Les Quatre livres/Meng Tzeu/L06

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Traduction par Séraphin Couvreur.
Imprimerie de la mission catholique (p. 557-606).
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MENG TZEU.


LIVRE VI. KAO TZEU.


CHAPITRE I.


1. Kao tzeu dit : « La nature peut être comparée à l’osier, et la justice (cette disposition qui nous porte à traiter les hommes et les choses comme il convient) peut être comparée à une coupe ou à une autre écuelle d’osier. La nature humaine reçoit les dispositions à la bienfaisance et à la justice, comme l’osier reçoit la forme d’une coupe ou d’une autre écuelle. »

Meng tzeu dit : « Pouvez vous faire une coupe ou une autre écuelle avec de l’osier sans contrarier les tendances de sa nature ? Vous ne le pouvez ; vous devez couper et maltraiter l’osier. Si vous coupez et maltraitez l’osier pour en faire une écuelle, irez vous aussi léser et maltraiter la nature humaine pour lui donner des dispositions à la bienfaisance et à la justice ? S’il est une doctrine capable de porter les hommes à rejeter comme nuisibles la bienveillance et la justice, c’est certainement la vôtre. »

2. Kao tzeu dit : « La nature est comme une eau qui tourbillonne. Qu’on lui ouvre une voie vers l’orient, elle coulera vers l’orient ; qu’on lui ouvre une voie vers l’occident, elle coulera vers l’occident. La nature humaine ne discerne pas le bien du mal, de même que l’eau ne discerne pas l’orient de l’occident. »

Meng tzeu dit : « L’eau ne met aucune différence, il est vrai, entre l’orient et l’occident ; mais n’en met elle pas entre le haut et le bas ? La nature de l’homme tend au bien, comme l’eau tend en bas. Tout homme est bon comme l’eau tend toujours à descendre. »

« Cependant, si en frappant sur l’eau vous la faites jaillir, elle pourra dépasser la hauteur de votre front ; si vous l’arrêtez dans son cours et la refoulez, vous pourrez la faire demeurer sur une montagne. En cela obéira-t-elle à sa tendance naturelle ? Elle obéira à la force. L’homme peut se déterminer à faire le mal ; alors sa nature souffre violence. »

3. Kao tzeu dit : « La nature n’est autre chose que la vie. » Meng tzeu dit : « La nature doit elle être appelée vie, comme tout objet blanc est appelé blanc. » « Oui, répondit Kao tzeu. » « La blancheur d’une plume blanche, dit Meng Tzeu, est elle la même que celle de la neige ; et la blancheur de la neige, la même que celle d’une perle blanche ? » « Oui, répondit Kao tzeu. » « Alors, dit Meng tzeu, la nature du chien est la même que celle du bœuf, et la nature du bœuf, la même que celle de l’homme. »

4. Kao tzeu dit : « La nature elle-même nous porte à aimer les mets savoureux, les belles couleurs. (Cette tendance est en nous). De même, la bienveillance est en nous, et non hors de nous. Mais la justice (par laquelle nous traitons chaque chose comme il convient) est hors de nous, et non en nous. » Meng tzeu dit : « Pourquoi dites vous que la bienveillance est en nous, et la justice hors de nous ? » Kao tzeu dit : « Lorsque je me trouve avec quelqu’un plus âgé que moi, je le respecte à cause de son âge ; cette supériorité d’âge n’est pas en moi. De même, quand je vois un objet blanc, je dis qu’il est blanc ; la blancheur est hors de moi. Pour cette raison, je dis que la justice n’est pas en nous. »

Meng tzeu dit : « Nous disons qu’un cheval est blanc comme nous disons qu’un homme est blanc. Mais je ne sais si le jugement que nous exprimons sur l’âge d’un vieux cheval ne diffère pas du respect que nous témoignons à un homme plus âgé que nous. Faites vous consister la justice dans la supériorité d’âge, ou bien plutôt dans le respect envers l’âge ? » (Les commentateurs font observer que les deux lettres I iû, au commencement de ce paragraphe, se sont glissées dans le texte par erreur).

