100%.png

Les Quatre Filles du docteur Marsch/23

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Traduction par P.-J. Stahl.
Bibliothèque d’éducation et de récréation J. Hetzel et Cie (p. 331-348).

CHAPITRE XXIII

TANTE MARSCH


Le lendemain, la mère et ses filles s’étaient empressées autour de M. Marsch comme des abeilles autour de leur reine ; elles négligeaient tout pour regarder, écouter et servir ce nouveau convalescent qui avait encore besoin de soins. Quand il était assis dans le grand fauteuil auprès du canapé de Beth, avec ses trois filles et sa femme à ses côtés, et Hannah qui passait de temps en temps sa tête à la porte, « pour regarder le cher homme, » rien ne semblait manquer à leur bonheur ; mais il y manquait cependant quelque chose, et chacun, excepté Amy et Beth, le sentait sans le dire.

M. et Mme Marsch se regardaient d’un air préoccupé et suivaient tous les mouvements de Meg ; Jo avait des accès de tristesse subite et montrait le poing à quelque que chose qui ressemblait beaucoup au parapluie de M. Brooke, oublié « par ce monsieur » dans un coin. Meg avait des distractions ; elle était timide et silencieuse, tressaillait et rougissait à chaque coup de sonnette. Amy dit que tout le monde semblait attendre quelqu’un « et que c’était bizarre, puisque père était revenu. » Et Beth demanda innocemment pourquoi leurs voisins ne venaient pas comme d’habitude.

Laurie vint dans l’après-midi. Il avait aperçu Meg à sa fenêtre ; on eût dit d’un coupable pris d’un accès de contrition subite. Il avait posé un genou sur la neige, s’était donné des coups dans la poitrine et avait fait semblant de s’arracher les cheveux ; et, lorsque Meg, mécontente, lui eut enjoint de s’en aller, il avait levé les mains d’un air suppliant, répandu des larmes imaginaires dans son mouchoir de poche et s’était éloigné à grands pas comme un homme plongé dans le plus profond désespoir.

« Que veut dire ce grand nigaud avec sa ridicule pantomime ? dit Meg en riant et tâchant de n’avoir pas l’air d’avoir compris ce manège.

— Vous ne le savez que trop, lui répondit Jo en lui jetant un regard de reproche. Laurie manque quelquefois de goût, mais il vise juste.

— Ne me taquinez pas, Jo, je vous en prie, répondit Meg à sa sœur. Qu’on ne me dise rien et nous serons tous amis comme auparavant.

— Nous ne pourrons pas. La mauvaise plaisanterie de Laurie a tout changé. Je le vois bien, vous n’êtes plus comme autrefois, et vous semblez loin de moi. Je n’ai pas l’intention de vous taquiner et je supporterai cet événement comme un homme, mais je voudrais que tout soit fixé. Je déteste attendre ; ainsi, si vous avez l’intention de le faire, dépêchez-vous et que ce soit vite fini. Quand j’aurai tout souffert, je ne souffrirai plus.

— Je ne peux pourtant rien dire ni rien faire avant qu’on ait parlé, et on ne parlera pas, Jo, soyez-en sûre, parce que papa a dit que j’étais trop jeune.

— Si monsieur On parlait, vous ne sauriez plus que répondre ; vous balbutieriez, vous rougiriez ou vous pleureriez, et vous lui laisseriez dire tout ce qu’il voudrait, au lieu de l’arrêter net par un bon non bien décidé.

— Je ne suis pas si sotte que vous le supposez, Jo. J’ai beau être jeune, je suis en âge de savoir me conduire, et je ne me laisserai pas entraîner à parler malgré moi. »

Jo ne put s’empêcher de sourire de l’air important que sa sœur venait de prendre et qui lui allait aussi bien que la rougeur qui teignait ses joues.

« Cela vous ennuierait-il, de me faire part de vos intentions, Meg, si on parlait ? demanda Jo plus respectueusement.

— Pas du tout. Vous allez bientôt avoir seize ans, Jo, et mon expérience vous sera utile plus tard dans vos affaires du même genre.

— Je n’en aurai jamais d’un tel genre ! s’écria Jo courroucée.

— Qui sait ? répondit Meg en souriant.

