Les Possédés/Deuxième Partie/5

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Traduction par Victor Derély.
E. Plon (1p. 350-375).

Chapitre V. Avant la fête.

I[modifier]

Plusieurs fois la fête au profit des institutrices de notre province fut annoncée pour tel jour, puis renvoyée à une date ultérieure. Outre Pierre Stépanovitch, Julie Mikhaïlovna avait en permanence autour d’elle le petit employé Liamchine, dont elle goûtait le talent musical, Lipoutine désigné pour être le rédacteur en chef d’un journal indépendant qu’elle se proposait de fonder, quelques dames et demoiselles, enfin Karmazinoff lui-même. Ce dernier se remuait moins que les autres, mais il déclarait d’un air satisfait qu’il étonnerait agréablement tout le monde quand commencerait le quadrille de la littérature. Dons et souscriptions affluaient, toute la bonne société s’inscrivait ; du reste, on acceptait aussi le concours pécuniaire de gens qui étaient loin d’appartenir à l’élite sociale. Julie Mikhaïlovna trouvait qu’il fallait parfois admettre le mélange des classes ; « sans cela, disait-elle, comment les éclairerait-on ? » Le comité organisateur qui se réunissait chez elle avait résolu de donner à la fête un caractère démocratique. Le prodigieux succès de la souscription était une invite à la dépense ; on voulait faire des merveilles, de là tous ces ajournements. On n’avait pas encore décidé où aurait lieu le bal : serait-il donné chez la maréchale de la noblesse qui offrait sa vaste maison, ou chez Barbara Pétrovna, à Skvorechniki ? Une objection s’élevait contre ce dernier choix : Skvorechniki était un peu loin, mais plusieurs membres du comité faisaient observer que là on serait « plus libre ». Barbara Pétrovna elle-même désirait vivement obtenir la préférence pour sa maison. Il serait difficile de dire comment cette femme orgueilleuse en était venue presque à rechercher les bonnes grâces de Julie Mikhaïlovna. Apparemment elle était bien aise de voir que de son côté la gouvernante se confondait en politesses vis-à-vis de Nicolas Vsévolodovitch et le traitait avec une considération tout à fait exceptionnelle. Je le répète encore une fois : grâce aux demi-mots sans cesse chuchotés par Pierre Stépanovitch, toute la maison du gouverneur était persuadée que le jeune Stavroguine tenait par les liens les plus intimes au monde le plus mystérieux, et qu’assurément il avait été envoyé chez nous avec quelque mission.

L’état des esprits était alors étrange. Dans la société régnait une légèreté extraordinaire, un certain dévergondage d’idées qui avait quelque chose de drôle, sans être toujours agréable. Ce phénomène s’était produit brusquement. On eût dit qu’un vent de frivolité avait tout d’un coup soufflé sur la ville. Plus tard, quand tout fut fini, on accusa Julie Mikhaïlovna, son entourage et son influence. Mais il est douteux qu’elle ait été la seule coupable. Au début, la plupart louaient à l’envi la nouvelle gouvernante qui savait réunir les divers éléments sociaux et rendait ainsi l’existence plus gaie. Il y eut même quelques faits scandaleux dont Julie Mikhaïlovna fut, du reste, complètement innocente ; loin de s’en émouvoir, le public se contenta d’en rire. Les rares personnes qui avaient échappé à la contagion générale, si elles n’approuvaient pas, s’abstenaient de protester, du moins dans les commencements ; quelques-unes souriaient.

Dans la ville arriva une colporteuse de livres qui vendait l’Évangile ; c’était une femme considérée, quoiqu’elle fût de condition bourgeoise. Liamchine s’avisa de lui jouer un tour pendable. Il s’entendit avec un séminariste qui battait le pavé en attendant une place de professeur dans un collège ; puis tous deux allèrent trouver la marchande sous prétexte de lui acheter des livres, et, sans qu’elle s’en aperçût, ils glissèrent dans son sac tout un lot de photographies obscènes que leur avait données expressément pour cet objet, comme on le sut plus tard, un vieux monsieur très respecté dont je tairai le nom. Ce vieillard, décoré d’un ordre des plus honorifiques, aimait, selon son expression, « le rire sain et les bonnes farces ». Quand la pauvre femme se mit en devoir d’exhiber au bazar sa pieuse marchandise, les photographies sortirent du sac mêlées aux évangiles. Ce furent d’abord des rires, puis des murmures ; un rassemblement se forma, et aux injures allaient succéder les coups, lorsque la police intervint. On emmena la colporteuse au poste, et, le soir seulement, elle fut relâchée grâce aux démarches de Maurice Nikolaïévitch qui avait appris avec indignation les détails intimes de cette vilaine histoire. Julie Mikhaïlovna voulut alors interdire à Liamchine l’accès de sa demeure, mais, le même soir, toute la bande des nôtres le lui amena et la conjura d’entendre une nouvelle fantaisie pour piano que le Juif venait de composer sous ce titre : « la Guerre franco-prussienne. » C’était une sorte de pot pourri où les motifs patriotiques de la _Marseillaise_ alternaient avec les notes égrillardes de _Mein lieber Augustin. _Cette bouffonnerie obtint un succès de fou rire, et Liamchine rentra en faveur auprès de la gouvernante…

S’il faut en croire la voix publique, ce drôle prit part aussi à un autre fait non moins révoltant, que ma chronique ne peut passer sous silence.

Un matin, la population de notre ville apprit à son réveil qu’une odieuse profanation avait été commise chez nous. À l’entrée de notre immense marché est située la vieille église de la Nativité de la Vierge, l’un des monuments les plus anciens que possède notre cité. Dans le mur extérieur, près de la porte, existe une niche qui depuis un temps immémorial renferme un grand icône représentant la Mère de Dieu. Or, une nuit, quelqu’un pratiqua une brèche dans le grillage placé devant la niche, brisa la vitre, et enleva plusieurs des perles et des pierres précieuses dont l’icône était orné. Avaient-elles une grande valeur ? Je l’ignore, mais au vol se joignait ici une dérision sacrilège : derrière la vitre brisée on trouva, dit-on, le matin, une souris vivante. Aujourd’hui, c’est-à-dire quatre mois après l’événement, on a acquis la certitude que le voleur fut le galérien Fedka, mais on ajoute que Liamchine participa à ce méfait. Alors personne ne parla de lui et ne songea à le soupçonner ; à présent tout le monde assure que c’est lui qui a déposé la souris dans la niche. Je me rappelle que sur le moment toutes nos autorités perdirent quelque peu la tête. Le peuple se rassembla aussitôt sur les lieux, et pendant toute la matinée une centaine d’individus ne cessa de stationner en cet endroit ; ceux qui s’en allaient était immédiatement remplacés par d’autres, les nouveaux venus faisaient le signe de la croix, baisaient l’icône, et déposaient une offrande sur un plateau près duquel se tenait un moine. Il était trois heures de l’après-midi quand l’administration se douta enfin qu’on pouvait interdire l’attroupement et obliger les curieux à circuler, une fois leur piété satisfaite. Cette malheureuse affaire produisit sur Von Lembke l’impression la plus déplorable. À ce que dit plus tard Julie Mikhaïlovna, c’est à partir de ce jour-là qu’elle commença à remarquer chez son mari cet étrange abattement qui ne l’a point quitté jusqu’à présent.

