Les Preuves/Les Premiers Résultats

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La Petite République (pp. 241-256).


LES PREMIERS RÉSULTATS


I

Dans les deux derniers articles que j’ai consacrés à l’affaire Dreyfus, la Pièce fausse et les Faussaires, j’ai prouvé que les bureaux de la rue Saint-Dominique avaient été depuis plusieurs années une abominable fabrique de faux, destinés à perdre Dreyfus, innocent, et à sauver le véritable traître, Esterhazy.

Le coup de foudre de l’affaire Henry a démontré combien nos affirmations étaient exactes : et j’ai hâte, je l’avoue, de passer à l’examen du fameux dossier ultra secret, qui est un autre nid de pièces fausses.

Mais comme les nationalistes et les cléricaux, d’abord étourdi par l’aveu du colonel Henry, tentent de se ressaisir, comme ils essaient d’affaiblir, par les plus misérables sophismes, l’effet de ces terribles révélations, je suis obligé, au risque de revenir sur certains faits déjà connus, de résumer et de fixer les résultats acquis.

Il est dès maintenant deux résultats certains, incontestables, définitifs. C’est que le colonel Henry et le colonel du Paty de Clam, les deux principaux organisateurs, témoins et enquêteurs du procès Dreyfus, sont deux faussaires, deux criminels.

Pour le colonel Henry, il n’y a pas seulement le faux qu’il a avoué. Évidemment, les autres pièces dont a parlé M. Cavaignac sont fausses, puisqu’elles se rattachent à la pièce reconnue fausse.

Un des attachés militaires (M. de Schwarzkoppen ou M. Panizzardi, peu importe) écrit à l’autre, et cette première lettre est un faux. Elle a été fabriquée par le colonel Henry et elle n’est jamais sortie des bureaux de la guerre où elle est née. Donc la réponse prétendue du correspondant est également un faux.

Et enfin la troisième lettre dont parle M. Cavaignac et qui donne, selon lui, le chef des deux premières est fausse.

Ainsi, ce n’est pas un faux qui est à la charge du colonel Henry, mais au moins trois faux ; je dis au moins, car il semble résulter du langage de M. Cavaignac qu’il peut y en avoir d’autres.

Il dit en effet que la pièce citée par lui, celle où est nommé Dreyfus et qui a été fabriquée par Henry, « s’encadre dans une longue correspondance » des attachés militaires. Et c’était même là pour lui un signe d’authenticité morale.

Or, ou M. Cavaignac parle le langage le plus inexact, ou en disant que cette pièce est « encadrée » dans une longue correspondance il veut dire qu’elle est suivie et précédée d’autres lettres ayant avec elle quelque rapport. Or, les deux autres pièces fausses sont postérieures. Il doit donc y avoir d’autres lettres des attachés, qui précèdent la pièce fausse.

Ces lettres, M. Cavaignac ne les a pas citées : il serait bon qu’on nous en communiquât le texte, car si elles se rattachent par un lien quelconque à la pièce fausse, si elles sont destinées à la préparer et à l’annoncer comme les lettres postérieures sont destinées à la confirmer, celles-là aussi sont fausses.

Mais, quoi qu’il en soit, il est certain qu’au moins trois faux ont été commis par le colonel Henry contre Dreyfus.


II

Et admirez, je vous prie, comment, sous prétexte de patriotisme, les hautes coteries militaires et les ministres à leur suite travaillent à l’abêtissement de la France.

Cette pièce d’Henry, il y a des mois que la fausseté misérable en était dénoncée par tous les hommes qui réfléchissent.

Or, non seulement M. Cavaignac en a gravement affirmé à la Chambre l’authenticité, mais il a dit que, par prudence patriotique, il ne pouvait la lire tout entière. « Ici, dit-il, un passage que je ne puis pas lire. »

De même il a déclaré que la troisième lettre, qui est également un faux, était si grave, si précise, qu’il n’en pouvait lire un seul mot.

Et toutes ces précautions de prudence internationale, tous ces mystères de patriotisme, à propos de quoi ? À propos de pièces ridiculeusement fausses.

