Les Possédés/Troisième Partie/5

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Traduction par Victor Derély.
E. Plon (2p. 271-310).

Chapitre V. La Voyageuse.

I[modifier]

Le malheur de Lisa et la mort de Marie Timoféievna terrifièrent Chatoff. J’ai déjà dit que je l’avais rencontré ce matin-là ; il me parut bouleversé. Entre autres choses, il m’apprit que la veille, à neuf heures du soir (c’est-à-dire trois heures avant l’incendie), il s’était rendu chez Marie Timoféievna. Il alla dans la matinée visiter les cadavres, mais, d’après ce que je puis savoir, il ne fit part de ses soupçons à personne. Cependant, vers la fin de la journée, une violente tempête éclata dans son âme et… et je crois pouvoir l’affirmer, à la tombée de la nuit il y eut un moment où il voulut se lever, se rendre à la police et révéler tout. Ce qu’était ce tout, — lui-même ne le savait. Naturellement cette démarche n’eût eu d’autre résultat que de le faire arrêter comme conspirateur. Il n’avait aucune preuve contre ceux à qui il imputait les crimes récemment commis, il n’avait que de vagues conjectures qui, pour lui seul, équivalaient à une certitude. Mais, ainsi qu’il le disait lui-même, il était prêt à se perdre pourvu qu’il pût « écraser les coquins ». En prévoyant chez Chatoff cette explosion de colère, Pierre Stépanovitch avait donc deviné juste, et il n’ignorait pas qu’il risquait gros à différer d’un jour l’exécution de son terrible dessein. Sans doute, en cette circonstance comme toujours, il obéit aux inspirations de sa présomptueuse confiance en soi et de son mépris pour toutes ces « petites gens », notamment pour Chatoff dont, à l’étranger déjà, il raillait l’ »idiotisme pleurnicheur ». Un homme aussi dénué de malice paraissait évidemment à Pierre Stépanovitch un adversaire fort peu redoutable. Et pourtant, si les « coquins » échappèrent à une dénonciation, ils ne le durent qu’à un incident tout à fait inattendu…

Entre sept et huit heures du soir (au moment même où les « nôtres » réunis chez Erkel attendaient avec colère l’arrivée de Pierre Stépanovitch), Chatoff, souffrant d’une migraine accompagnée de légers frissons, était couché sur son lit au milieu de l’obscurité ; aucune bougie n’éclairait sa chambre. Il ne savait à quoi se décider, et cette irrésolution était pour lui un cruel supplice. Peu à peu il s’endormit, et durant son court sommeil il eut une sorte de cauchemar : il lui semblait qu’il était garrotté sur son lit, incapable de mouvoir un membre ; sur ces entrefaites, un bruit terrible faisait trembler toute la maison : des coups violents étaient frappés contre le mur, contre la grand’porte ; on cognait aussi chez Chatoff et chez Kiriloff ; en même temps le dormeur s’entendait appeler avec un accent plaintif par une voix lointaine qui lui était connue, mais dont le son l’affectait douloureusement. Il s’éveilla en sursaut, se souleva un peu sur son lit, et s’aperçut avec étonnement que l’on continuait de cogner à la grand’porte ; sans être à beaucoup près aussi forts qu’ils le lui avaient paru en rêve, les coups étaient fréquents et obstinés ; en bas, sous la porte cochère, retentissait toujours la voix étrange et « douloureuse » ; à la vérité, elle n’était pas du tout plaintive, mais au contraire impatiente et irritée ; par intervalles se faisait entendre une autre voix plus contenue et plus ordinaire. Chatoff sauta à bas de son lit, alla ouvrir le vasistas et passa sa tête en dehors.

— Qui est là ? cria-t-il, littéralement glacé d’effroi.

— Si vous êtes Chatoff, fit-on d’en bas, — veuillez répondre franchement et honnêtement : consentez-vous, oui ou non, à me recevoir chez vous ?

La voix était ferme, coupante ; il la reconnut !

— Marie !… C’est toi ?

— Oui, c’est moi, Marie Chatoff, et je vous assure que je ne puis garder mon cocher une minute de plus.

— Tout de suite… le temps d’allumer une bougie… put à peine articuler Chatoff, qui se hâta de chercher des allumettes. Comme il arrive le plus souvent en pareil cas, il n’en trouva point et laissa choir par terre le chandelier avec la bougie. En bas retentirent de nouveaux cris d’impatience. Il abandonna tout, descendit l’escalier quatre à quatre et courut ouvrir la porte.

— Faites-moi le plaisir de tenir cela un instant, pendant que je réglerai avec cette brute, dit madame Marie Chatoff à son mari en lui tendant un sac à main assez léger ; c’était un de ces articles de peu de valeur qu’on fabrique à Dresde avec de la toile à voiles.

— J’ose vous assurer que vous demandez plus qu’il ne vous est dû, poursuivit-elle avec véhémence en s’adressant au cocher. — Si depuis une heure vous me promenez dans les sales rues d’ici, c’est votre faute, parce que vous ne saviez pas trouver cette sotte rue et cette stupide maison. Prenez vos trente kopeks et soyez sûr que vous n’aurez pas davantage.

— Eh ! madame, tu m’as toi-même indiqué la rue de l’Ascension, tandis que tu voulais aller rue de l’Épiphanie. Le péréoulok de l’Ascension, c’est fort loin d’ici ; cette course-là a éreinté mon cheval.

— Ascension, Épiphanie, — toutes ces sottes dénominations doivent vous être plus familières qu’à moi, vu que vous êtes de la ville. D’ailleurs, vous n’êtes pas juste : j’ai commencé par vous dire de me conduire à la maison Philippoff, et vous m’avez assuré que vous connaissiez cette maison. En tout cas, vous pourrez demain m’appeler devant le juge de paix, mais maintenant je vous prie de me laisser en repos.

— Tenez, voilà encore cinq kopeks ! intervint Chatoff, qui se hâta de prendre un piatak dans sa poche et le donna au cocher.

— Ne vous avisez pas de faire cela, je vous prie ! protesta la voyageuse, mais l’automédon fouetta son cheval, et Chatoff, prenant sa femme par la main, l’introduisit dans la maison.

— Vite, Marie, vite… tout cela ne signifie rien et — comme tu es trempée ! Prends garde, il y a ici un escalier, — quel dommage qu’on ne voit pas clair ! — l’escalier est roide, tiens-toi à la rampe, tiens-toi bien ; voilà ma chambrette. Excuse-moi, je n’ai pas de feu… Tout de suite !

Il ramassa le chandelier, mais cette fois encore les allumettes furent longues à trouver. Silencieuse et immobile, madame Chatoff attendait debout au milieu de la chambre.

— Grâce à Dieu, enfin ! s’écria-t-il joyeusement quand il eut allumé la bougie. Marie Chatoff parcourut le local d’un rapide regard.

— J’avais bien entendu dire que vous viviez dans un taudis, pourtant je ne m’attendais pas à vous trouver ainsi logé, observa- t-elle d’un air de dégoût, et elle s’avança vers le lit.

— Oh ! je n’en puis plus ! poursuivit la jeune femme en se laissant tomber avec accablement sur la dure couche de Chatoff. — Débarrassez-vous de ce sac, je vous prie, et prenez une chaise. Du reste, faites comme vous voulez. Je suis venue vous demander un asile provisoire, en attendant que je me sois procuré du travail, parce que je ne connais rien ici et que je n’ai pas d’argent. Mais, si je vous gêne, veuillez, s’il vous plaît, le déclarer tout de suite, comme c’est même votre devoir de le faire, si vous êtes un honnête homme. J’ai quelques objets que je puis vendre demain, cela me permettra de me loger en garni quelque part ; vous aurez la bonté de me conduire dans un hôtel… Oh ! mais que je suis fa tiguée !

Chatoff était tout tremblant.

— Tu n’as pas besoin d’aller à l’hôtel, Marie ! Pourquoi ? À quoi bon ? supplia-t-il les mains jointes.

— Eh bien, si l’on peut se passer d’aller à l’hôtel, il faut pourtant expliquer la situation. Vous vous rappelez, Chatoff, que nous avons vécu maritalement ensemble à Genève pendant un peu plus de quinze jours ; voilà trois ans que nous nous sommes séparés, à l’amiable du reste. Mais ne croyez pas que je sois revenue pour recommencer les sottises d’autrefois. Mon seul but est de chercher du travail, et si je me suis rendue directement dans cette ville, c’est parce que cela m’était égal. Ce n’est nullement le repentir qui me ramène auprès de vous, je vous prie de ne pas vous fourrer cette bêtise là dans la tête.

— Oh ! Marie ! C’est inutile, tout à fait inutile ! murmura Chatoff.

Que voulait-il dire par ces mots ?

— Eh bien, puisqu’il en est ainsi, puisque vous êtes assez développé pour comprendre cela, je me permettrai d’ajouter que si maintenant je m’adresse tout d’abord à vous, si je viens vous demander l’hospitalité, c’est en partie parce que je ne vous ai jamais considéré comme un drôle ; loin de là, j’ai toujours pensé que vous valiez peut-être beaucoup mieux qu’un tas de… coquins !…

Ses yeux étincelèrent. Sans doute elle avait eu grandement à se plaindre de certains « coquins ».

— Et veuillez être persuadé qu’en parlant de votre bonté je ne me moque nullement de vous. Je dis les choses carrément, sans y mettre d’éloquence ; d’ailleurs, je ne puis pas souffrir les phrases. Mais tout cela est absurde. Je vous ai toujours supposé assez d’esprit pour ne pas trouver mauvais… Oh ! assez, je n’en puis plus !