Kao tzeu dit : « Pour mon frère cadet ; j’ai de l’affection ; pour le frère cadet d’un habitant de Ts’in, je n’en ai pas. C’est moi-même qui me détermine à aimer. Pour cette raison, je dis que la bienveillance réside en nous. Je respecte un habitant de Tch’ou qui est plus âgé que moi ; je respecte de même un habitant de mon pays plus âgé que moi. C’est leur âge qui me détermine à les respecter. Pour cette raison, je dis que la justice est hors de nous. »

Meng tzeu dit : « La même inclination me porte à manger le rôti d’un habitant de Ts’in, et à manger mon propre rôti. Or, ces mets excitent mon appétit comme l’âge appelle mon respect. Mon désir de manger du rôti est il aussi hors de moi ? »

5. Meng Ki tzeu interrogeant Koung tou tzeu, dit : « Pourquoi dit-on que la justice réside en nous ? » (On croit que Meng Ki tzeu était le frère cadet de Meng Tchoung tzeu et le proche parent de Meng tzeu). « Nous produisons les marques de notre respect, répondit Koung ton tzeu ; voilà pourquoi l’on dit que la justice est en nous. » « Si un habitant de mon pays, dit Meng Ki tzeu, a un an de plus que mon frère aîné, lequel des deux dois je respecter le plus ? » « Votre frère aîné, répondit Koung tou tzeu. » « Mais, dit Meng Ki tzeu, si (je les invite à venir chez moi et que) je leur verse à boire, lequel des deux dois je servir en premier lieu ? » « Vous servirez d’abord l’habitant de votre pays, répondit Koung ton tzeu. » (Meng Ki tzeu dit) : « Ce que je respecte en mon frère aîné, est en lui ; ce que j’honore en cet habitant de mon pays, est en lui. Tout cela est hors de moi, et non en moi. »

Koung tou tzeu ne put répondre ; il proposa la question à Meng tzeu. Meng tzeu répondit : « (Vous lui direz) : Lequel des deux respectez vous le plus, du frère puîné de votre père ou de votre frère puîné ? Il répondra : Le frère puîné de mon père. Vous lui direz : Si dans une cérémonie, votre frère puîné représente votre aïeul, lequel des deux honorerez vous le plus (de votre oncle ou de votre frère) ? Il répondra : Ce sera mon frère. Vous lui direz : Que deviendra alors votre respect pour votre oncle ? Il répondra : (Je témoignerai un plus grand respect à mon frère), parce qu’il tiendra la place de mon aïeul. Vous lui répondrez à votre tour : (De même, vous verserez à boire en premier lieu à cet habitant de votre pays), parce qu’il sera alors votre invité. Vous devez respecter constamment votre frère aîné, et donner des marques passagères de respect à cet étranger. »

Koung tou tzeu ayant rapporté cette réponse à Ki tzeu, Ki tzeu dit : « Quand je dois témoigner du respect à mon oncle, je lui en témoigne ; quand je dois en témoigner à mon frère puîné, je lui en témoigne aussi. Mon respect est fondé sur une chose qui est hors de moi, et ne vient pas de moi. » Koung tou tzeu répondit : « Nous buvons chaud en hiver, et froid en été. Si votre principe est vrai, le choix de la boisson et de la nourriture se fait aussi hors de nous, et non en nous. »

6. Koung tou tzeu dit à Meng tzeu : « Kao tzeu dit : « La nature de l’homme n’est ni bonne ni mauvaise. » Quelques-uns disent : « La nature peut servir à faire le bien ou à faire le mal. Ainsi au temps de Wenn wang et de Ou wang, le peuple aima la vertu ; sous les règnes de Iou wang et de Li wang, le peuple fut enclin au mal. » D’autres disent : « Les hommes sont, les uns naturellement bons, les autres naturellement mauvais. Ainsi, sous un prince excellent comme Iao, il y eut un homme méchant comme Siang ; d’un père détestable comme Keou seou naquit un grand sage comme Chouenn ; avec un neveu et un souverain comme Tcheou, il y eut des hommes vertueux comme K’i, prince de Wei, et Pi kan, fils d’un empereur. » Vous dites que la nature de l’homme est bonne. Kao tzeu et tous les autres sont donc dans l’erreur. »

Meng tzeu répondit : « Les tendances de notre nature peuvent toutes servir à faire le bien ; voilà pourquoi je dis que la nature est bonne. Si l’homme fait le mal, on ne doit pas en attribuer la faute à ses facultés naturelles. »

« Tout homme a des sentiments de compassion pour les malheureux, de pudeur et d’aversion pour le mal, de déférence et de respect pour les autres hommes. Il sait discerner le vrai du faux et le bien du mal. La commisération, c’est la bienveillance. La honte et l’horreur du mal, c’est la justice (cette disposition qui nous porte à traiter les hommes et les choses comme il convient). La déférence et le respect constituent l’urbanité. La vertu par laquelle nous discernons le vrai du faux et le bien du mal, c’est la prudence. La bienveillance, la justice, l’urbanité, la prudence ne nous viennent pas du dehors, comme un métal fondu qu’on verse dans un moule. La nature les a mises en nous. (Mais la plupart des hommes) n’y font pas attention. Aussi dit on : « Si vous les cherchez, vous les trouverez ; si vous les négligez, vous les perdrez. » Parmi les hommes, les uns sont deux fois, cinq fois, un nombre indéfini de fois meilleurs ou pires que les autres, parce que la plupart n’arrivent pas à user pleinement de leurs facultés naturelles pour faire le bien.

