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Les Prophètes d’Israël au point de vue de la critique historique/01

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Les Prophètes d’Israël au point de vue de la critique historique
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 69 (p. 818-850).
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LES
PROPHETES D'ISRAEL
AU POINT DE VUE DE LA CRITIQUE HISTORIQUE

I.
DU PROPHETISME DANS L'ANTIQUITE.

Historiseh-kritisch Onderzoek naar het Ontstaan en de Verzameling van de Boeken des ouden Verbonds (Recherche historique et critique sur l’origine et la réunion des livres de l’Ancien Testament), par A. Kuenen, professeur de théologie à Leyde. 3 vol. ; Leyde, Engels.

Parmi les phénomènes religieux longtemps inexpliqués que la science moderne est parvenue à ramener aux conditions et aux lois de l’histoire positive, on peut désormais ranger le prophétisme hébreu. A force d’études, on est arrivé à se rendre compte non-seulement de ce qui, dans le prophétisme, devait naturellement émerveiller les vieux, âges, mais aussi de l’influence prépondérante qu’il a exercée sur les destinées du peuple d’Israël. Ses productions écrites, mieux comprises, sont devenues, entre des mains savantes, des documens précieux et en quelque sorte tout nouveaux, eu égard aux vives lumières qu’on y a recueillies, sinon sur l’avenir, au moins sur le passé. Nous ne croyons pas nous tromper en disant que c’est là un champ d’investigation à peu près inconnu de l’immense majorité de notre monde français. Les uns en sont encore sur ce sujet au vieux point de vue traditionnel, qui ne supporte pas l’examen ; les autres en sont restés à celui de Voltaire, et par conséquent n’entendent rien à la question ; beaucoup enfin n’ont sur la matière aucun point de vue et s’en passent. Je sais qu’on peut se passer de cela et de beaucoup d’autres choses ; mais la vie réduite au strict nécessaire offre peu d’agrémens, et ressemble singulièrement à l’indigence. Il faut à tout prix que nous devenions familiers avec les résultats les mieux avérés de la critique moderne sur ces questions, plus abstruses en apparence qu’en réalité, et que nous ne commettions plus, quand nous parlons d’histoire et de doctrines religieuses, ces énormes hérésies scientifiques, qui tiennent à ce que nous ignorons trop souvent ce qui ailleurs traîne déjà dans les dictionnaires de conversation. Ne confondons pas toujours le domaine de la science et celui de la littérature. Cette confusion est cause de la rareté des œuvres françaises de haute érudition. Ceux qui savent écrivent peu, et voilà pourquoi il arrive à chaque instant que ceux qui écrivent ne savent guère. Il y a toute une œuvre de naturalisation à faire parmi nous à l’égard des grands travaux de la critique allemande et hollandaise, et peut-être le présent travail ajoutera-t-il un argument de plus à l’appui de cette assertion, dont l’évidence frappe déjà les esprits les plus éclairés [1].

Ce travail se divisera en deux parties. Une première étude sera consacrée à donner une idée générale du prophétisme et particulièrement du prophétisme hébreu, dont nous voudrions déterminer l’origine, la nature et le rôle historique. Nous obtiendrons par là une vue d’ensemble dont une étude suivante, consacrée spécialement à l’un des prophètes les plus célèbres de l’antiquité biblique, nous fournira à la fois l’application et la confirmation.

Tâchons en ce moment d’arriver à quelques principes et à quelques notions générales.


I

Il est un certain nombre de faits qu’il nous faut rappeler brièvement pour nous orienter dans la question d’origine. On remarque dans l’histoire du peuple d’Israël une certaine classe d’hommes qu’on appelle les prophètes, et dans le Canon ou recueil sacré des Juifs un certain nombre de livres dits prophétiques. Tous les prophètes mentionnés dans l’histoire ne se retrouvent pas, tant s’en faut, parmi les auteurs des livres prophétiques. Ceux-ci se divisent à leur tour en grands et petits prophètes (prophetœ majores, prophetœ minores). La tradition range parmi les premiers Ésaïe" [2], Jérémie et Ézéchiel. Les versions modernes leur adjoignent Daniel ; toutefois dans le canon hébreu le livre de Daniel faisait très justement partie des hagiographes. Les petits prophètes doivent uniquement ce nom à la moindre étendue des écrits qui leur sont attribués : ce sont Osée, Joël, Amos, Abdias, Jonas, Michée, Nahüm, Habacuc, Sophonie, Aggée, Zacharie et Malachie. On suit ici, en reproduisant ces noms, la coutume établie. Les noms originaux n’offrent souvent qu’une ressemblance assez éloignée avec les noms français.

Il y a donc lieu de distinguer, quand on parle des prophètes d’Israël, leur rôle historique, leur action directe et prolongée sur les destinées de leur peuple, et leurs écrits, qui font aujourd’hui partie du recueil sacré du monde juif et chrétien. Il y a là deux sources d’information qui s’éclairent et se rectifient mutuellement ; mais évidemment la seconde, les écrits des prophètes eux-mêmes, nous met bien plus que la première en face de la réalité qu’il s’agit d’étudier, Si nous connaissions du prophétisme seulement ce que les chroniques nous racontent des prophètes, il nous serait fort difficile d’en tirer autre chose que des notions confuses et même contradictoires. Le malheur est que l’opinion commune n’est guère fondée que sur ces notions vagues. En particulier on ne comprendrait jamais la puissance morale du prophétisme en Israël, cette puissance qu’on ne saurait exagérer, car de tous les éléments combinés dans l’histoire du peuple hébreu le prophétisme est sans contredit le plus original et le plus vigoureux. A plusieurs reprises, il sauve ce peuple d’une ruine qui, sans lui, eût été irrémédiable, et d’après Jésus lui-même l’Évangile est l’accomplissement, le fruit suprême du prophétisme.

En disant que le christianisme est l’accomplissement des prophéties, on oublie le plus souvent cette filiation spirituelle pour ne penser qu’à un rapport plus merveilleux et moins rationnel, On entend ordinairement par là que Jésus et l’église chrétienne ont réalisé les nombreuses prédictions que, dans le cours des siècles antérieurs, l’esprit divin aurait dictées à des hommes, miraculeusement inspirés. Tout le monde sait que les anciennes apologies du christianisme reposaient tout entières sur deux colonnes qu’elles s’efforçaient de rendre inébranlables, la réalité des miracles et la réalisation des prophéties. Dès les premiers temps de l’église, les chrétiens firent grand usage de ce dernier genre d’argumens, et de nos jours encore il n’est pas rare de rencontrer des traités où toute l’histoire de Jésus et de l’église est reconstituée au moyen de lambeaux détachés ça et là des livres prophétiques. Par exemple on montre comment il avait été prédit plusieurs siècles d’avance que Jésus naîtrait à Bethléem d’une mère-vierge, qu’il irait en Égypte et en reviendrait, qu’il prêcherait une doctrine pleine de douceur et de miséricorde, qu’il expierait les péchés des hommes, qu’il mourrait dans les tourmens, ressusciterait le troisième jour, étendrait son règne sur toute la terre, etc., etc. Il faut même avouer que, disposés avec art, ces passages, en réalité très incohérens, finissent par faire masse et par frapper les esprits mal armés pour pénétrer au-dessous de ces surfaces trompeuses.

Quand on considère le naïf, l’effrayant arbitraire qui a toujours régné dans l’emploi de cette méthode, on comprend que les Juifs, si familiers avec le texte original de leurs livres saints, n’aient jamais pu voir qu’une série de violences exégétiques dans cette invocation continue de leurs anciens prophètes. Ils ont toujours maintenu, et à très bon droit, le sens historique et naturel des passages arrachés ainsi à leur contexte. Par exemple, quand les chrétiens arguaient du verset d’Ésaïe où les traductions grecques et latines parlent d’une « vierge qui sera mère, » il ne leur était pas difficile de montrer que le texte original parle simplement d’une « jeune femme nubile. » Quand Osée (XI, 1), rappelant la sortie d’Égypte du peuple d’Israël personnifié comme d’habitude sous le nom du patriarche éponyme, met ces paroles dans la bouche de Dieu : « J’ai appelé mon fils hors d’Égypte, » y a-t-il là, en vérité, la moindre allusion au séjour que, selon le premier évangile, Jésus enfant aurait fait en Égypte dans les deux dernières années du règne d’Hérode ? Et ainsi de suite. Dès qu’on se met en face des textes originaux, l’application déterminée que les apologètes chrétiens en font aux événemens de l’histoire évangélique s’évanouit, tout au moins reste fort douteuse. On ne saurait croire combien cette difficulté a tourmenté Pascal, qui pourtant ne recourait pas aux textes originaux. Que de luttes intérieures dans cette pensée qui a l’air de sonner le glas funèbre de la théologie traditionnelle : « Pour examiner les prophéties, il faut les entendre, car si on croit qu’elles n’ont qu’un sens, il est sûr que le Messie ne sera point venu ; mais, si elles ont deux sens, il est sûr qu’il sera venu en Jésus-Christ. — Toute la question est donc de savoir si elles ont deux sens [3]… » Oui, toute la question ; mais n’est-elle pas déjà résolue, rien que par l’énoncé ?

Tous ceux qui aiment le christianisme doivent donc s’estimer heureux que, depuis Lessing, une apologétique nouvelle, fondée sur la rédaction de l’Évangile à ses élémens simples et sur les éternels besoins de l’âme, se soit substituée à cette dangereuse méthode qui donnait pour base à la foi l’illusion ; mais, pour être juste, il faut ajouter que, si les chrétiens ont abusé des textes prophétiques dans l’intérêt de leurs apologies, c’est un défaut qu’ils ont hérité de la synagogue. Le rabbinisme en effet est le premier coupable. Oublieux de ce sens historique des prophéties auquel il ne revenait que pour combattre les prétentions chrétiennes, imbu d’une idée superstitieuse de l’inspiration littérale des livres saints, s’imaginant qu’il y avait toute sorte de mystères cachés dans chaque phrase, dans chaque mot, dans chaque lettre, c’est lui qui inventa cette méthode arbitraire d’interprétation qui transforme les prophéties en centons d’oracles obscurs se prêtant aux besoins de toutes les causes comme à toutes les bizarreries de l’imagination.

A présent, — car Vauvenargues a fait preuve d’un vrai génie divinatoire quand il a dit, antérieurement à toutes nos recherches modernes, qu’il n’est pas de superstition qui ne porte avec elle son excuse, — il faut reconnaître à la décharge du rabbinisme qu’il y eut toujours dans le prophétisme un élément de prédiction ou d’intuition de l’avenir, et c’est cet élément qui, passionnément aimé et recherché, exclusivement saisi, fit oublier les autres. On peut affirmer avec vraisemblance qu’à l’origine les prophètes ne furent guère prisés pour autre chose que pour la faculté de divination qu’on leur attribuait. L’erreur fut de croire qu’ils n’avaient jamais été autre chose que des faiseurs de prédictions.

