Les Prophètes d’Israël au point de vue de la critique historique/02

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Les Prophètes d’Israël au point de vue de la critique historique
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 70 (p. 147-179).
◄  01
LES
PROPHETES D'ISRAEL
AU POINT DE VUE DE LA CRITIQUE HISTORIQUE

II.
LES DEUX ISAÏES.[1].


I. Historisch-kritisch Onderzoek naar het Ontstaan en de Verzameling van de Bocken des ouden Verbonds (Recherche historique et critique sur l’origine et la réunion des livres de l’Ancien Testament), par A. Kuenen, professeur de théologie. 8 vol., Leyde. — II. La Sainte Bible, traduction nouvelle d’après les textes hébreu et grec, par une réunion de pasteurs et de ministres des deux églises protestantes nationales de France. 4e livraison : Ésaïe.

Ésaïe, en grec Esaïas, en hébreu Iesahiahou, c’est-à-dire le salut vient de l’Éternel, tel est le nota d’un voyant remarquable entre tous par l’importance et la beauté de ses œuvres, et ce jugement subsiste lors même qu’on se voit forcé par un examen attentif d’attribuer à d’autres que lui près de la moitié du livre qui porte son nom. La légende s’est emparée de sa personne comme de toutes les grandes figures de l’ancienne histoire. En réalité, on sait très peu de chose de sa vie réelle, Voici ce qui est certain : il avait pour père un homme qui s’appelait Amoz, ce qui ne prouve nullement qu’il fût, comme on l’a dit, parent du prophète Amos ou du roi Amatsia. C’est à Jérusalem ou aux alentours qu’il résidait. Sa femme lui donna trois fils dont les noms étranges nous occuperont bientôt. Il commença sa carrière de prophète en la dernière année du roi Ozias, c’est-à-dire l’an 758 avant notre ère, et cette carrière se prolongea sous le règne des trois successeurs d’Ozias, savoir Yotham (758-741), Achaz (741-725), Ézéchias (725-696), ce qui fait un ministère actif de soixante-deux ans. Rien ne nous permet de supposer qu’il ait survécu à son roi de prédilection Ézéchias, car, en admettant qu’il eût vingt-cinq ans lorsqu’il commença ses prédications (et les mœurs israélites défendent de se le représenter plus jeune à ce moment), il devait avoir au moins quatre-vingt-sept ans à la mort d’Ézéchias. D’autre part, les documens historiques se taisent entièrement à son sujet depuis les environs de l’an 712, treizième du règne d’Ézéchias, qui gouverna vingt-neuf ans. Nous pouvons donc en toute sûreté reléguer dans le royaume de la fable la tradition, du reste fort ancienne, qui veut que le vieil Ésaïe, persécuté par le successeur d’Ézéchias, le roi Manassé, ait été scié vivant avec le cèdre dans le creux duquel il avait cru trouver un refuge. La scie, dit la légende, aurait pénétré dans l’arbre précisément à la hauteur de la bouche du prophète. Cette tradition rabbinique, à laquelle l’épître aux Hébreux [2] semble faire allusion, pourrait bien être l’expression poétique de la malveillance de Manassé et du parti militaire de son temps à l’égard des prophètes, que la violence aurait contraints au silence et peut-être à la fuite dans les forêts des montagnes. Il est encore très évident qu’il n’y a rien d’historique dans une autre légende d’après laquelle Ésaïe aurait perdu pendant un temps le don prophétique à cause de sa tolérance pour le roi Ozias, usurpateur des fonctions sacerdotales, qui, en punition de sa faute, aurait été lui-même miraculeusement frappé d’une lèpre incurable. Cette usurpation d’Ozias est plus que douteuse. Le livre des Rois, qui parle de sa lèpre, ne dit rien de son sacrilège, lequel n’a été raconté que par le rédacteur des Chroniques. Or les tendances extrêmement sacerdotales de ce dernier livre inspirent des préjugés légitimes contre les récits qui viennent trop visiblement confirmer les prétentions de caste des lévites. Si donc nous voulons réunir quelques données de plus sur la vie et le rôle, historique d’Esaïe, il nous faut procéder par induction en nous fondant sur : les indications que nous fournissent ses écrits.

Ainsi nous voyons que l’année de la mort du roi Ozias il eut une vision qui détermina sa vocation prophétique, ou, si l’on veut, qui en fut le premier symptôme. Il vit l’Éternel assis sur son trône, entouré des séraphins qui se couvraient la face de leurs ailes et se disaient continuellement les uns aux autres :

« Saint, saint, saint, Jéhovah Tsebaoth ! — Toute la terre est pleine de sa gloire… »

Et comme il tremblait en pensant à ses « lèvres impures, » l’un des séraphins lui passa sur la bouche un charbon ardent pris sur l’autel des cieux, et lui déclara que sa parole était désormais purifiée. Il entendit alors la voix de Jéhovah qui lui donnait pour mission de prêcher au milieu du peuple d’Israël. Ce peuple se montrerait aveugle et sourd, serait puni de son endurcissement par d’affreuses calamités, et serait même totalement détruit à l’exception d’un « reste, » d’une racine impérissable qui fleurirait de nouveau dans des temps meilleurs. Cette idée du « reste d’Israël » qui ne peut périr est un des thèmes les plus fréquens de la prédication prophétique.

Cette vision est simple et forte. Il faut noter pourtant que le jeune prophète reportait dans le séjour céleste les formes consacrées autour du sanctuaire de Jérusalem. Dans ce temple du ciel, comme dans celui de la terre, il y a un autel des parfums, et les séraphins, anges de lumière, s’acquittent auprès de Jéhovah lui-même de fonctions analogues à celles que les prêtres israélites remplissent devant l’arche sainte. Du reste, dans cette description rapide, rien qui sente le dévot, l’amateur méticuleux des rituels compliqués. Le récit exprime seulement la conscience claire que le prophète possède d’avoir vocation divine pour parler au peuple ; qu’on n’oppose pas à ses austères remontrances ses faiblesses, son indignité antérieure : le charbon des séraphins a purifié ses lèvres, et l’on pressent déjà dans cette énergique image l’ardent prédicateur, dont encore aujourd’hui nous sentons palpiter le cœur tantôt d’indignation, tantôt d’espoir, dans ses harangues passionnées. Nos langues occidentales seront toujours bien froides pour reproduire les élans, les ironies, les colères, en un mot les passions condensées dans l’original. Jérôme se plaignait déjà de cette impuissance. « Si l’on pouvait, dit Luther, regarder au fond du cœur de ce prophète, on verrait que dans chaque mot il y a une fournaise. »

Avant de rechercher l’application qu’Ésaïe fit de sa brûlante éloquence aux événemens politiques, et religieux de son temps, il faut absolument que nous parlions de l’authenticité des diverses parties du livre que le canon hébreu lui attribue, On sait que sur ce point on ne peut s’en rapporter sans examen aux traditions antiques. En fait, les soixante-six chapitres qui forment le livre actuel d’Ésaïe ressemblent bien plus à un assemblage un peu confus de collections diverses, à des fragmens soudés sans beaucoup d’ordre les uns aux autres, qu’à un livre rédigé d’après un certain plan par une seule et même main. Ce défaut de suite avait déjà frappé d’anciens commentateurs ayant que la critique moderne, à partir de Dœderlein (1789), en eût donné l’explication. A considérer les choses en gros, il est facile de remarquer deux groupes de discours, deux grandes masses, qui se distinguent nettement l’une de l’autre par la différence de situation que suppose chacune d’elles. Dans l’une les exhortations et les prévisions se renferment strictement dans cette période que nous avons déjà déterminée, qui va de la mort d’Ozias à la fin du règne d’Ézéchias ; le royaume de Juda est debout, Jérusalem, ainsi que le temple, demeure intacte ; les ennemis nationaux sont d’abord les Syriens unis aux Israélites du nord, puis et exclusivement les Assyriens, et alors Ninive devient l’objet principal des terreurs et des malédictions du patriotisme juif. — Dans la seconde au contraire, c’est Babylone qui est détestée et maudite, Ninive n’est plus, Jérusalem et son temple sont en ruine ; il n’est plus question des Syriens, courbés désormais sous le même joug que les Juifs ; ceux-ci ont été transplantés, il y a déjà longtemps, en terre étrangère, et le royaume de Juda n’est plus qu’un souvenir. Entre les deux situations, il y a un intervalle d’au moins cent quarante ans, et rien dans le livre ne fait allusion aux événemens fort graves qui ont rempli cet intervalle. Rien, par exemple, sur la révolution qui fit passer de Ninive à Babylone le sceptre de l’Asie du sud-ouest, rien sur les grandes conquêtes de Nébucadnetzar, rien sur les alternatives de soumission et de révolte qui marquèrent les rapports du royaume juif avec le roi chaldéen. Il y a donc là évidemment deux horizons bien distincts, juxtaposés dans le livre, mais que dans la réalité les mêmes yeux n’ont pu contempler.

Disons tout de suite que les vingt-six derniers chapitres (de XL à LXVI) sont tous écrits en vue de la situation créée par la captivité de Babylone et par l’approche des événemens qui semblaient devoir y mettre fin, c’est-à-dire par les succès retentissans d’un nouveau conquérant du nom de Cyrus. Les quarante premiers sont en grande majorité composés en vue de la situation antérieure, contemporaine du véritable Ésaïe ; mais on trouve aussi dans le texte quelques fragmens qui se rapportent au temps de la captivité. Négligeons pour le moment ces fragmens auxquels nous reviendrons, et achevons de mettre en pleine lumière la dualité de l’œuvre traditionnellement attribuée à Ésaïe, c’est-à-dire la division de ces écrite en deux groupes distincts, l’un remontant au VIIIe siècle, au temps de la prépondérance de Ninive, l’autre datant du VIe du temps de la supériorité de Babylone.

En vérité, pour tous ceux que n’aveugle pas le préjugé, la Démonstration est presque oiseuse. Des discours où il est question de Jérusalem comme d’une ville détruite, de Babylone comme de la reine de l’Orient, des Juifs comme d’un peuple captif, des Mèdes et des Perses, ces nouveau-venus, comme d’un peuple conquérant ; des discours où Cyrus est nommé en toutes lettres, n’ont pu évidemment être composés dans un temps où aucun indice n’annonçait de pareils événemens. La sagacité prophétique peut bien prévoir l’avenir dans ses grands traits, elle ne saurait deviner d’avance et les faits de détail et les noms propres ; mais on trouve encore des esprits sérieux qui croient résoudre l’objection par un appel pur et simple au surnaturel, et par conséquent ne s’étonnent pas qu’un prophète du VIIIe siècle avant notre ère ait su d’avance des choses et des noms qui surprirent profondément le vie.

