Les Portraits

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Traduction par Eugène Talbot.
Hachette (Tome 2p. 1-12).


XXXIX

LES PORTRAITS[1].




LYCINUS ET POLYSTRATE.

[1] Lycinus. Oui, mon cher Polystrate, ce qu’on éprouvait jadis à la vue de la Gorgone, je viens de l’éprouver tout à l’heure en voyant une belle femme. Peu s’en faut que je n’aie été pétrifié, comme dans la Fable ; j’en suis encore tout immobile d’admiration.

Polystrate. Par Hercule ! il fallait que ce fût une beauté divine et d’un aspect bien saisissant, puisque, étant femme, elle a pu frapper à ce point Lycinus. Qu’un jeune garçon eût produit cette impression sur toi, c’est assez ton habitude. On parviendrait plutôt à déplacer le mont Sipyle[2] qu’à te distraire de la compagnie des jeunes gens aimables ; on te voit toujours auprès d’eux, la bouche ouverte, les yeux en larmes parfois, comme la fille de Tantale[3]. Cependant apprends-moi quelle est cette Méduse qui pétrifie les gens. D’où est-elle ? Il faut aussi que je la voie. Tu ne m’envieras pas, j’espère, ce spectacle, et tu ne seras pas jaloux si je veux, comme toi, m’en approcher, au risque de devenir immobile.

Lycinus. Il faut que tu saches, mon ami, qu’il te suffirait de la voir d’un point élevé pour demeurer béant et passer à l’état de statue. Le mal, toutefois, qu’elle te ferait, serait peut-être encore assez doux, et sa vue ne te causerait pas une blessure mortelle ; mais si elle jetait un regard sur toi, le moyen de t’en échapper ? Elle t’attacherait et t’entraînerait à son gré, comme la pierre d’Héraclée attire le fer[4].

[2] Polystrate. Cesse, Lycinus, de me décrire je ne sais quelle beauté prodigieuse qui n’existe que dans ton imagination, ou, du moins, apprends-moi quelle est cette femme.

Lycinus. Tu crois que j’exagère ? Et moi je crains, quand tu l’auras vue, de passer pour un faible panégyriste, tant tu la trouveras au-dessus de mes éloges. Cependant je ne puis te dire qui elle est. Elle était suivie d’une foule d’esclaves, d’un brillant et nombreux cortége d’eunuques et de femmes, appareil qui donne à croire que sa condition est plus relevée que celle d’une simple particulière.

Polystrate. Tu ne t’es pas informé de son nom ? tu ne sais pas comment on l’appelle ?

Lycinus. Je n’ai pu l’apprendre. Tout ce que j’ai su, c’est qu’elle est d’Ionie. Un homme, qui la regardait de près sur son passage, s’est écrié : « Voilà pourtant les beautés de Smyrne ! Il n’est pas étonnant que la plus belle des villes d’Ionie ait produit la plus belle des femmes. » Il m’a semble que celui qui tenait ce langage était lui-même de Smyrne, et qu’il était fier d’être le concitoyen de cette belle personne.

[3] Polystrate. En vérité, tu t’es comporté comme une vraie statue, en ne la suivant pas et en ne demandant pas à l’homme de Smyrne quelle était cette femme. Cependant fais-moi de ton mieux la description de sa beauté ; peut-être la reconnaîtrai-je.

Lycinus. As-tu songé à la difficulté de ta demande ? Il n’est pas au pouvoir de la parole, ou tout au moins de la mienne, de peindre cette admirable image : le pinceau d’Apelle, de Zeuxis ou de Parrhasius, y serait impuissant, ainsi que le ciseau de Phidias ou d’Alcamène. Je déshonorerais donc mon modèle par la faiblesse de mon talent.

Polystrate. Mais seulement, Lycinus, quels sont ses traits ? Ce n’est point une entreprise téméraire que d’en tracer à ton ami une légère esquisse.