L’idée vulgaire, fille de l’idée rabbinique, d’après laquelle le prophète a pour mission essentielle de prédire l’avenir, et en particulier de décrire plusieurs siècles d’avance l’apparition du Christ et la fondation de l’église, cette idée a pour corollaire celle que le prophétisme hébreu est un phénomène absolument distinct, sans aucune analogie ailleurs, un miracle vivant. Encore ici une part de vérité se joint à l’erreur. Il est très vrai qu’en aucun lieu, chez aucun autre peuple de l’antiquité, le prophétisme n’atteignit à la hauteur des prophètes d’Israël. On peut leur appliquer la même règle qu’au monothéisme juif, dont ils furent les plus fermes soutiens : ils excellent, ils sont incontestablement et de beaucoup les premiers, les types du genre, mais Ils ne sont pas absolument isolés dans l’histoire. Tous les peuples sémitiques, ceux surtout qui touchent de près au peuple d’Israël, ont eu des prophètes. Les Arabes n’ont pas cessé d’en avoir. On dirait que le prophétisme, j’entends le prophétisme sérieux et puissant, caractérise cette race au même titre que la spéculation philosophique est l’apanage de la nôtre. La philosophie dans l’antiquité eut la Grèce, et dans la Grèce Athènes poux foyer, non pas exclusif, mais principal. De même le grand prophétisme s’épanouit au sein du peuple hébreu et surtout parmi les fils de Juda. Ailleurs il dépassa rarement le niveau assez humble de ses origines. Le tort est toujours en pareil cas de changer la supériorité relative en singularité absolue.

On peut même dire que le prophétisme est moins exclusivement spécial aux Sémites que la philosophie spéculative ne l’est aux Aryens. Les peuples sémitiques n’ont jamais eu, que nous sachions, de philosophie spontanée, fille de leur seul génie, tandis que l’antiquité aryenne a connu des phénomènes qui présentent d’incontestables analogies avec le prophétisme hébreu, surtout à l’origine. La vieille Gaule et la Germanie eurent leurs inspirées, leurs prophétesses ; ce trait frappa même beaucoup les historiens classiques. Jeanne Darc est, dans les temps modernes, l’apparition qui se rapproche le plus de ces filles des grandes forêts, qui avaient des voix. La Grèce eut ses manteis, ses devins possédés de la mania ou fureur prophétique, et cet ordre de faits donna lieu à une science, la mantique, prise au sérieux par les plus beaux génies de l’antiquité.

Dans son acception la plus générale, le prophétisme est un phénomène de la vie de sentiment. Étudié ab ovo, il remonte aux époques où la vie humaine était encore très pauvre d’expérience, peu capable de réflexion, livrée encore presque tout entière à la puissance immédiate des sensations et des impressions. Ce qui explique déjà en partie la supériorité des prophètes hébreux, c’est que chez eux, du moins chez beaucoup d’entre eux, l’intelligence réfléchie, un sens moral élevé épure et ennoblit déjà les inspirations prime-sautières du sentiment sans leur enlever encore cet inimitable cachet de nature vierge qui donne tant de charme aux jets spontanés de l’esprit humain.

Sous toutes ses formes, le prophétisme se rattache au sentiment plus ou moins clair qu’un ordre divin règne dans le monde, puis à ce besoin de notre raison qui nous pousse à chercher l’inconnu et dans cet inconnu l’avenir. Parfois cet avenir, s’il n’est pas prévu, est du moins pressenti, et de là cette présagition, prœsagitio quœdam) que, dans son traité de la Divination, Cicéron croit inhérent à l’âme humaine. Aux époques d’ignorance universelle, et lorsque la supériorité intellectuelle ne pouvait consister que dans une délicatesse plus grande des facultés esthétiques et intuitives, ceux qui, sans études, sans réflexion méthodique et uniquement grâce à la vivacité exceptionnelle de leurs impressions, firent preuve d’une espèce de seconde vue ou de prévoyance sagace passèrent aisément et se prirent eux-mêmes de très bonne foi pour des hommes recevant des communications spéciales de la Divinité. La médecine psychologique d’aujourd’hui étudie sérieusement les faits nombreux qui prouvent que certaines surexcitations nerveuses, dont les causes peuvent être bien diverses, sont souvent accompagnées d’un déploiement remarquable de la sensibilité, de la mémoire, de la lucidité des idées, et en particulier de la prévoyance. Il est clair que cette prévoyance est loin d’être infaillible ; mais on aurait tort de nier la rapidité surprenante, la sûreté automatique des opérations inconscientes de l’esprit dans ces momens d’exaltation mentale. A l’âge où l’homme, à peine détaché du sein de la nature, réagissait infiniment moins que nous sur ses sensations et ses premiers mouvemens, ces états d’excitation à la fois physique et morale étaient plus fréquens et surtout moins morbides que de nos jours. Ce sont là les phénomènes primordiaux qui ont présidé à la naissance de la poésie, de l’art, de l’éloquence et du prophétisme. La diminution, parfois même la disparition du gouvernement de soi-même, les caractérise toujours. Aussi a-t-on fait remonter ces manifestations primitives de l’esprit à une sorte de prise de possession de l’inspiré par une puissance divine irrésistible.

Ce qu’il faut noter avec soin pour bien saisir les origines du prophétisme, c’est que de ces formes embryonnaires qui recelaient les germes de tant de grandeurs futures sortit une double conception de la voie à suivre pour arriver à la prescience de l’avenir. Il y eut une divination fondée sur de prétendus indices que fournissaient les choses extérieures : la croyance aux bons et aux mauvais présages, aux jours funestes ou propices, etc. De là vint l’art des augures, des tireurs d’horoscopes, des aruspices. Mais aussi il y eut une divination reposant simplement sur les impressions et intuitions personnelles des inspirés. On pourrait, il est vrai, signaler certains genres de divination qu’il est difficile de rattacher à une conception plutôt qu’à l’autre, par exemple les oracles rendus par des prêtres ou des prêtresses se soumettant volontairement à des agens physiques capables de provoquer l’excitation ou l’ivresse mentale dont nous, venons de parler. Le plus fameux exemple connu est celui de la pythie de Delphes. Cependant, si l’on y pense bien, ces cas ambigus rentrent finalement dans la seconde catégorie. Cette distinction est fondamentale dans la question, car la divination par voie d’observation extérieure était entachée de fausseté dès son origine, et malgré la poésie de quelques-unes de ses formes rien de vrai ni d’utile ne pouvait sortir de là. Il n’en reste plus aujourd’hui que deux ou trois superstitions roulant sur les jours et les nombres néfastes qu’on est tout surpris de retrouver encore, non pas professées, mais subies par plus d’un esprit distingué.

Tout autre fut la destinée de la seconde espèce de divination, celle dont on attribuait la faculté à certains hommes exceptionnellement doués. Il y avait là un germe moral et même philosophique très capable de développement, et qui, moyennant une série d’épurations et de transformations rationnelles, s’épanouit de nos jours dans la philosophie de l’histoire. Sans doute à l’origine on ne regarda pas si loin, et le mantis, l’inspiré, « l’enthousiaste » (car ce nom et des noms tout voisins lui furent très souvent appliqués) ne fut rien de plus qu’un devin qui croyait entendre en lui-même ce que les autres croyaient lire dans la nature ; mais enfin, même à ce degré inférieur, la divination rentrait dans le domaine des faits spirituels. Elle exerçait la sagacité, elle était observatrice et poétique. Le poète, le vates, est dans les premiers temps un devin non moins qu’un chantre. Le délire poétique, la vaticinatio, vient des dieux, parle leur langue, et cette langue est prophétique. Est-ce pour cela que, comme le poète, le devin antique est souvent aveugle, comme si son regard tourné en dedans, absorbé par la lumière divine, resplendissant à l’intérieur de son être, dédaignait le jour grossier qui doit suffire aux autres ? En particulier, l’idée que le favori du ciel doit être exceptionnellement moral se greffe comme d’elle-même sur cette manière de concevoir la divination. L’homme ou la femme, pour être en communion avec la Divinité, doivent être chastes, observateurs de la foi jurée, incorruptibles, et ils seraient d’infidèles interprètes, si, comme cela peut arriver souvent à la nature indifférente, ils annonçaient la réussite des projets iniques ou l’impunité des criminels. Que cette divination se dégage du cercle d’intérêts mesquins où elle se meut à l’origine, qu’elle soit consultée dans les grandes crises de la cité ou du pays, qu’elle s’inspire d’une foi profonde dans l’ordre moral, qu’elle se dirige d’après des principes élevés, et bientôt la prédiction cessera de se borner à une sorte de bonne aventure improvisée pour devenir une prédication pleine de chaleur, de poésie et de puissance. C’est sur ce terrain que nous rencontrerons le grand prophétisme hébreu.

Voici en effet le point de bifurcation de ces deux courans grec et israélite qui semblent confondus à l’origine. Avec le temps, la divination personnelle, l’inspiration religieuse et morale, remporta de plus en plus chez les Hébreux sur la divination par interprétation de présages arbitraires. Au contraire chez les Grecs la prophétie personnelle tomba de plus en plus bas, et la mantique superstitieuse demeura seule. Aux temps historiques de la Grèce, on n’avait plus qu’un souvenir légendaire de certaines figures mystérieuses, telles que Calchas, Musœus, Tirésias l’aveugle et sa fille Manto, Bachis et sa descendance, où le don prophétique passait pour héréditaire. Il y eut du reste d’autres familles encore jouissant de la même réfutation. Il ne faut pas trop s’étonner de cette possession prolongée de la confiance populaire. Outre que la faculté de prévision, comme toutes les facultés humaines, se fortifie et se raffine par l’exercice, on peut comprendre que des familles dépositaires de nombreux secrets et consultées par une clientèle dispersée en tous pays étonnassent souvent par leur clairvoyance ceux qui avaient recours à leur art. La même chose doit se dire des collèges de prêtres réunis autour d’un sanctuaire vénéré, tel que celui de Dodone, tel surtout que celui de Delphes, où pendant des siècles l’oracle pythique centralisa les curiosités intéressées de l’ancien monde. On sait que les réponses hachées, convulsives de la pythie attachée sur son trépied et se tordant sous l’influence des vapeurs de l’antre fatidique, étaient recueillies par le prophète (c’est-à-dire l’interprète, et c’était le titre officiel du prêtre chargé de cette fonction) et délivrées sous forme de vers réguliers par le collège sacerdotal voué au service d’Apollon Delphien. Eh bien ! depuis les guerres médiques, cet oracle, le plus célèbre de tous, qui, malgré des pillages réitérés, redevenait toujours énormément riche, tombe lentement en discrédit. On l’accuse, non sans vraisemblance, de s’être laissé séduire par l’or de Xerxès. Agésilas et Épaminondas ne cachent pas leur mépris pour ses réponses ambiguës. Démosthènes lui reproche ironiquement de philippiser. Le talent de composer des vers finit même par échapper aux organes du dieu de la poésie. Cicéron, le plus curieux des hommes, put encore l’interroger dans sa jeunesse ; au temps de son âge mûr, il était devenu muet. Une tentative de restauration dirigée par Plutarque en personne ne réussit pas à lui rendre la parole. De même les chresmologues et manteis de profession traînent assez longtemps une existence méprisée [4]. Leur art n’est plus qu’un métier. La jonglerie, la ventriloquie, la supercherie sous toute sorte de formes, ont pris la place de l’inspiration. Au contraire l’art augural, la fonction des aruspices, le discernement des présages visibles, pestent en faveur, recherchés même par les classes éclairées qui n’y croient guère, respectés comme institutions de l’état. L’astrologie, si populaire aux derniers temps du paganisme, est le raffinement suprême de cette divination fondée sur le sentiment de la connexion des choses. Les astres présidant à tant d’événement terrestres, au jour, à la nuit, aux saisons, aux semailles, aux moissons, etc., il parut tout naturel de croire que la destinée humaine leur était aussi subordonnée. Le malheur du prophétisme grec, c’est qu’il resta purement utilitaire, exclusivement consacré au service des intérêts égoïstes et vulgaires. L’élément moral qui aurait dû l’élever lui fit défaut, la sincérité ne tarda pas à lui manquer, et quand une fois la raison fut assez éclairée pour en découvrir les défectuosités, il n’eut plus d’autre appui que la superstition, En fait, il n’en est sorti rien de bon pour l’humanité.

