Les Poèmes barbares de Leconte de Lisle/03

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Société Française d’Éditions Littéraires et Techniques (pp. 36-56).


III

LA RÉSISTANCE DES BARBARES DU NORD AU CHRISTIANISME


Le premier barbare que Leconte de Lisle présenta au public fut l’antique dieu de la Finlande : car le Runoïa parut le 15 août 1854 dans la Revue de Paris cinq mois avant la publication des Hurleurs et de la Jungle (15 février 1855), peut-être plus anciennement composés.

Le poète avait lu sans doute dans la Revue des Deux-Mondes, le 18 octobre 1842, l’article de Xavier Marmier sur les Chants populaires de la Finlande. Cet article lui inspira la curiosité de lire plus tard le livre de Léouzon Le Duc : la Finlande, son histoire primitive, sa mythologie, sa poésie épique, avec la traduction complète de sa grande épopée, « le Kalevala »[1].

Par le Runoïa les barbaries du Nord entrent dans la poésie de Leconte de Lisle. Mais ce sont des barbaries qui lui plaisent.

Barbare, le pays ! La neige y est chassée en tourbillons du Pôle solitaire, le vent y secoue les pins, la pluie aux grains de fer y flagelle et fait hurler les loups. Mais ce paysage, qu’il connaît un peu par les hivers bretons, ne fait pas horreur à Leconte de Lisle : car il aime la nature dans toutes ses violences, là où elle commet des excès de brume comme là où elle commet dès excès de lumière, là où elle glace les corps comme là où elle les brûle. Aussi avec quel art le peintre de l’implacable soleil devient-il celui des attentats de la houle et du vent ! Avec quelle admiration, on peut dire avec quel amour, il loue ce pays sauvage par la bouche du dieu qui se vante de l’avoir créé !


Ô neiges, qui tombez du ciel inépuisable,
Houles des hautes mers, qui blanchissez le sable,
Vents qui tourbillonnez sur les caps, dans les bois,
Et qui multipliez en lamentables voix,
Par delà l’horizon des steppes infinies,
Le retentissement des mornes harmonies ![2]


Barbares, les mœurs suscitées et entretenues par de tels paysages ! Barbares, les pirateries qui font aimer aux rois de la haute mer le choc des nefs contre les flots lourds et la grêle meurtrissant les faces intrépides ! Barbares, les chasses à l’ours, au loup et au cerf, qui ramènent les chasseurs chargés de lourdes proies vers les gras festins et l’ivresse bue à des cruches d’or pleines d’hydromel écumant !


Nous partirons demain, joyeux et l’arc au dos ;
Nous forcerons les cerfs paissant les mousses rudes ;
Et vers la nuit, courbés sous d’abondants fardeaux,
Nous reviendrons en paix du fond des solitudes.
Les filles aux yeux clairs plus doux que le matin,
De leur pied rose et nu, promptes comme le renne,
Accourront sur la neige, et pour le gras festin
Feront jaillir le feu sous les broches de frêne.
L’hydromel écumeux déborde aux cruches d’or ;
Laissons chanter l’ivresse et se rouiller les glaives.


Barbares, les salles que décorent les trophées de ces chasses et où les chasseurs s’attablent !


Des ours d’or accroupis portent de lourds piliers
Où pendent les grands arcs, les pieux, les boucliers,
Les carquois hérissés de traits aux longues pennes,
Des peaux de loups géants et des rameaux de rennes.


Mais Leconte de Lisle aime l’énergie des batailles contre la mer et les bêtes. Il les aime au point qu’il n’a vu qu’elle chez ses héros. Léouzon Le Duc représentait pourtant les vieux Finnois comme des agriculteurs et des pasteurs, pirates seulement à l’occasion. Il les défendait d’être apparentés aux Scandinaves. Il faisait d’eux des Asiatiques. Leconte de Lisle, visiblement, les confond avec les Scandinaves, dont l’historien demandait qu’on les distinguât. Il barbarise encore ces barbares, et ce surcroît de barbarie achève de les lui rendre sympathiques.