— Il ne s’agit pas de moi, dit Jo, mais de vous, Meg. Je croyais que vous alliez me faire part de ce que vous répondriez si…

— C’est bien simple, reprit Meg. Je dirai avec calme et décision : Papa pense que je suis trop jeune pour prendre aucun engagement maintenant ; je suis de son avis, ainsi n’en parlons plus, je vous en prie.

— Hum ! C’est assez raide et froid. Malheureusement, je ne crois pas que cela doive se passer ainsi. Si ce monsieur, que je ne nomme pas, se conduit comme cela se passe dans les livres, vous accepteriez plutôt que de le chagriner.

— Non, certes, je lui dirai que je suis décidée, et je m’en irai avec dignité. »

Meg se leva pour exécuter devant sa sœur la sortie pleine de dignité qu’elle se réservait de faire le cas échéant, quand un pas bien connu se fit entendre dans le corridor. Se rasseyant aussitôt, elle se mit à coudre précipitamment comme si sa vie dépendait de l’ouvrage qu’elle faisait.

Jo ne put se retenir de rire tout bas de ce changement à vue ; mais, lorsque quelqu’un frappa modestement à la porte, elle ouvrit d’un air raide qui n’était rien moins qu’hospitalier.

« Bonjour, mademoiselle ; je suis venu chercher mon parapluie, c’est-à-dire voir comment se porte votre père aujourd’hui, dit. M. Brooke assez embarrassé.

— Votre parapluie va très bien ; il est dans le vestibule, répliqua Jo, je vais vous l’apporter ou lui dire que vous êtes ici. Je vous remercie d’avoir pensé aussi à mon père… »

Et Jo, ayant bien mélangé son père et le parapluie dans sa réponse, partit afin de donner à Meg une occasion de dire sa phrase et de montrer sa dignité. Mais elle n’alla pas loin. Lorsqu’elle eut disparu, Meg se glissa vers la porte de la chambre de sa mère en murmurant :

« Mère aura du plaisir à vous voir, monsieur Brooke. Voulez-vous vous asseoir pendant que je vais l’appeler ?

— Je viens de quitter Madame votre mère, Marguerite, elle est allée prévenir et chercher M. Marsch ; ils seront ici dans quelques minutes, et j’ai la permission de vous entretenir un instant en attendant. »

« Marguerite !… » M. Brooke venait de l’appeler « Marguerite ! » Meg se mit à trembler comme la feuille…

« Rien, rien, ne dites rien, je vous en supplie, monsieur, monsieur John, avant que père et mère soient là.

— Vous avez raison, Marguerite, reprit M. Brooke, dont la voix tremblait à son tour, peut-être vaut-il mieux en effet que ce que j’allais vous demander passe par la bouche de votre mère.

— Oui, oui, dit Meg ; laissez-moi aller chercher au moins maman.

— Allez, chère Marguerite, » dit M. Brooke.

M. Brooke est tout seul, il a l’air grave, mais très heureux ; l’embarras de Meg ne lui a pas déplu.

Nous allons, s’il vous plaît, nous enquérir de ce que peut bien faire Jo en ce moment.

Ce qu’elle faisait, cette infortunée Jo, je vais vous le dire. Une visite bien imprévue de tante Marsch avait interrompu la faction qu’elle montait derrière la porte en attendant l’issue de l’entrevue de Meg et de M. Brooke. Tante Marsch avait appris, je ne sais comment, qu’il était question de marier Meg avec M. Brooke, et elle venait signifier à Jo d’avoir à déclarer de sa part à Meg que ce mariage était une sottise… ; ce à quoi Jo, ravie, lui avait répondu qu’elle avait bien raison. »

« Une sottise, reprit tante Marsch, une sottise à jamais impardonnable, parce que ce monsieur Brooke est sans fortune et sans position. »

Ici, l’accord momentané entre Jo et sa tante cessa.

Ce qui déplaisait dans M. Brooke à Jo, c’était, avant tout, qu’il voulût épouser sa sœur. Il eût été dix fois millionnaire, qu’au même titre il lui eût déplu. Elle se trouva donc entraînée à répondre à tante Marsch que là n’était pas la question ; qu’avec ses talents, ses connaissances, son caractère, sa bonne renommée et l’amitié de M. Laurentz, M. Brooke pourrait, comme et mieux que tant d’autres, se faire ce qu’elle appelait une fortune et une position.