Et elle le regarda longuement, d’un air las. Debout à cinq pas d’elle, Chatoff l’avait écoutée timidement, mais il était comme rajeuni, son visage rayonnait d’un éclat inaccoutumé. Cet homme fort, rude, toujours hérissé, sent ait son âme s’ouvrir tout à coup à la tendresse. En lui vibrait une corde nouvelle. Trois années de séparation n’avaient rien arraché de son cœur. Et peut-être chaque jour durant ces trois ans il avait rêvé à elle, à la chère créature qui lui avait dit autrefois : « Je t’aime. » Tel que j’ai connu Chatoff, je ne crois pas me tromper en affirmant que s’entendre adresser par une femme une parole d’amour devait lui paraître une impossibilité. Chaste et pudique jusqu’à la sauvagerie, il se considérait comme un jeu de la nature, détestait sa figure et son caractère, se faisait l’effet d’un de ces monstres que l’on promène dans les foires. En conséquence de tout cela, il n’estimait rien à l’égal de l’honnêteté, poussait jusqu’au fanatisme l’attachement à ses convictions, se montrait sombre, fier, irascible et peu communicatif. Mais voilà que cette créature unique qui pendant deux semaines l’avait aimé (il le crut toute sa vie !), — cet être dont il était loin d’ignorer les fautes et que néanmoins il avait toujours placé infiniment au- dessus de lui, cette femme à qui il pouvait tout pardonner (que dis-je ? il lui semblait que lui-même avait tous les torts vis-à- vis d’elle), cette Marie Chatoff rentrait soudain chez lui, dans sa maison… c’était presque impossible à comprendre ! Il n’en revenait pas ; un tel événement lui paraissait si heureux qu’il n’osait y croire et que, le prenant pour un rêve, il avait peur de s’éveiller. Mais, lorsqu’elle le regarda avec cette expression de lassitude, il devina aussitôt que la bien-aimée créature souffrait, qu’elle était offensée peut-être. Le cœur défaillant, il se mit à l’examiner. Quoique le visage fatigué de Marie Chatoff eût depuis longtemps perdu la fraîcheur de la première jeunesse, elle était encore fort bien de sa personne, — son mari la trouva aussi belle qu’autrefois. C’était une femme de vingt-cinq ans, d’une complexion assez robuste et d’une taille au-dessus de la moyenne (elle était plus grande que Chatoff) ; son opulente chevelure châtain foncé faisait ressortir la pâleur de son visage ovale ; ses grands yeux sombres brillaient maintenant d’un éclat fiévreux. Mais cet intrépidité étourdie, naïve et ingénue que son époux lui avait connue jadis était remplacée à présent par une irritabilité morose ; désenchantée de tout, elle affectait une sorte de cynisme qui lui pesait à elle-même parce qu’elle n’en avait pas encore l’habitude. Ce qui surtout se remarquait en elle, c’était un état maladif. Chatoff en fut frappé. Malgré la crainte qu’il éprouvait en présence de sa femme, il se rapprocha brusquement d’elle et lui saisit les deux mains :

— Marie… tu sais… tu es peut-être très fatiguée, pour l’amour de Dieu ne te fâche pas… si tu consentais, par exemple, à prendre du thé, hein ? Le thé fortifie, hein ? Si tu consentais !…

— Pourquoi demander si je consens ? Cela va sans dire ; vous êtes aussi enfant que jamais. Si vous pouvez me donner du thé, donnez- m’en. Que c’est petit chez vous ! Comme il fait froid ici !

— Oh ! je vais tout de suite chercher du bois, j’en ai !… reprit Chatoff fort affairé ; — du bois… c’est-à-dire, mais… du reste, il va aussi y avoir du thé tout de suite, ajouta-t-il avec un geste indiquant une résolution désespérée, et il prit vivement sa casquette.

— Où allez-vous donc ? Ainsi vous n’avez pas de thé chez vous ?

— Il y en aura, il y en aura, il y en aura, tout va être prêt tout de suite… je…

Il prit son revolver sur le rayon.

— Je vais à l’instant vendre ce revolver… ou le mettre en gage…

— Quelles bêtises, et comme ce sera long ! Tenez, voilà mon porte- monnaie, puisque vous n’avez rien chez vous ; il y a là huit grivnas, je crois ; c’est tout ce que j’ai. On dirait qu’on est ici dans une maison de fous.

— C’est inutile, je n’ai pas besoin de ton argent, je reviens tout de suite, dans une seconde ; je puis même me dispenser de vendre le revolver…

Et il courut tout droit chez Kiriloff. Cette visite eut lieu deux heures avant celle de Pierre Stépanovitch et de Lip outine que j’ai racontée plus haut. Quoique habitant la même maison, Chatoff et Kiriloff ne se voyaient pas ; quand ils se rencontraient dans la cour, ils n’échangeaient ni une parole ni même un salut : ils avaient trop longtemps couché ensemble en Amérique.

— Kiriloff, vous avez toujours du thé ; y a-t-il chez vous du thé et un samovar ?

L’ingénieur se promenait de long en large dans sa chambre, comme il avait l’habitude de le faire chaque nuit ; il s’arrêta soudain et regarda fixement Chatoff, sans du reste témoigner trop de surprise.

— Il y a du thé, du sucre et un samovar. Mais vous n’avez pas besoin de samovar, le thé est chaud. Mettez-vous à table et buvez.

— Kiriloff, nous avons vécu ensemble en Amérique… Ma femme est arrivée chez moi… Je… Donnez-moi du thé… il faut un samovar.

— Si c’est pour votre femme, il faut un samovar. Mais le samovar après. J’en ai deux. Maintenant prenez la théière qui est sur la table. Le thé chaud, le plus chaud. Prenez du sucre, tout le sucre. Du pain… Beaucoup de pain ; tout. Il y a du veau. Un rouble d’argent.

— Donne, ami, je te le rendrai demain ! Ah ! Kiriloff !

— C’est votre femme qui était en Suisse ? C’est bien. Et vous avez bien fait aussi d’accourir chez moi.

— Kiriloff ! s’écria Chatoff qui tenait la théière sous son bras tandis qu’il avait dans les mains le pain et le sucre, — Kiriloff ! si… si vous pouviez renoncer à vos épouvantables fantaisies et vous défaire de votre athéisme… oh ! quel homme vous seriez, Kiriloff !

— On voit que vous aimez votre femme après la Suisse. C’est bien de l’aimer après la Suisse. Quand il faudra du thé, venez encore. Venez toute la nuit, je ne me coucherai pas. Il y aura un samovar. Tenez, prenez ce rouble. Allez auprès de votre femme, je resterai et je penserai à vous et à vo tre femme.

Marie Chatoff parut fort contente en voyant le thé arriver si vite, et elle se jeta avidement sur ce breuvage, mais on n’eut pas besoin d’aller chercher le samovar : la voyageuse ne but qu’une demi-tasse et ne mangea qu’un tout petit morceau de pain. Elle repoussa le veau avec un dégoût mêlé de colère.

— Tu es malade, Marie ; tout cela est chez toi l’effet de la maladie… observa timidement Chatoff, qui, d’un air craintif, s’empressait autour d’elle.

— Certainement je suis malade. Asseyez-vous, je vous prie. Où avez-vous pris ce thé, si vous n’en aviez pas ?

Il dit quelques mots de Kiriloff. Elle avait déjà entendu parler de lui.

— Je sais que c’est un fou ; de grâce, assez là-dessus ; les imbéciles ne sont pas une rareté, n’est-ce pas ? Ainsi vous avez été en Amérique ? Je l’ai entendu dire, vous avez écrit.

— Oui, je… j’ai écrit à Paris.

— Assez, parlons d’autre chose, s’il vous plaît. Vous appartenez à l’opinion slavophile ?

— Je… ce n’est pas que je… Faute de pouvoir être Russe, je suis devenu slavophile, répondit Chatoff avec le sourire forcé de l’homme qui plaisante à contre-temps et sans en avoir envie.

— Ah ! vous n’êtes pas Russe ?

— Non, je ne suis pas Russe.

— Eh bien, tout cela, ce sont des bêtises. Pour la dernière fois, asseyez-vous. Pourquoi vous trémoussez-vous toujours ainsi ? Vous pensez que j’ai le délire ? Peut-être bien. Vous n’êtes que deux, dites-vous, dans la maison ?

— Oui… Au rez-de-chaussée…

— Et, pour l’intelligence, les deux font la paire. Qu’est-ce qu’il y a au rez-de-chaussée ? Vous avez dit : au rez-de-chaussée…

— Non, rien.

— Quoi, rien ? Je veux savoir.

— Je voulais dire seulement qu’autrefois les Lébiadkine demeuraient au rez-de-chaussée…

Marie Chatoff fit un brusque mouvement.

— Celle qu’on a assassinée la nuit dernière ? J’ai entendu parler de cela. C’est la première nouvelle que j’ai apprise en arrivant ici. Il y a eu un incendie chez vous ?

Chatoff se leva soudain.

— Oui, Marie, oui, et je commets peut-être une infamie épouvantable en ce moment où je pardonne à des infâmes…

Il marchait à grands pas dans la chambre en levant les bras en l’air et en donnant les signes d’une violente agitation.

Mais Marie ne comprenait pas du tout ce qui se passait en lui. Elle était distraite pendant qu’il parlait ; elle questionnait et n’écoutait pas les réponses.

— On en fait de belles chez vous. Oh ! quelles gredineries partout ! Quel monde de vauriens ! Mais asseyez-vous donc enfin, oh ! que vous m’agacez ! répliqua la jeune femme qui, vaincue par la fatigue, laissa tomber sa tête sur l’oreiller.

— Marie, je t’obéis… Tu te coucherais peut-être volontiers, Marie ?

Elle ne répondit pas, et, à bout de forces, ferma ses paupières. Son visage pâle ressemblait à celui d’une morte. Elle s’endormit presque instantanément. Chatoff promena ses yeux autour de lui, raviva la flamme de la bougie, et, après avoir jeté encore une fois un regard inquiet sur sa femme, après avoir joins ses mains devant elle, il sortit tout doucement de la chambre. Quand il fut sur le palier, il se fourra dans un coin, où il resta pendant dix minutes sans bouger, sans faire le moindre bruit. Tout à coup des pas légers et discrets retentirent dans l’escalier. Quelqu’un montait. Chatoff se rappela qu’il avait oublié de fermer la porte de la maison.

— Qui est là ? demanda-t-il à voix basse.

Le visiteur ne répondit pas et continua de monter sans se presser. Arrivé sur le carré, il s’arrêta ; l’obscurité ne permettait pas de distinguer ses traits.