Eh bien ! même dans l’hypothèse miraculeuse, les raisons qui militent pour la séparation des deux groupes sont trop fortes pour être éludées, et c’est au point que plusieurs théologiens orthodoxes de l’Allemagne, par exemple le pieux et timide M. Umbreit, en ont reconnu la validité. Il y a d’abord des différences de style qui frappent l’hébraïsant exercé. L’hébreu de l’auteur du premier groupe est l’hébreu classique, et peut passer pour un spécimen de la fleur épanouie de la langue ; celui de l’auteur du second est moins pur, déjà mêlé d’expressions araméennes et même parfois aryennes. La phrase de ce dernier a quelque chose de plus coulant, de plus pondéré, de plus littéraire ; on sent, en le lisant, le souffle d’une civilisation plus raffinée. En revanche, il est moins vigoureux et moins original. Les deux groupes sont marqués au coin d’un ardent monothéisme, mais le monothéisme du second est plus absolu et plus radical. Il n’est plus même question de séraphins. Ce monothéisme, rigoureux a subi l’épreuve d’une lutte prolongée, opiniâtre ; il a donc pleinement pris conscience de lui-même et s’est dépouillé de tout alliage compromettant. D’ailleurs il serait très faux de s’imaginer que l’auteur des chapitres XL-LXVI ne parle que de l’avenir. Sans doute il fait des prédictions, mais des prédictions à bref délai, et il parle au présent d’une foule de choses qui n’ont absolument rien de commun avec le temps et les lieux où vivait l’Ésaïe des premiers chapitres. Il vit au milieu d’exilés, s’adresse à eux conformément aux besoins tout particuliers de leur situation, reproche à ceux-ci leur découragement, loue ceux-là de leur persévérance ; il leur annonce à tous la restauration nationale et la fin prochaine de leurs malheurs. Pas un mot ne laisse supposer qu’il décrit une situation future, idéale, au milieu de réalités toutes différentes. Que dis-je ? on peut conclure d’un passage de la fin [3] que les déportés, n’espérant plus retourner au pays de leurs pères, voulaient construire un temple à Jéhovah sur la terre d’exil. Le prophète condamne ce dessein, il prétend que Jéhovah n’a pas besoin d’un tel édifice, et il s’exprime comme si toute espèce de culte rituel et sacerdotal était inutile. Conçoit-on un pareil langage dans la bouche d’un prophète contemporain du temple de Salomon ? Autre différence à noter : dans le premier groupe l’observation du sabbat n’est que médiocrement prisée, tandis que dans le second cette observation, qui contribuait si fortement à conserver au peuple juif sa physionomie distincte au milieu des populations étrangères, est élevée au premier rang des devoirs du croyant fidèle.

Disons enfin ce qui, selon nous, tranche la question à tous les points de vue : c’est que les prévisions énoncées dans une partie du recueil homonyme diffèrent notablement de celles qu’on trouve dans l’autre partie. Les premiers chapitres, par exemple, énoncent l’attente d’un messie, d’un oint du Seigneur, descendant de David, sous le sceptre duquel l’état juif atteindra un degré de splendeur et de prospérité sans pareil ; les derniers contiennent aussi des idées très hautes de l’avenir prochain réservé au peuple de Dieu, mais ils ne prévoient pas de messie personnel, ou plutôt leur messie, leur oint du Seigneur, que Jéhovah envoie au secours de son peuple, cela est dit en toutes lettres, c’est un étranger, c’est Cyrus.

Il me semble que, pour tout esprit non prévenu, il y a là des preuves plus que suffisantes en faveur de la thèse qu’il s’agissait d’éclaircir. Ce résultat résout aussi la question d’origine de ces fragmens intercalés dans les quarante premiers chapitres et qui révèlent une situation historique semblable à celle qui est si reconnaissable à la fin du recueil, l’exil à Babylone [4]. Ils doivent donc être reportés à la même date, sans qu’on ait pour cela le droit de les attribuer à un même auteur. L’intercalation de ces fragmens dans un texte plus ancien doit être mise sur le compte des collecteurs, et peut-être en trouverons-nous aussi l’explication.

En résumé, dans le livre actuel d’Ésaïe nous avons une collection de prophéties de différentes époques, et en nous appuyant sur les indications qu’elles donnent elles-mêmes quant au moment où elles furent composées, nous pourrons en montrer l’intérêt historique.


II

Le premier Esaïe, — car nous pouvons désormais le désigner ainsi, — celui de qui proviennent en majorité les quarante premiers chapitres du livre, prophétisa donc sous les rois Yotham, Achaz et Ézéchias. Voici quelle était alors la situation politique du royaume de Juda.

Le schisme provoqué par le despotisme de Salomon et l’entêtement de son successeur avait produit ses fruits amers. Les Hébreux étaient divisés sans espoir de réconciliation : la maison de David, toujours populaire dans le royaume du sud ou de Juda, luttait péniblement contre les rois Israélites du nord et eût probablement succombé sous leurs coups, si les troubles fréquens du royaume dissident et surtout les dangers incessans dont les Syriens menaçaient son indépendance n’eussent affaibli sa puissance guerrière. Parfois même l’appréhension commune d’Éphraïm et de Juda en face du Syrien, réveillant les souvenirs de l’antique fraternité, avait réuni les fils de Jacob dans des alliances momentanées, toujours peu heureuses ; mais la situation devint très grave pour la dynastie davidique le jour où les Syriens et les Ëphraïmites (ou Israélites du nord), oubliant leurs sanglantes rivalités, s’avisèrent de se coaliser contre le royaume de Juda et de s’agrandir ensemble à ses dépens.. C’est en vue des dangers résultant d’une pareille coalition que le prophète Ésaïe fit entendre les plus anciennes prédications qui nous soient parvenues de lui.

Le roi Yotham, fils et successeur d’Ozias et régent du royaume pendant les dernières années du règne de son père, devenu lépreux, le roi Yotham avait eu en somme un règne prospère et glorieux. Son père lui laissait le royaume en bon état. Il rendit tributaires les Ammonites, favorisa beaucoup le commerce et la navigation sur la Mer-Rouge, agrandit et embellit le temple, fortifia sa capitale, et, bien qu’assez indifférent lui-même en fait de religion, vécut en bons termes avec le parti prophétique, qu’il semble avoir beaucoup ménagé. Il est à présumer que la prospérité dont le peuple de Juda jouit sous son règne, ayant comme d’habitude développé le goût du luxe et des jouissances, ne fut pas toujours vue d’un très bon œil par les austères censeurs que l’esprit de Jéhovah suscitait parmi les croyans. Du moins nous trouvons dans les plus anciennes prophéties d’Ésaïe une charge très sévère contre « les filles de Sion, ». qui marchent en se rengorgeant, lançant des regards de tous côtés,

Faisant de leurs pieds nus craquer les anneaux d’or,


et parées d’une foule de hochets énumérés avec indignation par le sévère prédicateur. Ceux qui seraient curieux de savoir en quoi consistait la toilette d’une élégante de Jérusalem au VIIIe siècle avant notre ère doivent lire la fin du chapitre III du livre d’Ésaïe. Ils y verront que les jeunes Juives rehaussaient leur beauté en ajustant des bracelets à leurs chevilles, des anneaux à leur nez, en portant sur le front, des soleils et des croissans de métal précieux (ce qui sentait l’idolâtrie), sans oublier les flacons de parfum et les amulettes, et en se couvrant d’amples tuniques et de mantilles éclatantes. On dirait que les Juives d’alors avaient déjà ce goût prononcé pour les parures originales et voyantes que l’on peut remarquer si souvent chez leurs descendantes. Cette grande prospérité, à laquelle s’associait un relâchement déplorable dans les mœurs et dans la stricte fidélité à Jéhovah, fait au prophète l’effet d’un sinistre présage. Juda s’attire un châtiment terrible, et en effet l’orage se forme dans le lointain. Les derniers jours de Yotham furent assombris par la nouvelle que l’alliance était définitivement conclue entre le roi syrien Rezin et le roi éphraïmite Pékah. Il mourut avant que cette alliance fût devenue offensive de fait, mais le poids de cette situation aggravée retomba sur son fils et successeur Achaz.

Achaz ne fut ni indifférent en religion, ni aussi attentif que son père, à ménager le parti monothéiste. A l’exemple de bien d’autres rois de Juda, il pratiqua l’idolâtrie, favorisant par son adhésion le culte de Baal, aux rites impudiques, et celui de Moloch, aux monstrueux sacrifices. Nous savons aujourd’hui par quelle transition à peine sensible un Israélite de ce temps-là passait de l’adoration de Jéhovah invisible à celle de Jéhovah représenté par un jeune taureau d’or, puis de cette idolâtrie dérivée d’un vieux culte solaire aux religions congénères de Baal ou de Moloch. Il n’en est pas moins vrai qu’on doit se demander ce qui poussait si souvent les rois israélites à rompre avec le culte national proprement dit, au risque d’indisposer gravement l’élite religieuse et morale de leur peuple. Il peut y avoir à cela plus d’une raison. D’abord il ne faut pas oublier qu’en définitive les cultes idolâtriques parlaient plus fortement, plus tragiquement surtout à la conscience religieuse, encore si peu développée, que le culte de la Divinité invisible ; ils épaississaient, selon le mot d’une femme illustre, ce que le spiritualisme jéhoviste menaçait de faire évaporer. Les femmes surtout étaient dévotement idolâtres, et il n’est pas douteux que plus d’une fois l’exemple d’idolâtrie donné par le roi fut salué par les sympathies populaires. En second lieu, l’esprit républicain du prophétisme et les limites que cette espèce de représentation nationale mettait à leur pouvoir absolu provoquèrent souvent chez les rois le désir de s’émanciper en minant les croyances qui servaient de point d’appui aux prophètes dans la conscience populaire. Enfin il faut avouer que le vieux point de vue israélite sur la coïncidence nécessaire de la fidélité à Jéhovah et de la prospérité matérielle mettait souvent la foi monothéiste à de rudes épreuves dans un temps et dans des pays où l’on se décidait régulièrement pour le culte de la divinité qui paraissait la plus puissante. Il suffisait que des revers vinssent affliger le roi et le peuple fidèles à Jéhovah pour qu’aussitôt les esprits se tournassent vers d’autres protecteurs. En définitive, le règne de Yotham avait été orthodoxe, et pourtant il se terminait par un grand malheur national ! A en juger par ce que fit Achaz quand il vint plus tard à connaître les dieux du puissant empire assyrien, on serait tenté de croire que ce fut ce dernier raisonnement qui le fit tomber à genoux devant Baal. Il ne proscrivit pas le culte de Jéhovah, ne voulant se brouiller avec aucune haute puissance ; mais, en guerre avec les Syriens, il voulut s’assurer l’appui de tous les dieux possibles et en particulier de ceux de ses ennemis.

Les prévisions sombres qu’Ésaïe avait émises dans les dernières années du roi Yotham ne se réalisèrent que trop vite sous le règne d’Achaz. A l’insouciance d’un peuple trop confiant dans ses richesses succéda l’épouvante causée par la grande supériorité guerrière des Syriens et des Éphraïmites coalisés. Que fait donc Jéhovah, pouvaient dire les partisans du polythéisme ? A quoi bon lui vouer un culte exclusif, s’il ne protège pas mieux ses adorateurs ? C’est alors que parut cette prophétie ou plutôt cette allégorie d’un tour si vif et si original (V, I-IV) :


« Je vais chanter à mon ami — un chant sur mon ami et sur sa vigne.