Il est vrai que le polythéisme auquel le prophétisme grec se rattachait étroitement ne pouvait le rendre meilleur qu’il n’était lui-même ; non pas que je ferme les yeux sur les côtés moraux du vieux polythéisme, il en eut, et on a tort de les oublier comme on le fait si souvent quand on le compare avec le christianisme ; mais n’allons pas commettre l’erreur des critiques trop prompts à conclure qui, prenant l’accident pour la substance, veulent à tout pris que le vieux paganisme fût une religion profondément sanctifiante. L’essence, le principe d’une religion se révèle dans son histoire. Plus le temps marche, moins l’influence morale du polythéisme fut heureuse. Au contraire le monothéisme d’Israël, religion essentiellement morale et qui le devint toujours plus à mesure qu’elle vieillit, fournit au prophétisme éclos à son ombre les élémens d’épuration et de spiritualité qui manquèrent à la divination païenne. Sans doute le prophétisme hébreu devait disparaître à son tour, ne pouvant survivre aux conditions historiques de son existence ; mais, quand il disparut, il avait fait son œuvre et avait pris rang parmi les facteurs du progrès humain.

Si nous remontons à ses origines propres, rien au premier abord ne le distingue foncièrement de la vaticination païenne. Le mot de prophète, avec son sens primitif d’interprète de la parole divine, est, comme nous l’avons vu, d’origine grecque et nous vient de la version alexandrine des Septante. Les noms hébreux qui servent à désigner les prophètes sont plus significatifs. Le peuple les appelle, les voyans parce qu’il leur attribue une pénétration particulière, une acuité de vision et de prévision qui leur permet de discerner ce qui reste caché aux yeux vulgaires. Ou bien, et c’est là en quelque sorte le nom officiel, ou appelle le prophète nâbi, mot qui, par la suite, a pu répondre assez bien à notre mot inspiré, mais dont la racine, rapprochée de ses congénères, désigne quelque chose qui jaillit en bouillonnant où qui s’épanche avec un bruissement précipité. Le nâbi, c’est donc proprement à l’origine le bruissant, l’homme de la bouche duquel s’échappe avec volubilité un flux de paroles dont il semble à peine le maître. Que l’on pense à la naïve admiration de nos paysans des régions reculées pour l’homme qui sait leur parler longtemps sans s’arrêter, et l’on aura une idée de la stupéfaction où les inspirés, dans un état de civilisation bien moindre encore, pouvaient jeter leurs auditeurs avec leur éloquence poétique et prolongée. Les autres dénominations, telles que celle d’homme de Dieu, ou de serviteur de l’éternel, sont des épithètes honorifiques plutôt que des noms à signification précise. Le nâbi hébreu, à l’origine, ressemble donc beaucoup au mantis grec et au vates latin. Lui aussi fait croire à une prise de possession de son être par l’esprit divin qui l’agite et littéralement le terrasse. Il y a même quelque chose de contagieux dans l’état du nâbi, comme cela s’est vu chez les prophètes cévenols et de nos jours encore dans l’exaltation des revivalistes anglais et américains. Une vieille tradition d’une grande originalité [5] raconte que les gens envoyés par Saül pour arrêter David tombèrent au milieu d’une assemblée de « prophètes prophétisant, » et se mirent à « prophétiser » eux-mêmes. D’autres émissaires, dépêchés après eux, furent aussi gagnés par l’exemple et « prophétisèrent » à leur tour. La même chose arriva une troisième fois. Enfin Saül lui-même se mit en route, et, chemin faisant, fut saisi par l’esprit prophétique « de sorte que, se dépouillant de ses vêtemens et se jetant par terre, tout ce jour-là et toute la nuit il prophétisa devant Samuel. » L’influence contagieuse de l’état prophétique devait être bien forte pour gagner jusqu’au robuste Benjamite qui porta le premier le titre de roi d’Israël, et qui se distinguait par tout autre chose que ses dispositions mystiques. La surprise causée par cet événement mit sur toutes les lèvres cette question devenue par la suite une manière de proverbe : « Saül est-il donc aussi du nombre des prophètes ? »

Cette explosion de l’esprit prophétique remonte à l’aurore de l’histoire connue d’Israël. A cette époque, le prophétisme est encore dans sa période d’incubation. La divination chez les Hébreux s’exerce à côté de lui sous des formes analogues à celles de la divination grecque. Les songes, les présages extérieurs, les oracles sacerdotaux passent pour des révélations divines. Entre autres, le grand-prêtre de Jéhovah porte un sachet contenant un certain nombre de petites pierres taillées on ne sait trop d’après quel modèle ; c’est l’oracle des « Urim et Thummim » que l’on va consulter dans les circonstances graves. Comme en Grèce, le prophète lui-même, dans les premiers temps, est à peine quelque chose de plus qu’un diseur de sorts, un homme capable, par exemple, d’indiquer l’endroit où sont les objets perdus. Quand Saül, fils de His, ne sait plus quel chemin prendre pour retrouver les ânesses de son père, il va tout bonnement interroger le voyant, qui doit savoir où elles sont. Déjà pourtant nous distinguons dans le prophétisme encore désordonné de cette époque une disposition remarquable à s’organiser et à se régulariser. Il y a des associations ou écoles de prophètes qui se réunissent non pas seulement pour prédire, mais pour donner un libre cours à l’enthousiasme qu’engendrent chez eux de hautes pensées religieuses, et qui s’exhale en paroles ardentes, en mouvemens cadencés, en chants improvisés. A partir de Samuel, les prophètes deviennent les organes d’une tendance déterminée la plus pure, la plus haute de l’histoire d’Israël, la tendance monothéiste. Sans doute, en vertu de la continuité des phénomènes originaux du prophétisme, il sera mainte fois question de prophètes inspirés par d’autres dieux que Jéhovah, de prophètes de Baal et d’Astarté par exemple. Il arrivera même que les prophètes faisant remonter leur inspiration à Jéhovah ne seront pas toujours d’accord et se reprocheront mutuellement d’être de faux prophètes. Bien plus, il est admis que le prophète peut parler sous l’impulsion de l’esprit de Jéhovah et dire pourtant le contraire de la vérité : c’est qu’il a plu à Jéhovah de lui envoyer un « esprit de mensonge » afin de pousser à leur perte ceux qui le consultent [6] ; mais le prophétisme, s’épurant tous les jours, sera de moins en moins l’art de prédire, de plus en plus se transformera en prédication religieuse et morale, fondée sur un certain nombre de principes fixes. Il tâche encore, il est vrai, de décrire l’avenir de la nation d’accord avec ces principes ; cependant il est essentiellement dirigé contre les vices et les abus contemporains, que ses promesses ou ses menaces ont pour but de détruire. En même temps, et à mesure que le monothéisme se consolide, les vieux moyens de divination tombent en désuétude ou sont positivement condamnés. Le torrent tumultueux et trouble du prophétisme primitif s’est clarifié ; il est devenu un grand et puissant fleuve qui fertilise ses rives, il est désormais possible d’en étudier la nature et d’en écrire l’histoire.

II

Le prophétisme est donc une des formes naturelles du développement primitif de l’esprit humain. Son éclatante supériorité chez les Hébreux provient des principes de moralité et de spiritualité qui lui sont inoculés par une foi religieuse supérieure elle-même à l’ensemble des croyances antiques, et à cela s’ajoute enfin le caractère lyrique, pour ainsi dire, d’une race qui ne brille ni dans le drame ni dans l’épopée, mais chez qui les effusions du sentiment individuel sont prodigieusement énergiques et ardentes.

Pour bien étudier la nature particulière du prophétisme biblique, il faut remonter aux principes du monothéisme d’Israël. Chaque peuple sémitique croit à la supériorité des divinités qu’il adore, mais ne nie nullement pour cela l’existence des dieux reconnus dans les pays voisins. Le monothéisme hébreu à l’origine consiste non pas dans l’idée qu’il n’existe point d’autre dieu que Jéhovah, mais dans la conviction qu’Israël n’a, ne peut avoir, ne doit avoir que Jéhovah pour dieu, et qu’il est criminel à un Israélite d’en adorer un autre. A parler rigoureusement, c’est une monolâtrie plus encore qu’un monothéisme. Jéhovah est un dieu jaloux qui ne souffre pas d’autre dieu devant sa face. Ce monothéisme primordial, exclusif en principe, est une religion nationale dans toute la force du terme, et de son existence comme religion spéciale du peuple d’Israël découle une double conséquence : c’est d’abord que ce peuple adore le plus puissant des dieux, c’est ensuite qu’il a plu à ce dieu d’adopter ce peuple pour sien de préférence à tout autre, car il ne s’est fait connaître qu’à lui. C’est donc une grande prérogative dévolue aux fils de Jacob que d’avoir été élus pour être le peuple de Jéhovah. Cette élection leur assure l’incomparable protection de l’Éternel des armées et implique par conséquent une destinée plus glorieuse que celle qui est réservée aux autres nations. A quoi servirait autrement la préférence que Jéhovah leur a accordée ? A cette prérogative correspond une obligation imprescriptible, celle de n’adorer que le dieu jaloux et d’être rigoureusement fidèle à sa loi. Ce dieu en effet n’est pas un dieu-nature d’une moralité équivoque, il est par essence juste et saint, et l’impiété est aussi grande de violer ses lois morales que de lui refuser ses hommages. Donc Israël, s’il est fidèle à son dieu unique, peut compter sur le plus splendide avenir ; mais le malheur est que ce peuple se montre à chaque instant inférieur à son devoir. La foi exclusive en Jéhovah est rarement professée par la totalité de la nation. Les cultes idolâtriques et licencieux des peuples voisins exercent sur elle un prestige auquel on la voit succomber à chaque instant. Même quand elle reste extérieurement fidèle à sa religion, elle se rend coupable d’immoralités, d’injustices, d’impuretés. Voilà l’explication de ses longues infortunes. Jéhovah se refuse à déployer sa puissance en faveur d’un peuple ingrat et pervers. L’alliance ne produit pas ses fruits, puisque l’un des alliés manque aux conditions du contrat. Toutefois Jéhovah est trop parfait pour rien commencer d’inutile ; l’homme ne saurait faire avorter un plan divin. Il arrivera donc immanquablement qu’un jour Israël, purifié par l’épreuve et la souffrance, rentrera dans les conditions de l’alliance, et alors les promesses du contrat se réaliseront dans toute leur ampleur pour la gloire et le bonheur du peuple préféré.