Vers deux heures, je passai sur la place du marché ; la foule était silencieuse, les visages avaient une expression grave et morne ; arriva en drojki un marchand gras et jaune ; descendu de voiture, il se prosterna jusqu’à terre, baisa l’icône et mit un rouble sur le plateau ; ensuite il remonta en soupirant dans son drojki et s’éloigna. Puis je vis s’approcher une calèche où se trouvaient deux de nos dames en compagnie de deux de nos polissons. Les jeunes gens (dont l’un n’était plus tout jeune) descendirent aussi de voiture et s’avancèrent vers l’icône en se frayant avec assez de sans-gêne un chemin à travers la cohue. Ni l’un ni l’autre ne se découvrit, et l’un d’eux mit son pince-nez. La foule manifesta son mécontentement par un sourd murmure. Le jeune homme au pince- nez tira de sa poche un porte-monnaie bourré de billets de banque et y prit un kopek qu’il jeta sur le plateau ; après quoi ces deux messieurs, riant et parlant très haut, regagnèrent la calèche. Soudain arriva au galop Élisabeth Nikolaïevna qu’escortait Maurice Nikolaïévitch. Elle mit pied à terre, jeta les rênes à son compagnon resté à cheval sur son ordre, et s’approcha de l’obraz. À la vue du don dérisoire que venait de faire le monsieur au pince-nez, la jeune fille devint rouge d’indignation ; elle ôta son chapeau rond et ses gants, s’agenouilla sur le trottoir boueux en face de l’image, et à trois reprises se prosterna contre le sol. Ensuite elle ouvrit son porte-monnaie ; mais comme il ne contenait que quelques grivas[15], elle détacha aussitôt ses boucles d’oreilles en diamant et les déposa sur le plateau.

— On le peut, n’est-ce pas ? C’est pour la parure de l’icône ? demanda-t-elle au moine d’une voix agitée.

— On le peut, tout don est une bonne œuvre.

La foule muette assista à cette scène sans exprimer ni blâme, ni approbation ; Élisabeth Nikolaïevna, dont l’amazone était toute couverte de boue, remonta à cheval et disparut.

II[modifier]

Deux jours après, je la rencontrai en nombreuse compagnie : elle faisait partie d’une société qui remplissait trois voitures autour desquelles galopaient plusieurs cavaliers. Dès qu’elle m’eût aperçu, elle m’appela d’un geste, fit arrêter la calèche et exigea absolument que j’y prisse place. Ensuite elle me présenta aux dames élégantes qui l’accompagnaient, et m’expliqua que leur promenade avait un but fort intéressant. Élisabeth Nikolaïevna riait et paraissait extrêmement heureuse. Dans ces derniers temps, elle était devenue d’une pétulante gaieté. Il s’agissait en effet d’une partie de plaisir assez excentrique : tout ce monde se rendait de l’autre côté de la rivière, chez le marchant Sévostianoff qui, depuis dix ans, donnait l’hospitalité à Sémen Iakovlévitch, iourodivii[16] renommé pour sa sainteté et ses prophéties non seulement dans notre province, mais dans les gouvernements voisins et même dans les deux capitales. Quantité de gens allaient se prosterner devant ce fou et tâchaient d’obtenir une parole de lui ; les visiteurs apportaient avec eux des présents souvent considérables. Quand il n’appliquait pas à ses besoins les offrandes qu’il recevait, il en faisait don à une église, d’ordinaire au monastère de Saint-Euthyme ; aussi un moine de ce couvent était-il à demeure dans le pavillon occupé par l’iourodivii. Tous se promettaient beaucoup d’amusement. Personne dans cette société n’avait encore vu Sémen Iakovlévitch ; Liamchine seul était déjà allé chez lui auparavant : il racontait que le fou l’avait fait mettre à la porte à coups de balai et lui avait lancé de sa propre main deux grosses pommes de terre bouillies. Parmi les cavaliers je remarquai Pierre Stépanovitch ; il avait loué un cheval de Cosaque et se tenait très mal sur sa monture. Dans la cavalcade figurait aussi Stavroguine. Lorsque dans son entourage on organisait une partie de plaisir, il consentait parfois à en être et avait toujours, en pareil cas, l’air aussi gai que le voulaient les convenances, mais, selon son habitude, il parlait peu.

Au moment où la caravane arrivait vis-à-vis de l’hôtel qui se trouve près du pont, quelqu’un observa brusqu ement qu’un voyageur venait de se tirer un coup de pistolet dans cette maison, et qu’on attendait la police. Un autre proposa aussitôt d’aller voir le cadavre. Cette idée fut accueillie avec d’autant plus d’empressement que nos dames n’avaient jamais vu de suicidé. « On s’ennuie tant, dit l’une d’elles, qu’il ne faut pas être difficile en fait de distractions. » Deux ou trois seulement restèrent à la porte, les autres envahirent toutes ensembles le malpropre corridor, et parmi elles je ne fus pas peu surpris de remarquer Élisabeth Nikolaïevna elle-même. La chambre où gisait le corps était ouverte, et, naturellement, on n’osa pas nous en refuser l’entrée. Le défunt était un tout jeune homme, on ne lui aurait pas donné plus de dix-neuf ans ; avec ses épais cheveux blonds, son front pur et l’ovale régulier de son visage il avait dû être très beau. Ses membres étaient déjà roides, et sa face blanche semblait de marbre. Sur la table se trouvait un billet qu’il avait laissé pour qu’on n’accusât personne de sa mort. Il se tuait, écrivait- il, parce qu’il avait boulotté (_sic_) quatre cents roubles. Ces quelques lignes contenaient quatre fautes de grammaire. Un gros propriétaire qui, apparemment, connaissait le suicidé et occupait dans l’hôtel une chambre voisine, se penchait sur le cadavre en poussant force soupirs. Il nous apprit que ce jeune homme était le fils d’une veuve qui habitait la campagne ; il avait été envoyé dans notre ville par sa famille, c’est-à-dire par sa mère, ses tantes et ses soeurs, pour acheter le trousseau d’une de celles-ci qui allait se marier prochainement ; une parente domiciliée ici devait le guider dans ces emplettes. On lui avait confié quatre cents roubles, les économies de dix années, et on ne l’avait laissé partir qu’après lui avoir prodigué les recommandations et avoir passé à son cou toutes sortes d’objets bénits. Jusqu’alors il avait toujours été un garçon très rangé.

