Les Preuves/Le Dossier ultra-secret

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher

La Petite République (pp. 274-291).


LE DOSSIER ULTRA-SECRET


I

J’arrive au dernier chapitre de mon étude sur l’affaire Dreyfus au moment même où la procédure de révision vient d’être ouverte.

Un pas décisif a été accompli : mais la bataille n’est point terminée. Le parti des faussaires essaiera de troubler l’opinion par des mensonges.

Déjà il faut au général Zurlinden une singulière impudence pour oser dire, en se retirant, que le dossier contient la preuve de la culpabilité de Dreyfus. Par quel miracle alors, toutes les fois qu’au lieu d’affirmer ainsi sans preuves les ministres ont essayé de prouver, n’ont-ils pu invoquer que des pièces fausses comme la lettre fabriquée par Henry ou des pièces qui, comme le bordereau, sont d’Esterhazy ?

Les grands chefs ne se résignent pas à leur défaite : mais qu’ils prennent garde. Plus ils s’obstineront, plus ils compromettront la haute armée.

Boisdeffre, pour s’être porté garant d’une pièce fausse, a dû démissionner. Le général Zurlinden, qui se porte garant, après la mésaventure de Cavaignac, d’un dossier inepte et faux, devra démissionner à son tour, quand la pleine lumière sera faite par un débat public.

En attendant, ce que nous savons du dossier ultra-secret suffit à démontrer au peuple à quelles inventions ineptes les césariens et les cléricaux recourent pour le berner.

Il ne faut pas laisser tomber dans l’oubli l’histoire prodigieuse que Rochefort a osé raconter à ses lecteurs. Peut-être espère-t-il que ceux-ci, ahuris par son incohérence, ont perdu la mémoire du roman inepte qu’il leur a servi. Mais l’heure est venue où ce mépriseur du peuple qui a traité le prolétariat en vieille dupe imbécile, doit rendre ses comptes.


II

Donc, au moment où furent produites des accusations précises contre Esterhazy, Rochefort, essayant de sauver le délicieux uhlan par tous les moyens, imagina la diversion que voici. Le 15 décembre 1897, l’Intransigeant, sous le titre : « La vérité sur le traître », publiait l’article suivant :


Dreyfus et Guillaume II

Dreyfus était exaspéré depuis longtemps de la campagne antisémite menée par plusieurs journaux.

Très ambitieux il se disait que juif, il ne pourrait jamais atteindre au sommets de la hiérarchie qu’il rêvait.

Et il pensait que, dans ces conditions, il serait préférable pour lui de reconnaître comme définitifs les résultats de la guerre de 1870, d’aller habiter l’Alsace où il avait des intérêts et d’adopter enfin la nationalité allemande.

C’est alors qu’il songea à donner sa démission, à quitter l’armée.

Mais auparavant, il écrivit directement à l’empereur d’Allemagne, afin de lui faire part de ses sympathies, pour sa personne et pour la nation dont il est le chef, et lui demander s’il consentirait à lui permettre d’entrer avec son grade dans l’armée allemande.

Guillaume II fit savoir au capitaine Dreyfus, par l’entremise de l’ambassade, qu’il était préférable qu’il servît le pays allemand, sa vraie patrie, dans le poste que les circonstances lui avaient assigné, et qu’il serait considéré à l’État-Major allemand comme un officier en mission en France.

La promesse lui fut faite, en outre, qu’en cas de guerre il prendrait immédiatement rang dans l’armée allemande.

Dreyfus accepta ces conditions et la trahison commença : elle dura jusqu’au jour où le traître fut arrêté.


LETTRE IMPÉRIALE

Ce préambule était nécessaire à ce qui va suivre : Une des fameuses pièces secrètes est une lettre de l’empereur d’Allemagne lui-même.

Elle fut dérobée, photographiée et replacée où elle avait été prise.

Dans cette lettre adressée à M. Munster, Guillaume II nommait tout au long le capitaine Dreyfus, commentait certains renseignements et chargeait l’agent de l’ambassade communiquant avec lui d’indiquer au traître les autres renseignements à recueillir, nécessaires à l’État-Major allemand.

Telle est l’origine de la principale « pièce secrète ».