Voilà à quelle sottise descendent les militaristes. M. Cavaignac se piquait de n’avoir pas les timidités du ministère Méline. Il voulait faire la lumière ; il apportait à la Chambre des pièces décisives ; il lui montrait le chef-d’œuvre imbécile du faussaire Henry, mais au moment d’écarter le voile qui couvrait la statue, sa main de patriote, si ferme pourtant, tremblait un peu.

Pour ne pas offusquer et blesser l’étranger, il laissait sur un coin de la statue un lambeau du voile ; il cachait au monde, de peur de le bouleverser, quelques mots de la pièce fausse.

Pauvre dupe orgueilleuse et niaise !

Pendant que le faussaire Henry, sous la lampe fidèle et familière du lampiste Gribelin, fabriquait la pièce fausse, il ne se doutait guère de la fortune diverse qui attendait les quelques mots imbéciles péniblement décalqués et assemblés par lui.

Les uns devaient éclater à la tribune, dans la lumière et le retentissement de la foudre, pour accabler Dreyfus ; les autres, moins heureux, devaient rester dans l’ombre, par égard pour la paix du monde qu’ils auraient bouleversée. O comédie !

Et qu’on retienne bien ceci. Si Henry n’avait pas avoué, et si, démêlant aux indices les plus sûrs, la fausseté misérable de cette pièce, nous en demandions le texte, exact et complet, les patriotes de l’État-Major nous répondraient avec indignation : « Traîtres, vous voulez donc livrer à l’étranger les secrets de la Patrie ! »

C’est ainsi que maintenant, quand nous réclamons la révision au grand jour, quand nous demandons la production des rapports de police allemands qui, bien après la condamnation de Dreyfus, sont venus, sur commande, porter à l’État-Major, les preuves dont il avait besoin, les faussaires, charlatans de patriotisme, nous disent que nous voulons livrer les secrets de notre service d’espionnage.

Combien de temps encore sera-t-il permis à ces criminels de cacher leur crime et leur imbécillité sous le voile de la patrie ?

Combien de temps aussi, après la cruelle leçon que M. Cavaignac a reçue, les ministres continueront-ils à examiner le dossier Dreyfus avec les seules indications, avec les seules lumières des bureaux de la guerre ?

C’est un hasard, c’est la particulière maladresse du colonel Henry qui a amené la découverte du faux.

Il paraît qu’il n’avait pas bien ajusté les morceaux de papier sur lesquels il écrivait, et cela se voyait à la lampe. Si donc il avait été plus adroit, les bureaux de la guerre n’auraient pas aperçu le faux de la pièce, quoiqu’elle portât en effet, pour tout homme de bon sens, par son style, son contenu et sa date, la triple marque du faux.


III

Et pourtant, ce sont ces hommes ou déplorablement aveugles ou passionnément animés contre le vrai qui, après avoir trompé M. Cavaiganc, le Parlement et la France, restent, pour l’étude du dossier Dreyfus, les guides du général Zurlinden.

C’est avec les annotations qu’ils ont suggérées au général Zurlinden que M. Sarrien, garde des sceaux, étudie en ce moment le dossier.

Et pendant ce temps, il y a un homme que tous les ministres, M. Sarrien comme M. Zurlinden, M. Zurlinden comme M. Cavaignac, négligent de consulter, c’est le colonel Picquart.

Celui-ci, ancien chef du service des renseignements, a dit dès le premier jour devant la cour d’assises, que la pièce citée par le général de Pellieux était un faux. Il a offert à M. Cavaignac et à M. Brisson de leur en donner la preuve. Et l’évènement lui a donné raison.

Il leur a offert aussi de démontrer que le dossier ne contenait aucune pièce s’appliquant à Dreyfus. Et il y a des ministres qui ont l’audace d’étudier le dossier et de se prononcer sans écouter les explications qui leur sont offertes.

C’est une gageure contre le bon sens.

Nous demandons, tous les bons citoyens doivent demander, que les ministres, et particulièrement M. Sarrien, appellent le colonel Picquart et lui demandent ce qu’il a à dire.