« Mon ami avait une vigne sur un coteau fertile. — Il la défonça, en ôta les pierres, — y planta d’excellens ceps, — bâtit une tour au milieu et y creusa une cuve. — Il espérait qu’elle produirait de bons raisins ; — mais elle en a produit de mauvais. — Maintenant, habitans de Jérusalem, — maintenant, hommes de Juda, — prononcez vous-mêmes entre moi et ma vigne. — Qu’y a-t-il encore à faire pour ma vigne — que je n’aie déjà fait pour elle ? — Lorsque j’espérais qu’elle porterait de bons raisins, — pourquoi en a-t-elle porté de mauvais ? »


On devine tout de suite ce que le prophète veut dire, et du reste il l’explique lui-même un peu plus loin. La vigne, c’est le-peuple d’Israël et spécialement celui de Juda ; l’ami du prophète, c’est Dieu, et si la vigne est menacée de dévastation, il ne faut pas en faire un reproche à celui qui l’a plantée. Les mauvais fruits quelle porte en justifient la destruction. Nous voyons ici comment la prédication prophétique tournait la difficulté que nous avons signalée. Lors même qu’officiellement, considérée du dehors, la situation était orthodoxe, le culte jéhoviste prédominant, les sabbats respectés, le rituel de la loi observé, un œil quelque peu investigateur ne tardait pas à discerner une foule de choses jurant avec cette surface régulière. Il y avait des immoralités, des iniquités commises par les puissans et les riches aux dépens des petits et des pauvres, des idolâtries secrètes, parfois même publiques, et qui s’associaient toujours à de graves désordres. On se demanderait aujourd’hui s’il était possible de s’attendre à autre chose ; mais tel n’était pas le point de vue prophétique, et il ne faut pas trop s’étonner de retrouver huit siècles avant notre ère une explication des calamités nationales encore prônée aujourd’hui en pleine civilisation par des esprits qui passent pour supérieurs.

Nous ne suivrons pas le prophète Ésaïe dans les nombreuses prédications que lui inspira la guerre dirigée par les alliés du nord contre le royaume de Juda [5], Rezin, roi de Syrie, et Pékah, roi d’Éphraïm, battirent les armées d’Achaz, conquirent toutes les villes de Juda à l’exception de Jérusalem, dont la position stratégique, bien jugée par le roi David, était très forte, et devant laquelle ils mirent le siège. Pendant ce temps, Rezin enleva aux Juifs leurs possessions d’au-delà du Jourdain jusqu’à la Mer-Rouge, et intercepta ainsi le courant commercial qui, de cette mer, faisait affluer tant de richesses dans les murs de la capitale juive. De plus les vieux ennemis de Juda, les Philistins et les Édomites, profitèrent de l’occasion pour faire impunément des razzias dévastatrices et s’arrondir aux dépens de leurs rivaux, réduits à l’impuissance. Toutefois il est probable que, grâce aux fortifications de Jérusalem et moyennant patience, Achaz et les Juifs auraient fini par lasser leurs envahisseurs et reconquérir l’avantage. A cette époque reculée, en présence des attaques impétueuses, mais désordonnées d’ennemis mal organisés et toujours exposés aux chances d’une dissolution intestine, le grand point, lorsqu’on avait essuyé des revers, était de gagner du temps. Achaz manqua de confiance, il se crut perdu ; c’est en vain qu’il avait sacrifié aux dieux de Damas, en vain qu’il avait immolé l’un de ses fils. Dans son épouvante, il eut recours à une manœuvre momentanément couronnée de succès, mais dont les suites amères ne tardèrent pas à se faire sentir : il acheta à prix d’or l’alliance du roi d’Assyrie, ou plutôt se fît son tributaire. C’est le moment où l’histoire d’Israël, jusqu’alors renfermée dans un cercle très étroit, se ramifie avec l’histoire universelle pour ne plus s’en détacher.

Tandis que les petits peuples du littoral syrien et palestin de la Méditerranée s’épuisaient dans des luttes sanglantes et sans issue, un empire immense se formait de toutes pièces à l’intérieur de l’Asie, et rapprochait comme à vue d’œil de leurs frontières ses lignes envahissantes. L’Assyrie et sa capitale Ninive allaient atteindre l’apogée de leur splendeur. Nous touchons ici à l’un des domaines les plus curieux et le plus récemment exploités de la science moderne. Tout le monde connaît, au moins par ouï-dire, les beaux résultats des fouilles opérées sur les bords du Tigre sous l’intelligente et courageuse direction de MM. Botta et Layard, et malgré l’incertitude qui règne encore sur bien des points de l’histoire de ces contrées, les persévérans travaux de MM. G. et H. Rawlinson, Hincks, Oppert, Spiegel, etc., présentent déjà des données assez positives pour qu’on puisse s’en servir dans l’intérêt des études bibliques.

Les inscriptions cunéiforme sont permis d’établir sur un terrain solide plusieurs périodes de l’ancienne histoire de l’Assyrie. On a sans doute eu tort d’en présenter le déchiffrement comme définitif et reposant sur des règles infaillibles : la preuve qu’il n’en est pas encore ainsi, c’est que les hommes les plus compétens sont loin d’être toujours d’accord sur la manière de les lire. Le désir d’y trouver à tout prix des confirmations de la tradition biblique a engendré des interprétations tout au moins très complaisantes. Enfin les interprètes de ces curieux documens ont une foi trop implicite dans ces chroniques monotones où les conquérais asiatiques racontent eux-mêmes leurs exploits avec une vantardise bientôt insupportable. Il n’en est pas moins vrai que ces inscriptions fournissent des renseignemens fort précieux sur une longue période à peu près inconnue jusqu’à ces derniers temps.

Les deux vallées jumelles du Tigre et de l’Euphrate furent le théâtre d’une civilisation primitive qui le cède à peine en antiquité à celle de l’Égypte et présente avec cette dernière plus d’une analogie mystérieuse. Babylone et le cours inférieur de l’Euphrate doivent avoir été le foyer primitif de cette civilisation à laquelle nous devons l’écriture, l’art de construire en briques, et les premières notions astronomiques sérieuses ; mais vers le XIIIe siècle avant notre ère la prépondérance passa de la ville de l’Euphrate à l’une de ses vassales ou de ses colonies, à Ninive, la ville du Tigre. Cette suprématie de Ninive, qui dura plus de six siècles et que Babylone, malgré de fréquentes révoltes, dut habituellement reconnaître, paraît avoir tenu à la supériorité guerrière de la tribu assyrienne proprement dite, qui ne cessa de s’imposer victorieusement à tous ses voisins, jusqu’au moment où les peuples aryens de l’Iran, avec les Mèdes pour avant-garde, entrèrent décidément en ligne.

Tel était l’empire dont le roi de Juda, Achaz, avait réclamé le secours contre les envahisseurs syriens et éphraïmites. Tiglat-Pilezer [6], dont il capta les bonnes grâces en lui payant une somme énorme enlevée au trésor de Jéhovah, ne se fit point prier. Ce n’était pas la première fois que les Israélites, au moins ceux du nord, avaient eu affaire aux Assyriens. Déjà Phul, prédécesseur de Tiglat-Pilezer, avait tiré d’eux de l’argent sous le roi Menahem, et avait transporté les hommes de Basan sur les bords de l’Euphrate et jusque dans les montagnes de l’Iran. Il semble toutefois que cette campagne n’avait pas eu de résultats durables, et que, pour une raison quelconque, l’annexion de la Palestine du nord à l’empire avait été retardée. Les inscriptions ne nous ont pas encore bien renseignés sur cette période (première moitié du VIIIe siècle). Tiglat-Pilezer. saisit avec empressement cette occasion de donner à son empire la mer pour frontière et les marins phéniciens pour avant-postes. D’ailleurs il méditait déjà la conquête de l’Égypte. Il tomba donc à l’improviste sur les deux alliés. Kezin fut tué, la ville de Damas emportée, et le vainqueur fit sentir aux deux royaumes coalisés les douceurs de la politique assyrienne. Cette politique était simple : elle se réduisait à deux règles dont pendant des siècles l’Assyrie ne se départit pas. La première était de laisser le roi vaincu à la tête de ses sujets, sous promesse qu’il paierait un tribut fixé par le vainqueur, ce qui arriva à Pékah, roi d’Israël, lequel fut trop heureux à cette condition d’échapper au sort de son allié. Voici la seconde : si par la suite le roi et le peuple tributaires refusaient de payer plus longtemps, l’armée assyrienne revenait, le prince rebelle était puni, par la perte de la vue ou de la vie, et une grande partie, parfois la presque totalité de la population était déportée. Souvent même on jugeait à propos de mêler un peu les deux méthodes, c’est-à-dire que, dès la première invasion, le vainqueur enlevait une fraction du peuple vaincu, à titre de premier avertissement. Cette monstrueuse manière de fonder un empire nous explique la durée de cette monarchie militaire, seule centralisée et toujours prête au combat, la fréquence des révoltes partielles qui l’agitèrent et la soudaineté de sa chute irrémédiable. Dès que Ninive fut prise, l’empire assyrien tomba en poussière, et il n’en resta rien. Il en fut de même des monumens de la capitale, Quand Xénophon, l’an 401 avant Jésus-Christ, passa avec ses dix-mille près des lieux où fut Ninive, il n’y vit absolument que des ruines.

Ésaïe avait fortement désapprouvé le moyen adopté par Achaz pour échapper à ses ennemis. Il pensait sans doute que le roi d’Assyrie n’avait pas besoin d’encouragement pour envahir la Syrie, Les discours du prophète montrent qu’il se rendait un compte très clair de la situation. Il prévoyait fort justement que l’amitié intéressée de l’Assyrie serait bientôt aussi fatale à Juda que son inimitié avait pu l’être à Éphraïm. Nous avons dit dans l’étude précédente pourquoi les nâbis n’étaient pas favorables aux alliances étrangères. Ësaïe avait un motif de plus : il devinait que la Palestine, le territoire de Juda particulièrement, servirait de champ clos aux armées de l’Assyrie et de l’Égypte, qui ne pouvaient manquer de se mesurer bientôt. Ses conseils et ses exhortations tendirent par conséquent à rassurer le roi et le peuple quant à l’issue fatale de cette terrible crise, en même temps que, fidèle au thème prophétique, il montrait dans les calamités présentes ou menaçantes la punition attirée par les péchés du peuple. Pour donner un spécimen de cette prédication si originale, nous parlerons des noms qu’il donna aux trois fils qui lui naquirent pendant cette période agitée.

Son premier-né, ou du moins celui dont il est questiont en premier lieu, reçut le nom de Chear-Yacoub, c’est-à-dire un reste se convertira [7]. C’est lui qu’Esaïe amena devant Achaz pour le rassurer en rappelant à ce prince que, si le peuple de Jéhovah pouvait être rudement châtié, il était indestructible, en ce sens qu’il en resterait toujours une élite dont la conversion serait suivie du retour de la protection divine. Le roi ne devait donc pas croire que Rezin et Pékah s’empareraient de Jérusalem comme du reste du pays. Peu après le prophète donna un autre signe au roi désespéré [8] ! , « La jeune femme, dit-il en désignant évidemment son épouse, la prophétesse comme il l’appelle un peu plus loin, la jeune femme est enceinte, elle enfantera un fils et le nommera Emmanuel. » Ce nom signifie Dieu avec nous, et devait symboliser la protection toute-puissante qui préserverait Juda de sa destruction totale. « Avant que l’enfant, ajouta-t-il, sache rejeter le mal et choisir le bien, le pays dont les deux rois t’épouvantent sera abandonné… En ce temps-là,


« Jéhovah sifflera pour appeler — les moustiques qui sont à l’extrémité du fleuve d’Égypte — et les guêpes du pays d’Assour. »


En d’autres termes, les Assyriens et les Égyptiens ne tarderont pas à faire diversion à l’invasion syro-éphraïmite. Au point de vue prophétique, les peuples qui influent en bien ou en mal sur la destinée des Israélites n’ont pas été créés pour autre chose que pour servir d’instrumens aux vengeances et à la faveur de Jéhovah. Enfin le prophète eut encore un fils et l’appela Maher-Challal-Hach-Baz, c’est-à-dire prompt butin, rapide pillage, « car, dit-il, avant que l’enfant sache dire mon père et ma mère, on portera les richesses de Damas et le butin de Samarie devant le roi d’Assour. »

Ces citations me semblent propres à faire bien comprendre ce qu’il y avait d’actuel, de vigoureux, de passionné, chez ce voyant qui vivait si bien dans son prophétisme qu’il n’avait qu’à se nommer, lui et ses enfans, pour prophétiser. Il n’est pas possible de croire plus profondément à sa mission. Au milieu même des désastres qui fondent sur son pays et qui ébranlent la foi des plus confians, le voilà qui chante :


« Je me confie en Jéhovah, — et j’espère en lui. — Moi et les enfans que Jéhovah m’a donnés, — nous sommes des signes et des présages. »


Malheureusement il ne parvint pas à persuader le roi Achaz, qui fut d’avis que le dieu du roi d’Assyrie était encore bien plus puissant que Baal ou Jéhovah, puisqu’il donnait à son protégé ce qui pouvait s’appeler alors l’empire universel. Il alla à Damas pour rendre hommage à son nouveau suzerain, et de là il ordonna à son sacrificateur de Jérusalem la construction d’un autel tout semblable à celui dont Tiglat-Pilezer se servait pour faire ses dévotions ; puis il le fit mettre dans le temple tout à côté de l’autel de Jéhovah. C’était un syncrétisme religieux qui devait remplir d’horreur les puritains fidèles comme Esaïe. Aussi, bien que, depuis l’an 739 jusqu’en 728, date de la mort d’Achaz, le royaume de Juda, débarrassé de ses ennemis et n’ayant qu’à payer le tribut promis au roi d’Assyrie, se fût relevé de ses désastres et eût retrouvé en partie sa prospérité antérieure, il est à présumer que le prophète vit avec joie la fin d’un règne si peu conforme à son idéal politique et religieux, et salua avec enthousiasme l’intronisation du jeune roi Ézéchias.


