Les Quatre livres/Meng Tzeu/L07

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Traduction par Séraphin Couvreur.
Imprimerie de la mission catholique (p. 607-654).
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MENG TZEU.


LIVRE VII. TSIN SIN.


CHAPITRE I.


1. Meng tzeu dit : « Celui qui cultive parfaitement son intelligence, connaît sa nature (et la nature de toutes choses). Celui qui connaît sa nature, connaît le Ciel. L’intelligence est cette faculté spirituelle avec laquelle l’homme a reçu les principes de toutes les connaissances, et par laquelle il se dirige en toutes choses. La nature est l’ensemble des principes que l’intelligence connaît naturellement. Le Ciel est le principe de tous les principes. Il n’est personne dont l’intelligence ne possède les principes de toutes les connaissances. Cf. Ta Hio, p. 2 et 11. Conserver parfaitement ses facultés intellectuelles, entretenir en soi les dons de la nature, c’est le moyen de servir le Ciel. Être indifférent au sujet de la longueur ou de la brièveté de la vie, et travailler à se perfectionner soi-même jusqu’à la fin de sa carrière, c’est le moyen d’affermir les dons que l’on a reçus du Ciel. » (Ming, ce que le Ciel donne à l’homme).

2. Meng tzeu dit : « Rien n’existe qui ne soit voulu et ordonné par le Ciel. Il faut accepter avec soumission ce qu’il veut et ordonne directement. (Seules les choses qui arrivent sans qu’aucun homme les attire, sont voulues et ordonnées directement par le Ciel. Il ne veut et n’ordonne les autres que d’une manière indirecte, et souvent l’homme doit faire en sorte de les éviter). Pour cette raison, celui qui a une juste idée de la providence céleste ne se tient pas au pied d’un mur qui menace ruine (pour ne pas s’attirer une mort que le Ciel ne veut pas directement). La mort de celui qui termine ses jours dans l’accomplissement de ses devoirs, est ordonnée directement par le Ciel. La mort du criminel qui périt dans les fers ne l’est pas. »

3. Meng tzeu dit : « Il est utile de chercher les biens que nous trouvons, quand nous les cherchons, et que nous perdons, quand nous les négligeons. Ces biens soit ceux qui sont en nous, à savoir les vertus. Rien ne sert de chercher les biens dont la poursuite est soumise à certaines règles, et dont l’acquisition dépend de la volonté du Ciel. Ces biens sont ceux qui sont hors de nous. »

4. Meng tzeu dit : « Nous avons en nous les principes de toutes les connaissances. Le plus grand bonheur possible est celui de voir, en s’examinant soi-même, qu’il ne manque rien à sa propre perfection. Si quelqu’un s’efforce d’aimer les autres comme lui-même, la perfection qu’il cherche est tout près de lui. »

5. Meng tzeu dit : « La plupart des hommes agissent sans savoir la raison de leur conduite. Ils ont des habitudes, et ils ne s’en demandent pas compte. Ils continuent ainsi toute leur vie, et ils ne savent pas pourquoi. »

6. Meng tzeu dit : « Il faut que l’homme ait honte de mal faire. Celui qui a honte de n’avoir pas eu honte de mal faire, ne fera plus rien dont il doive avoir honte. »

7. Meng tzeu dit : « La honte est un sentiment d’une grande importance. Les adroits machinateurs de ruses et de fourberies, ne rougissent de rien. Celui qui n’a plus ce sentiment essentiel à l’homme de bien, que peut-il avoir de ce qui constitue l’homme de bien ? »

8. Meng tzeu dit : « Les sages souverains de l’antiquité aimaient la vertu des hommes sages, et (dans leurs relations avec eux), ils oubliaient leur propre puissance. Comment les sages de l’antiquité n’auraient-ils agi de même ? Ils mettaient tout leur bonheur dans leur sagesse, et ne faisaient pas attention à la puissance des grands. Aussi, lorsqu’un roi ou un prince n’avait pas pour eux le plus profond respect, et ne les traitait pas avec la plus exquise urbanité, il n’obtenait pas de les voir souvent. S’il n’obtenait pas même de les voir souvent, à plus forte raison n’obtenait-il pas de les avoir à son service. »

9. Meng tzeu dit à Soung Keou tsien, (l’un de ces lettrés qui allaient offrir leurs conseils à tous les princes) : « Aimez-vous à aller dans les cours (donner des avis aux princes) ? Je vous dirai mon sentiment au sujet de ces voyages. Si les princes suivent vos conseils, soyez content ; s’ils ne les suivent pas, soyez également content. »

« Que dois je faire, dit Keou tsien, pour être toujours content ? » « Estimez la vertu, dit Meng tzeu, mettez votre bonheur dans la justice ; et vous pourrez être toujours content. Le disciple de la sagesse, dans la pauvreté, garde toujours la justice, et dans la prospérité, ne s’écarte jamais de la voie de la vertu. Parce que, dans la pauvreté, il possède la justice, il se possède lui-même (il garde son cœur exempt de corruption). Parce que, dans la prospérité (et les honneurs), il ne s’écarte pas de la voie de la vertu, le peuple n’est pas trompé dans ses espérances. Lorsque les sages de l’antiquité obtenaient ce qu’ils désiraient, à savoir les charges publiques, ils répandaient leurs bienfaits sur le peuple. Lorsqu’ils n’obtenaient pas l’objet de leurs désirs, ils se perfectionnaient eux-mêmes, et devenaient ainsi illustres dans le monde. S’ils étaient pauvres, ils travaillaient dans la solitude à se rendre parfaits. S’ils étaient dans la prospérité (et les honneurs), en se perfectionnant eux mêmes, ils rendaient tous les autres hommes parfaits. »

10. Meng tzeu dit : « Les hommes vulgaires auraient besoin d’un Wenn wang qui les excitât à pratiquer la vertu. Mais les hommes d’élite s’excitent eux mêmes, sans le secours d’un Wenn wang. »

11. Meng tzeu dit : « Donnez à un homme les richesses et la puissance de la famille des Han ou de celle des Wei ; s’il n’en conçoit aucun orgueil, il est bien supérieur au commun des hommes. »

12. Meng tzeu dit : « Lorsqu’un prince impose des travaux à ses sujets en vue d’assurer leur repos, ses sujets supportent volontiers les plus grandes fatigues. Lorsqu’un prince, afin de protéger la vie de ses sujets, en fait périr quelques uns, ceux-ci acceptent la mort sans se plaindre du prince qui les fait périr. »

13. Meng tzeu dit : « Les sujets d’un puissant chef des princes sont transportés de joie (quand ils reçoivent de lui un bienfait). Les sujets d’un empereur véritable sont toujours heureux. Ils accepteraient de lui, sans se plaindre, même leur sentence de mort. Lorsqu’ils reçoivent de lui un bienfait, ils ne lui en font pas un mérite extraordinaire, (parce que ses bienfaits sont continuels). Le peuple devient meilleur chaque jour, sans apercevoir l’action de celui qui le rend meilleur. Un prince sage opère des transformations partout où il passe. Dans tout ce qu’il entreprend, son action est merveilleuse. Son influence s’étend partout, unie à celle du ciel et de la terre. Dira -t-on qu’il ne rend pas de grands services ? »

