Les Preuves/Le Récit de Lebrun-Renaud

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La Petite République (pp. 35-37).


LE RÉCIT DE LEBRUN-RENAUD


I


Qu’oppose-t-on, qu’opposent MM. Cavaignac, Rochefort et Drumont a cette longue protestation d’innocence ? Une phrase que le capitaine Lebrun-Renaud prétend avoir recueillie de Dreyfus, le matin de la dégradation, dans une conversation où il n’y avait d’autre témoin que Lebrun-Renaud lui-même.

Ils ne se demandent pas une minute ce que vaut cette phrase ; ils n’en recherchent ni l’authenticité ni le vrai sens. Ils se gardent bien de discuter devant le peuple et de l’habituer à la discussion. Ils voudraient le traiter insolemment comme un grand enfant hébété que l’on mène comme on veut, et ils lui jettent, sans examen, sans critiques, ce simple mot : le traitre a avoué.

C’est faux : il n’a pas avoué, pas plus au capitaine Lebrun-Renaud qu’à tout autre. Il a affirmé son innocence au capitaine Lebrun-Renaud comme au reste du monde.

Et d’abord, par quel prodige, par quelle contradiction inexplicable, l’homme qui depuis six semaines affirmait son innocence, et qui allait, le jour même de la dégradation, la crier à l’univers, oui, par quel prodige cet homme aurait-il fait des aveux, avant d’aller à la parade, au capitaine Lebrun-Renaud ?

Comment, s’il venait, dans le pavillon de l’École militaire, de s’avouer coupable à un officier, comment a-t-il pu avoir la force de se redresser aussitôt et de jeter à la France qui le maudit son cri d’innocence, son indomptable appel ? Après la défaillance d’un premier aveu, toute énergie en lui eût été morte ; or, l’énergie surhumaine de sa protestation a stupéfié la foule et bouleversé les consciences.

Qu’on y veuille penser. Où donc un homme condamné pour un pareil crime et soumis à l’infamie d’un pareil supplice peut-il trouver la force nécessaire pour porter la tête haute et d’une voix ferme crier au monde : Je suis innocent ?

S’il est innocent, en effet, c’est dans sa conscience indomptée, c’est dans la révolte de son honneur qu’il trouvera cette force, et on comprend alors que Dreyfus ait pu opposer son front au vent de tempête, tout chargé de malédictions, qui passait sur lui. On comprend aussi que, se retrouvant seul, dans la solitude de sa prison, l’esprit brisé et les vêtements en loques, il ait pu encore, soutenu par sa force d’innocence, envoyer à son avocat, à sa femme, les paroles héroïques de l’honnête homme sacrifié.

Et s’il est coupable au contraire, s’il a pu, malgré le sentiment interne de sa trahison, jouer ce personnage prodigieux, si, après la comédie d’innocence, presque surhumaine, dans la parade d’exécution, il a pu continuer son rôle jusque dans le secret de sa prison, si, dans la secousse de l’exécution comme dans la détente de la solitude, son masque n’a pas bougé, il a fallu à cet homme une puissance de calcul et de sang-froid, une audace et une constance de cynisme incomparables.

Comment alors eût-il inauguré par un aveu cette journée d’exécution publique pour laquelle il avait évidemment combiné toutes ses ressources d’hypocrisie et ramassé toutes ses énergies de mensonge ?

Comment surtout, apres cette fêlure par où son secret s’était échappé, sa protestation a-t-elle résonné d’un accent si net et si fort ?

Mais enfin cette phrase de prétendu aveu, contredite si violemment par toute l’attitude publique, par toutes les lettres et toutes les paroles certaines de Dreyfus, comment a-t-elle été recueillie et que dit-elle ?