Tel est, logiquement déduit et dessiné à grands traits, le point de vue général des prophètes d’Israël. On doit s’apercevoir sur-le-champ, toute réserve faite sur la valeur absolue de ces principes, qu’il s’agit désormais de tout autre chose que de retrouver les objets perdus ou de prédire aux gens leurs aventures. C’est toute une théodicée et toute une politique nationales qui sortent de là, s’appliquant immédiatement à l’état religieux, moral et social du peuple. L’enthousiasme pour Jéhovah et son alliance saisit le nâbi et l’inspire ; cet enthousiasme fait de lui un prédicateur. Le prophète est l’organe de ce qu’il y a de plus vivant et de plus pur dans la conscience populaire. De là sa puissance même sur les hommes que ses prédications censurent et contrarient. On le déteste, mais on l’écoute. Il y a de magnifiques exemples de hardiesse et de franc-parler dans l’histoire des prophètes. Sortis non d’une caste ou d’une classe spéciale, mais de tous les rangs du peuple, ils sont pour le peuple et limitent par leur opposition courageuse le despotisme des rois et des grands. Ne puisant leur titre que dans leur conviction d’être inspirés d’en haut, représentant par conséquent la libre conscience et la libre parole, ils ne craignent pas d’attaquer en face le sacerdoce officiel que la possession assurée de ses privilèges énerve, et qui laisse à chaque instant péricliter cette foi nationale qu’il a pour mandat de défendre. Quoi de plus caractéristique, de plus vif que la scène entre Amos, le bouvier-prophète, et le grand-prêtre de Béthel, Amatsia, qui se scandalisait des menaçantes prédictions lancées par Amos contre la maison régnante et qui avait jugé prudent de le dénoncer au roi ? « Alors Amatsia, le sacrificateur, dit à Amos : Voyant, va-t’en au pays de Juda, mange là ton pain et prophétise là tant que tu voudras ; mais ne prophétise plus à Béthel, car c’est le sanctuaire du roi ! — Mais Amos répondit au sacrificateur : Je n’étais ni prophète ni fils (ou disciple) de prophète ; j’étais un bouvier et j’épluchais les figues sauvages quand Jéhovah me prit auprès de mes bœufs et me dit : Va, prophétise à mon peuple d’Israël. Prêtre Amatsia, tu écouteras donc maintenant la parole de Jéhovah… » Et il continue comme si on ne lui eût rien dit. Il est facile de comprendre que les rois, les grands et les prêtres, à moins d’être animés eux-mêmes des sentimens d’une piété ardente, ne fussent que médiocrement charmés d’avoir à leurs côtés ces puritains que leur enthousiasme rendait incorruptibles, et qui dans toutes les questions politiques et sociales n’écoutaient que l’inexorable logique de leurs prémisses religieuses.

Cependant le prophétisme n’était pas toujours aussi pur d’alliage et aussi bienfaisant qu’on pourrait le croire d’après la caractéristique précédente. Les prophètes ont parfois les défauts de leurs qualités ; leur zèle devient du fanatisme, leur fidélité aux principes dégénère en étroitesse. Hommes de l’idéal, il leur arrive d’exiger l’impossible des hommes de la réalité. Quand on voit que l’influence des nâbis contribua pour une large part au schisme qui, le lendemain de la mort de Salomon, sépara pour jamais le peuple d’Israël en deux camps irréconciliables, on est bien forcé d’avouer que leur prévoyance politique ne les préserva point toujours de lourdes bévues. Les écrits prophétiques de la dernière période portent même la trace d’opinions formées au sein des croyans et assez défavorables aux prophètes. La grande époque de l’inspiration passée, le prophétisme était devenu une forme littéraire, du moins homilétiqe ; l’enthousiasme ardent, la sincérité première, n’y étaient plus et même de basses spéculations, fondées sur le prestige antérieurement acquis au caractère prophétique, avaient fini par le discréditer.

Ce discrédit ne frappa toutefois que les contemporains de la décadence. Le peuple, le meilleur des juges en pareille matière, embauma dans son souvenir reconnaissant la mémoire des grands voyans qui l’avaient soutenu et consolé dans les plus mauvais jours. Leurs écrits, conjointement avec les livres de la loi, offrirent à la piété des siècles suivans sa nourriture par excellence. D’ailleurs il faut bien se garder d’appliquer à ces temps reculés nos idées modernes de tolérance religieuse et de sagesse politique. Un parti peut commettre des fautes momentanées tout en étant dans le vrai quant à sa tendance générale. Les erreurs et les fautes des prophètes n’empêchent pas qu’ils ont été dans leur pays les premiers par le patriotisme, par l’indépendance du caractère, par le spiritualisme des doctrines. C’est en eux, grâce à eux, que la mission historique de la nation s’est réalisée, et même, à prendre les choses dans leur ensemble, on peut dire que le malheur des rois et du peuple d’Israël a été précisément de se laisser éblouir par une politique opposée à elle que conseillaient les nâbis.

Cette politique ne fut, il est vrai, codifiée par aucun d’eux. Elle fut toujours commandée par les prémisses religieuses, du prophétisme, mais elle dut varier avec les circonstances. Il y eut des temps où elle consista simplement dans la chasse aux superstitions idolâtriques et dans l’opposition aux princes infidèles ; mais elle devint plus compliquée à partir du moment où la petite nation d’Israël fut atteinte et entraînée par les grandes révolutions de l’Asie occidentale. Quelle ligne de conduite fallait-il suivre dans les rapports avec l’Assyrie ou la Chaldée d’une part, avec l’Égypte de l’autre ? Tel fut le problème qui absorba, du VIIIe au VIe siècle avant notre ère, l’aristocratie et la royauté israélites, et qu’elles résolurent, ajoutons-le, de la façon la plus malheureuse. Tantôt les rois nouèrent d’intimes relations avec l’Égypte, effrayée comme eux de l’extension croissante des empires ninivite et babylonien et charmée de trouver en Palestine un avant-poste engagé le premier dans la bagarre, et naturellement cette politique attira sur le peuple d’Israël la pesante colère des souverains de Ninive et de Babylone ; tantôt ils crurent plus sage de s’allier étroitement à ces derniers et de leur servir d’avant-garde contre l’Égypte : ce qui aboutit à les rendre vassaux de l’Égypte et derechef le point de mire des expéditions de leurs alliés de la veille. A cette politique de bascule, la nation perdit son indépendance et jusqu’à son existence : elle eût du moins échappé à l’anéantissement final, si elle avait suivi le sentiment de ses plus grands prophètes. Persuadés que l’état des choses était anormal, que la protection de Jéhovah mettait leur pays à l’abri de la destruction totale, mais aussi que la justice céleste devait nécessairement punir le peuple infidèle, ils furent d’avance et en principe opposés aux alliances étrangères. Elles leur paraissaient inspirées par une défiance impie et compromettantes pour la pureté du monothéisme. Quand on leur disait que sans une alliance de ce genre il serait impossible de résister à l’invasion menaçante, ils conseillaient de courber la tête, d’accepter pieusement l’épreuve inévitable et d’attendre patiemment des jours meilleurs. Eh bien ! cette ligne de conduite eût été le salut de la nation. Les conquérans d’alors ne songeaient absolument qu’à faire reconnaître leur suzeraineté et qu’à prélever des tributs annuels. Ils ne devenaient terribles que lorsqu’on voulait se soustraire à cette double obligation, et leurs moyens de répression pouvaient donner à penser : ils dévastaient et saccageaient le pays révolté, ils « passaient le rasoir. » sur ses campagnes et ses cités, puis ils transplantaient la population à des centaines de lieues. Dans de telles conjonctures, la sagesse était évidemment de plier devant l’orage et de compter sur les chances meilleures que ne pouvaient manquer de susciter un jour les incessantes révolutions qui faisaient passer successivement le sceptre de l’Asie des mains des Assyriens à celles des Chaldéens, de ceux-ci aux Mèdes et aux Perses (en attendant les Grecs). Malheureusement il y eut toujours chez le peuple d’Israël ou du moins dans la haute aristocratie militaire qui le dominait un fatal désir de jouer un grand rôle politique en fondant un grand empire. L’orgueil de race et même l’orgueil religieux leur firent concevoir les plus funestes illusions. On peut dire que depuis Salomon jusqu’à la destruction du dernier temple par Titus, ce fut le mauvais génie d’Israël qui lui souffla cette ambition disproportionnée à ses forces comme à ses aptitudes. Le messianisme belliqueux et conquérant, qui le rendit sourd au messianisme spirituel et pacifique tel que l’avait conçu Jésus, et qui le précipita dans les indicibles horreurs de la guerre contre les Romains, forme aux derniers jours de son histoire comme nation le pendant exact des chimères qui perdirent. Le royaume d’Ephraïm sous Sargon, roi d’Assyrie, et le royaume de Juda sous le Chaldéen Nébucadnetzar. Ainsi les prophètes sont justifiés par l’histoire, qui prouve qu’autant le peuple d’Israël était prédestiné à influer puissamment sur le développement religieux du monde, autant il était incapable de constituer jamais un de ces grands empires qui représentent toute une civilisation. Sans doute les prophètes ne renonçaient nullement à l’idée qu’un avenir temporel des plus glorieux était réservé à leur nation ; mais cet avenir devait lui être octroyé par la main de Dieu, non pas conquis par les moyens vulgaires de la force et de la ruse. Il fallait donc en attendant se concentrer dans sa vocation religieuse. Pressez un peu cette théorie, et vous verrez s’en dégager la distinction entre les « choses de César » et les « choses de Dieu, » entre le temporel, et le spirituel, que Jésus devait un jour proclamer.

