Les Quatre livres/Meng Tzeu/L02

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Traduction par Séraphin Couvreur.
Imprimerie de la mission catholique (p. 354-405).
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MENG TZEU.



LIVRE II. KOUNG SUENN TCHÉOU.


CHAPITRE I


1. Koung suenn Tch’eou (habitant de Ts’i et disciple de Meng tzeu) dit : « Maître, si vous occupiez un poste élevé dans la principauté de Ts’i, pourriez-vous promettre de renouveler les œuvres de Kouan Tchoung et de Ien tzeu ? » Meng tzeu répondit : « Vous êtes vraiment un habitant de Ts’i ; vous ne connaissez que Kouan Tchoung et Ien tzeu. (Kouan Tchoung fut ministre de Houan, prince de Ts’i, pendant plus de quarante ans. Koung suenn, petit-fils ou descendant de prince, est un nom de famille que prenait la branche cadette d’une famille princière).

« Quelqu’un demanda à Tseng si : « Maître, lequel des deux l’emporte sur l’autre ; de vous ou de Tzeu lou ? » Tseng Si, troublé par cette question, répondit : « Tzeu lou était un sage que mon aïeul Tseng tzeu avait en grand honneur. » Le même reprit : « (Vous n’osez pas vous mettre en parallèle avec Tzeu fou), soit ; mais dites moi, je vous prie, lequel des deux l’emporte sur l’autre, de vous ou de Kouan Tchoung ? » Le visage de Tseng Si changea de couleur, et prit un air de mécontentement. « Pourquoi me comparez vous à Kouan Tchoung, répondit il ? Kouan Tchoung a obtenu les bonnes grâces de son prince, et il les a eues d’une manière si particulière ; il a pris part au gouvernement de la principauté, et cela durant si longtemps ; ses œuvres ont eu de l’éclat, mais il les a accomplies d’une manière si méprisable (par la ruse et la violence) ! Pourquoi me comparez-vous avec lui ? » Meng tzeu ajouta : « Tseng Si n’aurait pas voulu imiter Kouan Tchoung ; me souhaitez vous donc de l’imiter ? »

« Kouan Tchoung, dit Koung suenn Tch’eou, a soumis à son prince tous les princes de l’empire ; Ien tzeu a rendu son prince illustre : Après cela, Kouan Tchoung et Ien tzeu ne sont ils donc pas encore dignes d’être imités ? » Meng tzeu répondit : « Faire du prince de Ts’i un empereur parfait me serait aussi facile que de tourner la main. » Koung suenn Tch’eou dit : « Maître, je vous comprends de moins en moins. Wenn wang, avec toute sa vertu et cent ans de vie, n’est pas encore arrivé à répandre ses bienfaits (à établir le bon ordre) dans tout l’empire : Ou wang et Tcheou Koung lui ont succédé ; alors enfin la vertu et le bon ordre ont régné partout. A présent vous dites qu’il est si facile de faire un empereur parfait. Wenn wang n’est donc pas digne de servir de modèle. »

Meng tzeu répondit : « Qui pourrait égaler Wenn wang ? Depuis Tch’eng T’ang jusqu’à Ou ting, l’empire avait eu six ou sept souverains d’une sagesse extraordinaire ou d’une vertu et d’une habileté insignes. Il avait été gouverné depuis longtemps par les In ; un changement de dynastie était difficile. Ou ting avait reçu dans son palais les hommages de tous les princes, et gouverné l’empire avec la même facilité qu’il aurait tourné la main (ou fait tourner un objet dans sa main). Tcheou avait succédé l’empire peu de temps après Ou ting. Les anciennes familles, les traditions, les usages, les coutumes et les bonnes institutions des ancêtres n’avaient pas encore entièrement disparu. De plus, le prince de Wei et son second fils, deux princes du sang impérial Pi kan et le prince de Ki, et Kiao ko, ces hommes remarquables par leur vertu et leur habileté le secondaient et l’aidaient d’un commun accord. Aussi conserva-t-il l’empire longtemps. Il n’y avait pas un pouce de terre qui ne fût à lui, pas un homme qui ne fût son sujet. Au contraire, Wenn wang n’avait qu’une petite principauté de cent stades. Il lui était donc difficile (impossible) de régner sur tout l’empire. (Kiao ko vendait du poisson et du sel. Wenn wang découvrit sa sagesse, le recommanda à la cour des In, et le fit nommer ministre).

« Les habitants de Ts’i ont un adage : La prudence et la perspicacité servent peu, si l’on ne saisit pas l’occasion ; la houe et le sarcloir servent peu, si l’on n’attend pas l’époque favorable. A présent, il est facile d’arriver à gouverner tout l’empire. Quand les dynasties des Hia, des In et des Tcheou étaient le plus florissantes, le territoire propre de l’empereur n’a jamais dépassé mille stades. Or le territoire de Ts’i a cette étendue. Les coqs et les chiens s’entendent et se répondent d’un endroit à l’autre dans toute l’étendue de la principauté. Tant la population de Ts’i est dense et nombreuse ! Son territoire est déjà assez étendu, sans qu’il soit besoin de l’accroître, et sa population assez serrée, sans qu’il soit besoin de l’augmenter. Que l’administration du prince de Ts’i soit bienfaisante, et il régnera sur tout l’empire ; personne ne pourra l’en empêcher.

« De plus, l’empire n’a jamais été si longtemps sans avoir un sage souverain ; jamais les misères et les souffrances du peuple sous un gouvernement tyrannique n’ont été plus grandes que de nos jours. Celui qui a faim n’est pas difficile sur le choix de la nourriture ; ni celui qui a soif, sur le choix de la boisson. (Ainsi le peuple, opprimé depuis longtemps par des princes cruels accepterait sans peine un souverain bienfaisant).

« Confucius dit : « L’influence d’un bon gouvernement est plus rapide qu’un courrier impérial, soit à pied soit à cheval. » A notre époque, si un prince qui a dix mille chariots de guerre, gouvernait ses sujets avec bonté, les peuples l’accueilleraient avec la même joie qu’un homme, qui serait suspendu la tête en bas, accueillerait son sauveur. Aussi, avec un travail moitié moindre que celui des anciens, on obtiendrait un effet deux fois plus grand ; cela, uniquement parce que le moment est favorable. »

2. Koung suenn Tch’eou dit : « Maître, si vous étiez élevé à la dignité de ministre dans la principauté de Ts’i, et qu’il vous fût permis d’appliquer vos principes, il ne serait pas étonnant que par vos soins le prince de Ts’i soumît tous les princes à son autorité, ou même gouvernât parfaitement tout l’empire. Si vous étiez appelé à faire de si grandes choses, éprouveriez vous quelque émotion, (quelque crainte, quelque perplexité) ? » « Non, répondit Meng tzeu ; dès l’âge de quarante ans, je n’avais plus aucune émotion. » « S’il en est ainsi, reprit Koung suenn Tch’eou, vous surpassez de beaucoup Meng Penn. » « Ce n’est pas difficile, répondit Meng tzeu. Kao tzeu était exempt d’émotions avant moi (avant l’âge de quarante ans). » (Meng Penn en voyage ne craignait ni les tigres ni les loups ni les crocodiles ni les dragons. Il était si fort qu’il pouvait arracher les cornes à un bœuf).

« Cette impassibilité de l’âme est elle soumise à des règles, demanda Koung suenn Tch’eou ? » « Oui, répondit Meng tzeu. Voici comment Pe koung Iou entendait la force d’âme. Il n’aurait pas fait un mouvement, ni cligné l’œil (pour éviter un coup). S’il avait reçu de quelqu’un le moindre tort, la moindre injure, il en aurait été outré, comme s’il avait été battu de verges dans la place publique. Il n’aurait rien supporté, ni de la part d’un villageois en large vêtement de laine, ni de la part d’un prince possesseur de dix mille chariots de guerre. A ses yeux, tuer un prince possesseur de dix mille chariots de guerre, c’eût été la même chose que de tuer un villageois vêtu d’une grossière étoffe de laine. Il ne craignait pas les princes. Entendait-il une parole dite contre lui ; aussitôt il la rendait.