14. Meng tzeu dit : « Un langage empreint de bonté fait sur les hommes une impression moins profonde qu’une réputation de bonté. Un bon gouvernement est moins propre à gagner le peuple que les bons enseignements. Un bon gouvernement inspire la crainte ; les bons enseignements inspirent l’affection. Un bon gouvernement enrichit le peuple et le prince ; les bons enseignements gagnent les cœurs. »

15. Meng tzeu dit : « Ce que l’homme sait faire sans l’avoir appris, il le sait faire naturellement. Ce qu’il connaît sans y avoir réfléchi, il le connaît naturellement. Les petits enfants savent tous aimer leurs parents. Devenus grands, ils savent tous respecter leurs frères aînés. L’affection envers les parents est un effet de la bienveillance ; le respect envers ceux qui sont plus âgés que nous, est un effet de la justice. Ce qui montre que ces sentiments procèdent de ces deux vertus innées, c’est qu’ils se rencontrent partout sous le ciel. »

16. Meng tzeu dit : « Lorsque Chouenn vivait au fond d’une montagne, demeurant au milieu des arbres et des rochers, allant et venant au milieu des cerfs et des sangliers, il ne paraissait pas différer beaucoup des sauvages habitants des montagnes. Quand il entendait une bonne parole ou qu’il voyait une bonne action, (il s’empressait d’en faire la règle de sa conduite), semblable au Kiang ou au Fleuve-Jaune, qui, après avoir rompu ses digues, répand partout ses eaux et ne peut être arrêté. »

17. Meng tzeu dit : « Ne faites pas ce que vous savez ne devoir pas faire ; ne désirez pas ce que vous savez ne devoir pas désirer. Cela suffit. »

18. Meng tzeu dit : « Les hommes d’une vertu éclairée et d’une prudence industrieuse se forment d’ordinaire dans les souffrances et les contrariétés. Seuls les ministres délaissés et les enfants de concubines gardent leur cœur avec soin, comme des hommes en péril, et savent se prémunir contre les malheurs dont ils sont menacés. Aussi deviennent-ils très perspicaces. »

19. Meng tzeu dit : « Il est des hommes méprisables qui servent les princes ; lorsqu’ils sont au service d’un prince, ils s’appliquent à garder ses bonnes grâces et à le flatter. (Il dit des hommes, et non des ministres, par mépris.) Il est des ministres qui maintiennent la paix dans l’État ; ils font leur bonheur de remplir ce devoir. Il est des hommes favorisés des plus grands dons du Ciel ; lorsqu’ils jugent que, dans les honneurs, ils pourront faire pratiquer la vertu par tout l’empire, ils (acceptent des charges et) font régner partout la vertu. Il est des grands hommes ; ils se rendent eux mêmes parfaits, et tous les autres les imitent. »

20. Meng tzeu dit : « Trois choses donnent au sage une grande joie, et la dignité impériale n’est pas de ce nombre. La première, c’est d’avoir encore son père et sa mère, de voir ses frères exempts de tout embarras sérieux. La deuxième, c’est de n’avoir rien dont il doive rougir ni devant le Ciel ni devant les hommes. La troisième, c’est d’attirer à lui tous les hommes de talent, de les former par ses leçons. Trois choses lui donnent une grande joie ; la dignité impériale n’est pas de ce nombre. »

21. Meng tzeu dit : « Un vaste territoire, un peuple nombreux sont des choses conformes aux désirs de l’homme sage ; mais ce n’est pas ce qui lui cause une grande joie. Être à la tête de l’empire et procurer la paix à tous les peuples, est pour l’homme sage une grande joie ; mais ce qu’il a reçu de la nature (et qui est le plus grand de tous les biens), ne consiste pas en cela. Ce que le sage a reçu de la nature, ne peut être augmenté, lors même qu’il ferait de grandes choses, ni diminué, lors même qu’il vivrait dans la pauvreté, parce c’est la part qui lui a été assignée par le Ciel. Ce que l’homme sage tient de la nature, ce sont les vertus de bienveillance, de justice, d’urbanité et de prudence : Elles ont leurs racines dans le cœur ; mais leurs effets apparaissent manifestement sur le visage, se voient dans la tenue des épaules et de tous les membres. Tout le corps comprend son devoir, sans qu’on l’en avertisse. »

22. Meng tzeu dit : « Pe i, fuyant le tyran Tcheou, était allé demeurer au nord sur le bord de la mer. Lorsqu’il apprit les belles actions de Wenn wang, il se leva en disant : « Pourquoi n’irais je pas vivre sous sa dépendance ? J’ai entendu dire que le prince de l’ouest a grand soin des vieillards. » T’ai koung, fuyant Tcheou, s’était retiré à l’est, près du rivage de la mer. Lorsqu’il apprit les belles actions de Wenn wang, il se leva en disant : « Pourquoi n’irais je pas me mettre sous sa dépendance ? J’ai entendu dire que le Prince de l’ouest a grand soin des vieillards. » Si dans l’empire un prince prenait soin des vieillards, les hommes vertueux se donneraient tous à lui.

« Chaque habitation occupait cinq arpents de terrain ; on y plantait des mûriers le long du mur d’enceinte. La mère de famille nourrissait des vers à soie ; elle avait de quoi faire des vêtements de soie aux vieillards : Elle nourrissait cinq poules et deux truies, avait soin le les faire produire aux temps convenables ; et les vieillards n’étaient jamais privés de viande. Chaque père de famille avait cent arpents de terre ; en les cultivant, il pouvait nourrir huit personnes.

« La raison pour laquelle Pe i et T’ai koung disaient que le prince de l’ouest prenait grand soin des vieillards, c’est qu’il assignait à chacun de ses sujets un champ et une habitation, leur apprenait à planter des mûriers et à nourrir des animaux domestiques, dirigeait leurs femmes et leurs enfants, et obtenait ainsi qu’ils prissent soin des vieillards. Un homme de cinquante ans n’a pas chaud, s’il n’a pas de vêtements de soie. Un homme de soixante dix ans, n’est pas rassasié, s’il ne mange pas de viande. N’avoir pas chaud et n’être pas rassasié, cela s’appelle souffrir du froid et de la faim. Dans les États de Wenn wang, aucun vieillard ne souffrait du froid ni de la faim. Voilà ce que voulaient dire Pe i et T’ai koung. »

23. Meng tzeu dit : « Si le prince rend facile la culture des terres, modère les taxes et les impôts, le peuple sera dans l’abondance. S’il a soin que ses sujets ne mangent qu’à des heures réglées, et ne fassent de dépenses que pour les cérémonies, ils auront plus de provisions qu’ils n’en pourront consommer. L’eau et le feu sont nécessaires pour vivre. Si quelqu’un, même au crépuscule du soir, allait frapper à la porte d’un autre et demander de l’eau ou du feu, certainement il en obtiendrait, parce que l’eau et le feu abondent partout. Les empereurs les plus sages faisaient en sorte que les pois et les grains fussent aussi abondants que l’eau et le feu. Quand les pois et les grains sont si abondants, le peuple peut-il n’être pas vertueux ? »

24. Meng tzeu dit : « Lorsque Confucius était sur la montagne à l’est de la capitale, la principauté de Lou lui paraissait petite. Lorsqu’il montait sur le T’ai chan, l’empire lui paraissait petit. De même, celui qui étend ses regards sur la mer, a de la peine à compter pour quelque chose les autres amas d’eau. Celui qui fréquente l’école d’un grand sage, compte difficilement pour quelque chose les discours des autres hommes.

