tous ceux qui l’en prient ; qui délivre le prisonnier, qui est fidèle à la prière, qui ne commet point de fraude dans les contrats, qui supporte patiemment le besoin et le malheur ; celui-là est vraiment juste et sert Dieu dans la perfection de son cœur. » Nos saints livres nous enseignent la même chose lorsqu’ils nous disent : « Aimez le prochain comme vous-mêmes, » Donc notre loi ressemble & la tienne dans ses meilleurs préceptes.

— Vous avez tiré ces bonnes choses du Coran pour les mettre dans le Kitab ?

— Comment aurions-nous pu le faire ? notre livre est, en partie, de plusieurs milliers d’années antérieur au Coran !

— Tu es un Effendi, et un Effendi doit toujours trouver des preuves à ce qu’il avance, quand même il n’y en aurait point. D’où viens-tu ?

— Du pays de Guipt (Egypte), là-bas, à l’ouest.

— Où veux-tu aller ?

— A Tor.

— Puis après ?

— Après, au monastyr (monastère), sur le mont Sinaï.

— Il te faut traverser l’eau.

— Oui ; où me conduirait ton navire ?

— Là où tu désires ; à Tor, j’y vais.

— Alors tu consens à m’emmener ?

— Si tu payes bien et si tu t’arranges de manière que nous ne devenions point impurs en ta compagnie.

— Sois tranquille ; combien demandes-tu ?

— Pour vous quatre avec les chameaux ?

— Non, pour moi et Halef, mon serviteur. Les Bédouins vont s’en retourner avec leurs bêtes.

— Comment entends-tu payer ? En argent ou autrement ?

— En argent comptant.

— Faudra-t-il fournir ta nourriture ?

— Non, nous ne vous demandons que de l’eau.

— En ce cas, tu donneras pour toi dix misri ; et pour ce hadji Halef, huit. »

Je ris au nez du bonhomme ; il me demandait presque cent trente francs pour une traversée de quelques heures.

« Tu iras demain passer la nuit dans le golfe de Nayazat, n’est-ce pas ? lui dis-je, et le lendemain nous serons à Tor avant midi.

— Oui ; pourquoi demandes-tu cela ?

— Parce que je ne veux pas payer un tel prix pour une si courte traversée.

— Eh bien, tu resteras ici, en attendant un autre bateau, qui te demandera encore davantage.

— Point du tout, tu vas me prendre à bord.

— Donne-moi la somme que je t’ai dit.

— Ecoute : ces hommes m’ont loué leurs montures et m’ont accompagné à pied depuis el Kahira pour quinze francs ; à Hadj, on passe sur mer un pèlerin pour moins de deux francs ; je t’offre, pour moi et mon domestique, onze francs ; c’est assez.

— Reste donc ici ; mon sambouk n’est point un bateau de passage, il appartient au Grand Seigneur ; je suis envoyé pour toucher la zekka[2], et ne dois recevoir aucun passager à bord.

— Et cependant, si je te donnais dix misri, tu me prendrais ! C’est justement parce que ton vaisseau appartient au Grand Seigneur que tu dois m’accueillir. Lis le bouyouroultou ; vois-tu ces mots : « Lep indad, etc., tout secours doit lui être donné, et l’on pourvoira à sa sûreté sans exiger le moindre salaire ? » Comprends-tu ? Je serais obligé de payer sur un bâtiment particulier, sur ceux de l’Etat je jouis de la franchise. Je t’offre de mon plein gré onze francs. Si tu n’es pas content, tu n’auras rien du tout, et je passerai tout de même avec toi. »

Se voyant poussé dans ses retranchements, notre homme rabaissa petit à petit son prix. Après de longs débats, nous demeurâmes d’accord.

« Allons ! soupira-t-il, puisque ta as l’ombre du sultan, j’accepte le marché pour onze francs. Donne-les-moi.

— En entrant à Tor, pas avant.

— Effendi, tous les Nasaras (Nazaréens) sont-ils aussi avares que toi ?

— Ils ne sont point avares, mais prudents. Laisse-moi monter à bord, j’y dormirai mieux que sur terre. »

Je soldai mes Bédouins, qui s’éloignèrent ; puis je pénétrai avec Halef dans le sambouk.

Je n’avais point de tente. Au désert, nous reposions en plein air pendant l’accablante chaleur du jour et la fraîcheur si malsaine de la nuit.

Quand on ne peut se payer une tente, on dort en compagnie de son chameau ou de son cheval ; bêtes et gens se tiennent chaud pendant la nuit, et au soleil l’ombre du chameau doit suffire. Ici je n’avais ni chameau ni cheval, mais je pensais trouver un abri dans quelque réduit. Halef portait mes bagages ; nous nous installâmes en attendant sur le pont, car les cabines étaient fermées.

« N’ai-je pas bien fait, Sidi, me demanda le vaillant petit homme, lorsque nous pûmes causer, de leur montrer un peu mon fouet ?

— En vérité, Halef, je ne saurais te blâmer pour cette fois.

— Mais, Sidi, pourquoi t’en vas-tu disant à tout chacun que tu es un infidèle ?

— Parce qu’il faut dire la vérité.

— Oui… Mais n’es-tu pas sur la voie de la conversion ? Écoute, nous voilà traversant la mer Rouge ; nous sommes tout près de Médine ; sur la droite se trouve la Mecque, la ville du Prophète. Je vais aller les visiter, et toi que feras-tu ? »

Il m’adressait une question que je méditais moi-même intérieurement depuis plusieurs jours. Un chrétien qui ose s’aventurer à la Mecque ou à Médine est puni de mort. Du moins telles sont les prescriptions de la loi. Mais, en réalité, est-on si rigoureux ? Avais-je besoin de me faire reconnaître pour chrétien en pénétrant dans ces deux cités ? Nous ne nous trouvions point à une époque de caravane, le fanatisme n’était point excité comme au temps où passent les grosses troupes de pèlerins.

Malgré les défenses, j’avais déjà mis le pied dans plusieurs mosquées sans qu’il me fût rien arrivé de fâcheux : pourquoi ne pas tenter de voir les cités saintes du mahométisme ? L’Orient est le pays des surprises ; les choses s’y passent le plus souvent d’une façon très différente de celle à laquelle on s’attend. Les hommes y sont plus modérés et plus traitables qu’on ne se l’imagine. Une visite de quelques heures à la Mecque ne me paraissait pas si terrible ni si impossible. Je m’étais noirci au brûlant soleil de ces contrées ; je parlais facilement la langue de ces peuples… Ce Turc venait de me prendre pour un vrai Bédouin. Ne fallait-il pas essayer au moins une expédition si curieuse ?

Je ne savais à quoi me résoudre ; je répondis d’un air distrait au brave Halef que je ne savais pas encore ce que je ferais.

« Tu viendras avec moi à la Mecque, Sidi, et auparavant tu embrasseras la vraie croyance.

— Quant à cela non. Halef, je t’assure ! »

Un appel retentissant détourna notre attention : le Turc rassemblait ses gens sur le rivage pour la prière.

« Effendi, reprit Halef, le soleil va disparaître, laisse-moi prier. »

Il s’agenouilla ; sa voix se mêla à la psalmodie monotone des matelots, que renvoyaient en écho merveilleusement distinct les rochers dont le rivage nord de la mer est bordé à cet endroit.

« Nous avons notre recours en Allah. Il est puissant, notre protecteur ! Nul n’est grand et magnifique comme lui. Notre Dieu est le seul puissant et fort. O Seigneur, ya Allah ! ô miséricordieux, ô très bon ! ya Allah ! Allah ! hou ! »

Ces mots furent répétés dans le lointain par une voix de bassetaille qui s’élevait tout à coup, de la plus étrange façon, toutes les fois que revenait le nom d’Allah ! Je reconnus le rythme : c’était celui des derviches hurleurs.

Tous les Turcs se levèrent, regardant dans la direction d’où venait la voix. Un radeau long de six pieds, large de quatre à peine, s’avançait sur les flots ; un homme agenouillé manœuvrait ses rames en cadence, tout en récitant la prière.

Il portait un tarbouch rouge, entouré d’un turban blanc comme le reste de ses vêtements. Cette couleur le faisait reconnaître pour un fakir Karderyeh, secte fondée par Ab-el-Kader el Djilani et composée en partie de pêcheurs et de mariniers.

Lorsque notre derviche eut aperçu le sambouk, il s’arrêta brusquement, puis cria de toutes ses forces :

« La ilah illa Allah !

— Illa lah ! » répondirent les autres en chœur.

Le fakir s’approcha alors du sambouk, y accosta sa barque et monta lestement à bord.

Nous ne nous trouvions pas seuls sur le sambouk, le pilote nous avait suivis ; il s’avança vers le derviche et le salua en ces termes :

« Dieu te protège !

— Moi et toi. À qui appartient le sambouk ?

— À Sa Hautesse le Grand Seigneur, le favori d’Allah !

— Et qui conduit le navire ?

— Notre Effendi, le mergi-bachi Mourad Ibrahim.

— Quel chargement avez-vous ?

— Nous n’en avons aucun ; nous parcourons les côtes pour recueillir l’impôt que le grand chérif de la Mecque a levé.

— Le paye-t-on de bonne volonté ?

— Personne ne s’y est refusé ; ce qu’on donne en aumône, Allah le rend en double.

— En quittant ce port, où irez-vous ?

— A Tor.

— Y serez-vous demain ?

— Nous nous arrêterons d’abord au ras Nayazat. Et toi, où vas-tu ?

— A Djedda.

— Sur ce radeau ?

— Oui, car j’ai fait vœu de me rendre à la Mecque sur mes genoux.

— Mais tu ne songes donc pas aux mauvais vents, aux tempêtes, aux écueils, aux requins ?… Ton petit radeau n’y pourra résister !

— Allah est puissant, il me protégera. Qui sont ces hommes ?

— C’est un gi…, un Nemsi, avec son serviteur.

— Un infidèle ! Et où va-t-il ?

— A Tor.

— Permets-moi de manger mes dattes ici, puis je reprendrai mes rames.

— Ne veux-tu pas passer la nuit avec nous ?

— Non, il me faut partir.

— La nuit il y a danger.

— Le vrai croyant ne craint rien. Sa vie et sa mort sont écrites dans le livre d’Allah. »

Le fakir s’assit ou plutôt s’accroupit, tira une poignée de dattes de sa poche, et se mit à manger lentement. J’étais curieux d’entendre sa conversation avec le pilote ; je m’appuyai contre le bord du vaisseau, à quelque distance des deux hommes, affectant de regarder les vagues ou l’horizon ; d’ailleurs, ils devaient supposer que je ne comprenais pas leur langue ; ils continuèrent donc tranquillement :

« Tu dis que celui-là est un Nemsi ? Est-il riche ?

— Non.

— Comment le sais-tu ?

— Il a beaucoup marchandé pour le prix du passage, mais il possède un bouyouroultou du Grand Seigneur.

— Ce doit être un homme important. A-t-il beaucoup de bagages ?

— Presque point, mais il à des armes.

— Je n’avais jamais vu de Nemsi ; j’ai entendu dire que ce sont des gens très pacifiques. Il porte des armes ? Il ne s’en sert point, sans doute ? »

Mes deux interlocuteurs se turent ; après quelques minutes, le fakir reprit, en se levant :

« J’ai terminé mon repas, je pars ; tu remercieras ton maître, qui a permis à un pauvre fakir de se reposer sur son vaisseau. »

Puis notre pèlerin sauta lestement dans sa périssoire, saisit les rames et s’éloigna, toujours à genoux, ramant en cadence et chantant : « Ya Allah ! Allah ! hou ! »

Cet homme m’avait singulièrement impressionné. Pourquoi était-il venu sur le sambouk au lieu de descendre à terre ? Pourquoi demandait-il si j’étais riche ? Pourquoi examinait-il d’un regard si perçant tout ce qui se trouvait autour de lui, pendant qu’il mâchait ses dattes ? Je ne sais quel sentiment de défiance me prenait à son endroit ; j’aurais juré que cet étrange personnage n’était point un derviche.

Lorsqu’il se fut un peu éloigné, je pris ma lunette d’approche ; quoique dans ces contrées le crépuscule soit fort brusque, il m’éclairait encore assez pour que je pusse distinguer la plupart des détails.

Mon fakir n’était plus à genoux ; son vœu ne l’engageait sans doute que devant le public ; commodément assis, il ramait, de manière à atteindre la rive un peu plus loin.

Halef ne me quittait pas des yeux ; il semblait chercher à deviner ma pensée et me demanda avec une certaine inquiétude :

« Est-ce que tu le vois encore, Sidi ?

— Oui.

— Il croit que nous ne pouvons plus l’apercevoir, il cherche à aborder.

— C’est cela même. Qu’en dis-tu ?

— Allah seul peut tout savoir, son regard perce la nuit du secret.

— Et que crois-tu qu’Allah ait vu en regardant cet homme ?

— Il a vu un fourbe, qui n’est ni derviche ni fakir.

— Ah !

— Oui, Sidi ; as-tu jamais entendu un derviche de la secte des Kaderyeh chanter les litanies des derviches hurleurs ?

— C’est juste ; mais, à ton avis, quel est son but en se faisant passer pour ce qu’il n’est pas ?

— C’est ce qu’il faudrait savoir, Sidi ; pourquoi, après avoir prétendu qu’il allait continuer sa route, essaye-t-il maintenant d’aborder ? »

Le pilote vint en ce moment vers nous et me demanda :

« Où veux-tu dormir, Sidi ?

— Dans le pavillon.

— Cela ne se peut.

— Et pourquoi ?

— Parce que l’argent y est enfermé.

— Eh bien, procure-nous des tapis, nous coucherons sur le pont.

— Tu en auras, Sidi. Dis-moi, que ferais-tu si l’ennemi venait cette nuit ?

— Quel ennemi ?

— Les voleurs.

— Les craignez-vous ?

— Les Djeheïnes campent dans le voisinage ; ce sont de subtils brigands, on n’est jamais en sûreté quand on se sent près d’eux.

— Je pense que votre maître, le mergi-bachi Mourad Ibrahim, qui est un héros et le plus vaillant homme de la terre, se prépare à les écraser comme des mouches.

— Certainement ; mais nulle vaillance ne peut tenir contre Abou Seïf (le père du Sabre), plus terrible que le lion de la montagne, plus cruel que le requin de la mer.

— Abou Seïf ! je n’ai jamais entendu prononcer ce nom.

— Parce que tu es un étranger. Au temps des pâturages, les Djeheïnes conduisent leurs troupeaux dans les deux îles de Libuah et du Djebel Hassan. Ils les laissent sous la garde de quelques hommes, le reste de la tribu vit de brigandages et de pillages ; ils assaillent les vaisseaux, enlèvent leurs marchandises ou imposent aux passagers de grosses rançons.

— Et quelles mesures prend le gouvernement ?

— Que veux-tu dire ?

— Ne voyagez-vous pas et ne percevez-vous pas l’impôt sous la protection du sultan ?

— Le sultan ne peut rien sur les Djeheïnes ; ce sont des Arabes libres, ne relevant que du grand chérif de la Mecque.

— Eh bien, débarrassez-vous vous-mêmes de ces brigands !

— Effendi, tu parles comme un Franc, qui n’entend rien à nos affaires. Qui peut prendre Abou Seïf et le tuer ?

— Abou Seïf est un homme comme les autres.

— Oui, mais il possède la faveur du cheïtan (le diable). Il peut se rendre invisible, il s’envole sur les flots et traverse les airs ; ni sabres ni couteaux ne lui font de blessures ; jamais les balles ne l’ont atteint. Son sabre est enchanté, il pénètre à travers les murailles ; d’un seul coup il tue plus de cent hommes.

— Je voudrais bien voir ce personnage merveilleux !

— O malheur ! ne fait pas un tel souhait, Effendi ! Le diable lui dirait que tu désires le voir, et il viendrait t’assaillir, en quelque lieu du monde que tu te caches. Je vais aller te chercher un tapis ; tu dormiras, mais auparavant fais ta prière ; demande à ton Dieu d’éloigner de toi le danger que tu as attiré sur la tête ! »

Je remerciai le brave homme de son conseil, et fis tranquillement ma prière accoutumée ; puis nous nous enveloppâmes dans les couvertures. Le voyage nous avait fatigués, nous ne tardâmes pas à nous endormir profondément.

Quelques matelots veillaient seuls à la garde du trésor ; les autres étaient restés sur le rivage. Le lendemain, tout le monde fut sur pied dès l’aurore ; on leva l’ancre, on déploya les voiles, et le sambouk se dirigea vers le sud.

Nous voguions depuis trois quarts d’heure environ, lorsque nous aperçûmes un canot s’avançant sur la même ligne que nous. Lorsqu’il se rapprocha, nous vîmes deux hommes à bord, et avec eux deux femmes exactement couvertes. Les hommes nous firent signe, on resserra nos voiles pour arrêter la marche ; l’un des deux rameurs nous héla :

« Où va le sambouk ?

— A Tor.

— Voulez-vous nous prendre avec vous ?

— Payerez-vous ?

— Volontiers.

— Montez à bord. »

Les quatre passagers furent bientôt hissés sur le navire ; on attacha leur chaloupe à l’arrière, et le mergi-bachi se hâta de céder sa cabine aux femmes voilées, puis nous continuâmes notre navigation.

En se rendant dans le pavillon, les femmes passèrent près de moi ; je me crus dispensé, en ma qualité d’Européen, de détourner la tête ; je cherchai même, sans y parvenir, à examiner leurs visages. Ce qui m’étonna, c’est qu’au lieu des parfums dont la femme arabe laisse ordinairement l’odeur après elle, je ne sentis qu’une puanteur fort désagréable et bien connue en Orient. C’est un mélange de sueur de chameau et d’une sorte de tabac dont se servent les Bédouins. Les hommes reçus à bord étaient évidemment des conducteurs de chameaux ; eux et leurs femmes venaient sans doute de faire un long trajet dans le désert.

Lorsque les voyageurs eurent été conduits dans le pavillon, les deux hommes allèrent s’expliquer assez longuement avec le capitaine et le pilote, puis l’un d’eux, revenant vers moi, me demanda :

« On m’a dit que tu es un Franc, Effendi ?

— Oui.

— Tu es inconnu ici ?

— Oui.

— Tu es un Nemsi ?

— Oui.

— Les Nemsi ont-ils un padischah ?

— Oui.

— Et des pachas ?

— Oui.

— Ne serais-tu point un pacha ?

— Non.

— Mais tu es un homme marquant ?

— Je le crois bien !

— Tu sais écrire ?

— Admirablement !

— Tu sais tirer ?

— Encore mieux.

— Tu vas à Tor avec ce sambouk ?

— Oui.

— Tu t’avanceras ensuite vers le sud ?

— Oui.

— Connais-tu les Anglais ?

— Oui.

— As-tu des amis parmi eux ?

— Oui.

— Très bien. Es-tu fort ?

— Korkulus ! terriblement fort, fort comme un lion ! Faut-il te le prouver ?

— Non, Effendi.

— Cependant ta curiosité est plus grande que la patience d’un homme ordinaire ; allons, retire-toi et laisse-moi en paix. »

Je le poussai un peu rudement ; il faillit tomber, mais se releva aussitôt en criant :

« Malheur à toi ! tu as offensé un croyant, tu vas mourir. »

Il s’ensuivit un vacarme et une bagarre des plus confuses. Halef s’élança bientôt à mon secours avec son fouet ; mais, au milieu du bruit, la porte du pavillon s’ouvrit, une des femmes voilées s’avança vers nous. Elle fit un signe de la main, aussitôt les deux Arabes cessèrent leur attaque ; ils s’éloignèrent en me jetant un coup d’œil de haine et de rancune.

Les Turcs avaient été spectateurs fort indifférents de notre querelle ; nous nous serions assommés que pas un n’eût bougé.

Je me rassis, un peu contrarié de mon premier mouvement d’impatience. Cet homme m’avait ennuyé avec ses questions ; je me demandais pourtant si, tout inutiles qu’elles m’avaient paru, elles n’avaient pas un but. Les Orientaux ne sont point bavards ; ils ne perdent pas leurs paroles sans dessein, surtout quand il s’agit d’un giaour.

Pourquoi était-il venu me demander si j’étais un homme important, si je savais tirer, si je savais écrire ? Pourquoi s’informait-il de mes relations avec les Anglais ? Pourquoi me parler de ma force ? etc. Mais aussi pourquoi m’interroger avec ce ton de supériorité et comme l’eût pu faire un juge d’instruction ? Cependant cet homme, à qui le commandement semblait être une habitude, avait obéi, comme son compagnon, à un signe de la femme voilée.

Étrange !… surtout dans un pays où la femme est si abaissée, si soumise au pouvoir de l’homme, si peu autorisée à se mêler des choses de l’extérieur.

Toutes ces circonstances me donnaient fort à réfléchir. Halef, qui ne me quittait pas, sous prétexte de me protéger, me dit tout à coup, en interrompant sa rêverie :

« Sidi, l’as-tu vue ?

— Quoi donc ?

— La barbe.

— La barbe ? quelle barbe ?

— La barbe de la femme.

— Cette femme a de la barbe ?

— Oui ; son voile n’était pas double, j’ai vu à travers. Elle a de la barbe !

— Des moustaches ?

— Non, une barbe entière. Ce n’est point une femme, Sidi ! Si on prévenait le bachi ?

— Oui, mais de manière que personne ne t’entende. »

Halef partit comme un trait. Il ne pouvait s’être trompé, il avait de bons yeux ; et puis je me rappelai involontairement le derviche de la veille. Toutes ces circonstances devaient s’enchaîner l’une à l’autre. Je voyais à l’extrémité du sambouk mon petit factotum s’entretenir avec le bachi. Celui-ci remuait la tête et riait ; il semblait fort incrédule. Halef revint près de moi avec une mine allongée et mécontente.

« Sidi, ce bachi est si sot qu’il me prend pour une bête.

— Vraiment !

— Et toi, il te croit encore plus bête que moi !

— Ah !

— Il dit que les femmes n’ont point de barbe et que les hommes n’ont point de voiles. Sidi, moi je t’assure que ces gens sont des Djeheïnes.

— C’est possible.

— Nous y veillerons, Sidi.

— C’est tout ce que nous pouvons faire, Halef. Éloigne-toi un peu pour l’instant, afin de n’avoir pas l’air de comploter avec ton maître. »

Je m’assis sur mon tapis, et me mis à écrire mon journal ; mais je ne perdais pas des yeux les nouveaux venus. Je ne sais quelle vague appréhension m’avertissait d’un événement désagréable. Il se passa cependant plusieurs heures sans que mes pressentiments se justifiassent le moins du monde.

Le soir, nous jetâmes l’ancre dans le petit golfe de Nayazat, qui affecte la forme d’un fer à cheval, à la base d’une des montagnes de la chaîne du Sinaï. La plage est extrêmement resserrée à cet endroit ; en quelques pas, on peut atteindre les blocs escarpés de la montagne, dont le sommet pyramidal s’élève jusqu’au ciel.