— Ivan Chatoff ? fit-il mystérieusement.

Le maître du logis se nomma, mais en même temps il étendit le bras pour écarter l’inconnu ; ce dernier lui saisit la main, et Chatoff frissonna comme au contact d’un reptile.

— Restez ici, murmura-t-il rapidement, — n’entrez pas, je ne puis vous recevoir maintenant. Ma femme est revenue chez moi. Je vais chercher de la lumière.

Quand il reparut avec la bougie, il aperçut devant lui un officier tout jeune dont il ignorait le nom, mais qu’il se souvenait d’avoir rencontré quelque part.

Le visiteur se fit connaître :

— Erkel. Vous m’avez vu chez Virguinsky.

— Je me rappelle ; vous étiez assis et vous écriviez, reprit Chatoff ; ce disant, il s’avança vers le jeune homme, puis, avec une fureur subite, mais toujours sans élever la voix, il poursuivit : — Écoutez, vous m’avez fait tout à l’heure un signe de reconnaissance quand vous m’avez pris la main. Mais sachez que je crache sur tous ces signes ! Je les repousse… je n’en veux pas… je puis à l’instant vous jeter en bas de l’escalier, savez- vous cela ?

— Non, je n’en sais rien et j’ignore complètement pourquoi vous êtes si fâché, répondit l’enseigne dont le ton calme ne témoignait d’aucune irritation. — Je suis seulement chargé d’une commission pour vous, et j’ai voulu m’en acquitter sans perdre de temps. Vous avez entre les mains une presse qui ne vous appartient pas et dont vous êtes tenu de rendre compte, ainsi que vous le savez vous- même. Suivant l’ordre que j’ai reçu, je dois vous demander de la remettre à Lipoutine demain à sept heures précises du soir. En outre, il m’est enjoint de vous déclarer qu’à l’avenir on n’exigera plus rien de vous.

— Rien ?

— Absolument rien. Votre demande a été prise en considération, et désormais vous ne faites plus partie de la société. J’ai été positivement chargé de vous l’apprendre.

— Qui vous a chargé de cela ?

— Ceux qui m’ont révélé le signe de reconnaissance.

— Vous arrivez de l’étranger ?

— Cela… cela, je crois, doit vous être indifférent.

— Eh ! diable ! Mais pourquoi n’êtes-vous pas venu plus tôt, si l’on vous a donné cet ordre ?

— Je me conformais à certaines instructions et je n’étais pas seul.

— Je comprends, je comprends que vous n’étiez pas seul. Eh… diable ! Mais pourquoi Lipoutine n’est-il pas venu lui-même ?

— Ainsi, je viendrai vous prendre demain à six heures précises du soir, et nous irons là à pied. Il n’y aura que nous trois.

— Verkhovensky y sera ?

— Non, il n’y sera pas. Verkhovensky part d’ici demain à onze heures du matin.

— Je m’en doutais, fit Chatoff d’une voix sourde et irritée ; — il s’est sauvé, le misérable ! ajouta-t-il en frappant du poing sur sa cuisse.

Des pensées tumultueuses l’agitaient. Erkel le regardait fixement et attendait sa réponse en silence.

— Comment donc ferez-vous ? Une presse n’est pas un objet si facile à emporter.

— Il ne sera pas nécessaire de la prendre. Vous nous indiquerez seulement l’endroit, et nous nous bornerons à nous assurer qu’elle s’y trouve en effet. Nous savons où elle est enterrée, sans connaître exactement la place. Vous ne l’avez révélée à personne encore ?

Les yeux de Chatoff se fixèrent sur l’enseigne.

— Comment un blanc-bec comme vous s’est-il aussi fourré là dedans ? Eh ! mais il leur en faut aussi de pareils ? Allons, retirez-vous ! E-eh ! Ce coquin-là vous a tous trompés et a pris la fuite.

Erkel considérait son interlocuteur avec un calme imperturbable, mais il ne paraissait pas comprendre.

— Verkhovensky s’est enfui, Verkhovensky ! poursuivit Chatoff en grinçant des dents.

— Mais non, il est encore ici, il n’est pas parti. C’est seulement demain qu’il s’en va, observa Erkel d’un ton doux et persuasif. — Je tenais tout particulièrement à ce qu’il se trouvât là comme témoin ; mes instructions l’exigeaient (il parlait avec l’abandon d’un jouvenceau sans expérience). Mais il a refusé, sous prétexte qu’il devait partir, et le fait est qu’il est très pressé de s’en aller.

Le regard de Chatoff se porta de nouveau avec une expression de pitié sur le visage du nigaud, puis soudain il agita le bras comme pour chasser ce sentiment.

— Bien, j’irai, déclara-t-il brusquement, — et maintenant décampez !

— Je passerai donc chez vous à six heures précises, répondit Erkel, qui, après un salut poli, se retira tranquillement.

— Petit imbécile ! ne put s’empêcher de lui crier Chatoff du haut de l’escalier.

— Quoi ? demanda l’enseigne, déjà arrivé en bas.

— Rien, allez-vous-en.

— Je croyais que vous aviez dit quelque chose.

II[modifier]

Erkel était un « petit imbécile » en ce sens qu’il se laissait influencer par la pensée d’autrui, mais, comme agent subalterne, comme homme d’exécution, il ne manquait pas d’intelligence, ni même d’astuce. Fanatiquement dévoué à « l’œuvre commune », c’est-à- dire, au fond, à Pierre Stépanovitch, il agissait suivant les instructions qu’il avait reçues de celui-ci à la séance où les rôles avaient été distribués aux nôtres pour le lendemain. Entre autres recommandations, il avait été enjoint à l’enseigne de bien observer, pendant qu’il accomplirait son mandat, dans quelle conditions se trouvait Chatoff, et lorsque ce dernier, en causant sur le carré, s’échappa à dire que sa femme était revenue chez lui, Erkel, avec un machiavélisme instinctif, ne témoigna aucun désir d’en savoir davantage, bien qu’il comprit que ce fait contribuerait puissamment à la réussite de leur entreprise.

Ce fut, en effet, ce qui arriva : cette circonstance seule sauva les « coquins » de la dénonciation qui les menaçait, et leur permit de se débarrasser de leur ennemi. Le retour de Marie, en changeant le cours des préoccupations de Chatoff, lui ôta sa sagacité et sa prudence accoutumées. Il eut dès lors bien autre chose en tête que l’idée de sa sécurité personnelle. Quand Erkel lui dit que Pierre Stépanovitch partait le lendemain, il n’hésita pas à le croire ; cela d’ailleurs s’accordait si bien avec ses propres conjectures ! Rentrés dans la chambre, il s’assit dans un coin, appuya ses coudes sur ses genoux et couvrit son visage de ses mains. D’amères pensées le tourmentaient…

Tout à coup il releva la tête, s’approcha du lit en marchant sur le pointe du pied et se mit à contempler sa femme : « Seigneur ! Mais demain matin elle se réveillera avec la fièvre, peut-être même l’a-t-elle déjà ! Elle aura sans doute pris un refroidissement. Elle n’est pas habituée à cet affreux climat, et voyager dans un compartiment de troisième classe, subir le vent, la pluie, quand on n’a sur soi qu’un méchant burnous… Et la laisser là, l’abandonner sans secours ! Quel petit sac ! qu’il est léger ! Il ne pèse pas plus de dix livres ! La pauvrette, comme ses traits sont altérés ! combien elle a souffert ! Elle est fière, c’est pour cela qu’elle ne se plaint pas. Mais elle est irritable, fort irritable ! C’est la maladie qui en est cause : un ange même, s’il tombait malade, deviendrait irascible. Que son front est sec ! Il doit être brûlant. Elle a un cercle bistré au-dessous des yeux et… et pourtant que ce visage est beau ! quelle magnifique chevelure ! quel…

Il s’arracha brusquement à cette contemplation et alla aussitôt se rasseoir dans son coin ; il était comme effrayé à la seule idée de voir dans Marie autre chose qu’une créature malheureuse, souffrante, ayant besoin de secours. — Quoi ! je concevrais en ce moment des espérances ! Oh ! quel homme bas et vil je suis ! pensa- t-il, le visage caché dans ses mains, et de nouveau des rêves, des souvenirs revinrent hanter son esprit… et puis encore des espérances.

Il se rappela l’exclamation : « Oh ! je n’en puis plus », que sa femme avait proférée à plusieurs reprises d’une voix faible, râlante. « Seigneur ! L’abandonner maintenant, quand elle ne possède que huit grivnas ; elle m’a tendu son vieux porte-monnaie ! Elle est venue chercher du travail, — mais qu’est-ce qu’elle entend à cela ? qu’est-ce qu’ils comprennent à la Russie ? Ils n’ont pas plus de raison que des enfants, les fantaisies créées par leur imagination sont tout pour eux, et ils se fâchent, les pauvres gens, parce que la Russie ne ressemble pas aux chimères dont ils rêvaient à l’étranger. Ô malheureux, ô innocents !… Tout de même il ne fait pas chaud ici… »

Il se souvint qu’elle s’était plainte du froid, qu’il avait promis d’allumer le poêle. « Il y a ici du bois, on peut en aller chercher, seulement il ne faudrait pas l’éveiller. Du reste, cela n’est pas impossible. Mais que faire du veau ? Quand elle se lèvera, elle voudra peut-être manger… Eh bien, nous verrons plus tard ; Kiriloff ne se couchera pas de la nuit. Il faudrait la couvrir avec quelque chose, elle dort d’un profond sommeil, mais elle a certainement froid ; ah ! qu’il fait froid ! »

Et, encore une fois, il s’approcha d’elle pour l’examiner ; la robe avait un peu remonté, la jambe droite était découverte jusqu’au genou. Il se détourna par un mouvement brusque, presque effrayé ; puis il ôta le chaud paletot qu’il portait par-dessus sa vieille redingote, et, s’efforçant de ne pas regarder, il étendit ce vêtement sur la place nue.