Tante Marsch lui répliqua aigrement qu’une fortune à faire n’était pas une fortune faite ; qu’une position à conquérir n’était pas une position conquise, et que la seconde déclaration qu’elle la priait de faire à Meg était que, bien qu’elle se fût proposée de lui donner 50,000 dollars le jour de son mariage, elle devait se tenir pour dit que, si elle se mariait avec M. Brooke, « un homme sans le sou, » elle ne lui donnerait rien du tout.

Jo, indignée, n’avait pu se retenir de répliquer à tante Marsch qu’elle trouvait la raison qu’elle donnait du changement de ses dispositions envers Meg absolument inique, attendu que plus Meg épouserait un homme pauvre, plus sa libéralité aurait eu sa raison d’être ; tandis que, si elle épousait un homme riche, elle n’en aurait que faire.

Tante Marsch, enfermée dans l’argument irréfutable de Jo, s’était levée furieuse, et Jo, exaspérée de son côté, s’était mise à faire de Brooke un éloge pompeux et que d’ailleurs, au fond du cœur, elle sentait mérité. Bref, elle ajouta que, devant la menace de sa tante, Meg ferait une lâcheté si elle n’épousait pas M. Brooke de préférence à tout autre.

La vieille dame était partie, là-dessus, fort irritée…

Jo s’aperçut qu’une demi-heure et plus s’était écoulée dans cet entretien animé, et ce fut seulement alors qu’elle se demanda avec inquiétude ce que Meg avait bien pu répondre à M. Brooke.

La visite de tante Marsch avait, convenons-en, changé du tout au tout l’aspect des choses aux yeux de Jo. On s’attache toujours un peu à celui dont on a plaidé la cause, et le plaidoyer de Jo en faveur de M. Brooke avait été si chaleureux que l’avocat s’était convaincu lui-même de l’excellence de la cause qu’il défendait. Se rappelant alors les conseils qu’elle avait donnés à Meg, il y avait peu d’instants, elle frémit à la pensée que celle-ci pouvait les avoir suivis, et résolut d’entrer sans retard dans la chambre où elle l’avait laissée, — avec son John, — bien déterminée à réparer, s’il en était temps encore, le mal qu’elle avait pu faire.

« Où avais-je la tête, se disait-elle, et le cœur ? N’est-ce pas, en effet, ce bon Brooke qui, par ses soins, nous a rendu notre père !… Mais, s’il lui plaisait de nous demander en mariage toutes les quatre, la reconnaissance seule nous imposerait le devoir de l’accepter. »

Pleine de ces magnanimes pensées, Jo, une fois son parti pris, se précipita comme un ouragan dans la chambre de Meg.

La chambre était vide ! Bien sûr M Brooke était parti désespéré.

« Hannah ! cria-t-elle, Hannah ! Où est Meg ? où est M. Brooke ? Je parie que M. Brooke est parti ! Avait-il l’air bien triste, Hannah ?

— Je crois, répondit Hannah, que tout le monde est dans le cabinet de M. Marsch. »

Jo y courut…

Meg, M. Brooke, M. et Mme Marsch, Beth et Amy y étaient rassemblés.

Oserai-je l’écrire ? La main de Meg était dans la main de M. Brooke !!!

« Félicitez-nous, dit M. Marsch à Jo, en lui montrant M. Brooke, nous avons un enfant de plus. »

Meg n’était pas sans inquiétude sur l’accueil qu’allait recevoir cette nouvelle donnée ainsi à brûle-pourpoint à l’irritable Jo, et sa main trembla un peu dans celle de son fiancé.

Quel ne fut pas son étonnement, quelle ne fut pas sa joie quand Jo, allant droit à M. Brooke :

« Embrassez-moi, mon frère, lui dit-elle de sa voix pleine et émue. Je viens de repousser en votre faveur, au nom de Meg et de toute la famille indignée, les présents d’Artaxerce. Si Meg, au nom de qui j’ai parlé, n’était pas ravie de moi et ne vous épousait pas, je ne lui pardonnerais de ma vie. »

Elle raconta alors ce qui s’était passé entre elle et tante Marsch.