Sur ce terrain des idées religieuses, le rôle du prophétisme d’Israël est immense. C’est lui qui épure et développe le monothéisme. C’est chez lui et chez quelques poètes lyriques animés de son esprit que se concentre le mouvement progressif : non pas que le prophétisme entendît le progrès comme nous, c’est-à dire comme l’avènement successif de choses nouvelles et meilleures ; les nouveautés qu’il enseignait, conséquences de principes antérieurement admis, lui faisaient toujours l’effet d’être aussi vieilles que ces principes eux-mêmes. Aussi trouve-t-on dans les livres des prophètes très peu de données positives sur l’histoire réelle de fa religion israélite antérieurement au VIIIe siècle, et le grand problème de cette histoire, celui qui consiste à se demander quel a été au juste l’œuvre de Moïse, demeure jusqu’à présent dépourvu de solution certaine. Il est seulement avéré que ce nom vénérable, qui paraît assez rarement dans les livres prophétiques, a servi de recommandation à une foule d’ordonnances et d’institutions d’une date évidemment bien postérieure à l’Exode. Le monothéisme au temps de Samuel et de David était-il déjà aussi rigoureux, aussi absolu qu’on le croirait quand on lit les historiens canoniques ? Plus d’un trait qu’ils ont eux-mêmes conservé autorise à en douter. Ce qui est certain, c’est que les deux grands héros du monothéisme en Israël, les prophètes Élie et Elisée, combattent avec la dernière énergie le culte étranger et polythéiste de Baal, mais ne disent jamais rien contré celui du taureau d’or [7], qui ne cessa, depuis les jours du schisme, de fleurir dans le royaume des dix tribus. C’était après tout un culte national et monothéiste, et jamais il n’est fait mention d’une compagne, d’une déesse telle qu’Astarté on Melecheth, associée à l’idole populaire d’Israël. A cette époque, au IXe siècle, la religion d’Israël n’a donc pas rompu encore complètement avec l’idolâtrie ; mais, à mesure que le prophétisme se concentre dans le royaume de Juda et que le monothéisme hébreu prend claire conscience de lui-même au contact des nombreux polythéismes que les guerres et les invasions lui apprennent à connaître, nous voyons les prophètes obéir à cette loi de l’esprit qui veut que les principes se développent par la contradiction. Je ne serais pas surpris que la ressemblance des rites usités chez les divers peuples voisins et des cérémonies du temple de Jérusalem eût contribué à faire sentir aux prophètes que la supériorité de la religion d’Israël ne consistait pas dans ses formes rituelles, et qu’ils aient été poussés par cette comparaison dans la vigoureuse opposition au formalisme, l’un de leurs grands mérites. A chaque instant, leur prédication sous ce rapport est anti-sacerdotale, et dans leur mépris des œuvres de dévotion ils préparent de loin le spiritualisme du sermon de la montagne. Ici comme partout, la loi de continuité se révèle au regard attentif. Au VIIIe siècle, le devoir d’adorer exclusivement l’invisible Jéhovah est rigoureusement prêché ; maison n’irait pas encore jusqu’à nier l’existence ni même le pouvoir d’autres divinités. Au VIe, les prophètes de la captivité babylonienne professent un monothéisme absolu. Pour eux, les idoles et les divinités qu’elles représentent ne répondent plus à rien de réel, le culte qu’on leur rend est plus niais encore que coupable, les traits les plus satiriques, les moqueries les plus sanglantes, sont dirigés contre ces abrutis qui adorent des dieux qu’ils se fabriquent à eux-mêmes. Le rationalisme perce déjà dans la manière dont cette polémique acerbe est poussée. Prendre une bûche, se chauffer avec une moitié et de l’autre moitié tailler une statuette à qui l’on demande aide et protection, « comme s’il y avait de l’esprit dedans, » est-il rien de plus ridicule ? Les vaincus commencent donc à rire des vainqueurs, parce que, s’ils se sentent moins forts, ils s’estiment bien supérieurs par l’esprit. Voilà quelque chose de nouveau, et qui fera son chemin dans le monde.

Ce développement religieux a son contre-coup dans le progrès de l’idée morale. Il y a dans la prédication des prophètes une grande cause de monotonie tenant à leur idée fixe que tout malheur public ou privé est la punition d’une faute antérieure. A cet égard, ils sont complètement dominés par le vieux point de vue sémitique de la rétribution. Cependant sur ce point aussi une amélioration notable s’introduit dans leur notion des choses. Le livre de Job montre bien que l’homme le plus vertueux peut être aussi le plus éprouvé, mais il n’en sait pas encore donner d’autre raison que la volonté impénétrable de Dieu, tandis que c’est l’un des grands prophètes du temps de la captivité qui chante le premier, dans des vers d’une douceur et d’une résignation ineffables, l’auguste loi qui veut que le juste souffre au milieu des injustes, et achète au prix de ses souffrances le droit de leur faire du bien. C’est encore là un de ces sommets du prophétisme que dore déjà le soleil encore lointain de la vérité évangélique. Jésus a bien plus accompli les prophéties en reproduisant cet idéal du juste persécuté qu’en réalisant les prédictions spéciales des prophètes sur le messie qui devait venir.

Rien ne prouve mieux que ce chapitre du messianisme combien il faut se défier des idées vulgaires sur la valeur réelle du prophétisme hébreu. Assurément c’est bien lui qui a donné un corps à ces attentes d’un messie, d’un roi divin, à ces espérances nationales à la fois et religieuses qui, sous tant de formes, se sont fait jour au sein des religions sémitiques, et que nous retrouvons encore chez les Arabes de notre Algérie. Nous avons déjà montré à quelle notion de l’avenir elles se rattachent. A présent, la forme sous laquelle le peuple conçoit cet avenir de gloire dépend de l’idée qu’il se fait, de la vraie grandeur, et cette idée à son tour emprunte nécessairement ses principaux traits aux souvenirs les plus aimés du passé. De là vient que chez les Israélites, quand la royauté fut devenue une institution nationale (pour les prophètes, pendant longtemps elle ne fut guère autre chose qu’un mal nécessaire), quand la dynastie davidique fut devenue, la seule possible, la seule imaginable, consacrée qu’elle était par la longue possession et surtout par la transfiguration poétique du hardi et brillant condottiere qui l’avait fondée [8], il parut tout naturel de se représenter l’’avenir national sous la forme d’un royaume gouverné selon les lois de l’équité par un descendant de David, qui serait le maschiach (messie ou oint de Dieu), et sous le sceptre duquel la nation élue verrait se réaliser ses plus hautes espérances. Telle est la genèse psychologique de cette attente réservée à de si nombreuses transformations. Rien de plus faux que l’idée d’après laquelle les prophètes l’auraient décrite suivant un modèle précis et constant. Il y aurait tout un livre à faire sur les variations de l’attente messianique. Tantôt les peuples étrangers doivent disparaître, tantôt ils seront conquis les armes à la main, tantôt ils se soumettront volontairement aux Israélites. Il est évident que sur le thème général d’un avenir de gloire et de bonheur, l’imagination, la fantaisie individuelle ont brodé une foule de traits ondoyans et divers. Il y a plus, on peut citer des prophètes qui n’attendent pas même de messie personnel. Joël, Sophonie, le second Ésaïe, Nahum, sont dans ce cas. Ils pensent que le peuple d’Israël formera une sorte de république théocratique, directement gouvernée par l’inspiration de Jéhovah. D’autres au contraire, par exemple le premier Ésaïe, ne tarissent pas dans les titres d’honneur qu’ils décernent d’avarice au lieutenant de Jéhovah. On l’appellera le sage, le héros de Dieu, le père du butin, le prince pacifique, le roi du miracle, le pète d’éternité, etc. Jérémie aime à penser que le Messie et Jérusalem porteront ensemble le même nom, Jéhovah notre justice [9]. Si l’on croit qu’il sera un descendant de David, on croit aussi, non pas nécessairement qu’il naîtra à Bethléhem, mais qu’il sortira de cette petite ville d’où la famille de David est originaire. Il sera donc le « rejeton » par excellence de cette souche féconde, et souvent on l’appelle simplement le Rejeton. En général on s’attend à la réunion sous ses auspices des deux groupes de tribus séparés depuis la mort de Salomon. Il vengera son peuple des violences et des iniquités dont il a souffert. Sa domination sera subie par la terre entière, et il se servira de son pouvoir pour faire régner partout la justice, la vérité et la paix. Alors commencera une ère de félicité pure. Plus de crimes, plus d’oppression, plus de guerres. Le lion et l’agneau, le petit enfant et la vipère, joueront ensemble. La vie humaine sera prolongée au-delà d’un siècle. Une série sans fin de messies succédera au Messie proprement dit. fondateur du royaume messianique, et perpétuera l’état de chose inauguré par lui.

Quant au moment de sa bienheureuse apparition, les prophètes sont sobres d’indications. Toutefois il est visible qu’ils ne se la représentent jamais comme très éloignée. Quand les grandes déportations d’Israélites en Assyrie et en Chaldée furent consommées, on espéra que la venue du Messie coïnciderait, soit comme cause, soit comme effet, avec le moment du retour des exilés, retour dont les principes du prophétisme ne permettaient pas de douter. On crut cette venue imminente lorsque Zorobabel ramena à Jérusalem la première colonne des Juifs fidèles, et Zorobabel, dont la généalogie remontait à David, passa lui-même dans quelques esprits, pour le messie attendu.

Cependant, il faut le répéter, rien de fixe, rien qui ressemble à une doctrine officielle du messianisme ne peut être déduit de l’ensemble des écrits des prophètes. Bien plus tard, dans les deux siècles qui précèdent l’ère chrétienne, la théologie rabbinique tâcha de systématiser les données éparses des prophètes, et il sortit de ce travail une doctrine un peu moins flottante, toutefois sans que rien, en dehors de quelques traits généraux, fût définitivement arrêté. Aujourd’hui même, je ne pense pas qu’il en soit autrement dans le judaïsme bien compris. De plus, on aurait grand tort de s’imaginer que ces perspectives idéales aient été l’objet constant ni même principal des discours prophétiques. C’est l’usage que les chrétiens en ont fait pour prouver que Jésus était le vrai messie qui a répandu cette opinion. L’espérance messianique en général est pour les prophètes quelque chose d’analogue à la prédication de la vie future chez les orateurs chrétiens, un motif d’action, une promesse ou une menacé, une péroraison qui console ou qui encourage. Le sujet proprement dit des prophéties est presque toujours autre. C’est, par exemple, ce que le peuple doit voir dans les calamités qui vont fondre sur lui, ce qu’il doit faire pour apaiser le céleste courroux, ce qu’il doit réformer dans ses habitudes ou dans ses plaisirs ou dans ses actes religieux. C’est aussi et souvent une satisfaction donnée au sentiment patriotique dans l’annonce des malheurs qui menacent les peuples hostiles. On conçoit que cette préoccupation des destinées nationales qui poussait le prophète à interroger constamment les signes des temps, à recueillir les nouvelles, à s’informer de l’état des choses à l’étranger, lui ait souvent valu une grande supériorité sur ses compatriotes dans la prévision des événemens qui allaient éclater. D’ailleurs, par principe, les prophètes n’étaient pas optimistes dans leurs appréciations de l’état contemporain des choses. Là où les cercles militaires et aristocratiques, avec la confiance frivole que leur inspire la haute idée, qu’ils ont toujours d’eux-mêmes, croyaient voir les indices de grands triomphes et de réussites certaines, le prophète, les sourcils froncés et la voix sinistre, dénonçait les signes avant-coureurs d’épouvantables désastres, et la situation était telle que le plus souvent les faits lui donnaient raison. Il paraît même que la réputation de sagacité des prophètes d’Israël dépassa parfois les frontières. On voit des étrangers leur demander des consultations, témoin ce curieux fragment des prophéties d’Ésaïe qui prouve aussi en faveur de la sincérité des réponses, car il montre que, lorsque le prophète ne savait rien, il ne déguisait pas son ignorance.


On me crie de Séir [10] : Veilleur, où en est la nuit ? — Veilleur, où en est la nuit ? — Le veilleur répond : — Le matin arrive, et la nuit aussi.. — Faites des questions, si vous en voulez faire, — mais revenez une autre fois.


Cela signifie que le prophète ne voit pas encore clair dans la situation, et ne veut pas se prononcer avant qu’elle se soit mieux dessinée.