Je me demandai si notre navire se trouvait bien abrité contre le vent et contre d’autres dangers, mais je n’avais rien à objecter au patron sur le choix de la place. Nos matelots descendirent, allumèrent un grand feu sur la rive, suivant leur habitude. J’aurais voulu explorer un peu les rochers. La nuit tombait déjà, je fus obligé de renoncer à mon expédition.

Bientôt la prière du soir retentit, répétée par l’écho de la montagne, et annonça notre présence aux environs ; du reste, le feu du rivage l’eût trahie sans ces bruyantes invocations.

Comme la veille, je préférai passer la nuit sur le navire ; il fut convenu avec Halef que nous veillerions chacun à notre tour. Dans la soirée, quelques matelots vinrent monter leur garde devant la porte du trésor. Un peu plus tard, les deux femmes sortirent de la cabine pour prendre l’air sur le pont. Je remarquai, à la demi-lueur de la nuit, si transparente en Orient, que le voile des voyageuses était cette fois d’une épaisseur à défier tous les regards. Les inconnues ne restèrent pas longtemps dehors ; la porte de la cabine se referma sur elles sans que ma curiosité eût pu se satisfaire par la moindre découverte. Halef dormait près de moi. Vers minuit, je l’éveillai.

« À ton tour, Sidi, me dit-il ; repose en paix, je ferai bonne garde. »

Il avait l’air d’un foudre de guerre. Je me roulai dans mon tapis, essayant de dormir, mais je n’y parvins point. Je récitai d’un bout à l’autre la table de Pythagore ; aucun résultat. J’eus recours à un moyen ordinairement infaillible : je fermai les yeux, et tournant la pupille en haut, j’essayai de ne penser à rien.

Je m’endormais, lorsqu’un bruit léger me fit tressauter. Je repoussai les couvertures, dont ma tête se trouvait entourée. Je vis Halef attentif, et regardant comme moi dans la direction du mouvement.

On n’entendit plus rien. Je rentrai sous mes tapis. Aussitôt le bruit recommença, mais plus léger encore.

« Entends-tu, Halef ? murmurai-je.

— Oui, Sidi. Qu’est-ce que cela peut-être ?

— Je ne sais. Écoute ! »

Un clapotement presque imperceptible se fit entendre à l’arrière du sambouk. Il n’y avait plus de feu sur la rive.

« Garde nos effets, dis-je bas à Halef, je vais voir. »

Je m’avançai à pas de loup. Les Turcs gardiens du trésor étaient à leur poste ; mais deux d’entre eux dormaient étendus tout de leur long ; le troisième, accroupi, en faisait autant. Comme je supposais qu’on m’observait de la cabine, je posai mes armes contre le bordage du vaisseau ; je me débarrassai de mon turban et de mon burnous, dont la couleur blanche eût pu me trahir, puis je me traînai à quatre pattes le long du sambouk jusqu’à l’arrière.

Là une véritable échelle de poules conduisait au gouvernail. Je descendis comme un chat, et j’atteignis l’endroit d’où partait le bruit. Le mystère fut vite éclairci. Le petit canot des passagers avait été, comme on le sait, attaché à l’extrémité du sambouk.

Il se trouvait maintenant rapproché de la cabine d’arrière et pouvait communiquer avec la lucarne de cette cabine. J’épiai en retenant mon souffle, et je vis distinctement une corde tendue, communiquant de la lucarne au canot. Le long de cette corde descendait un objet dont je n’aurais pu dire la forme, mais qui produisit le son d’un corps assez lourd en touchant les planches du petit bateau. Sur cette nacelle se tenaient trois hommes qui reçurent l’objet avec précaution et attendirent, puis un second paquet prit la même voie.

La chose me parut claire : on déchargeait tout simplement l’argent de l’impôt, et l’aumône des pauvres Arabes allait enrichir d’adroits fripons.

Je n’eus pas le temps de réfléchir sur ma découverte ; une voix retentit de la rive.

« Nous sommes trahis ! » disait cette voix.

En même temps j’entendis une détonation, une balle effleura mon épaule. La corde fut retirée à l’intérieur et la petite barque s’éloigna rapidement. Pour moi je grimpai à toutes jambes par l’échelle, afin de regagner le pont.

La porte de la cabine s’ouvrait, je pus voir alors d’étonnantes choses. Deux planches de ce pavillon avaient été enlevées du côté de la mer ; il n’y avait plus là de femmes, mais une dizaine d’hommes qui se jetèrent sur moi. Je n’avais point d’armes ; Halef se trouvait assailli par d’autres drôles. Je me débattais en vain. Des cris, des détonations, partis du rivage, arrivaient jusqu’à moi ; je reconnus, au milieu du tumulte, la voix de basse-taille du faux derviche qui commandait la troupe des brigands. Il criait :

« C’est le Nemsi ; liez-le, mais ne le tuez pas ! »

Six hommes vigoureux m’attachèrent avec des cordes ; pendant ce temps j’entendis encore un coup de feu, puis les plaintes de Halef, qui avait été blessé.

Mais bientôt, étourdi par les coups qu’on me déchargeait sur la tête, je perdis à peu près la perception de ce qui se passait. Il me semblait qu’on se battait tout près de moi, Je me sentis lier fortement les pieds ; on m’entraîna ; je perdis complètement connaissance.

Lorsque je revins à moi, j’éprouvai une vive douleur derrière la nuque ; je ne pouvais me rendre compte de ma situation. Les ténèbres m’environnaient ; où étais-je ? Enfin je compris, à un fort clapotement de l’eau, que je devais me trouver à fond de cale, et que le bâtiment filait avec vitesse. Mes membres étaient trop étroitement liés pour que je parvinsse à faire un seul mouvement. Heureusement mes liens n’entraient point dans les chairs, ils consistaient en étoffes et en linges tordus ; mais je courais grand risque de me voir dévorer tout vif par les rats, qui déjà venaient explorer ma triste personne.

Je commençais à m’inquiéter très fort d’une situation si critique, quand enfin quelqu’un descendit dans mon cachot, me débarrassa de mes liens, et me dit d’une voix rude :

« Allons, lève-toi. Viens ! »

J’obéis avec toute la promptitude qui m’était possible ; on me conduisit dans l’entre-pont, où je trouvai, à ma grande surprise, tous mes effets intacts ; rien n’y manquait, excepté mes armes.

Arrivé sur le pont, je m’aperçus que j’avais quitté le sambouk. J’étais à présent sur un petit navire muni de deux voiles triangulaires avec une voile supplémentaire en trapèze. Ce genre de voilure devait exiger, dans une mer si remplie d’écueils, si sujette aux tempêtes, si dangereuse en tous temps, un commandement hardi, exercé, imperturbable. L’équipage de notre vaisseau me parut beaucoup plus nombreux que ses dimensions ne le comportaient. Je remarquai à l’arrière un petit canon masqué par des ballots, des caisses, des tonneaux, des objets de toutes sortes.

Les matelots étaient des hommes brunis par le soleil, accoutumés à la fatigue, d’une mine plus que suspecte, et portant tous à la ceinture un véritable arsenal de pistolets, de coutelas, etc.

A l’arrière se tenait un personnage que je reconnus pour mon fameux derviche.

Il avait de larges pantalons rouges, un caftan bleu et un turban vert ; sa longue veste était richement brodée d’or ; une ceinture de cachemire magnifique retenait ses armes, brillantes de pierreries.

Je vis près de lui l’Arabe avec lequel nous nous étions pris de querelle sur le sambouk. On me conduisit devant ces deux chefs. L’Arabe me lança un regard haineux ; le derviche me toisa dédaigneusement.

« Sais-tu qui je suis ? me demanda-t-il.

— Non, mais je crois le deviner.

— Qui donc ?

— Abou Seïf.

— Tu dis vrai. A genoux devant moi, giaour !

— Y penses-tu ! N’est-il point écrit dans le Coran qu’on ne doit adorer qu’Allah ?

— Cela ne te concerne pas, puisque tu es un infidèle. Je t’ordonne de t’agenouiller devant moi pour me témoigner ta soumission.

— Je ne sais pas encore si tu mérites ma considération ; le saurais-je, que je ne te la prouverais pas de cette sorte.

— Giaour, à genoux, ou je te coupe la tête. » Il tenait la poignée de son grand sabre recourbé et fit quelques pas vers moi.

« Tu n’es pas Abou Seïf, lui dis-je, tu es le bourreau !

— Je suis Abou Seïf ; retiens mes paroles : tu vas t’agenouiller devant moi, ou ta tête tombera devant tes pieds.

— Korkadji (lâche) !

— Lâche ! Que murmures-tu entre tes dents ? tu m’as appelé lâche ?

— Pourquoi as-tu assailli le sambouk pendant la nuit ? pourquoi y as-tu envoyé des espions déguisés ? pourquoi menaces-tu un étranger isolé, tandis que tu es entouré de tes hommes ? Si nous étions seul à seul, alors je pourrais croire à ta vaillance et la mesurer.

— Dix hommes de ton espèce ne me feraient pas peur, giaour !

— On parle beaucoup quand on n’agit pas.

— Quand on n’agit pas ! Place dix hommes devant moi, il ne me faudra qu’un moment pour te convaincre de la force de ma lame.

— Il n’y a pas besoin de dix hommes pour cela, un seul suffit.

— Veux-tu que je commence avec toi ?

— Bah ! tu ne te battrais pas avec un prisonnier ?

— Pourquoi pas ?

— Tu as peur de moi, Abou Seïf ! Tu exécutes les gens avec la bouche, mais non avec l’épée. »

Je cherchais à l’exciter et n’y réussis point, à ma grande surprise ; il dissimula sa colère sous une apparence de calme, prit tranquillement le sabre qui pendait à la ceinture de son voisin, et me le tendit en disant :

« Défends-toi ! mais sache que, quand tu aurais l’agilité d’Afram et la force de Kelab, tu n’échapperais pas à mon bras ; au troisième coup lu seras un homme mort ! »

Je saisis le sabre. La situation était singulière. Je supposais certainement à Abou Seïf de l’adresse et de la vigueur dans le maniement des armes, mais je savais que les Orientaux sont aussi mauvais bretteurs que mauvais tireurs ; je me sentais toutefois assez mal à l’aise avec ces larges sabres, auxquels nos minces épées ne ressemblent guère. Cependant il y allait de mon sort, il fallait en imposer au forban ; le danger me donna une hardiesse que je n’aurais pas eue sans doute dans un autre moment.

Tous les hommes de l’équipage nous regardaient ; ils semblaient d’avance persuadés de ma défaite et de la supériorité de leur chef.

Abou Seïf se précipita sur moi d’une façon si prompte, si farouche, si déréglée, que je ne pus prendre position. Je parai sa quarte irrégulière et cherchai l’endroit qu’il découvrait ; mais, à mon grand étonnement, il passa sous ma lame avec un air superbe, et fit une feinte qui ne lui réussit pas. Je me fendis aussitôt et j’espadonnai ; mon coup porta, quoique mon intention ne fût point de blesser mon adversaire.

Abou Seïf, aveuglé par la colère, recula, dessina une quarte dans son mouvement. Je m’avançai alors d’un pas et rentrai en ligne avec vigueur. Son arme, lui échappant des mains, sauta dans la mer par-dessus le bord.

Un cri de surprise retentit parmi les matelots.

Le capitaine s’était approché de moi ; il restait immobile de stupeur.

« Abou Seïf, tu es un brave et habile combattant, » lui dis-je.

Il ne se fâcha point ; il semblait réfléchir.

« Homme, tu as vaincu Abou Seïf, et pourtant tu es un infidèle ! murmura-t-il.

— Tu m’as rendu la victoire facile, capitaine ; ta manière de combattre n’est ni réfléchie ni savante. Tu le vois, au second coup je t’ai tiré du sang, au troisième j’aurais pu te tuer. Mais voici ton sabre, je suis entre tes mains.

— Oui, tu es en mon pouvoir ; cependant c’est à toi de décider de ton sort. Si tu fais ce que je te demande, tu seras libre.

— Comment l’entends-tu ?

— Apprends-moi l’escrime.

— Volontiers.

— Tu m’enseigneras les règles du combat, comme on les enseigne aux Nemsi ?

— Oui.

— Et tu consentiras à te tenir caché tout le temps que tu demeureras sur mon vaisseau ?

— Oui.

— Tu quitteras le pont au premier signe, tu ne te mêleras point de ce qui arrivera, si nous rencontrons d’autres bâtiments ?

— Je te le promets.

— Bien ! Engage-toi aussi à ne pas échanger un seul mot avec ton serviteur.

— Où est-il ?

— Ici, sur le vaisseau.

— En prison ?

— Non, il est blessé au bras, et il a la jambe cassée.

Il s’éloigna, toujours à genoux, en chantant.

— Alors je ne promets rien. Halef est mon ami, je dois le soigner ; permets-le-moi ?

— Non, mais je te jure qu’il sera bien traité.

— Cela ne me suffit pas ; il a la jambe cassée, dis-tu, il faut que j’essaye de la lui remettre ; personne ici ne pourrait entreprendre cette opération.

— Si, je suis aussi habile qu’un djerrah (un chirurgien). J’ai visité sa plaie, je lui ai remis la jambe ; il est très content de mes soins.

— Je voudrais le voir.

— Non ; je te jure, par Allah et son Prophète, qu’il est en bonne voie de guérison ; cela doit te suffire. J’ai encore quelque chose à exiger de toi.

— Parle.

— D’abord, promets-moi de ne pas t’exposer à rendre mes hommes profanes par ton contact, car tu es chrétien.

— Je te le promets aisément.

— Tu as des amis chez les Anglais ?

— Oui.

— Ce sont des gens de marque ?

— Certainement ; il y a même des pachas parmi eux.

— Bien ! ils donneront pour toi une bonne rançon. »

Je compris : Abou Seïf me ménageait dans l’espoir de me rançonner.

« Combien demandes-tu pour ma liberté ? lui dis-je.

— Tu n’as pas sur toi assez d’argent pour te racheter toi-même. »

Il paraît que mon gousset avait été interrogé ; seulement ils n’avaient pu trouver l’argent cousu dans la manche droite de ma veste turque, car ils ne m’avaient point dépouillé de ce vêtement ; en tous cas, la somme gardée là n’aurait pas suffi à l’avidité des forbans ; je repris donc :

« Tu as raison ; je ne puis payer ma rançon, car je suis pauvre.

— Je le sais ; cependant tes armes sont belles et tu possèdes plusieurs instruments que je ne connais pas. Tu es un homme distingué.

— A ton avis.

— Un homme de renom.

— Vraiment !

— Mais oui, tu l’as dit sur le sambouk.

— Je plaisantais.

— Non, non, tu parlais sérieusement ; d’ailleurs un homme aussi adroit en escrime ne peut être qu’un officier supérieur, un grand zabit. Ton padischah fournirait au besoin ta rançon.

— Mon roi ne me rachèterait pas avec de l’argent ; il s’y prendrait autrement pour me tirer de tes mains.

— Je ne connais pas le roi des Nemsi, comment veux-tu qu’il s’entende avec moi autrement qu’en t’envoyant de l’argent pour me payer ?

— Il te fera parler par le consul.

— Je ne connais pas non plus le consul des Nemsi ; il demeure à Constantinople, près du Grand Seigneur ; ici il n’y a point de consul.

— Mais je possède un bouyouroultou, je marche à l’ombre du sultan. »

Le pirate se mit à rire.

« Ici on ne connaît pas le padischah ; le grand chérif de la Mecque a seul autorité sur nous ; mais ce n’est ni avec toi ni avec le Grand Seigneur que je veux traiter de ta rançon.

— Avec qui donc ?

— Avec les Anglais : ils ont pris mon frère dans l’attaque d’un de leurs vaisseaux, je veux t’échanger pour lui.

— Ne te flatte pas d’une espérance vaine sans doute ; je ne suis point Anglais, je ne sais si l’échange serait consenti.

— S’ils le font mourir, tu mourras aussi ; prépare-toi donc à écrire une lettre pour leur demander l’échange. Si tu écris mal, tu périras ; ainsi réfléchis à ta lettre, pour qu’elle parle bien. Du reste, tu as du temps devant toi.

— Combien de jours ?

— La mer devient mauvaise ; cependant je voyagerai même la nuit, autant que possible. Si le vent ne nous est pas trop contraire, nous serons dans quatre jours à Djeddah ; de là aux environs de Sanah, où je veux mettre mon vaisseau à l’abri, il y a encore quatre jours ; tu as donc plus d’une semaine pour préparer ta lettre et pour y réfléchir ; c’est de Sanah que je l’enverrai par un courrier.

— J’écrirai cette lettre.

— Et tu me promettras de ne pas chercher à t’évader ?

— Non, je ne puis te promettre cela. »

Il me regarda pendant quelques minutes avec colère, et s’écria :

« Allah Akbar ! Dieu est puissant ! je ne savais pas qu’il y eût d’honnêtes gens parmi les chrétiens ! Ainsi tu veux t’enfuir ?

— Oui, si j’en trouve l’occasion.

— En ce cas nous ne nous exercerons pas ensemble à jouer des armes, tu pourrais me tuer, puis te sauver en nageant. Tu sais nager ?

— Oui.

— Ignores-tu que cette mer renferme beaucoup de requins ? Ils te dévoreraient.

— Je ne l’ignore pas.

— Je te ferai étroitement garder. L’homme que tu vois près de moi est ton ennemi, tu l’as offensé ; il ne te quittera pas des yeux jusqu’à ce que tu sois libre ou mort.

— Et dans ces deux cas, qu’arriverait-il à mon domestique ?

— Rien de fâcheux. Il a commis, il est vrai, un grand péché en servant un infidèle, mais il n’est ni Turc ni giaour ; il sera libre en même temps que toi, et si tu mourais il serait libre aussi. Maintenant reste sur le pont si cela te plaît, mais tiens-toi prêt à obéir au moindre commandement de ton gardien, quand il voudra te faire descendre pour t’enfermer dans ta cabine. »

Àbou Seïf me tourna le dos, et je restai sous la garde de l’Arabe. Je pus me promener de long en large ou m’asseoir sur une couverture ; l’Arabe ne me quittait pas plus que mon ombre, il était toujours à cinq pas de moi. Du reste, l’équipage ne paraissait pas même s’apercevoir de ma présence ; personne ne m’approchait ni ne me parlait. On m’apportait en silence ma provision d’eau, de dattes et de couscous.

Dès qu’une voile était signalée dans le lointain, mon gardien se hâtait de me faire descendre dans ma cabine ; il se postait devant la porte jusqu’à ce qu’il jugeât à propos de me permettre de remonter ; la nuit on m’enfermait au verrou et on barricadait ma porte avec toutes sortes de meubles, de caisses et d’ustensiles.

Trois jours se passèrent ainsi. J’étais très inquiet sur le sort de Halef ; tous mes efforts pour parvenir jusqu’à lui restaient infructueux.

Il devait comme moi se trouver dans l’entrepont ; mais multiplier mes tentatives eût été aussi dangereux pour mon fidèle compagnon que pour moi : je le compris et dus me résigner.

Nous arrivions près des rives qui s’étendent entre le Djebel Eyoud et le Djebel Kelaya ; la plage est en cet endroit très plate et très basse. Je me distrayais en contemplant le paysage, quand, au moment où le crépuscule commençait à voiler le rivage, je remarquai dans le fond de l’horizon, vers le nord, un léger nuage, ce qui est une rareté dans ces climats. Abou Seïd semblait inquiet ; il ne quittait point des yeux ce point du ciel. La nuit tomba ; on m’enferma dans mon réduit. La chaleur était plus étouffante que jamais ; elle semblait devenir plus lourde encore à mesure que la nuit s’avançait.

Je ne pouvais dormir. Bientôt j’entendis le grondement du tonnerre et le bruit des vagues agitées par la tempête. Notre petit vaisseau était vivement soulevé, puis s’enfonçait dans le creux profond de la vague ; il allait avec une rapidité effrayante, craquant et gémissant de toutes parts. La mâture semblait prête à tomber. J’entendis des hommes courir sur le pont, hurlant, criant, priant tout haut. Au milieu de la tempête et de l’effarement de son équipage, le capitaine commandait d’une voix retentissante ; il semblait garder tout son sang-froid. D’après mes calculs, nous devions nous trouver alors vis-à-vis des côtes de Rabbegh, dont les abords, vers le sud, sont tout hérissés de bancs de coraux, ce qui rend la navigation extrêmement périlleuse, même pendant le jour. Un peu plus loin sont situés l’île de Ghanat et le ras de Hatiba ; entre les deux, les récifs présentent des dangers encore plus grands et sont très difficiles à éviter, non seulement pendant la tempête, mais encore dans les moments de calme. Avant d’affronter ces terribles passages, les marins musulmans récitent toujours une prière. Ils appelent ce lieu les Deux Cordes, pour indiquer avec quelles précautions on doit manœuvrer entre les récifs.

Ce terrible passage, nous l’entreprenions de nuit ; nous nous y engagions, poussés par le vent, avec la rapidité d’une flèche.

Je me soulevais sur ma natte, j’écoutais avec inquiétude ; dans le cas où le vaisseau se briserait contre les rochers, j’étais perdu, car ma porte restait solidement verrouillée, et je me trouvais au niveau ordinaire de l’eau.

Tout à coup, au milieu du vacarme et des éclats de l’orage, il me sembla entendre gratter à ma porte. On ouvrit le verrou avec précaution. Bientôt, quelqu’un se glissa dans mon réduit.

« Sidi !… murmura une voix très basse.

— Qui est là ?

— Honneur à Dieu ! tu ne reconnais pas la voix de ton fidèle Halef ?

— Halef ! il ne peut bouger.

— Pourquoi pas ?

— Parce qu’il est blessé ; il a une jambe cassée.

— Oui, Sidi, je suis blessé, mais ma jambe reste bonne.

— Abou Seïf m’a donc trompé ?

— Non, c’est moi qui l’ai trompé. J’ai feint de ne pouvoir remuer pour trouver le moyen d’aider mon bon Sidi. Depuis trois jours je ne bouge pas ; ils me croient incapable de me mouvoir ; ils m’ont laissé seul cette nuit, et me voilà.

— Mon brave Halef, je n’oublierai pas ce que tu fais pour moi.

— J’ai appris plusieurs choses importantes, Sidi.

— Quoi donc ?

— Àbou Seïf doit aborder près de Djeddah pour se rendre à la Mecque. Il veut aller demander au prophète la délivrance de son frère ; plusieurs de ses hommes l’accompagneront.

— Peut-être pourrons-nous alors nous échapper ?

— J’y veillerai, Sidi. C’est demain. Tes armes sont dans sa cabine, n’est-ce pas ?

— Oui. Tâche de venir me rejoindre demain, si nous sommes encore en vie.

— Je viendrai, Sidi.