III

Le règne d’Ézéchias fut en effet glorieux et réparateur malgré les rudes épreuves que durent subir et le prince et le peuplée L’un et l’autre purent se croire favorisés en comparaison de leurs voisins. Les pauvres Éphraïmites, en proie à la guerre civile, entraînés par leur aristocratie turbulente et follement téméraire, tombèrent de mal en pis. Leur roi Hosée entama de secrètes négociations avec l’Égypte dans l’espoir de secouer avec son aide le joug assyrien, ce qui attira sur lui la colère du roi Salmanassar ou Sargon [9]. Ce dernier pensa qu’il fallait en finir avec cette population remuante qui, d’un moment à l’autre, pouvait ouvrir aux Égyptiens une route menant droit au cœur de son empire. D’ailleurs ; il voulait avoir à tout prix Tyr et la Phénicie, et même ce fut contre ce pays qu’il marcha en premier lieu. Les villes phéniciennes de terre ferme, plus habiles au négoce qu’à la guerre, se soumirent assez facilement ; mais Sargon se vit arrêté par Tyr insulaire. Un peuple marin et commerçant, fier de son opulence, certain de sa supériorité sur mer, et sachant par expérience les avantages que sa marine lui assure contre une puissance continentale, a souvent une haute idée de sa force de résistance. Sargon eut l’humiliation d’assiéger inutilement la ville marchande pendant cinq ans. C’est en vain qu’il lui coupa toute communication avec la terre, se figurant qu’à défaut de la famine il la prendrait par la soif, en vain qu’avec une flotte stipendiée il appuya la révolte des Cypriotes insurgés contre la suzeraineté tyrienne. Sa flotte fut détruite par les courageux marins de Tyr, et il dut abandonner la partie ; lais il se vengea sur Samarie la capitale d’Éphraïm, dont le roi et le peuple étaient probablement encouragés à la sécession par l’exemple de Tyr, et qui succomba en 719 après un siège de trois ans soutenu avec un courage digne d’un meilleur sort. Hosée finit ses jours en prison, presque toute la population fut déportée au loin, remplacée par des colons venus des districts de l’Euphrate, et le royaume d’Israël disparut de l’histoire.

Les premières années du règne d’Ézéchias furent donc signalées par les terribles événemens qui s’accomplirent dans les régions limitrophes de son royaume. L’écho de ces événemens retentit dans les prophéties d’Ésaïe. le prophète regardait toujours les Assyriens comme les exécuteur des divines vengeances. Par conséquent leurs victoires continuelles n’avaient rien qui le surprît, et il les prédisait en toute sécurité. Dans cette persuasion, il annonça la dépopulation du royaume du nord, la chuté de Samarie et même celle de Tyr. Sur ce dernier point pourtant son regard prophétique fût en défaut. Il n’avait pas suffisamment calculé la force de résistance de la cité maritime [10] mais sur tout le reste ses prévisions furent confirmées. Elles le furent aussi par l’expédition que le roi d’Assyrie dirigea contre l’Égypte, et qui est mentionnée dans l’inscription de Sargon. du jour, le prophète s’était montré nu et sans chaussures pour représenter l’état de dénûment des captifs égyptiens et éthiopiens que l’armée assyrienne emmènerait avec elle. Sargon mourut peu de temps après cette campagne, laissant le trône à son fils Sin-akhi-Irib, c’est-à-dire la lune a multiplié des frères, connu dans l’histoire biblique sous le nom de Sennachérib.

Le règne de Sennachérib est un de ceux que les inscriptions cunéiformes permettent le mieux de rétablir dans leur intégrité. Les innombrables exploits de ce monarque, racontés par lui-même, n’empêchent pas qu’on ne discerne à travers les louanges qu’il s’accorde d’une main libérale son impuissance croissante à prévenir l’ébranlement de l’empire assyrien. Il n’est question que de révoltes à Babylone, en Mésopotamie, en Syrie, en Phénicie, partout. Les inscriptions permettent aussi de présumer qu’il dut batailler pendant deux ans avant d’être reconnu sans conteste par les Assyriens eux-mêmes. Toutes ces circonstances nous ont enfin expliqué ce qui auparavant semblait inexplicable, c’est-à-dire la résolution d’Ezéchias, qui crut le moment propice pour refuser de payer le tribut que depuis les premières années du règne d’Achaz Juda était tenu d’envoyer à Ninive. D’ailleurs l’Égypte sortait enfin de l’apathie où elle était plongée. La nécessité d’opposer une digue à l’extension continue de l’empire assyrien était sentie d’un bout à l’autre de la vallée du Nil, et les divisions intestines étaient primées par l’évidence du danger commun, Ézéchias chercha des alliés de ce côté, et crut pouvoir attendre les Assyriens de pied ferme. Tout cela se passait l’an 698.

La rapidité des mouvemens et des victoires de Sennachérib déconcerta le roi de Juda. L’Égypte ne fut pas prête à temps, et le petit peuple juif se vit exposé seul aux coups des terribles bandes assyriennes que leur roi conduisit contre les Égyptiens en passant par la Judée, et qui, ravageant tout le pays, rasant les forteresses, détruisant les villes et les villages, ne s’arrêtèrent que sous les murs de Jérusalem. Ésaïe jouissait alors d’une réelle influence à la cour d’Ézéchias ; sa popularité comme prophète devait être fort grande : nous le voyons réclamer et obtenir la destitution du trésorier royal Sebna. Les événemens, pris en gros, lui avaient jusqu’alors donné raison. Cependant cette influence n’était pas telle qu’il pût détourner Ézéchias de joindre à la protection de Jéhovah, que ce pieux roi ne dédaignait nullement, le concours plus prosaïque des forces alliées. Ésaïe aurait voulu, comme au temps d’Achat, qu’on attendît avec résignation les événemens. Il faut voir avec quelle fierté prophétique [11] il déclare aux envoyés de l’Éthiopien Tirhaka, venus pour traiter avec Ézéchias des conditions de l’alliance, que Jéhovah suffit pour défendre son peuple et anéantir ses oppresseurs quand l’heure en est venue. Le pays pouvait bien être ravagé, mais Jérusalem, mais la ville sainte, mais le temple de Dieu, jamais ! Cette fois encore il eut raison contre toute attente.

Nous touchons à l’un de ces récits de l’histoire sainte dont la sombre grandeur rachète ce que la critique y découvre d’invraisemblances et, pour tout dire, d’impossibilités. Ézéchias, épouvanté, avait tiré du temple et de son trésor tout ce qu’il avait pu y prendre pour apaiser Sennachérib en lui jurant pour l’avenir une fidélité inaltérable. Sennachérib reçut volontiers le tribut, mais il exigea en sus la reddition de Jérusalem. Voulant atteindre les Égyptiens près de Péluse, clé de l’Égypte, il ne se souciait pas de laisser en arrière une ville sympathique à ses ennemis, et il envoya trois de ses officiers, Tartan (c’est-à-dire le podestat, l’homme revêtu du pouvoir), Rabsakeh et Rabsaris, pour engager, moitié par persuasion, moitié par menace, les Jérusalémites à se rendre. Les menaces surtout firent une impression profonde. Le roi et le peuple étaient désespérés.

Ce fut Ésaïe qui releva les courages. Il affirma au nom de Dieu que Jérusalem ne serait pas prise. Puisait-il uniquement son assurance dans son principe favori de l’indestructibilité de la nation élue ? ou bien joignait-il à cette conviction, enracinée chez lui, quelques espérances fondées sur des circonstances à lui connues ? Nous voyons par ses prophéties qu’il était très bien informé de tout ce qui concernait la situation politique de son temps. Quoi qu’il en soit, voici ce que le texte canonique raconte : « Il arriva donc cette nuit-là que l’ange de Jéhovah sortit et frappa cent quatre-vingt-cinq mille hommes dans le camp d’Assour, et quand le matin on s’éveilla, il n’y avait plus que des cadavres. Et Sennachérib, roi d’Assour, leva le camp, s’en alla et retourna habiter à Ninive. »

Il y eut donc un événement imprévu qui fit l’effet d’un miracle aux sujets d’Ézéchias, et sauva Jérusalem d’une destruction qu’on pouvait jusqu’à ce moment croire inévitable. Quel fut cet événement ? car enfin personne ne prend à la lettre cette tuerie de cent quatre-vingt-cinq mille hommes exécutés en une nuit par un ange. Les avis sont partagés, et, faute de renseignemens, on tâtonne dans le vide. Ce qui est certain, c’est qu’il s’est passé quelque chose de subit et d’inattendu. Nous pouvons d’autant moins en douter que cette impression nous revient de tous les côtés. Par exemple, il est on ne peut plus curieux de comparer au récit biblique l’inscription consacrée par Sennachérib au récit de ses exploits en Palestine. Après avoir parlé d’une première victoire remportée sur une armée égyptienne et de la prise d’Angarron, la ville du roi Padi, à qui Ézéchias avait donné asile, il continue en ces termes [12] : « Ézéchias le Juif ne se soumit pas. Je pris et pillai quarante-six grandes villes murées et une foule de petites bourgades qui lui appartenaient, et contre lesquelles je combattis en domptant leur orgueil et en affrontant leur colère. Aidé par le feu, les massacres, les combats et les tours de siège, je les emportai, je les occupai, j’en fis sortir deux cent mille cent cinquante personnes, grandes et petites, mâles et femelles, des chevaux, des ânes, des mulets, des chameaux, des bœufs et des moutons sans nombre, et je les pris comme butin. Quant à Ézéchias, je l’enfermai dans Jérusalem (Ursalim), la ville de sa puissance, comme un oiseau dans sa cage. J’investis et je bloquai les forts au-dessus d’elle. Ceux qui sortaient par la grande porte de la ville furent emmenés et pris. Alors la crainte immense. de ma majesté terrifia cet Ézéchias le Juif ; les hommes de guet et les troupes gardiennes qu’il avait assemblées pour la défense de Jérusalem, la ville de sa puissance, il leur donna congé. Il les envoya vers moi à Ninive, la ville de ma souveraineté, avec trente talens d’or et quatre cents talens d’argent, des métaux, des rubis, des perles, de grands diamans, des selles en peau, des trônes garnis de cuir, de l’ambre, des peaux de veau marin, des bois de sandal, des bois d’ébène, le contenu de son trésor, ainsi qu’avec ses filles, les femmes de son palais, ses esclaves mâles et femelles ; il délégua son ambassadeur pour présenter ses tributs et faire sa soumission. » Puis l’historien royal continue en décrivant ses autres campagnes, toujours et uniformément victorieuses, qui désormais l’entraînent d’un tout autre côté.

