Les Quatre Évangiles (Crampon 1864)/Matthieu/17

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Traduction par Augustin Crampon.
Tolra et Haton (p. 110-113).
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saint Matthieu


CHAPITRE XVII


TRANSFIGURATION (Marc, ix, 2-13 ; Luc, ix, 28-36). — GUÉRISON D’UN ENFANT LUNATIQUE (Marc, ix, 14-29 ; Luc, ix, 37-43). — JÉSUS PAYE LE TRIBUT.


1 Six jours après, Jésus prit avec lui Pierre, Jacques et Jean, son frère, et les conduisit sur une haute montagne[1] en un lieu écarté. Et il fut transfiguré devant eux : sa face resplendit comme le soleil, et ses vêtements devinrent blancs comme la neige[2]. Et voilà que Moïse et Élie leur apparurent conversant avec lui[3]. Prenant la parole, Pierre dit à Jésus : Seigneur, il nous est bon d’être ici ; si vous le voulez, faisons-y trois tentes, une pour vous, une pour Moïse et une pour Élie. Il parlait encore, lorsqu’une nuée lumineuse les[4] couvrit, et, du sein de la nuée, une voix se fit entendre, disant : Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui j’ai mis toutes mes complaisances : écoutez-le. En entendant cette voix, les disciples tombèrent la face contre terre, et furent saisis d’une grande frayeur. Mais Jésus, venant à eux, les toucha ; et leur dit : Levez-vous et ne craignez point. Alors, levant les yeux, ils ne virent plus que Jésus seul. Et, comme ils descendaient de la montagne, Jésus leur fit ce commandement : Ne parlez à personne de cette vision, jusqu’à ce que le Fils de l’homme ressuscite d’entre les morts[5].

10 Ses disciples l’interrogèrent alors, et lui dirent : Pourquoi donc les Scribes disent-ils qu’il faut qu’Élie vienne auparavant[6] ? Il leur répondit : Élie doit venir en effet, et rétablir toutes choses[7]. Mais, je vous le dis, Élie est déjà venu, et ils ne l’ont pas connu, mais ils lui ont fait souffrir tout ce qu’ils ont voulu[8] : ainsi le Fils de l’homme sera traité par eux. Alors les disciples comprirent qu’il leur avait parlé de Jean-Baptiste.

14 Jésus étant retourné vers le peuple, un homme s’approcha de lui, et, tombant à genoux devant lui, il lui dit : Seigneur, ayez pitié de mon fils qui est lunatique[9] et souffre cruellement ; car il se jette[10] souvent dans le feu et souvent dans l’eau. Je l’ai présenté à vos disciples, et ils n’ont pu le guérir. Jésus répondit : race incrédule et perverse, jusques à quand serai-je avec vous ? Jusques à quand vous souffrirai-je[11] ? Amenez-le-moi ici. Et Jésus commanda au démon avec empire, et le démon sortit de l’enfant qui fut guéri à l’heure même. Alors les disciples vinrent trouver Jésus en particulier, et lui dirent : Pourquoi n’avons-nous pas pu le chasser ? Jésus leur dit : À cause de votre incrédulité. Car, en vérité, je vous le dis, si vous avez de la foi comme un grain de sénevé[12], vous direz à cette montagne : Passe d’ici là, et elle se mettra en mouvement[13], et rien ne vous sera impossible. Mais ce genre de démon n’est chassé que par la prière et le jeûne[14].

21 Comme ils étaient en Galilée, Jésus leur dit : Le Fils de l’homme doit être livré entre les mains des hommes, et ils le mettront à mort, et il ressuscitera le troisième jour ; et ils en furent attristés profondément.