— Tu t’exposes beaucoup.

— Non ; aujourd’hui il fait si noir et ils sont si occupés, que je ne cours aucun risque ; demain, Allah y pourvoira.

— Souffres-tu encore beaucoup de ta plaie ?

— Non, Sidi.

— Qu’est devenu le sambouk ? J’étais évanoui, je ne sais rien de ce qui s’est passé.

— Ils ont pillé tout l’argent, après avoir lié les hommes de l’équipage ; puis ils se sont éloignés en nous emmenant, parce que le capitaine voudrait t’échanger contre son frère.

— Comment sais-tu cela ?

— Je les ai entendus le dire entre eux.

— Et la barque ?

— Ils l’ont remorquée à l’arrière, elle pourra nous servir. Bonne nuit ! Sidi.

— Bonne nuit ! »

Il se retira, refermant doucement mon verrou, puis replaçant la barricade.

Cette visité m’avait tellement surpris et occupé, que j’en étais venu à oublier l’orage. Je m’aperçus, bientôt après, que la tourmente s’était brusquement apaisée ; quoique les mouvements du navire fussent encore assez violents, il me sembla, en regardant par les trous de ma cabine, que le ciel s’éclaircissait ; le péril avait cessé. Je m’endormis, l’esprit presque tranquille. L’espoir me revenait au cœur.

Lorsque je m’éveillai, le vaisseau se trouvait à l’ancre, ma porte était ouverte, et mon gardien me permit de monter sur le pont. Il n’y avait plus de traces de la tempête ; nous stationnions dans un petit golfe fort enfoncé dans les terres. Les voiles étaient enlevées, les mâts démontés, de façon qu’on ne pût nous apercevoir de loin. Le rivage semblait d’ailleurs inhabité et désert.

Je restai jusqu’à midi sur le pont, sans rien remarquer d’extraordinaire. Après la prière, Abou Seïf me fit appeler dans sa cabine. Je vis qu’on avait pendu mes armes à la cloison, comme un trophée ; il y avait là aussi, tout autour, les caisses enlevées du sambouk et plusieurs autres que les Arabes nomment ketihikis. Ces outres ou bourses, faites de peaux de chèvre, dont le poil reste en dehors, servent à renfermer la poudre. Une grande armoire était ouverte au fond de la cabine. Abou Seïf la referma promptement à mon approche ; j’eus cependant le temps d’apercevoir les sacs de toile dont elle était remplie. Le forban fit quelques pas vers moi.

« J’ai à te parler, Nemsi, me dit-il.

— Parle.

— Es-tu disposé maintenant à me donner ta parole que tu ne chercheras point à t’évader ?

— Je ne suis pas un menteur, je ne puis te promettre ce que je ne tiendrais pas si je trouvais l’occasion bonne.

— Tu ne trouveras pas d’occasion semblable ; mais tu me forces à me montrer plus sévère que je ne l’aurais voulu. Je vais m’absenter pendant deux jours ; on t’enfermera dans ta cabine, et tu auras les mains liées jusqu’à mon retour.

— C’est dur.

— Oui, mais tu en es la cause.

— Eh bien ! je me résignerai à mon sort.

— Va ! Fais-y attention, j’ai ordonné de te tuer à la moindre tentative de fuite, au moindre essai tenté pour te débarrasser de tes liens. Si tu avais été un fidèle croyant, je t’eusse demandé ton amitié ; tu es un giaour, et malgré cela je ne te hais ni ne te méprise. Si tu m’avais donné ta parole, j’y aurais cru, et te laisserais libre en mon absence ; tu refuses, il faut que tu subisses les conséquences de ton refus. Allons, descends chez toi à présent. »

Je fus reconduit sur le pont et enfermé avec soin. Je me sentais vraiment à la torture, car la chaleur m’étouffait, et je ne pouvais me procurer aucun soulagement avec mes mains garrottées. Heureusement, malgré sa haine contre moi, mon gardien craignait trop son chef pour oublier de me faire manger et boire en temps opportun. Pour prendre patience, je songeai aux projets de Halef. S’ils allaient échouer ? Si nous étions découverts ?

La situation, il faut l’avouer, n’avait rien de rassurant. Enfin la nuit vint ; mais de longues heures se passèrent encore dans une mortelle inquiétude. Vers minuit, un bruit presque imperceptible me fît tressaillir.

Je prêtai l’oreille avec angoisse ; ce bruit cessa. Je n’osais dire un mot ; peut-être n’était-ce qu’un de ces odieux rats dont le vaisseau foisonnait.

Après quelques minutes d’attente, un pas léger sembla se rapprocher. On eût dit qu’on étendait une natte ou un tapis sur le plancher. Qu’était-ce ? Si mon cerbère s’imaginait de venir se coucher devant ma porte, adieu mes espérances, c’en était fait des projets de Halef !

Ecoutons ! Qu’est-ce ? On tire le verrou, ma porte s’entr’ouvre lentement ; puis j’entends un coup assez fort, un mouvement, comme si quelqu’un essayait de se relever pour retomber aussitôt. Un cri, tout de suite étouffé ; enfin, la voix de Halef susurrant :

« Viens, Sidi, il est pris !

— Qui donc ?

— Ton gardien.

— J’ai les mains liées.

— Viens, la porte est ouverte. »

Je sortis ; l’Arabe gisait et se débattait sur le plancher. Halef lui serrait la gorge de toutes ses forces.

« Tâte à sa ceinture, Sidi, murmura le vaillant petit homme, prends son couteau.

— Je l’ai. »

Malgré mes liens, je venais de saisir entre mes doigts le couteau de l’Arabe ; je le portai à ma bouche, et arrivai bientôt à scier mes cordes.

Pendant ce temps, Halef bâillonnait le brigand.

« Dieu soit loué ! lui dis-je, voilà mes mains libres. J’espère que tu n’as pas étranglé cet homme ?

— Pas encore, mais il le mérite.

— N’importe, laisse-le vivre ; nous allons l’enfermer dans ma cabine.

— Il soufflera par le nez et nous trahira.

— Non, sois tranquille ! »

J’enveloppai la tête du Bédouin dans son long turban, ne lui laissant qu’un petit espace pour respirer ; puis je lui liai fortement les pieds et les mains avec sa ceinture. Nous le transportâmes dans le réduit que je quittais, et dont nous fermâmes exactement l’entrée. Après quoi nous nous cachâmes un instant sous l’escalier pour délibérer.

« Comment as-tu fait ? demandai-je au brave Halef.

— Oh ! cela n’était pas difficile, Sidi ! Je me suis faufilé sur le pont, pour voir et entendre ce qui se passait. J’ai su qu’Abou Seïf était parti avec douze de ses hommes, emportant beaucoup d’argent pour le grand chérif.

« Je pensais bien que l’Arabe gardait ta porte, car il te hait ; il t’aurait tué depuis longtemps si le Père du Sabre l’eût permis. Quand l’heure d’aller vers toi m’a semblé venue, j’ai rampé jusqu’à ta cabine ; j’y arrivais à peine, que l’Arabe descendait pour faire sa garde. Je me suis élancé, et lui ai serré la gorge ; tu sais le reste.

— Merci, Halef ! merci… ; mais que font-ils là-haut ?

— Tout va bien, Sidi. Ils profitent de l’absence du capitaine pour absorber leur afiyon (opium). Ils ne sont point à craindre.

— Prends les armes du brigand, elles sont meilleures que les tiennes. Marchons avec l’aide de Dieu ! »

Nous montâmes sur le pont. Je songeais à la moralité du présent d’Abou Seïf. Le grand chérif de la Mecque ne dédaignait donc point de l’argent volé, et l’argent volé sur son tribut !

Aussitôt monté, une odeur particulière me saisit, cette odeur nauséabonde qu’exhalent les buveurs d’opium.

Tous les hommes de l’équipage étaient ivres, d’une ivresse beaucoup plus lourde que celle du vin. Ils demeuraient étendus à la place où ils venaient de consommer leur opium, sans le moindre mouvement ; on n’eût pu dire s’ils dormaient, ou s’ils savouraient le poison qui semblait paralyser tous leurs membres.

Le passage pour gagner la cabine du capitaine restait libre ; nous rampions toujours, Halef et moi, et nous parvînmes jusqu’à la porte : grâce à l’incurie orientale, cette porte était entr’ouverte.

D’ailleurs, les verrous eussent fait peu de bruit, car toute la serrure consistait en un morceau de cuir.

Nous pénétrâmes sans encombre dans la cabine. De là il n’y avait qu’un pas pour sauter sur le rivage ; je repris mes armes, ma montre et mon compas. Quant à mon argent, on ne m’en avait pas dépouillé.

« N’emportons-nous rien ? demanda Halef.

— Prends cette couverture, nous en aurons besoin pour la nuit.

— Rien que cela ?

— Oui.

— Mais il y a ici tant d’argent !

— Qu’importe, il ne nous appartient pas.

— Quoi ! Sidi, tu ne veux pas prendre d’argent ? Tu vas laisser aux voleurs le prix de leurs pillages, tandis que nous manquerons de tout ?

— Veux-tu devenir voleur toi-même ?

— Moi, hadji Halef Omar, ben hadji Aboul Abbas, ibn hadji Daoud el Gossarah, un voleur !… Sidi, tu ne devrais pas me parler ainsi ! Toi-même ne viens-tu pas de me commander de prendre les armes de l’Arabe ? Ne veux-tu pas emporter cette couverture ?

— Ce n’est point un vol, Halef : nos armes nous ont été enlevées ; on ne nous a laissé ni tapis ni couvertures ; nous avons le droit de nous dédommager du tort que nous ont fait ces pirates. Mais ils ont respecté notre argent.

— Pas le mien, Sidi ! ils m’ont tout pris.

— En avais-tu beaucoup ?

— Ne me payes-tu pas[3] tous les quinze jours ? J’avais tout économisé ; ils m’ont tout volé. Laisse-moi reprendre mon bien. »

Il s’approchait du coffre-fort. Les circonstances semblaient nous permettre de nous restituer à nous-mêmes ce que ces brigands nous avaient enlevé. Je ne me sentais guère en état de dédommager Halef, et n’osais lui imposer le sacrifice de son pécule. Je me bornai à lui faire remarquer que le sandyk (armoire) était fermé par une serrure de fer.

« Oui, reprit le petit homme, mais je saurai bien l’ouvrir sans clef.

— Le bruit va nous trahir, Halef.

— Tu as raison, Sidi, soupira le pauvre garçon. Il faut donc renoncer à mon argent ! Allons, partons ! »

Au ton dont ces mots étaient prononcés, je compris combien le sacrifice coûtait à Halef, et je regrettai presque d’être obligé de l’exiger ; un autre Arabe ne m’aurait certainement pas obéi. Je fus touché de cette preuve d’un désintéressement si dévoué.

« Halef, tu ne perdras pas ton argent, lui dis-je, je te le rendrai ; je te le promets.

— En vérité, Sidi ?

— Oui, je t’assure.

— Partons donc bien vite. »

Nous quittâmes la cabine, puis regagnâmes heureusement le bord du bâtiment. Entre la rive et le vaisseau, l’espace était plus grand que je ne l’avais cru d’abord ; on le mesurait très bien du regard, dans la demi-obscurité de la nuit. Je savais Halef un habile sauteur, mais ici il ne pouvait prendre d’élan.

« Eh bien, lui demandai-je, crois-tu pouvoir tenter l’aventure ?

— Certainement, Sidi. »

Il grimpa sur le bordage, et d’un bond se trouva de l’autre côté. J’en fis autant.

« Dieu soit loué ! nous voilà libres ! dîmes-nous tous les deux à la fois. Mais où aller à présent ?

— Allons à Djeddah, opinai-je.

— Tu connais la route, Sidi ?

— Non.

— As-tu une karta (carte) pour nous guider ?

— Non ; mais je crois que nous ne nous tromperons pas en nous dirigeant vers le sud. Abou Seïf y est allé à pied, ce qui prouve que la ville n’est pas loin ; avant tout, examinons nos armes. »

Nous nous blottîmes derrière un buisson d’euphorbes qui nous cachait suffisamment, car dans ce pays les plantes ne sont pas rabougries comme au désert. Je trouvai mes armes chargées. Les pirates n’avaient certainement pu les manier ; ils sont accoutumés aux armes anciennes et d’une construction toute différente des nôtres.

Après nous être assurés que nos revolvers et nos fusils étaient en bon état, et que personne ne s’apercevait de notre évasion, nous nous mîmes en chemin, longeant la côte autant que possible.

La mer dessinait sur ses bords d’innombrables festons, qu’il nous fallait suivre dans leurs détours ; de plus, le sol, tout couvert d’une abondante végétation d’aloès, de coloquintes, etc., n’était point aisé pour la marché. Grâce à Dieu, l’aube vint bientôt nous éclairer et faciliter notre route ; il était environ huit heures lorsque nous aperçûmes les minarets de la ville, puis le sommet de ses murailles.

« Nous devrions demander si c’est bien Djeddah, » remarqua Halef.

Depuis quelque temps, nous rencontrions des Arabes se rendant au marché, mais je n’osais leur adresser la parole.

« Non, repris-je, c’est certainement Djeddah.

— Sais-tu, Sidi, qu’Eve, la mère de tous les mortels, est enterrée en ce lieu ?

— Oui.

— Lorsque Adam l’eut mise en terre, il la pleura quarante jours et quarante nuits, puis il s’en alla à Sland Dib, où il mourut et où il fut enterré. C’est une île que les seuls croyants connaissent.

— Tu te trompes, Halef ; cette île s’appelait autrefois Sinhala Dvipa, ce qui signifie : île des Lions. Elle appartient maintenant aux chrétiens, aux Anglais ; je suis allé plusieurs fois dans ce pays. »

Il me regarda d’un air étonné.

« Nos tolba disent pourtant, Sidi, que l’infidèle ne peut mettre le pied sur cette terre sans mourir.

— Regarde-moi, Halef, suis-je un homme mort ?

— Non ; mais tu es un favori d’Allah, quoique tu ne professes pas la vraie croyance.

— Dis-moi, Halef, n’est-il pas vrai qu’un giaour qui tenterait de pénétrer dans Médine ou à la Mecque serait mis à mort ?

— Oui.

— Il y a pourtant des chrétiens qui en sont sortis vivants.

— C’est vrai ; ils ont feint d’être musulmans ; ils connaissaient notre langue et nos usages.

— Tu vois donc, Halef, qu’on peut aller à la Mecque sans… »

Il me regarda avec inquiétude.

« Sidi, lu voudrais aller à la Mecque ?

— M’y conduirais-tu ?

— Non, Sidi, car il me faudrait, après ma mort, brûler au fond de la Djehenna.

— Me trahirais-tu, si tu savais que je me suis introduit dans la ville sainte ?

— Effendi, ne me fais pas de chagrin. Je devrais te dénoncer, et je ne le pourrais pas ! Je ne pourrais plus vivre si… »

L’Arabe disait ces mots avec une émotion profonde et touchante ; il eût été cruel de le tenter et de le tourmenter davantage.

« Halef, interrompis-je, m’aimes-tu ?

— Plus que moi-même, crois-moi, Sidi !

— Je te crois ! Combien de temps veux-tu encore voyager avec moi ?

— Tant que tu voudras ; avec toi j’irai aussi loin que la terre est grande, quoique tu sois un chrétien. Mais je te convertirai, tu le sais bien.

— Un soi-disant hadji me l’a tant répété !

— O Sidi, bientôt je serai véritablement un hadji. Voici Djeddah ; je vais visiter le tombeau d’Ève, puis j’irai à la Mecque, je m’arrêterai à Arafah, je me ferai raser à Minah et j’aurai accompli toutes les saintes pratiques. Voudrais-tu m’attendre à Djeddah ?

— Combien de temps te faut-il ?

— Sept jours.

— Ton pèlerinage-n’aura pas de valeur : il faut un mois au vrai croyant.

— Ne crois pas cela, Sidi ; sept jours me suffiront. Voilà la porte de la ville ; comment s’appelle-t-elle ?

— C’est la porte du nord, elle doit s’appeler Bab-el-Médina. Mais écoute : feras-tu ce que je te demanderai ?

— Oui ; car je sais que tu ne me commandes jamais rien qui soit défendu par ma loi.

— Ne dis à personne ici que je suis chrétien.

— J’obéirai ; seulement laisse-moi t’adresser aussi une prière : à la Meçque, je dois répandre des aumônes, acheter des présents, payer le aziz-koumadji[4] et j’ai…

— Sois tranquille, je te rendrai ton argent aujourd’hui même.

— Ta monnaie ne peut me servir, car elle vient des pays infidèles.

— J’irai chez un changeur et je te payerai en piastres.

— Oh ! merci, Sidi ! Crois-tu que j’aie assez d’argent pour aller aussi à Médine ?

— Je le pense, si tu ne te montres pas trop prodigue ; d’ailleurs ce voyage ne te coûtera rien, nous le ferons ensemble.

— Tu prendrais la route de Médine ?

— Il n’est pas défendu de la suivre, je pense ?

— Non, mais tu ne peux entrer dans la ville.

— Et si je t’attendais à Djambô ?

— Parfait, Sidi, Allah te bénisse ! Mais où iras-tu après ?

— À Medaïn Saliha.

— Seigneur, tu veux mourir ? C’est la ville des esprits, ils ne souffrent aucun mortel dans ses murs.

— Ils me souffriront pourtant. C’est une cité mystérieuse, dont on raconte des choses très singulières ; je veux la voir.

— Tu ne la verras pas : les esprits mettront des obstacles sur notre chemin. Mais à ce coup je ne t’abandonne point ; je veux mourir avec toi. Alors je serai un véritable hadji, le ciel s’ouvrira devant moi. Et après, si nous en sortons, où veux-tu aller ?

— Au Sinaï, à Jérusalem, à Constantinople, ou bien à Bassorra et à Bagdad.

— Et tu m’emmèneras ?

— Oui. »

Nous étions arrivés près de la porte de la ville. En dehors s’éparpillaient quelques misérables huttes construites en paille et en feuilles de palmier, où s’abritent les pauvres hadhesi[5], les bûcherons, les jardiniers. Un malheureux, tout déguenillé, s’avança vers nous.

« Vas-tu bien, Effendi ? ta santé est-elle bonne ? » me cria-t-il.

Je ne bougeai point : en Orient, on se donne le temps de répondre aux saluts ; il fallut pourtant s’y décider lorsqu’il eut répété ses questions.

« Je te remercie, lui dis-je ; je vais bien, ma santé est excellente ; mais toi, comment vas-tu, toi le fils d’un vaillant père ? Comment va ton commerce, pieux héritier de la race sacrée des musulmans ? »

Je me servis à dessein de ce dernier compliment, parce que je vis qu’il portait le mechalech. Djeddah, quoique ouverte récemment aux chrétiens, est une ville sainte, et tous les habitants des villes saintes ont le droit de porter ce signe honorifique. Quatre jours après la naissance d’un enfant, on pratique sur ses joues et à chaque tempe une incision, dont la cicatrice reste visible toute la vie ; c’est ce qu’on appelle le mechalech.

« Tes paroles sont des fleurs, elles embaument l’air comme la marche des filles du paradis, me répondit le pauvre homme. Je vais bien, je suis content des affaires que j’entreprends. A ton service, Effendi !

— Et que fais-tu ?

— J’ai trois bêtes à conduire ; mes fils sont des hamari[6], je les aide.

— Pourrais-tu nous fournir deux ânes ?

— Oui, Sidi.

— Combien demandes-tu pour tes bêtes ?

— Où veux-tu aller, Sidi ?

— Je suis étranger dans cette ville, tu nous conduiras à une demeure que je puisse louer. »

L’ânier me jeta un regard de défiance : un étranger arrivant à pied, cela lui semblait évidemment louche.

« Sidi, me demanda-t-il, veux-tu venir où j’ai déjà conduit ton frère ?

— Quel frère ?

— Celui qui est venu hier, au temps du Moghreb[7], avec treize hommes à pied, comme toi. Je les ai conduits au grand khan. »

C’était certainement Abou Seïf. Je repris :

« Cet homme n’est point mon frère ; je ne veux pas loger dans un khan ni dans un fondouk, mais dans une maison privée.

— Tant mieux, Sidi. Je connais une maison où tu seras comme un prince, tant elle est belle !

— Combien demandes-tu pour nous conduire ?

— Deux piastres.

— Amène tes montures. »

L’homme s’éloigna gravement, entra dans un petit enclos, puis ramena deux ânes si petits, qu’on eût dit qu’ils allaient s’échapper entre nos jambes.

« Pourront-ils nous porter ? demandai-je.

— Sidi, un seul nous porterait tous les trois. »

J’hésitai pourtant à peser sur cette petite bête ; mais le vaillant âhon ne sembla nullement surchargé ; il se mit tout de suite au trot ; en quelques minutes nous eûmes franchi la distance qui nous séparait de la ville.

À peine dépassions-nous la porte, qu’une voix rude m’arrêta.

« As-tu payé ? » demandait la voix.

Dans les ruines de la muraille, je distinguai un trou noir et carré ; par ce trou passait une tête, et sur le visage de cette tête trônait une énorme paire de lunettes. Sous les lunettes se montrait un nez crochu, et sous ce nez une ouverture édentée qui avait proféré l’exclamation que je venais d’entendre.

« Quel est cet homme ? dis-je à mon guide.

— C’est le percepteur de l’impôt pour le Grand Seigneur. »

Je fis approcher mon âne pour me donner le plaisir d’exhiber mon passeport, et je demandai :

« Que veux-tu ?

— De l’argent.

— Regarde. »

Je présentai le cachet de Sa Hautesse devant les formidables lunettes.

« Ah ! pardonne, Seigneur ! »

Tout d’un coup la tête disparut ; je vis s’échapper, par-dessus un pan ruiné de la vieille muraille, ume forme maigre et décharnée, portant un antique uniforme de janissaire : larges pantalons bleus, bas rouge, veste verte, et sur la tête une sorte de turban blanc agrémenté d’une bourse retombant par derrière. C’était le vaillant radjal-el-mal (le receveur).

« Pourquoi se sauve-t-il ? demandai-je à mon conducteur.

— Tu as un bouyouroultou, tu ne dois rien payer ; il t’a offensé en te demandant l’impôt ; il craint ta colère. »

Nous continuâmes notre route et arrivâmes bientôt devant la porte d’une maison dont la construction me parut une merveille pour le pays. Cette maison possédait quatre grandes fenêtres grillées donnant sur la rue.

« C’est ici, me dit l’ânier.

— A qui appartient celle maison ?

Par ce trou passait une tête, et sur le visage de cette tête trônait une énorme paire de lunettes.

— Au joaillier Tamarou.

— Est-il chez lui ?

— Oui.