Arrivé à la ville, au lieu d’aller chez sa parente, le jeune homme descendit à l’hôtel, puis se rendit droit au club où il comptait trouver quelque étranger qui consentît à tailler une banque avec lui. Son espoir ayant été trompé, il revint vers minuit à l’hôtel, se fit donner du champagne, des cigares de la Havane, et demanda un souper de six ou sept plats. Mais le champagne l’enivra et le tabac lui causa des nausées ; bref, il ne put toucher au repas qu’on lui servit, et il se coucha presque sans connaissance. Le lendemain, il se réveilla frais comme une pomme et n’eut rien de plus pressé que d’aller chez des tsiganes dont il avait entendu parler au club. Pendant deux jours on ne le revit point à l’hôtel. Hier seulement, à cinq heures de l’après-midi, il était rentré ivre, s’était mis au lit et avait dormi jusqu’à dix heures du soir. À son réveil il avait demandé une côtelette, une bouteille de château-yquem, du raisin, tout ce qu’il faut pour écrire, enfin sa note. Personne n’avait rien remarqué de particulier en lui ; il était calme, doux et affable. Le suicide avait sans doute eu lieu vers minuit, quoique, chose étrange, on n’eût entendu aucune détonation d’arme à feu. C’était seulement aujourd’hui, à une heure de l’après-midi, que les gens de l’établissement avaient été pris d’inquiétude ; ils étaient allés frapper chez le voyageur, et, ne recevant pas de réponse, avaient enfoncé la porte. La bouteille de château-yquem était encore à moitié pleine ; il restait aussi une demi-assiette de raisin. Le jeune homme s’était servi d’un petit revolver à trois coups pour se loger une balle dans le coeur. La blessure saignait à peine ; les doigts du suicidé avaient laissé échapper l’arme qui était tombée sur le tapis. Le corps était à demi couché sur un divan. La mort avait dû être instantanée. Aucune trace de souffrance n’apparaissait sur le visage, dont l’expression était calme, presque heureuse, comme si la vie ne l’eût pas quitté. Toute notre société considérait le cadavre avec une curiosité avide. Qui que nous soyons, il y a en général dans le malheur d’autrui quelque chose qui réjouit nos yeux. Les dames regardaient en silence ; les messieurs faisaient de fines observations qui témoignaient d’une grande liberté d’esprit. L’un d’eux remarqua que c’était la meilleure issue, et que le jeune homme ne pouvait rien imaginer de plus sage. La conclusion d’un autre fut que du moins pendant un moment il avait bien vécu. Un troisième se demanda pourquoi les suicides étaient devenus si fréquents chez nous ; « il semble, dit-il, que le sol manque sous nos pieds ». Ce raisonneur n’obtint aucun succès. Liamchine qui mettait sa gloire à jouer le rôle de bouffon, prit sur l’assiette une petite grappe de raisin ; un autre l’imita en riant, et un troisième avançait le bras vers la bouteille de château-yquem, quand survint le maître de police qui fit « évacuer » la chambre. Comme nous n’avions plus rien à voir, nous nous retirâmes aussitôt, bien que Liamchine essayât de parlementer avec le magistrat. La route s’acheva deux fois plus gaiement qu’elle n’avait commencé.

Il était juste une heure de l’après-midi lorsque nous arrivâmes à la maison du marchand Sévostianoff. On nous dit que Sémen Iakovlévitch était en train de dîner, mais qu’il recevrait néanmoins. Nous entrâmes tous à la fois. La chambre où le bienheureux prenait ses repas et donnait ses audiences était assez spacieuse, percée de trois fenêtres et coupée en deux parties égales par un treillage en bois qui s’élevait jusqu’à mi-corps. Le commun des visiteurs restait en deçà de cette clôture ; l’iourodivii se tenait de l’autre côté et ne laissait pénétrer auprès de lui que certains privilégiés ; il les faisait asseoir tantôt sur des fauteuils de cuir, tantôt sur un divan ; lui-même occupait un vieux voltaire dont l’étoffe montrait la corde. Âgé de cinquante-cinq ans, Sémen Iakovlévitch était un homme assez grand, aux petits yeux étroits, au visage rasé, jaune et bouffi ; sa tête presque entièrement chauve ne conservait plus que quelques cheveux blonds ; il avait la joue droite enflée, la bouche un peu déjetée et une grosse verrue près de la narine gauche. Sa physionomie était calme, sérieuse, presque somnolente. Vêtu, à l’allemande, d’une redingote noire, il ne portait ni gilet, ni cravate. Sous son vêtement se laissait voir une chemise propre mais d’une toile assez grossière. Ses pieds qui paraissaient malades étaient chaussés de pantoufles. C’était, disait-on, un ancien fonctionnaire, et il possédait un tchin. En ce moment il venait de manger une soupe au poisson et attaquait son second plat, — des pommes de terre en robe de chambre. À cela se réduisait invariablement sa nourriture, mais il aimait beaucoup le thé et en faisait une grande consommation. Autour de lui allaient et venaient trois domestiques gagés par le marchand ; l’un d’eux était en frac, un autre ressemblait à un artelchtchik[17], le troisième avait l’air d’un rat d’église ; il y avait encore un garçon de seize ans qui se remuait beaucoup. Indépendamment des laquais, là se trouvait aussi, un tronc dans la main, un moine du couvent de Saint-Euthyme, homme à cheveux blancs et d’un extérieur respectable, malgré un embonpoint peut-être excessif. Sur une table bouillait un énorme samovar, à côté d’un plateau contenant environ deux douzaines de grands verres. En face, sur une autre table, s’étalaient les offrandes : quelques pains de sucre et quelques livres de la même denrée, deux livres de thé, une paire de pantoufles brodées, un foulard, une pièce de drap, une pièce de toile, etc. Les dons en argent entraient presque tous dans le tronc du moine. Il y avait beaucoup de monde dans la chambre, les visiteurs seuls se trouvaient au nombre d’une douzaine ; deux d’entre eux avaient pris place derrière le treillage, près de Sémen Iakovlévitch : l’un, vieux pèlerin aux cheveux blancs, était à coup sûr un homme du peuple ; l’autre, petit et maigre, était un religieux de passage dans notre ville ; assis modestement, il tenait ses yeux baissés. Le reste de l’assistance, debout devant le treillage, se composait presque exclusivement de moujiks ; on remarquait toutefois dans ce public un propriétaire, une vieille dame noble et pauvre, enfin un gros marchand venu d’une ville de district ; ce dernier était porteur d’une grande barbe et habillé à la russe, mais on lui connaissait une fortune de cent mille roubles. Tous attendaient leur bonheur en silence. Quatre individus s’étaient mis à genoux ; l’un d’eux occupait une place plus en vue que les autres et attirait particulièrement l’attention ; c’était le propriétaire, gros homme de quarante-cinq ans, qui restait pieusement agenouillé tout contre le grillage jusqu’à ce qu’il plût à Sémen Iakovlévitch d’honorer d’un regard ou d’une parole. Il était là depuis environ une heure, et le bienheureux n’avait pas encore semblé s’apercevoir de sa présence.