« Il est des règles à suivre pour observer l’eau et juger de sa profondeur. Il faut la considérer lorsqu’elle a des vagues. Le soleil et la lune étant des corps lumineux, leurs rayons reçus (même à travers une petite ouverture) éclairent les objets. L’eau remplit d’abord les fossés, avant d’aller plus loin. De même, le disciple de la sagesse (avance par degrés) dans l’étude de la doctrine des sages ; il n’apprend une nouvelle leçon, que quand il possède bien la précédente. »

25. Meng tzeu dit : « Celui qui se lève au chant du coq et s’applique tout entier à la pratique de la vertu, est un disciple de Chouenn. Celui qui se lève au chant du coq et se livre tout entier à la poursuite du gain, est un disciple du brigand Tcheu. Voulez vous savoir quelle distance sépare Chouenn de Tcheu ? C’est celle qui existe entre le désir du gain et l’amour de la vertu. » Voy. page 457.

26. Meng tzeu dit : « Iang Tchou a pour maxime qu’il peut à peine assez faire pour lui-même (chacun pour soi). Il ne voudrait pas sacrifier un de ses cheveux dans l’intérêt de l’empire. Me Ti aime tous les hommes également et sans distinction. Pour se rendre utile à l’empire, il consentirait à se laisser racler tout le corps de la tête aux pieds. Tzeu mouo tient le milieu entre ces deux philosophes. Tenant le milieu, il approche davantage de la vérité. Mais, parce qu’il veut garder le juste milieu sans tenir compte des circonstances, il s’attache aussi obstinément à un point. La raison pour laquelle je hais celui qui s’attache obstinément à un point, c’est qu’il altère la vraie doctrine. Il prend un principe unique, et en laisse de côté cent autres. »

27. Meng tzeu dit : « La nourriture paraît toujours agréable ; à ceux qui ont faim, et la boisson à ceux qui ont soif. Ils ne peuvent en bien juger ; la faim ou la soif leur a gâté le goût. La faim et la soif ne nuisent elles qu’au palais et à l’estomac ? Ordinairement elles nuisent aussi au cœur de l’homme. Si quelqu’un est capable de supporter la faim et la soif, c’est-à-dire la pauvreté, sans détriment pour son cœur, pour sa vertu, il n’aura pas à déplorer de ne pas égaler les hommes les plus vertueux. »

28. Meng tzeu dit : « Houei de Liou hia n’aurait pas, pour les trois plus hautes dignités de l’empire, changé quoi que ce fût à sa conduite. »

29. Meng tzeu dit : « Celui qui s’adonne à la pratique de la vertu peut être comparé à un homme qui creuse un puits. Cet homme eût-il creusé à une profondeur de neuf fois huit pieds, s’il ne va pas jusqu’à la source, il est vrai de dire qu’il abandonne son puits. »

30. Meng tzeu dit : « Iao et Chouenn ont reçu de la nature la vertu parfaite ; Tch’eng T’ang et Ou wang l’ont acquise par leurs efforts ; les cinq chefs des princes l’ont simulée. Après l’avoir longtemps simulée, sans chercher à l’acquérir, ne s’imaginaient ils pas la posséder ? »

31. Koung suenn Tch’eou dit : I in dit : « Je ne puis m’habituer à un prince qui ne se conduit pas d’après la raison. » Et il relégua le jeune empereur T’ai kia dans le palais de T’oung. Le peuple en fut très satisfait. T’ai kia étant devenu vertueux, I in le reconduisit à la capitale. Le peuple fut encore très satisfait. Lorsqu’un prince n’est pas vertueux, un sage ministre peut il le reléguer loin de la cour ? » Meng tzeu répondit : « Il le peut, s’il a la même intention que I in. S’il a une autre intention, c’est un usurpateur. » Voy. page 525.

32. Koung suenn Tch’eou dit : « On lit dans le Cheu King : « Il ne mangera pas sa nourriture, sans l’avoir obtenue par son travail. » Comment un sage peut il se dispenser de cultiver la terre pour en tirer sa nourriture ? » Meng tzeu répondit : « Lorsqu’un sage demeure dans un pays, le prince, s’il suit ses avis, devient tranquille, riche, honoré, glorieux. Les jeunes gens, s’ils suivent ses enseignements, deviennent obéissants envers leurs parents, respectueux envers ceux qui sont plus âgés qu’eux, sincères, véridiques. Peut-on mieux gagner sa nourriture ? »

33. Tien, fils du roi de Ts’i, interrogeant Meng tzeu, dit : « Quelle est l’occupation d’un lettré sans charge ? » Meng tzeu dit : « Il élève les aspirations de son cœur. » Tien dit : « Qu’appelez vous élever ses aspirations ? » « C’est, répondit Meng tzeu, aspirer à la pratique de la bienveillance et de la justice. Ainsi, mettre à mort un innocent est contraire à la vertu d’humanité ; prendre le bien d’autrui est contraire à la justice ; (un lettré prend la résolution d’éviter ces fautes). Quelle est sa demeure ? C’est la vertu d’humanité. Quelle est sa voie ? C’est la justice. Demeurer dans la vertu d’humanité, et suivre la voie de la justice, c’est toute l’occupation d’un homme vraiment grand. »

34. Meng tzeu dit : « Tch’enn Tchoung tzeu n’aurait pas accepté la principauté de Ts’i, si on la lui avait offerte contrairement à la justice. Aussi, tout le monde est persuadé qu’il était un grand sage. Mais sa justice a été celle d’un homme qui refuse d’accepter une écuelle de riz et un peu de bouillon. Il n’y a pas de crime plus grand que celui de ne reconnaître ni père, ni mère, ni parents, ni prince, ni sujet, ni supérieur, ni inférieur. Parce qu’un homme a une petite vertu, croire qu’il en a de grandes, n’est-ce pas déraisonnable ? » Voy. page 456.