— C’est bien. Tu peux t’en retourner ; tiens, voici les deux piastres, et encore un pourboire. »

Après un torrent de remerciements, notre homme enfourcha un de ses ânes et partit. J’entrai avec Halef dans la maison. Le noir qui servait de portier nous conduisit au fond du jardin, où se trouvait le maître de céans. J’exposai tout de suite l’objet de ma visite ; Tamarou nous ramena à l’intérieur de la maison, où il nous montra une suite de pièces absolument vides.

J’en louai deux pour une semaine. Le prix me parut un peu élevé, mais je ne voulais pas marchander. Je me fis inscrire sous le nom que Halef m’avait forgé, et qui décidément me servait beaucoup dans ce pays.

Dans l’après-midi, je sortis pour voir la ville.

Djeddah est une belle et riche cité dont le nom signifie rivage, littoral.

Elle est entourée de murs de trois côtés ; des tours et des fossés protègent ses remparts. Du côté de la mer, un fort, armé de plusieurs batteries, défend l’entrée du port. Ces murs sont percés de trois portes : Bab-el-Medina, Bab-el-Yémen et Bab-el-Mekza, la plus belle de toutes, car elle a deux tours, et son sommet est orné de charmantes arabesques sculptées dans la pierre. La cité se divise en deux parties : l’une est syrienne, l’autre arabe. Elle a des rues assez larges, pas trop malpropres, et beaucoup de places fort belles. Je fus surpris, en m’avançant dans les rues, de rencontrer un aussi grand nombre de maisons avec des fenêtres extérieures et plusieurs étages, toutes bien bâties et d’un aspect agréable, dû à leurs balcons, à leurs portes sculptées, à leurs perrons gracieux.

Un bazar considérable est construit au bord du rivage ; beaucoup de rues y aboutissent. Là se rencontrent les races les plus diverses : Arabes, Bédouins, Tallatahs, marchands de Bassora, de Bagdad, de Mascate, etc. ; Égyptiens, Nubiens, Abyssiniens, Turcs, Syriens, Grecs, Tunisiens, Juifs, Indiens, etc. etc., tous portant leur costume national ; on voit même quelquefois, sur ce marché, des Européens en petite veste.

En dehors des murs de la ville, comme dans toutes les places commerçantes de l’Orient, s’entassent les huttes et les tentes de ceux auxquels leurs moyens ne permettent pas d’habiter la cité.

Non loin d’une caserne qui se trouve du côté de la porte de Médine s’étend le cimetière, où l’on montre le tombeau de notre première mère. Cet édifice mesure a peu près soixante mètres et contient une petite mosquée.

Djeddah, il n’est pas besoin de le dire, fourmille de mendiants, dont la plus grande partie se compose d’Indiens. Les pèlerins pauvres des autres contrées travaillent sur le port ou au bazar, afin de gagner de quoi reprendre leur voyage ; mais les Indiens sont trop paresseux pour travailler, ils tendent la main ; et qui entreprendrait de donner à tous ces quémandeurs seulement la plus petite monnaie, devrait bientôt mendier à son tour.

Après avoir visité le cimetière, je revenais en longeant le port, cherchant dans ma tête le moyen de me rendre à la Mecque, quand un refrain bien connu frappa mes oreilles. Une chanson de mon pays, à Djeddah !

Je regardai dans la direction de la voix, et je vis sur l’eau un petit canot conduit par deux hommes. L’un d’eux était certainement un indigène : ses vêtements et son teint le prouvaient ; la barque lui appartenait sans doute. L’autre, debout près du rameur, portait un costume fort original. Un turban bleu, de larges pantalons turcs, une vieille redingote européenne à la mode du siècle dernier ; joignez à cela une cravate de soie jaune flottant autour du cou et une ceinture si épaisse, qu’elle devait cacher un véritable armement de guerre.

Ce singulier personnage remarqua mon attention ; il pensait probablement avoir affaire à un Bédouin amateur de musique : renforçant sa voix à l’aide de sa main formant un cornet, il reprit sa chanson avec une joyeuse insistance.

J’aurais volontiers sauté au cou du chanteur, n’eût été la distance. Je me souvenais de ma rencontre avec l’ex-barbier près du Nil ; celle-ci me faisait le même plaisir. Moi aussi je mis mes mains autour de ma bouche et je chantai :

Entre toi et moi
Il y a une rue, etc.

Nous nous répondîmes mutuellement, couplets par couplets ; puis mon compatriote présumé, trépignant de joie, enleva son turban, tira son sabre, mit l’étoffe bleue à la pointe de l’arme, l’agita comme un fou au-dessus de sa tête ; après quoi il saisit une rame et aborda promptement en face de moi.

« Un Turc qui parle allemand ? s’écria-t-il.

— Non ; un Allemand qui fait le Turc.

— Vraiment ! je n’en pouvais croire mes oreilles, vous avez la mine si orientale ! Puis-je vous demander qui vous êtes ?

— Un écrivain en voyage. Et vous ?

— Moi ?… un… un… hum ! un violoniste comique, un cuisinier de navire, un secrétaire privé, un marchand, un veuf, un rentier, un touriste retournant chez lui. »

Là-dessus il s’inclina d’une façon si drôle, que je ne pus m’empêcher de rire.

« Alors vous en avez assez des voyages ? demandai-je.

— Oui, je vais rentrer à Trieste, à moins que d’autres idées ne me prennent en route.

— Que faites-vous ici ?

— Rien. Et vous ?

— Rien non plus, j’y arrive.

— Pour moi, j’y suis depuis quatre jours ; je vous piloterai, venez dîner chez moi.

— Tout de suite ?

— Oui, venez, ce n’est pas loin. »

Il paya son batelier, puis nous nous acheminâmes ensemble vers le port, et de là en ville, où nous nous arrêtâmes bientôt devant une petite maison d’un étage ; il entra le premier. Le corridor divisait la demeure en deux ; nous pénétrâmes à droite, dans une chambre assez exiguë, dont le mobilier consistait en un large divan de bois sur lequel une natle était étendue.

« Voilà ma chambre, me dit l’inconnu. Asseyez-vous à la turque. »

Pendant que je m’installais, il ouvrit un coffre déposé dans un coin.

« Pour un tel hôte, dit-il, on doit déployer sa batterie de cuisine. »

Il tira successivement un pot rempli de pommes cuites la veille, sur la machine à esprit de vin, et cuites on peut deviner comment ; puis des gaufres faites dans le couvercle d’une boîte à tabac en fer-blanc, un reste de pain anglais, dur comme de la pierre ; mais nous avions de bonnes dents. De plus, un saucisson de Bombay, un peu rance, et du vrai cognac qu’il fallut boire à même dans la bouteille, faute de verre. Enfin, pour le dessert, mon ex-cuisinier retrouva un morceau de fromage au fond de sa caisse. Tout cela n’était pas très appétissant, mais tout cela rappelait un repas européen. J’y goûtai avec délices. Après quoi mon compagnon me raconta son histoire ; il était de Trieste, orphelin de mère dès son bas âge ; n’ayant pas eu beaucoup à se louer de son père ni de sa belle-mère, il s’était mis à courir le monde, d’abord comme musicien ambulant. Devenu secrétaire du directeur de l’hôpital de Bombay, puis comptable chez un négociant de cette ville ; il avait fini par épouser la veuve de son patron.

Cette femme était morte, et l’aventurier autrichien retournait dans sa patrie avec une petite fortune. Il voyageait à sa fantaisie, sans trop compter ni son temps ni son argent. Il me plut ; nous liâmes une sorte d’intimité, comme il s’en établit facilement en pays lointain quand on est presque compatriotes.

« Combien de temps resterez-vous ici ? me demanda mon hôte au moment de nous séparer.

— Je ne sais. Mon domestique a besoin de huit jours pour faire son pèlerinage à la Mecque ; j’ai grande envie de le laisser partir, puis d’aller moi-même incognito visiter cette curieuse ville. Il faudrait, je le crains, feindre le mahométisme, ce qui me déplaît : de sorte que je ne sais à quoi me décider. Je suis venu ici pour étudier les mœurs de ces peuples. Serait-ce pécher que de se soumettre à une feinte nécessaire ?

— Je ne pourrais rien dire sur vos scrupules, n’étant nullement théologien ; mais, à mon avis, il n’est pas difficile de visiter la Mecque sans affecter aucunement le mahomélisme. Il n’y a pas que des pèlerins dans la ville sainte.

— Sans doute, il y a des marchands ; mais tous doivent faire acte de religion.

— On ne les suit pas pour y voir. Quant à moi, voici ce que je ferais ; on peut aller à cheval d’ici à la Mecque en huit heures ; avec un excellent chameau on n’en met que quatre. J’entrerais tranquillement le matin dans la ville, je déjeunerais dans un khan, je visiterais les rues et le sanctuaire sans me presser ; tout cela ne me demanderait que quelques heures. Tout le monde me prendrait pour un Arabe et s’inquiéterait peu de moi.

— Cela n’est point sans danger. L’entrée de la Mecque demeure interdite aux chrétiens ; ils ne doivent pas en approcher au delà de neuf milles. Si j’étais reconnu ?

— Bah ! Autrefois il en était de même pour la ville dans laquelle nous sommes.

Là-dessus il s’inclina d’une façon si drôle, que je ne pus m’empêcher de rire.

« Il y a d’ici à la Mecque neuf cafés échelonnés sur la route : je parie que je m’avoue chrétien jusqu’au neuvième sans qu’on me dise un mot ; les temps sont bien changés. »

Mon nouvel ami me décidait complètement. Je rentrai chez moi et m’étendis sur mon divan, où je ne tardai point à rêver de la Mecque et de mes aventures à la sainte Kaaba.

Lorsque je m’éveillai, Halef préparait mon café ; le jour était grand déjà. J’avais, dès la veille, remis au petit factotum le montant de ses économies, et nous avions été changer la somme au bazar.

« Quand me permettras-tu de partir, Sidi ? demanda Halef.

— Quand tu voudras ; comment fais-tu ton voyage ?

— Nous nous réunissons plusieurs pèlerins ensemble et nous prenons des chameaux de louage.

— Tu ne loues pas un delyl ?

— Oh ! non, Sidi, ce serait trop cher. »

Les delyl sont des guides spéciaux et reconnus par l’autorité mahométane, qui accompagnent les pèlerins et veillent à ce qu’ils accomplissent toutes les formalités voulues. Parmi les pieux voyageurs se trouvent beaucoup de femmes et de jeunes filles ; mais comme l’entrée du sanctuaire n’est permise qu’aux femmes mariées, les delyl font métier de simuler un contrat de mariage avec les pèlerins célibataires, de les conduire dans la ville sainte, et de leur procurer une attestation de pèlerinage.

Halef venait à peine de me quitter, quand j’entendis parlementer devant ma porte.

« Ton maître est-il chez lui ? disait le musicien de Trieste.

— Parle arabe, » reprenait Halef avec humeur.

L’autre riait et répondait par une chanson, au grand scandale de mon petit domestique ; puis, poussant ma porte, il pénétrait chez moi, à la façon d’un ouragan, criant :

« Bien, bien, vous voilà ! on n’est point encore en route pour la Mekka !

— Pst ! pas un mot devant Halef.

— Ah ! pardon ! Je venais vous demander un renseignement : vous êtes bon cavalier ?

— Oui, sur toutes les montures possibles : chevaux, ânes, chameaux, etc.

— Chameaux, c’est cela ! Je voudrais tâter du chameau ; est-ce agréable ?

— Hum ! vous éprouverez dans le commencement quelque chose comme le mal de mer. Prenez de la créosote, et encore cela n’y fera pas grand’chose.

— M’accompagnez-vous ?

— Volontiers.

— Nous n’irons pas loin. Emmenez votre domestique ; dans ce pays on n’est sûr de rien.

— Soit ! Si vous allez chercher le chameau, faites attention à la selle et à la couverture. Il y a là souvent une population à laquelle les Orientaux donnent le nom gracieux de bit ; heureusement ces peuples de myrmidons sont tellement attachés aux Arabes, qu’ils dédaignent souvent les giaours ; mais nous avons affaire à deux peuplades, celle de l’arabe et celle du chameau. Vous me comprenez ? Le mieux serait de prendre votre propre couverture et de la faire passer au four en rentrant, cela vous coûtera une piécette chez le premier boulanger venu. N’oubliez pas vos armes surtout.

— Sont-elles bien nécessaires… hum ?

— Les miennes ne me quittent jamais, en ce moment surtout.

— Pourquoi en ce moment ?

— Parce que j’ai fait connaissance avec un certain pirate, pèlerinant en ce moment, et peu agréable à rencontrer.

— Vous ne m’avez pas dit cela hier.

— Bah ! vous m’auriez pris pour un hâbleur. On ne croit plus aux aventures dans le siècle où nous sommes. Dernièrement un brave savant me soutenait que jamais la vie n’avait été plus monotone. Il prétend qu’on peut parcourir tout l’ancien monde sans rencontrer le moindre incident. A mon avis cela dépend de la manière de voyager. Il va sans dire qu’un voyage circulaire par entreprise n’offre pas de péripéties, vous conduirait-il à Ceylan ou à la Terre de feu.

« Mais je préfère le cheval et le chameau aux chemins de fer, la petite barque de l’indigène aux steamers, et je vais plus volontiers à Tombouctou qu’à Nice. Je n’ai ni interprète ni courrier. Halef me suffit, et je dépense moins d’argent pour un voyage en Turquie que bien d’autres pour une saison de bains.

« J’ai visité l’Amérique et ses déserts non en milord, mais en explorateur ; jamais les rencontres ni les aventures n’ont manqué. Elles ne manqueront jamais à celui dont le gousset est léger, qui couche sous la tente ou la hutte de l’indigène, qui vit de sa chasse, qui lutte avec toutes les difficultés de la route et des climats.

« Voulez-vous parier que nous allons trouver une aventure rien qu’en sortant de la ville, si petite qu’elle soit ?

« Les héros du moyen âge ne parcouraient le monde que pour se signaler par des prouesses ; nos héros modernes sont des commis voyageurs, des amateurs du tapis vert, des touristes blasés en quête d’une station hivernale ; ils cherchent aventure sous leur parapluie, à table d’hôte, au théâtre ou au skating-ring.

— Et vous pensez que nous allons trouver mieux ?

— Oui ; mais peut-être appelez-vous aventure la rencontre de deux tigres qui se déchirent, et moi je tiens pour tout aussi intéressant une bataille de fourmis sur la lisière d’une forêt. La force déployée ne m’émeut pas tant que l’intelligence qui s’aiguise. A un combat de Huns et de Goths, je préfère la tactique et la discipline militaires.

« La puissance divine se montre aussi bien dans les plus petits insectes que dans les plus terribles fauves ; on s’émerveille devant les tigres ou les lions, parce qu’ils sont plus gros et plus effrayants ; leurs luttes offrent quelquefois moins de péripéties que celles des guêpes et des frelons.

« Allons, entendez-vous avec votre chamelier et partons le plus tôt possible.

— Je compte sur votre promesse : une petite rencontre bien curieuse ! Je ne tiens point aux lions ni aux tigres.

— Comptez-y ! »

Lorsque j’allai rejoindre mon compatriote, auquel nous donnerons, si vous le voulez, le nom d’Albani, je le trouvai armé jusqu’aux dents et préparant des provisions.

« Fi donc ! m’écriai-je, des provisions quand on court aux aventures ! Nous mangerons dans quelque douar des dattes, du miel, que sais-je ? un peu de tjékir.

— Qu’est-ce que cela ?

— Un gâteau fait avec des sauterelles pilées.

— Horreur !

— C’est excellent. Ne mangez-vous pas bien d’autres horreurs en Europe ? des limaçons, des grenouilles, du lait corrompu que vous appelez fromage, et vous faites le délicat sur les sauterelles ! Allons donc !

« Savez-vous quel est le grand homme qui se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage ?

— Oui, un saint dont parle la Bible, je crois.

— A la bonne heure ! un grand saint que vous pouvez imiter, au moins en goûtant des sauterelles. Avez-vous une couverture ?

— Oui.

— Est-ce que le chamelier nous accompagne ?

— Non, j’ai loué les chameaux seuls.

— Très bien. Venez ! »

Le loueur de montures habitait à deux maisons plus loin. C’était un vieux Turc ; dans sa cour nous trouvâmes trois misérables chameaux, maigres à faire pitié.

« Où est ton écurie ? demandai-je.

— Là. »

Il me montrait un mur qui partageait la cour en deux.

« Ouvre la porte.

— Pourquoi ?

— Parce que je veux voir s’il y a là encore d’autres chameaux. »

Je poussai la porte presque malgré lui, et j’aperçus huit beaux chameaux de course.

« Combien nous loues-tu les chameaux que tu nous a sellés ? »

Il me dit une somme équivalant à un peu plus de trente francs.

« Et pour un pareil prix tu nous donnes des bêtes de charge avec les pieds et les jambes blessés. Regarde : leurs lèvres pendent comme ta manche, dont le coude est déchiré ; et leurs bosses ! ce ne sont plus des bosses ! ils ont fait un long chemin, ils sont surmenés ; ils peuvent à peine soutenir la selle. Allons ! donne-nous d’autres montures, d’autres selles, d’autres couvertures ; tout cela est pitoyable ! »

Il me regarda avec colère et défiance.

« Qui es-tu, pour commander ?

— Vois ! ce bouyouroultou va te l’apprendre ; et si tu n’obéis pas, le Grand Seigneur saura que tu es un fripon et que tu éreintes tes malheureuses bêtes jusqu’à la mort. Tu voulais tromper mon compagnon, n’est-ce pas ? Allons, vile, prépare-moi ces trois hedjin. Là, ce brun ! et puis ce gris dans le coin, et cet autre brun par ici, autrement je prends mon fouet et… »

Un Arabe eût déjà saisi son couteau pour me menacer ; mais cet homme était Turc, il obéissait sans objection, et nous montâmes bientôt trois magnifiques bêtes avec des selles fort confortables. Halef nous accompagnait ; il aida Àlbani à se hisser sur son chameau.

« Maintenant, criai-je à mon compagnon, faites attention : vous allez être soulevé tantôt en avant, tantôt en arrière. Ayez soin de faire en même temps le mouvement contraire, car cette secousse brise les membres.

— Je vais essayer. »

A peine le chameau se fut-il relevé, qu’Albani faillit tomber en arrière ; il s’accrocha de toutes ses forces ; mais, un second mouvement le portant en avant, il perdit l’équilibre et fît une chute sur le sable de la cour.

« Ah ! diable ! ce n’est pas commode ! murmurait le malheureux cavalier en se frottant les épaules ; mais j’en viendrai à bout. Faites remettre la bête sur ses genoux.

— Rrrré ! » cria le chamelier.

Le docile animal s’accroupit de nouveau, et le brave Albani prit position sur la selle. Je voulus donner encore une leçon à notre Turc.

« Dévédji (chamelier), sais-tu monter un chameau ? lui criai-je.

— Oui, seigneur.

— Sais-tu le diriger ?

— Oui.

— Non, tu ne sais pas ! tu ne nous a point donné de matraque (bâton).

— Pardonne, seigneur. »

Sur un signe du loueur de chameaux, on nous apporta les bâtons courts qui servent à conduire et à animer la bête.

Nous ne faisions vraiment pas trop mauvaise figure sur nos chameaux couverts de housses brodées et pomponnées. Nous avançâmes ainsi majestueusement à travers la ville.

« Qù allons-nous ? dit Albani.

— Où vous voudrez.

— Prenons la porte de Médine. »

Les passants nous regardaient avec curiosité ; le costume de mon nouveau compagnon avait de quoi surprendre, même dans un lieu où l’on en voit de toutes les formes et de toutes les couleurs. Nous parvînmes sans trop de difficulté jusqu’à la porte.

Dès que nous fûmes dehors, il nous fallut traverser le campement des Nubiens, puis nous atteignîmes ce désert privé de toute végétation qui s’étend autour de la banlieue de toutes les villes du Hedjaz.

Jusque-là, nos chameaux marchant d’un pas tranquille, Àlbani se tenait tant bien que mal en selle, quoiqu’il commençât à ressentir ce mal de mer si étrange dans un pays où il n’y a pas la moindre apparence de liquide.

Il allait à droite, à gauche, en avant, en arrière sur sa monture ; son fusil se détachait presque de son dos et pendait au bout de la courroie, tandis que son grand sabre battait les flancs de son chameau.

L’Autrichien chantait pour faire bonne contenance ; mais quand sa bête se vit en pleine campagne, elle prit un trot si dur, que le cavalier novice ne savait plus à quel saint se vouer. Un nuage de poussière plus épais qu’un brouillard de Londres nous entourait. Notre homme, tout à fait ahuri, se servant de son bâton comme d’un balancier, serrant son fusil de la main gauche, avait une mine si comique et si effarée, que je ne pouvais m’empêcher de rire. Il recourait aux interjections de toutes les langues de son vocabulaire, et serait mille fois tombé sans l’intervention patiente de Halef.

Je finis par les laisser tous deux un peu en arrière ; je descendis au grand trot dans la plaine ; mes compagnons m’y rejoignirent bientôt. Albani se trouvait moins secoué dans ce chemin uni ; la promenade commença enfin à devenir plus calme.

Nous cheminions depuis une heure lorsque nous aperçûmes, à la distance d’un demi-mille, se dessiner la silhouette d’un cavalier arabe monté sur un chameau. La bête, autant qu’on en pouvait juger par son allure et sa forme, était excellente. Au bout de dix minutes, nous nous rapprochâmes de manière à reconnaître parfaitement la monture et le cavalier. Celui-ci portait le costume d’un riche Bédouin ; le capuchon de son burnous était rabattu sur son visage. Quant au chameau, il valait à lui seul plus que les trois nôtres ensemble.

« Salam aléïkoum ! La paix soit avec toi ! me dit le voyageur en repoussant sa capuce.

— Aléïkoum ! Où vas-tu dans ce désert ? » répondis-je.

La voix qui nous avait salués était douce et molle comme celle d’une femme. La main qui venait de rejeter le capuchon me sembla délicate, quoique brune. Le visage n’avait pas de barbe, et deux grands yeux noirs, vifs et brillants, me regardaient d’une façon singulière.

Ce n’était certainement point un homme que j’avais devant moi.

« Mon chemin est partout, reprit la voix féminine ; où te conduit le tien ?

— Je viens de Djeddah ; nous faisons marcher nos bêtes, puis nous retournons à la ville. »

Une expression de défiance passa sur le visage de mon interlocutrice.

« Ainsi tu habites la ville ? me demandait-elle.

— Non, je suis étranger.

— Tu es pèlerin ? »

Que répondre ? J’eus désiré passer pour un mahométan, mais non le dire moi-même. Cette question directe m’embarrassait ; coûte que coûte, je ne voulais point mentir de la sorte.

« Je ne suis point hadji, répondis-je.

— Tu es étranger dans Djeddah et tu n’y viens point pour faire le saint pèlerinage ; tu ne dois pas être un fidèle croyant !

— Ma croyance n’est pas la vôtre, en effet.

— Tu es juif ?