Nos dames, qui chuchotaient gaiement, allèrent s’entasser contre la clôture, obligeant tous les autres visiteurs à s’effacer derrière elles ; seul le propriétaire ne se laissa pas déloger de sa place et même se cramponna des deux mains au treillage. Des regards badins se portèrent sur l’iourodivii ; les uns l’examinèrent avec leur monocle, les autres avec leur pince-nez ; Liamchine braqua même sur lui une lorgnette de théâtre. Sans s’émouvoir de la curiosité dont il était l’objet, Sémen Iakovlévitch promena ses petits yeux sur tout notre monde.

— Charmante société ! Charmante société ! fit-il d’une voix de basse assez forte.

Toute notre bande se mit à rire : « Qu’est-ce que cela veut dire ? » Mais le bienheureux n’ajouta rien et continua à manger ses pommes de terre ; quand il eut fini, il s’essuya la bouche, et on lui apporta son thé.

D’ordinaire, il ne le prenait pas seul et en offrait aux visiteurs, non à tous, il est vrai, mais à ceux qui lui paraissaient dignes d’un tel honneur. Ces choix avaient toujours beaucoup d’imprévu. Tantôt, négligeant les hauts dignitaires et les gens riches, il régalait un moujik ou quelque vieille bonne femme ; tantôt, au contraire, c’était à un gros marchand qu’il donnait la préférence sur les pauvres diables. Il s’en fallait aussi que tous fussent servis de la même façon : pour les uns on sucrait le thé, à d’autres on donnait un morceau de sucre à sucer, d’autres enfin n’avaient de sucre sous aucune forme. Dans la circonstance présente, les favorisés furent le religieux étranger et le vieux pèlerin. Le premier eut un verre de thé sucré, le second n’eut pas de sucre du tout. Le gros moine du couvent de Saint-Euthyme, qui jusqu’à ce jour-là n’avait jamais été oublié, dut cette fois se contenter de voir boire les autres.

— Sémen Iakovlévitch, dites-moi quelque chose ; je désirais depuis longtemps faire votre connaissance, dit avec un sourire et un clignement d’yeux la dame élégante qui avait déclaré qu’il ne fallait pas être difficile en fait de distractions. L’iourodivii ne la regarda même pas. Le propriétaire, agenouillé poussa un profond et bruyant soupir.

— Donnez-lui du thé sucré ! dit soudain Sémen Iakovlévitch en montrant le riche marchand.

Celui-ci s’approcha et vint se placer à côté du propriétaire.

— Encore du sucre à lui ! ordonna le bienheureux après qu’on eût versé le verre de thé. — On obéit. — Encore, encore à lui ! — On remit du sucre à trois reprises. Le marchand but son sirop sans murmurer.

— Seigneur ! chuchota l’assistance en se signant. Le propriétaire poussa un second soupir, non moins profond que le premier.

— Batuchka ! Sémen Iakovlévitch ! cria tout à coup d’une voix dolente mais en même temps très aigre la dame pauvre, que les nôtres avaient écartée du treillage. — Depuis une grande heure, mon bon ami, j’attends un mot de toi. Parle-moi, donne un conseil à l’orpheline.

— Interroge-là, dit Sémen Iakovlévitch au rat d’église. Celui-ci s’avança vers elle.

— Avez-vous fait ce que Sémen Iakovlévitch vous a ordonné la dernière fois ? demanda-t-il à la veuve d’un ton bas et mesuré.

— Que faire avec eux, Sémen Iakovlévitch ? glapit la vieille dame ; — ce sont des anthropophages ; ils portent plainte contre moi devant le tribunal de l’arrondissement ; ils me menacent du sénat : voilà comme ils traitent leur mère !…

— Donne-lui ! dit l’iourodivii en montrant un pain de sucre.

Le jeune garçon s’élança aussitôt vers l’objet indiqué, le prit et l’apporta à la veuve.

— Oh ! batuchka, tu es trop bon ! Que ferai-je de tout cela ? reprit-elle.

— Encore ! encore ! ordonna Sémen Iakovlévitch.

Un nouveau pain de sucre fut offert à la veuve.

— Encore ! encore ! répéta le bienheureux.

On apporta un troisième et, enfin, un quatrième pain de sucre ; la visiteuse en avait de tous les côtés. Le moine de notre couvent soupira : tout cela aurait pu aller au monastère comme les autres fois.

— C’est beaucoup trop pour moi ; qu’ai-je besoin d’en avoir autant ? observa la veuve, confuse. — Mais est-ce que ce n’est pas une prophétie, batuchka ?

— Si, c’est une prophétie, dit quelqu’un dans la foule.

— Qu’on lui en donne encore une livre, encore ! poursuivit Sémen Iakovlévitch.

Il restait encore sur la table un pain de sucre entier ; mais le bienheureux avait dit de donner une livre, et l’on donna une livre.

— Seigneur ! Seigneur ! soupiraient les gens du peuple en faisant le signe de la croix, c’est une évidente prophétie.

— Adoucissez d’abord votre cœur par la bonté et la miséricorde, et ensuite venez vous plaindre de vos enfants, l’os de vos os, voilà probablement ce que signifie cet emblème remarqua à voix basse, mais d’un air très satisfait de lui-même le gros moine, à qui on avait oublié d’offrir du thé et dont l’amour-propre blessé cherchait une consolation.

— Mais quoi, batuchka ! reprit soudain la veuve en colère, — quand le feu a pris chez les Verkhichine, ils m’ont passé un noeud coulant autour du corps pour me traîner dans les flammes. Ils ont fourré un chat mort dans mon coffre. C’est-à-dire qu’ils sont capables de toutes les vilenies…

— Qu’on la mette à la porte ! cria Sémen Iakovlévitch en agitant les bras.

Le rat d’église et le jeune gars s’élancèrent de l’autre côté du grillage. Le premier prit la veuve par le bras ; elle ne fit pas de résistance, et se laissa conduire vers la porte en se retournant pour considérer les pains de sucre que le jeune domestique portait derrière elle.

