Les Preuves/Les Aveux d’Esterhazy

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La Petite République (pp. 120-127).


LES AVEUX D’ESTERHAZY


I

Que le bordereau sur lequel a été condamné Dreyfus soit d’Esterhazy, il n’y a plus de doute aujourd’hui pour personne et même beaucoup d’adversaires de Dreyfus le reconnaissent expressément.

M. Cavaignac lui-même, dans son discours du 7 juillet, quand il a résumé pour la France les raisons, selon lui décisives, qui démontraient la culpabilité de Dreyfus, n’a pas osé parler du bordereau.

Esterhazy lui-même a été obligé, sur ce point, à des aveux à peu près complets, et dans son procès même, les experts, qui ont l’air de l’innocenter, l’accablent.

Voici d’abord son aveu, à peine dissimulé sous la plus ridicule invention. Je prie les lecteurs attentifs de méditer l’article suivant, signé Dixi, et qui a paru dans la Libre Parole, le 15 novembre 1897.

Cet article, qui contient sur Esterhazy, sur son caractère et sa vie, des détails intimes, et qui est consacré à la défense d’Esterhazy, avant qu’il ait été publiquement accusé, émane certainement d’Esterhazy lui-même : nul ne le conteste.

L’article a été rédigé ou par Esterhazy ou sur les données fournies par lui. C’est son système de défense.

Le 14 novembre, le Figaro analysait ce qu’on a appelé le dossier Scheurer-Kestner. Il disait que celui-ci avait en mains des spécimens d’écriture d’un officier et que l’écriture de cet officier, d’ailleurs dissipé et déréglé, ressemblait d’une manière absolue à celle du bordereau.

L’officier n’était pas nommé, mais Esterhazy comprit, et, pour amortir un peu le coup, il répondit dès le lendemain 15 dans la Libre Parole.


II

Comment avait-il su qu’il s’agissait de lui ? Il n’y a que deux explications. Ou bien, se sachant en effet coupable, il n’avait pas besoin d’attendre qu’on le nommât ; ou bien, il avait été averti dès longtemps par ses amis de l’État-Major, en particulier par du Paty de Clam, que c’était contre lui que le colonel Picquart avait recueilli des preuves.

Ou plutôt les deux explications sont vraies à la fois.

Quoi qu’il en soit, il n’attend pas la dénonciation publique de Mathieu Dreyfus, qui ne se produit que le 16. Et dès le 15, il se défend. Voici comment il explique le plan d’attaque de ses ennemis :


Le Complot.

Malgré l’active surveillance du ministère des colonies, Dreyfus n’a jamais cessé de correspondre occultement avec la France, Nous n’insistons pas sur ce qu’il a pu faire à l’époque où il avait pour geôlier cet étrange commandant dont parlait l’Intransigeant, qui passait son temps à se documenter et qui s’est si bien documenté toute sa vie, qu’on n’a pas osé le destituer malgré sa conduite extraordinaire.

Ce qui est certain, c’est que pendant cette entrevue entre Dreyfus et sa famille, qu’on eut la stupidité de tolérer, il imagina un système de correspondance occulte dont le seul défaut était d’être très lent. Néanmoins, à la fin de 1895, il avait réussi à donner tous les détails nécessaires à l’exécution de la machination dont il espérait d’être réhabilité.

Dreyfus, en effet, s’était alors décidé à révéler le procédé employé par lui, dans ses correspondances avec l’étranger, pour se protéger contre une surprise.

Voici ce procédé :

Il écrivait ses correspondances sur un papier transparent, de manière à décalquer telle ou telle écriture ressemblant à la sienne. Il se couvrait ainsi, il est facile de le comprendre, contre tous les événements.

On conçoit donc l’attitude des experts au moment du procès ; les uns se sont prononcés nettement et ont reconnu la main de Dreyfus ; les autres, moins habitués aux trucs des calqueurs, ont hésité.

Néanmoins, la main de Dreyfus, si habile qu’elle ait été, s’est trahie manifestement sur plusieurs points ; quelques-uns figurent dans une brochure récemment vendue sur les boulevards.

Un hasard dont on a retrouvé la trace fit découvrir à Dreyfus une écriture ayant avec la sienne des similitudes assez sensibles. Cette écriture appartenait à une personne que Dreyfus ne connaissait pas personnellement.

Il était indispensable de se procurer habilement des échantillons d’écriture assez volumineux pour pouvoir y calquer des syllabes et même des mots entiers, dans des conditions particulières. Par une manœuvre dont on connaît tous les détails dont le gouvernement est instruit et qu’on divulguera en temps et lieu, pour la confusion des défenseurs du traître, il réussit, en février 1894, à se procurer une notice de six pages environ de cette écriture renfermant un nombre notable de termes reproduits précisément dans le bordereau.

Désormais, il pouvait opérer à son aise. Il était assuré, croyait-il, de l’impunité ; il avait un répondant sur lequel il comptait bien, le cas échéant, égarer les soupçons.

