Les Preuves/L’Illusion tenace

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La Petite République (pp. 83-89).


L’ILLUSION TENANCE

I

Et voici l’illusion tenace qui caractérise l’état spécial de M. Bertillon.

Deux ans après, quand on lui eut fourni la preuve que l’écriture du bordereau était identique à celle d’Esterhazy, quand il l’eut reconnu lui-même, il persista à soutenir que le bordereau n’avait pu être fabriqué que selon son système à lui.

Le colonel Picquart dépose qu’après avoir eu en main des lettres d'Esterhazy, il les a soumises à M. Bertillon :

M. Bertillon, dès que je lui eus présenté la photographie, me dit : C’est l’écriture du bordereau. — Je lui dis : Ne vous pressez pas ; voulez-vous reprendre cet échantillon et l’examiner à loisir ? — Il me répliqua : Non, c’est l’écriture du bordereau ; d’où tenez-vous cela ?

Ainsi, pour M. Bertillon, dès qu’on lui soumet, sans lui dire quelles sont ces pièces, des lettres d’Esterhazy, l’identité entre l’écriture du bordereau et l’écriture de ces lettres a éclaté. Il ne le nie pas devant la cour d’assises.

Voici ses paroles, confirmant celles du colonel Picquart :

En déposant le papier sur la table, je lui ai dit : C’est encore l’affaire Dreyfus ? — Il m’a dit : Oui... enfin, je voudrais savoir votre opinion. ― J’ai regardé cette écriture et je lui ai dit : Cela ressemble singulièrement à l’écriture du bordereau...

Le colonel Picquart lui laissa la lettre d’Esterhazy pour l’étudier à loisir, et M. Bertillon ajoute :

Je fis ce que me demandait le colonel Picquart : je fis photographier le document, et, ma foi, je vous dirai que je ne m’en suis pas occupé plus longuement. J’avais une écriture qui ressemblait à celle du bordereau. Or, j’ai fait la démonstration absolue que le bordereau ne peut pas être d’une autre personne que le condamné. Qu’est-ce que cela me fait qu’il y ait d’autres écritures semblables à celle-là ? Il y aurait cent officiers au ministère de la guerre qui auraient cette écriture, cela me serait absolument égal car pour moi la démonstration est faite.

Ainsi, voilà un homme auquel il y a deux ans on a soumis un bordereau non signé. Ce bordereau offrait avec l’écriture de Dreyfus quelques ressemblances, mais aussi, bien des différences. Néanmoins, en vertu d’un système tout psychologique, c’est-à-dire arbitraire et incertain, sinon absurde, il conclut que le bordereau doit être attribué à Dreyfus.

Deux ans après, on lui présente un autre morceau d’écriture, une lettre d’Esterhazy. Cette fois, ce ne sont plus des ressemblances incomplètes, partielles, incertaines : c’est l’identité absolue, c’est la ressemblance foudroyante dans le détail comme dans l’ensemble, trait pour trait.

Cette identité, M. Bertillon lui-même en est saisi, mais il dit : « Qu’est-ce que cela me fait, puisqu’il y a deux ans j’ai fait ma démonstration ? »

Comme un inventeur maniaque qui n’accepte pas le démenti brutal de l’expérience, M. Bertillon maintient contre l’évidence le système incohérent sous lequel il a accablé Dreyfus. Et il ne lui vient pas une minute la pensée de se demander :

« Mais si le bordereau, comme je l’ai cru il y a deux ans, est le produit d’une fabrication tout à fait compliquée, s’il est fait de l’écriture naturelle et directe d’Alfred Dreyfus, de l’écriture de Dreyfus décalquée par lui-même, d’altérations volontaires introduites par Dreyfus et, en outre, comme je l’ai dit aussi, de certains mots de l’écriture du frère, Mathieu Dreyfus, décalquée par Alfred, si le bordereau est vraiment, comme je l’ai affirmé aux juges, une macédoine d’écritures aussi extraordinairement composée, par quelle rencontre merveilleuse, par quel miracle sans précédent sous les cieux, l’écriture spontanée, naturelle, d’un autre officier ressemble-t-elle, trait pour trait, lettre pour lettre, point par point, au produit artificiel, à l’étonnante mixture que j’avais cru démêler ? »

Non ! pas une minute, cette question n’effleure l’esprit de M. Bertillon. Il a son système, cela le dispense de toute raison. Et contre ce système la vérité, l’évidence se brisent.


II

J’ai assisté à la déposition de M. Bertillon devant la cour d’assises : comme ces spirites qui vous parlent avec assurance de leurs révélations, mais qui ne sont pas pressés de vous faire assister aux expériences décisives, M. Bertillon affirmait devant la cour et devant la postérité, l’excellence de son système, mais il hésitait à l’analyser devant nous ; il ne laissait échapper que des bribes.

Et pendant qu’il parlait, pendant que la défense lui arrachait, lambeau par lambeau, l’aveu de son rêve extravagant la défense triomphait.

Et chose curieuse : les officiers des bureaux de la guerre, qui étaient là, commandants et généraux, par leurs ricanements, par leurs haussements d’épaules, affectaient de se désintéresser de Bertillon. Qu’y avait-il de commun entre ce délire et eux ?

Trop tard, messieurs !

Ce n’est pas après le procès, ce n’est pas après la condamnation qu’il fallait reconnaître et désavouer l’aberration de cet homme. Vous le raillez maintenant mais vous vous êtes servis de sa déraison pour condamner l’innocent.