— Reprends-lui en un ! ordonna l’iourodivii à l’artelchtchik resté près de lui. Le laquais courut sur les pas de ceux qui venaient de sortir, et, quelque temps après, les trois domestiques revinrent, rapportant un des pains de sucre qui avaient été donnés à la veuve ; les trois autres demeurèrent en sa possession.

— Sémen Iakovlévitch, pourquoi donc ne m’avez-vous rien répondu ? il y a si longtemps que vous m’intéressez, dit celle de nos dames qui avait déjà pris la parole.

Le bienheureux ne l’écouta point, et s’adressa au moine de notre monastère :

— Interroge-le ! ordonna-t-il en lui montrant le propriétaire agenouillé.

Le moine s’approcha gravement du propriétaire.

— Quelle faute avez-vous commise ? Ne vous avait-on pas ordonné quelque chose ?

— De ne pas me battre, de m’abstenir de voies de fait, répondit d’une voix enrouée l’interpellé.

— Avez-vous obéi à cet ordre ? reprit le moine.

— Je ne puis pas ; c’est plus fort que moi.

Sémen Iakovlévitch agita les bras.

— Chasse-le, chasse-le ! Mets-le à la porte avec un balai !

Sans attendre que les faits suivissent les paroles, le propriétaire s’empressa de détaler.

— Il a laissé une pièce d’or à l’endroit où il était, dit le moine en ramassant sur le parquet une demi-impériale.

— Voilà à qui il faut la donner, fit Sémen Iakovlévitch ; et il indiqua du geste le riche marchand, qui n’osa pas refuser ce don.

— L’eau va toujours à la rivière, ne put s’empêcher d’observer le moine.

— À celui-ci du thé sucré, ordonna brusquement Sémen Iakovlévitch en montrant Maurice Nikolaïévitch.

Un domestique remplit un verre et l’offrit par erreur à un élégant qui avait un binocle sur le nez.

— Au grand, au grand ! reprit le bienheureux.

Maurice Nikolaïévitch prit le verre, salua, et se mit à boire. Tous les nôtres partirent d’un éclat de rire, je ne sais pourquoi.

— Maurice Nikolaïévitch ! dit soudain Élisabeth Nikolaïevna, — le monsieur qui était à genoux là tout à l’heure est parti ; mettez- vous à genoux à sa place.

Le capitaine d’artillerie la regarda d’un air ahuri.

— Je vous en prie ; vous me ferez un grand plaisir. Écoutez, Maurice Nikolaïévitch, poursuivit-elle avec un entêtement passionné, — il faut absolument que vous vous mettiez à genoux ; je tiens à voir comment vous serez. Si vous refusez, tout est fini entre nous. Je le veux absolument, je le veux !…

Je ne sais quelle était son intention, mais elle exigeait d’une façon pressante, implacable, on aurait dit qu’elle avait une attaque nerveuse. Ces caprices cruels qui depuis quelque temps surtout se renouvelaient avec une fréquence particulière, Maurice Nikolaïévitch se les expliquait comme des mouvements de haine aveugle, et il les attribuait non à la méchanceté, — il savait que la jeune fille avait pour lui de l’estime, de l’affection et du respect, — mais à une sorte d’intimité inconsciente dont par moments elle ne pouvait triompher.

Il remit silencieusement son verre à une vieille femme qui se trouvait derrière lui, ouvrit la porte du treillage et pénétra, sans y être invité, dans la partie de la chambre réservée à Sémen Iakovlévitch ; puis, en présence de tout le monde, il se mit à genoux. Je crois que son âme, simple et délicate, avait été très péniblement affectée par la brutale incartade que Lisa venait de se permettre en public. Peut-être pensait-il qu’en voyant l’humiliation à laquelle elle l’avait condamné, elle aurait honte de sa conduite. Certes, il fallait être aussi naïf que Maurice Nikolaïévitch pour se flatter de corriger une femme par un tel moyen. À genoux, avec son grand corps dégingandé et son visage d’un sérieux imperturbable, il était fort drôle ; cependant aucun de nous ne rit ; au contraire, ce spectacle inattendu produisit une sensation de malaise. Tous les yeux se tournèrent vers Lisa.

— Esprit-Saint, Esprit-Saint ! murmura Sémen Iakovlévitch.

Lisa pâlit tout à coup, poussa un cri, et s’élança de l’autre côté du treillage. Là eut lieu une subite scène d’hystérie : la jeune fille saisit Maurice Nikolaïévitch par les avant-bras et le tira de toutes ses forces pour le relever.

— Levez-vous ! levez-vous ! criait-elle comme hors d’elle-même. Levez-vous tout de suite ! Comment avez-vous osé vous mettre à genoux ?

Maurice Nikolaïévitch obéit. Elle lui empoigna les bras au-dessus du coude, et le regarda en plein visage avec une expression de frayeur.

— Charmante société ! Charmante société ! répéta encore une fois le fou.

Lisa ramena enfin Maurice Nikolaïévitch dans l’autre partie de la chambre. Toute notre société était fort agitée. La dame dont j’ai déjà parlé voulut sans doute tenter une diversion, et, pour la troisième fois, s’adressa en minaudant à l’iourodivii :

— Eh bien, Sémen Iakovlévitch, est-ce que vous ne me direz pas quelque chose ? Je comptais tant sur vous.

— Va te faire f… ! lui répondit le bienheureux.

Ces mots, prononcés très distinctement et avec un accent de colère, provoquèrent chez les hommes un rire homérique ; quant aux dames, elles s’enfuirent en poussant de petits cris effarouchés. Ainsi se termina notre visite à Sémen Iakovlévitch.

Si je l’ai racontée avec tant de détails, c’est surtout, je l’avoue, à cause d’un incident très énigmatique qui se serait produit, dit-on, au moment de la sortie.

Tandis que tous se retiraient précipitamment, Lisa, qui donnait le bras à Maurice Nikolaïévitch, se rencontra soudain dans l’obscurité du corridor avec Nicolas Vsévolodovitc h. Il faut dire que, depuis l’évanouissement de la jeune fille, ils s’étaient revus plus d’une fois dans le monde, mais sans jamais échanger une parole. Je fus témoin de leur rencontre près de la porte ; à ce qu’il me sembla, ils s’arrêtèrent pendant un instant et se regardèrent d’un air étrange. Mais il se peut que la foule m’ait empêché de bien voir. On assura, au contraire, qu’en apercevant Nicolas Vsévolodovitch, Lisa avait tout à coup levé la main, et qu’elle l’aurait certainement souffleté, s’il ne s’était écarté à temps. Peut-être avait-elle surpris une expression de moquerie sur le visage de Stavroguine, surtout après l’épisode dont Maurice Nikolaïévitch avait été le triste héros. J’avoue que moi-même je ne remarquai rien ; mais, en revanche, tout le monde prétendit avoir vu la chose, quoique, en tenant pour vrai le geste attribué à Élisabeth Nikolaïevna, peu de personnes seulement, dans la confusion du départ, eussent pu en être témoins. Je refusai alors d’ajouter foi à ces racontars. Je me rappelle pourtant qu’au retour Nicolas Vsévolodovitch fut un peu pâle.