— Non, je suis chrétien.

— Et ces deux hommes ?

— Celui-ci est chrétien comme moi, l’autre est musulman : il se rendra demain a la Mecque. »

Un éclair de satisfaction illumina ce visage bruni ; se tournant vers Halef, la voyageuse, — car enfin c’était une vovageuse, — lui demanda :

« Quelle est ta patrie, étranger ?

— Ma patrie est à l’ouest, bien loin, derrière le grand désert.

— As-tu une femme ? »

Halef, aussi surpris que moi dune question qui bravait toutes les convenances de l’Orient, balbutia un : non ! très scandalisé.

« Es-tu l’ami ou le serviteur de cet Effendi ? continua la questionneuse.

— Son serviteur et son ami.

— Sidi, reprit la femme, viens, suis-moi.

— Où ?

— Es-tu bavard, ou aurais-tu peur d’une femme ?

— Non ; allons, en avant ! »

Elle fit tourner bride à son chameau, qui reprit le chemin déjà parcouru, marchant sur sa propre trace ; je mis ma bête au pas de la sienne, mes deux compagnons suivaient ; je me tournai vers Albani pour lui crier :

« Eh bien ! quand je vous promis une aventure ? »

Albani répondit par un couplet approprié à la circonstance. Notre nouvelle connaissance n’était plus jeune : le soleil de l’Arabie, les fatigues, la souffrance avaient noirci son visage et creusé sa peau de rides profondes ; mais elle n’avait certainement pas dû être laide : il lui restait encore une remarquable perfection de traits. Que faisait-elle dans cette plaine déserte ? Pourquoi avait-elle rebroussé chemin pour nous emmener avec elle ?

« Véritable énigme ! » murmurait l’Autrichien.

Notre amazone était armée d’un fusil ; elle avait un yatagan passé à la ceinture, et tenait à la main cette espèce de lance dont les Arabes se servent en voyage comme une arme défensive des plus redoutables. Elle paraissait brave et déterminée ; nous étions évidemment en présence d’un de ces types de femme guerrière, moins rare en Orient qu’on pourrait le croire.

« Quelle langue parle-t-il ? me demanda l’Arabe en entendant chanter Albani.

— L’allemand.

— Les Allemands sont braves.

— Pourquoi dis-tu cela ?

— Le plus brave de tous les hommes fut le Sultan el Kébir, et cependant les Nemche-chmaler, les Nemche-memleketler[8] et les Moskovlar l’ont vaincu ! Pourquoi me regardes-tu avec des yeux si perçants ? »

Ainsi, me disais-je, cette femme a entendu parler de Napoléon et des grandes guerres qui ont fait crouler son empire. Ce ne doit point être une femme ordinaire, même parmi les amazones arabes. Je m’empressai de répondre :

« Pardonne si mes yeux ont pu t’offenser. Je ne suis pas habitué, dans ce pays, à rencontrer une femme telle que toi !

— Une femme portant des armes et tuant les hommes, n’est-ce pas ? Une femme qui commande à sa tribu ? N’as-tu jamais entendu parler de Ghalië ?

— Ghalië… répétai-je en cherchant dans ma mémoire, n’est-elle pas de la race des Begoum ?

— Oui ; tu la connais ?

— N’est-elle pas devenue le cheikh de sa tribu ? N’a-t-elle pas vaincu, près de Taraba, les troupes de Méhémet-Ali, commandées par Toûnsoûn-bey ?

— C’est cela. Tu le vois, une femme peut valoir un homme !

— Et le Coran ; que dit-il là-dessus ?

— Le Coran ! interrompit la voyageuse avec un mouvement d’impatience. Le Coran est un livre, et moi je porte le yatagan, le tufenk[9] et le djérid[10]. Auquel des deux crois-tu le mieux ? Au livre ou aux armes ?

— Aux armes. Je ne suis donc point un giaour, puisque j’ai la même croyance que toi.

— Tu crois aussi à ta force et à tes armes ?

— Oui, mais plus encore aux saints livres des chrétiens.

— Je ne les connais pas ; tes armes, je les vois. »

Ceci était un compliment, les Arabes jugeant l’homme par sa monture et ses armes, à moins que ce ne soit par sa pipe. La femme reprit :

« Qui de vous deux, de toi ou de ton ami, a tué le plus d’ennemis ? »

A ne considérer que le fourniment, Albani devait passer pour un foudre de guerre ; cependant j’étais bien persuadé que le brave homme n’avait jamais fait de mal à personne avec son terrible sarras ; malgré tout, pour ne pas trop m’avancer, je répondis modestement :

« Nous ne nous sommes jamais raconté nos aventures guerrières.

— Mais toi, combien de fois as-tu vengé le sang des tiens ou ton injure ?

— Jamais ! ma loi me défend la vengeance ; c’est au juge à punir les coupables.

« Allah bénisse votre arrivée ! Venez, entrez sous nos tentes. »

— Écoute : si à l’heure qu’il est, tu voyais venir Abou Seïf et qu’il essayât de te tuer, que feras-tu ?

— Je me défendrais, la défense est permise. Connais-tu le Père du Sabre ?

— Je le connais, Et toi qui le nomme par son nom, en as-tu entendu parler ?

— Non seulement j’en ai entendu parler, mais je l’ai vu.

— Vu ! quand ?

— Il n’y a pas longtemps : c’était hier !

— Et où ?

— Là, où est son vaisseau. Je lui indiquai du doigt la direction présumée. Il mouille là-bas, dans un petit golfe dont les environs sont déserts.

— Ah ! il est là ?

— Non, il est allé à la Mecque porter un présent au grand chérif.

— Le grand chérif ne se trouve point à la Mecque, mais à Téif. Merci pour le renseignement, merci, seigneur. Suis-moi. »

Elle lança vivement sa bête vers la droite. Bientôt j’aperçus une grande ligne bleuâtre fermant l’horizon. En approchant, je reconnus d’arides rochers de granit, tels qu’il s’en trouve dans les environs de la Mecque ; comme je le constatai plus tard, cette pierre est d’un grain d’une admirable finesse.

Dans un creux de la vallée, quelques tentes étaient disposées de manière à former un camp. Notre guide, me les montrant du geste, dit simplement :

« C’est là qu’ils sont !…

— Qui ?

— Les Beni Kufr (les maudits) de la race des Ateïbeh.

— Je croyais que les Ateïbeh habitaient el Zallaleh, el Taleh ou l’ouad el Robeyat.

— C’est vrai ; mais viens, tu sauras tout. »

Devant les tentes étaient couchés une trentaine de chameaux et quelques chevaux. Des chiens du désert, le poil hérissé, l’œil fauve, gardaient le camp. Ils firent entendre des hurlements épouvantables à notre approche ; tous les habitants du camp sortirent de leurs tentes, les armes à la main ; leur aspect me sembla très belliqueux.

« Attends-moi, » me dit l’Arabe. Elle descendit de son chameau et alla vers les guerriers, avec lesquels nous la vîmes parlementer.

Albani, non plus que Halef, n’avaient point entendu notre conversation ; mon fidèle serviteur me demanda d’un air inquiet :

« Sidi, à quelle tribu appartiennent ces gens ?

— Ils sont de la race des Ateïbeh.

— Je les connais ; ce sont les hommes les plus braves du désert. Ils tirent juste ; nulle caravane n’est en sûreté quand elle les rencontre. Ils sont des ennemis acharnés des Djeheïne, auxquels appartient Abou Seïf. Mais que nous veut cette femme ?

— Je n’en sais rien.

— Nous verrons ; prépare tes armes, Sidi, je ne me fie point à eux ; ce sont des maudits, des bannis.

— Comment le sais-tu ?

— Écoute : les Bédouins qui habitent ces contrées recueillent les gouttes de la cire des cierges brûlés à la sainte Kaaba, la cendre du bois odoriférant, la poussière du seuil ; ils en font un mélange dont ils se frottent le front ; ces hommes, regarde-les : ils n’ont rien au front, ils ne peuvent entrer à la Mecque ni dans la Kaaba, ils sont maudits.

— Pourquoi les a-t-on maudits ?

— Je ne saurais te le dire, Sidi ; mais ils le sont. »

En ce moment un homme, détaché du groupe que notre conductrice venait de haranguer, s’avança vers nous ; c’était un vieillard ; sa barbe blanche lui donnait un aspect vénérable. Il nous dit :

« Allah bénisse votre arrivée ! Venez, entrez sous nos tentes, vous êtes nos hôtes. »

Cette dernière phrase nous mettait à l’abri de toute attaque et de tout danger parmi eux. Lorsqu’un Arabe a prononcé le mot de misafir (hôte), on peut s’abandonner à lui avec une pleine confiance. Nous descendîmes de nos bêtes, et on nous les conduisit dans une des tentes. Nous prîmes place sur le serir[11] et on nous servit un frugal repas. Tant que nous mangeâmes, nos hôtes gardèrent le silence, puis on nous apporta une sorte de pipe à l’usage des gens de petite classe et dont la seule vue prouvait la simplicité de nos hôtes.

Dans les environs de la Mecque, on se sert de plusieurs sortes de pipes ; la plus précieuse est celle en bois de cèdre. Elle repose ordinairement sur une espèce de trépied d’argent ciselé, et se termine par un long tuyau fort richement orné de diamants ou d’autres pierreries étincelantes. On ne fume dans la pipe de cèdre que le précieux tabac de Chiraz. La pipe du second degré est encore en cèdre, mais plus commune, plus petite et beaucoup moins ornée ; enfin la plus misérable des pipes, celle qu’on nous présentait et qui se nomme biry, consiste en une coquille de coco terminée par un roseau.

Nous étions entourés d’une vingtaine d’hommes, entrés en même temps que nous sous la tente ; le plus âgé, celui qui était venu au-devant de nous, prit la parole en ces termes :

« Je suis le cheikh el Ourdi (le commandeur du camp) et j’ai à te parler, Sidi ; les usages ne permettent point de tourmenter un hôte avec des questions, cependant je dois t’en adresser quelques-unes ; m’y autorises-tu ?

— Je t’y autorise.

— Tu appartiens aux Nasara ?

— Oui, je suis chrétien.

— Que fais-tu ici, dans le pays des fidèles croyants ?

— Je viens étudier la contrée, apprendre à connaître les habitants. »

Le cheikh me regarda avec défiance ; il poursuivit :

« Et quand tu les auras connus, à quoi cela te servira-t-il ?

— J’en garderai la mémoire et retournerai dans mon pays.

— Allah est grand et les idées des Nasara sont impénétrables ! Tu es mon hôte, je veux te croire. Cet homme est ton serviteur ?

— Oui, mon ami et mon serviteur.

— Mon nom est Malek. Tu as parlé avec la bent cheikh Malek (la fille du cheikh Malek), et tu lui as dit que ton serviteur voulait aller à la Mecque pour devenir hadji ?

— Oui, je le lui ai dit.

— Tu attendras qu’il soit de retour ?

— Oui.

— Où ?

— Je n’en sais rien encore.

— Tu es un étranger, mais tu connais la langue des croyants ; sais-tu ce que c’est qu’un delyl ?

— Un delyl est un guide qui accompagne les pèlerins à la Mecque, et veille à ce qu’ils accomplissent les pratiques consacrées.

— C’est bien ; mais un delyl a encore d’autres fonctions. Il est interdit aux femmes non mariées de visiter la ville sainte ; quand une fille veut aller à la Mecque, elle se rend à Djeddah ; là un delyl l’épouse par contrat en bonne forme. Elle passe pour sa femme ; il la conduit dans la ville sainte, où elle accomplit les prescriptions sacrées, puis on déchire le contrat ; elle reste ce qu’elle était auparavant et paye seulement le delyl de sa peine.

— Oui, je le sais aussi. »

Ce début du vieux cheikh m’intriguait ; où voulait-il en venir ? quel rapport entre le pèlerinage de Halef et les delyl de Djeddah ? Je compris bientôt, car le cheikh continua d’un ton pressant :

« Permets, Sidi, que ton serviteur devienne un delyl pendant le temps de son pèlerinage. »

L’aventure prenait un tour singulier.

« Pourquoi donc ? m’écriai-je.

— Je te le dirai quand tu m’auras promis de m’accorder ma demande.

— Je ne sais si je le puis : les delyl sont des espèces de fonctionnaires embrigadés et soumis à l’autorité, Halef ne serait plus libre si…

— Qui empêche que ton serviteur épouse une femme suivant la loi, la conduise à la Mecque puis la laisse libre comme devant ?

— Après tout, tu as raison, cheikh, ce n’est pas compromettant ; pour moi, je le lui permets volontiers : il n’est pas marié et c’est un homme libre ; mais informe-toi près de lui pour savoir s’il y consent. »

Rien n’était plus amusant que la figure du brave Halef ; il restait pétrifié d’étonnement.

« Veux-tu faire cela ? lui demanda le vieux chef.

— Je voudrais voir la jeune fille… » balbutia Halef tout étourdi, et cependant toujours positif.

Le cheikh sourit ; il reprit :

« Pourquoi veux-tu la voir ? Qu’elle soit vieille ou jeune, laide ou belle, que t’importe, puisque tu dois la rendre après le pèlerinage ?

— Est-elle donc comme les filles des Turcs, qui se couvrent le visage ?

— Non, les filles des Arabes n’ont pas besoin de se voiler ; puisque tu le désires, tu vas la voir. »

Sur un signe du chef, un des assistants se leva, quitta la tente, puis revint bientôt après, accompagné d’une jeune fille dont la ressemblance avec notre amazone était frappante ; elle ne pouvait être que la fille de cette dernière.

« La voilà ! regarde-la, » dit le cheikh.

Halef fit longuement usage de la permission.

L’enfant pouvait avoir quinze ans ; elle était grande et forte comme une femme, avec de beaux yeux noirs et un visage régulier.

Elle ne parut point déplaire au petit Arabe.

« Comment t’appelles-tu ? demanda-t-il.

— Hanneh (Anna).

— Ton œil brille comme les feux de la lune, tes lèvres sont plus rouges que la grenade, tes cils ombragent tes joues comme la feuille de l’acacia ! Mon nom est Halef Omar, ben hadji Aboul Abbas, ibn hadji Daoud al Gossarah. Si je t’agrée, je suis prêt à remplir ton souhait. »

Les yeux de mon Halef brillaient non comme les rayons de la lune, mais comme ceux du soleil ; son langage s’imprégnait d’une poésie toute orientale ; je le voyais s’avancer tout au bord de ce précipice où avaient échoué son aïeul et son père, juste au moment d’accomplir leur pèlerinage : l’abîme du mariage allait-il l’engloutir, pour parler à sa manière ?

Cependant la jeune fille se retira, et son aïeul, se tournant vers Halef, reprit ses questions :

« Que dis-tu maintenant ?

— Demande à mon maître.

— Ton maître y a consenti.

— Très volontiers, affirmai-je ; mais, dis-moi, pourquoi l’as-tu choisi au lieu de t’adresser aux delyl de Djeddah ?

— Connais-tu Achmed-Izzet pacha ?

— Le gouverneur de la Mecque ?

— Oui, tu dois le connaître ; car tous les étrangers qui viennent à Djeddah se présentent devant lui pour lui demander sa protection.

— Alors il demeure à Djeddah ? Je ne suis point allé le trouver, je n’ai recours que le moins possible à la protection d’un Turc.

— Tu es un chrétien, mais tu es un homme ! »

La protection du pacha ne s’obtient qu’à très haut prix. Il n’habite point la Mecque, quoiqu’elle soit sous sa puissance. Il se tient à Djeddah, parce qu’il y a un port. Son titre de gouverneur doit lui rapporter un million de piastres ; mais il sait s’en procurer cinq fois autant. Tout le monde lui paye un droit, même les brigands et les pirates de la mer ; c’est pour cela qu’il préfère demeurer à Djeddah.

Le cheikh continua, après un court moment de silence :

« On m’a dit que tu as vu Abou Seïf.

— Oui, je l’ai vu.

— Eh bien ! ce forban est un grand ami du pacha.

— Ce n’est pas possible.

— Et pourquoi ? Lequel te paraît le plus avantageux, ou de tuer un voleur, ou de le laisser vivre pour qu’il te paye une bonne rente ? Abou Seïf est un Djeheïne, moi un Ateïbeh ; ces deux tribus vivent dans une mortelle inimitié. Cependant il a osé se glisser dans mon douar et enlever ma fille. Il l’a forcée de devenir sa femme ; mais un jour elle s’est évadée et m’est revenue avec son enfant. Tu les as vues toutes les deux ; ma fille est celle avec laquelle tu es venu ici ; sa fille est celle qu’on vient d’amener dans la tente. Depuis ce temps je cherche à me venger d’Abou Seïf. Je l’ai rencontré un jour dans le séraï (le palais) du gouverneur ; mais celui-ci l’a protégé et fait échapper par une porte, tandis que je l’attendais devant l’autre.

« Plus tard, le cheikh de ma tribu m’envoya avec mes hommes pour présenter une offrande à la sainte Kaaba. Nous campions non loin de la porte el Ramah. Je vis Abou Seïf qui venait, accompagné de quelques-uns de ses séides, visiter le sanctuaire. La colère m’emporta ; je me jetai sur lui, quoique toute agression soit défendue dans le voisinage de la Kaaba. Je ne voulais pas le tuer, mais seulement le contraindre à me suivre hors de la ville et à se battre avec moi ; il se défendit, ses hommes lui portèrent secours, une rixe s’ensuivit ; les gardes accoururent, ils nous arrêtèrent tous. Abou Seïf fut bientôt relâché, tandis qu’on nous punit en nous interdisant le saint lieu. Notre tribu fut maudite et condamnée au bannissement pour racheter ma faute.

« On nous méprise, mais nous nous vengerons, puis nous abandonnerons ce pays. Tu as été prisonnier d’Abou Seïf ; raconte-nous ce qui t’est arrivé. »

Je narrai succinctement mon aventure.

« Sais-tu bien où se trouve l’anse qui abrite en ce moment le vaisseau du pirate ?

— Je la retrouverais dans les ténèbres mêmes.

— Veux-tu nous y conduire ?

— Pour surprendre et tuer les Djeheïne ?

— Oui.

— Ma loi ne me permet pas de diriger un guet-apens.

— Comment ! tu ne peux te venger ?

— Non ; notre religion nous commande d’aimer, même nos ennemis. L’autorité seule a droit de punir les coupables ; on n’est pas juge dans sa propre cause.

— Ta religion est douce ; mais nous ne sommes point des chrétiens et nous nous vengeons d’un ennemi, surtout quand il sait acheter les juges chargés de nous défendre. D’après ce que tu m’as dit, j’ai reconnu le lieu, je saurai bien le trouver sans toi. Promets-moi seulement de ne pas avertir les Djeheïne.

— Pour cela, je te le promets de tout mon cœur ; je n’ai point envie de retomber entre leurs mains.

— Bien, nous sommes d’accord ; quand est-ce que Halef ben Omar compte se rendre à la Mecque ?

— Demain, si tu le permets, Sidi, reprit Halef de sa place.

— Demain, si tu veux.

— Laisse ton serviteur au douar, me demanda le chef, nous t’accompagnerons avec lui jusqu’à l’endroit où il nous est permis d’approcher de la ville, puis nous le ramènerons. »

Il me vint une pensée, que j’exprimai aussitôt :

« Me permettriez-vous de rester aussi dans votre camp ? » demandai-je.

Cette proposition parut causer une joie générale.

« Effendi, je vois que tu ne méprises pas les bannis, me dit le vieux cheikh ; sois le bienvenu mille fois ! Tu nous aideras ce soir à conclure l’evlenma (le mariage).

— Il faut d’abord que je retourne en ville, pour mes affaires et pour prévenir mon hôte.

— Je t’accompagnerai jusqu’à la porte de la ville, mais je ne pourrai entrer à Djeddah, car c’est une cité sainte. Quand veux-tu partir ?

— Tout de suite ; je ne tarderai point à revenir ; dois-je te ramener un cadi ou un molla pour les formalités du mariage ?

— Nous n’avons besoin ni de cadi ni de molla. Je suis le cheikh de mon camp, le contrat conclu devant moi a pleine valeur. Apporte-moi seulement du parchemin ou du papier, sur lequel tu écriras l’acte. J’ai ici de la poix et de la cire pour le cachet. »

Quelques minutes plus tard, nous montions sur nos chameaux ; le cheikh, sa fille et cinq hommes voulurent nous faire escorte. Je remarquai qu’ils nous reconduisaient par une route différente et plus rapprochée de la mer. Albani, cette fois, commençait à se tenir convenablement en selle ; son chameau emboîta le pas des nôtres.

Le cheikh, qui se tenait près de moi, me dit au moment où nous gravissions une petite montée, en me montrant du doigt l’horizon :

« Ils sont là-bas, Effendi ?

— Qui donc ?

— Les pirates ! J’ai deviné, n’est-ce pas ?

— Peut-être, mais ne m’interroge point sur le lieu de leur retraite. »

Il se tut, sachant bien qu’il ne se trompait pas. Nous marchâmes en silence. Au bout de quelques instants, deux petites lignes noires se détachèrent du fond de l’horizon ; elles paraissaient s’avancer de la ville vers le golfe où mouillait le vaisseau forban. Avec ma longue-vue je distinguai deux piétons, chose rare au désert. Je présumai que ces hommes devaient faire partie de la troupe d’Abou Seïf. Ils venaient sans doute de la ville à l’occasion de mon évasion.

Malek aussi reconnut peu après les voyageurs ; il les regarda longtemps, puis conféra bas avec ses hommes. Trois cavaliers quittèrent notre escorte pour rebrousser chemin. Je compris l’intention, on voulait barrer la route aux messagers ; mais pour les surprendre il était nécessaire de faire un long détour, et de ne revenir en face d’eux que quand ils auraient perdu de vue les cavaliers, tandis que le vieux chef et ses gens se tiendraient prêts à les envelopper d’un autre côté.

Le cheikh avait eu la même idée que moi au sujet de ces hommes.

« Effendi, me demanda-t-il, veux-tu continuer ton chemin ou rester avec nous ?

— Tu as l’intention d’interroger ces piétons, n’est-ce pas ? En ce cas je reste.

— Ce sont des Djeheïne.

— Je le crois aussi ; tes hommes vont leur couper le retour du côté du golfe : Halef et moi nous les empêcherons de rentrer dans la ville ; toi, prends-les en flanc.

— Ton conseil est bon, Effendi. »

Il se dirigea de côté avec sa troupe : je fis signe à Albani de les suivre, et nous partîmes au grand trot avec Halef. Après avoir fourni une carrière suffisante, nous nous retournâmes et revînmes sur la même ligne que nos Djeheïne. Ceux-ci s’aperçurent qu’ils étaient cernés. Ils hésitèrent. Une seule voie leur restait libre, car ils ne soupçonnaient pas la ruse des Ateïbeh ; ils essayèrent de courir. S’ils s’étaient divisés, ils nous eussent forcés échanger aussi notre tactique ; ils étaient armés ; de bons coureurs, tirant habilement, eussent pu tenir tête à des cavaliers montés sur des chameaux. Ils ne songèrent point à nous séparer, ou peut-être ne se sentirent-ils pas la force de soutenir une pareille lutte.