L’événement ne réalisa pas ses espérances. Par suite de circonstances restées jusqu’ici incomplètement expliquées et qui tiennent sans doute à ce qu’il ne connaissait pas personnellement son répondant, Dreyfus ne réussit pas à le mettre en cause au moment du procès.

Ce n’est que plus tard qu’il se décida à donner le nom de ce répondant pour en faire la victime à lui substituer, plus tard encore qu’il y ajouta les indications nécessaires.


Et l’article raconte ensuite que, pour aider Dreyfus dans cette œuvre de réhabilitation frauduleuse, un officier des bureaux de la guerre (c’est une allusion au colonel Picquart) fut « définitivement embauché en février 1896 ». Celui-ci s’appliqua à transformer en trahison les désordres d’Esterhazy.


D’un prodigue il voulut faire un traître ; il lui attribua le bordereau.

Pour cela il constitua un dossier dans lequel il introduisit :

1° Les spécimens d’écriture achetés à des subalternes ;

2° Des pièces fausses provenant soi-disant d’une ambassade ;

Une pièce compromettante, émanant soi-disant de la victime adressée à un diplomate et fabriquée avec un art merveilleux, si merveilleux que X... eut le tort sans doute d’en rêver tout haut...


III

Voilà, je le répète, à la date du 15 novembre 1897, le système de défense d’Esterhazy.

Que cet article soit de lui ou inspiré par lui, cela est évident : car qui donc, avant que le nom d’Esterhazy eût été publiquement prononcé, pouvait s’occuper de la défense préventive d’Esterhazy, sinon Esterhazy lui-même ? D’ailleurs, comme nous le verrons tout à l’heure, c’est le même système de défense qu’il a publiquement produit devant le Conseil de guerre.

J’ose dire que jamais aveu de culpabilité ne fut plus éclatant. Et j’ose dire aussi que jamais on n’offrit à la crédulité d’un pays un roman aussi absurde.

Mais Esterhazy et ses amis de l’État-Major qui, quelques jours après, allaient raconter sérieusement la fable ridicule de la Dame voilée, savaient qu’ils pouvaient tout se permettre. D’avance, les grands chefs couvraient tout ; d’avance, les journaux de l’État-Major acceptaient tout.

Il vient pourtant une heure où les plus crédules se réveillent et où ils regardent ; que l’on veuille donc regarder le récit d’Esterhazy dans la Libre Parole.

Il en résulte d’abord qu’Esterhazy ne conteste pas la ressemblance, l’identité de son écriture avec celle du bordereau. Bien mieux, il ne croit pas possible que cette identité soit contestée.

Observez qu’au moment où il écrit, il n’a pas encore été officiellement dénoncé ; il ne peut même pas savoir au juste s’il passera en jugement.

En tout cas, son écriture comparée à celle du bordereau, n’a pas été soumise à une expertise d’écriture officielle. Si donc la ressemblance entre son écriture et celle du bordereau n’était pas lumineuse, éclatante, effrayante, s’il y avait la possibilité d’un doute, il attendrait que les experts se prononcent.

Mais non : Esterhazy est tellement sûr que, dès qu’on regarde le bordereau, on est obligé de dire : « C’est l’écriture d’Esterhazy », qu’il prend les devants et qu’il dit : « Oui, c’est mon écriture, mais elle a été décalquée ».

Décalquée ? Nous verrons tout à l’heure si elle l’a été, si elle a pu l’être. Mais ce que nous avons le droit de retenir tout d’abord, c’est que, de l’aveu même d’Esterhazy, le bordereau est fait avec des mots de l’écriture d’Esterhazy.

Cette première concession est dangereuse pour lui : car s’il ne parvient pas à démontrer que l’écriture du bordereau a été. décalquée en effet, s’il ne fait pas accepter l’explication extraordinaire qu’il propose, il ne restera décidément qu’une chose : c’est que le bordereau est de son écriture et, par conséquent, qu’il est de lui.


IV

Ce péril avait été vu par les amis d’Esterhazy, par les hommes de l’État-Major, qui voulaient à tout prix sauver le traître. Et ils avaient songé d’abord à une autre explication.

Ils voulaient dire qu’après la condamnation de Dreyfus, le Syndicat des traîtres avait cherché, parmi toutes les écritures d’officiers, celle qui ressemblerait le plus à celle du bordereau, et qu’il avait fini par faire choix de celle d’Esterhazy, qui était la plus ressemblante. C’est cette explication, c’est ce moyen de défense que, dans la soirée du 16 novembre, le commandant Pauffin de Saint-Morel apporta chez M. Rochefort ; M. Rochefort la donnait aussitôt dans l’Intransigeant et il précisait encore dans son interview à la Patrie (17 novembre) :


Dans son article de ce matin, M. Henri Rochefort parle de cinquante autographes d’un nombre égal d’officiers, qui auraient été réunis par le syndicat Dreyfus, et parmi lesquels un choix aurait été fait pour servir les desseins des amis du traître.

Nous nous sommes rendus chez le rédacteur en chef de l’Intransigeant pour lui demander des explications sur ce passage de son article.