III[modifier]

Le même jour eut lieu à Skvorechniki l’entrevue que Barbara Pétrovna se proposait depuis longtemps d’avoir avec Stépan Trophimovitch. La générale arriva fort affairée à sa maison de campagne ; la veille, on avait définitivement décidé que la fête au profit des institutrices pauvres serait donnée chez la maréchale de la noblesse. Mais, avec sa promptitude de résolution, Barbara Pétrovna s’était dit tout de suite que rien ne l’empêchait, après cette fête, d’en donner à son tour une chez elle et d’y inviter toute la ville. La société pourrait alors juger en connaissance de cause qu’elle était des deux maisons la meilleure, celle où l’on savait le mieux recevoir et donner un bal avec le plus de goût. Barbara Pétrovna n’était plus à reconnaître. L’altière matrone qui, naguère encore, vivait dans une retraite si profonde, semblait maintenant passionnée pour les distractions mondaines. Du reste, ce changement était peut-être plus apparent que réel.

Son premier soin, en arrivant à Skvorechniki, fut de visiter toutes les chambres de la maison en compagnie du fidèle Alexis Égorovitch et de Fomouchka, qui était un habile décorateur. Alors commencèrent de graves délibérations : quels meubles, quels tableaux, quels bibelots ferait-on venir de la maison de ville ? Où les placerait-on ? Comment utiliserait-on le mieux l’orangerie et les fleurs ? Où poserait-on des tentures neuves ? En quel endroit le buffet serait-il installé ? N’y en aurait-il qu’un ou bien en organiserait-on deux ? etc., etc. Et voilà qu’au milieu de ces préoccupations l’idée vint tout à coup à Barbara Pétrovna d’envoyer sa voiture chercher Stépan Trophimovitch.

Celui-ci, depuis longtemps prévenu que son ancienne amie désirait lui parler, attendait de jour en jour cette invitation. Lorsqu’il monta en voiture, il fit le signe de la croix : son sort allait se décider. Il trouva Barbara Pétrovna dans la grande salle ; assise sur un petit divan, en face d’un guéridon de marbre, elle avait à la main un crayon et un papier ; Fomouchka mesurait avec un mètre la hauteur des fenêtres et de la tribune ; la générale inscrivait les chiffres et faisait des marques sur le parquet. Sans interrompre sa besogne, elle inclina la tête du côté de Stépan Trophimovitch, et, quand ce dernier balbutia une formule de salutation, elle lui tendit vivement la main ; puis, sans le regarder, elle lui indiqua une place à côté d’elle.

Je m’assis et j’attendis pendant cinq minutes, « en comprimant les battements de mon cœur », me raconta-t-il ensuite. — J’avais devant moi une femme bien différente de celle que j’avais connue durant vingt ans. La profonde conviction que tout était fini me donna une force dont ellemême fut surprise. Je vous le jure, je l’étonnai par mon stoïcisme à cette heure dernière.

Barbara Pétrovna posa soudain son crayon sur la table et se tourna brusquement vers le visiteur.

— Stépan Trophimovitch, nous avons à parler d’affaires. Je suis sûre que vous avez préparé toutes vos phrases ronflantes et quantité de mots à effet ; mais il vaut mieux aller droit au fait, n’est-ce pas ?

Il se sentit fort mal à l’aise. Un pareil début n’avait rien de rassurant.

— Attendez, taisez-vous, laissez-moi parler ; vous parlerez après, quoique, à vrai dire, j’ignore ce que vous pourriez me répondre, poursuivit rapidement Barbara Pétrovna. — Je considère comme un devoir sacré de vous servir, votre vie durant, vos douze cent roubles de pension ; quand je dis « devoir sacré », je m’exprime mal ; disons simplement que c’est une chose convenue entre nous, ce langage sera beaucoup plus vrai, n’est-ce pas ? Si vous voulez, nous mettrons cela par écrit. Des dispositions particulières ont été prises pour le cas où je viendrais à mourir. Mais, en sus de votre pension, vous recevez actuellement de moi le logement, le service et tout l’entretien. Nous convertirons cela en argent, ce qui fera quinze cents roubles, n’est-ce pas ? Je mets en outre trois cents roubles pour les frais imprévus, et vous avez ainsi une somme ronde de trois mille roubles. Ce revenu annuel vous suffira-t-il ? Il me semble que c’est assez pour vivre. Du reste, dans le cas de dépenses extraordinaires, j’ajouterai encore quelque chose. Eh bien, prenez cet argent, renvoyez-moi mes domestiques et allez demeurer où vous voudrez, à Pétersbourg, à Moscou, à l’étranger ; restez même ici, si bon vous semble, mais pas chez moi. Vous entendez ?

— Dernièrement, une autre mise en demeure non moins péremptoire et non moins brusque m’a été signifiée par ces mêmes lèvres, dit d’une voix lente et triste Stépan Trophimovitch. — Je me suis soumis et… j’ai dansé la cosaque pour vous complaire. — Oui, ajouta-t-il en français, la comparaison peut être permise : c’était comme un petit cosaque de Don qui sautait sur sa propre tombe. Maintenant…

— Cessez, Stépan Trophimovitch. Vous êtes terriblement verbeux. Vous n’avez pas dansé ; vous êtes venu chez moi avec une cravate neuve, du linge frais, des gants ; vous vous étiez pommadé et parfumé. Je vous assure que vous-même aviez grande envie de vous marier. Cela se lisait sur votre visage, et, croyez-le, ce n’était pas beau à voir. Si je ne vous en ai pas fait alors l’observation, ç’a été par pure délicatesse. Mais vous désiriez, vous désiriez ardemment vous marier, malgré les ignominies que vous écriviez confidentiellement sur moi et sur votre future. À présent, il ne s’agit plus de cela. Et que parlez-vous de cosaque du Don sautant sur sa tombe ? Je ne saisis pas la justesse de cette comparaison. Au contraire, ne mourez pas, vivez ; vivez le plus longtemps possible, j’en serai enchantée.

— Dans un hospice ?