« Il est dit dans le Cheu King : « Le Ciel donne à tous les hommes avec l’existence les principes constitutifs de leur être et la loi morale. Les hommes, grâce à cette loi, aiment et cultivent la vertu. » Confucius dit : « L’auteur de cette ode ne connaissait il pas la voie de la vertu ? » Ainsi l’homme reçoit toujours, avec les principes constitutifs de son être, la loi morale ; et parce qu’il a cette loi, il aime et cultive la vertu. »

7. Meng tzeu dit : « Dans les bonnes années, la plupart des jeunes gens restent bons ; dans les mauvaises années, beaucoup de jeunes gens se corrompent (parce que l’indigence les porte à mal faire). Ce n’est pas que le Ciel ne leur donne à tous les mêmes dispositions naturelles ; mais beaucoup étouffent les bons sentiments de leurs cœurs, à cause des circonstances dans lesquelles ils se trouvent. (Eùl, comme cela, de cette manière, ainsi).

« Supposons que vous cultiviez de l’orge ou du blé. Vous répandez la semence et la recouvrez de terre. Les terrains dans lesquels vous semez, sont les mêmes, c’est-à-dire propres à la culture de l’orge ou du blé. Vous semez partout en même temps. La semence germe ; la moisson croît. Au solstice, elle est entièrement mûre. Si elle présente des différences, (elle ne les doit pas à la nature de la semence), c’est qu’elle n’a pas eu des terrains également fertiles, et n’a pas reçu partout dans une égale mesure la pluie, la rosée et les soins de l’homme.

« Les choses de même espèce sont toutes semblables entre elles. Serait-ce seulement pour l’homme que cette loi générale paraîtrait incertaine ? Les plus grands sages avaient la même nature que nous. Loung tzeu dit : « Je suppose qu’un homme fasse des souliers de paille pour un autre, sans connaître la grandeur de son pied ; je suis certain qu’il ne fera pas des paniers. » Tous les souliers sont semblables entre eux, parce que tous les pieds se ressemblent.

« Tous les hommes jugent des saveurs de la même manière. I Ia a discerné avant moi ce qui est agréable à mon palais. Si le palais de I Ia n’avait pas eu naturellement les mêmes goûts que celui des autres hommes, ce qui a lieu pour les chiens et les chevaux, qui forment des espèces différentes de la nôtre ; comment tous les hommes s’accorderaient-ils avec I Ia au sujet des saveurs ? Tous les hommes jugent des saveurs comme I Ia, parce que le palais est semblable chez tous les hommes.

« Il en est de même pour l’oreille. Tous les hommes jugent des sons comme le musicien K’ouang ; c’est que l’oreille est semblable chez tous les hommes. Il en est aussi de même pour l’œil. Il n’y avait personne qui ne reconnût la beauté de Tzeu tou. Celui qui n’aurait pas reconnu que Tzeu tou était beau, n’aurait pas eu d’yeux.

« Pour cette raison, je dis que, chez tous les hommes, le palais apprécie de même les saveurs, l’oreille les sons, et l’œil les couleurs. L’esprit serait-il le seul qui ne portât pas sur certaines choses les mêmes jugements chez tous les hommes ? Quelles sont ces choses sur lesquelles tous les hommes portent les mêmes jugements ? Je dis que ce sont les premiers principes et leurs applications. (Li, les principes innés dans l’âme ; i, l’application de ces principes). Les plus grands sages ont trouvé avant nous ce que notre esprit approuve généralement. L’esprit de l’homme agrée les principes de la raison et leurs applications, comme son palais agrée la chair des animaux qui se nourrissent d’herbe ou de grain. »

8. Meng tzeu dit : « Autrefois, sur la Montagne des Bœufs (dans le Ts’ing tcheou fou actuel), les arbres étaient beaux. Parce qu’ils étaient sur la limite du territoire d’une grande principauté, la hache et la cognée les ont coupés. Pouvaient ils conserver leur beauté ? Comme la sève continuait à circuler (dans les souches mutilées), et que la pluie et la rosée les humectaient, ils ont poussé des bourgeons et des rejets. Mais les bœufs et les brebis, survenant à leur tour, les ont mangés. Voilà pourquoi cette montagne est si nue. En la voyant toute nue, on s’imagine qu’elle n’a jamais eu d’arbres capables de servir pour les constructions. Est-ce un défaut inhérent à sa nature ?

