Les Preuves/Les Charges

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La Petite République (pp. 108-119).


Les Charges

I

À ce moment, les charges qui pesaient sur Esterhazy commençant à devenir graves, le colonel Picquart mit ses chefs au courant de ses démarches ; il leur déclara qu’un officier de l’armée pouvait être gravement soupçonné.

Ses chefs lui donnèrent plein pouvoir pour continuer ses recherches.

Notez qu’à ce moment encore aucun lien entre l’affaire Dreyfus et l’affaire Esterhazy n’apparaissait. On savait que l’attaché militaire allemand, M. de Schwarzkoppen, ou un de ses agents, avait écrit une carte-lettre à Esterhazy et avait avec lui des relations suspectes. On savait qu’Esterhazy menait une vie de désordre et d’expédients qui justifiait tous les soupçons. On savait enfin qu’il recueillait le plus possible et faisait transcrire des documents militaires qui, dans sa vie d’agitation, n’avaient certainement pas pour lui un intérêt d’étude. On pouvait supposer dès lors qu’on se trouvait en face d’un cas de trahison.

Mais rien n’indiquait encore qu’Esterhazy fut coupable des faits pour lesquels Dreyfus avait été condamné : il semblait qu’une trahison Esterhazy venait s’ajouter à la trahison Dreyfus.

Rien ne laissait encore apparaître que la trahison Esterhazy devait être substituée à la trahison Dreyfus.

Aussi l’État-Major approuvait-il, à cette date, et encourageait-il le colonel Picquart.

Ayant ainsi averti ses chefs, celui-ci précisa ses recherches. Et tout d’abord un rapprochement saisissant s’offre à lui.

Un agent du service des renseignements avait appris qu’un officier livrait à une légation étrangère des documents déterminés. C’était, selon l’agent, un officier supérieur, un chef de bataillon, âgé d’environ cinquante ans. (C’est l’âge d’Esterhazy.) Or, c’étaient précisément ces documents qu’Esterhazy avait cherché à se procurer.


II

Mais voici le coup de foudre. Le colonel Picquart, comme il est d’usage dans toutes les enquêtes, se procure des spécimens de l’écriture d’Esterhazy.

Il est naturel, en effet, quand un officier est suspect de trahison, que l’on rapproche son écriture des nombreuses pièces anonymes saisies par la police de renseignements.

Le colonel Picquart demande donc au colonel du régiment d’Esterhazy des lettres de service de celui-ci, et, quand il les a en mains, il est frappé, on peut dire sans excès, il est foudroyé par la ressemblance complète, décisive, irrésistible de l’écriture d’Esterhazy et de l’écriture du bordereau.

Comme nous l’avons déjà vu, il soumet ces lettres, sans en montrer les signatures aux deux enquêteurs, qui menèrent le procès contre Dreyfus, à Bertillon et à du Paty de Clam.

Tous les deux, à l’instant, sans hésitation aucune, sans réserve aucune, reconnaissent l’écriture du bordereau.

Bertillon apprend avec surprise que ces lettres sont postérieures à la condamnation de Dreyfus.

Et il dit ceci au colonel Picquart : « Les juifs ont payé un officier pour qu’il se donne l’écriture du bordereau. »

En soi, le propos était absurde, mais il suffit à démontrer qu’aux yeux de l’enquêteur qui, par son rapport d’expertise, a décidé l’accusation contre Dreyfus la ressemblance entre l’écriture du bordereau et l’écriture d’Esterhazy était complète.

Du reste, comme nous allons le voir, Esterhazy lui-même a reconnu la ressemblance « effrayante » de son écriture à celle du bordereau, comme il a reconnu en alléguant divers prétextes, qu’il avait été plusieurs fois voir M. de Schwarzkoppen.

Il a avoué dans des interviews aux journaux amis, à la Libre Parole, à l’Éclair, à l’Écho de Paris.


III

Donc, à ce point de l’enquête, et l’écriture du bordereau apparaissant identique à celle d’Esterhazy, voici où nous en sommes :

Je demande aux hommes de bon sens de comparer l’acte d’accusation qui a abouti à la condamnation de Dreyfus à l’acte d’accusation qui pouvait, dès le mois de septembre 1896, être dirigé contre Esterhazy.