Barbare, la mythologie ! Cependant, ce que le dieu national des Finnois a de plus barbare, c’est son nom ! Wäinämöinen. Leconte de Lisle, qui n’a pas hésité à conserver leur physionomie aux noms des dieux et des héros helléniques, a cette fois pensé avec Boileau que tous les noms du Nord ne sont pas faits pour les vers français. Le frère du grand dieu finnois a gardé son nom : Ilmarinenn ; le dieu a perdu le sien, pour conserver seulement son titre d’auteur ou d’inspirateur de runes, c’est-à-dire de chants, son titre de Runoïa. Ce dieu ne pouvait que plaire à Leconte de Lisle : car c’est un Esculape dont la sueur guérit tous les maux, un Prométhée qui nous a donné le feu, un Orphée qui fait pleurer les bêtes. Et ses prêtres sont des poètes.

Mais à la sympathie de Leconte de Lisle le grand titre du Runoïa fut sa résistance à son successeur.

La préface de Léouzon Le Duc lui apprit que le christianisme s’introduisit en Finlande seulement vers le milieu du XIIe siècle, et par la violence ; qu’elle perdit son dieu national en perdant son indépendance après un siècle de luttes ; qu’elle fut catholique peu de temps, puisqu’elle adopta dès son origine la réforme de Luther. La même préface lui apprit que le conflit des deux religions avait fait sur les imaginations populaires une longue impression et suscité de nombreuses légendes.

Or, dans l’une d’elles il lut que le jour où naquit l’enfant de Marietta, le Runoïa aurait dit : « Qu’on porte cet enfant dans le marais, qu’on lui écrase la tête, qu’on lui brise les membres avec un marteau. »

Avec satisfaction, Leconte de Lisle recueillit ce mot ou il trouvait énergiquement exprimée une hostilité contre le christianisme qui lui paraissait égaler la sienne.


LE RUNOÏA


Chasseurs d’ours et de loups, debout, ô mes guerriers !
Écrasez cet Enfant sous tes pieux meurtriers
Jetez dans les marais, sous l’onde envenimée,
Ses membres encor chauds, sa tête inanimée…
Et vous, ô Runoïas, enchantez le maudit !


C’est sans doute de ce mot qu’est sorti le poème du Runoïa.

Comme la souffrance du tigre et du lion lui permettait de dire poétiquement la misère de ceux qui souffrent de la faim, fussent-ils des princes, princes dans la jungle ou princes dans le monde des lettres, la protestation contre Jésus prêtée au Runoïa par la légende finnoise lui permettait de dire indirectement sa propre révolte contre le christianisme.

Il l’a fait en remaniant assez gravement dans cette vue une saga traduite par Léouzon Le Duc. Elle met en action la première entrevue du vieux roi du Nord et de l’enfant que la Vierge vient de mettre au monde. Mais tandis que dans la saga le dieu d’hier semble adopter le dieu d’aujourd’hui et émigré seulement après lui avoir cédé le droit d’écrire la dernière runa, chez Leconte de Lisle les deux dieux s’affrontent hostilement.

L’enfant dit sa doctrine. Elle est celle qu’à cette date de 1854 on peut attendre que Leconte de Lisle attribue au christianisme. Éclose dans un monde trop vieux et conçue par des gens épuisés, la religion apportée d’Orient par le fils de la Vierge vient pour combattre les aspirations de la nature et de la raison ; les liens des cœurs seront rompus ; la vierge maudira sa beauté ; l’homme reniera sa virilité ; les sages, honteux d’avoir pensé, jetteront leurs écrits au feu ; et l’oubli sera versé sur les anciens dieux. Le Roi du Nord est donc, lui aussi, voué à la mort. Il n’a qu’à partir.

Maïs le Runoïa ne s’en va pas sans avoir crié à son successeur : — Tu mourras comme moi ; car l’homme survivra et après vingt siècles de supplices, il secouera ton joug, rira de tes temples, blasphémera tous les dieux.

Ainsi, Leconte de Lisle estime que dans ce pays réputé barbare une plus véritable barbaiie commença après la disparition de la religion ancienne et il croit pouvoir prédire l’effondrement de la nouvelle. Mais, pour établir sa thèse, il a beaucoup modifié la légende qu’il raconte, et il exprime donc bien plus sa pensée personnelle que l’esprit de ta poésie dont il s’inspire.