Ils nous attendirent ensemble ; après avoir couru quelque temps, nous les rejoignîmes tous à la fois.

Je les reconnus sans peine : c’étaient bien des matelots du vaisseau pirate.

« D’où venez-vous ? leur demanda le cheikh.

— De Djeddah.

— Où allez-vous ?

— Au désert chercher des truffes.

— Vous n’avez ni animaux pour les découvrir, ni paniers pour les emporter.

— Nous allons seulement à la découverte ; quand nous aurons trouvé une bonne place nous reviendrons.

— De quelle tribu êtes-vous ?

— Nous habitons la ville. »

Le mensonge était d’autant plus impudent que ces hommes devaient nous reconnaître. Halef, agitant son fouet, ne put maîtriser son impatience ; il leur cria :

« Croyez-vous que cet Effendi et moi nous soyons devenus aveugles ? Brigands ! menteurs ! vous êtes des Djeheïne ; vous appartenez à Abou Seïf. Avouez-le, ou vous tâterez de mon terrible fouet du Nil !

— Que t’importe qui nous sommes ! » reprirent les matelots du vaisseau forban.

Je sautai de mon chameau sans attendre qu’il se fût agenouillé, et, saisissant le fouet de Halef, je fis claquer sa longue lanière en m’écriant :

« N’essayez pas de nous donner le change, ce serait inutile, car nous vous connaissons. Répondez à mes questions : si vous dites la vérité, il ne vous sera fait aucun mal ; sinon, tout Arabes et libres que vous êtes, gare au fouet ! »

A cette menace, si blessante pour des Bédouins, nos hommes portèrent la main à leurs poignards et firent mine de se défendre. Je leur montrai les Àteïbeh qui les entouraient d’un cercle infranchissable et dirigeaient sur eux leurs armes.

« Laissez vos couteaux, leur dis-je, et répondez ! Vous avez été envoyés à Djeddah par Abou Seïf ? »

Les brigands hésitèrent encore ; mais, convaincus de leur impuissance, l’un d’eux se décida enfin :

« Oui, grommela-t-il.

— Vous êtes allés prévenir de mon évasion ?

— Oui.

— Avez-vous parlé à votre chef ?

— Oui.

— Où l’avez-vous vu ?

— A la Mecque.

— Vous êtes allés jusqu’à la Mecque et vous voilà déjà de retour ?

— Nous avons loué des chameaux de course.

— Combien de temps Abou Seïf doit-il encore rester à la Mecque ?

— Peu de temps ; il va se rendre à Teïf, où se trouve le grand chérif.

— Bien, cela suffit.

— Sidi, interrompit Halef, tu ne vas pas laisser courir ces brigands ! Il faut les tuer, pour qu’ils ne fassent plus de mal à personne.

— Je leur ai donné ma parole. Ne les touche pas, suis-moi ! »

Nous remontâmes sur nos bêtes et nous reprîmes le chemin de la ville. Albani restait un peu en arrière ; il avait tiré son grand sabre. Mais je n’en étais point inquiet ; quelques coups de yatagan furent échangés sans grand dommage, pendant qu’on s’emparait des Djeheïne pour les lier et les faire prisonniers. On finit par les hisser sur un chameau, où ils furent solidement attachés. Trois ou quatre hommes de la troupe les conduisirent au camp ; les autres nous suivirent de loin, ramenant Albani.

« Tu les as graciés, me disait Halef, mais ils mourront tout de même !

— Ce qu’on fera d’eux plus tard ne me regarde pas, ni toi non plus. Pour aujourd’hui, tu devrais te montrer généreux : n’es-tu pas fiancé ?

— Sidi, voudrais-tu faire le delyl près de cette Hanneh, toi ?

— Mais oui, si j’étais musulman.

— Seigneur, tu es chrétien, tu es un Franc, tu ne peux parler de ces choses. Sais-tu ce que c’est que l’amour ?

— Oui, l’amour est comme la coloquinte : qui en goûte s’en trouve mal.

— Sidi, comparer l’amour à la coloquinte ! Qu’Allah éclaire ton esprit et réchauffe ton cœur ! Une bonne femme est comme une pipe de jasmin. »

Notre entretien sentimental fut interrompu par l’arrivée de la troupe, qui du reste nous laissa bientôt continuer notre chemin, car les portes de Djeddah étaient en vue. Avant de nous séparer, le cheikh me dit :

— Nous t’attendrons ici, Sidi. Quand reviendras-tu ?

— Je reviendrai avant que le soleil ait avancé de la longueur de la lance.

— N’oublie pas le papier, ni l’encre, ni la plume, Sidi. Qu’Allah te protège jusqu’au retour ! »

Les Ateïbeh s’accroupirent en cercle auprès de leurs chameaux ; nous rentrâmes dans la ville.

« Eh bien ! dis-je à Albani, n’est-ce pas là une aventure conditionnée ?

— En vérité ! j’ai même cru qu’elle finirait avec du sang, mais j’avais préparé mes armes.

— Oh ! vous ressembliez tout à fait au paladin Roland. Et comment vous trouvez-vous de votre chevauchée sur la bosse d’un chameau ?

— Pas trop mal, quoique je préfère encore un bon canapé. Est-ce que vous allez réellement retourner avec ces gens ? Je vous dis adieu, en ce cas, car je ne compte pas vous revoir avant mon départ.

— Qui sait ! nous nous retrouverons peut-être encore ! »

Nous nous rendîmes chez le chamelier pour lui restituer nos montures ; puis après avoir fort tendrement renouvelé nos adieux, nous rentrâmes chacun chez nous. Je fis mon petit paquet, je payai mon hôte. Deux ânes, accompagnés de leur conducteur, nous reconduisirent hors de la ville, où je retrouvai mes fidèles compagnons.

On nous fit monter sur deux chameaux amenés exprès pour nous, et nous reprîmes silencieusement notre chemin.

La fille du cheikh surtout se montrait silencieuse et préoccupée ; ses grands yeux brillaient d’un feu sauvage quand elle les tournait du côté où, derrière la ligne de l’horizon, elle devinait le vaisseau d’Àbou Seïf. À chaque instant je voyais sa main frémissante saisir la poignée d’un de ses coutelas, ou le long tube du fusil couché devant elle en travers de la selle.

Un peu avant d’arriver au camp, Halef rapprocha son chameau du mien et me dit assez bas :

« Sidi, quelle est la coutume de ton pays quand on se marie ? donne-t-on des présents à sa fiancée ?

— Oui, certes ; et chez vous aussi, je pense ?

— Chez nous aussi, mais je ne serai l’époux d’Hanneh que pour quelques jours et seulement en apparence. Je ne sais ce que je dois faire.

— Un présent est une politesse toujours agréable ; à ta place je me montrerais poli.

— Que lui donner ? Je suis pauvre ; d’ailleurs on me prend à l’improviste. Penses-tu que je puisse lui offrir mon adejilik (boîte d’allumettes) ? »

Halef avait acheté au Caire une petite boîte en carton peint, remplie d’allumettes chimiques. Cet objet, qu’on lui avait vendu vingt fois sa valeur ; lui semblait d’un prix infini. Mais la galanterie le poussait à cet héroïque sacrifice.

« Donne-le-lui ! repris-je gravement.

— Bien, je le lui donnerai ; mais quand elle ne sera plus ma femme, elle me le rendra ?

— Non, Halef, cela serait ridicule ; on ne reprend pas un présent.

— Allah est miséricordieux. Tu ne voudrais pas me priver de mon bien. Que faire, Sidi ?

— Puisque tu tiens tant à ta boîte d’allumettes, donne-lui autre chose.

— Que lui donnerai-je ? Je ne puis lui offrir mon turban, ni mon fusil, ni mon fouet du Nil.

— Eh bien ! ne lui donne rien du tout. »

Il remua la tête d’un air songeur.

« Sidi, cela ne peut aller ; non, elle est ma fiancée, quand même ce ne serait qu’en l’air ; je veux lui donner quelque chose. Et que penseraient de toi ces Ateïbeh, s’ils voyaient ton serviteur prendre femme sans faire le moindre cadeau ! »

Je devinai bien où le rusé matois voulait en venir ; il brûlait d’offrir un présent à son Hanneh, mais aux dépens de ma bourse, et cherchait à piquer mon amour-propre pour me décider à l’aider généreusement. Je fis la sourde oreille.

« Qu’Allah éclaire ton esprit, Halef ! soupirai-je ; je suis comme toi, je ne puis offrir à ta fiancée ni mon haïk, ni ma veste, ni mon fusil.

— Allah est juste et miséricordieux, Sidi ; il rend au centuple les dons qu’on fait sur la terre. Ton chameau ne porte-t-il pas une petite valise de cuir dans laquelle tu caches des choses qui raviraient une fiancée ?

— Et quand Hanneh ne sera plus ta femme, me rendra-t-elle mon présent ?

— Tu pourras le lui redemander, Effendi.

— Ce n’est pas la coutume chez nous autres Francs ; mais enfin, puisque tu me rappelles avec quelle largesse Dieu récompense nos dons, je vais ouvrir mon sac et chercher si quelque objet pourrait te convenir. »

Le petit homme se souleva joyeusement sur sa selle en s’écriant :

« Tu es le plus sage, le meilleur Effendi qu’Allah ait créé ! Ta bonté est plus vaste que le Sahara, ta générosité est large comme le Nil ! Ton père était le plus célèbre de tous les hommes, et ton grand-père surpassait en honneur tous les princes du Nemsistan. Ta mère était belle comme la rose, et la mère de ta mère passait pour la fleur la plus charmante de tout l’Occident. Puissent tes fils être plus nombreux que les étoiles du ciel, tes filles se multiplier comme les grains de sable du désert, et les enfants de tes enfants atteindre le nombre des gouttes d’eau que renferme la mer ! »

Heureusement nous arrivions au camp, sans quoi, dans sa reconnaissance, Halef m’aurait fait épouser toutes les femmes de l’univers, y compris les Samoyèdes, les filles des Esquimaux, des Lapons et des Pieds-Noirs.

Quant à ce que contenait ma valise, Halef ne se trompait pas. Après notre voyage sur le Nil, Isla ben Mafleï, avec lequel nous étions revenus au Caire, m’avait pourvu d’une riche provision de menus objets pour faire des présents dans le cours de mes voyages. Ces brimborions tenaient peu de place et auraient eu une valeur très minime en Europe ; mais chez les Bédouins ils pouvaient passer pour des raretés fort précieuses et me concilier un grand nombre d’amis.

Pendant notre absence, une tente avait été préparée ; je m’y installai, puis je procédai à l’ouverture de la fameuse valise. J’en tirai un médaillon, sous le verre duquel s’agitait un petit diablotin ingénieusement découpé, à peu près comme ces tortues qu’on portait naguère en bouton de manchettes. Une chaîne de verroterie soutenait ce médaillon ; elle brillait à la lumière par ses mille facettes et reproduisait toutes les couleurs du prisme, Le tout eût coûté, à Paris, deux francs au plus. Je tendis l’objet à Halef. Celui-ci recula épouvanté.

« Merveille de Dieu, Maschallah ! c’est le Cheïtan, que Dieu a maudit ! Il est en ton pouvoir, Effendi ? s’écria mon petit homme. Que le Tout-Puissant nous protège contre le démon trois fois lapidé, car nous voulons servir Dieu et non le diable.

— Mais il ne te fera rien, il est bien enfermé.

— Il ne peut sortir, bien vrai, Sidi ?

— Non, je t’assure.

— Me le jures-tu par ta barbe ?

— Par ma barbe !

— Montre-moi-le donc de plus près, Sidi ; mais s’il vient à s’échapper, je suis perdu, et mon âme demandera vengeance contre toi et contre ton père ! »

Il prit la chaîne du bout des doigts, comme si elle allait le brûler, et déposa l’objet sur la terre avec beaucoup de précaution ; puis il s’agenouilla pour contempler le diablotin.

« Ouallahi ! billahi ! tallahi ! par Allah ! c’est le Gheïtan ! Vois comme sa gueule s’ouvre, comme il tire la langue ! Il tourne les yeux, il avance ses cornes, il tortille sa queue, il menace avec ses griffes, il frappe des pieds ! Oh ! s’il allait briser la boîte !

— Il ne le peut pas, Halef ; c’est seulement le portrait du diable, une image qui remue, une figure artistement faite.

— Une figure faite de la main des hommes, Sidi ? Tu ne me trompes pas pour m’empêcher d’avoir peur ? Qui peut faire de ses mains la figure du diable ? Aucun homme, ni chrétien, ni juif, ni musulman. Tu es un grand taleb et le plus vaillant héros que la terre ait porté ; tu auras forcé le Gheïtan à s’enfermer dans cette étroite prison ! Hamdoulillah ! quel bonheur ! Maintenant la terre n’a plus à le craindre, et les descendants du Prophète peuvent se réjouir, de son tourment, car il n’est point ici à son aise ! Mais pourquoi me montres-tu seulement aujourd’hui cette boîte enchantée ?

— Je te la donne, Halef, afin que tu en fasses présent à ta fiancée.

— Quoi ! cette chaîne plus précieuse que tous les diamants du trône du grand Mogol, et cette prison merveilleuse du Gheïtan ! Mais qui posséderait cet objet pourrait s’estimer le plus fameux entre les fils du Prophète. Tu voudrais t’en défaire, Sidi ?

— Oui. Je te le donne pour Hanneh.

— Effendi, sois bon ! permets que je le garde pour moi ; je préfère donner ma boîte aux allumettes.

— Non ; tu lui donneras cette chaîne, je te l’ordonne.

— J’obéirai, Sidi ; mais où as-tu eu ces trésors ? Je ne t’ai vu qu’hier placer tes petits paquets dans la valise.

— Je les gardais dans la poche de mon chalvar[12] tant que la route n’était pas sûre ; les pirates ne les ont point trouvés, la poche était cousue.

— Sidi, ta prudence et ton adresse surpassent les ruses du diable, que tu as forcé à demeurer dans ton chalvar. Quand dois-je faire ce cadeau à Hanneh ?

— Aussitôt que le contrat aura été dressé.

— Ainsi elle va devenir la plus fameuse de toutes les filles des Arabes, et toutes les tribus se diront qu’elle tient le Gheïtan enfermé ! Ne pourrais-tu me montrer les autres merveilles que contient ton sac ? »

J’allais répondre, mais nous fûmes avertis que le cheikh nous attendait. Nous le trouvâmes dans sa tente, entouré de toute la population du camp.

« Sidi, as-tu le parchemin ? souffla Halef à mon oreille.

— J’ai du papier, qui vaut tout autant. »

Je me disposais à écrire sur mes genoux, lorsqu’un homme de l’assistance se leva et interrogea Halef, Celui-ci défila fièrement tous ses noms et qualités.

« De quel pays es-tu ? » continua l’interrogateur, un parent sans doute de la fiancée.

« Je suis né au delà du grand désert, là-bas, où se couche le soleil du Sahara.

— Ta race ?

— Le père de mon père (que tous deux soient bénis d’Allah !) habitait, avec les tribus fameuses des Oulad Sélim et des Oulad hou Séba, le grand djebel Chour-Choum. »

L’interrogateur, se tournant alors vers le cheikh, lui adressa la harangue suivante :

« Nous savons tous, ô brave, ô vaillant, ô sage, ô juste, quelles sont tes vertus ! Tu es le hadji Malek Iffandi, ibn Ahmed Khadid al Tini, ben Aboul Ali el Besami, Abou Khebab Abdolatif el Hanifi, cheikh de la vaillante tribu des Beni Ateïbeh. Tu vois ici cet homme, qui est un héros de la race des Oulad Selim et des Oulad bou Séba, habitant la montagne dont le sommet touche le ciel, le djebel Chour-Choum ! Il porte le nom de Halef Omar, ben hadji Aboul Abbas, ibn hadji Daoud al Gossarah ; il est l’ami d’un grand effendi du Frankistan ; que nous avons reçu sous notre tente. Tu as une fille, son nom est Hanneh ; ses cheveux sont comme la soie, sa peau ressemble à l’huile de senteur, ses vertus sont pures et brillantes comme les flocons de la neige qui tombe sur les montagnes. Halef Omar la demande pour femme. Dis là-dessus, ô cheikh, ce que tu as à dire. »

Le vieux chef feignit de méditer profondément ; puis il répondit :

« Tu as parlé, mon fils ; assieds-toi pour écouter aussi mon discours. Ce Halef Omar, ben hadji Aboul Abbas, ibn hadji Daoud al Gossarah, est un héros dont la réputation a volé jusqu’à nous depuis longtemps ; son bras est invincible, sa course surpasse en vitesse celle de la gazelle ; ses yeux ont le regard de l’aigle ; il lance le djerid à plus de cent pas, sa balle atteint toujours le but, son sabre a déjà bu le sang d’une foule d’ennemis ; de plus il est expert dans la lecture du Coran, il surpasse les plus prudents au conseil. Enfin il possède l’amitié de ce puissant bey des Francs ; pourquoi lui refuserais-je ma fille, s’il est prêt à remplir mes conditions ?

— Quelles sont tes conditions ? repartit le premier orateur.

— La jeune fille est la fille d’un puissant cheikh, elle ne peut être donnée à un prix ordinaire. J’exige une jument, cinq chameaux et quinze chèvres. »

Halef faisait une telle figure, qu’on eût dit qu’il avait avalé la jument, les cinq chameaux et les quinze chèvres avec cornes et poils. Où pourrait-il prendre tout ce troupeau ? Heureusement le cheikh vint à son aide ; il continua :

« Pour moi, je donne à ma fille une jument, cinq chameaux et quinze chèvres : aussi votre sagesse jugera que l’échange devient inutile, les présents étant égaux. Je demande seulement qu’après-demain, dès le matin, Halef Omar entreprenne le pèlerinage de la Mecque et emmène sa femme avec lui. Elle accomplira les saints rites et reviendra ensuite parmi nous. Il la traitera avec honneur pendant le voyage, et nous la rendra comme nous la lui aurons donnée.

« Pour reconnaître le service de Halef Omar, nous lui offrirons un chameau et un sac plein de dattes ; mais dans le cas où il ne traiterait pas cette jeune fille avec tous les égards que nous réclamons, il serait puni de mort et poursuivi en tout lieu par notre vengeance. Hommes de ce camp, vous êtes témoins de nos conventions.

— Tu as entendu ? demanda à Halef le premier orateur ; que dis-tu ?

— J’accepte ces conditions.

— Bien. Dresse le contrat, Effendi, ordonna le chef en se tournant vers moi. Ecris-le deux fois : une fois pour lui, une fois pour moi. »

Je rédigeai l’acte de mon mieux et le lus à l’assemblée. Tout le monde l’approuva ; les deux exemplaires furent scellés avec de la cire, sur laquelle le chef appliqua le bout du manche de son poignard. Halef et lui avaient au préalable signé l’écriture. Aussitôt, quoique ce mariage ne fût qu’une feinte, commencèrent les réjouissances de la noce.

On tua un mouton qu’on rôtit tout entier ; pendant qu’il cuisait, les guerriers simulèrent un combat sans poudre et semblèrent y prendre grand plaisir.

Le festin eut lieu vers la nuit. Les hommes mangèrent les premiers ; les femmes se contentèrent des restes. Hanneh nous fut solennellement présentée. Dès qu’elle parut, Halef se leva pour offrir son cadeau. Impossible de décrire la scène qui suivit. Le médaillon servant de prison au diable était une merveille qui surpassait l’intelligence de tous les assistants ; mes efforts pour leur expliquer le mécanisme de la petite figure furent vains. Ils déclarèrent que le Cheïtan était bien vivant sous ce verre, et me prirent pour le plus grand sorcier qui eût jamais existé. La pauvre Hanneh se vit privée de son cadeau, tout le monde convenant qu’une telle merveille, un objet si extraordinaire, ne pouvait être remis qu’entre les mains du cheikh. Mais je dus auparavant jurer, avec toute la solennité convenable, que le Cheïtan ne parviendrait jamais à s’échapper, et qu’ainsi enfermé il ne ferait aucun mal.

Il était près de minuit quand je me retirai dans ma tente ; Halef m’y accompagna.

« Sidi, me dit-il, est-ce qu’il faudra faire tout ce que tu as écrit sur le papier ?

— Mais oui, tu l’as promis. »

Il se tut un instant, puis me demanda encore, en hésitant un peu :

« Si tu avais une femme, voudrais-tu l’abandonner ?

— Non.

— Et cependant tu dis que je dois tenir ma promesse ?

— Certainement ; mais, si j’avais une femme, je n’aurais pas promis, en la prenant, de la rendre.

— Sidi, pourquoi ne m’as-tu point averti avant de me laisser promettre ?

— Es-tu un petit garçon, pour que je m’érige en tuteur dans ces sortes de choses ? Et d’ailleurs un chrétien peut-il conseiller un musulman, quand il s’agit de tels contrats ? Le fin mot de tout cela, c’est que tu voudrais garder Hanneh.

— Tu l’as deviné, Sidi.

— Alors tu m’abandonnes ?

— Toi, Sidi ! oh !… »

Le pauvre Halef restait tout interdit : il ne pouvait prononcer un seul mot ; des soupirs et je ne sais quels murmures inintelligibles furent toute sa réponse. On sentait qu’un violent combat se livrait, dans cette âme naïve, entre son inclination naissante pour la jeune fille et son attachement très sincère pour son maître. Je le laissai à ses réflexions et ne tardai point à m’endormir.

Mon sommeil fut si profond, que je ne m’éveillai qu’au bruit du pas des chameaux et aux cris de leurs conducteurs. Je m’habillai et sortis de ma tente. A l’horizon, dans la direction du petit golfe, j’aperçus une brillante lueur rouge. Il y avait là certainement un incendie. Mes suppositions furent confirmées par ce qui se passait au camp. Les hommes y rentraient sur leurs chameaux chargés de butin. La fille du cheikh était parmi eux ; lorsqu’elle sauta à bas de sa monture, je remarquai que de larges taches de sang couvraient ses vêtements. Malek vint au-devant de moi, me salua ; puis me montrant les nuages rougeâtres et la fumée qui s’élevait dans le lointain, il me dit :

« Tu le vois, nous avons trouvé le vaisseau. Ils dormaient. Nous avons réuni tous ces chiens à leurs pères !

— Tu les as tués, tu as pillé le navire ?

— Pillé…; qu’entends-tu par ce mot ? Le butin de la victoire ne m’appartenait-il pas ? Qui peut nous blâmer d’avoir pris notre bien ?

— L’argent de l’impôt, que le pirate avait dérobé, appartenait au chérif-émir.