« Meng Cheu che faisait connaître en quoi consistait sa force d’âme, lorsqu’il disait : « Je considère du même œil la victoire et la défaite. Calculer les forces de l’ennemi avant de marcher contre lui, n’engager la bataille qu’avec la certitude de la victoire, c’est craindre une armée nombreuse (c’est manquer de bravoure). Moi Che, comment pourrais-je avoir l’assurance de la victoire ? Je puis n’avoir pas peur ; et voilà tout.

« Meng Cheu che ressemblait à Tseng tzeu, et Pe koung Iou à Tzeu hia. Je ne sais lequel des deux l’emportait sur l’autre en bravoure. Mais Meng Cheu che donnait son application au point important. (Ché était le nom propre de Meng Cheu che. Chēu est comme une particule additionnelle. La famille de Pe koung Iou descendait d’un prince de Wei). Iou s’appliquait surtout à l’emporter sur les autres, et Che, à veiller sur lui-même, à bannir toute crainte. Tzeu hia mettait toute sa confiance en Confucius ; Tseng tzeu se demandait compte de tout à lui-même. Bien que Iou et Che fussent inférieurs pour la vertu à Tseng tzeu et à Tzeu hia, ils cultivaient davantage la partie sensible de l’âme.

« Un jour Tseng tzeu dit à Tzeu siang (son disciple) : « Aimez vous à cultiver la force d’âme ? J’ai entendu mon maître Confucius parler de la vraie force d’âme. Il disait : « Si, m’examinant moi-même, je trouve que j’ai tort, quand même mon adversaire serait un villageois couvert d’un large vêtement de laine, comment ne craindrais je pas ? Si, m’examinant moi-même, je trouve que j’ai raison, mes adversaires fussent-ils mille ou même dix mille, je marcherais contre eux. Meng Cheu che cultivait la partie sensible de son âme. Tseng tzeu faisait mieux ; il observait l’essentiel (il obéissait à la droite raison). (K’ì, la partie inférieure de l’âme, la sensibilité, le siège des appétits et de toutes les passions. Sīn ou Tchéu, la partie supérieure de l’âme, l’intelligence et la volonté).

« Maître, dit Koung suenn Tch’eou, permettez moi de vous demander des explications sur votre impassibilité et sur celle de Kao tzeu. » Meng tzeu répondit : « Kao tzeu dit : « Ce qui fait défaut dans vos paroles, ne le cherchez pas dans votre esprit » c’est-à-dire ce qu’en parlant vous n’exprimez pas clairement, ne cherchez pas à le mieux comprendre par la réflexion, de peur que le doute et le trouble n’envahissent vôtre esprit ; ce que vous ne trouvez pas dans votre esprit (ce que votre intelligence ne comprend pas), ne le demandez pas à la sensibilité. Il est louable de ne pas demander à la sensibilité ce qui ne se trouve pas dans l’esprit ; mais il ne l’est pas, de ne pas chercher dans l’esprit ce qui fait défaut dans les paroles. L’esprit doit commander à la sensibilité ; la sensibilité est répandue dans tout le corps. L’esprit est la partie supérieure de l’âme, la sensibilité est la partie inférieure. Aussi je dis que l’homme doit veiller avec soin sur son esprit (sur ses facultés intellectuelles et morales) et ne pas léser sa sensibilité. » (Tchou Hi dit : L’esprit est le maître et doit commander ; la sensibilité qui, répandue dans tout le corps, donne lieu aux impressions, aux passions, est une servante qui doit obéir à l’esprit et lui venir en aide).

Koung suenn Tch’eou reprit : Après avoir dit que l’esprit est la partie supérieure de l’âme, et la sensibilité, la partie inférieure, vous avez ajouté qu’il faut veiller avec soin sur l’esprit, et ne pas léser la sensibilité. Comment cela ? Meng tzeu répondit : « Lorsque l’esprit s’applique tout entier à une chose ; il excite la sensibilité. Lorsque celle ci est tout entière à une chose, elle trouble l’esprit. Ainsi, lorsqu’un homme trébuche ou court ; la sensibilité est excitée, et à son tour elle agite et trouble l’esprit. »

« Maître, dit Koung suenn Tch’eou, permettez moi de vous demander en quoi vous surpassez Kao tzeu. » Meng tzeu répondit : « Moi, je comprends les paroles (que j’entends dire) ; j’entretiens (je cultive et règle) parfaitement la sensibilité qui est largement répandue en moi. » « Permettez moi de vous demander, dit Koung suenn Tch’eou, ce que vous appelez sensibilité largement répandue. » « Il est difficile de l’expliquer, répondit Meng tzeu. Son action est très puissante, et s’étend fort loin. Si elle est cultivée comme le demande sa nature, si elle n’est pas lésée, elle étend son action partout sous le ciel. Elle prête secours à la justice et à la raison. Sans elle le corps serait languissant.

«  Il faut qu’elle soit cultivée par des actes de vertu très fréquents ; ce n’est pas une aide que la vertu puisse enlacer et saisir comme une proie pour un acte isolé. Elle est sans force, lorsqu’un homme, en faisant une action, (sent qu’il agit mal et) n’est pas content de lui-même. Aussi, je dis que Kao tzeu n’a pas connu la vertu, lui qui prétend qu’elle ne réside pas dans l’âme.

« (Celui qui désire cultiver et régler sa sensibilité), doit faire des actes de vertu, et ne pas prétendre arriver au terme de ses désirs dans un temps déterminé. Qu’il ne néglige jamais la pratique de la vertu, et ne tente pas de hâter son œuvre (par des moyens peu sages). Qu’il n’imite pas certain villageois de Soung. Cet homme, voyant avec peine que sa moisson ne grandissait pas, tira les tiges avec la main (pour les allonger). De retour chez lui, ce nigaud dit aux personnes de sa maison : « Aujourd’hui je suis très fatigué ; j’ai aidé la moisson à grandir. » Ses fils coururent voir son travail. Les tiges étaient déjà desséchées. Dans le monde il est peu d’hommes qui ne travaillent pas à faire grandir la moisson par des moyens insensés. Ceux qui s’imaginent que la sensibilité (les passions, les affections de l’âme) sont inutiles, et qui les négligent, ressemblent au laboureur qui laisse les mauvaises herbes croître dans sa moisson. Ceux qui emploient des moyens violents pour en développer plus vite l’énergie, font comme cet insensé qui arracha sa moisson. Leurs efforts ne sont pas seulement inutiles ; ils sont nuisibles. »

(Koung suenn Tch’eou dit) : « Qu’appelez vous comprendre les paroles ? » Meng tzeu répondit : « Si quelqu’un émet une proposition inexacte, je vois en quoi il est aveuglé (par ses mauvaises inclinations). Si quelqu’un ne met aucun frein à sa langue, je vois dans quels excès il se précipite. Si quelqu’un dit une parole qui porte au mal, je vois en quoi il s’écarte de la voie de la vertu. Si quelqu’un dit des paroles évasives, je vois ce qui l’embarrasse et l’arrête. Les défauts qui se trahissent dans les paroles d’un homme, ont leur source dans son cœur. Ils nuisent à son plan d’administration. Lorsqu’ils se manifestent dans son plan d’administration, ils nuisent à ses affaires. S’il surgissait encore un grand sage, certainement il approuverait ce que je viens de dire. »

