Les Poètes maudits/Villiers de l’Isle-Adam

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V

VILLIERS DE L’ISLE-ADAM


« On ne doit écrire que pour le monde entier… »

« D’ailleurs que nous importe la justice ? Celui qui, en naissant, ne porte pas dans sa poitrine sa propre gloire ne connaîtra jamais la signification de ce mot. »

Ces paroles, tirées de la préface de la Révolte (1870), donnent tout Villiers de l’Isle-Adam, l’homme et l’œuvre.

Orgueil immense, justifié.

Un Tout-Paris, celui littéraire et artistique, plutôt nocturne, nocturne bien, attardé aux belles discussions plus qu’aux joies qu’éclairent les gaz intimes, connaît et, sinon l’aime, admire cet homme de génie et ne l’aime peut-être pas assez, parce qu’il doit l’admirer.

De grands cheveux qui grisonnent, une face large pour, on dirait, l’agrandissement des yeux magnifiquement vagues, moustache royale, le geste fréquent, à mille lieues d’être sans beauté, mais parfois étrange et la conversation troublante qu’une hilarité tout-à-coup secoue pour céder la place aux plus belles intonations du monde, basse-taille lente et calme, puis soudain émouvant contralto. Et quelle verve toujours inquiétante au possible ! Une terreur passe parfois parmi les paradoxes, terreur qu’on dirait partagée par le causeur, puis un fou rire tord causeur et auditeurs, tant éclate alors d’esprit tout neuf et de force comique. Toutes les opinions qu’il faut et rien de ce qui ne peut pas ne pas intéresser la pensée défilent dans ce courant magique. Et Villiers s’en va, laissant comme une atmosphère noire où vit dans les yeux le souvenir à la fois d’un feu d’artifice, d’un incendie, d’une série d’éclairs, et du soleil !

L’œuvre est plus difficile à s’en et à en rendre compte que l’Ouvrier qu’on trouve souvent tandis que l’œuvre est rarissime. Nous voulons dire presque introuvable, tant par, un dédain du bruit, non moins que pour des raisons de haute indolence, le poète gentilhomme a négligé la publicité banale en vue de la seule gloire.

Il commença enfant par des vers superbes. Seulement, allez les chercher ! Allez chercher Morgane, Elën, ces drames comme on en a fait peu parmi les plus grands dramatistes, allez chercher Claire Lenoir, un roman unique en ce siècle ! Et la suite, et la fin d’Axel, de l’Ève future, des chefs-d’œuvre, de purs chefs-d’œuvre interrompus depuis des années, repris sans cesse comme les cathédrales et les révolutions, hauts comme elles.

Heureusement, Villiers nous promet une grande édition de ses œuvres complètes, six volumes, — et quels ! pour très bientôt[1].

Bien que Villiers soit déjà très glorieux, et que son nom parte, destiné au plus profond retentissement pour une postérité sans fin, néanmoins nous le classons parmi les Poètes maudits, parce qu’il n’est pas assez glorieux en ces temps qui devraient être à ses pieds.

Et tenez ! comme pour nous ainsi que pour beaucoup de bons esprits, l’Académie Française, — qui a donné à Leconte de l’Isle le fauteuil du célèbre Hugo, lequel Hugo fut, à parler franc, une façon tout de même de grand poète, — a du bien et du mieux, et puisque les Immortels de par delà le Pont des Arts ont, enfin ! consacré la tradition d’un grand poète remplacé par un grand poète après un poète considérable qui fut Népomucène Lemercier remplaçant lui-même nous ne savons plus qui, qui est-ce alors qui pourrait suppléer après sa mort, que nous espérons très éloignée, le poète Classique et Barbare, sinon Monsieur le Comte de Villiers de l’Isle-Adam que recommandent, d’abord, son énorme titre nobiliaire pour tant de ducs, et surtout l’immense talent, le fabuleux génie de ce d’ailleurs charmant camarade, de cet homme du monde accompli sans les inconvénients, de Villiers de l’Isle-Adam pour tout dire et dire tout ?

Maintenant citons et citons bien, namely, la « scène muette » de La Révolte.