On voit combien nous avions raison de dire plus haut que, tout en recueillant avec soin le témoignage des inscriptions cunéiformes, il ne faut pourtant l’accepter que sous bénéfice d’inventaire. L’art de raconter un échec sous forme de succès ne date pas d’hier dans l’historiographie officielle. En réalité, le récit biblique est confirmé dans tous ses grands traits, la dévastation du pays de Juda, la terreur d’Ézéchias, le tribut considérable qu’il envoie pour apaiser son redoutable ennemi, etc. Les choses sont, il est vrai, groupées un peu autrement, le tribut d’Ézéchias vient à la fin quand il aurait dû venir au commencement ; mais cela est commandé par la nécessité, on ne peut pas finir par l’aveu d’une attaque manquée contre Jérusalem. Et pourtant comme il est visible que le narrateur est embarrassé et cherche à noyer l’aveu qu’il fait indirectement de son échec dans des détails ou se complaît son colossal amour-propre ! En définitive, il dit bien qu’il a assiégé Jérusalem, mais il ne dit pas qu’il y soit entré, ce qui eût été l’essentiel. Comment s’imaginer qu’il eût omis de le dire, s’il l’eût osé, et n’y a-t-il pas une rancune mal dissimulée dans sa sortie contre Ézéchias le Juif « enfermé dans sa ville comme un oiseau dans sa cage ? »

Cette réticence de Sennachérib lui-même confirme donc entièrement la donnée scripturaire d’un événement fort grave qui l’aurait forcé de lever précipitamment le siège de Jérusalem. Il est fort remarquable aussi qu’Hérodote, dont les yeux de furet n’ont pas découvert le peuple juif, ait entendu parler en Égypte de l’insuccès qui mit fin à la campagne de Sennachérib contre ce pays. Là on lui a raconté que, dans un moment où le sort de l’Égypte semblait désespéré, une intervention divine la sauva en réduisant l’armée assyrienne à une totale impuissance dans les environs de Péluse ; mais, tandis que l’historien hébreu fait apparaître l’ange exterminateur de Jéhovah, le narrateur égyptien fait surgir une énorme quantité de rats dévorant dans l’espace d’une nuit les carquois, les arcs et les boucliers des Assyriens, qui n’ont plus qu’à s’enfuir. Le récit hébreu est plus grandiose à la fois et plus simple, et il y a évidemment dans les deux versions l’écho d’un même fait.

L’opinion la plus répandue est que le départ précipité de Sennachérib fut causé par une peste qui éclata brusquement parmi ses soldats entassés dans les arides environs de Jérusalem. Un tel fléau, dans les idées israélites, revêt aisément l’apparence d’une révélation de la colère divine [13], dont l’ange de Jéhovah est le ministre. La maladie dont Ézéchias fut atteint vers le même temps ressemble assez à la peste ; mais avec quelque rapidité que la peste se soit déclarée, on s’explique mal l’extrême promptitude, le caractère inespéré de cette levée du siège. Ne vaudrait-il pas mieux joindre à cette hypothèse, qui conserve en tout cas sa valeur, celle d’une coïncidence de nouvelles fâcheuses qui déterminèrent Sennachérib à se retirer en toute hâte ? Le second livre des Rois [14] met textuellement dans la bouche d’Ésaïe parlant au nom de Jéhovah pour rassurer Ézéchias : « Voici, je vais mettre en Sennachérib un tel esprit qu'ayant entendu un certain bruit il retournera dans son pays. » E ) bien ! l’on peut conjecturer avec vraisemblance le genre de nouvelles qui dut parvenir au roi d’Assyrie : les Égyptiens enfin s’ébranlaient, Séthos rassemblait une armée sous les murs de Péluse ; l’Éthiopien Tirhaka s’avançait à grands pas pour le rejoindre. En même temps, comme nous pouvons le conclure de l’inscription même de Sennachérib, la nouvelle devait lui parvenir des mouvemens insurrectionnels de Babylone et des sérieux dangers dont ils menaçaient l’empire tout entier. Il est clair qu’avec une année décimée par la maladie, arrêtée sous les murs d’une ville très forte, il ne pouvait attendre l’arrivée de ses ennemis du sud, et qu’au contraire, sans se donner le temps d’ensevelir ses morts, il devait aller en toute hâte étouffer la révolte chaldéenne. De la sorte, tout s’explique ; mais ces raisons politiques et stratégiques échappèrent au peuple de Jérusalem, qui ne connut que le fléau envoyé par Jéhovah pour forcer son implacable ennemi à la retraite. Aussi ce souvenir fut-il le seul que conserva la tradition nationale. L’inscription déjà citée prouve de plus que ce fut sous les murs de Jérusalem, et non près de Péluse, comme le voulait la tradition égyptienne, que Sennachérib se vit forcé à une retraite qui dut peser lourdement sur son orgueil.

Quoi qu’il en soit, la foi d’Ésaïe avait eu de nouveau raison contre les calculs de la politique et contre les terreurs du prince et du peuple. Il pouvait entonner un chant de triomphe et crier à Sennachérib s’enfuyant en toute hâte :


« Elle te méprise, elle se rit de toi, la vierge fille de Sion ; — elle secoue la tête, derrière toi, la fille de Jérusalem… »


Cette réalisation inespérée de ses prédictions dut rehausser encore son autorité auprès d’Ézéchias, dont il fut l’inspirateur et le conseiller intime. La tradition, qui accepte toujours complaisamment les miracles dans la biographie des personnages qu’elle révère, prétend même que, pour donner par la bouche d’Ésaïe au roi malade, un signe de sa protection certaine, Dieu fît reculer de dix degrés déjà parcourus l’ombre tracée par le soleil sur le cadran royal. On est décidément ici en pleine légende ; mais, ne l’oublions jamais, la légende populaire ne s’empare que de ceux qui le méritent.

Revenons à l’histoire. C’est sans doute Êsaïe qui guida Ézéchias dans ses efforts pour purifier le culte de Jéhovah, lui assurer la prédominance et en particulier pour rattacher à Jérusalem les familles israélites du nord qui avaient échappé aux déportations. Ces familles, sous le poids du malheur, sentirent se réveiller les vieilles affinités de croyance et de race qui les unissaient à leurs frères de Juda. Les refis d’Assyrie, assez occupés chez eux, ne troublèrent plus de quelque temps la tranquillité du royaume, qui se releva de ses ruines, et fit preuve encore une fois de cette ténacité vivace dont le peuple juif a donné tant d’exemples dans son histoire. Il se peut que le prophète, déjà vieux à cette époque, ait cru voir se lever l’aurore des beaux jours qu’il avait prédits, et dont la perspective l’avait toujours soutenu au milieu des amertumes et des angoisses de sa carrière agitée.

Les malheurs des temps, à son point de vue, m’avaient été, n’avaient pu être que des châtimens devant purifier, non détruire le peuple d’Israël. Un « reste » » devait survivre à tout, se convertir et donner naissance à un peuple de saints qui n’adorerait plus d’autre Dieu que Jéhovah, — dont les chefs exerceraient la justice, prendraient soin des misérables, et qui vivrait dans la joie et l’abondance. Cet Israël régénéré rétablirait le royaume de David dans ses anciennes limites. Il serait capable de tenir tête à l’Assyrie. Les déportés dans les régions lointaines reviendraient, et il n’y aurait plus de schisme entre Ephraïm et Juda. Jérusalem, la ville imprenable, deviendrait la capitale religieuse des peuples. Le temple verrait accourir les Tyriens, les Assyriens et les Égyptiens, s’empressant d’apporter leurs offrandes à Jéhovah. Un descendant de David régnerait sur ce royaume dans tout l’éclat de la puissance et du bonheur. C’est surtout dans les premières prophéties qu’Ésaïe insiste sur ce point. Dans les dernières, il semble que son messie idéal prend insensiblement les traits d’Ézéchias.

Inutile de dire que la réalité devait bien mal répondre a ces espérances patriotiques et religieuses. S’il faut en croire le dernier trait que la tradition biblique rapporte du prophète, ses spéculations enthousiastes auraient été assombries par un pressentiment sinistre. Ézéchias, qui cherchait partout des alliés contre l’Assyrie, reçut un jour une députation envoyée par Mérodac-Baladan, chef des Babyloniens insurgés, qui, lui aussi, désirait nouer des relations avec les ennemis lointains de Ninive. Le roi de Juda, désireux sans doute de donner à ses hôtes une grande idée de sa puissance, étala devant eux tout ce qu’il possédait de richesses, Esaïe fut consterné, prétend la tradition, et eût comme une vision anticipée des malheurs sans nom que Babylone infligerait un jour à Jérusalem. Le roi Ézéchias fut très attristé de cette prédiction, mais il se consola par l’idée que tout cela pourtant ne viendrait qu’après lui. On se plaît à croire que cette tradition n’a d’autre réalité à sa base que l’antipathie bien connue d’Ësaïe pour les alliances étrangères, quelles qu’elles fussent. Le vieux prophète aurait trop souffert, s’il eût vu en esprit crouler le superbe édifice que sa foi avait élevé dans les vapeurs dorées de l’avenir ; s’il a été détrompé, ce n’est que dans cette région d'au-delà, où la réalité doit être si belle que nos illusions et déceptions terrestres, se ressemblant par leur commune insignifiance, se résolvent dans une même nullité.


IV

Nous prenons désormais congé du premier Ésaïe, sur lequel nous n’avons plus de donnée historique ; mais il nous faut, avant d’arriver au second, résumer aussi brièvement que possible les événemens qui suivirent la mort d’Ézéchias.

Son successeur, Manassé, monté jeune sur le trône, fut entraîné par le parti polythéiste et militaire, que le puritanisme du règne antérieur avait relégué dans l’ombre, mais qui, fort des sympathies secrètes ou avouées de la population superstitieuse, domina de nouveau la situation. Le culte des astres, de Baal, de Moloch, fut réinstallé avec son cortège de rites sombres et licencieux. La persécution sévit contre les prophètes, qui jetaient feu et flammes contre ces abominations. Sennachérib ayant été assassiné par deux de ses fils, Assarhaddon, son troisième fils [15], après avoir vengé son père et rétabli la gloire des armes assyriennes, se vit en état d’exécuter le plan depuis longtemps conçu contre l’Égypte. Manassé fut emmené captif à Ninive et ne revint plus [16]. Son fils Amon suivit les mêmes erremens. Une révolution monothéiste éclata, et Josias monta sur le trône de David.