« (N’en est-il pas de même) des sentiments que l’homme reçoit de la nature ? N’a-t-il pas des sentiments de bienveillance et de justice ? Ce qui les lui fait perdre, est comme la hache et la cognée à l’égard des arbres. Si chaque jour il leur porte des coups, peuvent ils se développer ? Nuit et jour, ils tendent à reprendre des forces. Le matin (après le repos de la nuit, quand l’esprit est calme), les affections et les aversions sont quelque peu telles que l’homme doit les avoir. Mais les actions faites pendant la journée interrompent et étouffent les bons sentiments. Après qu’elles les ont étouffés maintes et maintes fois, l’action réparatrice de la nuit n’est plus suffisante. pour les préserver d’un anéantissement complet. Quand l’influence bienfaisante de la nuit ne suffit plus pour les conserver, l’homme diffère à peine des animaux. En le voyant devenu comme un être sans raison, on croirait qu’il n’a jamais eu de bonnes qualités. L’homme est il tel par nature ?

« Tout être se développe, s’il trouve ce qui est nécessaire à son entretien ; il périt, s’il en est privé. Confucius disait : « Si vous les tenez ferme, ils se conserveront ; si vous les laissez aller, ils se perdront. Ils vont et viennent sans avoir de temps déterminé. Personne ne connaît le lieu où ils demeurent. » Il disait cela en parlant des sentiments du cœur. »

9. Meng tzeu dit : « Il n’est pas étonnant que le roi de Ts’i manque de sagesse. La plante qui croît le plus facilement du monde, ne se développera jamais, si elle est exposée un jour au soleil et dix jours au froid. J’ai rarement visité le roi. Dès que j’étais loin de sa présence, des flatteurs allaient refroidir l’ardeur de ses bons désirs. Comment aurais je pu entretenir en son cœur les germes des bons sentiments ?

« (De plus, il ne donnait pas à mes avis toute son attention). L’habileté d’un joueur d’échecs a peu de valeur. Celui-là ne l’acquerra pas, qui ne donne pas toute son application au jeu. I Ts’iou était le plus habile joueur d’échecs de toute sa nation. Supposons que I Ts’iou enseigne à deux hommes les règles de ce jeu. L’un d’eux s’y applique de tout son pouvoir, et s’occupe uniquement d’écouter I Ts’iou. L’autre l’écoute aussi ; mais son esprit est tout occupé de l’arrivée prochaine d’une oie ou d’un cygne sauvage. Il pense à bander son arc, à lier sa flèche et à frapper l’oiseau. Bien que cet homme apprenne avec le premier, il ne l’égalera pas. Faut il en conclure qu’il a moins d’intelligence ? Je dis que non. » (Le mot I est devenu comme le nom propre du joueur d’échecs Ts’iou).

10. Meng tzeu dit : « J’aime le poisson, et j’aime les pattes d’ours. (Les pattes d’ours sont un mets recherché). Si je ne puis avoir les deux à la fois, je laisserai le poisson, et je prendrai une patte d’ours. J’aime la vie, et j’aime aussi la justice. Si je ne puis garder les deux à la fois, je sacrifierai ma vie, et je garderai la justice.

« Sans doute j’aime la vie ; mais parce qu’il est d’autres choses que j’aime plus que la vie, je n’emploierai pas indistinctement tous les moyens pour la conserver. Je crains la mort ; mais parce qu’il est d’autres choses que je crains plus que la mort, il est des maux que je ne chercherai pas à éviter (dussé-je perdre la vie).

« Si l’homme n’aimait rien plus que la vie, n’emploierait il pas tous les moyens pour la conserver ? S’il ne craignait rien plus que la mort, ne ferait il pas tout pour éviter un malheur ?

« (Parce qu’il est des choses que l’homme aime plus que la vie), il est des moyens qu’il ne voudra pas employer pour conserver sa vie. (Parce qu’il est des choses qu’il craint plus que la mort), il est des choses qu’il ne voudra pas faire pour conjurer un malheur. Ce ne sont pas seulement les sages, qui aiment certaines choses plus que la vie, et en craignent d’autres plus que la mort ; tous les hommes ont (reçu de la nature) les mêmes sentiments. Les sages (ont de particulier qu’ils) les conservent.