Meg se jeta à son cou, et M. et Mme Marsch, bien que regrettant qu’une telle scène eût pu avoir lieu entre la nièce et la tante, ne purent se décider à la blâmer d’avoir osé exprimer des sentiments qui répondaient, sur tous les points, aux leurs.

« Du reste, dit M. Marsch, rassurez-vous, Jo. M. Laurentz, fatigué du poids de ses affaires, avait depuis longtemps l’intention de se décharger d’une partie de leur gestion sur M. Brooke. La peur de nuire aux études de Laurie lui avait seule fait ajourner cette résolution.

« Mais Laurie n’a pas voulu être plus longtemps un obstacle au bonheur de M. Brooke. M. Brooke sera remplacé par un de ses amis qui suivra fidèlement ses traditions d’enseignement et, dès à présent, l’avenir de M. Brooke et, par suite, celui de votre sœur, est assuré. Devenu, pour une part, l’associé de M. Laurentz, M. Brooke aura à voyager pendant deux ans pour achever de se mettre au courant des affaires lointaines de M. Laurentz. Dans deux ans il reviendra pour épouser Meg qui, en l’attendant, perfectionnera son éducation, de façon à pouvoir au besoin se rendre utile à son mari, et cela vous donnera aussi, Jo, l’occasion de compléter la vôtre. »

Pendant, que tout cela se disait, Beth s’était peu à peu rapprochée de M. Brooke et avait fini par s’installer silencieusement sur ses genoux.

M. Marsch avait appris à Jo tout ce qu’il avait à lui apprendre. Beth regardait M. Brooke avec une attention si singulière que Jo, qui la connaissait bien et qui avait remarqué la fixité de ce doux regard, s’écria :

« Monsieur mon beau-frère, celle de vos petites belles-sœurs qui s’est fait de vos genoux et de votre bras passé autour de sa taille un fauteuil très complaisant, a, je le vois, quelque chose à vous dire, à vous dire tout bas peut-être, mais elle n’ose ; aidez-la.

« Est-ce tout haut ? est-ce tout bas ? dit M. Brooke à Beth en l’embrassant tendrement sur le front.

— C’est tout bas, dit Beth en rougissant, si maman le veut bien… »

Mme Marsch donna son consentement par un sourire.

De ses deux bras, Beth attira à elle la tête de M. Brooke, et quand ses lèvres furent à la portée de son oreille, elle prononça quelques mots, mais si bas, si bas, en effet que, sans la réponse que fit soudainement M. Brooke, personne n’eut jamais su quelle question elle venait de lui adresser :

« Si je la rendrai très heureuse ! Si je l’aimerai bien et toujours ! toujours ! en pouvez-vous douter, ma sage petite sœur ? »

M. Brooke, si maître de lui d’ordinaire, étonna alors ses amis par la chaleur avec laquelle il développa ses plans d’avenir à Beth. La cloche du thé sonna avant qu’il eût fini de décrire à l’aimable enfant le paradis qu’il espérait édifier pour Meg. Beth, à chaque énumération, donnait d’un mouvement de tête affectueux son approbation à ses paroles. Quand elle se sentit pleinement rassurée, elle lui répondit avec un sérieux extraordinaire :

« Tout cela est bien, très bien, monsieur John, vous serez un très bon mari pour Meg, et d’avoir consenti à répondre à sa petite sœur me prouve aussi que vous serez un très bon frère. »

Hannah parut sur ces entrefaites pour avoir raison de ce retard. On se leva, et M. Brooke conduisit sa fiancée à table avec orgueil. Tous deux avaient l’air si heureux que Jo n’eut pas même un prétexte pour se rappeler qu’elle avait tant redouté cet accord.

Amy fut très impressionnée par l’attitude de John et de la dignité de Meg ; M. et Mme Marsch étaient graves, mais évidemment satisfaits. Il était clair qu’un de leurs vœux les plus chers s’accomplissait.

Personne ne fit matériellement grand honneur au repas, si ce n’est Jo, qui s’excusait en disant :

« Que voulez-vous ? je suis comme cela, toutes les émotions me creusent l’estomac. »

La vieille chambre semblait plus claire et plus gaie que de coutume, et fière aussi de servir de cadre à un si doux tableau.