Le règne de Josias réalisa presque l’idéal de l’orthodoxie mosaïque. Jamais le culte de Jéhovah ne fut plus rigoureusement prescrit, et toute une législation sacerdotale nouvelle fut rédigée pour en assurer la domination exclusive. Pourtant ce règne ne fut pas heureux temporellement. D’abord l’invasion des Scythes inonda pendant longtemps l’Asie occidentale et en particulier la Palestine d’un déluge d’horreurs. Les villes fortifiées seules purent se défendre contre ces affreux pillards. Cette lutte, qui ne cessa que par l’extinction graduelle des envahisseurs, retarda d’une vingtaine d’années la chute de Ninive ; mais, la sécurité à peine rétablie, on vit la ville du Tigre attaquée à la fois par les Mèdes et par les Chaldéens. Elle résistait vaillamment ; son beau fleuve, dont elle était si fière, trahit ses efforts. Une crue subite des eaux fit crouler tout un côté des fortifications, et l’ennemi entra par cette brèche sans coup férir. A la prédominance si longtemps écrasante de l’empire assyrien succéda pour un temps la triple monarchie des Lydiens, des Mèdes et des Chaldéens.

Cette dernière monarchie eut pour capitale Babylone, et bientôt, sous le sceptre de Nébucadnetzar [17], un des hommes les plus remarquables de la haute antiquité, devint aussi dangereuse pour la liberté de ses voisins qu’avait pu l’être la monarchie assyrienne. La pauvre Judée se vit de nouveau condamnée à pâtir entre les ambitions et les craintes réciproques de l’empire chaldéen et de l’Égypte. Le roi égyptien Nécho (610-595) débarqua au nord de la Palestine avec une armée formidable, et Josias, qui ne voulait d’aucune servitude, qui probablement même avait entrevu la possibilité de rester en bons termes avec le roi chaldéen, à la condition de bien garder la frontière égyptienne, vint offrir la bataille à Nécho dans la plaine historique de Megiddo. Il fut complètement battu, et resta parmi les morts. Son fils Joachas fut emmené captif en Égypte, et Nécho lui substitua l’un de ses frères nommé Jojakim. Désormais on ne pouvait plus, comme aux jours d’Ésaïe, nourrir la conviction que Jérusalem était imprenable, et les malheurs nationaux que Josias n’avait pu prévoir ni empêcher portèrent un coup fatal au monothéisme. De nouveau l’idolâtrie reprit faveur. Nécho, il est vrai fut battu à son tour par Nébucadnetzar, et Jojakim alors se soumit forcément au Chaldéen, mais pour renouer trois ans après avec l’Égypte. Ce prince mourut au moment où Nébucadnetzar accourait pour le châtier de sa défection. Son fils Jéchonias fut interné à Babylone, et son frère Sédécias revêtu de l’autorité suprême. En même temps eut lieu la première déportation de Juifs sur les bords de l’Euphrate (597) ; mais quatre ans après Sédécias crut pouvoir entrer avec ses voisins dans une coalition contre Babylone, ce qui ramena Nébucadnetzar en Palestine. Jérusalem fut prise malgré une défense opiniâtre, et son roi eut les yeux crevés après avoir assisté au supplice de ses fils ; le vainqueur mit le feu au temple et à la ville et toute la population, à l’exception de quelques pauvres laboureurs, fut transportée dans les plaines de la Chaldée. Elle devait y rester plus de cinquante ans.

Dans cet intervalle, l’empire chaldéen s’accrut encore en étendue et en puissance. Nébucadnetzar était un roi civilisateur aussi bien que conquérant ; il fit exécuter d’immenses travaux pour la défense et la canalisation du pays. Babylone, qui paraît avoir toujours été supérieure à Ninive sous le rapport intellectuel, désormais indépendante et centre d’un grand empire, dépassa encore sa rivale par la splendeur de ses palais, l’étendue de son commerce, la colossale grandeur de ses temples et de ses remparts. L’investissement d’une telle ville semblait impossible ; elle mesurait seize lieues carrées. A cheval sur les d’eux rives de l’Euphrate, elle jeta sur le puissant fleuve un pont de 600 mètres reposant sur des piliers de pierre, ouvrage qui frappait de stupéfaction les anciens. Rien de pareil ne s’était encore vu ; cette ville semblait de tous côtés un défi jeté à la nature. Vingt langues diverses se parlaient dans les quartiers assignés aux captifs, de sorte que les habitans de deux rues voisines ne pouvaient pas se comprendre. Le temple colossal de Bel, longtemps inachevé, mais terminé sous Nébucadnetzar, avec ses statues de quarante pieds en or massif, s’élevait si haut dans les airs qu’il semblait vouloir percer la voûte céleste, et quand on approchait des collines boisées et fleuries qu’on était étonné de rencontrer dans ce pays tout plat, on reconnaissait avec stupeur qu’elles étaient artificielles, soutenues par d’innombrables piliers de briques. Ces collines ou « jardins suspendus » étaient une galanterie offerte par le roi Nébucadnetzar à la reine Amytis, fille de Cyaxare le Mède, qui soupirait parfois en songeant aux montagnes ombreuses de son pays natal. Est-il surprenant que Babylone la grande se considérât comme la maîtresse prédestinée du monde ? Les peuples vaincus eux-mêmes avaient fini par se résigner à sa tyrannie comme plus tard on se fit à la domination romaine. Le ville-reine de l’Asie semblait du haut de ses murs dire à tout l’univers : Moi, moi et point d’autre que moi !

Cependant le voyageur qui eût parcouru la Chaldée vers le milieu du VIe siècle avant notre ère eût peut-être remarqué, au milieu de la foule fascinée par tant de splendeurs, quelques visages mécontens et rêveurs, qui semblaient étrangers à l’enivrement général. Ces singuliers personnages secouaient la tête d’un air moqueur devant ces murs épais de trente pieds et hauts de deux cents. Ils se détournaient pour ne pas voir les hommages impudiques rendus aux dieux protecteurs de la cité. Ils murmuraient entre eux dans une langue inconnue des paroles de mépris et de vengeance. Chaque semaine, précisément le jour où l’on sacrifiait publiquement à Bel et à Nébo pour le salut de l’empire, ils se réunissaient dans des chambres isolées, et si, parvenu à leur inspirer quelque confiance, ce voyageur eût assisté à ces mystérieux conciliabules, il eût entendu parler d’un Dieu qu’il fallait adorer seul, qu’il était impie de représenter sous forme visible, et peut-être eût-il ouï chanter quelque hymne d’imprécations, mêlé de soupirs et d’espérances, tel que celui-ci :


« Près des fleuves de Babel, nous nous sommes assis en pleurant. —

« Nous pensions à Sion, — et nous.avons pendu nos cithares aux saules du rivage.

« Nos vainqueurs nous ont demandé des paroles de cantique.

— « Ils nous disaient en se moquant : « — Chantez-nous donc un chant de Sion ! » — Ah ! comment chanterions-nous un cantique de Jéhovah — sur la terre étrangère ! — Si je t’oublie, Jérusalem, — que ma main. droite s’oublie elle-mêne, — que ma langue s’attache à mon palais, si je ne me souviens pas de toi, — si je ne mets pas en toi ma joie suprême !

« O Babylone, ville d’assassins, — heureux celui qui te rendra — la pareille de ce que tu nous as fait ! — heureux celui qui prendra tes petits enfans — et les écrasera contre les pierres ! »


Comment ! ces insensés s’imaginaient que la superbe ville aurait un jour le sort de leur pauvre Jérusalem en ruine ! Qui donc renverserait pour eux ces murailles et disperserait ces armées sans nombre ? Où donc se cachait leur vengeur ? A cette question, quelqu’un d’entre eux eût pris à part le voyageur, et, lui montrant le ciel, lui eût répondu : Là !

En réalité, la captivité de Babylone donna naissance à un peuple, nouveau. Ce fut pour le vieil Israël, composé d’élémens disparates qui ne s’étaient jamais bien fondus, comme un crible à travers lequel ne passa que le bon grain, bien trié. Tous les élémens impies ou douteux allèrent se perdre dans la masse indistincte du peuple vainqueur ; mais Ésaïe et les autres prophètes qui avaient toujours parlé d’un « reste, » d’une élite impérissable, avaient bien jugé leur peuple. Aux mauvais jours, les « sept mille hommes ne fléchissant pas le genou devant Baal » se retrouvèrent constamment, et ce fut cette indomptable minorité qui sauva l’avenir.

Le fait est qu’une rare opiniâtreté était nécessaire pour ne pas perdre complètement courage en face des écrasantes réalités de l’exil. Nébucadnetzar régna longtemps, quarante-trois années, toujours plus glorieux, toujours plus puissant [18]. Son fils Évilmerodac régna après lui pendant deux ans, puis fut assassiné par son beau-père, Nériglissar [19], qui, quatre ans après, laissa le trône à son fils Labosoarchod, encore très jeune ; mais les grands du royaume, qui voulaient un roi guerrier, se défirent de cet enfant et élurent Nabonetos, le Labynète d’Hérodote (555). Ces révolutions de palais n’avaient rien de favorable à la consolidation de l’empire. Le peuple cependant ne parut guère s’en apercevoir. La machine avait été supérieurement organisée par Nébucadnetzar et continuait de marcher comme d’elle-même. On était en paix avec les Lydiens et avec les Mèdes, les deux seuls peuples assez forts pour inquiéter Babylone. Il n’y avait aucune raison pour que cela changeât, et cependant les Juifs exilés espéraient toujours. C’est que Nébucadnetzar avait bien pu détruire leur ville, les transplanter en Chaldée, brûler leur temple et rendre impossible par là ce culte dans lequel il avait vu sans doute, comme plus tard Antiochus, le soutien réel de leur nationalité ; mais il n’avait pu détruire le vieil esprit d’Israël. L’insaisissable prophétisme se retrouva debout à l’ombre des jardins suspendus et du temple de Bel. Il y eut des voyans sur les bords de l’Euphrate comme sur ceux du Jourdain.

Un surtout, un inconnu, un patriote à toute épreuve, un de ces croyans que rien ne déconcerte, fut pour les Juifs de la captivité l’ange de la consolation et de l’espérance. « Consolez, consolez mon peuple, » telle fut sa devise constante. Faute de savoir son vrai nom, et puisque ses discours font partie du recueil des prophéties attribuées à Ésaïe, les critiques modernes l’appellent « le second Ésaïe. » Ce n’est plus le langage rude et passionné du contemporain d’Achas et d’Ézéchias. Des cordes plus molles et plus suaves vibrent sur sa lyre. Quelque chose de résigné, de soumis, et toutefois de confiant et de serein, se dégage de ses modulations onctueuses. Cet homme se croit né uniquement pour prêter l’oreille aux voix intérieures qui lui disent de la part de Dieu des choses ineffablement douces, et pour les répéter à ses compagnons d’infortune.


« Le Seigneur Jéhovah m’a donné une bouche éloquente — pour fortifier de ma parole ceux qui sont abattus. — Chaque matin, il éveille mon oreille, — pour que j’écoute ainsi qu’un écolier.