Ils décideront ensuite, s’ils ont l’audace de substituer leur pensée personnelle à la justice régulière, procédant au grand jour.

Mais qu’ils aient la prétention d’étudier et de juger le dossier Dreyfus en n’écoutant que l’État-Major complice des faussaires et en écartant le témoignage de l’homme dont les évènements ont démontré la clairvoyance, voilà qui est un scandale.

Aussi bien, que les ministres prennent garde. Pour avoir écarté la lumière qu’on lui offrait, M. Cavaignac est tombé d’une chute lourde ; s’ils prennent au sérieux, faute d’avoir entendu un témoin avisé et pénétrant qui leur offre la vérité, le dossier ultra secret, aussi faux, aussi misérable que les pièces fabriquées par Henry, ils tomberont d’une chute plus lamentable encore. Car ils seront impardonnables de n’avoir pas profité de la cruelle expérience du sot Cavaignac.

En tout cas, aucune lâcheté ministérielle, aucune habileté gouvernementale ne prévaudrait contre ce grand fait : c’est que le colonel Henry, directeur du service des renseignements, avait introduit au dossier Dreyfus au moins trois pièces fausses.


IV

M. Zurlinden peut capituler devant les bureaux de la guerre. M. Sarrien peut louvoyer. M. Lockroy, pour flatter quelques grands réactionnaires de la rue Royale, peut se livrer à une besogne équivoque dont il sera châtié. M. Félix Faure, pour échapper aux menaces et aux chantages de la Libre Parole et chasser des splendides salons de l’Élysée le revenant aux chaînes traînantes, peut essayer de maintenir au bagne un innocent. Tous ces calculs de mensonge et de honte pourront retarder de quelques jours la révision nécessaire. Ils n’endormiront pas l’inquiétude de la conscience publique.

Il n’y a plus en France un seul homme sensé, un seul honnête homme qui ne se dise : Puisque l’État-Major a été obligé de fabriquer contre Dreyfus, après coup, des pièces fausses, c’est que contre lui il n’y avait pas de charge vraie : quand on en est réduit à fabriquer de la fausse monnaie, c’est qu’on n’en a pas de bonne.

Et puisque les bureaux de la guerre ont été assez criminels pour faire des faux contre Dreyfus après le procès, quand sa réhabilitation était demandée, comment ne pas soupçonner qu’ils ont recouru contre lui, pendant le procès même, aux plus criminelles manœuvres ?

Oui, les combinaisons et les terreurs de M. Félix Faure n’empêcheront pas la révolte de la conscience publique.

Et qu’il prenne garde. Nous ne sommes pas de ceux qui avons remué contre lui de déplorables souvenirs de famille. Nous ne sommes pas de ceux qui menacent de l’éclabousser par de honteuses histoires. C’est seulement dans la vie publique des hommes que nous cherchons contre eux les moyens de combat.

Mais si la France, par respect pour elle-même, oublie certaines aventures de l’entourage présidentiel, elle a le droit d’exiger que le président les oublie lui-même.

Elle a le droit d’exiger qu’il s’affranchisse de toute crainte comme elle l’a affranchi elle-même de toute solidarité.

Elle est prête, si des maîtres chanteurs veulent exhumer contre lui quelques cadavres, à enfouir dans la même fosse et ces tristes histoires et ceux qui les remuent.

Mais elle veut qu’il ne soit pas lié par la peur à des choses passées dont elle-même l’a libéré par son choix.

Quelque jugement que les partis portent sur lui, elle a voulu mettre à l’Élysée un homme libre, qui pût suivre aux heures de crise les grand mouvements de la conscience nationale.

Elle n’a pas prétendu se donner pour chef un prisonnier, captif de je ne sais quel passé fâcheux, et dont les réactions de sacristie tiendraient sournoisement la chaîne.

Avec lui, s’il le veut, mais sans lui et au besoin contre lui, la France, qui veut se débarrasser devant le monde des faussaires et des criminels qui la déshonorent, fera la révision du procès Dreyfus. Qu’il prenne garde, encore une fois, de se solidariser avec Henry et du Paty.