Lycinius. Le parti le plus sur, selon moi, est d’appeler à mon aide les plus fameux artistes de l’antiquité, et de les charger du portrait de cette femme.

Polystrate. Que veux-tu dire, et comment feras-tu venir ici des gens morts depuis tant de siècles ?

Lycinus . C’est facile, pour peu que tu veuilles répandre à mes questions.

Polystrate. Tu peux m’interroger.

[4]Lycinus. As-tu jamais été à Cnide, Polystrate ?

Polystrate. Sans doute.

Lycinus. Et tu as bien examine la Vénus de ce pays ?

Polystrate. Oui, par Jupiter ! C’est le chef-d’œuvre de Praxitèle.

Lycinus. Tu sais aussi l’histoire qu’on y raconte au sujet de cette statue, qu’un jeune homme en devint amoureux, se cacha dans le temple et satisfit, comme il put, sa passion[5] ? Mais nous te parlerons de cela une autre fois. Puisque tu a vu, dis-tu, cette Vénus, réponds-moi maintenant si tu as aussi vu celle d’Alcmène, qui est à Athènes, dans les Jardins[6].

Polystrate. Ah ! Lycinus, j’aurais été le plus insensible des hommes, si je n’avais été admirer un des plus beaux ouvrages de ce sculpteur.

Lycinus. Je ne te demanderai pas, Polystrate, si tu es monté souvent à l’Acropole pour voir la Sosandra de Calamis[7].

Polystrate. Oui, je l’ai souvent considérée.

Lycinus. Cela me suffit. Quel est celui des ouvrages de Phidias que tu estimes le plus ?

Polystrate. Quel autre, sinon sa Lemnienne[8] sur laquelle Phidias n’a pas dédaigné de graver son nom, et, par Jupiter ! son Amazone, qui s’appuie sur une lance.

[5]Lycinus. Toutes ces statues, mon ami, sont des chefs-d’œuvre, et nous n’avons plus besoin d’autres artistes. À présent, de toutes ces statues nous allons essayer de composer une seule image, en prenant à chacune d’elles ce qu’elle a de plus parlait.

Polystrate. Comment faire ?

Lycinus. Ce n’est pas difficile, Polystrate. Confions ces statues à l’éloquence : chargeons-la de transporter ces beautés, de les disposer, de les fondre dans les proportions les plus exactes, en observant à la fois et l’ensemble et la variété.

Polystrate. Tu as raison. À l’éloquence de mettre la main à l’œuvre et de montrer son talent. Je suis curieux de savoir l’emploi qu’elle fera de toutes ces perfections, et comment d’une foule de beautés elle en composera une seule dont toutes les parties seront d’accord.

Lycinus. Eh bien, voici comment nous allons te faire voir cette image façonnée par nos mains. De la Vénus arrivée de Cnide, elle ne prend que la tête : nous n’avons pas besoin du reste du corps, puisqu’il est nu. Quant aux cheveux, au front et aux sourcils, qui semblent dessinés au pinceau, nous les garderons tels que Praxitèle les a faits. Nous conserverons aussi la grâce humide de ces yeux brillants, sans rien changer à l’idée de Praxitèle. Les joues et les saillies du visage, nous les emprunterons à Alcamène et à la Vénus des Jardins, qui nous donne, en outre, l’extrémité des mains, l’heureuse proportion du corps, les doigts ronds et effilés. Voilà ce que nous prenons à la Vénus des Jardins. Le contour entier du visage, la délicatesse des joues, le beau dessin du nez, nous seront tournis par la Lemnienne de Phidias, dont l’Amazone nous offre l’ouverture gracieuse de la bouche et la rondeur du cou. Calamis embellira notre statue de la pudeur ravissante, du sourire fin de sa Sosandra ; elle en aura le vêtement noble et décent, sauf la tête qui demeurera découverte. Pour la taille, nous la mesurerons sur celle de la Vénus de Cnide, et Praxitèle nous en fournira les proportions. Que te semble de notre statue, Polystrate ?

