Les Preuves/Complicité des bureaux de la Guerre

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La Petite République (pp. 220-226).

LES FAUSSAIRES


Complicité des bureaux de la guerre


I

J’ai démontré dans l’article précédent que le document cité par M. Cavaignac à la tribune, et qui contenait le nom de Dreyfus, était un faux misérable.

Je crois que nul, après y avoir réfléchi, n’osera le contester, et je renouvelle à M. Cavaignac le défi d’apporter ou de faire apporter par ses journaux la moindre réponse un peu sérieuse aux raisons décisives qui ont été produites de toutes parts, contre l’authenticité de cette pièce.

Mais, je le répète, non seulement il y a là un faux ; mais les conditions dans lesquelles il s’est produit démontrent qu’il y a eu une complicité, plus ou moins étendue, des bureaux de la guerre.

Sans doute Esterhazy avait un intérêt direct à ce que cette pièce fausse fournît à l’État-Major un point d’appui contre l’enquête du lieutenant-colonel Picquart. Mais Esterhazy tout seul ne pouvait rien.

D’abord il fallait qu’il sût qu’il était mis en cause : et comment l’eût-il appris ? Le lieutenant-colonel Picquart avait recueilli contre lui des preuves décisives : mais il ne l’avait pas encore interrogé ; l’instruction proprement dite n’était pas ouverte. Ce n’était donc pas par le colonel Picquart, qui n’avait aucun intérêt à avertir avant l’heure Esterhazy, que celui-ci a pu être mis en éveil.

Evidemment, si Esterhazy a été informé dès cette date, dès octobre et novembre 1896, des charges relevées contre lui et des périls qu’il courait, c’est par les bureaux de la guerre.


II

Il y avait à l’État-Major des officiers compromis dans le procès Dreyfus : du Paty de Clam surtout avait conduit l’instruction avec une partialité et une légèreté criminelles ; l’affaire Dreyfus se rouvrant, il aurait eu des comptes terribles à rendre. De plus, le grand service qu’il croyait avoir rendu à la faction cléricale de l’armée tombait à rien si l’innocence de Dreyfus était reconnue ; les juifs pouvaient reprendre pied dans l’armée et dans l’État-Major ; et les officiers qui après avoir aidé à sa condamnation n’auraient pas su arrêter à temps l’œuvre de réhabilitation tentée par la colonel Picquart auraient paru à la Compagnie de Jésus de médiocres ouvriers.

Donc, dès lors, l’intérêt de ces hommes, j’entends l’intérêt le plus grossier et le plus vil, était de faire cause commune avec le véritable coupable, avec le véritable traître, Esterhazy. En le défendant, ils se défendaient.

Quand il y a une erreur judiciaire, une sorte de solidarité criminelle s’établit entre les juges qui ont frappé l’innocent et le véritable coupable qui a bénéficié de leur erreur : c’est l’intérêt commun du vrai coupable et des juges que l’erreur ne soit pas reconnue ; et quand les juges ne se sont pas haussés, par un effort de conscience, au-dessus de leur misérable amour-propre ou de leur bas intérêt, cette solidarité monstrueuse du juge et du criminel aboutit bientôt à une action commune.

Le vrai coupable et les juges se coalisent pour maintenir au bagne l’innocent : c’est l’extrémité la plus violente et, semble-t-il, la plus paradoxale, mais la plus logique aussi de l’institution de justice, quand une fois elle est faussée par l’erreur et qu’elle ne consent pas elle-même à son redressement.

C’est ainsi que dès octobre et novembre 1896, à mesure que l’enquête du colonel Picquart se hâte vers une crise, il se noue entre Esterhazy et les bureaux de la guerre une agissante complicité.

Le faux cité par M. Cavaignac est le premier produit de cette collaboration.