Tandis qu’il faisait du feu, contemplait la dormeuse ou rêvait dans un coin, deux ou trois heures s’écoulèrent, et ce fut pendant ce temps que Kiriloff reçut la visite de Verkhovensky et de Lipoutine. À la fin, Chatoff s’endormit aussi dans son coin. Il venait à peine de fermer les yeux, quand un gémissement se fit entendre ; Marie s’était éveillée et appelait son époux. Il s’élança vers elle, troublé comme un coupable.

— Marie ! Je m’étais endormi… Ah ! quel vaurien je suis, Marie !

Elle se souleva un peu, promena un regard étonné autour de la chambre, comme si elle n’eût pas reconnu l’endroit où elle se trouvait, et tout à coup la colère, l’indignation s’empara d’elle :

— J’ai occupé votre lit, je tombais de fatigue et je me suis endormie sans le vouloir ; pourquoi ne m’avez-vous pas éveillée ? Comment avez-vous osé croire que j’aie l’intention de vous être à charge ?

— Comment aurais-je pu t’éveiller, Marie ?

— Vous le pouviez ; vous le deviez ! Vous n’avez pas d’autre lit que celui-ci, et je l’ai occupé. Vous ne deviez pas me mettre dans une fausse position. Ou bien, pensez-vous que je sois venue ici pour recevoir vos bienfaits ? Veuillez reprendre votre lit tout de suite, je coucherai dans un coin sur des chaises.

— Marie, il n’y a pas assez de chaises, et, d’ailleurs, je n’ai rien à mettre dessus.

— Eh bien, alors je coucherai par terre tout simplement. Je ne puis pas vous priver de votre lit. Je vais coucher sur le plancher, tout de suite, tout de suite !

Elle se leva, voulut marcher, mais soudain une douleur spasmodique des plus violentes lui ôta toute force, toute résolution ; un gémissement profond sortit de sa poitrine, et elle retomba sur le lit. Chatoff s’approché vivement ; la jeune femme, enfonçant son visage dans l’oreiller, saisit la main de son mari et la serra à lui faire mal. Une minute se passa ainsi.

— Marie, ma chère, s’il le faut, il y a ici un médecin que je connais, le docteur Frenzel… je puis courir chez lui.

— C’est absurde !

— Comment, absurde ? Dis-moi ce que tu as, Marie ! On pourrait te mettre un cataplasme… sur le ventre, par exemple… Je puis faire cela sans médecin… Ou bien des sinapismes.

— Qu’est-ce que c’est que cela ? reprit-elle en relevant la tête et en regardant son mari d’un air effrayé.

Chatoff chercha en vain le sens de cette étrange question.

— De quoi parles-tu, Marie ? À quel propos demandes-tu cela ? Ô mon Dieu, je m’y perds ! Pardonne-moi, Marie, mais je ne comprends pas du tout ce que tu veux dire.

— Eh ! laissez donc, ce n’est pas votre affaire de comprendre. Et même cela serait fort drôle… répondit-elle avec un sourire amer. — Dites-moi quelque chose. Promenez-vous dans la chambre et parlez. Ne restez pas près de moi et ne me regardez pas, je vous en prie pour la centième fois !

Chatoff se mit à marcher dans la chambre en tenant ses yeux baissés et en faisant tous ses efforts pour ne pas les tourner vers sa femme.

— Il y a ici, — ne te fâche pas, Marie, je t’en supplie, — il y a ici du veau et du thé… Tu as si peu mangé tantôt…

Elle fit avec la main un geste de violente répugnance. Chatoff au désespoir se mordit la langue.

— Écoutez, j’ai l’intention de monter ici un atelier de reliure, cet établissement serait fondé sur les principes relationnels de l’association. Comme vous habitez la ville, qu’en pensez-vous ? Ai- je des chances de succès ?

— Eh ! Marie, chez nous on ne lit pas ; il n’y a même pas de livres. Et il en ferait relier ?

— Qui ? il :

— Le lecteur d’ici, l’habitant de la ville en général, Marie.

— Eh bien, alors exprimez-vous plus clairement, au lieu de dire : il, on ne sait pas à qui se rapporte ce pronom. Vous ne connaissez pas la grammaire.

— C’est dans l’esprit de la langue, Marie, balbutia Chatoff.

— Ah ! laissez-moi tranquille avec votre esprit, vous m’ennuyez. Pourquoi le lecteur ou l’habitant de la ville ne fera-t-il pas relier ses livres ?

— Parce que lire un livre et le faire relier sont deux opérations qui correspondent à deux degrés de civilisation très différents. D’abord, il s’habitue peu à peu à lire, ce qui, bien entendu, demande des siècles ; mais il n’a aucun soin du livre, le considérant comme un objet sans importance. Le fait de donner un livre à relier suppose déjà le respect du livre ; cela indique que non seulement, il a pris goût à la lecture, mais encore qu’il la tient en estime. L’Europe depuis longtemps fait relier ses livres, la Russie n’en est pas encore là.

— Quoique dit d’une façon pédantesque, cela, du moins, n’est pas bête et me reporte à trois ans en arrière ; vous aviez parfois assez d’esprit il y a trois ans.

Elle prononça ces mots du même ton dédaigneux que toutes les phrases précédentes.

— Marie, Marie, reprit avec émotion Chatoff, — Ô Marie ! Si tu savais tout ce qui s’est passé durant ces trois ans ! J’ai entendu dire que tu me méprisais à cause du changement survenu dans mes opinions. Qui donc ai-je quitté ? Des ennemis de la vraie vie, des libérâtres arriérés, craignant leur propre indépendance ; des laquais de la pensée, hostiles à la personnalité et à la liberté ; des prédicateurs décrépits de la charogne et de la pourriture ! Qu’y a-t-il chez eux ? La sénilité, la médiocrité dorée, l’incapacité la plus bourgeoise et la plus plate, une égalité envieuse, une égalité sans mérite personnel, l’égalité comme l’entend un laquais ou comme la comprenait un Français de 93… Mais le pire, c’est qu’ils sont tous des coquins !

— Oui, il y a beaucoup de coquins, observa Marie d’une voix entrecoupée et avec un accent de souffrance. Couchée un peu sur le côté, immobile comme si elle eût craint de faire le moindre mouvement, elle avait la tête renversée sur l’oreiller et fixait le plafond d’un regard fatigué, mais ardent. Son visage était pâle, ses lèvres desséchées.

— Tu en conviens, Marie, tu en conviens ! s’écria Chatoff.

Elle allait faire de la tête un signe négatif quand soudain une nouvelle crampe la saisit. Cette fois encore elle cacha son visage dans l’oreiller et pendant toute une minute serra, presque à la briser, la main de son mari qui, fou de terreur, s’était élancé vers elle.

— Marie, Marie ! Mais ce que tu as est peut-être très grave, Marie !

— Taisez-vous… Je ne veux pas, je ne veux pas, répliqua-t-elle violemment, en reprenant sa position primitive ; — ne vous permettez pas de me regarder avec cet air de compassion ! Promenez- vous dans la chambre, dites quelque chose, parlez…

Chatoff qui avait à peu près perdu la tête, commença à marmotter je ne sais quoi.

Sa femme l’interrompit avec impatience :

— Quelle est votre occupation ici ?

— Je tiens les livres chez un marchand. Si je voulais, Marie, je pourrais gagner ici pas mal d’argent.

— Tant mieux pour vous…

— Ah ! ne va rien t’imaginer, Marie, j’ai dit cela comme j’aurai dit autre chose…

— Et qu’est-ce que vous faites encore ? Que prêchez-vous ? Car il est impossible que vous ne prêchiez pas, c’est dans votre caractère.

— Je prêche Dieu, Marie.

— Sans y croire vous-même. Je n’ai jamais pu comprendre cette idée.

— Pour le moment laissons cela, Marie.

— Qu’était-ce que cette Marie Timoféievna qu’on a tuée ?

— Nous parlerons aussi de cela plus tard, Marie.

— Ne vous avisez pas de me faire de pareilles observations ! Est- ce vrai qu’on peut attribuer sa mort à la scélératesse de… de ces gens-là ?

— Certainement, répondit Chatoff avec un grincement d e dents.

Marie leva brusquement la tête et cria d’une voix douloureuse :

— Ne me parlez plus de cela, ne m’en parlez jamais, jamais !

Et elle retomba sur le lit, en proie à de nouvelles convulsions. Durant ce troisième accès, la souffrance arracha à la malade non plus des gémissements, mais de véritables cris.

— Oh ! homme insupportable ! Oh ! homme insupportable ! répétait-elle en se tordant et en repoussant Chatoff, qui s’était penché sur elle.

— Marie, je ferai ce que tu m’as ordonné… je vais me promener, parler…

— Mais ne voyez-vous pas que ça a commencé ?

— Qu’est-ce qui a commencé, Marie ?

— Et qu’en sais-je ? Est-ce que j’y connais quelque chose ?… Oh ! maudite ! Oh ! que tout soit maudit d’avance !

— Marie, si tu disais ce qui commence, alors je… mais, sans cela, comment veux-tu que je comprenne ?

— Vous êtes un homme abstrait, un bavard inutile. Oh ! malédiction sur tout !

— Marie, Marie !

Il croyait sérieusement que sa femme devenait folle.

Elle se souleva sur le lit, et tournant vers Chatoff un visage livide de colère :

— Mais est-ce que vous ne voyez pas, enfin, vociféra-t-elle, — que je suis dans les douleurs de l’enfantement ? Oh ! qu’il soit maudit avant de naître, cet enfant !

— Marie ! s’écria Chatoff comprenant enfin la situation, — Marie… Mais que ne le disais-tu plus tôt ? ajouta-t-il brusquement, et, prompt comme l’éclair, il saisit sa casquette.

— Est-ce que je savais cela en entrant ici ? Serais-je venue chez vous si je l’avais su ? On m’avait dit que j’en avais encore pour dix jours ! Où allez-vous donc ? Où allez-vous donc ? Voulez-vous bien ne pas sortir !

— Je vais chercher une accoucheuse ! Je vendrai le revolver ; maintenant c’est de l’argent qu’il faut avant tout.

— Gardez-vous bien de faire venir une accoucheuse, il ne me faut qu’une bonne femme, une vieille quelconque ; j’ai huit grivnas dans mon porte-monnaie… À la campagne les paysannes accouchent sans le secours d’une sage-femme… Et si je crève, eh bien, ce sera tant mieux…

— Tu auras une bonne femme, et une vieille. Mais comment te laisser seule, Marie ?