— Le chérif-émir nous l’avait enlevé, à nous autres Arabes ; et quand même cet argent serait à lui, je ne le lui rendrai pas. Mais crois-tu vraiment que cet argent vienne de la zekka ? Tu as été trompé : seul le chérif a le droit de lever l’impôt ; jamais il ne se sert d’agents turcs pour cette perception. Les Turcs, que tu as pris pour des douaniers ou des collecteurs, sont des contrebandiers, ou des receveurs du pacha d’Egypte, que Dieu maudisse !

— Tu le hais donc ?

— Tout Arabe libre le hait ! N’as-tu pas entendu parler des cruautés qu’il a commises ici, au temps des Wahabites ? Du reste, que l’argent appartienne au pacha ou au chérif, je le garde. Le temps du seher[13] s’approche, prépare-toi à nous suivre. Nous ne pouvons demeurer longtemps ici.

— Tu veux lever le camp ?

— Je suis à la recherche d’une place où je puisse surveiller la route de la Mecque à Djeddah. Abou Seïf ne doit pas m’échapper !

— Mais tu sais à quels dangers tu t’exposes ?

— Un Ateïbeh ne craint pas le danger.

— Non ; mais un homme, si vaillant qu’il soit, consulte la prudence. Si Abou Seïf tombe entre tes mains, tu le tueras, puis tu seras obligé de quitter immédiatement le pays ; que deviendra alors la fille de ta fille, qui sera à la Mecque avec Halef ?

— J’indiquerai à Halef le lieu ou il nous retrouverait en ce cas. Hanneh sera de retour, je l’espère, avant notre départ. Elle est la seule d’entre nous qui n’ait pas fait le pèlerinage ; je veux qu’elle l’accomplisse ; plus tard elle ne le pourrait peut-être pas. Je l’y eusse envoyée depuis longtemps si j’avais trouvé un delyl fidèle et qui m’inspirât confiance.

— As-tu décidé l’endroit où tu veux te retirer ?

— Nous nous rendrons au désert d’El Nahman, vers Mascate. De là j’enverrai peut-être un courrier à El Frat (région de l’Euphrate), pour prier les Beni-Chammar ou les Beni-Obeid de nous recevoir parmi eux. »

Cependant l’aurore faisait place à un brillant soleil, montant lentement sur Phorizon. C’était l’heure de la prière ; les Àteïbeh s’agenouillèrent, encore tout dégouttants du sang versé. Après cet acte religieux, les tentes furent pliées ; puis tout le camp se mit en route. Je pus voir alors quelle quantité d’objets avaient été rapportés du navire pillé. Le butin me sembla prodigieux ; les hommes, excités par leur prouesse de la nuit, avaient un aspect tout à fait farouche. Je me tins assez en arrière pendant la marche. Il me répugnait d’avoir été mêlé à ces meurtres, à ce pillage. Je ne trouvais pourtant aucun reproche sérieux à me faire ; sans moi les choses se seraient probablement passées de même. Bientôt l’approche de la Mecque vint détourner ma pensée d’un travail vraiment pénible.

Là, devant nous, me disait-on, se trouvait la Mecque ! cette fameuse, cette terrible cité si sévèrement interdite aux chrétiens, si vénérée par les musulmans !

Devais-je tenter d’y pénétrer ? J’étais curieux de la voir. Mais, après tout, serais-je bien avancé quand j’aurais vu la Mecque ? N’était-ce pas s’exposer de gaieté de cœur à la mort ? Et quelle mort !

Je résolus de m’abandonner au cours des événements. Bien souvent je me suis laissé aller ainsi à l’entraînement de la destinée ; je ne me rappelle pas m’en être mal trouvé.

Nous marchâmes jusqu’au soir. Vers la chute du jour, nous atteignîmes une gorge étroite entre deux murailles de granit ; nous nous y engageâmes en resserrant notre ligne, et nous parvînmes à un plateau protégé par un amphithéâtre de rochers. La route que nous venions de suivre donnait seule entrée dans un lieu si bien choisi pour le campement. Les tentes furent dressées, les femmes allumèrent le feu, les préparatifs du repas commencèrent. On mit largement à profit les provisions enlevées aux pirates.

Comme je n’avais rien à faire, je m’éloignai pour explorer les environs du camp.

Je parvins à découvrir un endroit où les rochers offraient un peu moins d’escarpement ; m’aidant des pieds et des mains, je grimpai au sommet. Les étoiles brillaient, la nuit gardait cette demi-transparence si agréable en ces contrées… Je restai environ un quart d’heure sur la montagne, cherchant à m’orienter.

Vers le sud courait une ligne de roches nues, sombres, inégales, derrière lesquelles se dessina bientôt une lumière blanchâtre et artificielle : c’était la Mecque, réapparaissant aux feux du soir.

A mes pieds, les Ateïbeh se disputaient leur butin ; j’entendais leurs cris sauvages ; une sorte de dégoût me montait au cœur. Il me fallut faire un effort sur moi-même pour me décider à regagner le camp.

« Effendi, s’écria le chef dès que j’eus reparu, pourquoi n’étais-tu pas là ? Tu dois avoir ta part comme nous.

— Moi ! Je n’étais point avec vous au combat, je n’ai nul droit sur le butin.

— Aurions-nous découvert les Djeheïme, si nous ne t’avions pas rencontré ? Tu as été notre guide sans le vouloir ; à cause de cela tu peux choisir ce qui te plaira.

— Je ne prendrai rien.

— Sidi, je ne connais pas ta religion, je ne sais ce qu’elle défend ; d’ailleurs tu es mon hôte, je dois respecter tes scrupules ; mais je t’assure que tu te trompes en refusant une part qui t’est due. L’ennemi a été tué, le vaisseau n’existe plus ; faudrait-il brûler des objets qui peuvent nous enrichir ?

— Cheikh, nous ne saurions discuter là-dessus ; je t’en prie, garde ton butin.

— Non, je ne garderai point ta part ; permets que nous la joignions à celle de Halef, ton serviteur.

— Comme vous voudrez. »

Le petit Halef se perdit en remerciements hyperboliques, tout en acceptant avec empressement des armes, quelques pièces d’étoffe et une bourse assez ronde. Il devenait tout à coup un homme riche ; car la bourse, bien comptée, lui donnait huit cents piastres, somme énorme pour un Arabe de sa condition.

« Avec cela, lui dit le cheikh, tu aurais pour couvrir les frais de quinze voyages à la Mecque.

— Et quand partirons-nous ? demanda Halef.

— Demain, entre le matin et midi.

— Jamais je ne suis allé à la Mecque ; je crains de manquer aux usages, remarqua le petit homme en hésitant un peu.

— Je vais l’apprendre, mon fils, le devoir du pèlerin. Il se rend, aussitôt arrivé, à El Hamram, la grande mosquée ; puis il visite Beit Allah, la maison de Dieu. Là il laisse son chameau devant la porte et pénètre dans le sanctuaire.

« Il ne te sera par difficile de trouver un guide aux abords du temple ; il t’accompagnera et t’enseignera tout ce qu’il faudra faire ; seulement conviens avec lui du prix avant d’entrer, car les guides sont voleurs. Aussitôt que tu apercevras la Kaaba, tu te prosterneras deux fois contre terre, et tu diras la prière prescrite pour remercier Dieu, qui t’aura conduit dans le saint lieu. Après cela tu t’avanceras vers le Mambar (chaire) ; mais tu ôteras tes chaussures. Tu les donneras à garder ; il n’est pas permis de les tenir à la main, comme dans les autres mosquées, parce que c’est la maison de Dieu. Enfin tu commenceras le tovaf (la procession) autour de la Kaaba, et tu le feras sept fois.

— De quel côté ?

— Du côté droit, de manière que la Kaaba soit toujours à ta gauche. Les trois premiers tours se font à grands pas.

— Pourquoi ?

— En souvenir du prophète. On avait répandu le bruit de sa maladie, et, pour faire cesser ce bruit, il courut trois fois de toutes ses forces autour de la sainte Kaaba. Tu sais quelle prière tu dois alors réciter. Chaque fois que tu auras atteint la Kaaba, tu baiseras la pierre sacrée.

« Le tovaf terminé, tu appuieras ta poitrine sur la porte de la Kaaba, tu étendras les bras et tu supplieras Allah de te pardonner tous tes péchés.

— Et après ?

— Après, tu te rendras à l’El Madjen, et tu te prosterneras deux fois devant le Mekam Ibrahim[14]. Il te faudra aussi te rendre à la sainte fontaine du Zem-Zem ; tu y boiras, quand tu auras récité ta prière, autant d’eau que tu voudras. Je te donnerai quelques flacons que tu auras soin de remplir de cette eau, car l’eau sainte est un sûr remède contre toutes les maladies.

« Alors les cérémonies de la sainte Kaaba seront accomplies ; mais il te restera le say (la procession) de Safa à Méroua. Sur la colline de Safa, tu trouveras trois arches ouvertes ; tu te placeras sous ces arches, tu tourneras le visage vers la mosquée, tu lèveras les mains au ciel et tu prieras Dieu de protéger ton retour. Tu feras ensuite six cents pas plus loin, vers Méroua ; en marchant tu rencontreras quatre bornes de pierre ; tu sauteras par-dessus sans interrompre ta course. Quand tu seras près de Méroua, tu réciteras ta prière et tu recommenceras six fois le même trajet. »

Le vieux chef donna alors les instructions nécessaires en ce qui concernait le pèlerinage d’Hanneh ; pour moi, elles avaient peu d’intérêt. Je me retirai dans ma tente. Lorsque Halef vint me rejoindre, il s’aperçut que je ne dormais pas.

« Sidi, me demanda-t-il, qui donc te servira en mon absence ?

— Moi-même. Veux-tu me faire un plaisir, Halef ?

— Oui ; tu sais que je fais tout ce que je puis pour te plaire.

— Eh bien ! rapporte-moi un flacon d’eau de la Mecque.

— Sidi, demande-moi tout ce que tu voudras, excepté cela ; il n’y a que les fidèles croyants qui puissent boire de cette eau. Si je t’en rapportais, rien ne saurait me préserver des feux de l’enfer. »

Halef me répondait avec une conviction si ferme, que je ne voulus point l’induire davantage en tentation. Après une pause, il reprit :

« Si tu voulais, Effendi, tu irais toi-même chercher l’eau sainte.

— Puisque cela est défendu.

— Tu te convertirais à la vraie croyance.

— Laisse-moi en repos, Halef, je dors. »

Le lendemain, Halef partit, comme un digne père de famille, accompagné de sa femme.

Je l’excitai encore, il s’enfuit rapide comme le vent.

Hanneh était voilée des pieds à la tête ; on recommanda au petit homme de dire qu’il venait d’un pays très éloigné et de ne laisser soupçonner, dans aucune circonstance, que la jeune fille appartenait aux Ateïbeh. Un guerrier du camp fut désigné pour suivre de loin les pèlerins et veiller sur eux jusqu’aux abords de la ville sainte. Il n’y avait rien à craindre pour nous : des sentinelles gardaient l’entrée de la gorge qui conduisait au camp, et tous les hommes restaient en armes.

Le premier jour se passa sans incident. Le surlendemain, je demandai au cheikh la permission de faire une promenade. On me donna un chameau ; on me supplia d’être attentif et prudent, d’éviter surtout de trahir le lieu du campement. J’espérais qu’on me laisserait aller seul ; mais, au moment où je montais sur ma bête, la fille du cheikh s’avança vers moi en me disant :

« Effendi, me permets-tu de l’accompagner ? »

Impossible de refuser une si aimable proposition.

Lorsque nous fûmes sortis de l’étroit chemin, je me dirigeai machinalement du côté de la Mecque.

Mon amazone ne fît aucune observation, et continua de marcher à mes côtés sans m’adresser un seul mot. Au bout d’un quart de lieu environ, elle se retourna, puis me dit impérieusement :

« Suis-moi, Effendi.

— Où donc ?

— Je veux voir si la sentinelle est à son poste. »

Au bout de cinq minutes, nous aperçûmes l’homme chargé de garder les environs du campement assis sur la pointe d’une roche ; il avait la tête tournée vers le sud.

« Il ne peut nous voir, murmura l’Arabe ; viens, Sidi, je te conduirai où tu veux aller. »

Que signifiaient ces mots ? Elle me fit prendre un peu à gauche et me regarda en souriant. Laissant trotter nos montures, nous arrivâmes dans une étroite vallée ; la fille du chef s’arrêta, s’assit à terre et m’invita à l’imiter.

« Viens, dit-elle, assieds-toi près de moi ; causons ! »

Je n’étais pas peu étonné de ce début ; elle poursuivit :

« Effendi, crois-tu que ta foi soit la vraie foi ?

— Certainement, je le crois de toute mon âme, répondis-je.

— Eh bien, moi aussi. »

Mon étonnement croissait ; c’était la première fois que j’entendais une semblable parole sur des lèvres mulsumanes.

« Oui, Effendi, je sais que ta religion est la seule bonne.

— Comment sais-tu cela ?

— Je le sais par mon propre cœur. La première demeure qui fut donnée à l’homme était le paradis ; toutes les créatures y vivaient en paix les unes avec les autres, sans se nuire en aucune sorte. Allah le voulait ainsi, et c’était là la vraie religion. La foi qui commande cette paix est la vraie foi : telle est la religion chrétienne.

— La connais-tu ?

— Non ; mais un vieux Turc nous en a parlé autrefois ; il nous a raconté que vous disiez dans votre prière : « Pardonne-nous nos péchés comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. » Est-ce vrai ?

— Oui.

— Et que, dans votre Coran, il est écrit : « Dieu est amour, et qui demeure dans l’amour habite en Dieu, et Dieu en lui. » Dis-moi, est-ce ainsi ?

— Oui, en vérité !

— Eh bien ! votre foi est belle, elle est vraie.

« Est-ce qu’un chrétien ravirait une jeune fille à sa famille ?

— Non ; s’il le faisait, il ne serait plus un vrai chrétien.

— Tu vois bien que ta religion est meilleure que la nôtre ! Chez vous, Abou Seïf ne m’aurait point enlevée pour me forcer à devenir sa femme. Connais-tu l’histoire de ce pays ?

— Oui.

— Tu sais alors comment les Turcs et les Égyptiens nous ont traités, quoiqu’ils professent la même croyance que nous. Tu sais comme ils ont insulté nos mères et fait empaler nos pères par centaines et par milliers ; comme ils ont brûlé les jambes et les bras de leurs victimes ; comme ils leur coupaient le nez et les oreilles, leur crevaient les yeux, déchiraient les enfants en présence des pères et des mères ! Je hais la religion de ces peuples, et pourtant il faut que je la pratique.

— Pourquoi le faut-il ? Tu pourrais…

— Tais-toi ! Je te dis ma pensée ; mais ne cherche point à me donner des conseils : je sais ce que je dois faire. Je veux me venger… oh ! oui, me venger de tous ceux qui m’ont offensée.

— Et tu admires la religion de la paix et de l’amour ?

— Oui ; mais puis-je ici être la seule qui aime et qui pardonne ? Ils ne veulent pas que nous entrions à la Mecque ; eh bien ! je me vengerai parce qu’ils nous ont bannis ! Devine comment ?

— Je ne sais ; parle.

— Ton grand désir, n’est-ce pas ? serait de voir la ville sacrée.

— Qui te l’a dit ?

— Moi seule. Réponds-moi !

— Je désire, en effet, connaître toutes les villes remarquables qui se trouvent sur ma route.

— L’entrée de la Mecque est périlleuse pour nous deux ; mais, afin d’accomplir ma vengeance, je la tenterai avec toi. Es-tu disposé à te soumettre aux formalités prescrites ?

— Je préfère les éviter.

— Tu ne veux pas pécher contre ta foi, tu as raison. Va donc seul à la Mecque, je t’attendrai ici. »

Tout cela me paraissait étrange, inexplicable. Elle voulait se venger de l’Islam en faisant fouler le sol de la ville sainte par les pieds d’un infidèle. Elle admirait une religion de pardon qu’elle comprenait si peu. Devais-je profiter de ses dispositions ? J’étais si près de la Mecque ! parviendrais-je jamais à y entrer ? Je demandai :

« Est-ce bien près d’ici ?

— Tu vois cette montagne ? au bas, de l’autre côté, est assise la ville sainte. Laisse-moi ton chameau, tu iras à pied.

— Pourquoi à pied ?

— Si tu arrivais sur un chameau, on te prendrait pour un pèlerin et on te fatiguerait de questions ; à pied tu passeras pour un promeneur qui rentre en ville.

— Tu m’attendras ici ?

— Oui.

— Combien de temps ?

— Le temps que les Francs compteraient comme quatre heures.

— C’est bien peu.

— Songe qu’un rien pourrait te faire reconnaître ; il ne faut point t’attarder ; tu n’as qu’à suivre la rue, tu visiteras la Kaaba, cela te suffit. »

Elle avait raison ; je me décidai tout d’un coup, me levai et voulus prendre mes armes. La fille du cheikh m’arrêta du geste.

« Tu ressembles à un Arabe, dit-elle, mais un Arabe ne porte pas de telles armes ; prends les miennes. »

J’hésitai de nouveau. Quel motif aurais-je eu de me défier ? Je pris les armes de cette femme et gravis la montagne. Arrivé au sommet, la Mecque se dressa devant moi, à une demi-heure de chemin à peine. Elle s’étend sur un plateau entouré de montagnes chauves et arides. Je reconnus la citadelle du Djebel Chad aux descriptions qu’en ont faites quelques voyageurs ; j’aperçus les minarets des mosquées. La mosquée principale me parut située dans la partie sud de la cité.

Je me dirigeai de ce côté. Il me semblait être dans la situation d’un soldat qui n’a livré encore que quelques combats d’escarmouches, et qui s’avance au fort de la mêlée.

J’atteignis heureusement la ville ; je m’avançai sans demander mon chemin dans la direction de la grande mosquée. Les maisons des principales rues sont bâties en pierres, les rues semées de sable. Je me trouvai bientôt en face du bâtiment rectangulaire qu’on appelle le Beit-Allah. Je fis lentement le tour de l’édifice. Les quatre côtés sont formés de rangées de colonnes au-dessus desquelles s’élèvent six minarets. Je comptai deux cent quarante pas en longueur et deux cent cinq en largeur. Après avoir examiné le dehors, j’essayai de pénétrer au dedans.

Près de la porte, un Arabe vendait des bouteilles de cuivre.

« Salam aléïkoum ! dis-je d’un air grave et digne, combien coûtent tes koulé ?

— Deux piastres.

— Qu’Allah bénisse tes fils et les fils de tes fils, car le prix est un juste prix. Voilà deux piastres, je prends un koulé. »

Je cachai le vase sous mes vêtements et je m’enfonçai sous la colonnade ; arrivé près de la chaire, j’enlevai mes souliers, puis je pénétrai dans la sainte maison. Au milieu se trouve la Kaaba ; entièrement recouverte d’une étoffe de soie noire qui la cache aux yeux profanes.

Sept voies couvertes y conduisent. Elles sont pavées, mais l’herbe croît entre les pierres. Plus loin j’aperçus la fontaine, devant laquelle les serviteurs du temple étaient occupés à remplir les vases tendus par les fidèles.

En somme, ce sanctuaire si fameux ne m’impressionnait nullement : il est rempli de gens affairés, de porteurs de palanquins et de paquets, etc. Sous les colonnades se tiennent des écrivains publics, des marchands de fruits, des pâtissiers.

Comme je passais.au bout d’une de ces colonnades, je remarquai, à l’autre extrémité, un cavalier descendant de sa monture. Son chameau me parut extraordinairement élégant et fin. Pour lui, il me tournait le dos et parlait avec ses domestiques, leur ordonnant sans doute de rester à cette place.

L’aspect de cet homme me frappa d’une vague inquiétude et me fit hâter le pas. J’allai pour remplir ma bouteille à la sainte fontaine. Là je dus attendre mon tour assez longtemps. Je fis une petite aumône, bouchai mon vase et le glissai dans mes vêtements. Je revenais vers l’entrée, quand je reconnus cette fois l’étranger ; il se trouvait à dix pas : c’était Abou Seïf.

Une sueur froide courut sur tous mes membres ; heureusement je ne perdis pas tout à fait la tête ; au lieu de m’enfuir, je continuai mon allure ordinaire, me dirigeant vers la troisième colonnade, au bout de laquelle se tenait le magnifique chameau de course qui avait amené le pirate ; m’en emparer était ma seule ressource.

Mes souliers restaient aux mains des gardiens ; je n’avais pas le temps de m’en inquiéter. Soudain on cria derrière moi :

« Un giaour, un giaour ! Gardiens du temple, empoignez le ! »

Je ne pouvais me retourner ; mais j’entendis un bruit effroyable, de l’eau renversée, des vases se choquant, des gens courant et hurlant, des pas semblables à ceux d’un troupeau de buffles retentissant sur les parvis. Il n’était plus temps d’affecter la gravité ; je pris mes jambes à mon cou, je franchis l’enceinte, et, sautant d’un bond les trois degrés du temple, je m’élançai sur le chameau en repoussant avec le poing les deux ou trois serviteurs effarés qui gardaient la bête, dont heureusement les genoux n’étaient pas liés ; mais allait-elle m’obéir ?

« E-ô, ah-e, ô, âh ! »

À cet appel bien connu, le chameau se releva ; je l’excitai encore, il s’enfuit rapide comme le vent. Plusieurs coups de feu retentirent derrière moi. « En avant ! criai-je, en avant ! » Mon chameau fendait l’air. C’était un excellent coureur, un chameau pâle des montagnes du Djammar : avec une bête laineuse, j’eusse été perdu.

En moins de cinq minutes je me trouvai hors de la ville ; on me suivait toujours. Les cavaliers s’étaient sans doute emparé des animaux qui campent aux environs du khan ou du sérail.

Où aller ?… Rejoindre la fille du chef ? Je trahirais ainsi mes hôtes. Il fallait pourtant que nous nous retrouvions. J’animais mon chameau par des cris incessants : il s’élançait avec une incomparable vitesse. Arrivé au sommet de la montagne, je me retournai ; quelques cavaliers continuaient à me poursuivre. Au premier rang je vis Abou Seïf ; il était à cheval ; son cheval semblait voler. Je le dépassai de beaucoup cependant.

Je me précipitai au bas de l’escarpement. La fille de Malek, en me voyant de loin sur ce chameau, devina tout à ma course folle. Elle se leva, sauta en selle, prit la corde du chameau qui m’avait amené et me cria en s’avancant à ma rencontre :

« Qui t’a reconnu ?

— Abou Seïf !

— Le scélérat ! Il te poursuit ?

— Oui, d’assez près.

— Est-il seul ?

— Non ; mais les autres ont de mauvaises montures.

— Ne viens pas me rejoindre ; fuis tout droit sur la montagne.

