Les Preuves/Une lettre fausse

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La Petite République (pp. 226-232).
UNE LETTRE FAUSSE
I

Oui, mais un mois après, l’interprétation erronée et fantastique que les bureaux de la guerre voulaient donner à cette lettre prenait corps dans une pièce fausse. Une lettre, signée Speranza, était adressée, le 15 décembre 1896, au colonel Picquart.

Cette lettre contenait ces mots : « Depuis votre malencontreux départ, votre œuvre est compromise ; le demi-dieu attend des instructions pour agir. » Que cette lettre soit un faux, ceci encore n’est plus contesté.

On peut discuter sur la qualité juridique de ce faux. On peut essayer de soutenir, comme l’on fait les amis d’Esterhazy et de du Paty de Clam, que ce n’est pas un faux proprement dit, parce que le mot Speranza ne représente pas un personnage réellement existant.

On peut se risquer à dire, comme l’on fait Vervoort et Rochefort en leur bienveillance attendrissante pour le délicieux uhlan, que cette pièce frauduleuse, destinée à perdre le colonel Picquart et à le déshonorer, n’est qu’une plaisanterie ingénieuse, une mystification dans le genre de celles de Lemice-Terrieux.

On peut même penser que M. Bertulus, le juge d’instruction saisi de ce faux, a été téméraire en supposant que le faussaire avait cru que le mot Speranza était espagnol et qu’en signant de ce mot il avait voulu rattacher cette lettre fausse à la lettre authentique du 27 novembre, écrite en espagnol.

Sur tous ces points, la discussion, en effet, est ouverte, et ce ne sont pas les non-lieu de complaisance rendus à huis clos par la chambre des mises en accusation qui peuvent la fermer.

Mais, pour notre objet, peu nous importe.

Car il y a un fait qui ne peut pas être discuté, et qui ne l’est pas. C’est que cette lettre est fausse. C’est qu’elle a été écrite et adressée au colonel Picquart par quelqu’un qui voulait le perdre. Le général de Pellieux, après enquête, l’a reconnu lui-même, comme il a reconnu que deux télégrammes adressés, un an plus tard, au colonel Picquart étaient des faux.

Tandis que le colonel Picquart attribuait ces faux à Esterhazy, le général de Pellieux, lui, déclarait devant la cour d’assises, qu’après enquête à la préfecture de police, il les attribuait à Souffrain (tome I, page 265).

Mais que le faux soit de Souffrain ou d’Esterhazy, il y a faux, de l’aveu même des ennemis les plus acharnés du colonel Picquart.

Or, ce faux est destiné à faire croire que le colonel Picquart, d’accord avec le « demi-dieu », joue un rôle louche et machine une entreprise coupable. Il ne peut donc avoir été écrit que par un homme qui donne au mot demi-dieu un sens suspect.

Or, comme nous venons de voir que les bureaux de la guerre avaient interprété ainsi, par erreur, la lettre du 27 novembre décachetée et copiée par eux, le faux, qui donne corps à cette interprétation erronée, a été certainement commis par les bureaux de la guerre ou sur leurs indications.

Libre au général Pellieux de dire que le faussaire est l’agent de police Souffrain. Le juge d’instruction Bertulus affirme le contraire ; il affirme qu’il y a pour toute cette série de faux, et notamment pour les télégrammes ultérieurs, des charges suffisantes contre Esterhazy, sa maîtresse M me Pays, et du Paty de Clam.

En tout cas, Souffrain n’avait aucun intérêt direct et personnel à fabriquer ce faux ; il ne pouvait travailler que pour le compte des intéressés, c’est-à-dire Esterhazy et les officiers compromis de l’État-Major. Et surtout il était impossible qu’il donnât au mot « demi-dieu » le sens compromettant qu’il lui donne dans la lettre frauduleuse du 15 décembre, s’il n’avait pas su que les bureaux de la guerre avaient trouvé à ce mot un sens suspect dans la lettre authentique, ouverte et transcrite par eux, du 27 novembre.

La lettre frauduleuse et fabriquée du 15 décembre fait donc écho à la lettre authentique du 27 novembre, telle que les bureaux de la guerre l’avaient comprise ou avaient affecté de la comprendre.

Si donc le général de Pellieux avait voulu mener son enquête jusqu’à la vérité, il ne se fût pas arrêté à Souffrain : et dans l’hypothèse où celui-ci était le faussaire immédiat, il eût cherché quels étaient ses inspirateurs et ses conseillers.

Il a tourné court, parce que c’est rue Saint-Dominique même qu’il eût trouvé les vrais coupables. Il est impossible qu’ils soient ailleurs.

Dans l’entourage du colonel Picquart et de Mlle de Comminges, tout le monde savait quel était le vrai sens du mot « demi-dieu ». Pour se risquer à employer ce mot " demi-dieu " dans la lettre fausse du 15 décembre, en un sens absolument inexact et compromettant, il fallait savoir que les officiers d’État-Major, acharnés contre Picquart, avaient déjà donné au même mot, dans la lettre du 27 novembre, la même signification compromettante.

C’est donc dans les bureaux de la guerre qu’est l’origine certaine de cette lettre certainement fausse. C’est là qu’est le nid de la vipère.


II

Et la monstrueuse machination de mensonge qui a pris dans son engrenage toutes les institutions de notre pays continue avec une incroyable audace. Après avoir inspiré et accueilli la fausse lettre des attachés militaires afin d’accabler Dreyfus, les bureaux de la guerre, au service du traître Esterhazy, fabriquent une fausse lettre afin de perdre Picquart, qui a révélé l’innocence du condamné, la trahison de l’autre.