« Je suppose qu’un homme soit dans une telle extrémité que, s’il peut avoir une écuelle de riz, une tasse de bouillon, il conservera la vie ; s’il ne les a pas, il mourra. On les lui offre en criant d’une manière impolie ; fût il voyageur, il ne les acceptera pas. On les lui offre en les foulant du pied ; fût il mendiant, il les dédaignera.

« On m’offrirait dix mille tchoung de grain ; et je les accepterais, sans examiner si les convenances et la justice me le permettent ! Que me feraient, à moi, dix mille tchoung de grain ? (Les accepterais-je) pour avoir une maison et des appartements magnifiques, pour me procurer les services d’une femme et de plusieurs concubines, pour me rendre agréable aux pauvres, aux indigents qui m’entourent ? (Dix mille tchoung de grain étaient le traitement ordinaire d’un ministre d’État. Cf. p. 399 )

Précédemment, je n’ai rien accepté, même pour échapper à la mort ; accepterai-je à présent quelque chose, pour avoir une maison et des appartements magnifiques ? Précédemment, je n’ai rien accepté, même pour échapper à la mort ; accepterai-je à présent quelque chose pour me procurer les services d’une femme et de plusieurs concubines ? Précédemment, je n’ai rien accepté, même pour échapper à la mort ; accepterai-je à présent quelque chose pour me rendre agréable aux pauvres qui m’entourent ? Ces trois avantages doivent ils me déterminer à accepter ? (Accepter quelque chose contrairement aux lois de la bienséance ou de la justice), cela s’appelle étouffer ses bons sentiments naturels. »

11. Meng tzeu dit : « La bienveillance est essentielle au cœur de l’homme ; la justice est la voie que l’homme doit suivre. Que l’homme quitte sa voie et ne la suive pas, qu’il perde ses bons sentiments et ne cherche pas à les recouvrer, n’est ce pas lamentable ! Une poule ou un chien s’échappe ; on sait chercher cet animal. On perd ses bons sentiments, et on ne cherche pas à les recouvrer. Tous les efforts du disciple de la sagesse doivent tendre à recouvrer ses bons sentiments perdus. » (La bienveillance est la perfection du cœur).

12. Meng tzeu dit : « Je suppose un homme dont le quatrième doigt est courbé et ne peut se redresser. Ce défaut n’est pas une maladie, ne cause pas de douleur, ne nuit pas au travail. Cependant, si cet homme entend parler de quelqu’un qui pourra redresser son doigt, pour aller le voir, il ne trouvera pas trop longue la route de Ts’in ou de Tch’ou, parce que son doigt n’est pas comme celui des autres hommes. Un homme aura un doigt qui ne sera pas comme celui des autres hommes ; il trouvera que c’est un mal. Il n’aura pas un cœur d’homme, et il ne trouvera pas que ce soit un mal. C’est ne pas savoir apprécier l’importance des choses. »

13. Meng tzeu dit : « Les hommes savent tous la manière de soigner et de faire croître un petit éléococca ou un petit catalpa qu’on peut saisir avec les deux mains ou avec une seule main ; et ils ne savent pas se perfectionner eux-mêmes. Est ce qu’ils s’aimeraient moins qu’ils n’aiment un jeune arbre ? Leur manque de réflexion est extrême. »

14. Meng tzeu dit : « L’homme aime toutes les parties de son être sans exception. Parce qu’il les aime toutes, il doit les soigner toutes sans exception. Parce qu’il n’y a pas un pouce de sa peau qu’il n’aime, il n’y a pas un pouce de sa peau qu’il ne soigne. Pour savoir s’il soigne sa personne bien ou mal, le seul moyen n’est il pas de faire réflexion sur lui-même (et d’examiner s’il ne donne pas plus de soin à son corps qu’à son âme) ?

« Entre les différentes parties qui constituent l’homme, les unes sont nobles, les autres sont viles ; les unes sont importantes, les autres ne le sont pas. Il doit éviter de soigner les moins importantes au détriment des plus importantes, et les moins nobles au détriment des plus nobles. Celui qui soigne spécialement les moins importantes, est un homme vil ; celui qui soigne spécialement les plus importantes, est un homme vraiment grand. Un directeur de jardins publics qui négligerait les sterculiers et les catalpas pour soigner les jujubiers sauvages, serait un mauvais directeur de jardins. Un homme qui soignerait l’un de ses doigts, et laisserait perdre son dos et ses épaules, sans qu’il s’en aperçût, serait semblable à un loup qui court précipitamment (sans regarder autour de lui).