Cette circonspection ne mettait pas toujours les prophètes à l’abri de l’erreur. Il est à présumer que les prédictions trop visiblement démenties par les faits ne nous ont pas été transmises, Comme de coutume en pareil cas, elles seront tombées promptement dans l’oubli. Malgré cela, il en est un certain nombre d’illusoires qui sont venues jusqu’à nous, soit qu’on n’en ait pas compris clairement le sens, soit qu’on en ait reporté l’accomplissement à une époque lointaine, soit enfin que quelques fausses apparences aient fait croire à la réalisation des faits annoncés. Ainsi Osée prédit quelque part que les Israélites seront déportés en masse en Égypte, Ezéchiel affirme que Nébucadnetzar saccagera Tyr ; les prophètes du temps de la captivité s’attendent à la destruction totale et prochaine de Babylone, « qui deviendra comme Sodome et Gomorrhe, » etc. Aucune de ces prédictions ne s’est accomplie. Elles s’expliquent par leur vraisemblance au moment où elles ont été émises, mais elles montrent une fois de plus qu’il ne faut jamais examiner de trop près les infaillibilités traditionnelles quand on veut continuer d’y croire. Si l’on se borne à consulter les livres historiques » il semble toujours que les prophètes sont des devins merveilleux qui savent tout et prévoient tout jusque dans les moindres détails. Il n’en est plus ainsi quand on étudie les prophéties en elles-mêmes. Ce sont surtout les espérances dorées que les prophètes avaient conçues quant à l’avenir de leur nation qui ont été cruellement déçues. Nous n’avons pas à nous en plaindre. Le peuple juif nous a rendu un bien autre service en ne réussissant pas à se constituer en théocratie dominatrice du monde.

En même temps, il faut reconnaître que, sous d’autres rapports, ils ont vu étonnamment juste et loin. Leur foi dans l’indestructible vitalité de leur peuple, leurs prédictions de la renaissance nationale qui suivra à coup sûr les déportations en masse opérées par les vainqueurs, leur sentiment d’une grande mission religieuse dont Israël est chargé dans l’humanité, leur peu de confiance dans la solidité des empires façonnés à coups de sabre par les conquérant ninivites et babyloniens, tout cela s’est trouvé juste, et, toute réserve faite sur les erreurs de détail, dans le sens relatif où nous pouvons prendre ce mot, ils ont été vraiment les premiers voyant de l’antiquité.

Ils ont créé aussi toute une littérature. Par quelle transformation le nâbi des premiers temps, l’improvisateur de discours enthousiastes, devient-il, à partir du IXe siècle environ, un écrivain qui ne se borne plus à parler, qui aime à répandre par l’écriture ses discours et ses prévisions ? C’est ce qui n’est pas encore très bien expliqué. Cela tient sans doute à la formation d’une certaine vie littéraire facilitée par la vulgarisation des caractères inventés à Babylone et répandus par les Phéniciens. Ce ne fut pas seulement la prophétie qu’on se mit à écrire, ce fut aussi le psaume, le discours sentencieux, le récit historique, etc. Plusieurs indices donnent lieu de penser que d’abord le prophète se contenta de graver sur une pierre quelques mots significatifs servant de thème mnémonique à l’explication qu’il en donnait au peuple, ou qu’il confiait à de jeunes disciples. Ceux-ci surtout s’occupèrent de tracer par écrit les enseignemens du maître. Ils n’est pas douteux non plus qu’ils firent une assez prompte expérience de l’augmentation d’influence que leur valait le recours à l’écriture multipliant indéfiniment leur parole ; mais en dehors de ces observations générales il faut avouer que les circonstances de la transformation ne sont pas bien connues. En tout cas, on peut signaler dans cette évolution du prophétisme la cause de sa plus belle floraison à la fois et de sa mort. Phénomène de la vie de sentiment, forme particulière de l’enthousiasme, le prophétisme, en devenant littéraire, gagnera en harmonie et en pureté. La réflexion commençante l’émondera. Il jetterai donc son plus brillant éclat et se maintiendra à cet apogée, à la condition que la réflexion ne vienne pas à l’emporter sur l’inspiration prime-sautière. Le jour où cette interversion des rôles aura lieu sera le commencement de la décadence. Du prophétisme brûlant, poétique, écumant d’ardeur, si j’ose ainsi dire, sous les formes auxquelles il se soumet, à la longue il ne restera plus qu’un genre, une manière, suscitant de secs et maladroits imitateurs. Les premiers prophètes qui mettent leurs discours par écrit sont évidemment poètes, leurs prophéties sont en vers ; à la fin du VIIe siècle, les vers et la prose se partagent les discours prophétiques chez Jérémie et Ézéchiel. Après le retour de Babylone, le feu sacré décidément s’éteint. Haggée, Zacharie, Malachie, n’écrivent plus qu’en prose. Le scribe, tout bardé de scolastique, ne va pas tarder à succéder au nâbi,

Il ne faut donc pas s’étonner outre mesure si dans les grandes productions du prophétisme on retrouve encore des restes de l’extrême originalité et même des bizarreries du prophétisme primitif. Le XVIIIe siècle a fait toute sorte de gorges chaudes à propos du mariage figuratif d’Osée avec une prostituée et de la nourriture impossible ordonnée quelque part au prophète Ézéchiel. Voltaire ne tarissait pas sur ces détails, et le fait est que, s’il y avait uniquement des symboles de ce genre chez les prophètes d’Israël, on pourrait regretter qu’ils ne se soient pas bornés à parler à leurs contemporains ; mais quelle injustice de s’appesantir ainsi sur quelques images dont la grossièreté primitive nous voile la justesse et de passer sous silence les beautés de premier ordre de cette littérature, qui remonte au moins aussi haut que les poésies homériques, et qui a sur celles-ci l’avantage de nous transporter au cœur même de la réalité historique ! Joel, Amos, les deux Ésaïe, Nahum, Habacnc, sont des poètes-orateurs de premier ordre. La vivacité, le coloris de leurs peintures, la véhémence de leurs apostrophes, l’originalité de leurs comparaisons, la puissance avec laquelle ils objectivent les faits qu’ils racontent ou prédisent, ce je ne sais quoi de fort et de franc, d’osé et d’aisé, qui est l’apanage des littératures jeunes et encore sans raffinement, tout donne une saveur aussi vigoureuse qu’agréable à ces productions malheureusement bien défigurées dans nos versions françaises [11]. Qu’on lise, par exemple, comment Nahum décrit la prise de Ninive, la colossale cité qui si longtemps a été la terreur d’Israël et se croyait éternelle. Il voit les colonnes ennemies, tout habillées de rouge, s’élancer à l’assaut des murailles, il entend les chariots de guerre rouler en s’entre-heurtant dans les rues, « ils courent comme des éclairs. » Voici la reine et ses suivantes qu’on emmène prisonnières : elles gémissent comme des tourterelles et se frappent la poitrine si fort qu’on entend comme un son de tambourin. Les chefs de la ville veulent ramener les fuyards au combat. Arrêtez-vous ! arrêtez-vous ! — Non, personne ne veut tourner le visage. — D’autres cris retentissent, ceux du vainqueur avide. — Pillez l’or ! pillez l’argent ! Videz et revidez tout ! Malheur à la ville sanguinaire ! Il faut que la peine de ses abominations retombe sur sa tête ! .. Le dialogue, la parabole, le chant de deuil, le chant de fête, l’allégorie, la prosopopée prolongée, l’ironie furieuse, d’autres fois la vision, l’acte symbolique et à dessein bizarre, la plaisanterie, le jeu de mots [12] tout sert à ce genre, sans parallèle ailleurs, de littérature religieuse. Même, quand la décadence de l’inspiration commence à se faire sentir, il suffît que le sujet émeuve fortement l’âme du prophète pour que l’expression devienne admirable. Jérémie a des chants d’une mélancolie navrante sur la ruine de sa pauvre patrie. Ézéchiel, souvent tendu, cherchant aisément le beau dans l’étrange et le grand dans l’énorme, — comme si le goût babylonien avait déteint sur sa manière, — Ézéchiel devient sublime quand il raconte sa vision du champ couvert d’os de morts à perte de vue. C’est le peuple d’Israël qu’il s’agit de ressusciter. Un souffle, un son mystérieux se fait entendre. Les os desséchés commencent à se mouvoir. Ils se rapprochent. Peu à peu des nerfs, des tendons, des muscles les recouvrent. Esprit, viens des quatre vents et souffle sur ces morts ! L’esprit obéit au prophète, les morts respirent, ils revivent !


III

D’après ce qui précède, on peut voir qu’il y a deux grandes périodes dans l’histoire du prophétisme hébreu, celle des prophètes qui se bornent à parler, celle des prophètes écrivains. Les premiers remontent aussi loin qu’on peut voir dans l’histoire du peuple d’Israël. La tradition sacrée en connaît déjà autour de Moïse. Dans ces temps reculés, le côté que nous pouvons appeler physiologique du prophétisme prédomine encore. L’extase, la parole bruyante et précipitée, l’accès d’enthousiasme, dénotent le prophète. Samuel, grand organisateur, prophète lui-même, tâche de régulariser ces mouvemens désordonnés et réussit à les plier au service de l’idée religieuse d’Israël. De là ces « écoles de prophètes » dont nous avons parlé. Il paraît que la musique servait de moyen d’excitation à la fois et de modération à ces bandes qui marchaient souvent en prophétisant. Au premier livre de Samuel, il est question « d’une compagnie de prophètes qui descend du haut lieu précédée d’un psaltérion, d’un tambourin, d’une musette et d’une cithare [13]. » Le chant religieux sans doute servait de dérivatif à l’excès de l’agitation prophétique, et cette mention d’instrumens de musique en pareille circonstance fait penser à un autre détail rapporté au second livre des Rois [14], d’après lequel le prophète Elisée fait venir un joueur d’instrumens pour se mettre dans l’état d’esprit prophétique.

Nous voyons aussi apparaître de temps à autre des prophétesses. Miriam, sœur de Moïse, porte déjà ce titre. A l’époque des Juges, la prophétesse Deborah « chante le cantique » appelant à la guerre sainte la jeunesse d’Israël :


Debout, debout, Déborah ! — Debout, debout ! Chante-nous le cantique !


Bien plus tard, il est encore question de la femme d’Ésaïe et d’une contemporaine de Josias du nom de Hulda, Tout compte fait cependant, les prophétesses ne sont qu’une exception dans l’histoire du prophétisme hébreu. Au contraire les prophètes se succèdent, pour ainsi dire, sans interruption. David sait se concilier leurs sympathies ; il souffre la liberté de leur langage, ménage leurs scrupules, les associe à ses desseins et à sa politique. On peut voir [15] avec quelle finesse Nathan lui reprocha sous le voile transparent d’un apologue l’adultère qu’il avait commis avec Bathséba. C’est le même Nathan qui le détourne de construire un temple, Jéhovah n’en ayant aucun besoin. Le prophétisme de bonne heure est puritain, ardent intérieurement, peu curieux des pompes sacerdotales. Au contraire, sous le roi Salomon, le prophétisme est muet. Pourtant Salomon ne s’était assis sur le trône que grâce à la faveur du parti prophétique ; mais il est à croire que, comme tant d’autres souverains montés sur un trône qui ne leur revenait pas de droit, Salomon n’eut rien plus à cœur que de ruiner l’influence à laquelle il devait le sien. Ce qui est certain, c’est que vers la fin de son règne le prophétisme, qu’il se flattait peut-être d’avoir éteint, relève la tête et contribue fortement à la séparation des dix tribus du nord. Depuis lors, les prophètes, qui se succèdent sont essentiellement des défenseurs du monothéisme national. Les derniers et les plus célèbres de ces nâbis qui n’écrivent pas encore sont Élie et son disciple Elisée, ces deux héros du monothéisme, ces défenseurs du peuple opprimé, systématiquement corrompu par la maison d’Achab et ses divinités tyriennes. Le peuple reconnaissant a entouré leur mémoire d’un cycle de légendes où se reflètent leur hardiesse, leur sympathie pour les petits, leur infatigable persévérance, et parfois aussi leur violence vindicative. Le peuple n’a jamais voulu croire à la mort d’Élie. Ce géant du prophétisme, qui a pour trait distinctif de disparaître toujours aussi brusquement qu’il apparait, a dû monter vivant au ciel sur un char de feu que traînaient des chevaux de flamme. C’est à ses ardentes prédications et à celles d’Elisée qu’est due la révolution monothéiste qui substitua la dynastie de Jéhu à celle d’Achab. Elisée, qui touche déjà aux temps décidément historiques, meurt de la mort naturelle, mais ses os ont le privilège de ressusciter les morts par le contact. C’est ainsi que la légende n’est souvent autre chose que l’histoire en figures.