Nous possédions depuis longtemps une version qui nous aurait été fournie par une personnalité militaire des mieux placées pour être admirablement informée, analogue à celle que nous publions aujourd’hui en toute certitude.


CONFIRMATION

Nous avons tenu, d’ailleurs, à nous entourer de toutes les garanties possibles avant de livrer ces importantes révélations au public, bien, encore une fois, que la source d’où elles émanent soit des plus autorisées.

Un attaché militaire étranger à qui nous les avons soumises nous a déclaré ce qui suit :

« ― J’ignorais les détails extrêmement curieux que vous possédez sur les relations de Dreyfus avec le haut État-Major allemand : mais ce que je sais du fond de l’affaire y correspond admirablement. De même que la plupart de mes collègues attachés militaires des puissances étrangères, j’ai entretenu des relations de camaraderie assez intimes avec le colonel Schwarzkoppen, et il m’arriva souvent, dans les conversations nombreuses que j’eus avec lui, de faire allusion à l’affaire Dreyfus.

» Et voici, résumé, ce que j’ai appris :

» Quelques jours avant l’arrestation de Dreyfus, le comte de Munster, ambassadeur d’Allemagne, s’était rendu chez M. Charles Dupuy, président du Conseil des ministres, et lui avait tenu le langage suivant :

« On a soustrait dans les bureaux de l’ambassade une liasse de documents, huit lettre qui m’étaient adressées. C’est une véritable violation du territoire en temps de paix.

» J’ai le regret de vous informer que si ces lettres ne me sont pas restituées immédiatement, je quitterai Paris dans les vingt-quatre heures. »

» Les documents furent rendus séance tenante au comte de Munster.

» Seulement ils avaient été photographiés, et ce sont les photographies qui ont été mises sous les yeux des juges du Conseil de guerre.

» Sur les huit lettres, sept émanaient de Dreyfus. »

Cette déclaration sur la sincérité de laquelle aucun doute n’est possible, confirme absolument les renseignements publiés plus haut d’autre source.

Des huit lettres soustraites, sept étaient de Dreyfus. La huitième était évidemment la missive impériale où le capitaine Dreyfus était nommé, et qui fut la cause du langage tenu par l’ambassadeur allemand M. Dupuy.

Voilà ce que l’Intransigeant osait raconter à ses lecteurs. Le gouvernement, ayant cru devoir opposer à ces monstrueuses inepties un démenti officiel, Rochefort intervint de sa personne ; sous le titre : « Démentis négligeables », il publiait ceci :

Billot et Méline, tout en feignant de s’incliner devant la chose jugée, laissaient volontiers entendre que quoique déclaré coupable à l’unanimité, il n’y aurait rien d’extraordinaire à ce que le déporté de l’île du Diable fût innocent, étant donné le peu d’infaillibilité de la justice humaine.

Or, lorsque Billot, autant par crainte des manifestations de la rue que de l’hostilité du Sénat, se résignait à cette posture entre deux selles, il connaissait dans leurs moindres détails les phases des débats du procès du traître.

Il avait également sous les yeux la « pièce secrète » avec laquelle il lui était si facile de moucher Scheurer-Kestner, quand ce vieil imbécile venait dans son cabinet lui exhiber les paperasses incohérentes de son prétendu dossier.

En quatre mots, avant que la moindre agitation se produisît, il était loisible à Billot de régler leur compte aux agitateurs.

Pendant que Rochefort servait ce conte absurde aux lecteurs de l’Intransigeant, Millevoye, qui porte avec sérénité le souvenir de l’affaire Norton, contait la même histoire aux ouvriers de Suresnes qui se moquaient de lui. Voici le compte rendu du Temps qui m’a été confirmé par notre ami Chauvin présent à la réunion :

M. Millevoye, faisant l’historique de l’affaire Dreyfus, arrive à la pièce secrète.
― Elle existe ? crie-t-on de toutes parts.
― Eh bien, oui, citoyens, elle existe, dit l’orateur. Voulez-vous en connaître la teneur ?
― Oui ! oui !
― La voilà ; cette pièce dit : « Que cette canaille de Dreyfus envoie au plus tôt les pièces promises. Signé... Guillaume. »
Cette révélation est accueillie par un rire général. Ce sont, pendant cinq minutes, des clameurs étourdissantes que percent des lazzi à l’adresse du conférencier.
― Est-ce la dame voilée qui vous a communiqué cette lettre ? demande ironiquement quelqu’un...