Koung suenn Tch’eou dit : « Tsai Ngo et Tzeu koung étaient habiles à discourir et à disserter ; Jen Gniou, Min tzeu et Ien Iuen parlaient bien des vertus qu’ils pratiquaient eux mêmes. Confucius réunissait en lui ces deux talents, et cependant il disait : « Je ne sais ni discourir ni formuler des préceptes. » Cela étant, maître, (vous qui comprenez les paroles, cultivez et réglez la partie inférieure de votre âme), n’êtes vous pas un sage de premier ordre ? »

« Oh ! que dites-vous là, répondit Meng tzeu ! Autrefois Tzeu koung dit à Confucius : « Maître, êtes-vous un sage de premier ordre ? » Confucius répondit : « Un sage de premier ordre ! Je ne mérite pas ce titre. J’étudie la sagesse sans jamais éprouver de satiété ; j’enseigne sans jamais me lasser (je n’ai pas d’autre mérite). ». Tzeu koung répliqua : « Celui qui ne se lasse pas d’étudier la sagesse, la connaît parfaitement ; celui qui ne se fatigue pas d’enseigner, a la vertu d’humanité. Maître, puisque vous possédez la vertu d’humanité et la connaissance de la sagesse, vous êtes un sage de premier ordre. » Confucius lui-même n’acceptait pas le titre de sage de premier ordre. (Vous avez prétendu que ce titre me convenait) ; qu’avez vous donc dit là ! »

(Koung suenn Tch’eou reprit) : « J’ai entendu dire que Tzeu hia, Tzeu iou et Tzeu tchang avaient chacun une des vertus du Sage (de Confucius) ; que Jen Gniou, Min tzeu et Ien Iuen les avaient toutes, mais à un moindre degré (que Confucius). Permettez-moi de vous demander laquelle de ces deux classes de sages est la vôtre. » « Je laisse cette question de côté pour le moment, répondit Meng tzeu. »

« Que faut-il penser de Pe i et de I in, demanda Koung suenn Tch’eou ? » « Ils ont suivi des voies différentes de la mienne, répondit Meng tzeu. Pei ne voulait pas servir un prince autre que le sien (un prince qui ne lui parût légitime et vertueux), ni gouverner un peuple qui ne fût le sien (qui ne lui parût vertueux). Quand le gouvernement était bien réglé, il acceptait une charge ; si l’ordre était troublé, il se retirait. I in disait : « Le prince que je servirai, quel qu’il soit, ne sera t il pas mon prince ? le peuple que je gouvernerai, quel qu’il soit, ne sera-t-il pas mon peuple ? » Il acceptait les charges, même dans les temps de trouble. Pour Confucius, quand le temps était venu d’accepter une charge, il l’acceptait ; quand le temps était venu de la quitter, il la quittait ; s’il convenait de l’exercer longtemps, il l’exerçait longtemps ; s’il convenait de la quitter tôt, il la quittait tôt. Tous trois sont de grands sages de l’antiquité. Moi, je ne suis pas encore parvenu à marcher sur leurs traces. Mais mon désir est d’imiter Confucius. »

Koung suenn Tch’eou dit : « Pe i et I in doivent ils donc être placés au même rang que Confucius ? » « Non, répondit Meng tzeu ; depuis le commencement du monde, jamais homme n’a égalé Confucius. » Ces trois sages (dit Koung suenn Tch’eou) ont-ils quelque ressemblance entre eux ? » « Oui, répondit Meng tzeu. Chacun d’eux, s’il avait eu une petite principauté de cent stades à gouverner, aurait été capable de faire venir tous les princes à sa cour et de commander à tout l’empire. Aucun d’eux n’aurait voulu acheter l’empire au prix d’une injustice, au prix du sang d’un innocent. En cela, ils étaient semblables entre eux. »

« Permettez moi, dit Koung suenn Tch’eou, de vous demander en quoi ils différaient entre eux. » Meng tzeu répondit : « Tsai Ngo, Tzeu koung, Iou Jo connaissaient assez les hommes pour savoir apprécier notre grand sage (Confucius) ; et ils ne se seraient jamais avilis au point de donner de fausses louanges à quelqu’un par affection pour lui. Tsai Ngo disait : « A mon jugement, notre maître surpasse de beaucoup Iao et Chouenn. »

« Tzeu koung disait : « (Tous les souverains qui ont existé, sont connus). Par leurs rites on connaît leur administration ; par leurs chants on connaît leurs vertus. Si nous mettons dans la balance les vertus et les défauts des princes qui ont régné depuis cent générations, aucun d’eux n’échappera à notre appréciation. Depuis que l’homme existe sur la terre, personne n’a égalé Confucius. »

« Iou Jo disait : « Les hommes sont-ils les seuls êtres (qui soient tous de la même espèce) ? Au point de vue du genre, la licorne, se confond avec les autres quadrupèdes, le phénix avec les autres oiseaux, le T’ai chan avec les monticules et les fourmilières, les fleuves et les mers avec les ruisseaux qui coulent dans les chemins. Les grands sages sont aussi de la même espèce que les autres hommes. Depuis qu’il existe des hommes dans le monde, personne ne s’est élevé au dessus des autres et n’a dépassé la foule des mortels autant que Confucius. »

3. Meng tzeu dit : « Un prince qui emploie la force et fait semblant de travailler au bien du peuple, est un dominateur (qui soumet tous les autres princes par la force des armes). Pour faire la loi à tous les princes, il faut posséder une grande principauté. Un prince qui n’emploie d’autre influence que celle de sa vertu et fait du bien au peuple, est un empereur véritable. Pour devenir empereur, une grande principauté n’est pas nécessaire. Celle de Tch’eng T’ang avait soixante dix stades, et celle de Wenn wang, cent stades.

« Les peuples ne se soumettent pas de cœur à celui qui les soumet par la force ; ils se soumettent, parce qu’ils n’ont pas la force de lui résister. Les peuples se soumettent de cœur et avec joie à celui qui les soumet par l’influence de sa vertu, comme les soixante-dix disciples se soumirent à la conduite de Confucius. On lit dans le Cheu King : « A l’orient, à l’occident, au midi, au septentrion, nulle part personne n’avait la pensée de refuser sa soumission. » Ces paroles confirment ce que j’ai dit. »

4. Meng tzeu dit : « La bienfaisance appelle la gloire, et l’inhumanité attire le déshonneur. A présent, les princes craignent le déshonneur, et cependant ils sont inhumains. C’est comme si un homme craignait l’humidité et demeurait dans un lieu bas. Pour éviter le déshonneur, le meilleur moyen est d’estimer la vertu et d’honorer les lettrés vertueux ; de donner les dignités aux sages et les autres charges aux hommes capables ; de profiter des temps où l’on est en paix avec les étrangers, pour réviser et perfectionner les ordonnances administratives et les lois pénales. Une principauté ainsi gouvernée serait respectée même des États les plus puissants.

« Dans le Cheu King, le poète fait dire à un oiseau : J’ai profité du temps où le ciel n’avait encore ni nuages ni pluie, pour arracher cette écorce de racine de mûrier, et lier solidement la fenêtre et la porte de mon nid. A présent, quelqu’un de ces hommes qui se meuvent au dessous de moi osera-t-il m’outrager ? Confucius dit : « Celui qui a composé ce chant, ne connaissait-il pas l’art de gouverner ? Si un prince fait régner le bon ordre, qui osera s’attaquer à lui ? »

« A présent, lorsque l’État jouit de la paix et du repos, les princes profitent de ce temps pour courir après les amusements, demeurer dans l’oisiveté (sans nul souci des affaires), et outrager leurs peuples. Cette conduite leur attire de grands malheurs. Il n’arrive à l’homme rien d’heureux ou de malheureux que lui-même ne l’ait attiré. On lit dans le Cheu King : « Souvenez-vous et parlez toujours d’obéir aux ordres du Ciel ; vous obtiendrez toutes sortes de biens. » (Dans le Chou king), T’ai kia dit : « L’homme peut encore échapper aux maux que le Ciel lui envoie ; mais si lui-même en suscite, c’en est fait de lui. » Ces passages du Cheu King et du Chou King confirment ce que j’ai dit. »

5. Meng tzeu dit : « Si un prince accorde les honneurs aux sages, confie les charges aux hommes capables, et confère les dignités aux hommes les plus remarquables par leurs talents, tous les lettrés de l’empire s’en réjouiront, et désireront avoir un emploi à sa cour. Si, dans le marché public, il exige le loyer des boutiques, et n’impose pas de droits sur les marchandises, ou s’il se contente d’établir des règlements, et n’exige pas même le loyer des boutiques ; tous les marchands de l’empire s’en réjouiront, et désireront déposer leurs marchandises dans son marché. (Autour du marché étaient les boutiques des marchands).