Élie et Elisée sont du Xe et du IXe siècle avant notre ère. Le dernier avait ou beaucoup accru ou rétabli les « écoles de prophètes. » Il en avait fait des espèces de colonies agricoles où l’on partageait ses journées entre la culture et l’art prophétique, et il semble que, dans ces temps agités où la persécution sévissait souvent sur les adeptes fervens du monothéisme national, l’esprit prophétique ait été très répandu ; mais il y avait aussi des prophètes de Baal et d’Astarté, ou même des prophètes de Jéhovah qui trouvaient plus sûr et plus profitable de flatter les désirs des grands que de les combattre. Depuis lors aussi, le désintéressement est beaucoup plus que par le passé la marque de la véracité du prophète.

Vers la même époque, on voit paraître dans le royaume de Juda les premières prophéties écrites. Nous touchons à la seconde grande période et aux grands jours de cette histoire. Les noms célèbres des prophètes écrivains se classent assez bien d’après le genre d’ennemi national qu’Israël doit combattre. Les premiers, — Joel, Amos, Osée, Zacharie Ier [16], Ésaïe Ier, Michée, Nahum, — représentent le prophétisme encore en possession de sa vigueur native et de toute sa poésie. Ce sont les classiques hébreux, et on les appelle les prophètes de l’époque syro-assyrienne, parce que leurs discours sont presque toujours inspirés par la terrible situation que les succès des Syriens et bien plus encore ceux des Assyriens avaient faite aux Israélites.

La seconde série des prophètes écrivains contient les prophètes de l’époque chaldéénne (700 à 536 ans avant Jésus-Christ). Ninive et l’Assyrie ont succombé. C’est maintenant Babylone qui est la ville reine. Sophonie, Jérémie, Zacharie II [17], Habacuc, Ézéchiel, ont vu s’exécuter l’épouvantable mesure qui a transplanté les enfans de Juda sur les rives de l’Euphrate. Cependant les prophètes n’ont pas perdu tout espoir, ils affirment que les déportés reviendront. Jérémie va même jusqu’à assigner d’avance une durée de soixante-dix ans à l’exil de ses compatriotes, et la prétendue conformité de cette prédiction avec l’événement est un des argumens qui ont le plus longtemps accrédité l’opinion vulgaire sur la prophétie. Cependant cette conformité n’est pas réelle. La captivité de Babylone a duré au plus soixante et un ans, et encore à la condition de compter les années à partir de la première déportation qui eut lieu en 597, sous le roi Jojakim, et qui fut peu nombreuse, jusqu’à l’édit de 536, par lequel Cyrus autorisa les Juifs à retourner dans leur pays ; mais il n’est pas douteux que Jérémie entendait simplement par là un espace de temps considérable, non défini. Le langage prophétique se servait parfois de nombres convenus pour désigner une courte période ou une longue, sans prétendre la circonscrire exactement. La preuve en est d’ailleurs que le même Jérémie, après avoir parlé d’un exil de soixante-dix ans sous Jojakjm, répète la prédiction dans les mêmes termes sous le règne de Sédécias, c’est-à-dire sept ou huit ans après [18].

Ce qui montre jusqu’à quel point le prophétisme était l’élément essentiel de la vie nationale des Hébreux, c’est que seul il survécut à la destruction de toutes les institutions sociales et religieuses. Son esprit fut plus fort que la lourde politique des conquérans. On prophétisa sur les bords de l’Euphrate comme on avait prophétisé le long du Jourdain, et même, si la lyre prophétique a déjà perdu quelque chose de sa première fraîcheur, on peut dire que jamais elle n’a chanté d’aussi hautes idées. Ésaïe II et quelques prophètes innomés dont les chants font partie de la collection mise sous le nom commun d’Ésaïe lancent de sublimes imprécations contre Babylone et refont un peuple de fidèles au souffle de leur âme brûlante. Il n’est pas possible de se figurer une pareille opiniâtreté dans l’espérance. Ces gens-là n’espèrent jamais plus que le jour où tout paraît perdu. Au fait, c’est le secret et la force du vrai génie religieux. Pour l’homme religieux, le désespoir n’est autre chose qu’une manière de nier Dieu.

Cependant les années se passent. Bien des exilés ont perdu courage et patience. Une minorité seule a persisté à croire en la restauration de la vieille patrie, et elle a eu raison. Un nouvel empire se lève, s’arrondit aux dépens des monarchies voisines, et enfin les Médo-Perses, commandés par Cyrus, viennent assiéger l’orgueilleuse Babylone. Le bon sens conseillait à Cyrus d’affermir son pouvoir naissant en s’appuyant sur ces populations que les rois de Ninive et de Babylone avaient transportées malgré elles à l’intérieur de leur empire. La reconnaissance lui fit peut-être un devoir de favoriser ces Juifs opiniâtres, qui lui avaient certainement rendu plus d’un service dans ses campagnes de Chaldée. Ses vues ultérieures sur l’Égypte, perpétuel point de mire des conquérans asiatiques, s’accordaient parfaitement avec la constitution, sur la frontière même du pays convoité, d’un état vassal, attaché à sa maison par la gratitude et la nécessité. Bref, l’édit qui permettait aux Juifs de retourner en Palestine suivit de près la chute de Babylone.

Nous arrivons maintenant aux prophètes de la dernière époque, de la période perse, Aggée, Jonas ou plutôt l’auteur du livre de ce nom, Zacharie III, Malachie et quelques autres moins connus ; mais ce ne sont plus que les épigones des grands virtuoses des époques antérieures. Plus ou du moins très peu de poésie, une orthodoxie étroite, un retour méticuleux à l’observance des formes sacerdotales dont les anciens prophètes étaient si indépendans, la forme prophétique adaptée comme un vêtement banal à des enseignemens qui auraient bien pu s’en passer, voilà, sauf de rares exceptions, le caractère de ces derniers échos du prophétisme d’Israël. Quand plus tard, lors de l’insurrection provoquée par la tyrannie d’Antiochus Épiphane, au souffle de la renaissance patriotique dont les Macchabées furent les héros, l’esprit prophétique sembla un instant ressusciter, il manqua totalement d’originalité. L’idée que les voyans n’étaient autre chose que des annonciateurs miraculeusement exacts de l’avenir inconnu était déjà consacrée, et l’auteur du livre de Daniel, au lieu de parler directement à ses contemporains de leur situation et de leurs devoirs, crut nécessaire de s’abriter sous le nom d’un nâbi du temps de la captivité et d’antidater ainsi, au prix de graves erreurs historiques, ses propres expériences et son espoir de l’établissement prochain d’un grand empire juif. Le vrai prophétisme ne reparut qu’à l’aube de l’ère chrétienne. Jean-Baptiste avec sa prédication ardente, ses colères, ses menaces, son attitude vis-à-vis d’Hérode, descend en droite ligne d’Élie. Jésus est prophète aussi, et c’est même sous ce nom qu’il a été le mieux accueilli ; mais cette résurrection du prophétisme coïncide avec sa transformation en religion nouvelle. Le judaïsme ultérieur a vécu du scribe, du légiste, du théologien ; il n’a plus eu de grands prophètes.

Cette décadence du prophétisme après le retour de la captivité s’explique par plusieurs causes. D’abord toute littérature a un champ déterminé à parcourir, une veine à exploiter, et cette veine, quand elle est épuisée, ne se reforme plus ; puis nous avons vu qu’il fallait au prophétisme une jeunesse, une vivacité de sentiment que la réflexion ne pouvait que refroidir, et l’âge de la réflexion circonspecte était venu pour le peuple d’Israël. L’expérience avait prouvé qu’il ne suffisait pas de se dire prophète pour dévoiler à coup sûr les secrets de l’avenir. Les événemens n’avaient répondu que très imparfaitement aux attentes enthousiastes des nâbis de la captivité. Babylone n’avait pas été saccagée, encore moins rasée par Cyrus, comme ils l’avaient annoncé ; au contraire Cyrus l’avait beaucoup ménagée. La restauration ne s’était opérée que lentement, à grand-peine, de la manière la plus mesquine, et il y avait loin de l’existence précaire que menaient les quelques poignées de Juifs revenus en Palestine aux descriptions d’un avenir tout proche, plein de gloire et d’enchantemens, qu’ils avaient entendues de la bouche des voyans, et qui peut-être avaient été pour la plupart d’entre eux le motif déterminant du retour. Il semble que l’expérience de ces déceptions ait engendré une opinion peu favorable au prophétisme et surtout au caractère personnel des prophètes. La mémoire des nâbis consacrés par le respect des générations ne souffrit pas précisément de ce changement d’opinion, mais le prestige de leurs successeurs alla s’amoindrissant. Or, sans écho dans la conscience populaire, comment le prophétisme se fût-il perpétué ?

Ce n’est pas une explication arbitraire que nous proposons. La preuve formelle de ce changement dans les idées ou plutôt dans les sympathies populaires nous est fournie par un des livres les plus curieux et les plus mal compris de l’Ancien Testament ; nous voulons parler du livre qu’on attribue à Jonas, bien qu’il ne porte en lui-même aucune trace d’une pareille origine. Il faut rappeler brièvement cette étrange légende. Jonas ben-Amittaï reçoit de Dieu l’ordre de quitter le pays d’Israël pour aller reprocher à Ninive sa corruption et ses iniquités. Effrayé d’une telle mission, Jonas veut s’y soustraire par la fuite et s’embarque sur un navire qui allait à Tarsis ; puis, poursuivi par la tempête, jeté à la mer par l’équipage, qui voit dans sa présence à bord la cause de la tourmente, il est englouti par un monstre marin, dans les entrailles duquel il reste vivant trois jours et trois nuits. Au bout de ce temps, le poisson le rejette sur le rivage, et alors il n’ose plus « fuir devant Dieu. » Il se rend donc à Ninive, qu’il traverse en criant le long des rues : « Dans quarante jours, Ninive sera détruite ! » Effrayés par cette menaçante prédiction de l’homme de Dieu, les Ninivites, leur roi en tête, prennent le sac, se couvrent de cendre, eux et leur bétail, s’astreignent à un jeûne rigoureux dans l’espoir de détourner la colère divine, et cela réussit, car Dieu, touché de leur repentir, ne met pas son dessein à exécution. Cette miséricorde déplaît à Jonas, qui est furieux de voir ses prédictions démenties, et il faut que par un nouveau miracle Dieu lui fasse comprendre qu’il était juste d’avoir pitié de cette immense ville, dont les habitans sans doute étaient coupables, mais qui renfermait dans ses murs un si grand nombre d’enfans et d’animaux innocens.