« Vous ne pourrez pas dire maintenant, dit Amy à Meg, que rien d’agréable n’arrive dans notre famille… »

L’entrée de Laurie épargna à Meg de répondre. Laurie venait, en sautant de joie, présenter un mirobolant bouquet de la part de M. Laurentz à Madame John Brooke. La conviction de l’étourdi, il faut bien le dire en passant, était que l’affaire entière avait été amenée à bon port par ses soins. Une sottise qui tourne si bien n’est plus une sottise, pensait-il. Avec ce beau raisonnement, il est jusqu’à des criminels qui finiraient par s’absoudre.

Une déconvenue l’attendait cependant. Il se faisait un malicieux plaisir de voir la mine de Jo, et fut stupéfait de la trouver parfaitement calme, causant affectueusement avec M. Brooke, la main appuyée sur son bras.

« Que vous est-il arrivé ? lui demanda Laurie en la suivant au parloir où tout le monde se rendait pour recevoir la visite de M. Laurentz qui venait d’arriver ; qui a pu opérer le miracle de cette étonnante conversion ?

— Ce qui m’a convertie, dit Jo en s’asseyant dans le coin de cette pièce que Laurie appelait le coin de Jo, c’est, d’une part, une injustice criante de tante Marsch, — et je vous raconterai cela plus tard, — et de l’autre mes sages réflexions. Sans doute, il sera dur pour moi, bien que j’aie deux ans pour m’y faire, de voir un jour Meg quitter la maison, mais avec quel plus « galant homme » pouvais-je espérer la voir partir ?

— Meg ne partira pas tant que cela, lui répondit Laurie, Meg ne sera pas perdue pour demeurer à deux ou trois portes plus loin.

— Je le sais, je le veux bien, dit Jo avec un petit tremblement dans la voix, mais ce ne sera plus l’intimité quotidienne, et vous ne savez pas, vous, mon pauvre Laurie, qui n’avez ni frères ni sœurs, ce que c’est que ce lien de tous les instants. Enfin, c’est résolu, c’est accepté, c’est à son bonheur qu’il faut penser, non au mien. Or je crois fermement à son bonheur.

— Moi aussi, moi aussi, dit Laurie. Permettez-moi d’ailleurs, Jo, de vous rappeler que nous n’allez pas tomber dans une île déserte. Excepté Meg, tout vous restera. Enfin, et c’est bien mieux que rien peut-être ; vous me conservez tout entier. Je ne suis pas bon à grand’chose, je le sais bien ; mais je resterai à côté de vous tous les jours de ma vie, Jo, je vous le promets, et nous aurons de temps en temps de très bons moments.

— C’est vrai, dit Jo, que vous êtes un très bon camarade, un ami gai et aimable quand vous n’avez pas de lubies, et je vous en suis bien reconnaissante. Votre bonne humeur a été et sera bien souvent une grande consolation pour moi.

— D’abord, dit Laurie avec affection, je ne pourrais jamais me passer de ma chère Jo. »

Jo, sur cette bonne parole, donna à Laurie une poignée de main bien sentie.

M. et Mme Marsch étaient à côté l’un de l’autre et revivaient, en regardant Meg et John, le premier chapitre de leur constante union.

Beth causait gaiement avec son vieil ami, M. Laurentz, qui tenait sa petite main dans la sienne.

« C’est grâce à vous s’ils sont heureux, lui disait-elle. C’est un grand bien que celui qu’on fait aux autres ; vous devez être content du meilleur contentement, monsieur Laurentz. »

C’est sur cette scène paisible d’intérieur que le rideau tomba ce soir-là. Nous le laisserons baissé sur un espace de quatre années, s’il vous plaît.

QUATRE ANS APRÈS

M. Brooke était parti et revenu. L’Amérique était pacifiée, et le mariage s’était fait à l’époque indiquée. Dieu l’avait béni. Les jeunes époux sont heureux. Jo, Beth et Amy croient qu’elles n’ont plus rien à souhaiter sur cette terre ; elles ont un neveu, et quel neveu ! C’est à faire oublier, même à Beth, toutes les poupées. Être tante, n’est-ce pas le comble de la félicité ? Mais tout cela est déjà de l’histoire ancienne, et, arrivé là, j’ai à vous conter une histoire toute nouvelle, mais si étonnante celle-ci, que Jo n’en peut pas revenir.