« Si, aux barrières, il fait surveiller les étrangers, et n’exige pas de droits, tous les voyageurs de l’empire s’en réjouiront, et voudront passer par les routes de ses États. S’il n’exige des laboureurs aucun tribut, mais seulement leur travail (pour la culture du champ commun), tous les laboureurs de l’empire s’en réjouiront, et désireront cultiver des champs dans son territoire. S’il exempte les marchands établis sur le marché de payer le tribut de cent arpents de terre (amende imposée aux hommes oisifs), et le tribut en toile (ou en argent) imposé dans le village (amende imposée à ceux qui ne cultivent pas de mûriers auprès de leur habitation) ; tous les habitants de l’empire s’en réjouiront, et voudront devenir ses sujets. (Les marchands établis sur le marché devaient être exempts de ces amendes. Leur vie n’était pas oisive ; et ils n’avaient pas d’habitation où ils pussent cultiver des mûriers).

« Si un prince pouvait vraiment se résoudre à faire ces cinq choses, les peuples des principautés voisines tourneraient les regards vers lui, comme vers leur père et leur sauveur. (Personne ne pourrait déterminer les peuples voisins à l’attaquer. Car) depuis que le monde existe, quiconque a tenté de pousser les enfants à attaquer leurs parents, a toujours échoué dans son entreprise. Ce prince n’aurait aucun adversaire sous le ciel. Celui qui n’a aucun adversaire sous le ciel, est le ministre du Ciel (pour châtier les princes et soumettre les peuples). Qu’un tel prince n’arrive pas à établir l’ordre dans tout l’empire et à régner sur tous les peuples, c’est ce qui ne s’est jamais vu. »

6. Meng tzeu dit : « Tous les hommes ont un cœur compatissant. Les anciens empereurs avaient un cœur compatissant, et par suite leur gouvernement était plein de commisération. Parce qu’ils suivaient l’impulsion d’un cœur compatissant, et que leur administration était très compatissante, ils auraient pu faire tourner l’empire sur la main.

« Voici un exemple qui prouve ce que j’avance, à savoir, que tous les hommes ont un cœur compatissant. Supposons qu’un groupe d’hommes aperçoive soudain un enfant qui va tomber dans un puits. Ils éprouveront tous un sentiment de crainte et de compassion. S’ils manifestent cette crainte et cette compassion, ce n’est pas pour se concilier l’amitié des parents de l’enfant, ni pour s’attirer des éloges de la part de leurs compatriotes et de leurs amis, ni pour ne pas se faire une réputation d’hommes sans cœur.

« Cet exemple nous montre que celui-là ne serait pas homme dont le cœur ne connaîtrait pas la compassion, ou n’aurait pas honte de ses fautes et horreur des fautes d’autrui, ou ne saurait rien refuser pour soi et rien céder à autrui, ou ne mettrait aucune différence entre le bien et le mal.

« La compassion est le principe de la bienfaisance ; la honte et l’horreur du mal sont le principe de la justice ; la volonté de refuser pour soi et de céder à autrui est le principe de l’urbanité ; l’inclination à approuver le bien et à réprouver le mal, est le principe de la sagesse. Tout homme a naturellement ces quatre principes, comme il a quatre membres. Celui qui, doué de ces quatre principes, prétend ne pouvoir les développer pleinement, se nuit gravement à lui-même (parce qu’il renonce à se perfectionner lui-même). Celui qui dit que son prince ne peut les développer en soi, nuit gravement à son prince (parce qu’il le porte à négliger la pratique de la vertu).

« Si nous savions développer pleinement ces quatre principes qui sont en chacun de nous, ils seraient comme un feu qui commence à brûler, comme une source qui commence à jaillir (et continue toujours). Celui qui saurait les développer pleinement, pourrait gouverner l’empire. Celui qui ne les développe pas, n’est pas même capable de remplir ses devoirs envers ses parents. »

7. Meng tzeu dit : « Est ce que l’ouvrier qui fait des flèches, est (naturellement) plus inhumain que celui qui fabrique des cuirasses ? (Il le devient par son métier). Celui qui fait des flèches, craint toujours qu’elles ne blessent pas les hommes. Celui qui fabrique des cuirasses, craint toujours qu’elles ne protègent pas assez les hommes. Il en est de même de la magicienne et du menuisier. La magicienne prie pour les hommes ; leur conservation fait son profit. Le menuisier fait des cercueils ; la mort des hommes lui est profitable. Le choix de la profession est donc important.

« Confucius dit : « Ce qui recommande surtout un voisinage, c’est la probité. Celui-là serait il sage, qui, choisissant un lieu pour sa demeure, ne voudrait pas avoir des voisins honnêtes ? » La vertu d’humanité est un don du Ciel qui constitue la noblesse et doit être la demeure paisible de l’homme : Ne pas la cultiver quand personne ne peut nous en empêcher, c’est manquer de sagesse.

« Celui qui n’a ni humanité, ni sagesse, ni urbanité, ni justice, est semblable à un esclave, (qui est considéré, non comme un homme, mais comme une chose). Si celui qui est ainsi descendu au rang des esclaves, a honte de son avilissement, il est comme le fabricant d’arcs ou de flèches qui rougirait de son métier. S’il a honte d’être semblable à un esclave, qu’il cultive la vertu d’humanité.

« Celui qui cultive la vertu d’humanité, imite l’archer. L’archer commence par composer son maintien, puis il décoche sa flèche. S’il n’atteint pas le but, il n’en attribue pas la faute à ceux qui l’ont emporté sur lui, mais il en cherche la cause en lui-même. »

8. Meng tzeu dit : «Tzeu Iou aimait qu’on l’avertît de ses fautes. Iu saluait quiconque lui donnait un bon conseil. Le grand Chouenn faisait encore mieux : il considérait la vertu comme un fonds commun qu’il faisait valoir d’accord avec les autres hommes. Il renonçait à son propre sentiment pour suivre celui des autres. Il aimait à prendre exemple sur les autres pour faire le bien. Depuis le temps où il était laboureur, potier, pêcheur, jusqu’à celui où il fut empereur, toujours il a pris modèle sur les autres.

« En prenant modèle sur les autres pour faire le bien, on les encourage à pratiquer la vertu. Un prince sage ne peut rien faire de plus grand que d’encourager les autres à faire le bien. »

9. Meng tzeu dit : « Pe i ne servait pas un prince autre que celui qu’il jugeait devoir servir ; il ne faisait pas société avec un homme qu’il ne jugeait pas digne de sa société. Il ne paraissait pas à la cour d’un mauvais prince, et ne parlait pas à un homme vicieux. Vivre à la cour d’un mauvais prince ou parler à un méchant homme lui semblait aussi horrible que de s’asseoir en habits de cour au milieu de la fange ou du charbon.

« A juger d’après cela, son aversion pour le mal était telle que, s’il se fût trouvé avec des villageois, et que le chapeau de l’un d’eux n’eût pas été droit, il aurait cru devoir s’éloigner en détournant les yeux. Lorsqu’un prince lui écrivait une lettre d’invitation, même dans les termes les plus polis, il ne la recevait pas. Il ne la recevait pas, parce qu’il croyait inconvenant d’approcher les princes.