Un faux en novembre contre Dreyfus, un faux en décembre contre Picquart : les faussaires ne chôment pas ; les stratèges de mensonge et de trahison gagnent bataille sur bataille....

Et ce qui aggrave le crime des bureaux de la guerre contre Picquart, ce qui démontre, dans le faux commis contre lui, une sorte de préméditation profonde et une absolue perversité, c’est que cette lettre fausse on ne la transmet pas au colonel Picquart.

De la lettre authentique mais mal interprétée du 27 novembre, on s’était borné à prendre copie : on l’avait recachetée et envoyée au colonel. Mais celle-ci, on la garde. On n’en prend pas copie ; on n’en prend pas photographie : la photographie pourtant aurait suffi à accuser plus tard le colonel Picquart.

Non, on retient l’original, et on laisse ignorer au colonel Picquart que cette lettre lui a été adressée. Il ne la connaîtra qu’un an plus tard, entre les mains du général de Pellieux. Pourquoi ?

Parce que s’il recevait cette lettre fausse, il s’inquiéterait, il devinerait le piège : il demanderait une enquête immédiate ; il vaut mieux tisser à coup sûr, dans un coin obscur des bureaux de la guerre, la toile de mensonge ; et plus tard, quand on le croira sans défense, on le prendra.

En gardant cette lettre, les bureaux de la guerre attestent qu’ils la savaient fausse. A aucun degré ils n’ont été dupes. C’est dans un mensonge parfaitement délibéré qu’ils se réservent, à l’heure propice, de faire tomber le colonel Picquart.

III[modifier]

Et l’on nous demande de garder, en face de ces crimes qui s’enchaînent, le sang-froid et la mesure !

Et l’on ose dire qu’en dénonçant les scélératesses inouïes qui déshonorent la France et l’armée, nous sommes les ennemis de l’armée et de la France !

Et le député Bourrat, élu comme socialiste, demande au conseil général des Pyrénées-Orientales qu’on nous ferme la bouche et qu’on nous brutalise !

Honte et défi à ceux qui s’imaginent nous faire peur !

L’énormité du crime fait des indignations à sa mesure, et j’espère bien que nous trouverons dans notre conscience une force inépuisable de vérité, de droiture et de courage, comme les criminels qui font la loi à la France ont trouvé dans la lâcheté publique une force inépuisable de mensonge et de trahison.

Mais merci à ceux qui nous avertissent de contenir notre colère et de laisser parler, de laisser agir la seule force du vrai, mesurée et invincible !

Et quelle parole d’invective, quel cri de révolte peut égaler enfin sur l’esprit des hommes le seul effet du drame et de sa marche logique ? L’innocent condamné au plus atroce supplice par la rencontre terrible des passions du dehors et des combinaisons des bureaux de la guerre ; puis, quand la vérité apparaît, la haute armée se refusant à reconnaître l’erreur et conduite ainsi, pour supprimer la révolte du vrai, à ajouter les pièces fausses aux pièces fausses et à continuer sans fin le mensonge par le mensonge, dans l’intérêt de la trahison impunie.

Bourrat peut déposer contre nous des vœux : il n’arrachera pas de l’histoire le crime qui s’y développe avec une logique implacable et une sorte de force organique. Ce crime est d’une belle vitalité, je l’avoue, et d’une belle poussée ; et ceux qui entrent à son service peuvent se promettre sans doute quelques années triomphantes. Il approprie et façonne à sa loi toutes les forces du pays, les conseils de guerre, la haute armée, la magistrature civile, les ministères modérés, les ministères radicaux, la presse, l’opinion, le suffrage universel et Bourrat lui-même.

Mais, malgré tous ces appuis, le monstrueux système de trahison et de mensonge croulera bien un jour et la France réveillée demandera sans doute des comptes aux adorateurs d’Esterhazy qui veulent aujourd’hui exterminer à son profit tous les hommes libres.

En attendant, acte est donné à Bourrat de sa requête aux pouvoirs publics pour nous faire interner ou déporter.


IV

Donc la lettre fausse du 15 décembre est soigneusement gardée dans un tiroir du ministère pour éclater au jour propice contre le colonel Picquart. Elle est contre lui une première amorce à laquelle, quand il le faudra, d’autre faux viendront se rattacher.

Mais pendant près d’un an l’affaire Dreyfus semble rentrer en sommeil. Il n’y a pas d’interpellation à la Chambre ; il n’y a pas de polémiques dans les journaux ; le colonel Picquart, promené de mission lointaine en mission lointaine, est, en quelque sorte, hors de l’action.

Seul, M. Scheurer-Kestner poursuit silencieusement son enquête, sans que rien encore ne parvienne au dehors. Le péril semble écarté, ou tout au moins ajourné. L’atelier des faussaires suspend donc ses opérations.

Les bureaux de la guerre, munis déjà de la première lettre fausse, en déduisent sournoisement, comme il résulte de la correspondance échangée en juin 1897 entre le lieutenant-colonel Henry et le lieutenant-colonel Picquart, tout un système d’accusation contre le colonel Picquart : mais c’est le travail obscur qui précède les crises.

La crise éclate en novembre 1897, quand la France apprend que M. Scheurer-Kestner croit à l’innocence de Dreyfus, qu’il en a recueilli les preuves et qu’il va saisir le gouvernement de la question.

Aussitôt, vif émoi et affolement dans le groupe d’Esterhazy et de du Paty de Clam.

Immédiatement, Esterhazy, comme nous l’avons vu, porte à la Libre Parole, sous le pseudonyme de Dixi, un système de défense qui, bien analysé, contient des aveux décisifs.

Immédiatement aussi, l’atelier des faussaires reprend ses opérations.