L’orateur termine en disant que, vu les déclarations de M. de Bulow, la publication de la pièce secrète prouverait le parjure de l’empereur d’Allemagne et ce serait la guerre.

Ces calembredaines et ces menaces ne firent pas trembler les socialistes de Suresnes et à la presque unanimité un ordre du jour de flétrissure contre les antisémites et nationalistes fut voté.

Le bon sens des ouvriers et leur gaieté gouailleuse avaient balayé les inventions ineptes de Rochefort et de Millevoye.


III

Je ne m’arrêterai pas longtemps à les discuter. Elles sont dix et vingt fois absurdes.

D’abord, si, au moment du procès, l’État-Major avait eu en main des lettres de Dreyfus lui-même, adressées à l’ambassade et signées de lui, il s’en serait servi.

Il n’avait que le bordereau, et pour pouvoir l’attribuer à Dreyfus, il était obligé de faire appel aux imaginations délirantes de du Paty et de Bertillon.

Il ne sert à rien de dire qu’on ne pouvait utiliser légalement les lettres dérobées à l’ambassade d’Allemagne : le bordereau aussi y avait été dérobé et il était la base légale de l’accusation.

Et quelle joie c’eût été pour du Paty l’enquêteur et pour l’État-Major, quand Dreyfus protestait de son innocence pendant toute l’instruction et au procès même, de lui faire rentrer dans la gorge ce cri mensonger en lui montrant, à huis clos, les lettres écrites par lui à l’ambassade !

On ne les avait pas et l’Intransigeant a menti.

S’il y en avait maintenant au dossier, c’est qu’après coup les faussaires galonnés les auraient fabriquées.

Puis, l’idée qu’un empereur, un chef d’État va se compromettre personnellement dans une correspondance d’espionnage est bien la plus folle qui se puisse imaginer.

On comprend très bien que Guilllaume II ait fait savoir récemment par la Gazette de Cologne qu’on pouvait publier ses lettres, qu’il ne s’en offenserait pas. Je le crois bien ; elles couvriront de ridicule notre État-Major, capable de prendre au sérieux de telles niaiseries.

Pour nous qui ne sommes pas des patriotes de métier, mais qui souffrons cruellement de toute diminution de la France, nous ne pardonnerons jamais aux imbéciles de haut grade, qu’ils s’appellent Boisdeffre ou Rochefort, qui, en accueillant et propageant de pareilles inepties, font de notre gouvernement et de notre peuple la risée du monde.

Enfin comprenne qui pourra le calcul prêté par l’Intransigeant à Dreyfus :

Celui-ci a peur, étant juif, de ne pas arriver en France aux plus hauts grades, et il songe à aller servir en Allemagne jamais les juifs n’arrivent aux grades élevés.

Et comment aurait-il pu penser, étant un traître authentique, qu’il serait accueilli dans l’armée allemande ?

Quel est le pays qui donnerait à un espion étranger l’uniforme de ses officiers ?

Enfin, quelle eût été, en Alsace même, la vie de Dreyfus revêtu de l’uniforme prussien ? Il y aurait été écrasé par le mépris de tous, surtout par le mépris de sa propre famille, qui depuis l’annexion envoie tous ses fils servir sous le drapeau de la France.

Et au bout du compte, à quoi se résigne Dreyfus ? Lui qui craint de ne pas monter assez vite dans l’armée française, le voilà qui y reste, mais en acceptant le rôle aussi dangereux que vil d’espion et de traître.

Il est vrai qu’il aura une compensation. Le jour où éclatera la guerre entre la France et l’Allemagne, il désertera, aux prix de mille dangers, et il retrouvera dans l’armée allemande le même grade que dans l’armée française.

Voilà les absurdités que les nationalistes ont osé proposer à la crédulité du pays, à l’imagination surchauffée du peuple.