« Houei de Liou hia n’avait pas honte de servir un prince vicieux. Il ne dédaignait pas de remplir un petit emploi. Quand il était en charge, il ne cachait pas sa vertu ; sa sagesse (par complaisance pour un monde corrompu) ; il suivait toujours la voie droite. Destitué et laissé dans la vie privée, il ne s’indignait contre personne. Réduit à la plus extrême indigence, il n’éprouvait pas de tristesse. Il disait : « Vous et moi, nous sommes deux hommes distincts l’un de l’autre.. Fussiez-vous à mon côté les épaules nues ou même tout le corps nu, est ce que vous pourriez me souiller ? » Il demeurait ainsi joyeux et content dans la compagnie des hommes les plus grossiers ; mais lui-même ne se permettait rien de répréhensible. Si quelqu’un le retenait en le tirant avec la main, il ne s’en allait pas. Quand on le retenait, il restait ; parce qu’il croyait inconvenant de s’en aller. »

Meng tzeu dit : « Pe i avait des principes trop stricts ; Houei de Liou hia ne gardait pas assez sa dignité. Le sage ne prend pour modèle ni un homme trop strict ni un homme qui ne garde pas assez sa dignité. »


CHAPITRE II


1. Meng tzeu dit : « Pour défendre un État, les temps favorables valent moins que les avantages du lieu ; et les avantages du lieu valent moins que la concorde entre les citoyens. Voici une petite place forte dont les remparts ont trois stades d’étendue ; les murs extérieurs, sept stades. Les ennemis l’assiègent, l’attaquent, et ne peuvent s’en emparer. Puisqu’ils l’ont assiégée et attaquée, c’est qu’il ont choisi un temps favorable. S’ils ne l’ont pu prendre, c’est que les temps heureux valent moins que les avantages du lieu.

« Au contraire, voici une place forte dont les remparts sont hauts et les fossés profonds, dont les défenseurs ont des épées bien affilées, des cuirasses épaisses, et de grandes provisions de grains. Les habitants l’abandonnent et s’enfuient. C’est que les avantages du lieu valent moins que la concorde entre les citoyens.

« Aussi dit on communément : « Ce ne sont pas les frontières bien tracées et bien fortifiées qui enferment et retiennent le peuple, ni les montagnes et les fleuves qui défendent la contrée, ni les épées et les cuirasses qui inspirent le respect à tout l’empire. » Celui qui suit la voie de la vertu, trouve beaucoup d’aides ; celui qui s’en écarte, en a peu. Lorsqu’un prince perd chaque jour des partisans, ses parents eux mêmes finissent par l’abandonner. Au contraire, s’il en acquiert chaque jour, tout l’empire finit par se donner à lui. Si le peuple, avec celui à qui tout l’empire obéit, attaque celui qui est abandonné même de ses parents, le prince sage n’a pas besoin de livrer bataille (pour chasser le tyran), ou s’il livre bataille, il remporte toujours la victoire. »

2. Comme Meng tzeu était sur le point d’aller à la cour saluer le roi de Ts’i, un envoyé vint lui dire de la part du roi : « Je voulais aller vous voir ; mais le froid m’a causé une indisposition ; il ne serait pas prudent de m’exposer au souffle de l’air. Demain matin, je donnerai audience. Je ne sais si vous pourrez me faire la faveur de venir me voir. » Meng tzeu répondit : « Malheureusement, moi aussi, je suis malade ; je ne puis aller à la cour. » Meng tzeu, dans la principauté de Ts’i, était un étranger, un maître venu pour enseigner ; il n’était pas en charge, et n’avait pas à remplir les devoirs d’un emploi public. Un prince ne doit pas se permettre d’appeler à sa cour un étranger, un sage. (S’il désire le consulter, il doit aller lui-même le voir). Meng tzeu pouvait aller de lui-même à la cour ; mais il ne convenait pas qu’il y allât sur l’invitation du prince de Ts’i. De fait, il voulait y aller, Le prince, qui ne le savait pas, invita Meng tzeu sous prétexte de maladie. Meng tzeu s’excusa aussi sous le même prétexte.

Le lendemain, Meng tzeu allant pleurer auprès d’un mort dans la maison de Toung kouo, Koung suenn tch’eou lui dit : « Hier, vous vous êtes excusé pour cause de maladie. Aujourd’hui si vous allez pleurer auprès d’un mort, votre conduite ne sera t elle pas blâmée ? » « La maladie d’hier, répondit Meng tzeu, est guérie aujourd’hui. Pourquoi n’irais je pas pleurer auprès du mort ? »

(Pendant l’absence de Meng tzeu), le roi envoya un messager pour s’informer de sa santé, et un médecin pour le soigner. Meng Tchoung tzeu, (parent et disciple de Meng tzeu, usant d’artifice), répondit à l’envoyé : « Hier, quand l’ordre du roi est arrivé, mon maître était indisposé ; il n’a pu se rendre au palais. A présent il va un peu mieux ; il s’est hâté de partir pour aller à la cour. Peut-être y est-il déjà. » Meng Tchoung tzeu envoya des hommes arrêter Meng tzeu en chemin, et lui dire : « Je vous en prie, avant de revenir à la maison, allez au palais. » (Ts’ài sīn tchēu iōu, expression modeste qui signifie légère maladie).

Meng tzeu, (qui voulait absolument faire connaître an roi le vrai motif pour lequel il n’était pas allé à la cour), ne trouva d’autre moyen que d’aller passer la nuit chez le grand préfet King Tch’eou (afin que celui-ci en parlât au roi). King Tch’eou lui dit : « Les relations entre le père et le fils, entre le prince et le sujet sont les principales relations sociales. Entre le père et le fils, c’est la bienveillance qui doit dominer ; entre le prince et le sujet, c’est le respect. J’ai vu ce que le roi a fait pour vous honorer ; je n’ai pas encore vu que vous ayez rien fait pour témoigner votre respect au roi. »

« Oh ! que dites vous là ? répondit Meng tzeu. Parmi les habitants de Ts’i, aucun ne rappelle au roi l’obligation de pratiquer la bienfaisance et la justice. Est ce parce qu’ils ne connaissent pas le prix de ces deux vertus ? C’est qu’ils se disent en eux mêmes : « Le roi est il disposé à nous entendre parler de bienfaisance et de justice ? (Nos avis seraient inutiles). » Penser et agir ainsi, c’est la plus grande irrévérence possible. Moi, je ne me permettrais pas d’exposer au roi autre chose que les principes de Iao et de Chouenn. Ainsi, parmi les habitants de Ts’i, il n’en est pas un qui ait pour le prince autant de respect que moi. »

« Non, reprit King Tch’eou, je ne veux pas parler des entretiens avec le roi. Mais, le Mémorial des Devoirs dit  : « Quand votre père vous appelle, hâtez-vous de répondre oui ; si le prince vous mande à la cour, n’attendez pas que votre voiture soit attelée. » Vous vous prépariez certainement à aller saluer le roi. Vous avez reçu son invitation ; par suite, vous n’y êtes pas allé. Votre conduite paraît en désaccord avec ce précepte du Livre des Devoir. »

« Comment pouvez vous interpréter ainsi ma conduite ? répliqua Meng tzeu. Tseng tzeu disait : « Les rois de Tsin et de Tch’ou surpassent en richesse tous les autres princes. Ils possèdent des richesses ; moi, je possède la vertu ; ils possèdent des dignités ; moi, je possède la justice ; pourquoi ne serais je pas content de ce que j’ai ? » Si cette réflexion n’était pas juste, Tseng tzeu l’aurait il exprimée ? Elle est peut être fondée sur une raison que voici.