Pourtant, s’il ne la quittait pas maintenant, elle serait privée des soins d’une accoucheuse quand viendrait le moment critique. Cette considération l’emporta dans l’esprit de Chatoff sur tout le reste, et, sourd aux gémissements comme aux cris de colère de Marie, il descendit l’escalier de toute la vitesse de ses jambes.

III[modifier]

En premier lieu il passa chez Kiriloff. Il pouvait être alors une heure du matin. L’ingénieur était debout au milieu de la chambre.

— Kiriloff, ma femme accouche !

— C’est-à-dire… comment ?

— Elle accouche, elle va avoir un enfant.

— Vous… vous ne vous trompez pas ?

— Oh ! non, non, elle est dans les douleurs !… Il faut une femme, une vieille quelconque ; cela presse… Pouvez-vous m’en procurer une maintenant ? Vous aviez chez vous plusieurs vieilles…

— C’est grand dommage que je ne sache pas enfanter, répondit d’un air songeur Kiriloff, — c’est-à-dire, je ne regrette pas de ne pas savoir enfanter, mais de ne pas savoir comment il faut faire pour… Non, l’expression ne me vient pas.

— Vous voulez dire que vous ne sauriez pas vous-même assister une femme en couches, mais ce n’est pas cela que je vous demande, je vous prie seulement d’envoyer chez moi une bonne vieille, une garde-malade, une servante.

— Vous aurez une vieille, mais ce ne sera peut-être pas tout de suite. Si vous voulez, je puis, en attendant…

— Oh ! c’est impossible ; je vais de ce pas chez madame Virguinsky, l’accoucheuse.

— Une coquine !

— Oh ! oui, Kiriloff, mais c’est la meilleure sage-femme de la ville ! Oh ! oui, tout cela se passera sans joie, sans piété ; ce grand mystère, la venue au monde d’une créature nouvelle, ne sera saluée que par des paroles de dégoût et de colère, par des blasphèmes !… Oh ! elle maudit déjà son enfant !…

— Si vous voulez, je…

— Non, non, mais en mon absence (oh ! de gré ou de force je ramènerai madame Virguinsky !), venez de temps en temps près de mon escalier et prêtez l’oreille sans faire de bruit, seulement ne pénétrez pas dans la chambre, vous l’effrayeriez, gardez-vous bien d’entrer, bornez-vous à écouter… dans le cas où il arriverait un accident. Pourtant, s’il survenait quelque chose de grave, alors vous entreriez.

— Je comprends. J’ai encore un rouble d’argent. Tenez. Je voulais demain une poule, mais maintenant je ne veux plus. Allez vite, dépêchez-vous. J’aurai du thé toute la nuit.

Kiriloff n’avait aucune connaissance des projets formés contre Chatoff, il savait seulement que son voisin avait de vieux comptes à régler avec « ces gens-là ». Lui-même s’était trouvé mêlé en partie à cette affaire par suite des instructions qui lui avaient été données à l’étranger (instructions, d’ailleurs très superficielles, car il n’appartenait qu’indirectement à la société), mais depuis quelque temps il avait abandonné toute occupation, à commencer par « l’œuvre commune », et il menait une vie exclusivement contemplative. Quoique Pierre Verkhovensky eût, au cours de la séance, invité Lipoutine à venir avec lui chez Kiriloff pour se convaincre qu’au moment voulu l’ingénieur endosserait l’ »affaire Chatoff », il n’avait cependant pas soufflé mot de ce dernier dans sa conversation avec Kiriloff. Jugeant sans doute imprudent de révéler ses desseins à un homme dont il n’était pas sûr, il avait cru plus sage de ne les lui faire connaître qu’après leur mise à exécution, c’est-à-dire le lendemain : quand ce sera chose faite, pensait Pierre Stépanovitch, Kiriloff prendra cela avec son indifférence accoutumée. Lipoutine avait fort bien remarqué le silence gardé par son compagnon sur l’objet même qui motivait leur visite chez l’ingénieur, mais il était trop troublé pour faire aucune observation à ce sujet.

Chatoff courut tout d’une haleine rue de la Fourmi ; il maudissait la distance, et il lui semblait qu’il n’arriverait jamais.

Il dut cogner longtemps chez Virguinsky : tout le monde dans la maison était couché depuis quelques heures. Mais Chatoff n’y alla pas de main morte et frappa à coups redoublés contre le volet. Le chien de garde enchaîné dans la cour fit entendre de furieux aboiements auxquels répondirent ceux de tous les chiens du voisinage ; ce fut un vacarme dans toute la rue.

À la fin le volet s’entr’ouvrit, puis la fenêtre, et Virguinsky lui-même prit la parole :

— Pourquoi faites-vous ce bruit ? Que voulez-vous ? demanda-t-il doucement à l’inconnu qui troublait le repos de sa maison.

— Qui est-là ? Quel est ce drôle ? ajouta avec colère une voix féminine.

La personne qui venait de prononcer ces mots était la vieille demoiselle, parente de Virguinsky.

— C’est moi, Chatoff ; ma femme est revenue chez moi, et elle va accoucher d’un moment à l’autre.

— Eh bien, qu’elle accouche ! Fichez le camp !

— Je suis venu chercher Arina Prokhorovna, et je ne m’en irai pas sans elle !

— Elle ne peut pas aller chez tout le monde. Elle ne visite la nuit qu’une clientèle particulière. Adressez-vous à madame Makchéeff et laissez-nous tranquilles ! reprit la voix féminine toujours irritée.

De la rue on entendait Virguinsky parlementer avec la vieille fille pour lui faire quitter la place, mais elle ne voulait pas se retirer.

— Je ne m’en irai pas ! répliqua Chatoff.

— Attendez, attendez donc ! cria Virguinsky, après avoir enfin réussi à éloigner sa parente, — je vous demande cinq minutes, Chatoff, le temps d’aller réveiller Arina Prokhorovna, mais, je vous en prie, cessez de cogner et de crier ainsi… Oh ! que tout cela est terrible !

Au bout de cinq minutes, — cinq siècles ! — madame Virguinsky se montra à la fenêtre.

— Votre femme est revenue chez vous ? questionna-t-elle d’un ton qui, au grand étonnement de Chatoff, ne trahissait aucune colère et n’était qu’impérieux ; mais Arina Prokhorovna avait naturellement le verbe haut, en sorte qu’il lui était impossible de parler autrement.

— Oui, ma femme est revenue, et elle va accoucher.

— Marie Ignatievna ?

— Oui, Marie Ignatievna. Ce ne peut être que Marie Ignatievna !

Il y eut un silence. Chatoff attendait. Dans la maison l’on causait à voix basse.

— Quand est-elle arrivée ? demanda ensuite madame Virguinsky.

— Ce soir, à huit heures. Vite, je vous prie.

Nouveaux chuchotements ; il semblait qu’on délibérât.

— Écoutez, vous ne vous trompez pas ? C’est elle-même qui vous a envoyé chez moi ?

— Non, ce n’est pas elle qui m’a envoyé chez vous : pour m’occasionner moins de frais, elle voudrait n’être assistée que par une bonne femme quelconque, mais ne vous inquiétez pas, je vous payerai.

— C’est bien, j’irai, que vous me payiez ou non. J’ai toujours apprécié les sentiments indépendants de Marie Ignatievna, quoique peut-être elle ne se souvienne plus de moi. Avez-vous ce qu’il faut chez vous ?

— Je n’ai rien, mais tout se trouvera, tout sera prêt, tout…

— « Il y a donc de la générosité même chez ces gens-là ! » pensait Chatoff en se dirigeant vers la demeure de Liamchine. « Les opinions et l’homme sont, paraît-il, deux choses fort différentes. J’ai peut-être bien des torts envers eux !… Tout le monde a des torts, tout le monde, et… si chacun était convaincu de cela !… »

Chez Liamchine il n’eut pas à frapper longtemps. Le Juif sauta immédiatement à bas de son lit, et, pieds nus, en chemise, courut ouvrir le vasistas, au risque d’attraper un rhume, lui qui était toujours très soucieux de sa santé. Mais il y avait une cause particulière à cet empressement si étrange : pendant toute la soirée Liamchine n’avait fait que trembler, et jusqu’à ce moment il lui avait été impossible de s’endormir, tant il était inquiet depuis la séance ; sans cesse il croyait voir arriver certains visiteurs dont l’apparition ne fait jamais plaisir. La nouvelle que Chatoff allait dénoncer les nôtres l’avait mis au supplice… Et voilà qu’il entendait frapper violemment à la fenêtre !…

Il fut si effrayé en apercevant Chatoff qu’il ferma aussitôt le vasistas et regagna précipitamment son lit. Le visiteur se mit à cogner et à crier de toutes ses forces.

— Comment osez-vous faire un pareil tapage au milieu de la nuit ? gronda le maître du logis, mais, quoiqu’il essayât de prendre un ton menaçant, Liamchine se mourait de peur : il avait attendu deux minutes au moins avant de rouvrir le vasistas, et il ne s’y était enfin décidé qu’après avoir acquis la certitude que Chatoff était venu seul.

— Voilà le revolver que vous m’avez vendu ; reprenez-le et donnez- moi quinze roubles.

— Qu’est-ce que c’est ? Vous êtes ivre ? C’est du brigandage ; vous êtes cause que je vais prendre un refroidissement. Attendez, je vais m’envelopper dans un plaid.

— Donnez-moi tout de suite quinze roubles. Si vous refusez, je cognerai et je crierai jusqu’à l’aurore ; je briserai votre châssis.

— J’appellerai la garde, et l’on vous conduira au poste.

— Et moi, je suis un muet, vous croyez ? Je n’appellerai pas la garde ? Lequel de nous deux doit la craindre, vous ou moi ?

— Et vous pouvez avoir des principes si bas… Je sais à quoi vous faites allusion… Attendez, attendez, pour l’amour de Dieu, tenez-vous tranquille ! Voyons, qui est-ce qui a de l’argent la nuit ? Eh bien, pourquoi vous faut-il de l’argent, si vous n’êtes pas ivre ?