Polystrate. Elle sera fort belle, surtout quand elle sera complètement achevée. En effet, mon cher, tu as oublié un genre de beauté qu’on ne saurait trouver dans une statue, bien que tu aies réuni toutes les autres.

Lycinus. Lequel ?

Polystrate. Ce n’est pas le moins intéressant, mon doux ami, à moins que le coloris propre à chaque partie ne te paraisse contribuer en rien à la beauté, et qu’il soit inutile de peindre en noir ce qui doit être noir, en blanc ce qui doit être blanc, d’animer certains tons par l’incarnat, et ainsi du reste. Notre ouvrage court grand risque de pécher par le point essentiel.

Lycinus. Comment nous le procurer, si ce n’est en invoquant le secours des peintres qui se sont le plus distingués par le mélange habile des couleurs et par leur emploi judicieux ? Appelons donc ici Polygnote, Euphranor, Apelle, Aétion : ils se partageront la besogne ; Euphranor peindra la chevelure comme celle qu’il a donnée à sa Junon ; Polygnote nous dessinera des sourcils gracieux et colorera les joues de la nuance qui anime celles de sa Cassandre, qu’on voit à Delphes dans la Lesché[9] ; il lui donnera ce vêtement fin et léger, dont une partie se relève avec grâce, tandis que l’autre flotte au gré des zéphyrs. Le corps demande le pinceau d’Apelle, dans sa Pacate[10] ; la blancheur éclatante en sera relevée par une teinte chaude et vivante : les lèvres seront celles de la Roxane d’Aétion[11].

[8]Mais faisons mieux : prenons le plus habile des peintres, Homère, qui ne le cède ni à Euphranor ni à Apelle, et demandons-lui le coloris qu’il a répandu sur les cuisses de Ménélas quand il les a comparées à un ivoire légèrement teint de pourpre [12] : il colorera ainsi tout notre tableau ; c’est encore lui qui peindra les yeux de notre belle et les fera à fleur de tête[13]. Le poëte de Thèbes[14], mettant aussi la main à l’œuvre, lui donnera des paupières couleur de violette[15] ; puis Homère représentera son doux sourire, ses bras blancs et ses doigts de rose[16] ; en un mot, il la rendra semblable à sa Vénus d’or[17], avec plus de justesse encore que la fille de Brisès[18].

[9]Voilà ce que peuvent faire les enfants de la sculpture, de la peinture et de la poésie[19]. Mais ce qui fleurit surtout parmi tant d’attraits, je veux dire la grâce, ou plutôt toutes les Grâces réunies au chœur des Amours, qui pourrait se flatter de l’exprimer ?

Polystrate. Ah ! Lycinus, c’est vraiment un miracle de beauté dont tu nous parles ; c’est quelque être divin descendu du ciel. Que faisait-elle quand tu l’as vue ?

Lycinus. Elle avait entre les mains un Livre à moitié roulé, dont elle paraissait avoir lu une partie et s’occuper à lire l’autre. Tout en marchant elle s’entretenait de je ne sais quel sujet avec une personne de sa suite ; je n’ai pu entendre ce qu’elle disait, mais elle souriait, Polystrate, et m’a laissé voir ses dents. Comment te dire leur blancheur, leur régularité, leur disposition admirable ? As-tu jamais vu un beau collier de perles brillantes et d’une égale grosseur ? Ainsi ses dents étaient rangées. Ses lèvres de corail en faisaient encore ressortir la blancheur. On pourrait les comparer à cet ivoire poli dont parle Homère[20] ; aucune n’était plus large que les autres, ni plus saillante ou plus écartée ; elles avaient une égalité et une couleur parfaites, une grandeur unique et une continuité irréprochable. En un mot, c’est une vue merveilleuse, qui laisse loin derrière elle toute espèce de beauté mortelle.