35. T’ao Ing (disciple de Meng tzeu) dit : « Lorsque Chouenn était empereur et Kao iao ministre de la justice, si Kou seou avait tué quelqu’un, qu’aurait fait Kao iao ? » Meng tzeu répondit : « Il aurait simplement observé la loi. » — « Chouenn ne le lui aurait donc pas défendu ? » « Comment Chouenn aurait il pu le lui défendre, répondit Meng tzeu. Kao iao avait reçu la loi de plus haut, (il devait l’appliquer, même malgré l’empereur). »

« Alors, qu’aurait fait Chouenn ? » « Chouenn, répondit Meng tzeu, aurait abandonné l’empire sans plus de regrets que s’il avait quitté une paire de souliers usés. Prenant son père sur ses épaules, il se serait enfui secrètement. Il aurait fixé sa demeure sur le bord de la mer, et vécu, heureux et content, sans plus penser à l’empire. »

36. Meng tzeu, allant de Fan à la capitale de Ts’i, aperçut de loin un fils du prince de Ts’i. Il dit, en poussant un soupir : « La condition change l’air du visage, et la fortune l’apparence extérieure. Tant est grande l’influence du rang que l’on occupe ! Tout homme n’est il pas enfant d’un homme ? L’habitation, les appartements, les voitures, les chevaux, les vêtements du fils d’un prince sont généralement semblables à ceux des autres hommes. Cependant, le fils du prince est tel que nous le voyons (différent des autres hommes) ; sa condition seule en est la cause. A plus forte raison celui qui reste dans la vaste demeure de l’univers, c’est-à-dire dans la vertu parfaite, paraît il différent des autres hommes.

« Le prince de Lou, arrivant à la capitale de Soung, cria à la porte appelée Tie tche. Les gardiens se dirent : « Ce n’est pas notre prince ; comment se fait-il, que sa voix ressemble à celle de notre prince ? » Cette ressemblance de voix n’avait d’autre cause que la ressemblance de condition. »

37. Meng tzeu dit : « Fournir à l’entretien d’un sage et ne pas l’aimer, c’est le traiter comme un animal immonde. L’aimer et ne pas le respecter, c’est le nourrir comme un animal domestique. Les témoignages d’honneur et de respect doivent précéder l’offrande des présents. S’ils ne partent du cœur et sont de vaines démonstrations, ils ne pourront retenir un sage. »

38. Meng tzeu dit : « Les différentes parties du corps et leurs fonctions sont de la nature même de l’homme. Le sage est le seul qui sache en user parfaitement. »

39. Siuen, roi de Ts’i, voulait diminuer la durée du deuil. Koung suenn Tch’eou dit : « Ne vaut-il pas mieux garder le deuil une seule année que de s’en dispenser entièrement ? » Meng tzeu répondit : « (Parler ainsi au prince) c’est comme si, voyant quelqu’un tordre le bras de son frère aîné, vous vous contentiez de lui dire : Tordez le doucement, lentement. Vous devriez l’engager à pratiquer la piété filiale et à respecter son frère aîné, et voilà tout. »

L’un des fils du roi de Ts’i ayant perdu sa mère, son précepteur demanda pour lui l’autorisation de garder le deuil pendant quelques mois. Koung suenn Tch’eou pria Meng tzeu de lui dire ce qu’il en pensait. Meng tzeu répondit : « Le fils du roi désirait garder le deuil le temps ordinaire ; mais il ne pouvait en obtenir l’autorisation. N’eût-il demandé qu’un seul jour de deuil, c’eût été mieux que de ne faire absolument rien. (Ce que j’ai dit précédemment), je l’ai dit de celui qui, n’étant arrêté par personne, se dispenserait de la loi du deuil. »

40. Meng tzeu dit : « Le sage enseigne de cinq manières différentes : il est des hommes sur lesquels il agit comme une pluie bienfaisante ; il en est dont il perfectionne la vertu ; il en est dont il développe les talents ; il en est auxquels il répond quand il est interrogé ; il en est qui, (recevant ses enseignements par d’autres), se corrigent et se perfectionnent en leur particulier. Telles sont les cinq manières d’enseigner employées par le sage. »

41. Koung suenn Tch’eou dit : « Votre doctrine est élevée, elle est belle ; mais en vérité, il semble que ce soit comme si l’on voulait monter jusqu’au ciel, et qu’il soit impossible de parvenir si haut : Ne pourriez vous pas mettre la perfection à la portée de vos disciples ; et les encourager ainsi à faire chaque jour des efforts ? »

Meng tzeu répondit : « Un maître charpentier ne change ni ne laisse de côté son cordeau pour un apprenti maladroit. Il ne changeait pas sa manière de tirer à lui la corde de son arc pour un archer malhabile. Le sage tire à lui la corde de l’arc, mais il ne décoche pas la flèche. Il saute en quelque sorte ; (c’est-à-dire, le sage enseigne ses disciples beaucoup plus par ses exemples que par ses paroles ; il les précède dans la voie, et avance comme par bonds). Il garde toujours le juste milieu, (et ne fait pas fléchir les principes). Le suit qui peut. »

42. Meng tzeu dit : « Quand les vrais principes sont en vigueur dans le monde, (le sage exerce une charge, et) les vrais principes l’accompagnent toujours. Quand les vrais principes ne sont pas en vigueur dans le monde, le sage s’applique tout entier à les suivre (dans la vie privée). Je n’ai jamais entendu dire qu’un sage ait accommodé les principes aux désirs des hommes. »

43. Koung tou tzeu dit : « Lorsque Keng (frère du prince) de T’eng venait à votre école, il était, ce semble, de ceux qu’il fallait traiter avec honneur. Pourquoi n’avez vous pas répondu à ses questions ? » Meng tzeu dit : « Je ne réponds pas aux interrogations de ceux qui se prévalent ou de leur dignité, ou de leur sagesse, ou de leur âge, ou des services qu’ils m’ont rendus, ou de leur ancienne amitié avec moi. Keng de T’eng avait deux (de ces défauts ; il se prévalait de sa dignité et de sa sagesse). »

44. Meng tzeu dit : « Si quelqu’un s’abstient de ce dont il doit le moins s’abstenir, il s’abstiendra de tout. Si quelqu’un ne traite pas bien ceux qu’il devrait traiter le mieux, il ne traitera bien personne. Celui qui s’avance avec trop d’empressement, recule bientôt. »

45. Meng tzeu dit : « Le sage épargne les êtres dépourvus de raison, c’est-à-dire les animaux et les plantes ; mais il n’exerce pas envers eux sa bienfaisance. Il fait du bien à tous les hommes, mais il ne les aime pas tous d’une affection spéciale. Il aime d’une affection spéciale ceux qui lui sont unis par le sang, et il fait du bien à tous les autres hommes. Il fait du bien aux hommes, et il épargne les autres êtres. »

46. Meng tzeu dit : « Il n’est rien qu’un homme sage ne désire connaître ; mais il s’applique en premier lieu à connaître ce qui réclame sa première attention. Un homme bienfaisant fait du bien à tout le monde ; mais avant tout il a soin de s’attacher les hommes sages. Iao et Chouenn, malgré toute leur sagesse, ne cherchaient pas à tout connaître en même temps, mais ils commençaient par les choses les plus importantes. Iao et Chouenn, malgré leur affection pour les hommes, n’étendaient pas leurs bienfaits sur tous en même temps ; ils travaillaient d’abord à s’attacher les hommes sages.

« Ne pouvoir s’astreindre à trois années de deuil, et cependant faire des recherches minutieuses sur le deuil de trois mois ou celui de cinq mois ; manger immodérément, boire sans discontinuer, et cependant interroger sur l’usage de ne pas déchirer la viande avec les dents ; cela s’appelle ne pas distinguer les choses importantes de celles qui ne le sont pas. (Voy. le Mémorial des Rites).