« Il y a trois choses qui partout sont considérées comme respectables ; ce sont la dignité, l’âge et la vertu. Ce qui obtient le plus de respect à la cour, c’est la dignité ; dans les villages et les bourgs, c’est l’âge ; en ceux qui travaillent à réformer les mœurs et dirigent le peuple, c’est la vertu. Celui qui (comme le roi de Ts’i) n’a qu’un seul titre au respect des hommes, à savoir, sa dignité, a-t-il le droit de mépriser celui qui (comme moi) a deux titres à son respect (l’âge et la vertu) ?

« Les anciens princes, qui devaient faire de grandes choses (régler et gouverner tout l’empire), avaient des ministres qu’ils ne se permettaient pas d'appeler. Lorsqu’ils désiraient les consulter, ils allaient eux mêmes les trouver. Un prince qui n’aurait pas ainsi honoré la vertu et aimé la sagesse, aurait été indigne de rien faire avec eux. Tch’eng T’ang commença par se faire le disciple de I in, puis il le créa ministre. Aussi n’eut il aucune peine à régler et à gouverner l’empire. Houan, prince de Ts’i, étudia d’abord à l’école de Kouan Tchoung, puis il en fit son ministre. Aussi n’eut il aucune peine à soumettre les autres princes.

« A présent, dans l’empire, plusieurs principautés sont égales en étendue et en puissance. Parmi les princes, aucun ne parvient à s’élever au dessus des autres, uniquement parce qu’ils aiment à prendre pour ministres des hommes qui acceptent leurs enseignements, et non ceux qui pourraient les enseigner. T’ang ne se permit pas d’appeler I in à sa cour, ni le prince Houan, Kouan Tchoung. Si Kouan Tchoung ne pouvait pas être invité au palais ; à plus forte raison, un sage qui (comme moi) ne voudrait pas imiter Kouan Tchoung (aider un prince à opprimer tous les autres). »

3. Tch’enn Tchenn (disciple de Meng tzeu) dit : « Dans la principauté de Ts’i, le roi de Ts’i vous a offert deux mille onces d’un or très pur ; vous les avez refusées. Ensuite, dans la principauté de Soung, le prince de Soung vous a offert mille quatre cents onces d’or ; vous les avez acceptées. Dans la principauté de Sie, le prince de Sie vous a offert mille onces d’or ; vous les avez acceptées. Si précédemment vous avez bien fait de refuser, plus tard vous avez mal fait d’accepter ; ou, si plus tard vous avez bien fait d’accepter, précédemment vous aviez mal fait de refuser. Maître, certainement vous avez eu tort dans l’un ou l’autre cas. »

Meng tzeu répondit : « J’ai bien agi dans les trois cas. Quand j’étais dans la principauté de Soung, je me préparais à faire un long voyage. On offre toujours des présents à ceux qui partent pour un voyage. Le prince me dit : « Je vous offre des présents pour votre voyage. » Comment aurais je refusé ? Quand j’étais dans la principauté de Sie, j’avais l’intention de me prémunir contre une attaque (et de me faire escorter par des hommes armés). Le prince me dit : « J’ai entendu dire que vous vous prémunissez. » Et il m’offrit un présent pour payer mon escorte. Comment aurais je refusé ?

« Quand j’étais dans la principauté de Ts’i, je n’avais pas de dépense à faire. Offrir des présents à un homme qui n’a pas de dépense à faire, c’est l’acheter. Se pourrait il qu’un homme sage se laissât prendre par des présents ? »

4. Meng tzeu étant allé à P’ing lou (dans la principauté de Ts’i), dit au grand préfet (K’oung Kin sin) qui gouvernait cette ville : « Si l’un de vos petits officiers qui commandent cinq hommes, abandonnait ses soldats trois fois en un jour, le puniriez vous de mort ? » K’oung Kin sir répondit : « Je n’attendrais pas qu’il eût abandonné ses hommes trois fois. » « Mais vous, dit Meng tzeu, vous avez abandonné ceux qui vous sont confiés, et cela bien des fois. Dans les années de calamité, dans les années de disette, des milliers de personnes âgées ou faibles se roulent et meurent dans les canaux et les fosses ; des milliers d’hommes robustes se dispersent et s’en vont aux quatre extrémités de l’empire. » « C’est un mal auquel je ne puis remédier dit K’oung Kin sin. (Le roi seul a le droit de faire distribuer aux indigents les grains des greniers publics). »

« Supposons, dit Meng tzeu, qu’un homme soit chargé de nourrir les bœufs ou les brebis d’un autre ; il cherchera des pâturages et du foin. S’il n’en trouve pas, reconduira-t-il les bœufs ou les brebis à leur propriétaire, ou bien les regarderait-il mourir ? » (Meng tzeu veut lui faire entendre que, s’il n’est pas libre de donner à ses sujets les soins nécessaires, il doit résigner sa charge et se retirer). Koung Kin sin répondit : « En cela je suis coupable. »

Un autre jour, Meng tzeu se présentant devant le roi, lui dit : « Je connais cinq des officiers chargés par vous de gouverner les préfectures où les anciens princes ont des temples. K’oung Kin sin est le seul qui reconnaisse ses fautes. » Puis il rapporta au roi son entretien avec Kin sin. Le roi dit : « (Que tant d’hommes périssent dénués de secours), c’est ma faute. » (Tôu, ville où se trouve la salle des ancêtres d’un prince).

5. Meng tzeu dit à Tch’eu wa (grand préfet de Ts’i) : « Vous avez refusé la préfecture de Ling k’iou, et demandé la charge de préposé des tribunaux, afin de pouvoir, en vertu de cette charge, donner des avis au roi ; et il me semble que vous avez eu raison. Depuis plusieurs mois que vous avez cet emploi, est ce que vous n’avez pas encore pu avertir le roi ? » Tch’eu wa donna des avis au roi ; le roi ne les ayant pas suivis, il se démit de sa charge. Les habitants de Ts’i dirent : « Le parti que Meng tzeu a conseillé à Tch’eu wa est bon ; mais nous ne savons que penser du parti qu’il adopte pour lui-même. » (Ling k’iou était sans doute près de la frontière de Ts’i, loin de la capitale).

Ces discours furent rapportés à Meng tzeu par Koung fou tzeu (son disciple). Meng tzeu répondit : « J’ai entendu dire que celui qui est chargé d’un emploi doit se retirer, s’il ne peut le remplir ; que celui qui est chargé d’avertir un prince doit se retirer, s’il ne peut faire agréer ses avis. Moi, je ne suis chargé ni de remplir un emploi, ni d’avertir le prince. Pourquoi ne serais je pas tout à fait libre d’aller à la cour ou de me retirer ? »

6. Lorsque Meng tzeu était ministre d’État du roi de Ts’i, le roi l’envoya à la cour du prince de T’eng pleurer un mort (ou présenter ses condoléances), et lui adjoignit le grand préfet de la ville de Ko, Wang Houan (auquel il donna le titre de ministre pour cette mission). Chaque jour, matin et soir, Wang Houan faisait visite à Meng tzeu. Sur la route de T’eng, depuis le départ jusqu’au retour à Ts’i, Meng tzeu ne lui dit pas un mot de l’objet de leur mission.

Koung suenn Tch’eou dit : « La dignité de ministre de Ts’i (dont Wang Houan est revêtu) n’est pas une petite dignité ; la route de Ts’i à T’eng n’est pas courte. Depuis le départ jusqu’au retour, vous ne lui avec pas dit un mot de l’objet de votre mission ; pourquoi cela ? » Meng tzeu répondit : « D’autres avaient préparé cette affaire (et Wang Houan était l’un d’eux). Que me restait il à dire ? » Ko, ancienne ville située à l’ouest de I chouei Mien. Wang Houan, favori du roi, avait le titre de ministre pour cette mission ; il est appelé pour cette raison ministre de Ts’i. Meng tzeu avec ce vil personnage garda sa dignité, sans lui témoigner d’aversion.