« Celui qui ne fait que boire et manger est un objet de mépris, parce qu’il soigne la partie la moins importante de lui-même au détriment de la plus importante. Si celui qui ne fait que boire et manger, ne laissait rien perdre (ne négligeait pas son âme), la bouche et l’estomac seraient ils considérés seulement comme un peu de peau ? » (Ils sont méprisés, parce que les soins donnés au corps font ordinairement négliger l’âme).

15. Koung tou tzeu interrogeant Meng tzeu dit : « Tous les hommes sont également hommes. Comment se fait il que les uns deviennent de grands hommes, et les autres, des hommes vulgaires ? » Meng tzeu répondit : « Ceux qui suivent la direction de la plus noble partie de leur être, deviennent de grands hommes ; ceux qui suivent les penchants de la moins noble, deviennent des hommes méprisables. »

« Puisqu’ils sont tous également hommes, reprit Koung tou tzeu, pour quoi suivent ils, les uns la direction de la plus noble partie de leur être, les autres, les penchants de la moins noble ? » « Les oreilles et les yeux, répondit Meng tzeu, n’ont pas pour office de penser, et sont trompés par les choses extérieures. Les choses extérieures sont en relation avec des choses dépourvues d’intelligence, à savoir, avec nos sens, et ne font que les attirer. L’esprit a le devoir de penser. S’il réfléchit, il arrive à la connaissance de la vérité ; sinon, il n’y parvient pas. Tout ce qui est en nous, nous a été donné par le Ciel. Lorsqu’un homme suit fermement la direction de la plus noble partie de lui-même ; la partie inférieure ne peut usurper ce pouvoir. il devient un homme vraiment grand. »

16. Meng tzeu dit : « Il y a des dignités conférées par le Ciel, et des dignités conférées par les hommes. La bienveillance, la justice, la sincérité, la bonne foi, une ardeur infatigable pour faire le bien sont des dignités conférées par le Ciel. Celles de prince, de ministre d’État, de grand préfet sont des dignités conférées par les hommes.

« Les anciens donnaient leurs soins aux dignités conférées par le Ciel, et les dignités humaines leur venaient d’elles-mêmes. Les hommes de notre temps donnent leurs soins aux dignités conférées par le Ciel, en vue d’obtenir les dignités humaines. Quand ils ont obtenu les dignités humaines, ils négligent celles qu’ils ont reçues du Ciel. C’est le comble de l’aveuglement. A la fin, ils perdent tout (même les dignités humaines). »

17. Meng tzeu dit : « Le désir des dignités est un sentiment commun à tous les hommes. Tous possèdent en eux-mêmes des dignités ; et ils n’y pensent pas. Les dignités conférées par les hommes ne sont pas de véritables dignités. Les hommes que Tchao Meng a comblés d’honneurs, Tchao Meng peut les dépouiller de leurs honneurs. « On lit dans le Cheu King : « Enivré de vin, et plein de vertu. » Ces paroles signifient : « La bienveillance et la justice suffisent pour le rassasier ; il ne désire ni les viandes succulentes ni aucun autre mets exquis. Sa renommée et sa gloire sont pour lui comme un vêtement splendide ; il ne désire ni les riches tissus ni les broderies des hommes. »

18. Meng tzeu dit : « La vertu triomphe des mauvaises inclinations, comme l’eau triomphe du feu. A présent, ceux qui cultivent la vertu, (agissent mollement et) sont comme des hommes qui, voyant une voiture de chauffage dévorée par les flammes, voudraient éteindre le feu avec une tasse d’eau, et qui, n’y parvenant pas, diraient que l’eau ne triomphe pas du feu. Leur conduite encourage beaucoup les hommes vicieux (à persévérer dans le désordre). Ils finissent infailliblement par se perdre tout à fait. »

19. Meng tzeu dit : « Les grains qui servent à la nourriture de l’homme, sont les plus précieux de tous. Quand ils ne sont pas mûrs, ils valent moins que le faux millet. De même, pour la vertu, il importe surtout qu’elle atteigne la perfection. »

20. Meng tzeu dit : « Lorsque I enseignait à tirer de l’arc, il veillait certainement à ce que la corde de l’arc fût tirée le plus fortement possible par celui qui voulait décocher une flèche, et ses élèves avaient aussi la même attention. Un maître charpentier, qui enseigne son art, emploie certainement le compas et l’équerre ; ses apprentis emploient aussi le compas et l’équerre. » (Dans l’école de la sagesse, les préceptes des anciens sages sont comme le compas et l’équerre).