Le célèbre polémiste s'est obligeamment mis à notre disposition, et voici les renseignements d’une importance capitale, ainsi qu’on va en juger, qu’il a bien voulu nous fournir :

― Ce que je dis dans mon article de ce matin, je le tiens d’un officier supérieur occupant une très haute situation au ministère de la guerre dans le service de l’État-Major général... Il m’a dit, presque mot pour mot, ceci :

« Nous savons, au ministère de la guerre, que le comité constitué pour travailler au sauvetage de Dreyfus a fait démarches sur démarches, depuis près de deux ans, pour réunir un certain nombre d’autographes, une cinquantaine environ, provenant d’officiers susceptibles de remplir les conditions morales et matérielles nécessaires pour être substitués, au besoin, au traître. Parmi les autographes, un, après mûr examen, fut mis à part : il était de la main du commandant Esterhazy.

« L’écriture du commandant a, en effet, une certaine analogie avec celle du traître.

« De là, le choix qui fut fait par les amis de Dreyfus. »


Ainsi parlait le commandant Pauffin de Saint-Morel au clairvoyant M. Rochefort, et le clairvoyant M. Rochefort n’a pas vu qu’il y avait contradiction grossière entre le système de défense exposé par le commandant Pauffin de Saint-Morel et le système de défense exposé dans la Libre Parole, un jour auparavant par Esterhazy lui-même.

D’après Esterhazy, le bordereau est fait avec des mots de sa propre écriture, traîtreusement décalqués par Dreyfus, et c’est par cette machination que Dreyfus veut perdre Esterhazy. D’après M. Pauffin de Saint-Morel, envoyé de Boisdeffre, le bordereau était bien de l’écriture de Dreyfus ; mais les amis du traître avaient trouvé, après coup, une écriture qui ressemblait à la sienne et ils essayaient ainsi de substituer Esterhazy à Dreyfus.

Évidemment, les deux inventions sont contradictoires : l’État-Major, pour sauver Esterhazy, était résolu à tous les mensonges, mais dans ces mensonges il n’avait pas su, d’emblée, mettre l’accord.

C’est, d’ailleurs, par la contradiction, que tout naturellement les menteurs se perdent.


V

La version du commandant Pauffin de Saint-Morel était à coup sûr moins dangereuse pour Esterhazy que celle d’Esterhazy lui-même. Déclarer, comme le fait Esterhazy, que le bordereau est fait avec l’écriture d’Esterhazy, décalquée par Dreyfus, c’est se créer bien des embarras, c’est s’obliger à bien des explications difficiles, c’est mettre la main dans l’engrenage des aveux.

Au contraire, il n’était pas compromettant pour lui de dire, avec le commandant Pauffin, que les amis de Dreyfus avaient constaté, après coup, une certaine ressemblance entre l’écriture de Dreyfus et celle d’Esterhazy, et qu’ils voulaient en abuser. Aussi l’État-Major avait-il songé d’abord, évidemment, à cette explication dont le commandant Pauffin se fait, auprès de M. Rochefort, l’écho attardé.

Pourquoi donc l’État-Major et Esterhazy lui-même ont-ils renoncé à cette explication moins dangereuse ?

Pourquoi dans l’article de la Libre Parole du 15, pourquoi ensuite devant le Conseil de guerre Esterhazy a-t-il déclaré que le bordereau avait été fait avec des décalques de son écriture ?

Pourquoi est-ce à cette explication imprudente et périlleuse que se sont arrêtés les experts du procès Esterhazy, conseillés par l’État-Major ?

Pourquoi ? C’est qu’entre l’écriture d’Esterhazy et l’écriture du bordereau, la ressemblance est trop complète, trop évidente pour que le système de Pauffin de Saint-Morel et de Rochefort puisse suffire. Dans ce système, en effet, on peut bien expliquer une certaine ressemblance entre l’écriture du bordereau et celle d’Esterhazy. Le hasard peut amener, entre deux hommes, une analogie d’écriture assez marquée. Mais ce qu’on ne peut expliquer ainsi, c’est la ressemblance absolue, l’identité complète.

Quand il y a rencontre fortuite entre l’écriture de deux hommes, il y a toujours quelque trait où se trahit la différence de main.

Or, entre l’écriture du bordereau et celle d’Esterhazy, la ressemblance est entière, trait pour trait, point pour point ; il n’y a pas un détail, si léger soit-il, qui diffère.

Voilà pourquoi Esterhazy et l’État-Major ont dû renoncer au système moins dangereux, mais trop insuffisant dont parle encore, le 16 novembre, M. Pauffin.

Et, pour Esterhazy lui-même, la ressemblance de son écriture à celle du bordereau est si absolue que, pour se défendre, il est obligé d’imaginer qu’il y a eu décalque.

J’ai donc le droit de dire qu’en ce qui concerne l’identité d’écriture, l’aveu est complet. Et s’il n’y a pas eu décalque, Esterhazy est convaincu d’être l’auteur du bordereau.