CHAPITRE II.


1. Meng tzeu dit : « Que Houei, prince de Leang, a été barbare ! Un prince humain fait du bien, d’abord à ceux qui lui sont chers, c’est-à-dire à ses proches, ensuite, à ceux qui ne lui sont pas spécialement chers, c’est-à-dire aux étrangers. Un prince inhumain traite cruellement, d’abord ceux auxquels il ne doit pas une affection spéciale, c’est-à-dire, les étrangers, puis ceux qui lui sont spécialement chers, c’est-à-dire ses proches. »

« Que voulez vous dire ? demanda Koung suenn Tch’eou. Meng tzeu répondit : « Houei, roi de Leang, pour la possession d’un territoire, a fait massacrer ses sujets, en les envoyant à la guerre. Après une grande défaite, il voulut recommencer les hostilités. Craignant de n’avoir pas la victoire, il força son jeune fils (son fils aîné), qui lui était très cher, (à prendre part à l’expédition, afin d’exciter l’ardeur des soldats) ; il sacrifia ainsi son fils avec ses sujets. C’est ce que j’appelle traiter, inhumainement, d’abord ceux à qui l’on ne doit pas une affection spéciale, puis ceux que l’on aime le plus. »

2. Meng tzeu dit : « Le Tch’ouenn Ts’iou relate des guerres injustes (entreprises par les princes sans l’autorisation de l’empereur). Il en mentionne quelques unes qui sont plus louables que les autres. Châtier par les armes se dit de l’empereur soumettant un prince désobéissant. Les princes qui se font la guerre, ne se châtient pas l’un l’autre. »

3. Meng tzeu dit : « Il vaudrait mieux n’avoir pas de livres historiques que de les interpréter à la lettre. Dans le chapitre du Chou King qui a pour titre Fin de la guerre, je ne prends à la lettre que deux ou trois passages seulement. Un prince humain n’a pas d’adversaires dans le monde. Un prince très bon, Ou wang, ayant attaqué un tyran très cruel, Tcheou, comment a t il péri tant d’hommes que les pilons (ou les boucliers) aient frotté dans le sang ? » Meng tzeu dit que ce fait est incroyable. Mais le vrai sens de ce passage du Chou King, c’est que les partisans des Chang se sont tués les uns les autres, et non qu’ils ont été tués par Ou wang.

4. Meng tzeu dit : « Il en est qui disent : Je suis habile à ranger une armée en bataille ; je suis habile à diriger un combat. Ils sont gravement coupables. Un prince qui aime à faire du bien, n’a pas d’ennemi sur la terre.

« Lorsque (Tch’eng T’ang) châtiait les princes du midi, les barbares du nord n’étaient pas satisfaits ; lorsqu’il châtiait les princes de l’est, les barbares de l’ouest n’étaient pas satisfaits. Les uns et les autres disaient : Pourquoi ne vient-il pas à nous en premier lieu ? Lorsque Ou wang attaqua le dernier empereur de la dynastie des In, il n’avait que trois cents chariots de guerre, et trois mille soldats courageux comme des tigres. Il dit (aux sujets du tyran) : « Ne craignez pas ; je viens (vous délivrer de la tyrannie et) vous apporter la paix ; je ne fais pas la guerre au peuple. Ils inclinèrent tous le front comme un taureau qui frappe la terre de ses cornes. Le mot tchēng signifie rendre droit, régler. Lorsque chacun désire que le gouvernement de son pays soit réglé (par un prince sage et bon), ce prince a-t-il besoin de recourir aux armes ? »

5. Meng tzeu dit : « Le charpentier et le charron peuvent donner à un homme le compas et l’équerre ; ils ne peuvent lui donner l’habileté à s’en servir. (Cette habileté s’acquière par l’exercice. Il en est de même de la sagesse). »

6. Meng tzeu dit : « Chouenn vivait d’aliments secs et de légumes, comme s’il avait dû vivre ainsi toute sa vie (sans désirer les richesses). Devenu empereur, il portait des vêtements brodés, jouait de la guitare, recevait les services des deux filles de Iao ; comme s’il avait tenu de la nature tous ces avantages (sans le moindre orgueil). »

7. Meng tzeu dit : « Enfin je comprends à présent combien c’est un grand crime de tuer le père ou le frère aîné d’un autre. Si quelqu’un tue le père d’un autre, cet autre (pour venger son père) tue à son tour le père du meurtrier. Si quelqu’un tue le frère aîné d’un autre, cet autre (par vengeance) tue à son tour le frère aîné du meurtrier. Ainsi, celui qui tue le père ou le frère aîné d’un autre, est presque aussi coupable que s’il tuait lui-même son propre père ou son propre frère (il le fait tuer par un autre). »

8. Meng tzeu dit : « Anciennement les barrières étaient établies pour protéger contre le brigandage ; à présent elles le sont pour exercer le brigandage, à savoir, pour exiger des droits exorbitants. »

9. Meng tzeu dit : « Si quelqu’un ne suit pas lui-même la voie de la vertu, il ne la fera suivre à personne, pas même à sa femme et à ses enfants. Si quelqu’un donne des ordres mauvais, il ne pourra les faire exécuter par personne, pas même par sa femme et ses enfants. »

10. Meng tzeu dit : « Une mauvaise année ne fera pas périr un homme qui a des provisions en abondance. La corruption du siècle n’ébranlera pas celui dont la vertu est parfaite. »

11. Meng tzeu dit : « Celui qui veut avoir la réputation (d’un homme qui méprise les honneurs et les richesses), pourra céder un royaume muni de mille chariots de guerre. Mais, s’il n’est pas tel qu’il veut paraître, son visage trahira ses véritables sentiments, à l’occasion d’une écuelle de riz ou d’un peu de bouillon. »

12. Meng tzeu dit : « Si le prince n’a pas confiance en ceux qui se distinguent par leur vertu et leur sagesse, l’État n’aura pas d’appui. Si l’urbanité et la justice font défaut, les rangs, les offices seront confondus. Si les principes et les règlements administratifs font défaut, les revenus de l’État ne seront pas suffisants. »

13. Meng tzeu dit : « On a vu des hommes dépourvus d’humanité obtenir la dignité de prince. Jamais un homme dépourvu d’humanité n’a obtenu l’empire. »

14. Meng tzeu dit : « Le peuple est la partie la plus importante d’un État ; les esprits protecteurs de la terre et des grains viennent en deuxième lieu ; et le souverain, seulement en troisième lieu. Aussi, la dignité impériale s’obtient par la faveur du peuple des campagnes, la dignité de prince par la faveur de l’empereur, et la dignité de grand préfet par la faveur du prince. Lorsqu’un prince met en péril (sa principauté et avec elle) les autels des esprits tutélaires, un autre est établi en sa place (parce que les esprits tutélaires doivent être préférés au prince). Lorsque les sacrifices ont été faits aux temps ordinaires, avec des victimes sans défaut et du millet pur dans les vases sacrés, et que cependant il survient des sécheresses ou des inondations, (il est manifeste que les esprits tutélaires n’ont pas la puissance d’écarter les calamités), on les change (ou on change de place leurs autels, parce que le peuple est plus important que les esprits tutélaires). »