Leconte de Lisle ne songea point immédiatement à donner une suite au Runoïa en rappelant ce qu’avait été en d’autres pays nordiques la résistance de l’ancienne religion au christianisme. Mais il en saisit l’occasion dès qu’elle se présenta.

Le 15 mars 1859, le Journal de la Librairie annonce ce livre : Hersart de la Villemarqué, La Légende celtique en Irlande, en Cambrie et en Bretagne, suivie des textes originaux irlandais, gallois et bretons, rares et inédits ; Saint-Brieuc et Paris.

Six mois plus tard, le 30 septembre, Leconte de Lisle publie le Barde de Temrah dans la Revue Contemporaine.

La Villernarqué racontait, entre autres légendes, celle de Saint Patrice.

D’abord l’épisode des deux druides qui veulent empêcher le saint d’entrer dans le pays de Connaught. Monté sur un char que traînent des buffles blancs, Patrice côtoie la rivière. Les oiseaux le suivent en chantant. Il va vers la fontaine où deux filles de rois lavent leur linge. Alors, sur la hauteur, deux grands vieillards lèvent leurs bras. À l’appel de ces magiciens, la forêt s’oppose à l’entrée du char qui se brise. Les bœufs se rebellent. Le soleil se couvre. Mais, d’un signe de croix, Patrice vainc le dieu de la forêt et le dieu du soleil : le jour renaît, les oiseaux chantent de nouveau et le saint reprend sa marche vers la fontaine.

Un autre épisode de la légende recueillie par La Villernarqué rappelait l’entrevue de Patrice et d’Ossian dans les ruines d’un palais. Les deux héros opposent longuement leurs doctrines. Mais Ossian finit par s’avouer vaincu, et l’Irlande compte un chrétien de plus.

Leconte de Lisle raconte, d’après le récit de La Villernarqué, en le modifiant un peu, le premier épisode. En des vers admirables, il remet sous les yeux du lecteur français ce paysage et ces mœurs qu’Ossian et Walter Scott ont popularisés chez nous dès les origines du romantisme : le feuillage léger des bouleaux, la bruyère d’où partent au moindre bruit le coq aux plumes d’or et la perdrix, la clarté des fontaines, les guerriers tatoués ayant au front la plume d’aigle, les farouches troupeaux de bœufs rouges. Et Patrice ne déplaît point d’abord à son nouvel historien, qui admire son courage et sa douceur :


Il brave en souriant le glaive meurtrier ;
Il console et bénit, et le Dieu qu’il adore
Descend à son appel et l’écoute prier.


Mais voici l’apôtre à Temrah. Car Leconte de Lisle transporte l’entrevue avec le défenseur du passé dans les mines de ce palais de Temrah qui avait été le centre du druidisme et de la résistance au christianisme. Et à cet Ossian qui se convertit il substitue un barde qui sache résister jusqu’au bout. Il lui donne un nom et un aspect dignes de son rôle, et dans le cœur de Murdoc’h aux longs cheveux il loge une volonté intraitable.

L’idée du personnage a pu lui être inspirée par un épisode de la Légende dorée (xie siècle) où l’ont voit l’ancien maître de Patrice refusant de courber le front sous la main de celui qui avait été son esclave, et se tuant,

L’orgueil de Murdoc’h a une autre noblesse. Par la bouche de son héros, comme il l’a fait par celle du Runoïa, le poète regrette toute la poésie, toute l’héroïque énergie du siècle des épées :


Et vous, assauts des forts, ô luttes des meilleurs,
Cris de guerre si doux à l’oreille des braves !
Étendards dont le sang retrempait les couleurs !

Cœurs libres, qui battiez sans peur et sans entraves !
Esprits qui remontiez noblement vers les Dieux,
Dans l’orgueil d’une mort inconnue aux esclaves !


Ce à quoi Murdoc’h tient, c’est à ne point être séparé de ses pères. Il se dit heureux de songer qu’il mourra bientôt et qu’il s’en ira rejoindre l’âme des Finns dans la selle où elles siègent la coupe au poing.

— Insensé, lui crie Patrice, il n’y a pas d’autre ciel que celui de mon Dieu, qui le réserve aux humbles.

— Où sont donc mes pères ?