La pendule au-dessus de la porte sonne une heure du matin, musique sombre ; puis, entre d’assez longs silences, deux heures, puis deux heures et demie, puis trois heures, puis trois heures et demie et enfin quatre heures. Félix est resté évanoui. Le petit jour vient à travers les vitres, les bougies s’éteignent ; une bobèche se brise d’elle-même, le feu pâlit.

La porte du fond se rouvre violemment ; entre Mme Élisabeth tremblante, affreusement pâle ; elle tient son mouchoir sur la bouche, sans voir son mari, elle va lentement vers le grand fauteuil, près de la cheminée. Elle jette son chapeau, et, le front dans ses mains, les yeux fixes, elle tombe assise et se met à rêver à voix basse, — Elle a froid ; ses dents claquent et elle frissonne.


et la scène X de l’acte troisième du Nouveau Monde où, après l’exposé très spirituel et très éloquent des griefs financiers des tenanciers de l’Angleterre en Amérique, tout le monde parle ensemble, comme l’indiquent deux accolades, — et que voici avec les accolades réduites aux proportions de notre texte.

Tout le monde parle ensemble.

Effie, Noella, Maud entonnant un psaume :

« Super flumina Babylonis… »

L’officier derrière Tom Burnett debout sur l’escabeau et avec une volubilité criarde, dominant le psaume.

Vous êtes en retard, Sir Tom ! C’est jour de rentrée ! Positivement vous êtes en retard. Vous avez passé plusieurs traités avec les explorateurs allemands : coût cent soixante-trois thalers qu’ils prononcent dollars…

(Chant des oiseaux dans les feuillages.)

Effie, Maud, Noella, plus fort.

« Sedimus et flebimus… »

L’officier criant dans l’oreille de Tom Burnett.

… Et avec des négociants de Philadelphie ! Il y a d’assez forts droits à percevoir aussi. Quant aux opérations industrielles, voici le bordereau…

Le Chérokoée assis sur son baril.

Boire du vin ! bien bon ! Le sirop d’érable en fleuri !

Le Quaker Eadie lisant à haute voix.

Les oiseaux se réveillent de la méridienne. Ils reprennent leurs hymnes et tout dans la nature…

(Le dogue aboie.)

Le lieutenant Harris montrant Tom Burnett.

Silence ! Laissez-le parler.

Un Peau-Rouge confidentiellement à un groupe de nègres.

Si tu vois les abeilles, les blancs vont venir ; si tu vois le bison, l’Indien le suit.

Tout le monde parle ensemble.

Monsieur O’Keene, à un groupe.

On dit qu’il s’est passé à Boston des choses effrayantes. Figurez-vous que…

Tom Burnett, hors de lui, à l’officier.

En retard ! ah ça, mais c’est ma ruine ! Il n’y a pas de raison à ce que tout ceci finisse ! Taxez l’air que je respire ! Pourquoi ne m’arrêtez-vous pas au coin du bois, tout de suite ? N’ai-je vécu que pour voir ceci ? C’est bien la peine de travailler, de devenir un honnête homme ! Positivement j’aime mieux, les Mahowks.

(Furieux, vers les femmes.)

Oh ! ce psaume !

(Des singes se balancent aux lianes.)

Un Comanche, à part, les regardant.

Pourquoi l’Homme-d’en-Haut plaça-t-il l’homme rouge au centre et les blancs tout autour ?

Maud tout d’une haleine, les yeux au ciel et montrant Tom Burnett.

Quelle éloquence l’Esprit saint lui prête !

(Cet ensemble ne doit pas durer une demi-minute à la scène. C’est l’un de ces moments de confusion où la foule prend elle-même la parole.

C’est une explosion soudaine de tumulte où l’on ne distingue que les mots « dollars », « psaumes », « en retard ! » « Babylonis », « Laissez-le parler », « Boston ! » « Méridienne », etc., mêlés à des aboiements, à des cris d’enfants, des piaulements de perroquets. — Des singes effrayés se sauvent de branches en branches, des oiseaux traversent le théâtre de côté et d’autre.)


On a très amèrement critiqué, bafoué même ces deux scènes que nous citons tout exprès pour bien faire correspondre notre titre avec notre sujet.