V

La pleine clarté est d’autant plus nécessaire que le crime d’Henry n’est pas un crime personnel, isolé. Il engage la responsabilité du haut commandement, car c’est seulement par la complicité des grands chefs qu’il a été possible.

Jamais le colonel Henry n’aurait pu introduire cette série de lettres fausses dans les bureaux de la guerre et les glisser au dossier Dreyfus sans la complaisance des généraux.

Quoi ! le général Gonse, le général de Boisdeffre voient arriver presque tous les jours au ministère la correspondance de M. Panizzardi et de M. de Schwarzkoppen : les lettres saisies forment une chaîne continue ! Il n’y manque pas un anneau ! Et cette correspondance liée que nos agents captent tout entière, porte sur les sujets les plus graves, les plus délicats ! Elle vient à point pour fournir des armes contre le colonel Picquart, contre Dreyfus, contre la vérité !

Et les généraux n’ont aucun doute ! Ils ne posent au colonel Henry aucune question ! Ils ne lui demandent pas comment, par quel miracle d’espionnage, il peut se procurer ainsi, au moment opportun, toute la correspondance des attachés étrangers, les lettres, les réponses, les répliques aux réponses !

Non, pas une question, pas une curiosité ; ils laissent les papiers faux entrer d’une aile silencieuse dans les bureaux de la rue Saint-Dominique, et se blottir doucement au tiède abri des dossiers !

Ou c’est une imbécillité surhumaine ou c’est une complicité.

Évidemment, le général Gonse, le général de Boisdeffre, s’étaient dit : « Henry est un gaillard qui nous sert bien ; ne le gênons pas en regardant de trop près : si nous examinons les papiers, ou bien nous les écarterons comme faux et nous serons désarmés, ou bien nous les accepteront malgré leur caractère frauduleux, et nous assumerons une responsabilité directe, nous serons immédiatement les complices du faussaire. Nous laisserons traîner notre manteau dans cette besogne salissante. Mieux vaut nous enfermer dans la hautaine décence des complaisance aveugles, et puisque le brave Henry prend sur lui l’ignominie du faux, profitons-en les yeux fermés. Ainsi nous aurons le bénéfice du crime sans en avoir la trop visible et trop certaine souillure. »

Nos généraux n’ont pas prostitué eux-mêmes la probité des bureaux : mais ils ont souffert que, sous leur paternelle surveillance, volontairement en défaut, elle fût forcée par un subalterne grossier et hardi.

Notre haut État-Major a été le Monsieur Cardinal du faux.

Et il n’a pas eu seulement, au profit du faussaire, de majestueuses ignorances et des aveuglements prémédités. Il a eu aussi de discrètes incitations et de savantes agaceries paternelles.


VI

Écoutez ce bref dialogue, à la cour d’assises, au procès Zola (Tome II, page 173) :

Maître Labori demande au colonel Picquart :

― Est-ce que, lorsqu’il est entré en fonctions, M. le général de Boisdeffre ne lui a pas dit : « Occupez-vous de l’affaire Dreyfus : il n’y a pas grand’ chose dans le dossier. »

M. LE COLONEL PICQUART. ― Je n’ai pas à répondre à cette question ; elle se rapporte à des conversations que j’ai pu avoir avec le chef d’État-Major.

C’est clair, comme dit l’autre. L’État-Major savait que la revision pouvait être demandée ; il savait que la condamnation de Dreyfus, enlevée par la surprise, la fraude et la violence, ne pouvait être justifiée, et dès le commencement de 1896, il cherchait à corser le dossier Dreyfus.

Le colonel Picquart ne comprit pas cette suggestion délicate.

Le colonel Henry, lui, a compris. Et c’est pourquoi il a fabriqué des faux. Et c’est pourquoi il s’est coupé la gorge.

Est-ce à dire, comme le prétendent maintenant les glorificateurs du faux et du faussaire, que c’était une sorte de brute héroïque se jetant au crime pour sauver ses chefs comme un bon gros chien se jette à l’eau pour sauver son maître ?

Il se peut qu’il y ait eu en lui une sorte de dévouement grossier, savamment exploité par l’habileté perverse des généraux. Mais il y avait aussi, certainement, de bas et tristes calculs.