Dans l’acte d’accusation contre Dreyfus, rien, absolument rien, en dehors du bordereau ; une seule charge : la ressemblance incomplète, d’après l’acte d’accusation lui-même, de l’écriture de Dreyfus à l’écriture du bordereau.

Au contraire, un ensemble de charges précises, terribles, décisives, pèse sur Esterhazy. Pendant que la vie de Dreyfus est régulière et sobre et qu’il n’a aucun besoin d’argent, Esterhazy, toujours à court d’argent, toujours dans les affaires de Bourse, le jeu et le désordre, glisse d’expédient en expédient.

Pendant qu’aucune relation, directe ou indirecte, ne peut être établie entre M. de Schwarzkoppen et Dreyfus, Esterhazy est obligé d’avouer qu’il a vu M. de Schwarzkoppen.

Pendant qu’aucune pièce, qu’aucun document n’établit qu’il y ait eu correspondance entre M. de Schwarzkoppen et Dreyfus, une carte-télégramme saisie à la légation militaire comme le bordereau, authentique comme le bordereau, démontre que M. de Schwarzkoppen se renseignait auprès d’Esterhazy.

Pendant que rien, dans la nature des documents ou notes mentionnés au bordereau, n’indique que Dreyfus ait été, plus que n’importe qui, en état de les livrer, il se trouve que les documents qu’Esterhazy a cherché à se procurer sont exactement ceux qui, d’après la police du ministère de la guerre, ont été livrés à un attaché militaire par un officier supérieur âgé de cinquante ans.

Pendant qu’aucune pratique suspecte ne peut être relevée contre Dreyfus, Esterhazy, à qui sa vie de dissipation et de perpétuels soucis ne laisse ni le loisir ni le goût de l’étude, emploie pourtant des secrétaires, en permanence, pour copier des documents, et le bordereau offre précisément à l’attaché étranger de lui faire copier des documents.

Tandis que Dreyfus n’est pas allé en manœuvres en 1894 et qu’ainsi la dernière phrase du bordereau : « Je vais partir en manœuvres », ne peut s’appliquer à lui, Esterhazy, quoique ce ne fût pas son tour, a demandé à aller hors rang, aux manœuvres de printemps de 1894, juste à la date du bordereau.

À ces manœuvres, selon le témoignage même du général de Pellieux, « il passait son temps à fumer des cigarettes " ; Il n’y allait donc que pour justifier, en paraissant s’intéresser aux choses militaires, les emprunts de documents qu’il faisait à Rouen et à Paris.

Enfin, pendant qu’entre l’écriture du bordereau et celle de Dreyfus, il n’y a qu’une ressemblance incomplète, pendant que les accusateurs s’épuisent en systèmes absurdes pour attribuer le bordereau à Dreyfus, malgré des différences caractéristiques, la ressemblance entre l’écriture du bordereau et l’écriture d’Esterhazy est complète, évidente, certaine.

Les moindres particularités de l’une se retrouvent dans l’autre, et les experts même qui plus tard, dans le huis clos du Conseil de guerre, ont innocenté Esterhazy, sont obligés pourtant par l’évidence de reconnaître, comme nous le verrons, que l’écriture du bordereau est l’écriture d’Esterhazy.


IV

Oui, je le répète : qu’on compare l’acte d’accusation si vain, si vide, si absurde, qui a fait condamner Dreyfus et l’acte d’accusation si plein, si solide, si décisif, qui pouvait en septembre 1896 être dressé contre Esterhazy. Et qu’on se demande par quelle coalition monstrueuse de toutes les forces d’iniquité et de mensonge Dreyfus innocent gémit dans le plus horrible supplice, tandis qu’Esterhazy défie, sur les boulevards, la vérité et la justice.

Et qu’on ne se méprenne pas sur notre pensée. Ceci n’est pas, et ne peut être un réquisitoire de colère et de haine.

Si dégradé, si vil que soit le traître Esterhazy, il est homme, et il n’est pas un seul individu humain qui ait le droit d’être impitoyable pour un autre.