15. Meng tzeu dit : « Les grands sages sont les maîtres et les modèles de cent générations. Tels sont Pe i et Houei de Liou hia. Le récit des actions de Pe i rend sages les hommes ignorants (ou rend désintéressés les hommes cupides), et inspire des résolutions énergiques aux hommes d’un caractère faible. Au récit des actions de Houei de Liou hia, les avares deviennent généreux, les hommes d’un esprit étroit prennent des idées larges. Ces deux sages ont signalé leur vertu ; après leur mort, durant cent générations, tous ceux qui entendent parler d’eux, sont portés à les imiter. S’il n’avaient pas été de grands sages, leur influence serait elle si grande ? Et combien plus n’a t elle pas dû l’être, pendant leur vie, sur ceux qui les ont approchés ! »

16. Meng tzeu dit : « La vertu d’humanité est ce qui distingue l’homme de tous les autres êtres : Considérée d’une manière concrète, elle est la voie du devoir. »

17. Meng tzeu dit : « Confucius, sur le point de quitter la principauté de Lou, dit : « Je pars le plus tard possible. » C’est ainsi qu’il quittait sa patrie. En quittant la capitale de Ts’i, il saisit à la hâte un peu de riz lavé, et il partit. C’est ainsi qu’il quittait une contrée étrangère. »

18. Meng tzeu dit : « Le Sage (Confucius) fut réduit à l’indigence dans les principautés de Tch’enn et de Ts’ai, parce que les princes et les ministres n’avaient aucune relation avec lui. »

19. Me Ki dit : « Les discours des hommes ne me sont nullement favorables. » Meng tzeu dit : « La calomnie ne saurait vous nuire. Le disciple de la sagesse est plus exposé que les autres hommes aux attaques des mauvaises langues. Il est dit dans le Cheu King : « Mon cœur est dans la tristesse et l’angoisse. Je suis odieuse à la troupe des concubines. » Confucius fut ainsi en butte à la haine. (Ailleurs il est dit) : « Bien qu’il n’ait pu comprimer leur fureur, il n’a rien perdu de sa renommée. » Ces paroles peuvent s’appliquer à Wenn wang. »

20. Meng tien dit : « Les anciens sages avec les lumières de leur intelligence éclairaient les autres. A présent, les princes veulent avec les ténèbres de leur esprit éclairer leurs sujets. »

21. Meng tzeu dit à Kao tzeu : « Sur les montagnes, dès que le milieu des sentiers a été un peu battu, c’est un vrai chemin. S’il reste quelque temps sans être fréquenté, il est obstrué par les herbes. A présent, les mauvaises herbes (les passions) obstruent votre cœur.  » 22. Kao tzeu dit : « Le chant de Iu l’emporte sur celui de Wenn wang ». Meng tzeu dit : « Pourquoi dites vous cela ? » Kao Leu répondit : Parce que l’anneau de la cloche de Iu paraît comme rongé par les vers (ce qui montre que le chant de Iu a été exécuté plus souvent). « Est ce une preuve suffisante, répondit Meng tzeu ? Les ornières profondes qui sont à la porte d’une ville, ont elles été creusées par les roues d’une seule voiture à deux chevaux ? (La cloche de Iu est plus usée, parce qu’elle est plus ancienne). »

23. Le pays de Ts’i souffrant de la famine, Tch’enn Tchenn dit à Meng tzeu : « Les habitants de la principauté pensent tous que de nouveau vous ferez ouvrir les greniers de T’ang (et distribuer du grain). Mais peut être ne le pourrez-vous pourrez vous pas. » Meng tzeu répondit : « Je serais un second Foung Fou, c’est-à-dire comme Foung Fou, je ferais une chose qui ne convient plus à présent. Un certain Foung Fou, de la principauté de Tsin, saisissait les tigres avec les mains. Enfin il se livra à l’étude de la sagesse. Un jour dans la plaine, il vit une troupe d’hommes qui poursuivaient un tigre. Le tigre s’adossa dans l’anfractuosité d’une montagne ; personne n’osait l’attaquer. La foule ayant aperçu de loin Foung Fou, courut au devant de lui. Foung Fou se dénuda les bras, et descendit de voiture. La multitude l’admira ; mais les sages se moquèrent de lui. »

24. Meng tzeu dit : « C’est par une tendance naturelle que le goût se porte vers les saveurs, la vue vers les couleurs, l’ouïe vers les sons, l’odorat vers les odeurs, tous les membres vers le bien-être et le repos. Mais la Providence est la dispensatrice des biens extérieurs. Pour cette raison, le sage ne donne pas à cette tendance naturelle le nom de nature, c’est-à-dire de loi naturelle que l’homme puisse ou doive suivre en toutes choses. »

« L’affection mutuelle du père et du fils, la justice mutuelle du prince et du sujet, l’urbanité mutuelle du maître de la maison et de l’hôte qu’il reçoit, l’habileté à discerner les sages, la sagesse parfaite qui marche toujours dans la voie droite, toutes ces vertus sont des dons de la Providence. Mais il y a la nature ou la loi naturelle qui nous oblige à les mettre en pratique. Pour cette raison, le sage n’appelle pas don du Ciel la pratique de ces vertus. (L’homme vulgaire, au contraire, appelle nature ou loi naturelle la convoitise des biens extérieurs, et veut la suivre en toutes choses ; il appelle don du ciel la pratique des vertus ; et ne fait aucun effort pour les pratiquer). »

25. Hao chen Pou hai (qui était de la principauté de Ts’i) dit à Meng tzeu : « Que faut il penser de Io tcheng tzeu ? » « C’est un homme bon, un homme sincère, répondit Meng tzeu. » — « Qu’appelez vous homme bon, homme sincère ? » Meng tzeu répondit : « On appelle bon celui qui est digne d’être aimé ; sincère, celui dont la bonté est réelle et véritable ; excellent, celui dont la bonté est parfaite ; grand, celui dont la bonté est parfaite et brille d’un grand éclat ; sage par excellence, celui qui est grand, et pour qui la vertu est devenue comme naturelle ; spirituel, celui dont la sagesse est si grande que personne ne peut la connaître parfaitement. Io tcheng tzeu a dépassé le premier de ces six degrés ; il n’atteint pas le second, encore moins les quatre autres. »

26. Meng tzeu dit : « Ceux qui abandonnent la doctrine de Me se tournent ordinairement vers celle de Iang. Ceux qui abandonnent celle de Iang, se tournent ordinairement vers la vraie doctrine, qui est la nôtre. Lorsqu’ils viennent à nous, contentons nous de les recevoir. A présent, ceux qui discutent avec les sectateurs de Iang et de Me, font comme un homme qui poursuivrait un porc échappé de son étable, et qui, après l’avoir fait rentrer, le lierait par les pattes. » (Lorsque les sectateurs de Iang et de Me reviennent de leurs erreurs, les lettrés continuent à les attaquer, au lieu de les recevoir et de les instruire avec bonté).