23 Lorsqu’ils furent de retour à Capharnaüm, ceux qui recueillaient le didrachme s’approchèrent de Pierre[15] et lui dirent : Votre Maître ne paye-t-il pas le didrachme[16] ? Il le paye, dit Pierre. Et comme ils entraient dans la maison, Jésus, le prévenant, lui dit : Que t’en semble, Simon, de qui les rois de la terre reçoivent-ils le tribut[17] ou le cens[18] ? De leurs enfants, ou des étrangers ? Pierre répondit : Des étrangers. Les enfants, lui dit Jésus, sont donc libres[19]. Néanmoins, pour ne pas les scandaliser, va à la mer, jette l’hameçon, et le premier poisson qui montera, tire-le sur le rivage ; puis, ouvrant sa bouche, tu y trouveras un statère[20], que tu prendras et donneras pour moi et pour toi.

  1. S. Jérôme et Eusèbe, échos de la tradition, pensent que c’est le mont Thabor, au sud de la Galilée, et distant d’une journée et demie de marche de Césarée, où Jésus se trouvait auparavant. Cependant le P. Patrizzi, dans son Commentaire sur S. Marc, oppose à ce sentiment des raisons assez fortes.
  2. En grec, comme la lumière.
  3. La Transfiguration de Jésus est le point culminant de sa vie publique, comme le baptême en est le point de départ. Moïse et Élie, c’est-à-dire la Loi et les Prophètes, rendent hommage au Messie, et s’inclinent devant la Loi nouvelle ; et, pour la deuxième fois, Dieu le Père reconnaît Jésus pour son Fils unique et bien-aimé.
  4. Les, c’est-à-dire Jésus, Moïse et Élie. La nuée est l’indice de la présence de la divinité.
  5. Comp. xvi, 20.
  6. Nous avons vu plus haut qu’Élie devait revenir sur la terre pour préparer l’avénement de Jésus-Christ. Or, ce Prophète venait de disparaître de la nuée ; ce n’était donc qu’une simple vision, et non une réalité : de là, la question de S. Pierre. Notre-Seigneur répond qu’à son premier avénement Jean-Baptiste a rempli le rôle d’Élie. Comp. Marc, ix, 10, sv.
  7. C’est-à-dire qu’il ramènera les Juifs à la foi de leurs pères, et à l’ordre établi de Dieu pour le salut du monde, par le Messie.
  8. Comp. xiv, 10.
  9. C’est-à-dire atteint d’épilepsie, affection qui subit l’influence de la lune. Dans ce jeune homme, cette maladie était produite par le démon (vers. 17).
  10. Ou bien, il est jeté (et non pas il tombe) : naphal a ce sens en syriaque. Comp. Marc, ix, 17.
  11. Ce reproche s’adresse non seulement au père et au fils, mais aux Apôtres.
  12. Les Orientaux ont coutume de comparer les petites choses au grain de sénevé, qui est très-petit.
  13. Les paroles de J.-C. se sont accomplies à la lettre dans l’histoire de S. Grégoire le Thaumaturge. Comme une montagne l’empêchait de bâtir une église, il pria Dieu avec une foi vive de la faire changer de place, et la montagne changea de place.
  14. Le péché est entré dans le monde par l’orgueil et par la sensualité : c’est par le jeûne qu’il faut triompher de la sensualité, et par la prière qu’il faut vaincre l’orgueil. Ces deux pratiques, qui rendent la foi plus vive et l’union avec Dieu plus intime, sont surtout nécessaires quand il s’agit de triompher de certains démons plus puissants, de certaines tentations plus fortes.
  15. Ils s’adressent à S. Pierre, comme au chef du collége apostolique.
  16. Double drachme, ou demi-sicle, environ 1 fr. 75 cent. de notre monnaie. C’était le tribut que tout Israélite âgé de plus de vingt ans devait payer annuellement pour l’entretien du temple. Ce passage est indiqué par Hug pour montrer l’exactitude de l’histoire évangélique : les anciens impôts, dit-il, introduits avant la domination romaine, sont évalués en monnaie grecque ; mais pour les affaires, le commerce, le salaire, la vente, ce sont les monnaies romaines, l’as et le denier, qui ont cours.
  17. Impôts indirects.
  18. Impôt de la tête ou personnel.
  19. Je suis donc exempt du tribut que l’on paye à Dieu (au temple), puisque je suis le Fils de Dieu. S. Chrysostome.
  20. Pièce d’argent de 4 drachmes.