Voilà encore un de ces récits de l’Ancien Testament qui ont transporté d’aise la critique voltairienne, laquelle ne s’est guère donné la peine de chercher ce que tout cela pouvait bien vouloir dire. Il est certain que ceux qui voudraient maintenir la réalité historique de ce tissu d’impossibilités ne sont point justiciables d’un autre tribunal. Sans s’arrêter au séjour du prophète dans le ventre du poisson, la seule idée que les Ninivites, si infatués de leur puissance et de la supériorité de leurs dieux nationaux, auraient attaché une pareille importance aux prédictions d’un inconnu prêchant au nom d’une divinité étrangère est d’une invraisemblance telle qu’elle dispense de toute autre démonstration. Se figure-t-on les Parisiens faisant tout à coup pénitence publique parce qu’un marabout du Maroc sera venu leur faire peur de la colère d’Allah [19] ! Mais laissons de côté la question de vraisemblance. Il est visible que les lecteurs du récit doivent y puiser un double enseignement. Le premier, c’est que le caractère peu édifiant de certains prophètes n’est pas une raison suffisante pour rejeter leur message, qui souvent leur est imposé par Dieu malgré leurs efforts pour se soustraire à ce mandat ; le second, c’est que Dieu peut avoir des raisons supérieures, à nous inconnues, pour revenir sur une résolution qu’il avait d’abord fait proclamer par ses envoyés. N’est-il pas évident en effet que l’auteur expliquerait d’une manière toute semblable le sort de Babylone épargnée par Cyrus, quoique les nâbis eussent prédit formellement qu’elle serait saccagée et rasée ? Et ce besoin de faire l’apologie du prophétisme, tout en abandonnant à la critique le caractère personnel des prophètes, ne dénote-t-il pas cet état des esprits, cet ébranlement de l’ancienne confiance, que nous avons signalés dans l’opinion des Juifs après leur retour de Babylone ? Que l’auteur ait utilisé, pour en composer son récit, quelque vieille tradition plus ou moins légendaire se rattachant au nom de Jonas ben-Amittaï, un vieux prophète qui vivait au temps de Jéroboam II, roi d’Israël [20], cela est possible, mais au fond n’importe guère. Le moindre souci de l’auteur a été de raconter des événemens réels, il a enseigné ce qu’il croyait vrai sous la forme qui lui a paru la plus convenable. Ainsi compris, ce bizarre petit livre mérite bien qu’on s’y arrête. Il atteste la décadence du prophétisme et aussi un progrès marqué de l’idée religieuse. Il suppose que des étrangers peuvent être, comme des Israélites, l’objet des compassions divines. Voilà du nouveau dans l’Ancien Testament et le germe de cet universalisme religieux que le christianisme devait proclamer plus tard.

En résumé, le prophétisme d’Israël est la manifestation la plus frappante de l’une des tendances de l’esprit humain, et doit sa supériorité bien moins à ses prédictions merveilleuses qu’aux grandes idées religieuses et morales que le monothéisme, auquel il se rattache, lui a donné à défendre et à développer. Toutefois ses conditions intellectuelles, politiques et sociales d’existence ne pouvaient avoir qu’un temps, et il ne pouvait leur survivre. De cette manière impartiale d’envisager ce remarquable phénomène ressort un fait trop longtemps ignoré, c’est que les livres prophétiques de l’Ancien Testament sont des documens historiques de premier ordre, reflétant bien mieux que des histoires proprement dites les mœurs, les idées, les croyances, les passions, les événemens qui les ont inspirés. Nos lecteurs en pourront juger dans l’étude qui doit suivre et où nous tâcherons de préciser ce que les théories précédentes peuvent encore avoir de vague en les appliquant à l’un des livres les plus célèbres du recueil prophétique. Ce livre d’ailleurs nous fournira l’occasion de rapprocher de l’histoire d’Israël tirée des prophéties les éclaircissemens que l’on peut désormais puiser dans une autre mine récemment ouverte de documens historiques, j’entends les inscriptions ninivites et babyloniennes, dont le déchiffrement préoccupe si justement les orientalistes, et qui pour une grande partie sont contemporaines de la belle époque du prophétisme hébreu.

Si l’importance historique des prophètes d’Israël a beaucoup gagné à cette réduction de leur œuvre à des proportions humaines et naturelles, leur valeur religieuse n’a pas diminué, loin de là. Nous comprenons aujourd’hui pourquoi et dans quel sens Jésus et sa religion se rattachent si intimement au prophétisme. Il suffît de prolonger les lignes générales de la pensée des prophètes et de purifier leur prédication des élémens égoïstes, exclusivement nationaux, entachés d’étroitesse et de passion vindicative, pour arriver tout au bord de la religion, non plus nationale, mais humaine, du Fils de l’homme. L’opposition au formalisme sacerdotal, la supériorité de la loi morale sur la loi cérémonielle, le souci des petits et des pauvres, l’idée que ce qu’il y a de meilleur dans la foi, c’est l’espoir en Dieu, la beauté souveraine du dévouement, le sentiment de la solidarité universelle, tous ces élémens de la prédication évangélique se trouvent au moins en germe chez les prophètes, parfois même ils sont énoncés en termes très clairs, au point qu’il ne leur manque plus qu’une impulsion suffisante pour être lancés à travers le monde. La puissance et l’élévation du génie religieux de Jésus lui ont permis de s’assimiler avec une sûreté de tact merveilleuse ce qui dans les prophéties était strictement humain, en éliminant le reste, et il les a accomplies, amenées à terme de cette manière, tout en communiquant à ces pures inspirations du vieil esprit d’Israël la vertu contagieuse qui leur manquait. C’est ainsi que l’histoire, à mesure qu’elle est mieux étudiée, révèle de plus en plus les deux grandes lois de continuité et de progrès qui la dominent. Rien ne sort de rien, et l’imperfection présente porte toujours dans son sein les promesses de la perfection à venir.


ALBERT REVILLE.

  1. Nous nous servirons principalement dans cette étude de l’ouvrage consacré par M. le professeur Kuenen, de Leyde, à l’étude des livres de l’Ancien testament, et dont M. Renan a annoncé le premier volume en des termes que les lecteurs de la Revue se rappelleront bien. Cet ouvrage est aujourd’hui terminé, et nous avons l’espoir fondé que M. Pierson, le traducteur à qui notre pays est redevable de la translation en français du premier volume, achèvera son utile entreprise. C’est le second volume qui traite des livres prophétiques, tandis que le troisième et dernier a pour objet l’étude des livrée d’édification, tels que tes Psaumes, les Proverbes, Job, etc., qui forment cette classe à part connue sous le nom d’hagiographes. Cet ouvrage est sans contredit le plus impartial et le plus complet qui existe aujourd’hui sur ces matières.
  2. On dit aussi très souvent Isaïe : le mot hébreu Jesahiahou, la traduction grecque de ce nom, Èsaias, se prêtent aussi bien à l’une qu’à l’autre leçon ; mais il faut préférer Ésaïe pour distinguer ce prophète d’un autre personnage également très connu dans l’histoire sainte, Isaï, père du roi David.
  3. Pensées, XVII, 4.
  4. Les sibylles, qui à l’origine ont pu être des prophétesses en possession de l’inspiration intérieure, ne sont plus aux temps historiques que des êtres de convention auxquels on attribue des collections de vieux oracles en vers à tendance politique.
  5. Voyez I Samuel, XIX, 20 et suiv.
  6. Comp. I Rois, XXII, 19-23. Vulg. III Regum.
  7. Qu’il me soit permis à cette occasion de relever l’erreur si fréquemment commise qui fait dériver le veau ou taureau d’or du bœuf Apis égyptien. Il n’y a pas la moindre analogie entre l’adoration de l’animal vivant et celle du symbole de métal. La ressemblance de la forme ne signifie rien, puisque le taureau et la vache se rencontrent dans les mythologies les plus distinctes.
  8. ) Le grand secret de la popularité du roi David au sein du peuple de Juda, popularité toujours croissante et ne se démentant jamais, au point qu’aucun parti religieux ou politique ne songe à lutter contre elle, doit être cherché, non pas seulement dans le prestige de ses victoires, mais aussi dans le fait que le cycle dont il est le héros, le montre sous diverses faces qui lui rattachent toutes les tendances nationales. Il y a en lui tout à la fois l’aventurier, le fin politique, le guerrier, le poète, l’homme religieux et le voluptueux. Lorsque les réactions polythéistes regagnaient périodiquement le terrain conduis par le monothéisme et pourtant continuaient de respecter le trône des descendans du David, ce n’est certainement pas parce qu’elle espéraient que sa dynastie produirait toujours des rois « selon le cœur de Dieu. » On pourrait jusqu’à un certain point comparer ce genre de population à celui dont Henri IV fut l’objet en France après sa mort. Il est difficile de dire si les qualités y contribuèrent plus que les défauts.
  9. Comp. XXIII, 6 ; XXXIII, 16.
  10. Les montagnes de l’Idumée, ou pays des Édomites.
  11. On verra dans l’étude suivante que, depuis quelque temps, il faut faire exception à ce jugement sommaire pour les prophéties d’Ésaïe.
  12. Par exemple, Amos (VIII, 1-2) voit une corbeille pleine de fruits mûrs (kaits), et cela signifie qu’Israël est proche de sa fin (kéts). De même Jérémie (I, 11-12) répond à une question de Jéhovah qu’il voit une branche d’amandier (schaked). « Tu as bien vu, reprend Jéhovah, car je veille (schoked) sur ma parole pour l’accomplir. »
  13. I Samuel, X, 5.
  14. III, 15,
  15. II Sam., XIII, 1-7.
  16. Cette manière de dire est adoptée pour distinguer les prophètes différens dont les discours sont réunis dans le canon sous un même nom et comme s’ils ne provenaient que d’un auteur. Ce sont les chapitres IX-XI du livre actuel de Zacharie qui remontent à l’époque en question.
  17. Chap. XII-XIV.
  18. Comp. Jérémie, XXV, 11, et XXIX, 10.
  19. Il ne faut pas alléguer ici l’usage remarquable que Jésus fait (Matt., XII, 39, suiv., Luc, XI, 20) de l’histoire de Jonas. Il n’est nullement question en cet endroit de la crédibilité historique de ce récit, il s’agit uniquement de savoir si, au point de vue de la religion d’Israël, un prophète doit nécessairement faire des miracles pour accréditer sa mission.
  20. On peut voir que le cantique (II, 3-10) chanté par Jonas dans les entrailles du grand poisson ne concorde pas avec la situation supposée. C’est proprement le chant de reconnaissance d’un naufragé échappé à grand’peine à la fureur des flots. Il existait sans doute des chants de ce genre à l’usage des riverains de la Méditerranée. Ne serait-ce pas le cantique dit de Jonas qui aurait servi de noyau à quelque légende maritime amplifiée ensuite par l’auteur du livre de ce nom ?