— Ma femme est revenue chez moi. Je vous fais un rabais de dix roubles ; je ne me suis pas servi une seule fois de ce revolver, reprenez-le tout de suite.

Machinalement Liamchine tendit la main par le vasistas et prit l’arme ; il attendit un moment, puis soudain, comme ne se connaissant plus, il passa sa tête en dehors de la fenêtre et balbutia, tandis qu’un frisson lui parcourait l’épine dorsale :

— Vous mentez, votre femme n’est pas du tout revenue chez vous. C’est… c’est-à-dire que vous voulez tout bonnement vous sauver.

— Imbécile que vous êtes, où voulez-vous que je me sauve ? C’est bon pour votre Pierre Stépanovitch de prendre la fuite ; moi, je ne fais pas cela. J’ai été tout à l’heure trouver madame Virguinsky, la sage-femme, et elle a immédiatement consenti à venir chez moi. Vous pouvez vous informer. Ma femme est dans les douleurs, il me faut de l’argent ; donnez-moi de l’argent !

Il se produisit comme une illumination subite dans l’esprit de Liamchine ; les choses prenaient soudain une autre tournure, toutefois sa crainte était encore trop vive pour lui permettre de raisonner.

— Mais comment donc… vous ne vivez pas avec votre femme ?

— Je vous casserai la tête pour de pareilles questions.

— Ah ! mon Dieu, pardonnez-moi, je comprends, seulement j’ai été si abasourdi… Mais je comprends, je comprends. Mais… mais est- il possible qu’Arina Prokhorovna aille chez vous ? Tout à l’heure vous disiez qu’elle y était allée ? Vous savez, ce n’est pas vrai. Voyez, voyez, voyez comme vous mentez à chaque instant.

— Pour sûr elle est maintenant près de ma femme, ne me faites pas languir, ce n’est pas ma faute si vous êtes bête.

— Ce n’est pas vrai, je ne suis pas bête. Excusez-moi, il m’est tout à fait impossible…

Le Juif avait complètement perdu la tête, et, pour la troisième fois, il ferma la fenêtre, mais Chatoff se mit à pousser de tels cris qu’il la rouvrit presque aussitôt.

— Mais c’est un véritable attentat à la personnalité ! Qu’exigez- vous de moi ? allons, voyons, précisez. Et remarquez que vous venez me faire cette scène en pleine nuit !

— J’exige quinze roubles, tête de mouton !

— Mais je n’ai peut-être pas envie de reprendre ce revolver. Vous n’avez pas le droit de m’y forcer. Vous avez acheté l’objet — c’est fini, vous ne pouvez pas m’obliger à le reprendre. Je ne saurais pas, la nuit, vous donner une pareille somme ; où voulez- vous que je la prenne ?

— Tu as toujours de l’argent chez toi. Je t’ai payé ce revolver vingt-cinq roubles et je te le recède pour quinze, mais je sais bien que j’ai affaire à un Juif.

— Venez après-demain, — écoutez, après-demain matin, à midi précis, et je vous donnerai toute la somme ; n’est-ce pas, c’est entendu ?

Pour la troisième fois Chatoff cogna avec violence contre le châssis.

— Donne dix roubles maintenant, et cinq demain à la première heure.

— Non, cinq après-demain matin ; demain je ne pourrais pas, je vous l’assure. Vous ferez mieux de ne pas venir.

— Donne dix roubles ; oh ! misérable !

— Pourquoi donc m’injuriez-vous comme cela ? Attendez, il faut y voir clair ; tenez, vous avez cassé un carreau… Qui est-ce qui injurie ainsi les gens pendant la nuit ? Voilà !

Chatoff prit le papier que Liamchine lui tendait par la fenêtre ; c’était un assignat de cinq roubles.

— En vérité, je ne puis pas vous donner davantage ; quand vous me mettriez le couteau sous la gorge, je ne le pourrais pas ; après- demain, oui, mais maintenant c’est impossible.

— Je ne m’en irai pas ! hurla Chatoff.

— Allons, tenez, en voilà encore un, et encore un, mais c’est tout ce que je donnerai. À présent criez tant que vous voudrez, je ne donnerai plus rien ; quoiqu’il advienne, vous n’aurez plus rien, plus rien, plus rien !

Il était furieux, désespéré, ruisselant de sueur. Les deux assignats qu’il venait encore de donner étaient des billets d’un rouble chacun. Chatoff se trouvait donc n’avoir obtenu en tout que sept roubles.

— Allons, que le diable t’emporte, je viendrai demain. Je t’assommerai, Liamchine, si tu ne me complètes pas la somme.

« Demain, je ne serai pas chez moi, imbécile ! » pensa à part soi le Juif.

— Arrêtez ! arrêtez ! cria-t-il comme déjà Chatoff s’éloignait au plus vite. — Arrêtez, revenez. Dites-moi, je vous prie, c’est bien vrai que votre femme est revenue chez vous ?

— Imbécile ! répondit Chatoff en lançant un jet de salive, et il raccourut chez lui aussi promptement que possible.

IV[modifier]

Arina Prokhorovna ne savait rien des dispositions arrêtées à la séance de la veille. Rentré chez lui fort troublé, fort abattu, Virguinsky n’avait pas osé confier à sa femme la résolution prise par les nôtres, mais il n’avait pu s’em pêcher de lui répéter les paroles de Verkhovensky au sujet de Chatoff, tout en ajoutant qu’il ne croyait pas le moins du monde à ce prétendu projet de délation. Grande fut l’inquiétude d’ Arina Prokhorovna. Voilà pourquoi, lorsque Chatoff vint solliciter ses services, elle n’hésita pas à se rendre immédiatement chez lui, quoiqu’elle fût très fatiguée, un accouchement laborieux l’ayant tenue sur pied pendant toute la nuit précédente. Madame Virguinsky avait toujours été convaincue qu’ »une drogue comme Chatoff était capable d’une lâcheté civique » ; mais l’arrivée de Marie Ignatievna présentait les choses sous un nouveau point de vue. L’émoi de Chatoff, ses supplications désespérées dénotaient un revirement dans les sentiments du traître : un homme décidé à se livrer pour perdre les autres n’aurait eu, semblait-il, ni cet air, ni ce ton. Bref, Arina Prokhorovna résolut de tout voir par ses propres yeux. Cette détermination fit grand plaisir à Virguinsky, — ce fut comme si on lui eût ôté de dessus la poitrine un poids de cinq pouds ! Il se prit même à espérer : l’aspect du prétendu dénonciateur lui paraissait s’accorder aussi peu que possible avec les soupçons de Verkhovensky.

Chatoff ne s’était pas trompé ; lorsqu’il rentra dans ses pénates, Arina Prokhorovna était déjà près de Marie. Le premier soin de la sage-femme en arrivant avait été de chasser avec mépris Kiriloff qui faisait le guet au bas de l’escalier ; ensuite elle s’était nommée à Marie, celle-ci ne semblant pas la reconnaître. Elle trouva la malade dans « une très vilaine position », c’est-à-dire irritable, agitée, et « en proie au désespoir le plus pusillanime ». Mais dans l’espace de cinq minutes madame Virguinsky réfuta victorieusement toutes les objections de sa cliente.

— Pourquoi toujours rabâcher que vous ne voulez pas d’une accoucheuse chère ? disait-elle au moment où entra Chatoff, — c’est une pure sottise, ce sont des idées fausses résultant de votre situation anormale. Avec une sage-femme inexpérimentée, une bonne vieille quelconque, vous avez cinquante chances d’accident, et, en ce cas , ce sera bien plus d’embarras, bien plus de dépenses que si vous aviez pris une accoucheuse chère. Comment savez-vous que je prends cher ? Vous payerez plus tard, je ne salerai pas ma note, et je réponds du succès ; avec moi vous ne mourrez pas, je ne connais pas cela. Quant à l’enfant, dès demain je l’enverrai dans un asile, ensuite à la campagne, et ce sera une affaire finie. Vous recouvrerez la santé, vous vous mettrez à un travail rationnel, et d’ici à très peu de temps vous indemniserez Chatoff de son hospitalité et de ses débours, lesquels d’ailleurs ne seront pas si considérables…

— Il ne s’agit pas de cela… Je n’ai pas le droit de déranger…

— Ce sont là des sentiments rationnels et civiques, mais soyez sûre que Chatoff ne dépensera presque rien si, au lieu d’être un monsieur fantastique, il veut se montrer quelque peu raisonnable. Il suffit qu’il ne fasse pas de bêtises, qu’il n’aille pas tambouriner à la porte des maisons et qu’il ne coure pas comme un perdu par toute la ville. Si on ne le retenait pas, il irait éveiller tous les médecins de la localité ; quand il est venu me trouver, il a mis en émoi tous les chiens de la rue. Pas n’est besoin de médecins, j’ai déjà dit que je répondais de tout. À la rigueur on peut appeler une vieille femme, une garde-malade, cela ne coûte rien. Du reste, Chatoff lui-même est en mesure de rendre quelques services, il peut faire autre chose encore que des bêtises. Il a des bras et des jambes, il courra chez le pharmacien, sans que vous voyiez là un bienfait pénible pour votre délicatesse. En vérité, voilà un fameux bienfait ! Si vous êtes dans cette situation, n’est-ce pas lui qui en est la cause ? Est-ce que, dans le but égoïste de vous épouser, il ne vous a pas brouillée avec la famille qui vous avait engagée comme institutrice ?… Nous avons entendu parler de cela… Du reste, lui-même tout à l’heure est accouru comme un insensé et a rempli toute la rue de ses cris. Je ne m’impose à personne, je suis venue uniquement pour vous, par principe, parce que tous les nôtres sont tenus de s’entraider ; je le lui ai déclaré avant même de sortir de chez moi. Si vous jugez ma présence inutile, eh bien, adieu ! Puissiez-vous seulement n’avoir pas à vous repentir de votre résolution !

Et elle se leva pour s’en aller.