Et ailleurs :


« L’esprit du Seigneur Jéhovah est sur moi, — car il m’a oint pour porter une bonne nouvelle. — Il m’a envoyé guérir les cœurs brisés, — annoncer aux captifs la liberté, — aux prisonniers l’élargissement, — publier l’année de grâce du Seigneur, — le jour de la vengeance de notre Dieu, — consoler tous ceux qui pleurent… »


Y a-t-il donc dans la situation de l’empire chaldéen des signes précurseurs d’une révolution quelconque ? Oui, il y en a ; du moins les yeux perspicaces en discernent déjà. Depuis l’an 558 environ, des bruits étranges circulent dans Babylone. On dit qu’un nouveau peuple dominateur se révèle. Déjà le royaume des Mèdes est ébranlé par ce peuple, naguère encore son vassal. Les Perses, ainsi s’appellent les nouveaux conquérans, sont sortis de leurs âpres montagnes sous la conduite d’un jeune chef que ses débuts dans la guerre élèvent déjà au rang des grands capitaines. Entendez-vous les nouvelles qui font palpiter le cœur des ennemis de Babylone ? Un des membres du trio monarchique et oppresseur qui écrasait l’Asie occidentale est déjà brisé. De suzerains, les Mèdes sont devenus vassaux. Au tour de Crésus de Lydie maintenant ! Cyrus, tel est le nom du jeune chef, aspire à la domination universelle ; mais Babylone sera la dernière attaquée, il le faut, car elle est la plus forte, et avant de l’attaquer de près Cyrus doit être maître des autres pays. Ah ! les Juifs infidèles maudissaient leurs prophètes, les traitaient de menteurs annonçant le faux et l’impossible. Ils leur demandaient ironiquement où donc se cachait ce protecteur-vengeur, cet « oint du Seigneur » ou « messie » qu’on leur avait si souvent promis et qui n’était jamais venu. L’oint du Seigneur, le messie, le voilà, c’est Cyrus [20]. Ne vous étonnez pas de ses succès constans : Dieu combat avec lui, et tous ces événemens n’ont pas d’autre but que de donner la suprématie à celui qui doit rendre la liberté au peuple juif.

On peut entendre en effet dans la seconde partie du livre d’Ésaïe les échos que chaque progrès du jeune héros perse faisait retentir dans les cœurs aigris des exilés. On ne peut pas douter que Cyrus, dont l’ambition, décuplée par ses premiers succès, embrassait toute l’Asie dans ses perspectives de conquête, ne se fut de bonne heure ménagé des intelligences parmi ces populations transplantées malgré elles au cœur même de cet empire babylonien, qu’il se réservait d’attaquer après en avoir fini avec l’empire mède et l’empire lydien. Ses avances secrètes ne purent trouver nulle part de terrain mieux préparé que chez les Juifs. Ce qui devait les confirmer dans leurs sympathies, et ce qui n’avait pu échapper à des hommes habitués à envisager les événemens politiques du point de vue religieux, c’est que Cyrus et son peuple n’étaient pas des idolâtrés comme les Chaldéens. Ils avaient presque au même degré que les Juifs fidèles une véritable antipathie pour les images, et leur religion dualiste touchait de si près au monothéisme, qu’à première vue on pouvait s’y tromper.

Quand on étudie de près les exhortations réitérées du second Esaïe à ses compagnons de captivité, on s’aperçoit qu’il était temps que les succès de Cyrus vinssent faire diversion à l’accablement résultant pour les Juifs déportés de la prolongation indéfinie de leur exil. La génération qui avait encore vu Jérusalem avant sa destruction s’éteignait lentement. De nouveaux intérêts, de nouvelles habitudes, peut-être même les douceurs d’une civilisation matériellement plus avancée, avaient réconcilié avec leur sort beaucoup de Juifs arrivés jeunes ou nés sur la terre étrangère. On comprend aisément que les nombreux élémens du peuple d’Israël qui, sous le régime de l’indépendance nationale, sympathisaient si volontiers avec les cultes idolâtres et polythéistes, se fussent laissé entraîner à la prompte adoption de la religion de leurs vainqueurs. Les dieux de Babylone ne s’étaient-ils pas montrés plus puissans que le Dieu de Jacob ? Vus de mauvais œil par la population indigène, méprisés et maltraités comme des vaincus, comme des esclaves, ces Juifs découragés ne pouvaient espérer d’amélioration notable à leur sort qu’en s’identifiant le plus promptement possible à leurs maîtres. Pour cela, la voie la plus courte était de répudier une religion qui seule maintenait le cachet distinct de leur nationalité. On peut même découvrir que nombre d’entre eux, tout en gardant au fond du cœur le culte de leur dieu national, se plièrent hypocritement aux rites de la religion babylonienne. Enfin ces affreux malheurs, l’ébranlement des croyances, les hypocrisies plus ou moins forcées, avaient produit leur effet ordinaire de démoralisation. Ceux que l’adversité n’améliore pas deviennent pires. Tous ces traits de la situation des Juifs exilés sont minutieusement retracés par le second Ésaïe, et rien ne démontre mieux la date qu’il faut assigner à cette partie du livre.

Après Dieu, sur qui ou sur quoi se fondait donc l’espoir du prophète ? C’est sur ce « reste, » ce résidu indestructible qui se retrouve sur la terre d’exil comme aux jours des vieux voyans. On peut même dire que jamais cette élite n’a été plus fidèle, plus opiniâtrement attachée au monothéisme, plus imbue du sentiment qu’Israël a une mission céleste à remplir dans le monde, qu’il ne peut pas mourir tant que cette mission n’est pas accomplie. Le point de vue religieux s’est épuré dans l’adversité. Ce peuple, il est vrai, ne renonce nullement à l’idée qu’à l’accomplissement de sa tâche glorieuse se joindra pour lui et sa descendance la jouissance d’une grande situation et d’une grande prospérité temporelle ; mais il comprend le rapport de la destinée et de la faute d’une façon moins étroite. A la vue d’un malheureux, il ne dit plus sur-le-champ : Voici un coupable ! Il s’est élevé à l’idée de cette solidarité nécessaire qui veut que les bons souffrent comme les méchans et même plus qu’eux encore des calamités que ceux-ci attirent sur tous. On a oublié les contradictions fréquentes que la réalité opposait si souvent aux calculs des anciens prophètes, où plutôt elles se sont fondues en une seule masse qui s’explique tout entière par cet aphorisme : Israël a toujours été plus ou moins infidèle, c’est pourquoi il est aujourd’hui sévèrement châtié, et c’est parce que les infidélités continuent que la captivité se prolonge ; mais, — et ici se montre le nouveau point de vue, — ce sont les fidèles qui en souffrent le plus. Les autres échappent par l’hypocrisie ou l’apostasie aux conséquences les plus pénibles de la déportation. Que les fidèles pourtant prennent patience ! Leur sort est encore le plus beau. En particulier, il est une idée qui appartient en propre au nâbi des bords de l’Euphrate, une idée d’une rare élévation et qu’il importe de bien saisir, celle du serviteur de l’Éternel, souffrant, méconnu, expiant cruellement des fautes qu’il n’a pas commises, mais achetant à ce prix douloureux le relèvement, la félicité future du corps entier dont il est membre. Dans le sens le plus large, ce serviteur de l’Éternel, c’est le peuple juif lui-même en tant que peuple de Jéhovah [21]. Ainsi compris, le serviteur de l’Éternel mérite tantôt l’éloge, tantôt le blâme, selon qu’il reste au niveau ou bien au-dessous de la tâche qui lui est assignée par Dieu au milieu des peuples ; mais le plus souvent ce serviteur désigne l’élite fidèle du peuple, celle qui le représente devant Dieu et en est comme l’essence religieuse. Ce sera donc, aux jours de l’exil, cette minorité persévérante et plus éprouvée encore que le reste du peuple qui ne cessera de prêcher aux autres la patience et la fidélité [22]. Cette élite se personnifie dans les descriptions du prophète comme si elle ne formait qu’un individu, et c’est à elle que s’applique trait pour trait ce « cinquième évangile, » ce fameux fragment, LII, 13 ; — LIII, 12, où l’exégèse des premiers siècles de l’église, oublieuse du sens naturel des prophéties et aimant à trouver partout des prédictions miraculeuses, a vu un portrait du Christ dessiné cinq siècles d’avance. Les anciennes traductions se sont un peu ressenties de cette idée préconçue ; celle que nous avons signalée en tête de ce travail, plus littérale et plus claire, a fait retour au sens historique. Il faut relever aussi, quand on parle du second Esaïe, les traits d’ironie sanglante lancés par le prophète juif contre le culte idolâtre dont il est témoin. Le puritanisme israélite se venge à cœur-joie de son humiliation temporelle en bafouant du haut de sa supériorité religieuse les superstitions de ses vainqueurs. Il savoure l’acre plaisir qu’on éprouve à mépriser plus fort que soi. Il se moque des astrologues de la Chaldée, ces « découpeurs du ciel, » et ne croit pas un mot des prédictions qu’ils fondent sur leurs calculs. Il nargue ces adorateurs d’idoles de métal que l’on fabrique à volonté et qui d’elles-mêmes ne peuvent pas seulement bouger :


« Ils répandent l’or de leur bourse, — ils pèsent l’argent à la balance ; — puis ils paient un fondeur qui leur en fait un dieu, — ensuite ils se prosternent et ils adorent. — Ils relèvent sur leurs épaules et le portent, — ils le mettent en place, et il y reste, — il ne bouge pas de sa place, — on crie vers lui, et il ne répond point… »


Mais surtout ce prophète devient éloquent et tragique lorsque, devançant la marche des temps, il contemple Babylone subissant le même sort que Jérusalem :


« Descends, assieds-toi dans la poussière, — vierge fille de Babylone, — assieds-toi par terre, et non sur un trône, — fille des Chaldéens ! — On ne t’appellera plus délicate et voluptueuse. — Prends les deux meules et mouds du blé, ôte ton voile et relève ta robe, — découvre ta cuisse pour passer les torrens ; — montre ta nudité, que l’on voie ta honte ! »


Il se rappelait sans doute que les plus nobles filles de Jérusalem avaient dû endurer ces traitemens ignominieux quand elles avaient été enlevées au pays natal. Nous savons qu’il est ici plus passionné qu’exact dans ses prédictions. Babylone, déchue en rang, resta longtemps encore très florissante. Alexandre la trouva debout, et elle ne fut totalement détruite que beaucoup plus tard, et d’une manière lente et graduelle. A partir des Séleucides, la décadence de Babylone devint chaque jour plus sensible ; au temps de Strabon, elle était presque déserte. Abulféda, au XIIIe siècle, en par le comme d’une ville entièrement ruinée ; mais ce lent déclin ne ressemble guère à la catastrophe soudaine et irrémédiable dont elle était menacée par les prophètes juifs.

Le second Esaïe ne fut pas seul parmi les Juifs exilés à prévoir la chute prochaine de la puissance chaldéenne. Parmi les fragmens intercalés dans la première partie du livre d’Ésaïe, il en est un d’une grande beauté poétique, et qui montre que d’autres encore s’attendaient à la destruction totale de la superbe ville. L’auteur inconnu de ce fragment suppose que Babylone va être dépeuplée, que les bêtes fauves et les démons de la nuit feront leur demeure dans ses décombres. Le monde va tressaillir de joie à la nouvelle de sa chute. Ce sera une allégresse universelle.