— Où les païens sont tous : Dieu les a balayés dans les ardentes tortures, pour l’éternité.

— Ami, dis à ton Dieu que je vais rejoindre mes pères.

Et le barde se frappe au cœur.


C’est ainsi que mourut, dit la sainte légende,
Le chanteur de Temrah, Murdoc’h aux longs cheveux.
Vouant au noir Esprit cette sanglante offrande.


La sainte légende de la mort de Murdoc’h, c’est Leconte de Lisle qui l’a faite, prêtant à son héros sa propre répugnance à l’idée qu’il y ait un enfer, — il semble que ce soit pour lui, comme pour George Sand, un de ses griefs les plus graves contre le christianisme, — et ne mettant pas en doute que le christianisme voue sans distinction tous les païens à l’éternelle torture. Mais est-ce vraimentlà ce que croient les Chrétiens ? Je ne pense pas que Leconte de Lisle s’en soit informé, et la question pourtant méritait qu’il le fît.

Le Massacre de Mona suivit d’un an le Barde de Temrah : il fut publié le 15 septembre 1860 dans la Revue Contemporaine.

Cinq ans auparavant avait paru le tome I de la quatrième édition de l’Histoire de France d’Henri Martin (Journal de la Librairie, 3 mars 1855)[3].

Déjà une nouvelle édition, publiée en 1844, s’était annoncée comme « entièrement revue et augmentée d’un nouveau travail sur les Origines nationales ». Ces deux derniers mots éteient mis en évidence par la grosseur des caractères et sur la page du titre une gravure représentait la cueillette du gui par un vieux druide.

Le travail sur les origines nationales était de nouveau entièrement refait dans la quatrième édition. L’historien y utilisait de vieux textes gallois : les Triades, le Kad Gaddeu attribué à Taliésin, le Mystère des Bardes. D’après ces documents, il exposait les idées des Gaulois sur la migration de l’âme et racontait l’invasion des Kimris.

C’est de la quatrième édition d’Henri Martin qu’est issue la première partie du Massacre de Mona. C’est là que le poète a trouvé ou cités, ou analysés, les textes sur lesquels il a fondé son récit. Il y a joint un poème, le Dragon du Karn, connu par les Romans de la Table ronde d’Hersart de La Villernarqué[4].

Il est inutile de donner ici le détail des doctrines et des faits exposés par Henri Martin, ni de rappeler comment il connut les vieux textes où il s’est appuyé. Il n’y a pas lieu non plus d’expliquer pourquoi on suspecte aujourd’hui l’authenticité de ces textes.

Il n’est pas davantage utile d’analyser en détail la première partie du poème de Leconte de Lisle. Il suffira de la résumer brièvement.

Au milieu de la mer, Mona dresse les granits de sa côte. L’Esprit du Vent y convoque tous les dieux Kymris.


Innombrables, les Dieux mêlés avec les Fées,
Ils venaient, ils venaient par nuages s’asseoir
Sur les sommets aigus et sur le sable noir[5].


Un autel est dressé sur le rivage. Les bardes sont là, vêtus et armés conformément à toutes les exigences de la couleur locale. Sayons rayés, harpes de granit, anneaux de cuivre, larges glaives, plumes d’aigle : tout y est. Complet et pourtant sobre, le tableau est d’un pittoresque achevé. Les bardes entourent le chef sacré. Les vierges entourent Uheldéda, prophétesse de Sein.

Alors, le chef sacerdotal verse la libation d’eau sur un feu de romarin dont la fumée monte aux étoiles. Puis, utilisant les textes cités par Henri Martin, il rappelle les doctrines que son peuple professe sur la migration des âmes. Après lui, un autre barde, s’inspirant des mêmes sources, expose longuement les traditions kimriques sur le déluge et raconte comment Hu-Gadarn conduisit la race pure d’Orient dans le pays qu’elle occupe aujourd’hui. Après quoi, la prophétesse Uheldéda annonce l’outrage qui se prépare contre les dieux nationaux et que rien ne pourra empêcher.

Convenons sans difficulté que dans cette première partie, de beaucoup la plus longue, le poème est par endroits assez obscur. Il est, avec Baghavat, un de ceux qui risquent le plus de faire sourire, peut-être d’endormir les lecteurs d’aujourd’hui. Il leur est difficile de s’intéresser à l’histoire de Dylan, d’Hu-ar-Braz, du dragon Avank et de Hu-Gadarn.