Il nous répugnerait de l’accabler, s’il n’était nécessaire, pour sauver l’innocent injustement condamné, de faire la lumière sur le vrai coupable, s’il n’était nécessaire aussi de montrer au peuple et à la France, sur le vif, l’œuvre monstrueuse d’arbitraire, de mensonge et de trahison, à laquelle la haute armée, conduite par les du Paty et inspirée par la réaction, s’est laissé acculer.


V

Au point où le colonel Picquart avait conduit son enquête, l’affaire prenait soudain les proportions les plus vastes. Il ne s’agissait plus seulement de poursuivre Esterhazy : l’affaire Dreyfus se réveillait.

Puisqu’il était certain que le bordereau sur lequel avait été condamné Dreyfus était d’Esterhazy, la culpabilité d’Esterhazy c’était l’innocence de Dreyfus, et le procès Esterhazy, sérieusement et honnêtement conduit, menait droit à la révision du procès Dreyfus.

Du coup, c’était une affaire d’État qui était engagée : elle dépassait de beaucoup la compétence et la fonction du colonel Picquart, et il ne pouvait plus que remettre l’affaire en mains à ses chefs, en leur disant : « Voilà la vérité : pour le bien de l’armée, pour l’honneur de l’armée, proclamez-le ! »

Le colonel Picquart n’avait aucune relation avec la famille Dreyfus. Il ne la connaissait pas, et on a vu par quelle suite d’événements, où la famille Dreyfus n’intervient à aucun degré, le colonel Picquart ait été mis sur la trace de la vérité.

Mais la famille Dreyfus, convaincue de l’innocence du capitaine, cherchait de son côté. Elle allait entreprendre une campagne de réhabilitation. La première et courageuse brochure de Bernard Lazare, qui allait paraître en novembre 1896, était en préparation.

Une sourde agitation commençait ; et le colonel Picquart suppliait l’État-Major de ne pas se laisser devancer, de ne pas se laisser enlever la direction de l’affaire. Puisqu’une erreur judiciaire avait été commise par des officiers, il fallait que ce fût l’armée elle-même qui eût l’initiative et l’honneur de la réparation.

Seul, l’État-Major, ayant des éléments sérieux et des moyens décisifs d’information, pouvait mener à bonne fin l’œuvre de justice, qui s’égarerait au dehors et se perdrait. Voilà le langage que le colonel Picquart tenait à ses chefs.

Le 9 septembre 1896, il écrivait au général Gonse :

Mon Général

J’ai lu attentivement votre lettre et je suivrai scrupuleusement vos instructions. Mais je crois devoir vous dire ceci : De nombreux indices et un fait grave dont je vous parlerai à votre retour me montre que le moment est proche où des gens qui ont la conviction qu’on s’est trompé à leur égard vont tout tenter et faire un gros scandale.

Je crois avoir fait le nécessaire pour que l’initiative vienne de nous.

Si l’on perd trop de temps, l’initiative viendra d’ailleurs, ce qui, abstraction faite de considérations plus élevées, ne nous donnera pas le beau rôle.

Je dois ajouter que ces gens-là ne me paraissent pas informés comme nous le sommes et que leur tentative me paraît devoir aboutir à un gros gâchis, un scandale ; un gros bruit qui n’amènera pourtant pas la clarté : Ce sera une crise fâcheuse inutile et qu’on pourrait éviter en faisant justice à temps.

Veuillez, etc.

Picquart.

En termes discrets, mais forts, cette lettre si prévoyante et si belle posait devant l’État-Major le cas de conscience, le problème de conduite qu’il fallait résoudre.

Ou bien l’État-Major reconnaîtrait hardiment que le Conseil de guerre qui avait jugé Dreyfus avait pu se tromper et il allait lui-même prendre la direction d’une enquête loyale et décisive sur Esterhazy, la lumière serait faite et « l’honneur de l’armée » serait grand ; ou bien l’État-Major allait se troubler ; et sacrifier la vérité à ses intérêts de classe : alors il n’étoufferait pas la vérité que rien ne supprime, mais celle-ci ne se ferait jour qu’à travers les plus douloureuses agitations.


VI

Le général Gonse était au-dessous de ce problème. Il répondit la lettre suivante :


MON CHER PICQUART,

Je vous accuse réception de votre lettre du 8. Après y avoir réfléchi, malgré ce qu’elle contient d’inquiétant, je persiste dans mon premier sentiment. je crois qu’il est nécessaire d’agir avec une extrême circonspection. Au point où vous en êtes de votre enquête, il ne s’agit pas bien entendu d’éviter la lumière, mais il faut savoir comment on doit s’y prendre pour arriver à la manifestation de la vérité.