Marie était si brisée, si souffrante, et, pour dire la vérité, l’issue de cette crise lui causait une telle appréhension, qu’elle n’eût pas le courage de renvoyer la sage-femme. Mais madame Virguinsky lui devint tout à coup odieuse : son langage était absolument déplacé et ne répondait en aucune façon aux sentiments de Marie. Toutefois la crainte de mourir entre les mains d’une accoucheuse inexpérimentée triompha des répugnances de la malade. Elle passa sa mauvaise humeur sur Chatoff qu’elle tourmenta plus impitoyablement que jamais par ses caprices et ses exigences. Elle en vint jusqu’à lui défendre non seulement de la regarder, mais même de tourner la tête de son côté. À mesure que les douleurs prenaient un caractère plus aigu, Marie se répandait en imprécations et en injures de plus en plus violentes.

— Eh ! mais nous allons le faire sortir, observa Arina Prokhorovna, — il a l’air tout bouleversé, et, avec sa pâleur cadavérique, il n’est bon qu’à vous effrayer ! Qu’est-ce que vous avez, dites-moi, plaisant original ? Voilà une comédie !

Chatoff ne répondit pas ; il avait résolu de garder le silence.

— J’ai vu des pères bêtes en pareil cas, ils perdaient aussi l’esprit, mais ceux-là du moins…

— Taisez-vous ou allez-vous-en, j’aime mieux crever ! Ne dites plus un mot, je ne veux pas, je ne veux pas ! cria Marie.

— Il est impossible de ne pas dire un mot, vous le comprendriez si vous n’étiez pas vous-même privée de raison. Il faut au moins parler de l’affaire : dites, avez-vous quelque chose de prêt ? Répondez, vous, Chatoff, elle ne s’occupe pas de cela.

— Que faut-il, dites-moi ?

— Alors, c’est que rien n’a été préparé.

Elle indiqua tout ce dont on avait besoin, et je dois ici rendre cette justice qu’elle se limita aux choses les plus indispensables. Quelques-unes se trouvaient dans la chambre. Marie tendit sa clef à son mari pour qu’il fouillât dans son sac de voyage. Comme les mains de Chatoff tremblaient, il mit beaucoup de temps à ouvrir la serrure. La malade se fâcha, mais Arina Prokhorovna s’étant vivement avancée vers Chatoff pour lui prendre la clef, Marie ne voulut pas permettre à la sage-femme de visiter son sac, elle insista en criant et en pleurant pour que son époux seul se chargeât de ce soin.

Il fallut aller chercher certains objets chez Kiriloff. Chatoff n’eut pas plus tôt quitté la chambre que sa femme le rappela à grands cris ; il ne put la calmer qu’en lui disant pourquoi il sortait, et en lui jurant que son absence ne durerait pas plus d’une minute.

— Eh bien, vous êtes difficile à contenter, madame, ricana l’accoucheuse : — tout à l’heure la consigne était : tourne-toi du côté du mur et ne te permets pas de me regarder ; à présent, c’est autre chose : ne t’avise pas de me quitter un seul instant, et vous vous mettez à pleurer. Pour sûr, il va penser quelque chose. Allons, allons, ne vous fâchez pas, je plaisante.

— Il n’osera rien penser.

— Ta-ta-ta, s’il n’était pas amoureux de vous comme un bélier, il n’aurait pas couru les rues à perdre haleine et fait aboyer tous les chiens de la ville. Il a brisé un châssis chez moi.

V[modifier]

Chatoff trouva Kiriloff se promenant encore d’un coin de la chambre à l’autre, et tellement absorbé qu’il avait même oublié l’arrivée de Marie Ignatievna ; il écoutait sans comprendre.

— Ah ! oui, fit-il soudain, comme s’arrachant avec effort et pour un instant seulement à une idée qui le fascinait, — oui,… la vieille… Votre femme ou la vieille ? Attendez ; votre femme et la vieille n’est-ce pas ? Je me rappelle ; j’ai passé chez elle ; la vieille viendra, seulement ce ne sera pas tout de suite. Prenez le coussin. Quoi encore ? Oui… Attendez, avez-vous quelquefois, Chatoff, la sensation de l’harmonie éternelle ?

— Vous savez, Kiriloff, vous ne pouvez plus passer les nuits sans dormir.

L’ingénieur revint à lui, et, chose étrange, se mit à parler d’une façon beaucoup plus coulante qu’il n’avait coutume de le faire ; évidemment, les idées qu’il exprimait étaient depuis longtemps formulées dans son esprit, et il les avait peut-être couchées par écrit :

— Il y a des moments, — et cela ne dure que cinq ou six secondes de suite, où vous sentez soudain la présence de l’harmonie éternelle. Ce phénomène n’est ni terrestre, ni céleste, mais c’est quelque chose que l’homme, sous son enveloppe terrestre, ne peut supporter. Il faut se transformer physiquement ou mourir. C’est un sentiment clair et indiscutable. Il vous semble tout à coup être en contact avec toute la nature, et vous dites : Oui, cela est vrai. Quand Dieu a créé le monde, il a dit à la fin de chaque jour de la création : « Oui, cela est vrai, cela est bon. » C’est… ce n’est pas de l’attendrissement, c’est de la joie. Vous ne pardonnez rien, parce qu’il n’y a plus rien à pardonner. Vous n’aimez pas non plus, oh ! ce sentiment est supérieur à l’amour ! Le plus terrible, c’est l’effrayante netteté avec laquelle il s’accuse, et la joie dont il vous remplit. Si cet état dure plus de cinq secondes, l’âme ne peut y résister et doit disparaître. Durant ces cinq secondes, je vis toute une existence humaine, et pour elles je donnerais toute ma vie, car ce ne serait pas les payer trop cher. Pour supporter cela pendant dix secondes, il faut se transformer physiquement. Je crois que l’homme doit cesser d’engendrer. Pourquoi des enfants, pourquoi le développement si le but est atteint ? Il est dit dans l’Évangile qu’après la résurrection on n’engendrera plus, mais qu’on sera comme les anges de Dieu. C’est une figure. Votre femme accouche ?

— Kiriloff, est-ce que ça vous prend souvent ?

— Une fois tous les trois jours, une fois par semaine.

— Vous n’êtes pas épileptique ?

— Non.

— Alors vous le deviendrez. Prenez garde, Kiriloff, j’ai entendu dire que c’est précisément ainsi que cela commence. Un homme sujet à cette maladie m’a fait la description détaillée de la sensation qui précède l’accès, et, en vous écoutant, je croyais l’entendre. Lui aussi m’a parlé des cinq secondes, et m’a dit qu’il était impossible de supporter plus longtemps cet état. Rappelez-vous la cruche de Mahomet : pendant qu’elle se vidait, le prophète chevauchait dans le paradis. La cruche, ce sont les cinq secondes ; le paradis, c’est votre harmonie, et Mahomet était épileptique. Prenez garde de le devenir aussi, Kiriloff !

— Je n’en aurai pas le temps, répondit l’ingénieur avec un sourire tranquille.

VI[modifier]

La nuit se passa. On renvoyait Chatoff, on l’injuriait, on l’appelait. Marie en vint à concevoir les plus grandes craintes pour sa vie. Elle criait qu’elle voulait vivre « absolument, absolument ! » et qu’elle avait peur de mourir : « Il ne faut pas, il ne faut pas ! » répétait-elle. Sans Arina Prokhorovna les choses auraient été fort mal. Peu à peu, elle se rendit complètement maîtresse de sa cliente, qui finit par lui obéir avec la docilité d’un enfant. La sage-femme procédait par la sévérité et non par les caresses ; en revanche elle entendait admirablement son métier. L’aurore commençait à poindre. Arina Prokhorovna imagina tout à coup que Chatoff était allé prier Dieu sur le palier, et elle se mit à rire. La malade rit aussi, d’un rire méchant, amer, qui paraissait la soulager. À la fin, le mari fut expulsé pour tout de bon. La matinée était humide et froide. Debout sur le carré, le visage tourné contre le mur, Chatoff se trouvait exactement dans la même position que la veille, au moment de la visite d’Erkel. Il tremblait comme une feuille et n’osait penser ; des rêves incohérents, aussi vite interrompus qu’ébauchés, occupaient son esprit. De la chambre arrivèrent enfin jusqu’à lui non plus des gémissements, mais des hurlements affreux, inexprimables, impossibles. En vain il voulut se boucher les oreilles, il ne put que tomber à genoux en répétant sans savoir ce qu’il disait : « Marie, Marie ! » Et voilà que soudain retentit un cri nouveau, faible, inarticulé, — un vagissement. Chatoff frissonnant se releva d’un bond, fit le signe de la croix et s’élança dans la chambre. Entre les bras d’Arina Prokhorovna s’agitait un nouveau- né, un petit être rouge, ridé, sans défense, à la merci du moindre souffle, mais qui criait comme pour attester son droit à la vie… Étendue sur le lit, Marie semblait privée de sentiment ; toutefois, au bout d’une minute, elle ouvrit les yeux et regarda son mari d’une façon étrange : jusqu’alors, jamais il ne lui avait vu ce regard, et il ne pouvait le comprendre.

— Un garçon ? Un garçon ? demanda-t-elle d’une voix brisée à l’accoucheuse.

— Oui, répondit celle-ci en train d’emmailloter le baby.

Pendant un instant elle le donna à tenir à Chatoff, tandis qu’elle se disposait à le mettre sur le lit, entre deux oreillers. La malade fit à son mari un petit signe à la dérobée, comme si elle eût craint d’être vue par Arina Prokhorovna. Il comprit tout de suite et vint lui montrer l’enfant.

La mère sourit.

— Qu’il est… joli… murmura-t-elle faiblement.

Madame Virguinsky était triomphante.

— Oh ! comme il le regarde ! fit-elle avec un rire gai en considérant le visage de Chatoff ; — voyez donc cette tête !

— Égayez-vous, Arina Prokhorovna… C’est une grande joie… balbutia-t-il d’un air de béatitude idiote ; il était radieux depuis les quelques mots prononcés par Marie au sujet de l’enfant.

— Quelle si grande joie y a-t-il là pour vous ? répliqua en riant Arina Prokhorovna, qui n’épargnait pas sa peine et travaillait comme une esclave.