7. Meng tzeu alla de la principauté de Ts’i à celle de Lou pour l’enterrement de sa mère. A son retour dans la principauté de Ts’i, (avant d’arriver à la capitale) il s’arrêta dans la ville de Ing. Son disciple Tch’oung Iu (qui l’accompagnait dans ce voyage), lui dit : « Ces jours passés, ne sachant pas combien j’étais inhabile, vous m’avez chargé de donner des ordres au menuisier (de commander les cercueils de votre mère). La chose pressait ; je n’ai pas osé vous adresser de questions. A présent, je me permettrai de vous en adresser une. Le bois (des cercueils) m’a paru trop beau. »

Meng tzeu répondit : « Dans la haute antiquité, les mesures des deux cercueils n’étaient pas déterminées. Plus tard (quand Tcheou koung fixa les usages), il fut décidé que le cercueil intérieur aurait sept pouces d’épaisseur (environ 14 centimètres), et le cercueil extérieur également. Depuis l’empereur jusqu’aux hommes du peuple, tout le monde suivit cet usage, non seulement parce que c’était beau, mais parce que le cœur y trouvait sa satisfaction. Si l’empereur ne l’avait pas autorisé, le cœur n’aurait pas été satisfait. Quand la fortune ne le permettait pas, le cœur n’était pas satisfait. Comme ils en avaient l’autorisation, les anciens suivaient tous cet usage, quand ils n’étaient pas trop pauvres. Pourquoi moi seul aurais je fait autrement ?

« De plus, ne pas laisser la terre toucher le corps d’un père ou d’une mère, n’est ce pas aussi une grande joie au cœur d’un bon fils ? J’ai entendu dire que le sage sacrifierait pour ses parents tous les biens de l’univers. » (Passer de la vie à la mort, cela s’appelle houá subir une transformation).

8. Chenn T’oung (ministre du roi de Ts’i) demanda à Meng tzeu, en son propre nom, (mais peut être sur un ordre secret de son prince), s’il était permis d’attaquer et de châtier le prince de Ien (nommé Tzeu tcheu). Meng tzeu répondit : « Cela est permis. Car, Tzeu k’ouai (qui était prince de Ien) ne pouvait (sans l’autorisation de l’empereur) donner la principauté de Ien, et Tzeu tcheu ne pouvait accepter. Supposons qu’un officier vous soit particulièrement cher. Pouvez vous lui donner votre dignité et votre traitement, de votre chef et sans en référer au roi ? Cet officier peut il les accepter de lui-même sans l’autorisation du roi ? Tzeu k’ouai et Tzeu tcheu ont ils fait autre chose ? »

Les habitants de Ts’i attaquèrent le prince de Ien. On demanda à Meng tzeu s’il était vrai qu’il eût engagé le roi de Ts’i à attaquer le prince de Ien. « Non, répondit il. Chenn T’oung m’a demandé s’il était permis d’attaquer le prince de Ien. Je lui ai répondu affirmativement. Aussitôt les troupes de Ts’i ont attaqué le prince de Ien. Si Chenn T’oung m’avait demandé qui avait le droit d’attaquer le prince de Ien, j’aurais répondu que c’était le ministre du Ciel (l’empereur. Cf. page 374 ).

« Supposons qu’un homme ait commis un meurtre, et qu’on me demande s’il est permis de le mettre à mort ; je répondrai affirmativement. Si l’on me demande qui a le droit de le punir de mort, je répondrai que c’est le grand juge. Pour ce qui est d’attaquer le prince de Ien en imitant sa conduite, c’est-à-dire sans l’autorisation de l’empereur, comme lui-même a accepté la dignité de prince, sans cette autorisation ; comment aurais-je pu le conseiller ? »

9. Les habitants de Ien (choisirent pour roi le prince P’ing, fils et héritier présomptif de leur ancien roi), et se révoltèrent (contre le roi de Ts’i qui s’était emparé de leur pays). Le roi de Ts’i dit : « Je suis honteux de n’avoir pas suivi le conseil de Meng tzeu. » Tch’enn Kia, grand préfet de Ts’i, lui dit : « Prince, ne soyez pas en peine. Lequel des deux est le plus humain et le plus prudent, de vous ou de Tcheou koung ? » « Oh ! que dites vous là ! répondit le roi. (Puis je être mis en parallèle avec Tcheou koung ?) »

Tch’enn Kia reprit : « Tcheou koung, chargea Kouan chou (son frère aîné) de veiller sur la principauté laissée (par Ou wang) aux descendants des In ; et Kouan Chou, avec le prince de In, se révolta (contre l’empereur Tch’eng wang, successeur de Ou wang). Si Tcheou koung prévoyait la révolte de Kouan chou, il a été cruel en lui confiant cette charge, (parce qu’il a donné occasion au crime et au châtiment de Kouan chou). Si Tcheou koung n’a pas prévu la révolte de Kouan chou, en lui confiant cette charge, il a manqué de prudence, (de perspicacité, de prévoyance). Les vertus d’humanité et de prudence n’ont pas toujours été très parfaites en Tcheou koung ; à plus forte raison ne peuvent-elles pas l’être en vous. Permettez moi, je vous prie, d’aller voir Meng tzeu et de vous tirer d’embarras. » (Les In tiraient leur nom de la petite principauté de In, qui appartenait à leur famille avant leur avènement à l’empire).

Tch’enn Kia alla trouver Meng tzeu, et lui dit : « Que faut il penser de Tcheou koung ? » « C’était un grand sage de l’antiquité, répondit Meng tzeu. » « Est il vrai, demanda Tch’enn Kia, qu’il ait chargé Kouan chou de veiller sur la principauté du descendant des In, et que Kouan chou se soit révolté avec ce prince ? » « C’est vrai ; répondit Meng tzeu. » « Tcheou koung, en lui confiant cette charge, dit Tch’enn Kia, savait-il qu’il se révolterait ? » « Il ne le savait pas, répondit Meng tzeu . » « Un grand sage, dit Tch’enn Kia, est-il aussi sujet à l’erreur ? » Meng tzeu répondit  : « Tcheou koung était le frère puîné le Kouan tchoung. Son erreur ne s’explique-t-elle pas facilement ? »

« Quand les sages de l’antiquité tombaient dans une erreur, ils la corrigeaient aussitôt ; quand les princes actuels sont dans l’erreur, ils y persévèrent. Les erreurs des anciens sages étaient comme les éclipses du soleil et de la lune. Tout le monde les voyait. Quand ils les corrigeaient, tous les regards se tournaient vers eux (avec joie et confiance). Les princes actuels se contentent ils de persévérer dans leurs erreurs ? Ils vont plus loin ; ils les soutiennent et les défendent. » (Tch’enn Kia, au lieu d’engager son prince à se corriger, ne cherchait qu’à s’excuser).

10. Meng tzeu se démit de sa charge de ministre, pour retourner dans son pays. Le roi de Ts’i alla le voir et lui dit : « Autrefois (avant votre arrivée dans mes États), je désirais vous voir, et je ne pouvais l’obtenir. Enfin j’ai eu le bonheur de me trouver auprès de vous ; tous les officiers de ma cour en ont éprouvé une grande joie. A présent, vous me quittez, pour retourner dans votre pays. Je ne sais si plus tard j’aurai le bonheur de vous revoir. » Meng tzeu répondit : « Je n’oserais vous prier de me permettre de revenir ; certainement je le désire. »

Un autre jour, le roi dit à Cheu tzeu (l’un de ses officiers) : « Je désire donner à Meng tzeu une maison au centre de mes États, et dix mille tchoung de grain chaque année pour l’entretien de ses disciples, afin que les grands préfets et tous les habitants aient un maître qu’ils honorent et imitent. Pourquoi ne le lui proposeriez vous pas de ma part ? »

Cheu tzeu eut recours à Tch’enn tzeu (ou Tch’enn Tchenn, disciple de Meng tzeu), pour lui en parler. Tch’enn tzeu rapporta à Meng tzeu les paroles de Cheu tzeu. Meng tzeu dit : « Cheu tzeu sait-il qu’il ne convient pas de chercher à me retenir ? Suppose-t-on que je sois avide de richesses ? Renoncer aux cent mille tchoung de grain (que je pourrais recevoir chaque année en qualité de ministre), et accepter dix mille tchoung, serait ce être avide de richesses ?