Ceci dit, il faut éviter toute fausse manœuvre, et surtout se garder de démarches irréparables.

Le nécessaire est, il me semble, d’arriver en silence, dans l’ordre d’idées que je vous ai indiqué, à une certitude aussi complète que possible, avant de rien compromettre.

« Je sais bien que le problème à résoudre est difficile, et qu’il peut être plein d’imprévu, mais c’est précisément pour cette raison qu’il faut marcher avec prudence. Cette vertu ne vous manque pas ; je suis donc tranquille.

» Songez donc que les difficultés sont grandes et qu’une bonne tactique posant à l’avance toutes les éventualités est indispensable. »  GONSE.

Cette lettre prouve trois choses. Elle prouve d’abord qu’à ce moment les chefs du colonel Picquart lui témoignaient une entière confiance et avaient la plus haute idée de son caractère et de son esprit.

Plus tard, quand les bureaux de la guerre auront pris décidément parti contre Dreyfus innocent, pour Esterhazy coupable, quand ils se seront engagés à fond dans le mensonge pour ne pas avouer une erreur, ils calomnieront par tous les moyens le colonel Picquart.

Maintenant, au contraire, ils proclament sa clairvoyance, sa droiture et sa prudence, et ils comptent sur lui pour mener à bien une œuvre très difficile.

Cette lettre du général Gonse prouve en second lieu qu’il n’avait rien de décisif ou même rien de sérieux à opposer à l’enquête et aux conclusions du colonel Picquart.

Celui-ci apprend à l’État-Major qu’Esterhazy est en correspondance avec M. de Schwarzkoppen ; il lui apprend qu’Esterhazy recueille et fait copier des documents confidentiels, et que ces documents sont précisément ceux qui, d’après les experts du ministère, ont été livrés.

Enfin et surtout le colonel Picquart apprend à l’État-Major que, de toute évidence et de l’aveu même de MM. Bertillon et du Paty de Clam, le bordereau sur lequel a été condamné Dreyfus est de l’écriture d’Esterhazy.

Ce n’est donc plus seulement une affaire Esterhazy à instruire, c’est l’affaire Dreyfus à réviser. Bien mieux, pour qu’il n’y ait pas de doute possible, le colonel Picquart fait allusion, dans sa lettre, aux démarches de la famille Dreyfus et il adjure ses chefs de ne pas se laisser remorquer. Le général Gonse ne pouvait donc pas ignorer que l’affaire Dreyfus était réveillée par les découvertes du colonel Picquart. ; et c’est parce qu’il l’avait compris ainsi qu’il parle des difficultés du problème.


VII

Mais que répond-il ? Certes, sa lettre ne prouve pas qu’il considère des lors comme absolument certaines la culpabilité d’Esterhazy et l’innocence de Dreyfus. Mais elle démontre qu’il n’a pas d’objection péremptoire à opposer au colonel Picquart.

Si, à ce moment, le général Gonse avait cru la culpabilité de Dreyfus indiscutable, il eût dit au colonel Pic quart : « Prenez garde, vous vous engagez dans une fausse voie ou dans une impasse ; vous allez vous briser contre un mur. »

S’il avait connu dans le fameux dossier secret dont nous parlerons bientôt, une pièce décisive Contre Dreyfus, il aurait dit à son ami le colonel Picquart : « Vous vous méprenez sur la portée de vos découvertes : il est impossible que Dreyfus soit innocent. »

Le général Gonse se garde bien d’invoquer avec assurance le dossier secret, car il sait qu’il n’a point une valeur certaine, et le colonel Picquart affirme à ses chefs, dès ce moment-là, comme il l’a déclaré devant la cour d’assises, qu’il n’y a au dossier « secret » aucune pièce concluante contre Dreyfus et au contraire qu’une pièce du prétendu dossier Dreyfus s’applique certainement à Esterhazy.