— Dans un hospice ? On ne va pas à l’hospice avec trois mille roubles de revenu. Ah ! je me rappelle, fit-elle avec un sourire ; - — en effet, une fois, par manière de plaisanterie, Pierre Stépanovitch m’a parlé d’un hospice. Au fait, il s’agit d’un hospice particulier qui n’est pas à dédaigner. C’est un établissement où ne sont admis que le gens les plus considérés ; il y a là des colonels, et même en ce moment un général y postule une place. Si vous entrez là avec tout votre argent, vous trouverez le repos, le confort, un nombreux domestique. Vous pourrez, dans cette maison, vous occuper de sciences, et, quand vous voudrez jouer aux cartes, les partenaires ne vous feront pas défaut…

— Passons.

— Passons ! répéta avec une grimace Barbara Pétrovna. — Mais, en ce cas, c’est tout ; vous êtes averti, dorénavant nous vivrons complètement séparés l’un de l’autre.

— Et c’est tout, tout ce qui reste de vingt ans ? C’est notre dernier adieu ?

— Vous êtes fort pour les exclamations, Stépan Trophimovitch. Cela est tout à fait passé de mode aujourd’hui. On parle grossièrement, mais simplement. Vous en revenez toujours à vos vingt ans ! ç’a été de part et d’autre vingt années d’amour-propre, et rien de plus. Chacune des lettres que vous m’adressiez était écrite non pour moi, mais pour la postérité. Vous êtes un styliste et non un ami ; l’amitié n’est qu’un beau mot pour désigner un mutuel épanchement d’eau sale…

— Mon Dieu, que de paroles qui ne sont pas de vous ! Ce sont des leçons apprises par cœur ! Et déjà ils vous ont fait revêtir leur uniforme ! Vous aussi, vous êtes dans la joie ; vous aussi, vous êtes au soleil. Chère, chère, pour quel plat de lentilles vous leur avez vendu votre liberté !

— Je ne suis pas un perroquet pour répéter les paroles d’autrui, reprit avec colère Barbara Pétrovna. Soyez sûr que mon langage m’appartient. — Qu’avez-vous fait pour moi durant ces vingt ans ? Vous me refusiez jusqu’aux livres que je faisais venir pour vous, et dont les pages ne seraient pas encore coupées si on ne les avait donnés à relier. Quelles lectures me recommandiez-vous, quand, dans les premières années, je sollicitais vos conseils ? Capefigue, toujours Capefigue. Mon développement intellectuel vous faisait ombrage, et vous preniez vos mesures en conséquence. Mais cependant on rit de vous. Je l’avoue, je ne vous ai jamais considéré que comme un critique, pas autre chose. Pendant notre voyage à Pétersbourg, quand je vous ai déclaré que je me proposais de fonder un recueil périodique et de consacrer toute ma vie à cette publication, vous m’avez aussitôt regardée d’un air moqueur et vous êtes devenu tout d’un coup très arrogant.

— Ce n’était pas cela ; vous vous êtes méprise… nous craignions alors des poursuites…

— Si, c’était bien cela, car, à Pétersbourg, vous ne pouviez craindre aucune poursuite. Plus tard, en février, lorsque se répandit le bruit de la prochaine apparition de cet organe, vous vîntes me trouver tout effrayé et vous exigeâtes de moi une lettre certifiant que vous étiez tout à fait étranger à la publication projetée, que les jeunes gens se réunissaient chez moi et non chez vous, qu’enfin vous n’étiez qu’un simple précepteur à qui je donnais le logement dans ma maison pour lui compléter ses honoraires. Est-ce vrai ? Vous rappelez-vous cela ? Vous vous êtes toujours signalé par votre héroïsme, Stépan Trophimovitch.

— Ce n’a été qu’une minute de pusillanimité, une minute d’épanchement en tête-à-tête, gémit le visiteur ; — mais se peut- il qu’une rupture complète résulte d’un ressentiment aussi mesquin ? Est-ce là, vraiment, le seul souvenir que vous aient laissé tant d’années passées ensemble ?

— Vous êtes un terrible calculateur ; vous voulez toujours me faire croire que c’est moi qui reste en dette avec vous. À votre retour de l’étranger, vous m’avez regardée du haut de votre grandeur, vous ne m’avez pas laissée placer un mot ; et quand moi- même, après avoir visité l’Europe, j’ai voulu vous parler de l’impression que j’avais gardée de la Madone Sixtine, vous ne m’avez pas écoutée, vous avez dédaigneusement souri dans votre cravate, comme si je ne pouvais pas avoir tout comme vous des sensations artistiques.

— Ce n’était pas cela ; vous devez vous être trompée… J’ai oublié…

— Si, c’était bien cela ; mais vous n’aviez pas besoin de tant vous poser en esthéticien devant moi, car vous ne disiez que de pures billevesées. Personne, aujourd’hui, ne perd son temps à s’extasier devant la Madone, personne ne l’admire, sauf de vieux encroûtés. C’est prouvé.

— Ah ! c’est prouvé ?

— Elle ne sert absolument à rien. Ce gobelet est utile, parce qu’on peut y verser de l’eau ; ce crayon est utile, parce qu’on peut s’en servir pour prendre des notes ; mais un visage de femme peint ne vaut aucun de ceux qui existent dans la réalité. Essayez un peu de dessiner une pomme, et mettez à côté une vraie pomme, — laquelle choisirez-vous ? Je suis sûre que vous ne vous tromperez pas. Voilà comment on juge à présent toutes vos théories ; le premier rayon de libre examen a suffi pour en montrer la fausseté.

— Oui, oui.

— Vous souriez ironiquement. Et que me disiez-vous, par exemple, de l’aumône ? Pourtant, le plaisir de faire la charité est un plaisir orgueilleux et immoral ; le riche le tire de sa fortune et de la comparaison qu’il établit entre son importance et l’insignifiance du pauvre. L’aumône déprave à la fois et le bienfaiteur et l’obligé ; de plus, elle n’atteint pas son but, car elle ne fait que favoriser la mendicité. Les paresseux qui ne veulent pas travailler se rassemblent autour des gens charitables comme les joueurs qui espèrent gagner se rassemblent autour du tapis vert. Et cependant les misérables grochs qu’on leur jette ne soulagent pas la centième partie de leur misère. Avez-vous donné beaucoup d’argent dans votre vie ? Pas plus de huit grivnas, souvenez-vous en. Tâchez un peu de vous rappeler la dernière fois que vous avez fait l’aumône ; c’était il y a deux ans, je me trompe, il va y en avoir quatre. Vous criez, et vous faites plus de mal que de bien. L’aumône, dans la société moderne, devrait même être interdite par la loi. Dans l’organisation nouvelle il n’y aura plus du tout de pauvres.

— Oh ! quel flux de paroles recueillies de la bouche d’autrui ! Ainsi vous en êtes déjà venue à rêver d’une organisation nouvelle ! Malheureuse, que Dieu vous assiste !

