Les Preuves/Expertises contradictoires

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La Petite République (pp. 142-150).


EXPERTISES CONTRADICTOIRES


I

« Mais, nous objectent les défenseurs d’Esterhazy, les trois experts commis, dans le procès d’Esterhazy, aux comparaisons d’écriture, ont conclu en faveur d’Esterhazy. Ils ont conclu, comme le dit le rapporteur Ravary : « Le bordereau incriminé n’est pas l’œuvre du commandant Valsin Esterhazy. Nous affirmons en honneur et conscience la présente déclaration. »

Qu’on ne se hâte pas de conclure, car, à l’examen, ce rapport, qui paraît innocenter Estherhazy, est accablant pour lui.

Dans quelle condition ont travaillé les trois experts, Couard, Belhomme et Varinard ? Zola a dit que s’ils n’ont pas reconnu l’identité de l’écriture du bordereau à celle d’Esterhazy, ils ont une maladie de la vue ou du jugement.

Zola s’est trop hâté ! Non, MM. Couard, Belhomme et Varinard ne sont pas nécessairement des incapables, mais ils opéraient dans des conditions tout à fait difficiles. D’un côté, ils étaient certainement frappés, comme tout le monde, comme Esterhazy lui-même, de la ressemblance effrayante du bordereau et de l’écriture d’Estherhazy.

Selon Esterhazy, cette ressemblance était telle que certainement il y avait eu décalque de son écriture. Les experts ne pouvaient être plus esterhaziens qu’Esterhazy : ils ne pouvaient pas nier, entre le bordereau et l’écriture d’Esterhazy, une ressemblance qui éclatait aux yeux et que lui-même avouait.

Mais, d’un autre côté, pouvaient-ils dire nettement, librement, que le bordereau était l’œuvre d’Esterhazy ? C’eût été rouvrir le procès Dreyfus, et les trois experts savaient que la haute armée, la magistrature, le gouvernement, presque toute la presse, toutes les grandes forces sociales étaient contre Dreyfus. Ils savaient que le général de Pellieux, chargé d’une première enquête contre Esterhazy, avait refusé longtemps de se saisir du bordereau, sous prétexte que « c’était rouvrir l’affaire Dreyfus : Si le bordereau avait été attribué à un autre, la revision s’imposait. » Or, comme le général de Pellieux et ceux qui l’avaient chargé d’une simili-enquête ne voulaient à aucun prix de revision, le général de Pellieux s’abstenait de faire examiner le bordereau de peur « qu’il ne fût attribué à un autre ».

Cela, MM. Couard, Belhomme et Varinard le savaient ; tous les experts-jurés, tous les fonctionnaires d’écriture le savaient. Aller contre cette résolution ferme de la haute armée et du pouvoir eût été presque de l’héroïsme.

Aussi sur les instances de M. Scheurer-Kestner le bordereau fut versé à l’enquête, quand le général de Pellieux fut obligé enfin de le faire expertiser, il lui fut très difficile, comme il l’a raconté lui-même dans sa déposition, de trouver des experts, car le péril était grand.

Aussi il n’en faut pas vouloir à MM. Couard, Belhomme et Varinard de s’être arrêtés à une conclusion prudente et transactionnelle. D’un côté, ils ont sauvé leur renom d’experts en reconnaissant dans le bordereau de l’écriture d’Esterhazy. Et d’un autre côté, ils ont sauvé la Patrie en assurant que ce pouvait bien être là le résultat d’un décalque.

Le bordereau était de l’écriture d’Esterhazy : mais il n’était pas de sa main. Cette conclusion tempérée permettait de sauver, au moins pour quelques temps, Esterhazy. Et après tout, c’était l’essentiel.

II

Comment MM. Couard, Belhomme et Varinard ont-ils établi qu’il y avait décalque ? Peut-être l’ont-ils expliqué à Esterhazy lui-même, avec lequel, selon la déposition de Christian Esterhazy, M. Belhomme s’entretenait pendant la période même de l’expertise. Mais ils n’ont pas mis beaucoup d’empressement à le révéler au public.