CHAPITRE II.


1. Un homme de la principauté de Jenn, interrogeant Ou liu tzeu (disciple de Meng tzeu), dit : « Lequel des deux est le plus important, du manger ou des règles à observer dans le manger ? » Ou liu tzeu répondit : « Les règles sont plus importantes. » L’interlocuteur continua : « Lequel des deux est le plus important, du mariage ou des règles prescrites pour le mariage ? » Les règles sont plus importantes, répondit Ou lin tzeu. « Mais, reprit l’interlocuteur, supposons une circonstance dans laquelle, si je veux observer toutes les règles pour le manger, je mourrai de faim ; si je ne les observe pas, je pourrai manger ; suis je tenu de les observer ? Supposons que, si je dois aller en personne inviter et amener chez moi ma fiancée, je ne puisse pas me marier, (ma pauvreté ne me permettant pas de me procurer les choses nécessaires à cette cérémonie) ; et qu’au contraire, si je n’y vais pas en personne, je puisse me marier ; suis je tenu d’accomplir cette cérémonie ? » (Jênn, à présent Tsi gning tcheou dans le Chan toung).

Ou liu tzeu ne put répondre. Le lendemain il alla à Tcheou consulter Meng tzeu. (Tcheou était la patrie de Meng tzeu). Meng tzeu dit : « La réponse à ces questions est elle difficile ? Si, ne tenant aucun compte de l’extrémité inférieure, vous élevez au même niveau l’extrémité supérieure, un bâton d’un pouce d’épaisseur pourra dépasser la hauteur d’une tour très élevée. Quand on dit que le métal est plus lourd que la plume, veut-on dire qu’un anneau de métal est plus lourd qu’une voiture de plume ?

« Si vous mettez en parallèle la nécessité de manger et l’observation d’une petite règle, le manger ne sera-t-il pas incomparablement plus important ? Si vous mettez en parallèle le devoir de se marier et l’observation d’une petite règle, le mariage ne sera-t-il pas incomparablement plus important ?

« Allez dire à celui qui vous a interrogé : « Supposons une circonstance dans laquelle vous aurez de la nourriture, si vous en prenez de force à votre frère aîné en lui tordant le bras ; vous n’en aurez pas, si vous ne lui tordez pas le bras. Lui tordrez vous le bras ? Si vous franchissez le mur du voisin qui demeure à l’est de votre maison, et si vous lui enlevez une fille qui n’est pas mariée, vous aurez une femme ; sinon, vous n’en aurez pas. Enlèverez vous cette fille ? »

2. Kiao (frère cadet du prince) de Ts’ao, interrogeant Meng tzeu, dit : « Est-il vrai que tous les hommes peuvent égaler Iao et Chouenn ? » « C’est vrai, répondit Meng tzeu. » Kiao reprit : « J’ai entendu dire que Wenn wang avait dix pieds de taille (deux mètres) et T’ang neuf pieds. Moi, j’ai neuf pieds et quatre dixièmes. Je ne fais que manger. Comment puis je égaler Iao et Chouenn ? »

« Cela dépend-il de la taille, répondit Meng tzeu ? Il faut agir (imiter la conduite de Iao et de Chouenn) ; voilà tout. Voici un homme qui autrefois n’avait pas la force de soulever un jeune canard ; il passait alors pour un homme très faible. A présent, on dit qu’il soulève un poids de trois mille livres ; il passe pour un homme très fort. Ainsi ; celui qui soulèverait le même poids que Ou Houe (un poids de trente mille livres), serait par cela seul un second Ou Houe. Les hommes ont ils lieu de s’affliger de leur impuissance ? C’est l’action qui leur manque (et non la force).

« Marcher lentement derrière ceux qui sont plus âgés que nous, cela s’appelle les respecter ; marcher vite et les devancer, cela s’appelle leur manquer de respect. Marcher lentement, est ce une chose impossible à quelqu’un ? (Non, mais) c’est ce que plusieurs ne veulent pas faire. La voie que Iao et Chouenn ont suivie, a été celle du respect envers les parents et les personnes âgées, et rien de plus.