— Oui, j’en suis venue là, Stépan Trophimovitch ; vous me cachiez soigneusement toutes les idées nouvelles qui sont maintenant tombées dans le domaine public, et vous faisiez cela uniquement par jalousie, pour avoir une supériorité sur moi. Maintenant, il n’est pas jusqu’à cette Julie qui ne me dépasse de cent verstes. Mais, à présent, moi aussi, je vois clair. Je vous ai défendu autant que je l’ai pu, Stépan Trophimovitch : décidément tout le monde vous condamne.

— Assez ! dit-il en se levant, — assez ! Quels souhaits puis-je encore faire pour vous, à moins de vous souhaiter le repentir ?

— Asseyez-vous une minute, Stépan Trophimovitch ; j’ai encore une question à vous adresser. Vous avez été invité à prendre part à la matinée littéraire ; cela s’est fait par mon entremise. Dites-moi, que comptez-vous lire ?

— Eh bien, justement, quelque chose sur cette reine des reines, sur cet idéal de l’humanité, la Madone Sixtine, qui, à vos yeux, ne vaut pas un verre ou un crayon.

— Ainsi vous ne ferez pas une lecture historique ? reprit avec un pénible étonnement Barbara Pétrovna. — Mais on ne vous écoutera pas. Vous en tenez donc bien pour cette Madone ? Allons, pourquoi voulez-vous endormir tout votre auditoire ? Soyez sûr, Stépan Trophimovitch, que je parle uniquement dans votre intérêt. Qu’est- ce qui vous empêche d’emprunter au moyen âge ou à l’Espagne une petite historiette, courte mais attachante, une anecdote, si vous voulez, que vous trufferiez de petits mots spirituels ? Il y avait là des cours brillantes, de belles dames, des empoisonnements. Karmazinoff dit qu’il serait étrange qu’on ne trouvât pas dans l’histoire de l’Espagne le sujet d’une lecture intéressante.

— Karmazinoff, ce sot, ce vidé, cherche des thèmes pour moi !

— Karmazinoff est presque une intelligence d’homme d’État ; vous ne surveillez pas assez vos expressions, Stépan Trophimovitch.

— Votre Karmazinoff est une vieille pie-grièche ! Chère, chère, depuis quand, ô Dieu ! vous ont-ils ainsi transformée ?

— Maintenant encore je ne puis souffrir ses airs importants ; mais je rends justice à son intelligence. Je le répète, je vous ai défendu de toutes mes forces, autant que je l’ai pu. Et pourquoi tenir absolument à être ridicule et ennuyeux ? Au contraire, montez sur l’estrade avec le sourire grave d’un représentant du passé et racontez trois anecdotes avec tout votre sel, comme vous seul parfois savez raconter. Soit, vous êtes un vieillard, un ci- devant, un arriéré ; mais vous-même vous commencerez par le reconnaître en souriant, et tout le monde verra que vous êtes un bon, aimable et spirituel débris… En un mot, un homme d’autrefois, mais dont l’esprit est assez ouvert pour comprendre toute la laideur des principes qui l’ont inspiré jusqu’à présent. Allons, faites-moi ce plaisir, je vous prie.

— Chère, assez ! N’insistez pas, c’est impossible. Je lirai mon étude sur la Madone, mais je soulèverai un orage qui crèvera sur eux tous, ou dont je serai la seule victime !

— Cette dernière conjecture est la plus probable, Stépan Trophimovitch.

— Eh bien, que mon destin s’accomplisse ! Je flétrirai le lâche esclave, le laquais infect et dépravé qui le premier se hissera sur un échafaudage pour mutiler avec des ciseaux la face divine du grand idéal, au nom de l’égalité, de l’envie et… de la digestion. Je ferai entendre une malédiction suprême, quitte ensuite à…

— À entrer dans une maison de fous ?

— Peut-être. Mais, en tout cas, vainqueur ou vaincu, le même soir je prendrai ma besace, ma besace de mendiant, j’abandonnerai tout ce que je possède, tout ce que je tiens de votre libéralité, je renoncerai à toutes vos pensions, à tous les biens promis par vous, et je partirai à pied pour achever ma vie comme précepteur chez un marchand, ou mourir de faim au pied d’un mur. J’ai dit. _Alea jacta est ! _

Il se leva de nouveau.

Barbara Pétrovna, les yeux étincelants de colère, se leva aussi.

— J’en étais sûre ! dit-elle ; — depuis des années déjà j’étais convaincue que vous gardiez cela en réserve, que, pour finir, vous vouliez me déshonorer, moi et ma maison, par la calomnie ! Que signifie cette résolution d’entrer comme précepteur chez un marchand ou d’aller mourir de faim au pied d’un mur ? C’est une méchanceté, une façon de me noircir, et rien de plus !

— Vous m’avez toujours méprisé ; mais je finirai comme un chevalier fidèle à sa dame, car votre estime m’a toujours été plus chère que tout le reste. À partir de ce moment je n’accepterai plus rien, et mon culte sera désintéressé.

— Comme c’est bête !

— Vous ne m’avez jamais estimé. J’ai pu avoir une foule de faiblesses. Oui, je vous ai grugée ; je parle la langue du nihilisme ; mais vous gruger n’a jamais été le principe suprême de mes actes. Cela est arrivé ainsi, par hasard, je ne sais comment… J’ai toujours pensé qu’entre nous il y avait quelque chose de plus haut que la nourriture, et jamais, jamais je n’ai été un lâche ! Eh bien, je pars pour réparer ma faute ! Je me mets en route tardivement ; l’automne est avancé, le brouillard s’étend sur les plaines, le givre couvre mon futur chemin et le vent gémit sur une tombe qui va bientôt s’ouvrir… Mais en route, en route, partons :

« Plein d’un amour pur,
« Fidèle au doux rêve… »

— Oh ! adieu, mes rêves ! Vingt ans ! Alea jacta est !

Des larmes jaillirent brusquement de ses yeux et inondèrent son visage. Il prit son chapeau.

Je ne comprends pas le latin, dit Barbara Pétrovna, se roidissant de toutes ses forces contre elle-même.

— Qui sait ? peut-être avait-elle aussi envie de pleurer ; mais l’indignation et le caprice l’emportèrent encore une fois sur l’attendrissement.

— Je ne sais qu’une chose, c’est qu’il n’y a rien de sérieux dans tout cela. Jamais vous ne serez capable de mettre à exécution vos menaces, dictées par l’égoïsme. Vous n’irez nulle part, chez aucun marchand, mais vous continuerez à vivre bien tranquillement à mes crochets, recevant une pension et réunissant chez vous, tous les mardis, vos amis, qui ne ressemblent à rien. Adieu, Stépan Trophimovitch.

Alea jacta est ! répéta-t-il ; puis il s’inclina profondément et revint chez lui plus mort que vif.

FIN DU TOME PREMIER.