On a eu tort, car il fallait comprendre que le Théâtre, chose de convention relative, doit faire au poète moderne les concessions qu’il n’a pu se dispenser d’octroyer aux ancêtres.

Nous nous expliquons.

Ce n’est ni de Shakespeare, avec ses poteaux indicateurs, ni du théâtre español et de ses jornadas qui comportent parfois des années et des années que nous parlons.

Non, c’est du Père Corneille si scrupuleux, du non moins correct que tendre Racine, et de ce Molière non moins correct si point si tendre, qu’il retourne. L’unité dé lieu, parfois rompue dans ce dernier, ne le cède dans tous les trois qu’à l’unité de temps également violée. Or qu’a voulu faire Villiers dans les deux scènes que nous venons de vous offrir, sinon profiter, daus la première, de tout ce que les Planches permettaient aux trois Classiques français, quand leur drame se heurtait à des situations trop à l’étroit parmi les gênantes vingt-quatre heures dont la recommandation est attribuée à feu Aristote, — dans la seconde, de la même tolérance dont ils n’ont pas osé user, c’est vrai, quant à ce qui concernait un état de choses plus rapide en quelque sorte que la parole, tolérance que la musique exploite tous les jours avec ses duos, trios et tutti, et la Peinture avec ses perspectives.

Mais non. Défense au génie contemporain de faire ce que faisait le génie antique. On a beaucoup ri de la SCÈNE MUETTE et de la scène ou tout le monde parle, et on en rira longtemps. Cependant nous venons de vous prouver irréfutablement et nul ne doute donc que vous ne conveniez, que Villiers a eu non seulement le droit, mais cent fois raison de les écrire comme il aurait eu mille fois tort de ne pas les écrire. Durus rex, sed rex.

L’œuvre de Villiers, rappellerons-nous, va paraître et nous espérons fort que le succès — vous entendez ? — LE SUCCÈS, lèvera la malédiction qui pèse sur l’admirable poète que nous regretterions de quitter sitôt, si ce ne nous était une occasion de lui envoyer notre plus cordial : Courage !

Nous ne parlerons pas des Contes cruels, parce que ce livre a fait son chemin. On trouve là parmi des nouvelles miraculeuses, de trop rares vers de la maturité du poète, de tout petits poèmes doux-amers adressés à ou faits à propos de quelque femme jadis adorée probablement et sûrement méprisée aujourd’hui, — comme il arrive, paraît-il. Nous en exhiberons de courts extraits.


RÉVEIL


Ô toi dont je reste interdit,
J’ai donc le mot de ton abîme.

· · · · · · · · · · · · · · · ·
Sois oubliée en les hivers !


ADIEU


Un vertige épars sous tes voiles
Tente mon front vers tes bras nus.

· · · · · · · · · · · · · · · ·
Et tes cheveux couleur de deuil

Ne font plus d’ombre sur mes rêves.


RENCONTRE


Tu secouais ton noir flambeau,
Tu ne pensais pas être morte :
J’ai forgé la grille et la porte
Et mon cœur est sûr du tombeau !

· · · · · · · · · · · · · · · ·
Tu ne ressusciteras pas !


Et comment nous tenir de mettre encore sous vos yeux cette fois une pièce tout entière ? Comme dans Isis, comme dans Morgane, comme dans le Nouveau Monde, comme dans Claire Lenoir, comme dans toutes ses œuvres, Villiers évoque ici le spectre d’une femme mystérieuse, reine d’orgueil, sombre et fière comme la nuit encore et déjà crépusculaire avec des reflets de sang et d’or sur son âme et sur sa beauté.


AU BORD DE LA MER


Au sortir de ce bal nous suivîmes les grèves.
Vers le toit d’un exil, au hasard du chemin,
Nous allions : une fleur se fanait dans sa main.
C’était par un minuit d’étoiles et de rêves.

Dans l’ombre, autour de nous, tombaient des flots foncé ?
Vers les lointains d’opale et d’or, sur l’Atlantique,
L’outre-mer épandait sa lumière mystique.
Les algues parfumaient les espaces glacés.

Les vieux échos sonnaient dans la falaise entière !
Et les nappes de l’onde aux volutes sans frein
Écumaient, lourdement, contre les rocs d’airain.
Sur la dune brillaient les croix d’un cimetière.