Croiriez-vous que Laurie, que cet absurde Laurie a voulu l’épouser, comme si c’était bien nécessaire d’être époux quand on est déjà de si bons amis ? Et cela, sous prétexte qu’ayant passé vingt et un ans l’un et l’autre, s’ils ne se mariaient pas, ils courraient risque de rester elle vieille fille, lui vieux garçon. Jo lui a ri au nez vous vous en doutez bien, et puis après, elle a tenté de le raisonner. Elle a tâché de lui faire comprendre qu’elle n’était pas faite du tout pour être la femme d’un jeune et beau monsieur aussi riche que lui ; que, d’abord, puisqu’on lui avait répété si souvent que sa vocation à elle eût été d’être un garçon, il était manifeste qu’elle ne pouvait être la femme de personne au monde ; mais qu’en admettant qu’elle dût jamais faire la folie de se marier, elle entendait bien ne se marier que quand elle serait absolument vieille, et qu’alors elle n’épouserait qu’un monsieur qui n’aimerait que la campagne, les forêts, les montagnes, les bords des fleuves, qui aurait une ferme dans laquelle il aurait réuni toutes les bêtes de la création : des vaches superbes, de jolis veaux, beaucoup de moutons avec leurs agneaux, des chèvres pleines d’esprit et même des essaims de très gais petits cochons en bas âge et tout roses ; enfin, par-dessus tout cela, de fiers et beaux chevaux de labour, de vrais paysans et de vraies paysannes.

M. Laurentz, qui assistait à l’entretien, — ce n’est pas Laurie que je veux dire, — avait arrêté Jo à ce point de son discours, et, d’autorité, c’est-à-dire d’un geste qui n’admettait pas de réplique, l’avait fait monter dans la grande voiture à trois banquettes, avec sa mère, son père, M. et Mme Brooke, Beth et Amy, qui commençaient à devenir de grandes demoiselles. Laurie, lui, avait lestement sauté sur le siège du cocher et s’était emparé des rênes. C’est tout au plus si l’on avait laissé à Jo le temps de mettre un châle et un chapeau, tant c’était pressé, lui disait-on.

« Où allons-nous ? où allons-nous ? Je veux savoir où l’on me mène ! criait-elle. Je n’ai pas le nez assez long pour qu’on me conduise ainsi par le bout du nez, sans m’instruire du sort qu’on veut me faire.

— Vous le saurez quand nous y serons ; d’ici là, pas de questions, ma belle grande Jo. Vous défiez-vous de moi ? »

C’était toujours M. Laurentz qui parlait.

Au bout d’une heure, on était arrivé, par un chemin admirable, bordé de beaux arbres et de vertes prairies traversant un bois magnifique, à la porte d’une ferme d’où sortaient des régiments de moutons et le plus beau troupeau de vaches dont une jeune fille ait jamais pu rêver.

La ferme était complète ; rien n’y manquait : du fumier, une mare, des poules, des canes, des canards, des oies, et même les essaims de petits cochons propres comme des sous, délurés et joueurs, que Jo avait fait figurer sur son programme. Il y avait des attelages de beaux chevaux attelés à des charrues qui entraient d’un grand pas par une vaste porte. Il y avait des meules de foin. On apercevait des granges pleines de gerbes et de fourrages.

« Comment trouvez-vous cela ? lui dit M. Laurentz après l’avoir fait promener partout et présentée au fermier, à la fermière, aux faucheurs, aux ouvriers de labour, aux bêtes et aux gens, à tout le monde.

— Ça, dit Jo, si ce n’était pas commandé par ce joli château qu’on me cache et où il y a des maîtres, je dirais que c’est tout bonnement splendide, que c’est le rêve des rêves, et qu’on donnerait je ne sais quoi pour être à tout jamais la fermière d’une ferme comme celle-là.

— Eh bien ! lui dit M. Laurentz, rien n’est plus facile, et il n’y a pour cela qu’une petite chose à faire, fermière Jo, c’est de mettre votre main, votre jolie main dans la main du fermier Laurie, pour qu’elle y reste à tout jamais.