Mais on comprend qu’elle ait intéressé Leconte de Lisle, C’était une histoire bretenne, et la Bretagne, où le souvenir des druides et des légendes celtiques est encore si vivant, était devenue pour lui une nouvelle patrie. C’était d’ailleurs, Henri Martin l’affirmait, l’histoire authentique des origines nationales de la Gaule entière, et ces origines, jusque-là réputées très obscures, s’éclairaient tout à coup d’un jour qui paraissait très lumineux. En même temps, cette histoire révélait chez nos lointains ancêtres des croyances sur la migration des âmes plus ou moins analogues aux systèmes qu’édifiaient alors des penseurs très écoutés, notamment Pierre Leroux et Jean Reynaud, dont Henri Martin avait invoqué l’autorité dans sa préface de 1837[6] :


J’ai fui vers le couchant, j’ai prié, combattu ;
J’ai gravi d’astre en astre et de vice en vertu.
Emportant le fardeau des angoisses utiles ;
J’ai vu cent continents, j’ai dormi dans cent îles,
Et voici que je suis plein d’innombrables jours,
Devant grandir sans cesse et m’élever toujours !


De plus Leconte de Lisle avait la joie de reconnaître dans le polythéisme gaulois d’avant même l’invasion Kymrique un polythéisme qui lui rappelait celui de ses chers Hellènes et dans les conceptions Kymriques des conceptions apparentées à celles de ses chers Indous.

La première partie du Massacre de Mona est, en somme, un document qui atteste chez le public de 1860 la popularité d’Henri Martin, l’intérêt porté à la question des origines nationales, la sympathie pour la croyance à la migration des âmes. Elle atteste chez Leconte de Lisle l’ambition d’être un historien bien informé. Elle dénonce aussi chez lui le parti-pris de voir en beau les hommes et les doctrines qui lui agréent ; car alors qu’Henri Martin expose ce que le culte des druides eut de cruel, le poète le réduit à l’offrande pacifique d’une libation et d’une fumée.

Enfin ce qu’elle manifeste avec éclat, c’est sa parfaite connaissance et c’est son amour de la côte bretonne ; c’est la profondeur de ses émois devant les clameurs du vent si formidables que le bruit des flots ne s’entend plus :


L’Esprit rauque du vent, au faîte noir des rocs,
Tournoyait et soufflait dans ses cornes d’aurochs ;
Et c’était un fracas st vaste et si sauvage,
Que la mer s’en taisait tout le long du rivage,
Tant le son formidable, en cette immensité,
Par coups de foudre et par rafales emporté,
De cris et de sanglots, et de voix éperdues,
Comblait le gouffre épais des mornes étendues.


C’est son sentiment de délivrance devant les apaisements de la mer et l’élargissement de l’horizon :


Et la lourde nuée en montagnes de brumes
Croula vers l’Occident qu’un morne éclair allume.
La mer, lasse d’efforts, comme pour s’assoupir,
Changea sa clameur rude en un vaste soupir.
Et, réprimant l’assaut de ses houles plus lentes,
Tomba sans force au pied des roches ruisselantes.
L’horizon, dégagé de son épais fardeau,
S’élargit, reculant les longues lignes d’eau.


Des tableaux comme ceux-ci suffisent à classer leur auteur parmi les plus grands peintres de la mer et à protéger contre l’oubli la première partie du Massacre de Mona,


La deuxième partie du poème a probablement pour origine les chapitres 29 et 30 du livre XIV des Annales, où Tacite raconte le massacre que Suetonius Paulinus fit des druides et des druidesses dans l’île de Mona, dernier refuge de la résistance bretonne. Mais le général romain devient chez Leconte de Lisle un chef chrétien,

Quand Uheldéda a prédit la mort de la religion nationale et que les dieux ont pris leur vol, une nef s’avance, montée par des guerriers dont le désir du meurtre a élargi les narines. Sur la proue, Murdoc’h se dresse pour mieux voir. C’est un Kambrien, traître à sa race. Il a courbé le front sous le joug du Dieu des temps nouveaux ; mais l’eau dont il a été baptisé n’a pas lavé ses mains sanglantes ; en changeant de croyance, il n’a pas changé de cœur. Il reste un barbare, ivre de sang, et il prêche, le fer à la main, la foi du jeune Dieu, qui, toujours doux et clément, ne versa pas d’autre sang que le sien.

