Les Preuves/Le Chaos de l’enquête

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La Petite République (pp. 89-96).

LE CHAOS DE L’ENQUÊTE

I

Et ce qui ajoute encore au chaos de l’enquête, à son incohérence et à son étrangeté, c’est que quelques-uns des enquêteurs ont mêlé à la confection du bordereau le frère de l’accusé, Mathieu Dreyfus.

C’est d’abord l’enquêteur préalable, celui qui a tout mené, M. du Paty de Clam. Voici ce que dit le colonel Picquart (tome I, page 288) :


La seconde personne à qui je montrai cet échantillon de l’écriture du commandant Esterhazy, fut le colonel du Paty, alors commandant. Je ne le lui confiai que quelques minutes, cinq minutes, je crois, et il me dit : « C’est l’écriture de Mathieu Dreyfus ». Il faut vous dire, pour expliquer cela, que le colonel du Paty prétendait que pour écrire le bordereau, Alfred Dreyfus avait fait un mélange de son écriture avec celle de son frère.


M. du Paty de Clam n’a point démenti cela, et, au contraire, dans la conversation suprême qu’il a eue avec Dreyfus, après la condamnation de celui-ci, il lui a parlé encore de la « complicité » de sa famille.

Je suppose, pour le dire en passant, que, lorsque le général Mercier, dans l’interview qu’il accorda le 28 novembre 1894 à M. Léser du Figaro, lui disait : « Tout ce que l’on peut affirmer, c’est que la culpabilité de cet officier est certaine et qu’il a eu des complices civils », il faisait allusion au concours que Mathieu Dreyfus aurait prêté à son frère pour la confection du bordereau.

Cette suggestion ne lui venait pas seulement de M. du Paty, elle lui venait de M. Bertillon. L’opinion de celui-ci n’est pas douteuse. Quand le colonel Picquart lui montra les lettres d’Esterhazy, il s’écria : « C’est l’écriture du bordereau... ou celle de Mathieu Dreyfus. »

Il assimilait donc l’une à l’autre.

D’ailleurs, il résulte de sa déposition même qu’il s’est servi, pour démontrer la culpabilité d’Alfred Dreyfus, de deux ou trois lettres de Mathieu Dreyfus saisies dans le buvard d’Alfred à son domicile.

Ces lettres, par leur contenu, n’avaient aucun rapport, même lointain, avec une affaire de trahison ou avec la défense nationale. Elles étaient sur des sujets indifférent, une entre autres sur un fusil de chasse.

Immédiatement, M. Bertillon ramène ces lettres au bordereau : il les fait entrer dans le plan de fabrication extrêmement complexe qu’il prête à l’accusé, et il affirme que celui-ci a utilisé, par décalque, certains mots, certaines lettres de Mathieu Dreyfus pour déguiser en partie sa propre écriture.

Ainsi il ne suffit pas à Alfred Dreyfus, selon M. Bertillon, d’avoir laissé subsister exprès entre son écriture et celle du bordereau, certaines ressemblances ; il ne lui suffit pas d’avoir Juxtaposé aux mots courants de sa propre écriture des mots de sa propre écriture décalqués par lui même ; il ne lui suffit pas d’avoir glissé dans cette mixture certaines lettres certaines formes graphiques, comme les doubles SS, qui ne sont ni dans sa propre écriture, ni dans celle de son frère : il faut encore qu’il utilise certains éléments de l’écriture de son frère et qu’il jette ce suprême ingrédient dans le bordereau, véritable chaudière de Macbeth où l’imagination de M. Bertillon, sorcière incomparable, mêle, broie, dénature les éléments.

II

C’est donc entendu. Selon M. du Paty de Clam et selon M. Bertillon, il y a dans le bordereau des parties de l’écriture de Mathieu Dreyfus.

Combien cette hypothèse est intenable et absurde, deux mots suffisent à le montrer. D’abord, comment concilier cette imprudence d’Alfred Dreyfus gardant dans son buvard, six mois encore après la confection du bordereau, des pièces qui peuvent le compromettre, avec ce que dit l’acte d’accusation ?

On y lit ceci :

Au moment de son arrestation, le 15 octobre dernier, lorsqu’on le fouilla, il dit : « Prenez mes clefs, ouvrez tout chez moi ; vous ne trouverez rien. » La perquisition qui a été pratiquée à son domicile a amené à peu prés le résultat indiqué par lui. Mais il est permis de penser que si aucune lettre même de famille, sauf celles des fiançailles adressées à madame Dreyfus, aucune note, même des fournisseurs, n’ont été trouvées dans cette perquisition, c’est que tout ce qui aurait pu être en quelque façon compromettant avait été caché ou détruit de tout temps.