Quelle a été la forme exacte de celle-ci ? Quel a été, entre Esterhazy et du Paty de Clam, le partage du travail ? Peut-être un jour le saurons-nous. Mais qu’Esterhazy, averti du danger par l’État-Major, ait pris l’initiative des faux, ou qu’au contraire les bureaux de la guerre en aient fait la commande directe, il importe peu.

Ce qui est sûr, c’est que le faux de novembre 1896 n’est possible que par la complicité des bureaux de la guerre.

Il fallait que le faussaire fût assuré d’avance qu’un faux aussi audacieux recevrait bon accueil rue Saint-Dominique et ne se heurterait pas à trop de défiance et d’esprit critique.

Il fallait aussi que le faussaire pût faire parvenir son œuvre par des voies inaccoutumées sans passer par la filière ordinaire du service des renseignements dirigé encore par le lieutenant-colonel Picquart. Il y avait là comme un petit coup d’État d’espionnage qui n’était possible que par le concours bienveillant des gens qui étaient dans la place.

Enfin il fallait que le faussaire eût l’assurance que le lieutenant-colonel Picquart ne serait pas saisi du document et qu’il ne pourrait pas en retrouver la source.

C’est en ce sens et dans ces limites que les bureaux de la guerre sont responsables de ce premier faux.

Je ne sais si jamais une information exacte et une analyse profonde permettront de discerner les responsabilités individuelles. Il y a, à coup sûr, dans le crime commun des bureaux bien des degrés et bien des nuances.

Les uns, en relations personnelle et directe avec Esterhazy, ont participé immédiatement au faux. D’autres lui ont ménagé les facilités d’accès, l’accueil propice. D’autres encore se sont bornés à fermer les yeux, à accepter complaisamment l’œuvre imbécile et informe qu’on leur proposait.

Enfin, il en est peut-être qui ont été si heureux de recevoir le document décisif qui sauvait la haute armée de l’humiliation de l’erreur, que la passion a aboli en leur esprit tout sens critique et créé en eux, même au profit du faux le plus inepte, une sorte de sincérité.

Mais ce qui est certain et ce qui importe, c’est que ce faux n’est explicable que par une première coalition de la rue Saint-Dominique avec le traître Esterhazy.

Ce qui est certain aussi, c’est que du Paty de Clam, qui était particulièrement compromis dans l’affaire Dreyfus, et que nous retrouverons tout à l’heure dans la plus détestable machination, a dû être dès le début l’agent principal de cette coalition criminelle.


III

Celle-ci dans sa besogne frauduleuse ne devait pas s’arrêter à ce premier papier. Cette lettre fausse de M. Schwarzkoppen à M. Panizzardi (ou inversement) avait eu son office. Elle était destinée surtout à fournir à l’État-Major, un instant ébranlé par l’enquête de Picquart, un point d’appui pour la résistance, un prétexte à se ressaisir.

Après des lettres un peu trop abandonnées, et les concessions dangereuses du général Gonse, il fallait reprendre ou raffermir les esprits.

Il était temps de clore la période des incertitudes et des demi-aveux, et le document brutal où était inscrit le nom de Dreyfus devenait comme un point de cristallisation autour duquel les volontés, un moment incertaines, allaient se fixer de nouveau.

Apporter à des hommes qui craignent de s’être trompés et qui ne veulent pas en convenir la preuve trompeuse qu’ils ont été dans le vrai, mettre le mensonge au service des prétentions d’infaillibilité n’est pas, après tout, d’une grande audace. Esterhazy et du Paty de Clam pouvaient, sans trop de péril, tenter ce premier coup.

Mais cela ne suffisait pas. Il ne suffisait pas non plus d’expédier au loin le colonel Picquart. Malgré tout, son enquête demeurait. Malgré tout, le petit bleu adressé par M. de Schwarzkoppen à Esterhazy, l’écriture d’Esterhazy identique à celle du bordereau, les détestables renseignements recueillis sur le traître, tout cela subsistait.