Pas plus qu’il n’oppose au colonel Picquart le dossier secret, le général Gonse ne lui oppose les prétendus aveux de Dreyfus. Et pourtant, c’est le général Gonse lui-même, comme en témoigne la lettre lue par M. Cavaignac, qui a assisté au récit du capitaine Lebrun-Renaud devant le ministre de la guerre : si bien que M. Cavaignac fonde sa conviction personnelle sur une conversation rapportée par le général Gonse et qui ne suffisait pas à convaincre le général Gonse lui-même.

Non, quand le colonel Picquart lui soumettait la carte-télégramme envoyée par M. de Schwarzkoppen à Esterhazy, quand il lui transmettait son enquête sur la vie privée et les déplorables habitudes de celui-ci, quand il lui signalait l’étrange atelier où Esterhazy faisait copier des documents confidentiels, enfin et surtout quand il lui mettait sous les yeux l’écriture d’Esterhazy, ressemblant trait pour trait à l’écriture du bordereau, le général Gonse n’avait rien à répondre ; il ne s’engageait pas aussi vite et aussi à fond que le colonel Picquart, mais il acceptait la haute probabilité de son enquête, et il lui demandait seulement de la pousser encore pour en faire une certitude complète : à ses yeux le colonel Picquart, affirmant l’innocence de Dreyfus et la trahison d’Esterhazy, était sur le chemin de la certitude ; et la lumière était déjà assez éclatante pour que nul ne put songer à l’éteindre. C’est là ce que prouve bien, en second lieu, la lettre du général Gonse.


VIII

Mais elle prouve aussi qu’il commençait à avoir peur. Sous ces recommandations de prudence, on devine déjà les hésitations, les terreurs naissantes. Au point où en étaient les choses, l’enquête officieuse avait donné tout ce qu’elle pouvait donner.

Il n’y avait qu’un moyen d’aboutir à la certitude absolue réclamée par le général Gonse, c’était d’ouvrir contre Esterhazy, dès ce moment, une information judiciaire.

Certes, on n’avait pas attendu, pour informer contre Dreyfus, des éléments de preuve aussi concluants ; et quand on songe qu’un an plus tard, quand Esterhazy fut publiquement dénoncé, il fallut l’intervention frauduleuse et criminelle de l’État-Major pour le sauver de lui-même et l’empêcher d’avouer, il est infiniment probable qu’en septembre 1896 l’information judiciaire aurait rapidement abouti.

Mais quoi ! ouvrir ainsi officiellement l’information contre Esterhazy, et sur le même bordereau qui avait fait condamner Dreyfus, c’était rouvrir officiellement l’affaire Dreyfus, c’était proclamer que la culpabilité de celui-ci n’était plus certaine, c’était avouer qu’un Conseil de guerre avait pu se tromper et que les bureaux de la guerre avaient conduit l’enquête avec un détestable parti pris ou une coupable légèreté.

Et le général Gonse hésitait. Sa conscience, l’enquête lumineuse du colonel Picquart lui faisaient un devoir de remettre en question l’affaire Dreyfus, et la peur des responsabilités lui conseillait une attitude expectante. De là ses hésitations et ses atermoiements.

Pendant qu’il hésitait et ajournait, les bureaux de la guerre avertis décidaient de marcher contre la vérité : ils préviennent les journaux antisémites, déchaînent l’opinion, terrorisent les ministres et les Chambres.

Le colonel Picquart voit tout à coup se former contre lui, rue Saint-Dominique, à l’État-Major, une conspiration formidable : des officiers criminels dirigés par le principal coupable, du Paty de Clam, décident de maintenir au bagne, malgré tout, Dreyfus innocent, et de perdre le colonel Picquart.

Celui-ci, isolé, se trouve pris tout à coup et broyé par une énorme machine d’oppression et de mensonge ; le militarisme, incompatible avec la conscience et la pensée, rejette Picquart et se prépare à l’écraser ; et celui-ci ne peut plus opposer au terrible mécanisme de fer, organisé pour la suppression de l’esprit, que la noble révolte de la conscience individuelle : « Je sais que Dreyfus est innocent et je n’emporterai pas ce secret au tombeau. »

En tout cas, quelles que soient les violences qu’il subit, son enfer n’a pas été vain. Car, dès maintenant, il est démontré que le bordereau sur lequel a été condamné Dreyfus est d’Esterhazy.