Il savait que par ce faux, par ce crime, il hâtait son avancement. Et sans doute, cette obsession de l’avancement rapide l’a conduit au crime deux fois.

Qu’on se rappelle d’abord qu’au moment du procès Dreyfus, le colonel Sandherr, chef du service des renseignements, était déjà atteint de paralysie cérébrale : l’ouverture de sa succession était proche.

Et à ce moment Henry et du Paty se sont dit que s’ils menaient à bien le splendide procès Dreyfus, s’ils faisaient, par n’importe quel moyen, condamner le juif, s’ils devenaient ainsi les favoris de la Libre Parole, de l’Intransigeant et des sacristies, ils surgissaient d’emblée comme des personnages de premier ordre, l’avenir était à eux. À eux la faveur de la réaction et la succession prochaine du colonel Sandherr ; à eux la marche triomphale vers les hauts grades.

Grande déception quand le colonel Picquart est nommé, quand il se met lui-même à l’étude des documents et des dossiers, quand il découvre l’innocence de Dreyfus. Quoi ! le crime que du Paty et Henry avaient machiné pour leur avancement allait donc se tourner contre eux !

Du coup, ils vouèrent au colonel Picquart une haine implacable, et comme ils avaient été capables de tout contre Dreyfus pour se hausser, ils furent capables de tout contre Picquart pour se sauver et, s’il était possible encore, pour se pousser.

Aussi, le colonel Henry, en octobre 1896, n’hésite pas à fabriquer les pièces fausses. Il en espère un double avantage.

D’abord, en consolidant la condamnation de Dreyfus, il écarte la revanche de la vérité qui aurait coûté cher aux machinateurs du procès.

Et ensuite, en procurant à point aux grands chefs désemparés la pièce décisive dont ils avaient besoin, Henry se mettait bien avant dans leurs bonnes grâces.

Picquart allait partir en mission : il ne reviendrait plus, et c’est Henry qui prendrait sa place dans la direction du service des renseignements.

Les choses allèrent ainsi. A peine le colonel Henry eut-il mis sous les yeux de ses chefs la pièce fausse qu’il fut nommé chef du service des renseignements. C’était la récompense du faux, c’était la promotion rêvée, enlevée à la pointe du crayon bleu.

Non ! dans le crime d’Henry, il n’y a pas eu fidélité canine et perversion de l’héroïsme bestial. Il y a eu l’âpre calcul ambitieux du subalterne violent et sournois, coïncidant avec le vœu visible, avec la pensée inexprimée, mais certaine, des grands chefs subtils et complaisants.

Là où les sophistes du nationalisme signalent je ne sais quel noble égarement, il n’y a eu que la rencontre et la combinaison de deux égoïsmes, l’égoïsme épais du subalterne brutal qui veut monter et l’égoïsme prudent et scélérat des grands chefs qui ne veulent pas descendre.

C’est dans ce calcul que le colonel Henry a trouvé la force d’accomplir sa besogne.

Peut-être, s’il n’eût fait qu’un faux, pourrait-on supposer qu’il a cédé à je ne sais quel égarement d’une heure.

Et pourtant, le faux, avec ses lentes préparations, avec son exécution minutieuse et prolongée, est le crime qui exclut le plus les soudainetés de l’instinct. C’est le crime qui suppose le plus l’entière acceptation, l’adhésion essentielle du criminel.

Mais ce n’est pas un faux seulement, c’est une série de faux que le colonel Henry a commis. Non, ce n’était pas je ne sais quel vertige de sacrifice ; c’était le patient accomplissement de l’œuvre sournoise et fructueuse.

Il n’y avait même pas péril, car il était assuré d’avance de l’approbation muette et des encouragements très substantiels de l’État-Major.


VII

Je sais bien que pour le transformer en héros et même en saint, les nationalistes ont imaginé que, s’il avait fabriqué une pièce fausse, c’était pour tenir lieu devant le public des pièces authentiques que sans péril pour la patrie on ne pouvait montrer. Et du coup, voilà le faussaire qui commence à passer martyr.