Il était donc urgent de discréditer l’enquête du colonel Picquart et le colonel Picquart lui-même. C’est à quoi, dès son départ, les conjurés vont s’employer en fabriquant d’autres pièces fausses.


IV

Le colonel Picquart quitte Paris vers le 15 novembre 1896, trois jours avant l’interpellation Castelin. Il part, pour une sorte d’exil mal dissimulé, laissant derrière lui, dans les bureaux de la guerre, des ennemis implacables, laissant son œuvre et son nom exposés à tous les assauts, à toutes les calomnies. Il n’a qu’un moyen de défense : ce sont les lettres qu’en septembre dernier, tout récemment, lui écrivait le général Gonse.

Ces lettres, il les confiera, quelques mois plus tard, à son ami Leblois ; s’il vient à périr au loin ou si l’on abuse de son absence forcée pour dénaturer ses intentions et ses actes, ce sera là, pour lui ou pour sa mémoire, une sauvegarde, une suprême réserve d’honneur.

À peine est-il parti que les bureaux de la guerre saisissent et décachètent sa correspondance. Et, dès les premiers jours, dès le 27 novembre 1896, les conjurés, manœuvrant au ministère de la guerre pour le compte du traître Esterhazy, s’imaginent qu’un trésor est tombé en leurs mains.

C’est une lettre écrite au colonel Picquart et qui contient des expressions énigmatiques où du Paty et les autres découvrent ou veulent découvrir un sens compromettant.

Que l’on veuille bien suivre ici avec attention, car cette aventure, qui ressemble à un mauvais roman feuilleton, est de l’histoire, la plus douloureuse, la plus humiliante, la plus poignante.

Voici donc, d’après le général de Pellieux lui-même, déposant devant la cour d’assises, ce que contenait cette lettre (tome I, page 265) :


Je me rappelle quelques expressions. Elle commençait ainsi : « Enfin le grand œuvre est terminé et Cagliostro est devenu Robert Houdin… » Et à la fin de la lettre il y avait cette phrase : « Tous les jours, le demi-dieu demande s’il ne peut pas nous voir. » Voilà les points importants de cette lettre. « Cette lettre était écrite en espagnol et signée G… »


Du coup, les amis d’Esterhazy s’imaginèrent qu’il y avait là des allusions à l’enquête du colonel Picquart.

Ils s’imaginèrent ou feignirent de s’imaginer que le demi-dieu représentait un personnage mystérieux, travaillant dans l’ombre à la réhabilitation de Dreyfus et dont le colonel Picquart aurait été l’allié et l’agent. Ou plutôt ils pensèrent ils pensèrent qu’un jour ou l’autre ils pourraient donner à cette lettre ce tour et ce sens : c’était un trait qu’ils pourraient empoisonner à loisir. Joyeux, ils prirent copie de cette lettre et envoyèrent ensuite l’original au colonel Picquart.

Or, cette lettre, nous pouvons le dire tout de suite, était la plus innocente du monde. Elle était écrite par M. Germain Ducasse, secrétaire d’une vieille demoiselle, Mlle Blanche de Comminges, parente et amie du colonel Picquart, et les mots mystérieux étaient tout simplement des allusions à des plaisanteries de société, qui avaient cours dans le cercle d’amis de Mlle Comminges.

Le « demi-dieu » n’était ni de près ni de loin un personnage du futur « syndicat » Dreyfus : c’était le surnom amical donné au capitaine Lallemand, officier d’ordonnance du général Garets. Sur ce point, il n’y a pas l’ombre d’un doute.

Un an plus tard, en octobre 1897, quand le colonel Picquart fut rappelé de Tunisie et qu’il fût interrogé par le général de Pellieux sur cette lettre, il donna l’explication que je viens de dire et le capitaine Lallemand, appelé en témoignage, en confirma l’exactitude.

Le général de Pellieux accepta, sans objection aucune, sans réserves, les paroles de ce dernier. Je le répète : il n’y a là-dessus ni l’ombre d’un doute ni la plus légère contestation.