— Quoi ! s’écria Jo avec une indignation qui ne laissait pas d’être comique, quoi ! vous aussi, monsieur Laurentz ! Mais tout le monde est donc fou ! fou ! fou ! autour de moi. Ce grand garçon, — et elle montrait Laurie, — a-t-il mordu l’espèce humaine tout entière, excepté moi ? »

Beth s’avança vers Jo.

« Moi-même, dit-elle à Jo, j’ai donné mon consentement. Vous ne refuserez pas le vôtre à votre fidèle Laurie. Songez, donc, Jo, que c’est, pour vous, pour vous seule que, depuis trois ans, il s’est fait agriculteur, presque paysan, et qu’il a complètement changé de goûts et de vie ? Trois ans, c’est une épreuve, cela !

— Et songez aussi, reprit Amy, que le bois de là-bas, que nous avons traversé, dépend de la ferme, et que, pour mes paysages, bois, prés, forêts, eaux vives, étangs, bêtes à cornes et autres, j’aurais tout sous la main.

— Ma foi, dit Jo, tout cela est si impossible, si peu explicable, et peut-être si peu raisonnable, que, que… eh bien ! oui, que je l’accepte ! Aussi bien mes cheveux ont tant repoussé depuis tantôt cinq ans, qu’il faut croire que je suis peut-être une femme après tout. Mais, si cela tourne mal, vous en aurez seul la responsabilité, monsieur Laurentz. — Oui, j’accepte, dit-elle au radieux Laurie en posant solennellement la main sur son épaule, comme pour prendre, par ce geste imposant, possession de tout son être, oui j’accepte… toutefois j’y mets une condition : c’est que les grands-parents demeureront, pour de bon, tous les trois avec les deux jeunes personnes, dans le trop joli château, mais que monsieur mon mari et moi nous habiterons la ferme. Il veut être le mari d’une fermière, eh bien, fermier il sera, et « pas pour rire ».

— C’est entendu ! répondirent les grands-parents tout d’une voix.

— C’est promis, répondit Laurie.

— Ah ! quel Laurie vous faites ! s’écria Jo. Vous m’avez fait faire bien des folies, mon ami. Pourvu que celle-ci soit la dernière.

— Rappelez-vous, Jo, ce que je vous disais le jour des fiançailles de Meg : « Laurie ne peut pas se passer de Jo. » Depuis quatre ans, ma conviction a eu le temps de se faire, je suppose. Soyez tranquille, Laurie tiendra toutes ses paroles à son indispensable Jo. »

Si nous relevions le voile trois ou quatre ans plus tard encore, nous verrions d’autres mariages assurément. Amy et Beth ont eu leur tour. Dans ce pays extraordinaire, où les demoiselles sont épousées pour leurs mérites et non pour leurs dots, les amis de Laurie n’ont pas été assez mal avisés pour laisser coiffer sainte Catherine à deux filles à la fois si charmantes et si sages.

Mais c’est assez de deux heureux mariages pour finir gaiement une histoire qui a eu ses heures sombres. Nos lecteurs ont de l’imagination, qu’ils rêvent le reste.

Quant au premier père de ce livre, qu’il pardonne à son père adoptif en France de l’avoir conduit, quelquefois, où peut-être il ne voulait pas qu’il allât. Si Américain qu’on soit, si épris qu’on puisse être de son indépendance, pas plus qu’un être humain un livre ne voyage impunément. Du moment où les circonstances vous ont amené à habiter un autre pays que celui où l’on est né, il faut se résigner, si l’on veut s’y faire accepter, à sacrifier quelque chose aux goûts et aux mœurs de ce pays nouveau, et ce n’est qu’à la condition d’en prendre et d’en garder quelque chose qu’on parvient à s’y acclimater. Ce que je tiens à affirmer, c’est que jamais enfants adoptifs n’ont été traités avec plus d’amour que les Quatre Filles du Docteur Marsch par celui qui les présente aujourd’hui au public français. Il n’est certes aucune de ses œuvres personnelles à laquelle il ait donné plus de soins et qu’il ait entourée de plus de sollicitude.


FIN.