J’en conviens : malgré son parti pris, malgré l’impasse de sottise et de honte où il s’est laissé acculer, Rochefort n’a pas osé risquer cette glorification. Il l’a laissée à ses alliés catholiques, et en effet, il faut je ne sais quelle pénétration ancienne et profonde de l’esprit jésuitique pour qu’un pareille légende puisse germer.

L’État-Major participe du privilège de l’Église qui étant la vérité suprême transforme en vérités les mensonges mêmes qui la doivent servir.

J’ose le dire : il n’est pas pire outrage à la France et à la conscience française que cette glorification quasi-mystique et cette sorte d’exaltation religieuse du faux.

On comprend l’exaltation des vices et des crimes qui déchaînent les force élémentaires de l’homme, la fureur de la volupté et du meurtre.

Du moins en ces accès sauvages éclatent peut-être de nobles puissances égarées.

Mais le faux, mais le grimoire mensonger fabriqué sournoisement pour perdre un homme, mais le patient et obscure assemblage d’écritures fallacieuses et meurtrières, agencées par l’ambition lâche pour prolonger l’agonie d’un innocent, il était réservé au nationalisme clérical de glorifier cela ; il était réservé au patriotisme jésuite de de dresser cette nouvelle idole, devant laquelle Drumont s’incline avec des excuses éperdues, pour une heure d’hésitation.

Il était réservé aux prétendus défenseurs de la race française, de la conscience française, de magnifier le vice louche et bas qui répugne le plus à la loyauté du génie français.


VIII

Mais ils n’ont même pas pour cette écœurante apologie, le plus léger prétexte, car il n’est pas vrai qu’Henry ait songé une minute à suppléer les documents secrets. La preuve c’est que cette pièce fausse fabriquée en 1896 n’a vu le jour qu’en 1898, et par hasard.

Si le général de Pellieux et le général Gonse n’avaient pas commis dans la procès Zola une erreur étourdissante sur la date du bordereau, s’ils n’avaient pas cru nécessaire de racheter d’emblée par un coup d’éclat cette lamentable défaite, le général de Pellieux n’aurait pas cité la pièce fabriquée par Henry.

Il n’aurait pas dit, intrépide Béarnais des pièces fausses : Allons-y ! et la pièce qu’Henry, à ce qu’on assure, n’a fabriquée que pour le public, n’aurait même pas vu le jour.

Aussi Judet peut renoncer à ces comparaisons ingénieuses. Il nous assure que le faux d’Henry n’est pas un faux, mais seulement une sorte de papier représentatif comme le billet de banque. De même, nous dit-il, que le billet de banque, quoique n’ayant par lui-même aucune valeur, n’est pas un faux parce qu’il représente la valeur vraie de l’or accumulé dans les caves de la Banque, de même le faux d’Henry n’est pas un faux parce qu’il représente l’or pur des pièces authentiques soigneusement gardées dans les coffres de l’État-Major.

Et Drumont traduit en langage philosophique les analogies monétaires de Judet. Le papier d’Henry n’était qu’un synthèse, qu’une figuration de la vérité.

Ah ! quel juif que ce Drumont, s’il est vrai, comme il le dit, que les juifs ont faussé le sens simple et honnête des mots, la naturelle droiture des idées !

Par malheur pour les apologistes du faussaire, la pièce fausse n’était pas, je le répète, destinée à circuler (si toutefois, c’est une excuse à une pièce fausse d’être destinée à la circulation).

C’est pour les bureaux, c’est pour raffermir ceux des généraux qu’avait pu ébranler Picquart, c’est surtout pour décider le général Billot à prendre parti contre Dreyfus dans l’interpellation Castelin qu’Henry, en octobre 1896, a machiné le faux.

Chose curieuse : Le général de Pellieux lui-même, tout récemment, dans une interview du Gaulois, a expliqué comment il avait eu connaissance de la pièce fausse.

Quand il fut chargé d’enquêter sur Esterhazy, il avait à coup sûr le plus vif désir d’innocenter le cher commandant, le délicieux uhlan. Mais comme il sentait lui-même, quoi qu’on en puisse dire, la connexité de l’affaire Esterhazy et de l’affaire Dreyfus, il demanda « pour rassurer sa conscience », selon ses expressions, la preuve formelle, positive de la culpabilité de Dreyfus.