[10]Polystrate. Arrête. Je sais maintenant, sans nul doute, quelle est la femme dont tu veux parler : je la reconnais à ses traits et à sa patrie. Ne m’as-tu pas dit qu’elle était suivie de quelques eunuques ?

Lycinus. Oui, et d’un certain nombre de soldats.

Polystrate. C’est la maltresse de l’empereur, mon char, cette beauté ravissante.

Lycinus. Quel est son nom ?

Polystrate. Un nom charmant, Lycinus, un nom tout aimable. C’est celui que partait la belle épouse d’Abradate[21]. Tu as souvent lu, dans Xénophon, les éloges qu’il accorde à cette femme aussi sage que belle ?

Lycinus. Oui, par Jupiter ! et je crois toujours la voir, tant je suis ravi quand j’arrive à la lecture de ce passage. Peu s’en faut que je n’entende le discours que lui prête l’historien, lorsqu’elle arme son mari et l’envoie au combat.

Polystrate. Ah ! mon ami, tu n’as vu celle-ci qu’une fois, elle a passé devant tes yeux avec la rapidité d’un éclair ; tu ne peux donc louer en elle que des perfections ordinaires, je veux dire le corps et la beauté, mais tu n’as pu voir les perfections de son âme. Tu ne sais pas combien cette beauté divine surpasse en elle les attraits extérieurs. Moi qui suis son compatriote et son ami, et qui ai souvent échangé des paroles avec elle, je connais de plus la douceur de son caractère, son affabilité, l’élévation de son âme, la sagesse et la culture de son esprit, et je mets tout cela bien au-dessus de sa beauté. Ces charmes, en effet, sont bien préférables à ceux du corps, et il serait absurde et ridicule de faire plus de cas du vêtement que de la personne. À mon sens, la beauté parfaite consiste dans la réunion des vertus de l’âme et des perfections physiques. Or, combien de femmes je pourrais te montrer, qui sont belles, mais qui déshonorent leur beauté ! elles parlent, la fleur de leurs attraits se flétrit et se fane, et la gaucherie même de leurs gestes trahit l’union mal assortie de leur corps avec l’âme qui en est maîtresse. De pareilles femmes ressemblent aux édifices sacrés des Égyptiens ; le temple est grand et riche, orné de pierres précieuses, brillant de peintures et d’or ; mais si vous cherchez le dieu du sanctuaire, c’est un singe, un ibis, un bouc, un chat. Ainsi sont faites bon nombre de femmes. Ce n’est donc point assez de la beauté, si elle n’est relevée par de véritables ornements. Je n’entends pas par ce mot des vêtements de pourpre et des colliers, mais, comme je l’ai dit plus haut, la vertu, la sagesse, la douceur, l’aménité, toutes les qualités enfin dont notre belle offre le modèle.

Lycinus. Eh bien, Polystrate, récit pour récit, et paye-moi, comme on dit, de la même mesure ou même d’une plus forts : tu le peux. Trace-moi le tableau des vertus de son âme, afin que je ne l’admire pas à demi.

Polystrate. L’épreuve que tu m’imposes, mon ami, n’est pas facile. Il est bien différent de louer ce qui frappe tous les yeux et de décrire ce qu’on ne saurait voir. J’aurai besoin d’appeler a mon secours pour exécuter ce portrait, non plus des peintres et des statuaires, mais des philosophes, qui m’aident à le tracer d’après les règles qu’ils ont eux-mêmes établies et d’après les formes antiques.