Quand donc viendra le châtiment pour tous ces hommes ? Quand donc le peuple, qu’ils méprisent au point de lui raconter de telles inepties, leur signifiera-t-il rudement qu’il ne veut plus être dupe ?

J’ajoute qu’il y a une contradiction grossière entre cette prétendue lettre de Guillaume et les autres documents invoqués contre Dreyfus. Dans les lettres où il y a l’initiale D... les attachés militaires traitent cavalièrement leur espion et parlent de le congédier : comment l’auraient-ils fait s’il s’agissait d’un espion en relation directe avec l’empereur ?

Et dans les faux Henry, comment les attachés peuvent-ils comploter de laisser ignorer à leurs gouvernements leurs relations avec Dreyfus s’il y a rapport directs de Dreyfus et de l’empereur ?

Il n’y a pas seulement faux et crime, il y a incohérence dans le crime et dans le faux.

Aussi bien, Rochefort lui-même n’osa pas insister longuement sur cette histoire. Il comprit sans doute qu’à tendre outre mesure la crédulité de son public il la briserait, et il s’arrêta.

Depuis la fin décembre 1897, il n’a pas osé parler de nouveau de la lettre de Guillaume.

Et lui qui accusait le général Billot de trahison, parce qu’il n’assénait pas sur Scheurer-Kestner le coup de massue de la lettre impériale, il n’a pas osé demander à son ami Cavaignac la production de cette lettre.

Bien mieux, quand le faux de « la pièce décisive » citée par Cavaignac fut démontré, pourquoi Rochefort n’a-t-il pas arrêté la débâcle en s’écriant : « Mais il reste la lettre de Guillaume, qu’on la sorte ! »

Pourquoi n’a-t-il pas dit cela ? Il ne peut pas alléguer que ce serait dangereux, car c’est lui qui a lancé cette histoire, il y a un an, dans son journal.

M. Millevoye ne peut dire que ce serait dangereux, puisqu’il a donné lui-même le texte de la pièce dans une réunion publique.

Si donc ils se taisent, s’ils n’en réclament pas la production au moment où elle leur serait le plus nécessaire, c’est qu’ils ont cessé de croire au document jadis invoqué par eux. C’est qu’ils ont perdu l’espoir de faire accepter au public une aussi énorme imbécillité.


IV

Mais ils n’échapperont pas par le silence et l’oubli aux responsabilités qu’ils ont encourues. Et il faudra bien que, devant la peuple qu’il a berné, M. Rochefort s’explique.

De deux choses l’une. Ou bien M. Rochefort a inventé de toutes pièces la lettre de l’empereur Guillaume, ou bien en effet, comme il le dit, c’est par une " haute personnalité militaire », par l’État-Major qu’il en a appris l’existence.

Dans le premier cas, M. Rochefort a commis le crime le plus abject. Il a, pour accabler un innocent et pour sauver les grands chefs réactionnaires compromis, jeté au public un mensonge. Il a tenté d’affoler le patriotisme du peuple en mettant en cause, par un document faux, l’empereur Guillaume. Il donnait ainsi à ce dernier le beau rôle devant le monde, et si une émotion populaire avait suivi les révélations mensongères de l’Intransigeant, si de ce mouvement populaire une complication diplomatique était sortie, Guillaume avait beau jeu pour accabler la France dans l’opinion de l’Europe, puisque c’est sur un mensonge que le peuple de Paris se fût soulevé.

Crime contre Dreyfus ; crime contre le peuple de Paris et contre la France, voilà ce qu’a commis Rochefort s’il a lui-même imaginé cette absurde et dangereuse histoire.

Mais je me hâte de dire que Rochefort, du moins pour une large part, a été dupe.

Depuis l’origine de cette affaire, il a fait preuve surtout d’imbécillité. Ce n’est pas impunément qu’il vieillit. Les hommes qui toute leur vie ont cherché de bonne foi la vérité peuvent vieillir sans que leur pensée se trouble : la force et la lumière tranquille du vrai soutiennent leur esprit jusqu’à la fin.