Devant la cour d’assises, ils se sont retranchés obstinément dans le secret professionnel. En vain le général de Pellieux disait-il que sur la question des écritures il ne voyait pas la nécessité du huis clos. En vain le président lui-même, se relâchant un peu de sa rigueur, paraissait-il les autoriser à quelques explications. Farouchement ils défendaient le huis clos, et M. Belhomme ajoutait qu’il était résolu au silence le plus complet, sur le conseil de ses avocats.

Mais après tout, ce que nous savons nous suffit. M. Belhomme, si muet devant la cour d’assises, a été moins réservé avec un journal ami, l’Écho de Paris.

Voici ce qu’il dit dans une interview :

Nous avons fait photographier non seulement le bordereau, mais des pages entières du commandant Esterhazy. Sur ces épreuves-là, les similitudes, les ressemblances obtenues dans le Figaro, et depuis, dans le Siècle, qui a employé les mêmes procédés, disparaissent, et on voit que le bordereau n’est pas d’une écriture spontanée. Il y a des surcharges nombreuses, des reprises, des mots décalqués même, car si on les juxtapose, ils s’identifient parfaitement. Or, je défie n’importe qui de tracer deux lettres, et à plus forte raison deux mots entiers avec des caractères absolument identiques.

Celui qui a écrit le bordereau a imité, calqué, c’est manifeste, l’écriture du commandant (Esterhazy). Ce dernier emploie quelquefois, mais assez rarement en somme, des S allemandes ; et dans le bordereau sur six S, il y en a cinq de cette forme et toutes sont calquées.

De plus, les mots essentiels par leur sens sont calligraphiés. L’écriture est inégale, incertaine. Aucune des lettres du commandant mises sous nos yeux n’a ce caractère, mais cette différence n’est sensible que pour nous qui avons vu les originaux. Avec des clichés habilement faits, on a pu espérer tromper le public et on y a réussi.

Nous discuterons cela tout a l’heure, mais pour qu’on ne dise pas que ce n’est là qu’une interview, qui d’ailleurs n’a pas été démentie, rappelons que M. Belhomme a daigné, devant la cour d’assises, laisser tomber une phrase qui se rapporte à son interview : « Le bordereau est en grande partie à main courante et en partie calqué.»

III

Voilà donc qui est acquis. D’après M. Belhomme et, puisque les trois experts ont déclaré être d’accord, d’après MM. Belhomme, Varinard et Couard, l’écriture d’Esterhazy se retrouve au moins en partie dans le bordereau, mais elle a été décalquée.

Qu’on veuille bien le retenir : c’est dans une enquête destinée à innocenter Esterhazy, dans un procès où Esterhazy avait avec lui les accusateurs que les experts officiels sont conduits, malgré tout, par la force de la vérité, à proclamer officiellement que l’écriture d’Esterhazy se retrouve dans le bordereau.

Oui, quoi qu’on fasse, « la vérité est en marche ». Quel que soit l’expédient imaginé ensuite par les experts pour sauver Esterhazy, client et protégé de l’État-Major, cette constatation officielle subsiste : Ce n’est plus Esterhazy tout seul qui reconnaît sa propre écriture dans le bordereau, ce sont les experts commis au procès.

IV

Et après cette constatation officielle, légale, que reste-t-il des expertises par lesquelles a été condamné Dreyfus ?

Trois sur cinq des experts du procès Dreyfus reconnaissent dans le bordereau l’écriture de Dreyfus. L’un d’eux (Bertillon) ajoute que, s’il y a des différences, c’est que Dreyfus a décalqué l’écriture de son frère. Et il affirme encore que pour dérouter la justice et pouvoir alléguer que le bordereau est un faux, Dreyfus a décalqué sa propre écriture.