[13]Cependant mettons-nous à l’œuvre. Et d’abord, elle est éloquente et persuasive ; et ces mots : « Une parole plus douce que la miel coulait de sa langue, » ont été dits par Homère plutôt pour elle que pour le vieillard de Pylos[22] Le son de sa voix, d’une parfaite douceur, n’est ni grave, ce qui ne convient qu’aux hommes, ni tout a fait grêle, ce qui deviendrait efféminé et sentant la mollesse ; mais il approche plutôt de celui d’un garçon voisin de la puberté : c’est un organe agréable, flatteur, qui pénètre avec suavité dans l’oreille, si bien que quand elle a cessé de parler, la musique de ses mots semble y établir son séjour, en y formant un murmure semblable aux soupirs prolongés de l’écho, et en laissant dans l’âme une impression douce comme le miel, et que la persuasion accompagne. Vient-elle à chanter, surtout aux accords de la cithare, alors, mon cher, alors les alcyons, les cigales et les cygnes n’ont plus qu’à garder le silence : ils ignorent la musique auprès d’elle. La fille même de Pandion[23] paraîtrait ignorante et sans talent, quand elle déploierait la riche variété de ses accents.

[14]Orphée et Amphion, qui se sont emparés de l’âme de leurs auditeurs au point d’attirer les êtres inanimés par leurs accords, auraient à leur tour, je crois, déposé leurs cithares aux pieds de cette belle, s’ils l’avaient entendue, et debout, en silence, auraient prêté l’oreille à ses accents. Conserver, en effet, une harmonie parfaite, ne jamais manquer la mesure, mais régler exactement son chant d’après le levé et le frappé ; s’accompagner de la cithare, accorder en même temps le luth et la voix, observer un doigté juste, se plier à toutes les inflexions de la mélodie : cet art fut-il jamais connu du chantre de Thrace et du berger du Cithéron, qui jouait de la lyre en conduisant son troupeau[24] ? Si jamais, Lycinus, tu entends chanter cette femme, au lieu d’éprouver seulement le sort de ceux qui voyaient les Gorgones et d’être pétrifié, tu sauras encore quel était le pouvoir des Sirènes. Tu te sentiras ravir, et je ne sais quel charme te fera oublier la patrie et tes foyers. Vainement tu te fermeras les oreilles avec de la cire, son chant pénétrera au travers de cet obstacle : tu croiras entendre Terpsichore, Melpoméne ou Calliope elle-même, dont elle a reçu les leçons et dont elle réunit en elle toutes les séductions et toutes les grâces. Pour le dire en un mot, imagine qu’il sort de sa bouche une voix telle qu’on doit l’attendre et de ses lèvres et de ses dents. Tu l’as vue, cette femme dont je parle ; figure-toi donc l’avoir entendue.

[15]Son langage n’est pas moins exquis : c’est l’ionien pur, et il n’est point extraordinaire qu’elle le parle a ravir, et en y répandant toutes les grâces attiques, puisque c’est sa langue maternelle, celle de ses aïeux, et qu’il lui était impossible de ne point avoir l’idiome d’une personne née dans une colonie d’Athénes. Il ne faut pas s’étonner non plus de son goût pour la poésie, étant concitoyenne d’Homère. Voilà, Lycinus, une image de la beauté de sa voix et de son chant, telle que l’a pu esquisser l’inexpérience de mon crayon. Mais voyons le reste. Mon dessein n’est pas de renfermer, comme toi, tant de charmes dans un seul portrait. Cette œuvre, fût-elle exécutée par un peintre habile, ne pourrait suffire à représenter la variété multiple de ces beautés qui semblent rivaliser entre elles : au contraire, chacune des vertus de son âme doit tire exprimée séparément dans un tableau formé sur ce bel original.

Lycinus. C’est une fête, c’est un gala splendide que tu nous promets, Polystrate ; tu vas, si je ne me trompe, me payer au centuple. Comble donc la mesure, et sois convaincu que tu ne saurais, quoi que tu fasses, me causer un plus sensible plaisir.