Mais quand on s’est fait une loi de la fantaisie la plus incohérente, quand on s’est fait une habitude et un jeu de forcer sans cesse les idées et les faits, il vient une heure où l’esprit alourdi devient la dupe de lui-même. Il ne s’arrête plus aux limites extrêmes de la fantaisie, il tombe lourdement dans l’absurde.

Pauvre amuseur raidi et bientôt ankylosé ! Malgré la grimace du sourire professionnel, à chaque tour de force il risque de se rompre le cou.

L’État-Major avait bien vu que Rochefort était à point pour accepter les fables les plus invraisemblables et je suis porté à croire qu’en effet, une haute personnalité militaire lui a raconté qu’il y avait une lettre de Guillaume sur Dreyfus.

Millevoye ne suffisait pas à l’État-Major. Non certes que Millevoye n’eût sa bonne crédulité toujours prête. Celui-là est un modèle de bonne foi. Il ne peut y avoir un dossier fabriqué dans le monde sans qu’aussitôt, avec une conviction touchante, il en proclame l’authenticité.

Vers cette haute chandelle à la lumière candide, les papiers faux volent d’eux-mêmes, comme des papillons de nuit.

Il suffisait donc de chuchoter à l’oreille de Millevoye : « Dossier A et Dossier B ― dans dossier B lettre de Guillaume » pour qu’aussitôt de tout son clairon de patriote informé il le fît savoir à l’univers.

Par malheur, l’aventure Norton diminuait un peu son crédit.

Rochefort, lui, valait mieux. Il n’avait pas encore servi dans les papiers faux : il n’était pas chevronné de la campagne Norton. Et sa réputation d’homme d’esprit était intacte. Mais à y regarder d’un peu près, ses facultés avaient faibli.

On pouvait donc, en le flattant un peu, l’engager dans l’aventure.

On lui envoya d’abord, au nom de l’État-Major, le commandant Pauffin de Saint-Morel qui lui confia, symboliquement, « le drapeau de la France ».

Puis, quand cette cérémonie patriotique eut préparé Rochefort, par une sorte d’attendrissement, à recevoir toutes les empreintes, on lui fit passer l’histoire de la lettre de Guillaume, et avec une discipline toute militaire il la communiqua à ses lecteurs.

Le tour de l’État-Major était joué. Ce qu’il n’osait faire ouvertement lui-même, par ses Gonse et ses Pellieux, il le faisait faire par Rochefort. C’était tout bénéfice. Si l’histoire prenait, la haute armée bénéficiait du trouble des esprits. Si elle ne prenait pas, la charge en restait à Rochefort et cela ne tirait pas à conséquence.

Ces vieux troupiers, bien qu’ils ne soient pas malins, ont joué du pamphlétaire comme un chat joue d’un peloton de fil très embrouillé.


V

Très bien, et la responsabilité de Rochefort, dans l’invention criminelle de la lettre, est très diminuée : mais celle de l’État-Major devient terrible.

En effet, il ne peut nier ses relations avec Rochefort, puisqu’il lui a envoyé, d’ordre de Boideffre, Pauffin de Saint-Morel.

C’est donc l’État-Major qui a soufflé à notre pauvre Géronte, l’histoire de la lettre de Guillaume.

Mais, ou bien l’État-Major n’a pas cette lettre et il a commis le plus criminel mensonge. Ou bien il a en effet une lettre de Guillaume et que penser alors de l’imbécillité de nos chefs s’ils ont pris au sérieux un faux aussi monstrueusement inepte ?

L’État-Major a le choix entre une incomparable scélératesse et une insondable niaiserie.

Pour moi, je l’avoue, j’incline à croire que nos chefs et nos sous-chefs ont eu, en effet, en main une lettre de Guillaume, fabriquée par un faussaire assez avisé pour se dire que l’État-Major accepterait tout.

Aujourd’hui nos généraux hésitent à produire cette pièce imbécile parce que l’aventure d’Henry, si elle ne les a pas rendus honnêtes, les a rendus prudents.

Mais il est probable qu’ils ont eu, un moment, ce document terrible dans quelque tiroir mystérieux devant lequel leur sottise montait la garde comme un dogue au collier hérissé de clous.