27. Meng tzeu dit : « Il y a une contribution en toile de chanvre et en fil de soie, une contribution en grains, une contribution par le service personnel. Un prince sage n’en exige qu’une d’abord, et remet les deux autres à plus tard. Si le prince en exigeait deux à la fois, parmi le peuple on verrait des hommes mourir de faim ; s’il exigeait les trois en même temps, le père et le fils (forcés par l’indigence) se sépareraient l’un de l’autre. (Il exige la toile de chanvre et le fil de soie en été, les grains en automne, le service personnel en hiver). »

28. Meng tzeu dit : « Un prince doit estimer surtout trois choses : son territoire, son peuple, les règles et les affaires administratives. Celui qui estime beaucoup les perles et les pierres précieuses, attire des malheurs sur sa personne. »

29. P’enn tch’eng Kouo ayant obtenu une charge dans la principauté de Ts’i, Meng tzeu dit : « P’enn tch’eng Kouo périra. » P’enn tch’eng Kouo ayant été tué, les disciples de Meng tzeu dirent à leur maître : « Maître, comment saviez vous qu’il serait tué ? » Meng tzeu répondit : « C’était un homme qui avait quelque talent, mais ne connaissait pas la grande voie de la sagesse ; il avait juste ce qu’il fallait pour s’attirer la mort. »

30. Meng tzeu étant allé à la capitale de T’eng, fut logé par le prince dans le Palais Supérieur (qui était destiné aux hôtes). Sur l’appui d’une fenêtre était déposé un soulier de chanvre encore inachevé. Le gardien du palais le cherchait, et ne le trouvait pas. Quelqu’un dit à Meng tzeu : « Est ce ainsi que vos disciples cachent les objets ? » Meng tzeu répondit : « Pensez vous qu’ils soient venus pour voler des souliers ? » « Non, (mais j’ai lieu d’avoir des soupçons. Car) vous, maître, vous vous contentez de diviser vos disciples en catégories ; vous ne recherchez pas leurs fautes passées. Vous ne repoussez personne ; vous recevez tous ceux qui viennent à vous avec un désir sincère de s’instruire. »

31. Meng tzeu dit : « Tout homme éprouve un sentiment de compassion au sujet de certaines choses. S’il étendait ce sentiment aux choses qui (devraient exciter et cependant) n’excitent pas encore sa compassion, il acquerrait la vertu d’humanité. Tout homme se refuse à commettre certaines actions mauvaises ; s’il étendait ce sentiment aux actions mauvaises dont il se rend coupable, il acquerrait la vertu de justice. »

« Si les hommes développaient le plus possible le sentiment qui les porte à ne nuire à personne, leur bonté ne ferait jamais défaut. S’ils développaient le plus possible le sentiment qui les porte à ne pas vouloir percer ou franchir les murs pour voler, leur justice ne ferait jamais défaut. S’ils développaient le plus possible le sentiment qui les porte à ne pas vouloir être désignés par les pronoms èul, jou, tu, toi, partout où ils iraient, ils observeraient les lois de la justice, (afin que nul n’osât, en leur parlant, employer ces pronoms dont on se sert en parlant à des jeunes gens ou à des personnes viles).

« Si un lettré parle quand il ne faut pas parler, c’est pour gagner par ses discours les bonnes grâces de quelqu’un. S’il ne parle pas, quand il faut parler, c’est pour gagner par son silence les bonnes grâces de quelqu’un. Dans les deux cas, il se rend semblable au voleur qui perce ou franchit un mur. »

32. Meng tzeu dit : « Une maxime qui renferme un sens profond sous une expression simple, est une bonne maxime. S’astreindre soi-même à une règle sévère, et étendre au loin l’influence de ses vertus, est une bonne manière d’agir. Les paroles d’un sage ne descendent pas au dessous de la ceinture (sont claires) ; les principes de la sagesse y sont renfermés. (Les anciens regardaient toujours la partie du corps qui est au dessus de la ceinture. Pour dire qu’une chose était manifeste, on disait qu’elle était au dessus de la ceinture). « Le sage s’applique à se perfectionner lui-même, et bientôt la paix règne dans tout l’empire. Le défaut ordinaire des hommes, c’est de négliger leurs propres champs, et de nettoyer les champs d’autrui, d’exiger beaucoup des autres, et de ne s’imposer à eux mêmes qu’un léger fardeau. »

33. Meng tzeu dit : « Iao et Chouenn ont reçu de la nature la sagesse la plus parfaite. Tch’eng T’ang et Ou wang l’ont acquise en cultivant leurs qualités naturelles. La bienséance dans les mouvements, dans la tenue et la démarche est l’indice de la plus haute perfection. (Celui qui est naturellement sage), pleure les morts avec un regret sincère ; mais ce n’est pas pour s’attirer l’estime des vivants. Il suit la voie de la vertu avec constance ; mais ce n’est pas en vue d’obtenir une charge et des appointements. Dans ses paroles il est sincère ; mais sans se préoccuper de régler sa conduite, (car sa conduite est toujours parfaitement réglée, sans qu’il ait besoin d’y penser ou de faire des efforts). Celui qui est devenu sage (par ses efforts), observe la loi naturelle, et attend les dispositions du Ciel à son égard. »

34. Meng tzeu dit : « Si vous donnez des conseils aux grands, faites peu de cas de leur grandeur, et ne considérez pas leur pompeuse magnificence. Si j’obtenais ce que je désire, à savoir, une charge importante, je n’aurais ni salle haute de plusieurs fois huit pieds, ni chevrons dépassant de plusieurs pieds le bord des toits. Si j’obtenais ce que je désire, je n’aurais pas devant moi une multitude de mets couvrant un carré de dix pieds, ni à mes côtés plusieurs centaines de femmes. Si j’obtenais ce que je désire, je n’irais pas çà et là chercher des plaisirs et faire des orgies ; je n’irais pas à la chasse avec des chevaux et mille chariots à ma suite. Toutes ces choses que les grands se permettent, je ne me les permettrais pas. Tout ce qui est en moi est conforme aux règles établies par les anciens. Pourquoi craindrais je les grands ? »

35. Meng tzeu dit : « Le meilleur moyen de développer les vertus naturelles du cœur, c’est de diminuer les désirs. Celui qui diminue ses désirs, pourra s’écarter de la voie de la vertu, mais ce sera rarement. Celui qui a beaucoup de désirs, pourra faire des actes de vertu, mais ce sera rarement. »

36. Tseng Si aimait les jujubes de brebis ; son fils Tseng tzeu n’en voulait pas manger. Les jujubes de brebis, appelées aussi jujubes crottes de brebis, sont de petits fruits noirs et ronds, de la grosseur d’une crotte de brebis. Ils croissent dans les pays septentrionaux. Tseng Si les aimait. Après sa mort, si Tseng tzeu en avait mangé, le souvenir de son père aurait renouvelé sa douleur.