Polystrate. De toutes les connaissances élevées, celles qui s’acquièrent par la méditation et par l’étude sont, sans contre-dit, les plus belles ; formons-en un groupe, aussi agréable par la diversité que par l’élégance des contours, afin de ne pas rester au-dessous de toi dans l’art plastique. Réunissons en elle tous les trésors de l’Hélicon, toutes les sciences que professent Clio, Polymnie, Callipe et les autres Muses, celles auxquelles président Mercure et Apollon. Les beautés que les poètes ont ornées du charme de leurs vers, les récits des historiens, les leçons des philosophes, serviront à décorer notre tableau, non pas d’une teints légère et superficielle, mais de manière qu’il soit imbu et pénétré à fond par une couleur indélébile. Et si, malgré nos efforts, cette peinture ne rend qu’imparfaitement l’original, il faut nous le pardonner ; car jamais on n’a cité, même chez les anciens, de modèle aussi accompli. Néanmoins, si tu le veux, nous exposerons notre tableau ; moi, je n’y vois rien à reprendre.

Lycinus. Il est très-beau, Polystrate, et toutes les lignes en sont parfaites.

Polystrate. Dessinnons maintenant et sa sagesse et son intelligence. C’est ici surtout que nous aurons besoin d’un grand nombre de modèles antiques, et particulièrement de celui d’Ionie. Nos dessinateurs, nus artistes seront Eschine, l’ami de Socrate[25], et Socrate lui-même[26] : ce sont, de tous les peintres, ceux qui saisissent le mieux la ressemblance, d’autant plus qu’ils ont travaillé sous les inspirations de l’amour. La fameuse Aspasie de Milet, la maîtresse de l’illustre orateur olympien[27], nous offrira un modèle qui n’est point à dédaigner pour la pénétration de l’esprit, l’expérience des affaires, la profondeur du coup d’œil en politique, la vivacité, la finesse : transportons-les dans notre tableau avec toute l’exactitude de l’équerre, sauf cette différence que, d’un côté, nous avons une miniature, et, de l’autre, un colosse sous les yeux.

Lycinus. Comment cela ?

Polystrate. Parce que, Lycinus, ces deux portraits, quoique ressemblants, sont d’une grandeur complétement différente. En effet, la république des Athéniens était loin d’égaler la puissance actuelle de Rome ; et si notre Aspasie ressemble à l’autre, elle l’emporte sur elle par le grandeur, étant représentée sur une plus vaste toile.

[18]Le second et le troisième modèle nous seront fournis par Théano[28] et la muse de Lesbos[29], auxquelles nous ajouterons Diotime[30]. La première nous donnera son élévation d’âme à transporter dans notre tableau ; Sappho nous prêtera l’élégance de son génie, et Diotime, outre les qualités que Socrute a louées en elle, son esprit et sa rare prudence. Voilà, Lycinus, encore un portrait à exposer.

Lycinus. Par Jupiter, Polystrate, il est vraiment admirable ; mais passons à un antre.

Polystrate. Pour sa bonté, mon cher, pour cette affabilité qui est l’indice d’un caractère affectueux, pour sa bienveillance enfin à l’égard de ceux qui implorent son appui, il faut lui donner les traits de l’autre Théano, épouse d’Anténor[31], ceux d’Arété[32], de sa fille Nausicaa, et de toutes les femmes qui, dans une haute fortune, se sont distinguées par leur modération.

[20]Après ce tableau, nous ferons celui de sa vertu et de son amour pour le héros dont elle partage la couche : telle était la fille d’Icarius[33], cette femme prudente et sage, dont Homère a tracé le portrait ; car c’est ainsi qu’il a peint Pénélope. Mais plutôt, par Jupiter !, représentons-la comme l’épouse d’Abradate, dont elle porte le nom et de laquelle nous avons parlé tout à l’heure.

Lycinus. Ah ! Polystrate, ce dernier coup de pinceau achève ta peinture ; mais tes portraits doivent être bientôt finis, car tu as détaillé son âme tout entière, en en louant successivement les parties.