« Ki suenn disait : « Tzeu chou I était un homme étonnant. Lorsque le prince le privait de sa charge, il se retirait ; (mais, afin que sa famille continuât à s’enrichir), il faisait nommer ministre d’État l’un de ses enfants ou de ses frères. Quel est l’homme qui ne désire pas les richesses et les honneurs ? Mais Tzeu chou I avait de particulier qu’il s’était fait comme un loung touan pour accaparer les richesses et les honneurs. »

« Les anciens établissaient des marchés, afin que chacun pût, en échange de ce qu’il avait, se procurer ce qui lui manquait. Des chefs y présidaient. Un homme méprisable voulut absolument avoir un endroit élevé et s’y plaça, pour regarder à droite et à gauche et accaparer tout le profit des transactions. On le considéra comme un homme vil, et on l’obligea à payer des droits : c’est à cette occasion que s’est introduit l’usage des taxes sur les marchandises. (Si j’acceptais les offres du roi de Ts’i, je me rendrais semblable à Tzeu chou I et à ce vil marchand). »

11. Meng tzeu, ayant quitté la capitale de Ts’i, aller passer la nuit à Tcheou (d’autres disent Houe, ville située au sud-ouest de la capitale). Quelqu’un, dans l’intérêt du roi, voulut le retenir. Il alla le trouver ; oubliant les règles de l’urbanité), il s’assit (sans y être invité), et lui adressa la parole. Meng tzeu ne répondit pas, s’appuya contre un escabeau et se coucha (comme pour dormir). Le visiteur mécontent (se leva et) lui dit : « Moi votre disciple, je n’ai osé vous adresser la parole qu’après avoir gardé l’abstinence cette nuit (par respect pour vous). Vous, vous vous couchez et ne m’écoutez pas. Permettez moi de vous dire que je n’oserai plus vous faire visite. »

« Asseyez vous, répondit Meng tzeu ; je vous parlerai clairement. Autrefois, si Mou, prince de Lou, n’avait pas eu quelqu’un auprès de Tzeu seu (pour honorer ce grand sage), il n’aurait pu retenir Tzeu seu. Sie Liou (lettré de Ts’i) et Chenn Siang (fils de Tzeu tchang) se seraient retirés, s’ils n’avaient pas eu toujours un homme auprès du prince Mou (pour lui recommander les sages). Vous avez inventé un expédient à mon sujet (vous êtes venu en votre propre nom m’inviter à rester) ; mais cette invitation privée est moins honorable que les soins du prince Mou à l’égard de Tzeu seu. Lequel de nous deux repousse l’autre ? Est ce vous (en ne me traitant pas avec honneur), ou bien, est ce moi (en refusant de vous répondre) ? »

12. Après que Meng tzeu eût quitté la capitale de Ts’i, In Cheu dit : « Si Meng tzeu (avant de venir dans notre pays) ne savait pas que notre roi n’était pas capable de devenir un second Tch’eng T’ang, un second Ou wang, il a manqué de perspicacité. S’il le savait, il est venu chercher les faveurs du roi. Il a fait un voyage de mille stades pour le voir ; comme il n’a pas obtenu ses bonnes grâces, il est parti. Il n’a quitté la ville de Tcheou qu’après y avoir passé trois jours. Pourquoi cette hésitation et ce retard ? Cette conduite ne me plaît pas. »

Ces paroles furent rapportées à Meng tzeu par Kao tzeu (son disciple) : Meng tzeu répondit : « Comment In Cheu connaît il mes sentiments ? J’ai fait un voyage de mille stades pour voir le roi, (dans l’espoir qu’il se servirait de moi, et établirait un ordre parfait dans ses États) ; voilà ce que je désirais. N’ayant pas trouvé le roi disposé à suivre mes conseils, je suis parti ; était ce donc là ce que je désirais ? Je ne pouvais pas ne pas m’en aller. Je suis resté trois jours à Tcheou, avant d’en sortir. Je croyais que mon départ était encore trop précipité. J’espérais que le roi changerait de sentiments ; et, s’il en avait changé, il m’aurait certainement rappelé. (On ignore quel changement Meng tzeu aurait désiré dans les sentiments du roi).

« J’ai quitté Tcheou, et le roi ne m’a pas rappelé. Dès lors, ma détermination de retourner dans mon pays a été plus ferme que jamais. Malgré cela est ce que j’abandonne le roi pour toujours ? Il est encore capable de faire le bien. Si plus tard il se sert de moi, les habitants de seront ils les seuls à jouir de la paix ? Tous les peuples de l’empire seront heureux. Le roi changera peut être de sentiments ; je l’espère tous les jours.

« Voudrais je ressembler à ces hommes d’un esprit étroit, qui, ne pouvant faire agréer leurs avis à leur prince, s’irritent, laissent paraître leur déplaisir sur leur visage, s’enfuient, et ne se reposent le soir qu’après avoir couru sans relâche tout le jour ? In Cheu, ayant eu connaissance de cette réponse de Meng tzeu, dit : « Vraiment je suis un homme d’un esprit étroit. »

13. Meng tzeu ayant quitté la capitale de Ts’i, en chemin, son disciple Tch’oung Iu lui dit : « Maître, vous ne paraissez pas content. Jadis j’ai appris de votre bouche que le sage ne se plaint jamais des dispositions du Ciel et n’accuse jamais les hommes. » Meng tzeu répondit : « Les temps ne sont plus les mêmes. Sans doute, je ne me permets pas de me plaindre du Ciel ; mais puis-je ne pas m’affliger des châtiments qu’il envoie ? Je ne me permets pas d’accuser les hommes ; mais puis-je ne pas avoir compassion de leur malheureux sort ?

« Tous les cinq cents ans paraît un homme qui obtient l’empire et gouverne avec une parfaite sagesse. Dans cet intervalle de temps, de grands sages acquièrent un nom dans le monde. Depuis l’avènement des Tcheou, il s’est écoulé plus de sept cents ans. D’après ce calcul, le terme ordinaire est déjà passé. A en juger d’après l’état présent de la société (qui appelle une réforme), on voit qu’une restauration serait possible. Mais peut-être le Ciel ne veut il pas encore le rétablissement de la paix et de l’ordre dans l’empire. S’il le voulait, quel serait à notre époque le grand sage qui préparerait la restauration, si ce n’était moi ? Pourquoi donc ne serais je pas content ? »

14. Meng tzeu, après avoir quitté la capitale de Ts’i, s’arrêta à Mou. Koung suenn Tch’eou lui dit : « Exercer une charge et ne pas accepter de traitement, était ce l’usage des anciens ? » « Non, répondit Meng tzeu. J’eus ma première entrevue avec le roi de Ts’i dans la terre de Tch’oung. En me retirant d’auprès de lui, j’avais déjà le projet de m’en aller. Je n’ai pas voulu changer cette détermination. (J’ai accepté et exercé la charge de ministre ; mais) je n’ai jamais accepté de traitement, (afin d’être plus libre de m’en aller). Ensuite le roi donna ordre de mettre des troupes en campagne (ou bien, j’ai été nommé grand précepteur) ; je n’ai pu me démettre de ma charge. Je suis resté longtemps dans la principauté de Ts’i, mais contre mon gré. (Hiou était dans le T’eng hien, qui dépend de Ien tcheou fou. Tch’oung, qu’il ne faut pas confondre avec l’ancienne principauté de ce nom, était dans la principauté de Ts’i).