« Eh quoi ! le tyran n’est plus ! — l’oppression a cessé ! Toute la terre goûte une tranquille paix, — elle éclate en chants de joie. — Les cyprès même et les cèdres du Liban — se réjouissent de sa chute, ils s’écrient : — Depuis que tu es tombé, — nul ne monte plus pour nous abattre. »


Puis, dans une prosopopée sublime, le chantre hébreu raconte comment les morts eux-mêmes, les habitans du Cheôl ou grand abîme souterrain se sont émus de cette chute gigantesque. Il représente le roi vaincu de Babylone arrivant dans le ténébreux empire :


« Tous ensemble prennent la parole pour te dire : — Et toi aussi, te voilà évanoui comme nous ! — Te voilà semblable à nous ! — Comment es-tu tombé des cieux, — astre brillant, fils de l’Aurore [23] ?… »

« Ceux qui te voient, t’examinent, — te considèrent attentivement : — Est-ce là l’homme qui ébranlait la terre — et faisait trembler les royaumes ? »


Quand on se replace au sein d’une pareille situation, il est facile de comprendre que les plus pieux parmi les exilés aient cherché à recueillir autant que possible les monumens écrits de la prédication des vieux nâbis en y joignant les discours des prophètes contemporains pour les faire circuler au sein des sociétés juives éparses sur la terre d’exil. C’était une espèce de littérature d’opposition et même de conspiration qui entretenait ou ranimait le feu sacré chez les fils des opprimés. La collection des discours prophétiques aujourd’hui réunis sans beaucoup d’ordre sous le nom d’Ésaïe doit sans doute son origine à quelque travail de compilation de ce genre. Il se pourrait même que le nom d’Ésaïe, avec sa signification symbolique, ait été aussi le nom du prophète inconnu à qui l’on doit les vingt-six derniers chapitres du livre actuel. Le livre des prophéties de Zacharie nous fournit la preuve de fait que certains noms identiques, portés par des nâbis d’époques diverses, ont amené la réunion sous un même titre de discours provenant de différens auteurs. Le nom d’Ésaïe n’a pas été porté uniquement par le prophète ami d’Ëzéchias. Parmi les Juifs revenus de l’exil, le livre d’Esdrats [24] signale un Ésàïe.

On dit aussi que ces prophéties furent montrées à Cyrus pour l’engager à rendre aux Juifs la liberté. Cela est fort possible, bien qu’il soit douteux que Cyrus ait été très édifié de l’avenir promis par elles à la nation qu’il s’agissait de rétablir ; mais, s’il les vit, il n’est pas à croire qu’il y ait regardé de bien près. Il y avait d’ailleurs assez de bonnes raisons politiques pour déterminer Cyrus à cet acte d’émancipation, qui très certainement avait fait partie de son manifeste d’invasion.

On sait l’histoire des derniers jours de la royauté babylonienne. Vainqueur de Crésus, Cyrus pénétra en Chaldée avec une armée aguerrie, et, victorieux dans toutes ses rencontres, il vint camper sous les murs de Babylone. L’orgueilleuse ville, à l’abri de ses énormes remparts, se croyait imprenable ; mais une baisse considérable de l’Euphrate, causée, dit-on, par un stratagème de Cyrus, qui avait détourné le cours du fleuve en amont de Babylone, permit aux soldats perses de s’introduire par les quais qui n’étaient pas gardés. Ce jour-là ou plutôt cette nuit-là, les Babyloniens étaient en fête, et, frappés de stupeur, ils se défendirent à peine. La prise de Borsippa, où s’était réfugié Nabonetos [25], acheva d’assurer la conquête de Cyrus, et le fameux édit d’émancipation ne tarda pas à être rendu. La suite de l’histoire de la Perse nous montre les rois de ce pays tout aussi soucieux que ceux de Ninive et de Babylone de neutraliser la puissance égyptienne. Les Juifs, gardiens de la frontière, durent probablement à cette circonstance les traitemens ordinairement doux et sympathiques dont ils furent l’objet de la part des successeurs de Cyrus, et ne se révoltèrent jamais contre eux.

Il est vrai que ce pauvre peuple, à qui l’avenir réservait encore une si tragique destinée, fut de longtemps incapable de se révolter contre qui que ce soit. Si les prophètes qui l’avaient consolé aux jours de l’exil furent témoins du retour de Babylone, ils durent être douloureusement surpris par le contraste que cette fois encore la réalité forma avec leurs attentes. Un petit nombre seulement des exilés se montra disposé à profiter de l’édit de Cyrus. La restauration fut mesquine, l’existence du peuple restauré besoigneuse et précaire. Quelques vieillards qui avaient encore pu voir dans leur jeunesse le bel édifice construit par Salomon sur le modèle des temples tyriens pleurèrent quand ils virent le chétif petit temple que l’on construisait à grand’peine. Les prophètes avaient annoncé positivement que, Babylone détruite, ses fils et ses filles devenus par un juste retour les esclaves du peuple de Dieu, celui-ci reprendrait triomphalement possession du sol de ses pères, ramené par les habitans de la terre entière [26], que les richesses des nations afflueraient dans Jérusalem, que les peuples qui ne se soumettraient pas à la nation élue périraient, que les Israélites n’auraient plus qu’à se laisser nourrir et vêtir par les étrangers, que les jours de deuil et d’épouvante ne reviendraient jamais, qu’en un mot la nouvelle Jérusalem régnerait théocratiquement, comme une république de sacrificateurs et de prophètes, sur le monde entier, dont elle serait la cité sainte et la lumière éternelle.

Le prophétisme, quelque religieux qu’il fût, était donc encore trop exclusif, trop égoïste, et il devait subir une profonde réforme avant de s’épanouir dans l’Évangile ; mais gardons-nous bien de le déprécier parce qu’il est resté au-dessous de l’idée latente qu’il portait dans ses flancs. Aux époques de défaillance, lorsque la conscience nationale s’oblitère, lorsqu’un grossier matérialisme menace d’étouffer toutes les aspirations nobles et généreuses, qu’il s’agisse de liberté, de science, d’art ou de religion, les bienfaiteurs et les sauveurs du peuple sont toujours ceux qui tiennent allumé le flambeau de l’avenir, et qui, courageux photophores, le passent à la postérité, — qui rentre grâce à eux dans la ligne quelque temps abandonnée du spiritualisme et du progrès. Si, à la lueur des sciences modernes, les prophètes d’Israël perdent le caractère miraculeux que la tradition leur assignait, ils n’en occupent pas moins une place d’honneur dans cette légion sacrée qui porte sur son étendard la devise de l’ascension éternelle. L’humanité, depuis eux, a appris bien des choses qu’ils ignoraient, et le monde a singulièrement changé de face ; mais quel peuple ne connaît pas dans son histoire, qui de nous ne connaît pas dans sa vie des momens où le plus grand service qu’on ait pu lui rendre a été de lui enseigner l’espérance !


ALBERT RÉVILLE.

  1. Voyez la Revue du 15 juin dernier.
  2. Nouveau Testament, XI, 37.
  3. LXVI, 1 et suiv.
  4. Ce sont les fragmens XIII, 1 — XIV, 23, XXI, 1-10 ; XXIV-XXVII, XXXIV-XXXV.
  5. Voir les chap. I — X, 4.
  6. Tiglat-pal-zira, qu’on adore Pal-zira, c’est-à-dire le fils du Seigneur (d’Assur ou de Bel), l’un des noms honorifiques de Nin ou Ninus.
  7. VII, 3.
  8. VII, 14.
  9. Tout bien examiné, et malgré l’autorité des noms qu’on pourrait alléguer en faveur de l’opinion contraire, je crois avec M. Max Duncker qu’il faut rapporter ces deux noms au même personnage. Les inscriptions ne connaissent pas de Salmanassar, successeur de Tiglat-Pilezen Sargon, dans l’inscription gravée par son ordre, se vante d’avoir pris Samarie et déporté vingt-sept mille Israélites, ce qui, selon les livres des Rois, fut précisément l’œuvre de Salmanassar. On est obligé, pour maintenir la distinction des deux personnages, de recourir à d’étranges hypothèses fondées sur les plus médiocres probabilités. Par exemple, il est déjà curieux que précisément les deux noms de Salmanassar et de Sargon aient résisté jusqu’à présent aux essais d’interprétation qui ont si bien réussi avec tant d’autres noms propres assyriens. M. Oppert pourtant croit avoir trouvé le vrai sens de Sargon ; Sargina ou Sarkin, savoir le roi fait, le roi de facto, et il en conclut que Sargon est un usurpateur qui ravit le trône à Salmanassar ou à son fils. Sargon aurait donc poussé l’audace jusqu’à inscrire le fait de son usurpation dans son nom royal. Or qui peut admettre cela ? Ce serait bien la seule fois dans l’histoire qu’un prince, aurait aimé à consacrer de la sorte le souvenir de son usurpation.
  10. Voir le chap. XXIII. On a voulu sauver l’infaillibilité d’Ésaïe en appliquant sa prophétie au siège finalement heureux que le roi chaldéen Nébucadnetzar dirigea cent trente ans plus tard contre Tyr ; mais Ésaïe était mort depuis un siècle au moins quand ce second siège eut lieu, et la prophétie décrit un fait contemporain. Tyr ne fut pas détruite par le Chaldéen, comme le prophète prétend qu’elle va l’être, et de plus il mentionne les Chaldéens (v. 13) comme un peuple soumis aux Assyriens et faisant la guerre sous leurs ordres. Ce dernier trait suffit pour démontrer qu’il ne peut être question de Nébucadnetzar.
  11. Chap. XVII, 12, — XVIII, 7.
  12. Nous nous servons ici de la traduction de M. Oppert, confirmée quant à l’essentiel par celle de M. G. Rawlinson.
  13. On peut le voir II Samuel, XXIV, 15.
  14. XIX, 7.
  15. Asshur-akh-iddina des inscriptions, Assur a donné un frère.
  16. Il est difficile de croire à la conversion et à la restauration de Manassé, événemens racontés par le livre des Chroniques, mais sur lesquels le livre des Rois, garde un silence inimaginable. Cet épisode n’a d’autre fondement que le document apocryphe de l’aveu de tous, intitulé Prière de Manassé.
  17. Nabu-kudurri-uzur, Nébo protecteur des frontières (Rawlinson) ou de la jeunesse (Oppert).
  18. Il faut, quand on parle de ce roi, laisser de côté le livre de Daniel, écrit trois siècles plus tard, lors des guerres d’Antiochus Épiphane contre les Juifs, et où Nébucadnetzar est dépeint d’une manière tout idéale. Les savans qui déchiffrent les inscriptions cunéiformes se seraient évité bien du souci, s’ils avaient en connaissance de cet a, b, c, de la critique biblique.
  19. Neryal-ser-uzur, Nergal protège le roi.
  20. Chap. XLV, 1.
  21. Comp. XLI, 8, 9 ; XLII, 19 ; XLIV, 1, 2, 21 ; XLV, 4 ; XLVIII, 20.
  22. XLII, 1-7 ; XLIII, 10 ; XLIV, 26 ; XLIX, 1-9 ; L, 10 ; LII, 13, LIII, 11.
  23. Les versions latines traduisent ce nom par Lucifer. De bonne heure on rapprocha ce vers du passage des Évangiles où Jésus, décrivant figurément l’intuition qu’il avait eue de la victoire complète et certaine de sa cause, dit à ses disciples : « J’ai vu Satan tomber du ciel comme un éclair, » (Luc, X, 18), et c’est de ce rapprochement arbitraire que vient l’habitude de donner le nom de Lucifer à l’ange des ténèbres.
  24. VIII, 7.
  25. Qu’est-ce que le Belsatzar ou Balthazar du livre de Daniel ? On veut, en se fondant sur une inscription bien obscure, que Nabonetos eût déjà associé son fils Belsatzar à l’empire, et lui eût confié la défense de Babylone pendant qu’il se retirait lui-même dans Borsippa ; mais pourquoi donc le livre de Daniel, qui d’ailleurs confond deux sièges bien distincts de Babylone et substitue Darius à Cyrus comme conquérant de la Chaldée, ne sait-il rien de cette association du père et du fils, et fait-il de Belsatzar le fils de Nébucanetzar (Dan., V, 11, 22) ? N’est-ce pas plutôt une preuve de plus, à ajouter à tant d’autres, que le livre de Daniel est fort peu historique ?
  26. Il y a même un passage du second Ésaïe (XLIX, 12) d’où il semble résulter que l’auteur connaissait de nom la Chine, et que des Israélites y habitaient déjà. Il est certain qu’il existe en Chine des communautés israélites dont l’origine remonte très haut.