Cette lettre, il faut qu’ils la montrent. Il faut que nous sachions au juste si nous avons eu des chefs assez niais pour croire à l’authenticité d’un pareil document, ou assez criminels pour faire jeter à la foule, par l’intermédiaire de Rochefort, un faux connu pour tel.

Oui, il faut que sur ce point la lumière se fasse. Il faut qu’au prochain procès Dreyfus, Rochefort, appelé comme témoin, soit invité à dire s’il a inventé de toutes pièces cette histoire, ou s’il la tient, en effet, d’une « haute personnalité militaire », comme l’affirme l’Intransigeant.

Pour moi, j’incline à penser que cette pièce était, au ministère de la guerre, une sorte de faux hors du cadre.

Il y avait des pièces fausses, comme des lettres fabriquées par Henry, qui étaient, si je puis dire, enrégimentées et encadrées. Elles étaient là, au premier rang, toutes prêtes à marcher au premier signal des faussaires.

Il y en avait d’autres qui rôdaient, si je puis dire, tout autour de l’enceinte régulière des faux. On n’osait pas trop les introduire au dossier officiel et au cœur de la place. Elles étaient comme des aventuriers campés dans les faubourgs. On se réservait de les mobiliser si les autres succombaient. Ou bien on les destinait à Rochefort.


IV

Il semble bien que les bureaux de la guerre constituaient des sous-dossiers, je dirai même des extra-dossiers, pour des usages irréguliers et inconnus.

Voici ce que dit devant la cour d’assises (Tome I, page 375) le colonel Henry :

M. le colonel Henry. ― Hé bien ! Allons-y. En 1894, j’ai l’honneur d’appeler votre attention sur les dates, messieurs les jurés, au mois de novembre, un jour le colonel Sandherr est entré dans mon bureau et m’a dit : « Il faut absolument que vous recherchiez, dans vos dossiers secrets, tout ce qui a trait aux affaires d’espionnage. ― Vous les avez classés ? ― Je lui ai dit : Oh ! ce ne sera pas long ; j’y suis depuis un an, depuis 1893. ― Eh bien, recherchez tout ce que vous avez, vous en constituerez un dossier. »

J’ai recherché ce que j’avais, et j’ai retrouvé, je crois, huit ou neuf pièces, ― je ne me souviens plus exactement du nombre ― dont une lettre importante ayant un caractère extra-confidentiel et, si vous voulez, extra-secret. Je fis un bordereau de ces pièces, je pris copie de quelques-unes, et je remis le tout au colonel Sandherr. C’était, comme je vous le disais tout à l’heure, messieurs les jurés, en novembre 1894. Le colonel le prit, le garda environ un mois. Vers le 15 ou le 16 décembre 1894, le colonel vint me trouver et me dit : « Voilà votre dossier. »

Ah ! pardon, avant il y a un détail important que j’oubliais.

Lorsque je remis le dossier au colonel Sandherr, je lui fis remarquer qu’une pièce secrète, pièce importante dont je vous parlait tout à l’heure, messieurs les jurés, ne devait pas sortir du bureau sans que nous en ayons le reçu ou la photographie. Il me répondit : J’en fais mon affaire ; je ferai faire des photographies. Il a fait faire deux ou trois photographies. Je ne me souviens plus exactement du nombre, dans tous les cas deux ou trois ― et comme je vous le disais tout à l’heure, il me remit le dossier le 15 ou le 16 décembre 1894.

J’appelle votre attention sur cette date, messieurs les jurés, parce qu’on a fait à ce dossier une légende, et je tiens à rétablir son histoire.

Puis le 16 décembre j’ai repris le dossier sans faire le dépouillement des pièces qui s’y trouvaient, j’ai remis le tout dans une enveloppe : la fameuse enveloppe dont je parlais tout à l’heure, sur laquelle j’ai écrit au crayon bleu : « Dossier secret » ; dans un coin de l’enveloppe, la lettre D et, au verso, après avoir collé l’enveloppe, mon paraphe ou presque ma signature au crayon bleu ; j’ai remis ce dossier dans le tiroir de mon armoire secrète et il n’en est plus sorti qu’au moment où le colonel Picquart l’a demandé à M. Gribelin, c’est-à-dire ― il se souviendra mieux de la date que moi, j’étais en permission ― à la fin d’août ou au commencement de septembre 1896 ; voilà l’histoire de ce dossier.

