Les Plateaux de la balance/Le mot Amen

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Texte établi par Perrin et Cie (p. 335-343).
LE MOT AMEN




L’habitude et l’ignorance se ressemblent beaucoup. Toutes deux effacent de l’homme la marque de la beauté.

Gœthe, je l’ai constaté dans ce livre, admire presque malgré lui dans le catholicisme la puissance d’introduire la vérité dans les coutumes humaines, puissance qui a fait défaut, de l’aveu du protestant, au protestantisme. En effet, la manne tombait tous les jours, et avait tous les jours un goût différent. Elle n’était pas hier ce qu’elle avait été avant-hier et ce qu’elle est aujourd’hui. L’habitude mécanique, l’habitude de la mort n’avait pas prise sur elle.

La manne figure la vérité. La vérité est toujours la même ; mais nous pouvons la sentir diversement. Toujours ancienne et toujours nouvelle, elle peut d’un souffle changer la face du monde et convertir même l’habitude, cette chose endurcie. La vérité peut remplacer les habitudes mécaniques de la mort par les habitudes organiques de la vie.

Mais la mort menace sans cesse la vie. L’habitude mécanique fait le siège de l’homme et veut entrer dans la place assiégée. Elle veut corrompre jusqu’à la prière.

La prière est une grande habitude organique de la vie régénérée.

L’habitude mécanique tache de corrompre la prière, en lui enlevant la vie, la pensée, l’intelligence, l’amour, et en lui abandonnant le mouvement des lèvres.

Ce mécanisme qui voudrait supprimer l’âme et remplacer l’homme en prière par un singe à genoux, a pour auxiliaire l’ignorance. Plus l’homme ignore les splendeurs cachées au fond des paroles qu’il prononce, plus il est enclin à se contenter du son matériel des mots et à oublier l’idée.

Parmi les mots les plus fréquemment prononcés et les plus oubliés par quelques-uns de ceux qui le prononcent, il en est un que je voudrais rappeler aujourd’hui au souvenir de ceux qui pourtant, en l’oubliant, le disent tous les jours ; c’est le mot : Amen.

Ce mot-là se dit à la fin de toutes les prières, et l’homme risque, à cause de la place qu’il occupe et de la fréquence de sa répétition, l’homme risque de l’exclure de la prière et de le considérer comme un hors-d’œuvre.

Les Pères de l’Église contiennent des trésors de lumière, et dans ces trésors presque aucune main ne vient fouiller. Nous avons trop à faire, vraiment !

Ô idiots, idiots que nous sommes !

La terre possède des mines d’or qui ne sont pas exploitées. La face du monde changerait si les hommes, fatigués de l’ennui surhumain auquel ils se condamnent sans savoir pourquoi, avec un courage digne d’une cause meilleure, si les hommes, ayant enfin pitié d’eux-mêmes, abandonnaient un mois les lectures vides, monotones, ennuyeuses, pour se retremper dans les sources vivantes, pour lire les choses dramatiques, c’est-à-dire les choses vraies ; leurs cœurs retrouveraient les battements perdus.

Je ne crains pas de le dire : la face du monde serait changée si, pendant un mois, les hommes lisaient les Pères et les Docteurs de l’Église. Ils ne pourraient plus ensuite se résigner à avaler encore une fois ce qu’ils auraient vomi.

Parmi les Docteurs, un des plus grands, un des plus féconds, un des plus ignorés en France, se nomme saint Anselme.

Saint Anselme, un jour, a dit : Amen.

Il venait de réfléchir en face de lui-même ; en face de David, en face de Dieu : il venait de chanter le Miserere. Il avait chanté tout haut : il a noté pour nous les harmonies qu’il voyait. Sur les ailes du Prophète-Roi, saint Anselme se trouve chez lui : il s’élève, il plane, il respire, il appelle, il crie, il invoque, il rend gloire, et quand les sept cordes de la harpe éolienne ont frémi au souffle de l’Esprit-Saint, il dit : Amen.