Koung suenn Tch’eou dit : « Lequel vaut le mieux, du hachis ou du rôti, ou bien des jujubes de brebis ? » « Le hachis ou le rôti, répondit Meng tzeu. » « (Tseng Si devait donc aimer le hachis et le rôti), reprit Koung suenn Tch’eou ; pourquoi Tseng tzeu mangeait-il de la viande hachée ou rôtie, et ne mangeait-il pas de petites jujubes noires ? » « C’est, répondit Meng tzeu, parce que le goût pour la viande hachée ou rôtie est commun à tout le monde, tandis que le goût pour les petites jujubes noires était particulier à Tseng Si. C’est ainsi qu’après la mort d’un homme, on s’abstient de prononcer son nom propre, mais on prononce encore son nom de famille ; parce que le nom de famille est commun à plusieurs, et que le nom propre est particulier à un seul. »

37. Wan Tchang interrogeant Meng tzeu, dit : « Lorsque Confucius était dans la principauté de Tch’enn, il s’écriait : « Pourquoi ne retournerais-je pas dans ma patrie ? Les étudiants de mon pays ont de grandes aspirations, mais leur conduite est imparfaite. Ils progressent dans la vertu, en prenant modèle sur les anciens ; mais ils ne renoncent pas à leurs premières habitudes. » Pourquoi Confucius, dans la principauté de Tch’enn, regrettait-il les disciples aux grandes aspirations qu’il avait dans son pays ? »

Meng tzeu répondit : « Confucius ne trouvait pas de disciples qui gardassent le juste milieu. Ne devait-il pas désirer d’en avoir qui au moins eussent de grandes aspirations ou fussent inviolablement attachés au devoir ? Ceux qui ont de grandes aspirations avancent dans la vertu en prenant modèle sur les anciens. Ceux qui sont attachés au devoir, s’abstiennent de mal faire. Est ce que Confucius n’aurait pas désiré avoir des disciples qui gardassent le juste milieu ? Voyant que certainement il n’en trouverait pas, il tournait ses désirs vers ceux qui étaient d’un degré inférieur. »

« Permettez moi de vous demander ce que c’est qu’un homme aux grandes aspirations. » « C’est, répondit Meng tzeu ; un homme semblable à Wan Tchang, à Tseng Si, à Mou P’i, que Confucius disait avoir de grandes aspirations. » — « Pourquoi disait-il qu’ils avaient de grandes aspirations ? » Meng tzeu répondit : « Ils répétaient avec emphase : Oh ! les anciens ! Oh ! les anciens ! Mais, en bien examinant leur conduite, on voyait qu’elle n’était pas à la hauteur de leurs aspirations. Lorsque Confucius ne pouvait trouver des disciples qui eussent de grandes aspirations, il désirait en trouver qui eussent horreur de toute souillure. De tels hommes sont attachés au devoir, et tiennent le premier rang après ceux qui ont de grandes aspirations. »

(Wan Tchang reprit) : « Confucius disait : « Ceux que je suis content de voir passer devant ma porte et ne pas entrer dans ma maison, (parce que je ne désire pas avoir de tels disciples) ; ne sont-ce pas les hommes que les villageois considèrent comme vertueux ? Ces hommes sont le fléau de la vertu. » (Voy. Liun iu, page 267). Qu’appelle-t-on homme vertueux aux yeux des villageois ? »

(Meng tzeu répondit : « C’est celui qui, en parlant de ceux qui ont de grandes aspirations), dit : « Pourquoi ces désirs et ce langage si élevés ? Leur langage ne répond pas à leur conduite, ni leur conduite à leur langage. Ils s’écrient : Oh ! les anciens ! Oh ! les anciens ! » (Le même blâme les hommes du devoir). « Pourquoi, dit-il, dans leur conduite cherchent-ils à se distinguer, et sont-ils si froids à l’égard des autres ? » Ce prétendu sage agit comme les hommes de son siècle, et s’il obtient leur approbation, cela lui suffit : Il flatte les hommes de son siècle, comme font les eunuques. Tel est l’homme qui passe pour vertueux aux yeux des villageois. »

Wan Tchang dit : « Tous les habitants de son village le disent vertueux ; partout où il va, il agit en homme de bien. Pourquoi Confucius le considère-t-il comme le fléau de la vertu ? »

Meng tzeu répondit : « On ne trouve en lui rien de blâmable, rien de répréhensible. Mêlé à la foule, il suit le courant ; il imite les hommes vicieux de son siècle. Dans ses sentiments, il paraît sincère et digne de foi ; dans sa conduite, il paraît intègre et irréprochable. Il plaît à la multitude, lui-même se croit parfait ; et il est impossible de le faire entrer dans la voie suivie par Iao et Chouenn. C’est pourquoi Confucius l’appelle le fléau de la vertu.

« Confucius disait : « Je hais une apparence sans réalité. Je hais le faux millet, parce que je crains qu’on ne le confonde avec le vrai. Je hais les raisons spécieuses, parce que je crains qu’on ne les prenne pour de bonnes raisons. Je hais les discours verbeux et vides de sens, parce que je crains qu’on ne les prenne pour des discours dignes d’attention. Je hais les chants de Tcheng, parce que je crains qu’on ne les prenne pour des chants vraiment beaux. Je hais la couleur rouge bleu, parce que je crains qu’on ne la confonde avec la couleur rouge. Je hais les hommes qui dans les villages sont réputés parfaits, parce que je crains qu’on ne confonde leur vertu apparente avec la vraie vertu. » Le sage se contente de remettre en vigueur les lois immuables de la vertu. Aussitôt le peuple s’applique à pratiquer la vertu. La perversité et la fourberie disparaissent de la terre. »

38. Meng tzeu dit : « Depuis Iao et Chouenn jusqu’à T’ang, il s’est écoulé plus de cinq cents ans. (2356-1766). Iu et Kao Iao ont vu, connu (et entendu) Iao et Chouenn. T’ang ne les a connus que par la tradition. Depuis T’ang jusqu’à Wenn wang, il s’est écoulé plus de cinq cents ans. (1766-1231). I in et Lai tchou ont vu, connu (et entendu) Tch’eng T’ang. Wenn wang ne l’a connu que par la tradition. (Lai tchou était, dit on, Tchoung houei, ministre de T’ang).

« Depuis Wenn wang jusqu’à Confucius, il s’est écoulé plus de cinq cents ans. (1135-551). T’ai koung Wang et San I cheng ont vu, connu (et entendu) Wenn wang, (ils furent ses ministres). Confucius ne l’a connu que par la tradition.

« Depuis Confucius jusqu’à nos jours, il s’est écoulé un peu plus de cent ans. A un intervalle de temps si peu considérable, dans un pays si rapproché du lieu où ce grand sage demeurait, n’existe-t-il plus personne (qui l’ait vu, connu et entendu) ? Au moins, n’existe-t-il plus personne (qui l’ait connu, lui et sa doctrine, par la tradition) ? » (Les principautés de Lou et de Tcheou étaient voisines l’une de l’autre. Dans la dernière phrase, Meng tzeu, d’après les commentateurs, veut faire entendre qu’il a reçu des disciples de Tzeu seu les enseignements de Confucius, et qu’il prend soin de les transmettre fidèlement à la postérité).