Il faut vous dire que lorsque le colonel Sandherr m’a remis ce dossier le 16 décembre 1894, je lui ai dit : Mais comment se fait-il que vous n’ayiez plus besoin de ce dossier-là ?

Il m’a répondu : J’en ai un plus important, et je vais vous montrer une lettre de ce dossier.

Il m’a fait voir une lettre en me faisant jurer de n’en jamais parler.

J’ai juré. Il m’a montré une lettre plus importante encore que celles du dossier. Il m’a dit : « J’ai avec cela quelques documents, mais je les garde par devers moi et je m’en servirai si besoin est. »

Je n’ai plus jamais entendu parler de ce second dossier ; jamais le colonel ne me l’a remis.


Qu’on me pardonne d’avoir cité en entier cette partie de la déposition d’Henry. Il faudrait en méditer chaque parole.

Quel malheur vraiment que Cavaignac lui ait laissé en main le rasoir qui a coupé net tant d’explications.

À coup sûr, nous ne pouvons prendre à la lettre les affirmations du faussaire Henry. Nous pouvons pourtant relever les aveux qui y sont contenus.

C’est au moment du procès Dreyfus que se passent les faits racontés par Henry. En novembre et décembre 1894, Dreyfus est sous les verrous, et c’est le 22 décembre qu’il est condamné.

Or, des paroles d’Henry, il ressort deux faits essentiels. Le premier c’est que, au moment du procès, le dossier de toutes les affaires d’espionnage, j’entends le dossier régulier connu des bureaux, ne comprenait que huit ou neuf pièces. Que devient dés lors le chiffre fantastique de pièces dont a parlé M. Cavaignac ? Évidemment si elles existent, elles ont été fabriquées depuis.

Et le second fait, bien curieux, bien frappant, c’est que chacun au ministère de la guerre se constituait des dossiers à son usage personnel.

Quelle anarchie incroyable et comme elle est favorable à l’éclosion des faux !

Voilà le colonel Sandherr, chef du service des renseignements, et déjà miné par une paralysie cérébrale, qui recueille pour son usage personnel un dossier inconnu de ses collaborateurs.

Il se réserve, lui, personnellement, d’en faire usage, comme si des pièces d’espionnage pouvaient être sa propriété.

Et qui ne voit qu’en opérant ainsi tout seul, sans le contrôle même de ses collaborateurs, il s’exposait aux pires mésaventures ? Il était à la merci du premier coquin qui lui vendait des pièces fausses.

Et qu’a voulu le colonel Henry en nous parlant du dossier personnel que s’était constitué le colonel Sandherr et de la lettre ultra-mystérieuse sur laquelle il a dû jurer un éternel silence ? Évidemment le colonel Henry se réservait d’authentiquer par là les documents nouveaux et décisifs qui surgiraient, au besoin, contre Dreyfus.

Il était si facile de dire : Oui, oui ; cela était dans les papiers du colonel Sandherr.

Et je ne serais pas surpris que les bureaux de la guerre eussent formé le plan de rattacher à cette source mystérieuse la prétendue lettre de Guillaume, si l’opinion tâtée par Rochefort et Millevoye faisait mine de la prendre au sérieux.

En tout cas, nous savons que la grande officine de faux qui fonctionnait au ministère de la guerre se divisait en plusieurs laboratoires. Le faussaire Henry lui-même nous apprend que le colonel Sandherr avait son dossier à lui.

Dans cette cathédrale du mensonge et du faux il y avait plusieurs chapelles, et cette anarchie, cette incohérence dans le crime explique les résultats lamentables auxquels l’État-Major a abouti.

Mais quelle que soit l’origine présumée de la lettre de Guillaume, il faut qu’on nous donne cette lettre. Il faut qu’on nous explique cette origine.

Il n’est pas possible que ce monument de l’audace criminelle de l’État-Major et de l’imbécillité de Rochefort reste dans l’ombre.

Ce faux est le roi des faux, comme Rochefort est le roi des dupes. Qu’on ne nous prive pas de ce chef-d’œuvre !