« Amen. Ô Dieu des Hébreux, tu as voulu que je sache qu’amen n’est ni grec ni latin, mais hébraïque, et, à cause de son excellence, n’a pas été transporté par les interprètes, ni changé, afin de désigner ton nom, qui est admirable et immuable. C’est pourquoi tu as voulu que cette parole eût trois significations ; car, d’abord, amen est pris substantivement ; il est un nom, et signifie ce saint et terrible nom qui est le tien, comme nous lisons dans l’Apocalypse (III, 14) : Voilà ce que dit : Amen, témoin fidèle et vrai, qui est le principe de la créature de Dieu. À toi donc, Seigneur mon Dieu, qui es seul désigné par ce nom, je demande, je réclame par les battements de tout mon cœur que, pour l’honneur de ce nom saint qui est le tien, tu rétablisses mon nom au livre de vie : et qu’avec ceux qui gardèrent tes sabbats, et choisirent ce que tu as voulu, et gardèrent ton alliance, tu me donnes dans ta maison et dans tes murs un lieu et un nom meilleur que celui qui vient des fils et des filles, et un nom éternel qui ne subira plus d’autre mort. Secondement, Amen est pris adverbialement. Et lorsque toi, mon Dieu, visible sur terre et conversant avec les hommes, tu as voulu affirmer quelque vérité, tu as plusieurs fois ajouté : En vérité, je vous le dis, c’est-à-dire : Je vous dis vraiment, ou véridiquement, ou infailliblement, que cela est comme je vous dis. Et souvent tu as redoublé : Amen, amen, afin que ce redoublement lui-même fût une plus grande expression de la vérité. C’est pourquoi, vérité vraie et chère charité, qui ne trompe pas, je te prie, en suppliant, que ta vérité resplendisse toujours dans mon cœur, et que toute fausseté mondaine et diabolique soit anéantie. Mais, en troisième lieu, Amen se prend verbalement, et c’est un verbe, comme dans tous les souhaits, alors que : Amen, c’est-à-dire qu’il soit fait, est la réponse de tous ceux qui souhaitent et qui désirent ce qui est demandé ; c’est là ce que le Psalmiste, lui aussi, a répété à la fin de quelques-uns des psaumes, où l’on dit : Fiat, fiat. Et c’est en ce sens qu’à la fin de la prière présente où sont renfermés mes vœux et mes désirs, je dis : Amen, c’est-à-dire, ainsi soit-il. Afin qu’à toi, Père, Fils et Esprit-Saint, triple et un Dieu, soit la gloire dans les siècles des siècles. Amen. »

Création, rédemption, paroles de Dieu, paroles de Marie, création de la lumière, message de Gabriel, réponse de celle qui était fille d’Abraham et qui fut mère de Dieu, pourquoi ne pas mêler nos voix à tant de voix : Fiat ! Amen !

Cette puissance de l’homme, qui a le droit de dire oui à Dieu, témoigne à la fois notre dépendance et notre grandeur. Que pouvons-nous faire sans Celui qui Est ? Jésus-Christ a répondu, et il a répondu : Vous ne pouvez rien faire. Mais avec son secours, nous pouvons dire Amen à la Parole de Dieu qui nous parle éternellement. Nous pouvons dire oui. Oui ! nous pouvons dire Amen à la Parole qui a dit : Fiat lux. Nous pouvons dire Amen à Celui qui a dit : Je suis Celui qui suis. Amen est l’adhésion de l’homme à la Vérité, le cri de triomphe, l’hymne de gloire. Qu’est-ce, en effet, que l’hymne de gloire, sans l’affirmation de l’Être qui resplendit ?

L’homme doit se transformer en un cri de triomphe, devenir l’Amen vivant qui monte de la terre au ciel. Que faire de nos âmes et de nos corps, sinon des voix qui disent : Amen ? Que faire de nos paroles, de nos pensées, de nos gestes, de nos regards, sinon des Amen triomphants ? Amen dit : Oui, Seigneur, à celui qui est la Plénitude. En dehors de l’Amen, c’est le vide qui nous menace, le précipice qui nous attire. En dehors de l’Amen, la vie humaine, qui doit être une affirmation vivante de la vérité, perd sa destination et sa raison d’être.