C’est admirable, et il est clair que ce système d’interprétation fera toujours un coupable d’un innocent.

De même qu’on dit : « Si l’écriture du bordereau ne ressemble pas tout à fait à la sienne, c’est qu’il l’a déguisée volontairement ; » on dit : « Si après une arrestation soudaine, on n’a trouvé chez lui aucun papier compromettant, c’est que de tout temps il faisait tout disparaître. »

Oui, quelle est l’innocence qui résistera à ces partis pris de raisonnement ?

Mais en tout cas, que M. Bertillon explique comment cet homme, qui détruit si soigneusement tout ce qui peut, même à un faible degré, le compromettre, conserve justement, six mois encore après la confection du bordereau, les lettres de son frère qu’il aurait utilisées pour ce bordereau.

C’est le document qui va le perdre, qui va perdre son frère ! et c’est justement ce document qu’il garde dans son buvard, quand l’opération est depuis longtemps finie !

Et l’homme qui commet cette folie est le polytechnicien calculateur et retors qui selon M. Bertillon a prévu tous les cas, toutes les formes possibles du danger, et qui a paré à tout !

Oui, l’homme qui, selon M. Bertillon, a craint que le bordereau fût saisi sur lui, à son domicile ou dans sa poche, et à qui ce danger de quelques minutes a paru si grand qu’il y a presque tout subordonné, ce même homme garde à son domicile, sur sa table de travail, d’avril en octobre, les lettres de son frère qui sont entrées comme éléments dans le bordereau ?

Qu’on réponde, ou qu’on essaie même de répondre. Mais M. Bertillon n’a pas même entrevu la contradiction misérable où il se heurtait, si Dreyfus est un étourdi, un imprévoyant, tout le système de démonstration psychologique de M. Bertillon tombe, puisqu’il suppose avant tout le profond esprit de calcul, de prévoyance et de dissimulation de Dreyfus.

Et si celui-ci est au contraire subtil, soupçonneux et minutieusement prudent comme l’exige le système, comment est-il possible qu’il laisse traîner ainsi, et qu’il réserve exprès pour le regard perçant du grand homme le document le plus dangereux pour lui ?

Incohérence de plus qui s’ajoute à toutes les incohérences de cette instruction fantastique, qui déconcerte toute pensée.


III

Mais encore, quel intérêt avait donc Dreyfus à utiliser ainsi pour le bordereau l’écriture de son frère ?

Ou bien l’écriture de Mathieu Dreyfus ressemblait à celle d’Alfred : et vraiment Dreyfus n’avait point besoin de copier son frère pour introduire dans le bordereau des ressemblances à sa propre écriture ; il n’avait qu’à écrire lui-même.

Ou bien, au contraire, l’écriture de Mathieu Dreyfus différait de celle d’Alfred ; et si celui-ci voulait introduire dans le bordereau des traits d’une écriture différente, il n’avait qu’à copier l’écriture de n’importe qui.

Tout valait mieux pour lui que de copier celle de son frère.

Car ceci était dangereux à tous égards. C’était dangereux d’abord pour son frère, qui pouvait ainsi être impliqué dans l’affaire. On pouvait, en effet, supposer, comme l’a insinué M. Bertillon, comme l’a insinué M. du Paty, qu’il savait l’usage auquel Alfred Dreyfus destinait ces lettres et qu’il y avait même introduit à dessein quelques mots utilisables pour le bordereau.

C’était aussi très dangereux pour Dreyfus lui-même, car l’écriture de son frère, si on la retrouvait dans le bordereau, le dénonçait lui-même.

Copier l’écriture de son frère était donc pour Dreyfus la manœuvre la plus inutile et la plus redoutable à la fois, c’est-à-dire la plus absurde.

Et il a fallu, pour la lui prêter, l’imagination égarée de M. Bertillon uniquement occupé à corser son feuilleton scientifique, romanesque et ténébreux.

Il y a fallu aussi le cerveau de faussaire de du Paty de Clam, de l’homme connu aujourd’hui comme l’esprit le plus trouble et l’intrigant le plus misérable.

On sait à présent, malgré la complaisance des juges, que du Paty de Clam emploie de préférence, dans le crime, les moyens compliqués et tortueux, et il était tout naturel qu’il supposât que le bordereau avait été fabriqué de même,

Dans ce bordereau où Bertillon et du Paty de Clam avaient cru voir comme en un miroir magique tant de scènes étranges, Dreyfus décalquant sa propre écriture, Dreyfus mêlant son écriture spontanée à son écriture décalquée, Dreyfus saupoudrant de différences caractéristiques, la ressemblance générale d’écriture, et poussant la rouerie jusqu’à « combiner dans le style la concision et la prolixité », Dreyfus, enfin décalquant l’écriture de son frère, oui, dans ce miroir magique, Bertillon et du Paty de Clam n’avaient vu, sans y prendre garde, que leur propre image, le reflet trouble de leur prétentieuse sottise ou de leur ténébreuse perversité.