Mais voici maintenant que d’autres experts, examinant officiellement le bordereau, reconnaissent, au moins en partie, l’écriture d’Esterhazy. C’est là un fait nouveau, et, qu’il y ait eu décalque ou non, les conclusions des seconds experts infirment celles des premiers.

Les experts du premier procès ont expliqué le bordereau tout entier sans tenir compte de l’écriture d’Esterhazy ; les experts du second procès introduisent dans le bordereau l’écriture d’Esterhazy : il y a contradiction directe, et l’expertise de 1894, qui a condamné Dreyfus, ne tient plus.

C’est bien pour cela que dans la comédie du procès Esterhazy, le 10 Janvier 1898, le huis clos a été prononcé sur les expertises d’écriture.

C’est vraiment prodigieux. Il y a eu une partie du procès, qui a été publique. Pourquoi ne pas comprendre les rapports et les dépositions des experts dans cette partie publique ? La sécurité de la France n’exigeait pas qu’on cachât au monde les conceptions graphologiques de MM. Couard, Belhomme et Varinard.

Non, si on les a cachées, c’est pour ne pas faire éclater aux yeux de tous la contradiction officielle entre les expertises du procès Dreyfus et celles du procès Esterhazy.

On n’a même pas voulu que le public pût savoir que les trois bons experts avaient reconnu dans le bordereau, au moins en partie, l’écriture d’Esterhazy. Et le cauteleux Ravary se borne à donner la conclusion brute : Le bordereau n’est pas l’œuvre d’Esterhazy.

Il n’ajoute aucun détail. Il se garde bien de dire que les experts, malgré leur bon vouloir à l’égard de l’autorité militaire, ont été contraints de retrouver dans le bordereau l’écriture d’Esterhazy, et qu’ils ont dû recourir, pour le sauver, à l’hypothèse du décalque.

Non ! autant qu’on le peut, on cache la vérité au pays, parce que même le peu de vérité que laissent échapper les experts ébranle et ruine le procès de 1894.


V

Bien mieux, même si on accorde un moment aux experts qu’il y a décalque, pourquoi ne pas appliquer à Esterhazy le système que Bertillon a appliqué à Dreyfus ?

Bertillon prétendait que Dreyfus avait décalqué lui-même des mots de sa propre écriture afin de pouvoir dire : Le bordereau a été décalqué ; il n’est pas de moi.

Mais alors il est possible aussi qu’Esterhazy ait lui-même décalqué sa propre écriture afin de se servir du même moyen de défense.

Donc, même dans l’hypothèse du décalque, Esterhazy n’est pas hors de cause, car le décalque peut être de lui.

Deux choses seulement sont certaines. La première c’est que l’expertise légale qui a condamné Dreyfus est ruinée par l’expertise légale du procès Esterhazy.

La seconde, c’est que, s’il y a eu décalque pour la confection du bordereau, Dreyfus n’en peut même pas être soupçonné, car, une fois encore, s’il avait décalqué l’écriture d’Esterhazy, c’eût été pour pouvoir l’accuser en cas de péril : or, il s’est laissé condamner et supplicier sans même essayer ce moyen de défense.


VI

Mais, par le huis clos sur les contre-expertises, l’État-Major n’a pas voulu seulement cacher au pays la contradiction décisive entre les expertises légales du procès Esterhazy et celles du procès Dreyfus. Il a voulu aussi soustraire à la discussion les raisonnements par lesquels les experts ont conclu à l’idée du décalque pour innocenter Esterhazy.

À vrai dire, les raisons données par M. Belhomme à l’Écho de Paris sont extraordinairement faibles et vagues. La seule qui ait quelque précision est fausse. M. Belhomme prétend qu’il y a, dans le bordereau, des mots qui peuvent se superposer rigoureusement l’un à l’autre. Et comme cette superposition absolue n’est possible que si ces mots proviennent d’un même type, ou, comme on dit, d’une même matrice, il conclut qu’il y a eu calque, au moins pour ces mots.