Et c’est la pièce fabriquée par Henry que les bureaux de la guerre lui communiquèrent. Mais si les bureaux de la guerre avaient eu contre Dreyfus des pièces sérieuses et authentiques, ils n’auraient pas eu besoin de communiquer confidentiellement au général de Pellieux la pièce fausse.

C’était un ami, et on pouvait compter sur sa discrétion : on n’avait pas besoin de ruser avec lui, et de remplacer les pièces vraies par une pièce fausse, fût-elle synthétique ou figurative...

Mais non : Au moment où le général de Pellieux demande à ses amis de l’État-Major de rassurer sa conscience, ils le trompent lui aussi : c’est donc qu’ils n’avaient à montrer que la pièce fausse. C’est donc que cette pièce fausse, bien loin d’être destinée à suppléer pour le public d'autres pièces vraies et incommunicables, était destinée à suppléer dans l’intérieur des bureaux, l’absence de toute pièce vraie.

C’est surtout le ministre de la guerre qu’il s’agissait de duper. Il fallait du moins fournir à Billot, assez malin « pour faire la bête », un prétexte à paraître dupe. Et c’est ainsi que le faux Henry, ou mieux le système des faux Henry, bien loin d’être je ne sais quelle déviation de l’instinct patriotique, est la combinaison la plus froide de la scélératesse la plus réfléchie.

Et de la tentative de réhabilitation ou de glorification à laquelle se sont décidés les nationalistes, il ne reste que l’aveu de l’immortalité cynique de tout un parti.


IX

De même que les pratiques d’Henry le faussaire, témoin de premier ordre au procès Dreyfus, frappent ce procès même d’un soupçon irrémédiable de fausseté, de même nous avons le droit de retenir l’apologie effrontée du faux comme un nouvel et décisif argument contre le huis clos.

Que serait un nouveau procès à huis clos, avec des hommes auxquels peut-être la cabale jésuitique et militariste soufflerait ses abominables sophismes ?

S’il est vrai, selon Drumont, qu’il est licite et même glorieux de fabriquer une fausse pour figurer, par synthèse, de prétendues pièces vraies, il doit être licite et même glorieux de condamner un innocent de race juive, si le crime qu’on lui impute à faux est la synthèse, la figuration vraie d’autres crimes de la race qu’on n’a pu châtier.

Cette sorte de substitution sacramentelle, que Drumont glorifie quand il s’agit des documents, la logique veut qu’on les glorifie aussi quand il s’agit des personnes.

Qu’importe que cette pièce soit un faux puisqu’on assure qu’il en est de vraies dans le même sens ?

Qu’importe aussi que Dreyfus soit innocent, puisque la trahison qu’il n’a pas commise est comme latente en toute sa race et que le condamner à faux c’est encore exercer une justice supérieure ?

Oui, voilà les sophismes monstrueux, voilà le poison jésuitique que peut-être la Libre Parole a inoculé à la conscience militaire ; et livrer un homme, à huis clos, à des hommes qu’a pu effleurer ou même entamer cette morale abominable, ce serait mettre l’innocent sous le couteau sacré du nationalisme clérical.

Il ne peut y avoir qu’un remède à ce poison, qu’une précaution contre cette perversion de la conscience, c’est la publicité du débat.

Ainsi ce qui est resté honnête et sain dans la conscience française pourra réagir contre les aberrations jésuitico-militaires du sens moral.

Et si le crime d’Henry a eu pour résultat d’ébranler jusqu’à sa base le procès Dreyfus, les apologies qui l’ont suivi ont eu pour effet d’éclairer jusqu’au fond la conscience antisémite qui, d’emblée, s’est harmonisée avec la conscience des faussaires.

Non, ces quelques jours n’ont pas été perdus pour la vérité, et pour le redressement de l’opinion. Et les constatations décisives contre Henry n’ont pas été continuées par les constatations décisives contre du Paty de Clam.