Leur silence, pour nous, couvrait ce vaste bruit.
Elles ne tendaient plus, croix par l’ombre insultées,
Les couronnes de deuil, fleurs de mort, emportées
Dans les flots tonnants, par les tempêtes, la nuit.


Mais de ces blancs tombeaux en pente sur la rive,
Sous la brume sacrée, à des clartés pareils,
L’ombre questionnait en vain les grands sommeils :
Ils gardaient le secret de la Loi décisive.

Frileuse, elle voilait d’un cachemire noir
Son sein royal, exil de toutes mes pensées !
J’admirais cette femme aux paupières baissées,
Sphynx cruel, mauvais rêve, ancien désespoir !

Ses regards font mourir les enfants. Elle passe
Et se laisse survivre en ce qu’elle détruit.
C’est la femme qu’on aime à cause de la Nuit,
Et ceux qu’elle a connus en parlent à voix basse.

Le danger la revêt d’un rayon familier :
Même dans son étreinte oublieusement tendre,
Ses crimes évoqués sont tels qu’on croit entendre
Des crosses de fusils tombant sur le palier.

Cependant sous la honte illustre qui l’enchaîne,
Sous le deuil où se plaît cette âme sans essor
Repose une candeur inviolée encor
Comme un lys enfermé dans un coffret d’ébène.

Elle prêta l’oreille au tumulte des mers,
Inclina son beau front touché par les années ;
Et se remémorant ses mornes destinées,
Elle se répandit eu ces termes amers :


« Autrefois, autrefois, — quand je faisais partie
» Des vivants, — leurs amours sous les pâles flambeaux
» Des nuits, comme la mer au pied de ces tombeaux
» Se lamentaient, houleux, devant mon apathie.

» J’ai vu de longs adieux sur mes mains se briser :
» Mortelle, j’accueillais sans désir et sans haine,
» Les aveux suppliants de ces âmes en peine :
» Le sépulcre à la mer ne rend pas son baiser.

» Je suis donc insensible et faite de silence
» Et je n’ai pas vécu ; mes jours sont froids et vains
» Les Cieux m’ont refusé les battements divins !
» On a faussé pour moi les poids de la balance.

» Je sens que c’est mon sort même dans le trépas :
» Et soucieux encore des regrets ou des fêtes,
» Si les morts vont chercher leurs fleurs dans les tempêtes
» Moi je reposerai, ne les comprenant pas. »

Je saluai les croix lumineuses et pâles.
L’étendue annonçait l’aurore, et je me pris
À dire, pour calmer ses ténébreux esprits
Que le vent des remords battait de ses rafales

Et pendant que la mer déserte se gonflait :
« Au bal vous n’aviez pas de ces mélancolies
» Et les sons de cristal de vos phrases polies
» Charmaient le serpent d’or de votre bracelet.


» Rieuse et respirant une touffe de roses,
» Sous vos grands cheveux noirs mêlés de diamants,
» Quand la valse nous prit, tous deux, quelques moments,
» Vous eûtes, en vos yeux, des lueurs moins moroses.

» J’étais heureux de voir sous le plaisir vermeil
» Se ranimer votre âme à l’oubli toute prête,
» Et s’éclairer enfin votre douleur distraite
» Comme un glacier frappé d’un rayon de soleil. »

Elle laissa briller sur moi ses yeux funèbres
Et la pâleur des morts ornait ses traits fatals.
« Selon vous, je ressemble aux pays boréals,
» J’ai six mois de clartés et six mois de ténèbres ?

» Sache mieux quel orgueil nous nous sommes donné
» Et tout ce qu’en nos yeux il empêche de lire :
» Aime-moi, toi qui sais que, sous un clair sourire,
» Je suis pareille à ces tombeaux abandonnés. »


Et, sur ces vers qu’il faut qualifier de sublimes, nous prendrons congé définitivement — damné petit espace ! — de l’ami qui les faisait.



  1. L’Ève future, l’Amour suprême, ont paru, Axel, Tribunal Bonhomet (nouveau titre de Claire Lenoir), ont été réimprimés récemment. Livre divin, livres royaux !