Mais au procès Zola, les experts les plus autorisés, les plus considérables ont démontré publiquement et en citant des exemples précis, qu’au contraire tous les mots du bordereau offraient la variété de la vie et de l’écriture courante, qu’aucun d’eux n’était superposable. Sans être graphologue, je soumets à M. Belhomme ce scrupule. Il a dit à la cour d’assises (c’est peu, mais c’est encore trop) que le bordereau était en grande partie d’une écriture courante, en partie calqué.

Mais alors de deux choses l’une : ou bien les mots de l’écriture courante offrent les mêmes caractères que les mots calqués : et alors, comme les mots calqués sont empruntés à Esterhazy, c’est Esterhazy lui-même qui a, de son écriture courante, écrit une partie du bordereau et qui, pour le reste, s’est calqué lui-même.

C’est donc Esterhazy qui est l’auteur du bordereau.

Ou bien les mots de l’écriture courante ne sont pas de l’écriture d’Esterhazy, et M. Belhomme doit indiquer par quelles différences caractéristiques, par quels traits précis l’écriture de ces mots-là se distingue de l’écriture des mots calqués.

Or, nous mettons au défi M. Belhomme, assisté de MM. Couard et Varinard, d’indiquer les différences. Dans tous les mots du bordereau, dans tous sans exception aucune, se retrouvent les mêmes particularités d’écriture, les mêmes traits caractéristiques, la même forme des lettres, les mêmes détails.

Et en disant qu’une partie du bordereau est d’une écriture courante, M. Belhomme a définitivement perdu Esterhazy.

S’il avait dit que tout le bordereau est le résultat d’un décalque, on pourrait supposer à la rigueur qu’un autre qu’Esterhazy a fait ce décalque. Mais s’il y a une partie d’écriture naturelle et courante, comme elle ressemble manifestement à la partie dite calquée qu’on avoue être d’Esterhazy, c’est que le tout est d’Esterhazy.

Et si M. Belhomme daigne sortir un moment de la graphologie, je me permets de lui soumettre encore une objection d’un autre ordre, finement indiquée par M. Louis Havet dans sa déposition en cour d’assises.

L’homme qui envoyait le bordereau ne signait pas : quelle était donc sa signature ? A quoi la reconnaissait-on ? A son écriture.

Des documents ou des offres de documents arrivaient sans doute de plusieurs côtés à la légation allemande. Comment un traître déterminé aurait-il pu indiquer que c’était lui qui faisait l’envoi si, supprimant sa signature, il avait en outre déguisé son écriture ?

Ni Esterhazy, ni les experts qui ont adopté le système d’Esterhazy, c’est-à-dire le système de décalque, n’ont répondu à cette difficulté. Il était impossible de faire plusieurs lettres d’envoi avec les mêmes morceaux d’écriture, car il ne contiennent pas toutes les combinaisons nécessaires.

Or, Esterhazy explique à grand’peine, par son roman du capitaine Brault, qu’on se soit procuré de son écriture pour l’envoi d’un bordereau ; il est donc impossible qu’on en ait envoyé plusieurs.

Dès lors, il aurait fallu que le traître changeât, à chaque envoi nouveau d’un bordereau, l’écriture calquée par lui, et il aurait ainsi complètement dérouté son correspondant étranger.

Encore une fois, toutes ces inventions sont absurdes, et on en revient toujours à cette conclusion : Le bordereau étant de l’écriture d’Esterhazy est de sa main.

Mais à quoi bon argumenter plus longtemps contre ces experts du huis clos qui, pris entre la force de la vérité et des forces d’un autre ordre, ont abouti à une expertise incohérente, indéfendable et qu’il faut cacher ? Il faut leur savoir gré, malgré tout, d’avoir osé dire, même avec toutes les précautions du décalque, que l’écriture d’Esterhazy se retrouvait dans le bordereau. C’est un commencement de vérité, et la vérité entière va apparaître.