Le voici devant les bardes. Insensible à leurs chants sacrés, comme à l’auguste aspect du vieillard assis sur le granit, il rit. — Silence, adorateurs du Diable ! — clame-t-il. Et il leur annonce le sort qui les attend : pour leur chair, la morsure des carnassiers ; pour leurs âmes, le feu toujours accru sur des lits ruisselants de résine et de soufre, à moins qu’ils ne renoncent à leur erreur immonde.

Le Très Sage ne daigne pas répondre. D’une voix calme, il invite ses frères à fermer l’oreille aux vains bruits d’un moment, pour songer à l’impérissable vie qui les attend, et tous ceux qui saisissaient déjà les haches de granit s’inclinent autour du vieillard par qui parlent les dieux de la patrie.

Murdoc’h fait signe à ses guerriers. Les arcs tintent, les traits s’enfoncent dans les flancs, hérissent les dos et les reins, déchirent les gorges. Et tout fut dit. À l’aube


Un long vol de corbeaux tourbillonnait dans l’air.

Des trois poèmes qui racontent la résistance des peuples nordiques au christianisme, le plus hostile à la religion nouvelle est le Runoïa : là, Jésus lui-même est pris à partie ; là, son message même est présenté comme une doctrine de mort. Dans le Barde de Temrah et dans le Massacre de Mona, il semble que le poète en veuille, non au fondateur du christianisme, mais à ses apôtres, accusés d’intolérance, soit qu’ils le prêchent avec douceur, comme Patrice, soit qu’ils l’imposent par la violence, comme Murdoc’h. Cependant la foi en Jésus paraît être rendue responsable de n’avoir pu étouffer chez Murdoc’h l’instinct sanguinaire, de n’avoir pu inspirer à Patrice une douceur suffisant à lui faire excuser les païens de n’avoir pas été ce qu’ils ne pouvaient pas être.

Il n’est pas facile de dire en toute précision jusqu’où allait chez Leconte de Lisle, entre 1852 et 1872, l’hostilité contre le christianisme[7]. On sait qu’il fit à sa mère le plaisir de composer pour elle un poème, médiocre d’ailleurs, sur les Stations du Chemin de Croix, qu’il se maria à l’église et que son cercueil y fut porté. Calmettes estime, et je crois qu’il a raison, qu’on peut découvrir dans ses poèmes les restes d’un christianisme romantique[8].

Le Corbeau, poème contemporain du Massacre de Mona apporte quelques précisions sur la façon dont il envisageait l’avènement du christianisme[9].

Un corbeau vivait déjà au temps du déluge. Enfermé dans l’arche, il fut lâché en éclaireur à la première éclaircie. Mais indocile à l’ordre du Patriarche, il ne rentra point dans l’arche et ne sait ce qu’elle devint,

Longtemps, il se nourrit des cadavres faits par les eaux. Un jour un spectre mit fin à ces repas plantureux et l’endormit. À son réveil, les hommes avaient repeuplé la terre. Il vit les religions se succéder sans qu’aucune réprimât les guerres et les tueries.

Un jour il aperçut trois corps sur des croix. Il admira la beauté et la sérénité d’un des trois. Mais la faim commandait ; il voulut l’assouvir. Un ange l’arrêta et le condamna à trois siècles de jeûne.

Les trois siècles sont écoulés. L’ermite Sérapion, auquel le Corbeau conte son histoire, le rassasie avec du pain noir et des figues. Puis, comme l’oiseau demande que l’abbé l’absolve et qu’il le laisse recommencer ses repas d’autrefois, — Seigneur Dieu, dit Sérapion, donnez-lui le repos éternel. — Et le Corbeau tombe mort.

Ce très long poème, qui n’a jamais été, je crois, populaire, mais qui a des admirateurs [10], est complexe.