— Donne-moi seulement mes armes. »

Nous échangeâmes à la hâte notre équipement, puis la fille du désert s’éloigna ; je la vis se cacher dans une anfractuosité du rocher. Je devinai son dessein : elle voulait faire passer Abou Seïf entre elle et moi. Je ralentis le pas de ma bête. Le pirate était parvenu au sommet ; il m’apercevait de nouveau ; il lançait son cheval pour descendre à toute bride, sans prendre garde aux traces des pas qui m’avaient rejoint. Pour moi je remontai, suivant l’indication de la fille du cheikh. Lorsque j’eus regagné la hauteur, j’aperçus encore dans le lointain un ou deux cavaliers dont les montures s’épuisaient à ma poursuite.

Au bas des rochers, la vaillante amazone agissait avec une adroite tactique. Son but était atteint : Abou Seïf se trouvait entre nous deux ; elle laissa libre le second chameau, et se plaça de façon que le brigand pût la prendre pour un de ceux qui me poursuivaient.

Je redescendis alors vers la plaine, du côté opposé à celui du campement, et je lançai de nouveau ma bête au galop. Je courus ainsi environ trois quarts d’heure, jusqu’à ce que j’eus atteint le désert. Abou Seïf me suivait, mais de trop loin pour que ses balles pussent porter. Au pied de la chaîne de montagne, je retrouvai la fille du cheikh. En même temps reparut un de mes poursuivants ; il avait pris soudain une avance considérable ; son chameau dépassait le cheval d’Abou Seïf.

Je commençais à trembler, surtout pour mon intrépide compagne, lorsqu’à mon grand étonnement le cavalier fit un brusque détour et sembla, vouloir nous dépasser en décrivant une courbe. Je retins un instant ma monture pour examiner ce singulier coureur.

Fallait-il en croire mes yeux ! Sur ce léger chameau, un bel hedjn de la montagne, le petit cavalier, dont le vent soulevait le manteau, ressemblait tout à fait à mon Halef. Où avait-il pris cette bête ? comment était-il ici ? Je regardai avec plus d’insistance encore : c’était bien Halef, Il voulait sans doute se faire reconnaître, car il levait les bras en l’air avec une pantomime des plus expressives.

Encouragé par l’arrivée de cet auxiliaire, je me rétournai vers Abou Seïf, et, le mettant en joue, je le menaçai de faire feu.

« Chien ! je te prendrai vivant ! criait le pirate. Je te réconduirai à la Mecque ; tu seras puni, profanateur ! »

Je visai le poitrail de son cheval ; la bête s’abattit entraînant le cavalier, sur le corps duquel elle s’agita quelques instants dans les dernières convulsions.

Je pensai qu’Abou Seïf finirait par se relever. Il n’en fit rien. Je crus à une ruse et n’approchai qu’avec précaution, La fille du cheikh accourait en même temps. Le brigand gisait dans le sable, les yeux fermés.

« Effendi ! cria l’Arabe, ta balle a devancé la mienne.

— Non, je n’ai visé que le cheval. Il n’est pas mort ; il a peut-être quelque chose de brisé à l’intérieur, ou n’est qu’étourdi. »

Je sautai à bas de mon chameau pour examiner le corps : il ne présentait aucune trace de blessure. Le brigand semblait pourtant sans connaissance, mais il n’était pas mort. L’amazone brandissait son grand coutelas avec un geste féroce.

« Que veux-tu faire ? m’écriai-je.

— Prendre sa tête.

— Tu n’en as pas le droit, cet homme m’appartient.

— Mon droit est plus ancien que le tien.

— Oui, mais le mien est le seul légitime aujourd’hui : c’est moi qui l’ai abattu.

— La coutume te donne raison, Sidi. Vas-tu le tuer ?

— Que ferais-tu si je le laissais vivre ?

— Si tu renonçais à ton droit, j’userais du mien.

— Je n’y renonce pas, et je veux le laisser vivre.

— Alors emmenons cet homme ; on décidera entre toi et moi. »

Halef nous rejoignait au même moment, criant tout hors d’haleine :

« Merveille divine ! Sidi, qu’as-tu fait ?

— Et toi, comment es-tu ici ?

— Sidi, je me suis hâté.

— Je le vois bien ; explique-toi !

— Tu sais, Effendi, que j’avais de l’argent ; j’ai voulu acheter un chameau, je me suis rendu chez le marchand avec Hanneh, Tandis que nous examinions les animaux et que j’admirais celui-ci, qui est digne d’un pacha ou d’un émir, il s’éleva un grand bruit. Nous nous élançâmes dans la rue. On nous dit qu’un giaour venait de profaner le temple et qu’on le poursuivait. Je pensai aussitôt à toi, Sidi : d’ailleurs je t’aperçus qui fuyais.

« Tout le monde se pressa dans la cour du marchand ; on s’empara de ses bêtes pour te donner la chasse. Je fis comme les autres ; je me saisis de ce hedjn, en recommandant à Hanneh de retourner tout de suite au camp et d’avertir le cheikh. Je jetai au marchand tout l’argent qu’il voulut, puis je courus après toi.

« Beaucoup de gens m’accompagnaient ; mais leurs montures étaient fatiguées, ils sont restés en arrière. Cependant quelques-uns te suivent encore ; dépêchons-nous, Sidi ! »

Nous liâmes le blessé sur le chameau libre ; il continuait à ne donner aucun signe de vie.

« Où allons-nous ? demanda Halef avec inquiétude.

— Je connais un abri sûr, reprit l’Ateïbeh.

— La caverne d’Alafrah ?

— Oui, Hanneh te l’a montrée en passant ? Cette caverne n’est connue que de nos gens. »

Nous prîmes vers le sud, en pressant nos montures. Halef ne m’épargnait point les reproches, malgré la gravité de la situation.

« Sidi, je te l’avais bien dit, nul infidèle ne doit pénétrer dans la ville sainte, Un peu plus tu y laissais la vie !

— Pourquoi n’as-tu pas voulu me rapporter de l’eau du zem-zem ?

— Parce que cela est défendu.

— J’ai donc été chercher moi-même l’eau sacrée.

— Tu as puisé à la fontaine sainte, Sidi ?

— Regarde ; n’est-ce pas une bouteille de l’eau merveilleuse du zem-zem ?

— Allah Kerim ! Dieu t’a permis de faire ce qu’un hadji seul peut accomplir. Tu ne pouvais comme chrétien pénétrer dans le sanctuaire, mais te voilà devenu hadji. Qui a puisé dans le zemzem est regardé comme un parfait musulman. Ne t’ai-je pas toujours dit que tu te convertirais malgré toi. »

C’était prendre la chose d’une façon originale ; mais Halef trouvait, en toute occasion, le moyen de se persuader qu’il était un croyant accompli, tout en servant un giaour. Je ne voulais pas blesser une conscience que je n’avais pu encore éclairer ; d’ailleurs, l’endroit n’était guère propice aux controverses. Je le laissai dire sans répondre un seul mot.

Les environs de la Mecque sont presque entièrement dépourvus d’eau. La moindre fontaine est regardée comme un trésor par les indigènes, qui établissent toujours leurs villages ou leurs campements près des sources.

Il fallait, dans notre fuite, éviter ces lieux et faire plusieurs détours. Nous marchâmes d’un seul trait, malgré l’excessive chaleur, jusqu’à une contrée rocailleuse et toute hérissée de blocs granitiques. La fille du cheikh nous conduisit alors, à travers des débris de roches, des anfractuosités et des précipices sans nombre, jusqu’à un énorme pan de rocher fendu à la base par une ouverture à peine assez large pour laisser passer un chameau.

« C’est là, dit notre guide. Les bêtes entreront quand on leur aura enlevé leur selle.

— Et nous allons rester dans cet antre ?

— Oui, jusqu’à ce que le cheikh vienne.

— Comment viendra-t-il ?

— Il viendra certainement. Hanneh l’a prévenu, et d’ailleurs, quand quelqu’un ne peut rentrer au camp, c’est ici qu’on vient le chercher. »

Abou Seïf paraissait toujours évanoui ; son chameau l’avait porté comme une masse inerte.

Nous le plaçâmes au fond de la caverne. Cette retraite était assez grande pour abriter une quinzaine d’hommes avec leurs montures ; une citerne, ménagée dans l’intérieur, en faisait le principal avantage. Dès que le prisonnier et les chameaux furent en sûreté, nous allâmes cueillir quelques brassées d’une herbe appelée r’tem. Elle croît en buissons, entre les rochers, et sert de matelas aux indigènes quand les nattes leur manquent. Sèche, elle donne un feu clair : mais nous n’osions allumer du feu avant la nuit, même au fond de notre grotte, de peur d’être trahis par la fumée.

Il n’était pourtant guère probable qu’on vînt à nous découvrir ; le chemin rocailleux que nous avions suivi ne gardait aucune empreinte, et le lieu du reste était absolument désert.

Nos pauvres chameaux se trouvaient épuisés ; nous n’en pouvions plus nous-mêmes de fatigue ; nous ne tardâmes point à nous endormir, Halef et moi, faisant le gué tour à tour, La nuit se passa ainsi.

Vers l’aube, comme je venais de relever Halef, j’entendis un bruit léger ; un homme pénétrait avec précaution par l’étroite ouverture. Je reconnus un Ateïbeh.

« Loué soit Allah ! murmura cet homme en me voyant. Le cheikh m’a dépêché pour savoir si tu étais ici. Je ne retournerai pas ; il est convenu que, si on ne me voit point revenir, le cheikh se transportera lui-même en ce lieu.

— Qui crois-tu trouver avec moi ?

— Ton serviteur Halef, la bent el Ateïbeh et peut-être Abou Seïf prisonnier.

— Comment sais-tu cela ?

— Effendi, ce n’était pas difficile à deviner. Hanneh est revenue seule au camp avec deux chameaux ; elle a raconté que tu avais été découvert à la Mecque et poursuivi par les croyants.

« Tu étais sorti avec la fille du chef ; on pensait bien qu’elle ne t’abandonnerait pas, quoique tu aies commis un grand péché, Hanneh avait vu Halef courir pour te rejoindre, et, derrière la montagne, ceux qui te poursuivaient ont trouvé le cheval d’Abou Seïf tué. Le Djeheïne a disparu ; on le cherche, la jeune fille l’a entendu dire en sortant de la Mecque ; pour le reste, nous ne savions ce qui était arrivé.

— Quand viendra le cheikh ?

— Dans une heure. »

L’Ateïbeh s’accroupit auprès de nous sans jeter un regard sur le prisonnier. Quelque temps après, Malek arriva avec une petite escorte. Je m’attendais à des reproches, il ne m’en adressa aucun. Son premier mot fut :

« Tu as fait prisonnier le Djeheïne ?

— Oui.

— Il est ici ?

— Oui ; il vit, sa blessure est légère.

— Nous allons le juger. »

Avant que tout fût disposé pour le repas et le conseil des chefs, il était environ midi. Pendant qu’on s’agitait, nous avions eu avec Halef une conversation très intéressante.

« Sidi, permets-moi une question.

— Parle.

— Tu te souviens, n’est-ce pas, de tout ce que tu as écrit dans le contrat de mariage ?

— Oui, vraiment.

— Dois-je donc rendre la jeune fille ?

— Oui, puisque le voyage est terminé.

— Mais il ne l’est point.

— Comment cela ?

— Est-ce que nous avons eu le temps d’accomplir toutes les cérémonies ? Le départ a été si brusque ! D’ailleurs, pour être véritablement hadji, il faut encore visiter Médine.

— C’est juste. Et Hanneh, qu’en pense-t-elle ?

— Sidi, elle m’aime, crois-le ; elle me l’a dit.

— Ah !

— Sidi, n’est-il pas écrit que Dieu, pour créer la femme, prit à Adam la côte sous laquelle battait son cœur, afin que l’homme s’attachât à sa femme et l’aimât ? J’aime aussi Hanneh.

— Mais le cheikh, quel sera son avis là-dessus, Halef ?

— Oh ! cela ne m’inquiète pas, Sidi ; il ne demandera pas mieux que de me la donner tout à fait.

— Et moi, Halef, tu ne me consultes pas ?

— Toi ! Pourquoi ne me permettrais-tu point de prendre une femme, si je reste avec toi tant que tu voudras me garder ?

— Pouvons-nous emmener ta femme par le monde avec nous, Halef ? Y songes-tu ?

— Sidi, je la laisserai dans sa tribu jusqu’à ce que lu aies fini ton voyage.

— Halef, ce serait un sacrifice que je n’accepterai jamais. Enfin, puisque vous êtes d’accord, fais ton possible pour la garder ; mais je ne saurais être de ton avis, je crains que le cheikh ne te la refuse.

— Sidi, je ne la rendrai point, quand je devrais fuir avec elle. Elle sait qui je suis, elle me suivrait au bout du monde. »

Le petit homme se redressa fièrement à ces mots et s’éloigna. Cependant Malek et ses compagnons s’étaient assis en cercle pour juger Abou Seïf, qu’on avait amené lié au milieu d’eux. Je fus invité à prendre part à la délibération ; je me plaçai près du cheikh.

« Effendi, commença celui-ci, tu prétends avoir le droit principal sur cet homme, et je n’ignore pas que tu dis vrai. Veux-tu nous céder ton droit, ou bien désires-tu traiter de son sort avec nous ?

— Je ne me désiste point. Halef et moi nous avons d’ailleurs notre part de vengeance à exercer sur le prisonnier.

— C’est bien ; déliez cet homme ! »

Le pirate fut délivré de ses liens ; mais il resta à terre sans mouvement.

« Abou Seïf, lève-toi ; réponds-nous ! » ordonna le chef. L’accusé ne bougea point ; ses yeux étaient fermés ; il semblait privé de vie.

« Il a perdu la parole, reprit Malek, pourquoi l’interroger ? Il sait ce qu’il a fait, nous le savons aussi, à quoi bon lui parler ? Il doit mourir ; son corps servira de proie à l’hyène, au chacal, au vautour. Que celui d’entre vous qui a quelque chose à dire parle. »

Tout le monde garda le silence. J’allais prendre la parole pour essayer de faire au moins adoucir la sentence, quand tout à coup lé prisonnier se releva, écarta les deux hommes qui se tenaient à ses côtés et s’élança hors de la caverne.

Ce furent des cris, une rumeur, un mouvement indescriptibles ; toute l’assemblée s’élança sur ses traces, je restai seul. Cet homme était certainement coupable ; suivant la loi du désert, il méritait plus que la mort ; cependant j’étais presque soulagé en le voyant partir : cette exécution sommaire me répugnait.

D’un autre côté, je me disais que s’il parvenait à s’échapper, nous n’étions plus en sûreté dans la caverne. Je ne savais quel parti prendre. J’attendis assez longtemps daus une mortelle inquiétude. Enfin le cheikh rentra ; son âge ne lui permettait point de continuer la chasse du forban.

« Effendi, me demanda-t-il, pourquoi ne cours-tu pas après lui avec les autres ?

— Tes vaillants guerriers suffisent. N’ont-ils pas déjà rejoint le prisonnier ?

— Je l’ignore ; Abou Self est un hardi coureur. Lorsque nous sommes sortis, il avait disparu. Si on ne peut l’atteindre, il faudra décamper à l’instant. »

Quelques hommes revinrent bientôt sans nouvelles. La fille du cheikh les suivait, les narines dilatées, tout le corps frémissant de rage. Les guerriers se regardaient avec désappointement.

L’exiguïté du passage, pour sortir de la caverne, n’ayant permis aux Ateïbeh de n’avancer qu’un à un, Abou Seïf avait dû profiter de ce retard pour gagner la plaine, dans laquelle il se trouvait en pays de connaissance.

« Enfants ! dit le chef, que décidez-vous ? Levons-nous le camp tout de suite, ou bien sellez-vous vos chameaux pour courir sur les pas du fugitif ? Si vous décriviez un cercle aux environs, il lui serait difficile d’échapper à nos recherches.

— Poursuivons-le ! » s’écria aussitôt la fille du chef. Les autres furent du même avis.

« Bien ! reprit Malek, sellez vos bêtes et suivez-moi ; celui qui s’emparera du brigand, mort ou vif, sera largement récompensé. »

En ce moment Halef, qui rentrait tout haletant, s’avança vers le cheikh :

« C’est moi, dit-il, qui mérite la récompense. Là-bas gît le Père du Sabre ; il est frappé à mort.

— Où l’as-tu rejoint ?

— Seigneur cheikh, écoutez. Vous saurez que mon maître est fort savant en toutes sortes de combats ; il connaît aussi l’art de lire les traces des fuyards, et me l’a appris. Je puis retrouver l’empreinte des pas sur le sable, sur la terre, même sur la roche. J’étais le premier derrière Abou Seïf quand il s’échappa d’ici. Il courut d’abord vers la gauche en montant, puis descendit à droite ; après cela je ne le vis plus. Je pensai qu’il devait s’être caché derrière une pierre. Je me mis à sa recherche et le découvris. Nous luttâmes ensemble ; mais il était épuisé déjà, ce ne fut pas long : mon couteau le frappa au cœur. Venez, je vais vous montrer son cadavre. »

Tout le monde se précipita sur les pas de Halef ; ce fut avec des cris de joie féroce qu’on reconnut le corps.

Lorsqu’on rentra dans la caverne, le cheikh ordonna le silence et dit solennellement à Halef :

« Parle ; que veux-tu pour ta récompense, hadji Halef Omar ?

— Seigneur, j’ai quitté mon pays ; il est bien loin, je n’ai pas l’intention d’y retourner ; si tu m’en crois digne, reçois-moi parmi les tiens.

— Tu veux devenir un Ateïbeh ? Ton maître y consent-il ?

— Il y consent ; n’est-ce pas, Sidi ?

— Très volontiers, repris-je ; je joins même mes prières aux siennes, si cela est nécessaire près de toi, cheikh !

— J’accepterais tout de suite la proposition si je pouvais agir sans consulter les hommes du camp, dit gravement le vieux chef ; mais une pareille adoption est une chose sérieuse et demande du temps. Hadji Halef Omar, as-tu des parents dans le voisinage ?

— Non.

— As-tu sur toi du sang criant vengeance ?

— Non.

— Es-tu sunnite ou chiite ?

— J’appartiens aux sunnites.

— As-tu déjà femmes et enfants ?

— Non.

— Si cela est ainsi, nous pouvons procéder à ton admission parmi nous.

— Cheikh, avant de te décider, consulte mon maître ; il parlera pour moi. »

Je me levai ; prenant une attitude digne, j’improvisai un discours à l’orientale. Je dis :

« Accueille mes paroles, ô cheikh. Puisse Allah ouvrir ton cœur et incliner ta volonté suivant mon désir !

« Je suis Kara ben Nemsi, un émir au milieu des talebs et des héros du Frankistan.

« Je suis venu en Afrique, et jusque dans cette contrée, afin de connaître les mœurs des habitants et de m’informer de leurs vaillantes prouesses.

« Pour m’accompagner dans mon voyage, il me fallait un serviteur connaissant toutes les manières de parler de ce pays. Je le voulais sage et prudent, incapable de trembler devant les périls de la route, ni devant les panthères ou les lions, ni devant aucun homme. J’ai trouvé celui-ci : hadji Halef Omar, ben hadji Aboul Abbas, ibn hadji Daoud al Gossarah, dont je suis extrêmement satisfait. Il est fort comme le sanglier, fidèle comme le lévrier, prudent comme le renard, prompt comme l’antilope.

« Nous avons défié ensemble les abîmes des chotts ; nous les avons vus s’ouvrir sous nos pas et nous en sommes sortis triomphants.

« Nous avons vaincu les animaux du désert ; nous nous sommes moqués du simoun.

« Nous avons pénétré jusqu’aux frontières de la Nubie. Nous avons arraché une fleur à la prison où un bourreau la tenait captive. Nous sommes parvenus jusqu’à Belad el Arab. Vous venez d’être témoins de la bravoure que nous y avons déployée.

« Halef est allé avec ta fille à la Mecque, il a été comme l’ombre de son époux. Dans le chemin Allah a disposé leurs cœurs à s’aimer. Ils voudraient ne plus se séparer.

« Tu es hadji Malek Iffandi, ibn Ahmed Khadid al Tini, ben Aboul Ali el Besami, Abou Khehab Abdolatif el Hanifi ; tu es le sage, le brave, le vaillant chef des Ateïbeh ; ton intelligence devine combien je sentirai de peine en me séparant d’un compagnon tel que Halef. Mais je souhaite son bonheur ; c’est pour cela que je te supplie de l’admettre parmi ceux de la race des Ateïbeh, te conjurant en outre de déchirer le contrat par lequel il t’avait promis de te rendre la jeune épouse.

« Je suis persuadé que tu accueilleras ma prière ; aussi, quand je retournerai dans mon pays, je ferai en sorte de publier ta renommée et celle de ton peuple, afin que personne n’ignore vos grandes actions. Salam ! »

Tout le monde m’avait écouté dans un religieux silence ; le vieux chef repartit :

« Effendi, je sais que tu es un des plus fameux émirs des Nemsi, quoique ton nom soit aussi court que la lame d’un couteau de femme. Tu es venu chez nous comme un sultan ; tu y as accompli des choses merveilleuses, dont les enfants de nos enfants parleront encore. Hadji Halef Omar est près de toi tel qu’un vizir, dont la vie appartient à son sultan. Tous deux vous êtes assis sous notre tente, afin de la combler d’honneur.

« Nous vous aimons, toi et lui ; nous nous unirons tous pour l’admettre parmi les fils de notre race. Je parlerai à celle qui a été regardée comme sa femme, et, si elle y consent, le contrat sera déchiré sur ta demande ; car Halef Omar est un vaillant guerrier : il a tué le brigand, le scélérat dont le nom t’est connu. Maintenant permets qu’on prépare le festin par lequel tout le camp célébrera la mort de notre ennemi et l’entrée de Halef au milieu de nous. Pour toi, reste chez les Ateïbeh tel qu’un ami et tel qu’un frère, quoique tu ne partages pas notre foi. Salam, Effendi ! »



Ce fut avec des cris de joie féroce qu’on reconnut le corps.
  1. Orientation de la Mecque.
  2. Impôt uniquement destiné aux aumônes officielles.
  3. Je donnais à Halef chaque quinzaine une somme équivalant à onze francs.
  4. Le saint témoignage.
  5. Ouvriers.
  6. Aniers.
  7. Prière du soir.
  8. Les Allemands du Nord et ceux de l’empire du Sud (Autrichiens). Chmal, nord ; memlekel, empire.
  9. Fusil.
  10. Épieu, lance.
  11. Échafaudage très bas et recouvert d’une natte.
  12. Large pantalon turc.
  13. Prière du matin.
  14. El Madjen, petit enfoncement revêtu de marbre, d’où Abraham et son fils Ismaël sont censés avoir tiré la chaux qui a servi pour construire la Kaaba. — Mekam Ibrahim, la pierre dont Abraham s’est servi comme de fondation en construisant le bâtiment, la première pierre de l’édifice.