Polystrate. Non pas tout entière : je n’ai point encore parlé de ce qui mérite nos plus grands éloges ; je n’ai pas dit quelle elle se montre au milieu de sa condition splendide ; point d’orgueil dans la prospérité qui l’environne, nulle confiance dans la fortune qui l’a placée si haut au-dessus des hommes : elle sait demeurer au même niveau ; jamais un mot incivil, une pensée insolente ; populaire à ceux qui l’abordent, elle descend avec eux sur le terrain de l’égalité, se montre toujours affable dans les témoignages d’amitié et de politesse, et charme ainsi d’autant plus ceux qui les reçoivent, qu’ils partent d’une personne élevée, sans avoir rien de théâtral. C’est ainsi que ceux qui font tourner leur pouvoir, non vers le dédain, mais vers la bienveillance, paraissent vraiment dignes des biens que le sort leur a départis. Seuls, ils échappent justement à l’envie ; personne ne jalousant une puissance qui se montre modérée dans le succès, et qui ne va pas, semblable à l’Até d’Homère[34], fouler aux pieds les têtes des hommes et écraser ceux qui sont au-dessous d’elle. Voici, d’ailleurs, ce qui arrive aux gens d’un esprit étroit et rendus insolents par la fortune. Lorsque cette déesse, au moment où ils s’y attendent le moins, les fait monter sur son char aux ailes rapides, peu satisfaits de leur sort, ils ne regardent plus la terre et ils aspirent à s’élever davantage ; mais bientôt, nouveaux Icares, leur cire se fond, leurs ailes se dispersent au vent, et ils font rire, en tombant sur la tête au milieu de la mer et des flots. Ceux, au contraire, qui usent de leurs ailes, comme Dédale, sans s’élever trop haut et sans oublier qu’elles sont faites de cire, ménagent leur vol proportionné à la nature humaine, et, contents de raser les flots, où ils mouillent de temps en temps leurs ailes qu’ils n’exposent point à toute l’ardeur du soleil, ils arrivent sûrement et sagement à leur but. Voilà ce qu’on doit louer avant tout dans notre héroïne ; aussi mérite-t-elle que chacun lui souhaite, en retour de sa bonté, de conserver toujours ses ailes, et de voir affluer sans cesse de nouveaux biens.

Lycinus. Que tes vœux s’accomplissent, Polystrate ! Elle en est digne. Ses attraits ne se bornent pas, comme ceux d’Hélène, à la seule beauté du corps ; ils recèlent une âme mille fois plus belle et plus aimable. Il convenait qu’un prince, grand, bon et pacifique, joignît à tant d’autres avantages celui de voir naître sous son empire une femme si accomplie, et fût assez heureux pour obtenir sa tendresse. Ce n’est pas une médiocre félicité que d’être aimé d’une femme qui peut, comme le dit Homère, disputer à la Vénus d’or le prix de la beauté et s’égaler à Minerve pour manier l’aiguille[35]. Il n’est point, en effet, de mortelle qu’on puisse comparer À celle-ci pour le corps, ainsi que parle Homère[36], pour les charmes extérieurs, l’esprit et le travail des mains.

Polystrate. Tu dis vrai, Lycinus ; et, si tu veux m’en croire, nous réunirons tous nos portraits, et ceux que tu as faits de ses attraits physiques et ceux que j’ai tracés des beautés de son âme : nous en formerons une seule image, et nous la déposerons dans un livre, pour être l’objet de l’admiration commune du siècle présent et des siècles à venir. Tableau plus durable que ceux d’Apelle, de Parrhasius et de Polygnote, puisque, indépendamment des beautés qui le composent, il a le privilége de n’être fait ni de bois, ni de cire, ni de couleurs, mais inspiré de la pensée même des Muses, et de donner ainsi une image fidèle, qui représente à la fois et les charmes du corps et les vertus de l’âme.