Voulez-vous entrer dans le détail pratique de la prière ? Écoutez Bossuet (Méditations sur les Évangiles, 41e jour) :

« Il faut prier toujours et ne cesser jamais[1] ! Cette prière perpétuelle ne consiste pas en une perpétuelle tension d’esprit qui ne ferait qu’épuiser les forces, et dont on ne viendrait peut-être pas à bout. Cette prière perpétuelle se fait lorsqu’ayant prié à ses heures, on recueille de sa lecture quelque vérité, ou quelque mot, qu’on conserve dans son cœur et qu’on rappelle sans effort de temps en temps ; en se tenant le plus qu’on peut dans un état de dépendance de Dieu, en lui exposant son besoin, c’est-à-dire en l’y remettant devant les yeux sans rien dire. Alors, comme la terre entr’ouverte et desséchée semble demander la pluie, seulement en exposant au ciel sa sécheresse, ainsi l’âme en exposant ses besoins à Dieu. Et c’est ce qu’à dit David : Mon âme, ô Seigneur, est devant vous, comme une terre desséchée[2], Seigneur, je n’ai pas besoin de vous prier, mon besoin vous prie, mon indigence vous prie ; ma nécessité vous prie. Tant que cette disposition dure, on prie sans prier ; tant qu’on demeure attentif à éviter tout ce qui nous met en péril, on prie sans prier, et Dieu entend ce langage : Ô Seigneur, devant qui je suis et à qui ma misère paraît tout entière, ayez-en pitié, et toutes les fois qu’elle paraîtra à vos yeux, ô Dieu très-bon ! qu’elle sollicite pour moi vos miséricordes ! Voilà une des manières de prier toujours et peut-être la plus efficace. »

Ainsi parlait l’évêque de Meaux.

Quelle parole que celle qui se dit avant et après la prière !

Amen ! est le résumé de ce que les puissances de l’âme humaine peuvent souhaiter de gloire à Dieu.

Voulez-vous entendre cette parole retentir dans les cieux ? Imaginez un homme qui lance sur l’histoire de l’humanité un regard rétrospectif. Ce regard profond, admirateur, universel, va chercher partout, dans le présent, dans l’ordre visible et dans l’ordre invisible, dans l’ordre naturel et dans l’ordre surnaturel, dans la création, dans la rédemption, dans la vie des saints, dans la vie des hommes, dans la vie de tout ce qui vit, tous les dons du créateur reçus par la créature ; ce regard pénètre, embrasse et résume, autant que possible, tout ce que nous tenons de Dieu, tout ce que Dieu a donné à la créature. Ce regard, dans son voyage immense, devrait faire jusqu’à une descente aux enfers, afin de se rappeler les grâces autrefois faites aux démons et aux maudits, les grâces refusées, et de les recueillir dans son butin. Imaginez l’homme dont je parle, revenant à Dieu après cette excursion et lui jetant à la face toute la reconnaissance de l’univers avec ce cri : Oui, Seigneur, cela est bien ! Imaginez cet homme pliant sous le fardeau des richesses qu’il contemple, réduit par ce poids glorieux à la taille d’un enfant, portant joyeusement sa corbeille de fleurs, et ajoutant la splendeur de son humilité à celle de son trésor !

Voilà encore le sens du mot : Amen.

Au-dessus des voix humaines éclatent d’autres voix. L’Amen de la terre est l’accompagnement de l’Amen du ciel. Voici ce qu’a vu l’aigle de Pathmos :

Et omnes angeli stabant in circuitu throni, et seniorum et quatuor animalium, et ceciderunt in conspectu throni in facies suas et adoraverunt Deum.

Dicentes : Amen. Benedictio et charitas et sapientia et gratiarum actio, honor et virtus et fortitudo Deo nostro in saecula saeculorum. Amen.

Que l’Amen des anges rajeunisse donc l’Amen des hommes, menacé par les fumées de la terre, et que nos lèvres portent enfin leur fruit, leur fruit de feu ; l’Amen de la paix, l’Amen de la joie, l’Amen qui monte, au-dessus du tonnerre, dans les régions toujours sereines ; l’Amen triomphant, l’Amen embrasé qui fécondera la terre et réjouira le ciel, s’unissant à la louange éternelle du Verbe qui est la louange, et par qui adorent tous les esprits qui adorent.

Per quem majestatem tuam laudant Angeli, adorant Dominationes, tremunt Potestates, cæli cælorumque Virtutes ac beati Seraphim socia exultatione concelebrant, cnin quibus et nostras voces ut admitti jubeas deprecamur, supplici confessione dicentes :

Sanctus, sanctus, sanctus, Dominus Deus sabaoth.

Ô Dieu, feu dévorant, Amen, Amen, Amen !…


fin.
  1. Saint Luc, XVIII, 1.
  2. Ps. CXLII, 6.