VII

Voilà donc qu’au point où nous sommes il y a, sans compter les faux non encore constatés, huit faux, exactement, à la charge de l’État-Major.

Il y a les trois lettres fausses de Schwarzkoppen et Panizzardi fabriquées par Henry.

Il y a la fausse photographie représentant Picquart en conversation avec Schwarzkoppen.

Il y a les trois lettres ou dépêches fausses fabriquées contre Picquart.

Enfin, par un couronnement impérial et superbe, il y a la lettre fausse de Guillaume II.

Et les bandits qui, dans la seule affaire Dreyfus, ont déjà à leur compte huit faux reconnus, constatés, ont l’audace encore de nous demander crédit.

Ils chuchotent maintenant qu’au fond de leur dossier ultra-secret ils ont des lettres de nos espions prussiens, mais qu’on ne pourrait les montrer sans perdre nos agents de Berlin.

Misérables, vous mentez !

D’abord ces lettres, si elles existent, ne peuvent être que des faux, car tant que le colonel Picquart était au ministère elles n’existaient pas.

La preuve c’est qu’on lui a permis de pousser son enquête jusqu’à la fin octobre 1896. On l’aurait arrêté d’un mot en lui disant : « Vous voyez bien qu’il y a des preuves décisives contre Dreyfus. »

Bien mieux, trois ans après la condamnation de Dreyfus, en décembre 1897, quand le général de Pellieux enquête sur Esterhazy et demande aux bureaux de la guerre de rassurer sa conscience par une preuve certaine de la culpabilité de Dreyfus, l’État-Major lui sert le faux Henry.

L’eût-il fait s’il eût eu des rapports décisifs de ses agents prussiens ?

Donc, ou ces rapports sont une invention misérable ou ils sont une nouvelle série de faux, s’ajoutant aux huit faux déjà officiellement connus.

Ou peut-être, les agents de Berlin, assurés de plaire en pourvoyant l’État-Major aux abois de documents sauveurs, lui ont-ils adressé tout ce qu’il voulait.

La date tardive suffit à démontrer l’imposture.

Bandits, nous n’avons pas besoin de connaître le nom de vos agents berlinois pour établir votre besogne de faussaires.

Nous n’avons pas eu besoin, pour démontrer que le bordereau est d’Esterhazy, de savoir par quel agent il avait été saisi.

Nous n’avons pas eu besoin, pour que l’authenticité du « petit bleu » fût certaine, de savoir s’il avait été porté au ministère par un agent complice, ou s’il avait été fabriqué directement par Henry lui-même.

Nous n’avons pas besoin de savoir le nom de l’agent qui vous a vendu la lettre de Guillaume pour être assurés que c’est un faux imbécile.

Cachez donc, si vous voulez, la signature des agents berlinois qui sont venus à votre secours contre espèces sonnantes, mais montrez les pièces elles-mêmes : la marque du faux éclatera d’emblée.


VIII

Ah ! il serait trop commode à ces criminels, il serait trop commode à ces faussaires d’échapper à tout contrôle et à toute responsabilité sous prétexte qu’ils se font expédier leurs mensonges et leurs faux de l’autre côté du Rhin !

Admirez, je vous prie, quelle arme souveraine ces hommes auraient en main contre tous les Français qui les gênent.

Un beau jour, ils prétendraient qu’ils ont reçu de leurs agents de Berlin ou de Rome des rapports démontrant la trahison d’un tel ou d’un tel... Et sous prétexte de ne pas brûler ces agents, l’État-Major jugerait à huis clos ceux qui dénoncent son incapacité et ses crimes.

Oui, ce serait commode : mais quelle audace à ces faussaires, qui ont déjà huit faux à leur actif, de demander confiance et discussion dans les ténèbres, pour le reste des dossiers fabriqués par eux !

Mais non : c’est au plein jour qu’il faut que votre ignominie apparaisse.

À genoux devant la France, coquins qui la déshonoriez !

Pas de huis clos ! Pas de ténèbres !

Au plein jour la justice ! Au plein jour la revision pour le salut de l’innocent, pour le châtiment des coupables, pour l’enseignement du peuple, pour l’honneur de la patrie !