Étrange justice qui en est réduite à rejeter, avec mépris le lendemain, les instruments d’accusation dont elle a usé.

A les rejeter et à les cacher. Car le lendemain, le ministère de la guerre signifiait à Bertillon qu’il eût à se taire. Et il se refusa, par ordre, à expliquer publiquement sa méthode.

Pauvre outil faussé que l’on jette au loin ou qu’on enfouit sous terre quand une fois l’attentat est consommé !

Mais quoi que fassent les officiers, mêlés comme enquêteurs ou comme juges au procès Dreyfus, ils ne peuvent plus se séparer de Bertillon ; ils restent éternellement solidaires de lui. S’ils ont pris son système au sérieux, sa déraison est leur déraison, et s’ils ne l’ont pas pris au sérieux, s’ils s’en sont servis, sans y croire, ce qui est déraison chez lui est crime chez eux.


III

Mais admirez l’inconscience des accusateurs. Quelque jugement que l’on porte sur la méthode de M. Bertillon, elle est tout à fait particulière. Il ne s’agit plus avec lui d’une expertise d’écritures ordinaire ; il le déclare lui-même devant la cour d’assises (page 406) :

« J’ai des preuves qui ne sont pas précisément des preuves graphiques. je n’ai pas confiance dans l’expertise des écritures ; je crois que c’est une chose qui est bonne pour une élimination, mais qu’ensuite il faut faire table rase ! »

Ainsi, il n’y a rien de commun entre le travail fait par M. Bertillon et le travail fait par les quatre autres experts. MM. Charavay, Teyssonnières, Gobert, Pelletier, ont procédé, eux, à une expertise d’écritures ; c’est comme graphologues qu’ils ont étudié le bordereau.

MM. Charavay et Teyssonnières ont conclu qu’il devait être attribué à Dreyfus. MM. Gobert et Pelletier ont conclu qu’il ne pouvait pas être attribué à Dreyfus : deux contre deux.

Mais quoique leurs conclusions fussent opposées, leur travail était du même ordre. C’était une expertise d’écriture et rien que cela.

La méthode de M. Bertillon, quelle qu’en soit la valeur, était donc d’une tout autre nature et son travail était hors cadre.

Or, de ce fait si important, il n’y a pas trace dans l’acte d’accusation. Voici le passage qui concerne M. Bertillon

M. Bertillon, chef du service de l’identité judiciaire, chargé aussi d’un premier examen, avait formulé le 13 octobre 1894 ses conclusions comme suit : « Si l’on écarte l’hypothèse d’un document forgé avec soin, il appert maintenant que c’est la même personne qui a écrit la lettre et les pièces incriminées. »

Dans son rapport du 23 du même mois, établi après un examen plus approfondi et portant sur un plus grand nombre de pièces, M. Bertillon a formulé les conclusions suivantes qui sont beaucoup plus affirmatives : « La preuve est faite, péremptoire ; vous savez quelle était mon opinion du premier jour, elle est maintenant absolue, complète, sans réserve aucune. »

Je défie qu’on puisse démêler dans ces lignes qu’il y a un abîme entre la méthode de M. Bertillon et une expertise d’écritures.

Évidemment si les enquêteurs y avaient pris garde, s’ils s’en étaient rendu compte, il y aurait un mot là-dessus dans l’acte d’accusation. Mais non : le rapport Bertillon est traité comme un simple rapport d’expertise : il vient s’ajouter aux autres rapports d’experts ; il est clair que les enquêteurs demandaient simplement aux experts : « Concluez-vous contre Dreyfus ? ― Oui. ― C’est bien ; » et n’examinaient de près ni par quels procédés ni par quels principes ils avaient conclu.

Mais nous, maintenant, qui savons par le schéma de Bertillon et par sa déposition en cour d’assises à quelle aventureuse et extravagante méthode il a demandé ses conclusions, nous avons le droit de dénoncer l’inconscience avec laquelle les accusateurs présentent son rapport comme tout pareil aux autres.


IV

Pourtant dans les quelques lignes de lui qu’on cite, si courtes soient-elles, quelque chose d’étrange encore se devine. Dans son premier rapport, il conclut que Dreyfus est bien l’auteur du bordereau, « si l’on écarte l’hypothèse d’une pièce forgée avec soin ». Donc, tout de suite, avec son goût du compliqué, M. Bertillon a pensé à une pièce forgée ; mais au début, il lui apparaissait que cette pièce, si elle avait été forgée, avait dû l’être par un autre que Dreyfus. Aussi, au début, M. Bertillon ne pouvait concilier la culpabilité de Dreyfus et son penchant pour l’hypothèse compliquée d’une pièce forgée. Dans l’intervalle entre ses deux rapports, un éclair de génie a lui, et la conciliation lui a apparu. Oui, le bordereau était une pièce forgée ; mais elle l’avait été par l’auteur du bordereau lui-même. Le roman était plus mystérieux encore et plus étrange : dès lors il était plus vrai, et la certitude était absolue. Ainsi travaillait l’imagination de M. Bertillon, et le bordereau n’était pour lui qu’une de ces nuées inconsistantes où l’esprit croit voir les formes qu’il veut.

Tout cela a échappé aux enquêteurs ; tout cela, pour les accusateurs, est nul et non avenu. Ils ne paraissent même pas avoir soupçonné le chaos de suppositions, de fantaisies et d’extravagances, qui s’agite dans la pensée et le rapport de M. Bertillon, c’est-à-dire dans l’accusation elle-même dont M. Bertillon a été, au moment décisif, la caution et le répondant.