C’est un des poèmes où Leconte de Lisle revendique pour tout vivant le droit sacré de satisfaire sa faim :


Homme ou corbeau manger est doux quand on a faim.


C’est un de ceux où il revendique le droit à l’amour et glorifie ceux qui ont su mourir en aimant. Dans sa course au-dessus de la terre sortie du déluge, le Corbeau aperçoit un homme et une femme, frère et sœur des héros du Déluge de Vigny, debout sur un trône ; leur attitude dit que l’homme est mort dompté, mais non vaincu, sans peur de la mort comme il avait vécu ; que la femme a été heureuse de mourir enlacée dans les bras nerveux de son amant.

C’est un des poèmes où il revendique le droit de se révolter contre les philosophies qu’il accuse de reprocher aux hommes d’assouvir des passions impérieuses qu’ils n’ont pas mises en eux. Pourquoi, demande le Corbeau, Dieu a-t-il châtié par le déluge ses créatures ? celui qui les fit n’avait qu’à les mieux faire. Pourquoi s’indigner qu’il y ait des étreintes mortelles, des nations se heurtant, des traits qui sifflent, des masses qui brisent les fronts des enfants écrasés sur la pierre ? Car, en y réfléchissant, on voit


Que l’homme a toujours eu soif de son propre sang.


Mais la partie la plus importante dt poème est l’épisode du Calvaire et ses suites.

Peintre comme le poète, interprète de ses sentiments, le Corbeau décrit avec précision, avec respect, avec émotion le corps pendu en croix. Il reconnaît que de toute sa chair un feu rayonnait, qu’il n’avait rien vu de tel parmi les rois sur le trône, ni parmi les dieux sur l’autel.


Celui-là n’était pas uniquement un homme,


dit, avec le Corbeau, Leconte de Lisle lui-même, et si ce n’est point là un acte de foi, c’est une parole grave.

Quand, malgré cette vénération, le Corbeau prend son vol pour satisfaire sa faim, un ange l’arrête et le condamne à trois siècles de jeûne.

Qu’est-ce-à dire ? Qu’une force incinvible, un besoin mystérieux des nouveautés qu’apportait le christianisme imposa aux hommes de les accepter. Trois siècles suffirent à l’établir, et si solidement qu’après ces trois siècles l’homme ne put plus être ce qu’il était auparavant. Le Corbeau, qui représente l’homme d’avant le Calvaire, meurt à la prière, sur l’ordre de Sérapion. Il disparaît d’un monde transformé par le christianisme. Mais Sérapion, d’abord très hostile au Corbeau, puis, après qu’il l’a entendu, devenu très compatissant, demande pour lui le repos éternel : il demande qu’on laisse en paix, qu’on cesse d’incriminer ceux qui n’ont pas connu ou qui n’ont pas compris la Croix.



  1. Paris, Labitte, 1845.
  2. Sur le rôle que joue la mer dans le Runoïa, et d’ailleurs dans les Poèmes Barbares, voir la très intéressante étude de Jay-K. Ditchy, Le Thème de la mer chez les Parnassiens, Paris, Belles-Lettres, 1927.
  3. Une réimpression de ce tome I de la quatrième édition fut faite en 1860. C’est peut-être par la réimpression de 1860 que Leconte de Lisle le connut. En ce cas, la conception du poème a suivi de très près la lecture dudit tome I.
  4. Troisième édition, 1860.
  5. « Comme chez les Hellènes, chaque cité, chaque rocher, chaque forêt eut son génie ou sa divinité topique. L’air, la terre et les eaux étaient habités par un peuple innombrable de Dus (du gallique chu, noir, ténébreux) mâles et femelles. » H. Martin, édition de 1844, t.1, p. 46.
  6. Voir le livre de Flottes sur la sympathie que Leconte de Lisle eut longtemps pour la croyance à la migration des âmes.
  7. Après 1871, l’hostilité alla très loin. Mais Gaston Deschamps affirme que, dans les dernières années de sa vie, il ne parlait plus du christianisme qu’avec beaucoup de respect.
  8. Calmettes, p. 52.
  9. Le Corbeau, 31 mai ; le Massacre de Mona, 15 septembre 1860 dans la Revue Contemporaine.
  10. Voir l’étude qu’en fait M. Flottes, p. 160.