— Le secret de l’apparition d’un nouvel être, un grand, un inexplicable mystère, Arina Prokhorovna, et quel dommage que vous ne compreniez pas cela !

Dans son exaltation Chatoff bégayait des paroles confuses qui semblaient jaillir de son âme en dépit de lui-même ; on aurait dit que quelque chose était détraqué dans son cerveau.

— Il y avait deux êtres humains, et en voici tout à coup un troisième, un nouvel esprit, entier, achevé, comme ne le sont pas les œuvres sortant des mains de l’homme ; une nouvelle pensée et un nouvel amour, c’est même effrayant… Et il n’y a rien au monde qui soit au-dessus de cela !

La sage-femme partit d’un franc éclat de rire.

— Eh ! qu’est-ce qu’il jabote ! C’est tout simplement le développement ultérieur de l’organisme, et il n’y a là rien de mystérieux. Alors n’importe quelle mouche serait un mystère. Mais voici une chose : les gens qui sont de trop ne devraient pas venir au monde. Commencez par vous arranger de façon qu’ils ne soient pas de trop, et ensuite engendrez-les. Autrement, qu’arrive-t-il ? Celui-ci, par exemple, après-demain on devra l’envoyer dans un asile… Du reste, il faut cela aussi.

— Je ne souffrirai jamais qu’il soit envoyé dans un asile ! dit d’un ton ferme Chatoff qui regardait fixement le plancher.

— Vous l’adopterez ?

— Il est déjà mon fils.

— Sans doute c’est un Chatoff ; aux yeux de la loi vous êtes son père, et vous n’avez pas lieu de vous poser en bienfaiteur du genre humain. Il faut toujours qu’ils fassent des phrases. Allons, allons, c’est bien, seulement, messieurs, il est temps que je m’en aille, dit madame Virguinsky quand elle eut fini tous ses arrangements. — Je viendrai encore dans la matinée, et, si besoin est, je passerai ce soir, mais maintenant, comme tout est terminé à souhait, je dois courir chez d’autres qui m’attendent depuis longtemps. Vous avez une vieille qui demeure dans votre maison, Chatoff ; autant elle qu’une autre, mais ne quittez pas pour cela votre femme, cher mari ; restez près d’elle, vous pourrez peut-être vous rendre utile ; je crois que Marie Ignatievna ne vous chassera pas… allons, allons, je ris…

Chatoff reconduisit Arina Prokhorovna jusqu’à la grand’porte. Avant de sortir, elle lui dit :

— Vous m’avez amusée pour toute ma vie, je ne vous demanderai pas d’argent ; je rirai encore en rêve. Je n’ai jamais rien vu de plus drôle que vous cette nuit.

Elle s’en alla très contente. La manière d’être et le langage de Chatoff lui avaient prouvé clair comme le jour qu’une pareille « lavette », un homme chez qui la bosse de la paternité était si développée, ne pouvait pas être un dénonciateur. Quoiqu’elle eût une cliente à visiter dans le voisinage de la rue de l’Épiphanie, Arina Prokhorovna retourna directement chez elle, pressée qu’elle était de faire part de ses impressions à son mari.

— Marie, elle t’a ordonné de dormir pendant un certain temps, bien que ce soit fort difficile, je le vois… commença timidement Chatoff. — Je vais me mettre là près de la fenêtre et je veillerai sur toi, n’est-ce pas ?

Il s’assit près de la fenêtre, derrière le divan, de sorte qu’elle ne pouvait pas le voir. Mais moins d’une minute après elle l’appela et, d’un ton dédaigneux, le pria d’arranger l’oreiller. Il obéit. Elle regardait le mur avec colère.

— Pas ainsi, oh ! pas ainsi… Quel maladroit !

Chatoff se remit à l’œuvre.

La malade eut une fantaisie étrange :

— Baissez-vous vers moi, dit-elle soudain à son mari en faisant tous ses efforts pour ne pas le regarder.

Il eut un frisson, néanmoins il se pencha vers elle.

— Encore… pas comme cela, plus près…

Elle passa brusquement son bras gauche autour du cou de Chatoff, et il sentit sur son front le baiser brûlant de la jeune femme.

— Marie !

Elle avait les lèvres tremblantes et se roidissait contre elle- même, mais tout à coup elle se souleva un peu, ses yeux étincelèrent :

— Nicolas Stavroguine est un misérable ! s’écria-t-elle.

Puis elle retomba sans force sur le lit, cacha son visage dans l’oreiller et se mit à sangloter, tout en tenant la main de Chatoff étroitement serrée dans la sienne.

À partir de ce moment elle ne le laissa plus s’éloigner, elle voulut qu’il restât assis à son chevet. Elle ne pouvait pas parler beaucoup, mais elle ne cessait de le contempler avec un sourire de bienheureuse. Il semblait qu’elle fût devenue une petite sotte. C’était, pour ainsi dire, une renaissance complète. Quant à Chatoff, tantôt il pleurait comme un petit enfant, tantôt il disait Dieu sait quelles extravagances en baisant les mains de Marie. Elle écoutait avec ivresse, peut-être sans comprendre, tandis que ses doigts alanguis lissaient et caressaient amoureusement les cheveux de son époux. Il parlait de Kiriloff, de la vie nouvelle qui allait maintenant commencer pour eux, de l’existence de Dieu, de la bonté de tous les hommes… Ensuite, d’un œil ravi, ils se remirent à considérer le baby.

— Marie ! cria Chatoff, qui tenait l’enfant dans ses bras, — nous en avons fini, n’est-ce pas, avec l’ancienne démence, avec l’infamie et la charogne ? Laisse-moi faire, et nous entrerons à trois dans une nouvelle route, oui, oui !… Ah ! mais comment donc l’appellerons-nous, Marie ?

— Lui ? Comment nous l’appellerons ? fit-elle avec étonnement, et soudain ses traits prirent une expression d’affreuse souffrance.

Elle frappa dans ses mains, jeta à Chatoff un regard de reproche et enfouit sa tête dans l’oreiller.

— Marie, qu’est-ce que tu as ? demanda-t-il épouvanté.

— Et vous avez pu, vous avez pu… Oh ! Ingrat !

— Marie, pardonne, Marie… je désirais seulement savoir comment on le nommerait. Je ne sais pas…

— Ivan, Ivan, répondit-elle avec feu en relevant son visage trempé de larmes ; — vraiment, avez-vous pu soupçonner qu’on lui donnerait quelque autre nom, un nom odieux ?

— Marie, calme-toi, oh ! que tu es nerveuse !

— Encore une grossièreté ; pourquoi attribuez-vous cela aux nerfs ? Je parie que si j’avais dit de l’appeler de ce nom odieux, vous auriez consenti tout de suite, vous n’y auriez même pas fait attention ! Oh ! les ingrats, les hommes bas ! Tous, tous !

Inutile de dire qu’un instant après ils se réconcilièrent. Chatoff persuada à Marie de prendre du repos. Elle s’endormit, mais toujours sans lâcher la main de son mari ; de temps à autre elle s’éveillait, le regardait comme si elle avait peur qu’il ne s’en allât, puis fermait de nouveau les yeux.

Kiriloff envoya la vieille présenter ses « félicitations » ; elle apporta en outre, de la part de l’ingénieur, du thé chaud, des côtelettes qui venaient d’être grillées, et du pain blanc avec du bouillon pour « Marie Ignatievna ». La malade but avidement le bouillon et obligea son mari à manger une côtelette. La vieille s’occupa de l’enfant.

Le temps se passait. Vaincu par la fatigue, Chatoff s’endormit lui-même sur la chaise et laissa tomber sa tête sur l’oreiller de Marie. Arina Prokhorovna, fidèle à sa promesse, arriva sur ces entrefaites. Elle éveilla gaiement les époux, fit à Marie les recommandations nécessaires, examina l’enfant et défendit encore à Chatoff de s’éloigner. La sage-femme décocha ensuite à l’ »heureux couple » quelques traits moqueurs ; après quoi elle se retira aussi contente que tantôt.

L’obscurité était venue quand Chatoff s’éveilla. Il se hâta d’allumer une bougie et courut chercher la vieille ; mais il s’était à peine mis en devoir de descendre l’escalier qu’il entendit, non sans stupeur, quelqu’un gravir les marches d’un pas léger et tranquille. Le visiteur était Erkel.

— N’entrez pas ! dit Chatoff à voix basse, et, prenant vivement le jeune homme par le bras, il lui fit rebrousser chemin jusqu’à la grand’porte. — Attendez ici, je vais sortir tout de suite, je vous avais complètement oublié ! Oh ! comme vous savez vous rappeler à l’attention !

Il était si pressé qu’il ne passa même pas chez Kiriloff et se contenta d’appeler la vieille. Marie fut au désespoir, s’indigna : comment pouvait-il seulement avoir l’idée de la quitter ?

— Mais c’est pour en finir ! criait-il avec exaltation ; — après cela nous entrerons dans une nouvelle voie, et plus jamais, plus jamais nous ne songerons aux horreurs d’autrefois !

Tant bien que mal il parvint à lui faire entendre raison, promettant d’être de retour à neuf heures précises ; il l’embrassa tendrement, il embrassa le baby et courut retrouver Erkel.

Tous deux devaient se rendre dans le parc des Stavroguine à Skvorechniki, où, dix-huit mois auparavant, Chatoff avait enterré la presse remise entre ses mains. Situé assez loin de l’habitation, le lieu était sauvage, solitaire et des mieux choisis pour servir de cachette. De la maison Philippoff à cet endroit on pouvait compter trois verstes et demie, peut-être même quatre.

— Est-il possible que nous fassions toute la route à pied ? Je vais prendre une voiture.

— N’en faites rien, je vous prie, répondit Erkel, — ils ont formellement insisté là-dessus. Un cocher est un témoin.

— Allons… diable ! Peu importe, le tout est d’en finir !

Ils se mirent en marche d’un pas rapide.

— Erkel, vous êtes encore tout jeune ! cria Chatoff : — avez-vous jamais été heureux ?

— Vous, il paraît qu’à présent vous l’êtes fort, observa l’enseigne intrigué.