Mais enfin, puisque ce prétendu emprunt d’écriture à Mathieu Dreyfus, si absurde qu’il soit, était affirmé par Bertillon et du Paty de Clam, puisqu’ils expliquaient par là une partie au moins des différences qui séparent l’écriture. du bordereau de l’écriture propre de Dreyfus ; pourquoi n’y a-t-il pas eu là-dessus une enquête ? Pourquoi Mathieu Dreyfus n’a-t-il même pas été interrogé ?

La question pourtant en valait la peiné. On n’a contre un homme que quelques lignes d’écritures non signées, et qu’il affirme n’être point de lui. Entre ce morceau incriminé et l’écriture habituelle de cet homme, il y a des différences notables. Grande difficulté, à coup sûr, pour des informateurs sérieux !

Or, voici que deux enquêteurs suggèrent une hypothèse qui expliquerait au moins en partie ces différences et qui fournirait un élément de conviction. Pourquoi n’a-t-on pas soumis à un examen en forme cette hypothèse ? Pourquoi les experts n’ont-ils pas été chargés, officiellement, de comparer l’écriture de Mathieu Dreyfus à celle du bordereau ?

Si l’accusation ne prenait pas au sérieux cette hypothèse précise de M. Bertillon, partie essentielle de son système et application notable de sa méthode, pourquoi a-t-elle pris au sérieux, en bloc, le système de M. Bertillon et ses conclusions ?

Si, au contraire, elle prenait au sérieux cette hypothèse précise et si grave pour Dreyfus, pourquoi ne l’a-t-elle pas soumise à une vérification exacte et à un contrôle régulier ?

Mais non ! Il fallait aboutir et aboutir vite. Les bureaux de la guerre s’étaient engagés à fond contre le juif Dreyfus, dont la seule présence à l’État-Major menaçait le monopole militaire de la rue des Postes : l’État-Major avait forcé la main au ministre hésitant, en communiquant, malgré lui, aux journaux antisémites, le nom et la religion de l’officier prévenu : la bonne presse de démagogie cléricale hurlait ou grondait, attendant sa proie. On avait bien le temps de raffiner et d’étudier ! Mettre en cause Mathieu Dreyfus avec Alfred, pour le même bordereau, c’eût été avouer au public qu’il y avait, dans l’écriture du bordereau, des éléments déconcertants, que l’affaire n’était point simple, que la culpabilité n’était point certaine ! En avant donc ! et ne nous arrêtons pas à ces vétilles !

Et c’est ainsi que l’enquête, conduite par l’extravagant Bertillon, de concert avec le louche du Paty, a abouti à accabler Dreyfus sans autre charge qu’un morceau d’écriture qui, de l’aveu même de Bertillon, de l’acte d’accusation, ne ressemble qu’imparfaitement à l’écriture de Dreyfus. Et l’acte d’accusation, adoptant la méthode insensée de Bertillon, déclare que si la ressemblance n’est pas complète, c’est parce que Dreyfus a déguisé son écriture.

Une fois encore quel est l’innocent qui, avec un pareil système, pourra échapper ?

Mais en regard de toute cette déraison et de tout ce parti pris qu’on me permette une bien simple supposition. En octobre et novembre 1894, quand les bureaux de la guerre s’acharnaient sur Dreyfus sans autre indice que le bordereau, si tout à coup un officier du bureau des renseignements avait appris ce qu’était Esterhazy, s’il avait connu les lettres à Mme de Boulancy, s’il avait apporté aux enquêteurs des spécimens de son écriture, immédiatement, quelle que fut la passion de l’État- Major contre le juif, ou aurait dû abandonner la poursuite commencée contre Dreyfus, et poursuivre Esterhazy.

La vérité a été connue trop tard, et les bureaux de la guerre ont pu s’abandonner sans frein au génie de M. Bertillon. Leur responsabilité est devenue terrible depuis que sachant la vérité ils l’étouffent systématiquement par le faux et par la violence : mais elle était grande déjà en 1894 lorsque pour condamner Dreyfus sans autre indice, ils torturaient par les suppositions les plus absurdes l’écriture du bordereau ; c’est une sorte d’inquisition mentale qui arrache de force, à une pièce d’écriture, par les hypothèses les plus violentes et la logique la plus frauduleuse, un aveu de culpabilité qui n’y est pas.