  1. Ce dialogue est, suivant Dusoul, l’éloge d’une certaine Panthéa de Smyrne, maîtresse de Lucius Vérus, et, selon Wieland, le portrait physique et moral de Lucilla, femme de Marc Aurèle. Quelques éditeurs croient que cet opuscule n’eest pu de Lucien ; les meilleurs critiques ne doutent point de son authenticité.
  2. Montagne de Lydie, sur le sommet de laquelle on disait qu’était Niobé, changée en rocher.
  3. Niobé.
  4. Cf. Platon, Ion, chap.  v, édition Stalbeum. On trouvera un curieux article sur le mot Aimant, dans Ménage, Origines de la langue française, p.  19 et 20, édition de 1650.
  5. Voy. les Amours, 15 et suivants. — Clément d’Alexandrie raconte la même profanation, et dit que Praxitèle avait fait cette statue sur le modèle de Cratina, ou de Phryné, sa maîtresse. Cf. Valère Maxime, XIII, iv, édition d’A. Thysius, Leyde, 1650.
  6. Cf. le viie Dialogue des courtisanes.
  7. Fameux statuaire, qui florissait un peu après Phidias. Il excellait surtout dans l’art de représenter les chevaux. On ne sait rien de positif sur la statue que Lucien appelle la Sosandra. Wieland croit que c’était une prêtresse de Minerve, et Belin de Ballu une certaine Lééna, maîtresse d’Aristogiton.
  8. Statue de Minerve, dédiée par les habitants de Lemnos, et consacrée par Périclès.
  9. Lieu public, où l’on s’assemblait pour converser, du mot λέσγη, causerie.
  10. « Maîtresse d’Alexandre. Élien l’appelle Pancaste, Hist. div., XII, xxxiv. Pline l’appelle Campaspe, XXXV, p. 629. Apelle, en la peignant, en devint amoureux, et Alexandre eut la générosité de la lui céder. » Belin de Ballu.
  11. Voy. Hérodote ou Aétion, 4 et 5.
  12. Iliade, IV, v. 140.
  13. Βοῶπις, à l’œil de bœuf, épithète homérique de Junon.
  14. Pindare.
  15. Ίοβλέφαρον, Olymp., VI, v. 51. Plusieurs éditeurs de Pindare, notamment M. Boissonnade, impriment ἰοβόστρυχον.
  16. Φιλομμειδήσ, qui aime à sourire ; λευκώλενοσ, aux bras blancs ; ῥοδοδάκτυλος, aux doigts de rose, se rencontrent fréquemment dans Homère.
  17. Iliade, XIX, v. 282.
  18. Hippodamie, plus connue sous le nom de Briséis.
  19. Nous avons déjà vu cette locution de Lucien, pour dire les sculpteurs, les peintres et les poëtes : elle rappelle la forme d’Horace dans ces vers :

              Æque tellus
    Pauperi recluditur
       Regumque pueris.

    Liv. II, ode xviii, v. 32 et suivants.
  20. Odyssée, XVIII, v. 195.
  21. Panthéa. Voy. Xénophon, Cyrop., VI, iv.
  22. Iliade, I, v. 249.
  23. Philomèle.
  24. Cf. Horace, Art poétique, v. 391 et suivants.
  25. Sur Eschine le Socratique, voy. Cicéron, De l’invention, I, xxxi. Diogène de Laërte et Athénée disent qu’il avait écrit un livre sur Aspasie, la maîtresse de Périclès.
  26. Cf. Plutarque, Vie de Périclès, xxiv, xxx.
  27. Cf. Nigrinus, 7.
  28. Fille et, suivant Diogène de Laërte, femme de Pythagore.
  29. Sappho.
  30. Voy. le Banquet de Platon.
  31. Iliade, V, v. 70.
  32. Femme d’Alcinoüs, roi des Phéaciens. Voy. Odyssée, VIII, v. 65.
  33. Pénélope.
  34. Iliade, X, v. 500. Cf. le Dict. de Jacobi.
  35. Iliade, X, v. 389.
  36. Iliade I, v. 115.