« Habillez vous comme Iao, parlez et agissez comme Iao ; vous serez un autre Iao. Si vous imitez Kie dans vos vêtements, dans vos paroles, dans votre conduite ; dès lors vous serez un second Kie. »

Kiao dit : « J’obtiendrai une audience du prince de Tcheou ; il me permettra d’avoir un logement. Je désire demeurer ici, et recevoir vos enseignements. » « La voie de la vertu, répondit Meng tzeu, est comme un grand chemin. Est-il bien difficile de la connaître ? Les hommes ne la cherchent pas ; c’est là leur défaut. Retournez dans votre pays, et cherchez la. Vous trouverez plus de maîtres qu’il ne vous en faut. »

3. Koung suenn Tch’eou interrogeant Meng tzeu, dit : « Kao tzeu prétend que l’ode Siao P’an est l’œuvre d’un homme vulgaire. » « Pourquoi dit il cela ? demanda Meng tzeu. » « C’est, dit Koung suenn Tch’eou, parce que dans cette ode un fils se plaint de son père. »

« Que Kao comprend mal le Cheu King, dit Meng tzeu ! Un homme se trouve ici, je suppose ; un barbare de Iue tire à soi la corde de son arc pour le frapper. Je tâcherai d’arrêter ce barbare en lui parlant d’une manière douce et aimable, parce que nous sommes étrangers l’un à l’autre. Mais si mon frère aîné tirait à lui la corde de son arc pour frapper quelqu’un, je l’en détournerais en versant des larmes, parce que c’est mon frère. Si, dans l’ode Siao P’an, un fils se dit malheureux, c’est par affection pour son père. Cette affection prouve la bonté de son cœur. Que Kao comprend mal le Cheu King ! »

« Dans l’ode K’ai foung, dit Koung suenn Tch’eou, pourquoi les sept fils ne se plaignent-ils pas de leur sort ? » Dans l’ode K’ai foung, répondit Meng tzeu, les sept fils expriment leur douleur d’une faute qui n’a pas de graves conséquences (qui ne trouble qu’une famille). Dans l’ode Siao Pan, il s’agit d’une faute grave (qui trouble toute la principauté). Ne pas déplorer une faute grave de ses parents, c’est les traiter comme des étrangers. Exprimer son affliction d’une faute légère de ses parents, c’est ne pouvoir supporter la moindre contrariété. Traiter ses parents comme des étrangers, c’est manquer à la piété filiale ; ne pouvoir supporter la moindre contrariété, c’est aussi manquer à la piété filiale. Confucius disait : « Chouenn est parvenu au plus haut degré de la piété filiale ; à l’âge de cinquante ans, il témoignait encore son affection pour eux (en déplorant leur mauvaise conduite). »

4. Soung K’eng voulait aller dans la principauté de Tch’ou. Meng tzeu le rencontra à Cheu k’iou, et lui dit : « Maître, où allez vous ? » Soung K’eng répondit : « J’ai entendu dire que les princes de Ts’in et de Tch’ou se font la guerre. Je veux voir le prince de Tch’ou, et l’engager à cesser les hostilités. Si ce conseil ne lui plaît pas, je verrai le prince de Ts’in, et l’engagerai à déposer les armes. Mon avis sera agréé de l’un de ces deux princes, sinon de tous les deux. »

Meng tzeu dit : « Je désirerais vous entendre exposer, non pas au long, mais en résumé, le discours que vous avez l’intention de leur tenir. Quels motifs leur donnerez-vous ? » « Je leur dirai, répondit Soung K’eng, que la guerre ne leur sera pas profitable. » « Maître, dit Meng tzeu, votre but est élevé ; mais vous invoquez un mauvais motif.

« Si vous parlez de profit aux princes de Ts’in et de Tch’ou, et qu’ils arrêtent la marche de leurs troupes par raison d’intérêt ; les soldats de leurs trois légions garderont volontiers le repos en vue de leur propre intérêt. Le sujet servira son prince en vue de son propre intérêt. Le fils servira son père, et le frère puîné son frère aîné en vue de l’intérêt propre. Le prince et le sujet, le père et le fils, le frère aîné et le frère puîné banniront tout sentiment d’affection et de justice, et dans leurs relations mutuelles, ne chercheront que leur propre intérêt. Une telle conduite a toujours amené la ruine de l’État. Si vous parlez de bienveillance et de justice aux princes de Ts’in et de Tch’ou, et que ces princes, par motif de bienveillance et de justice, tiennent au repos leurs trois légions ; les soldats de leurs trois légions garderont volontiers le repos, par motif de bienveillance et de justice. Les sujets serviront leur prince par motif d’affection et de justice. Le fils servira son père par motif d’affection et de justice. Le frère puîné servira son frère aîné par motif d’affection et de justice. Le prince et le sujet, le père et le fils, le frère aîné et le frère puîné, oubliant leur intérêt propre, s’acquitteront de leurs devoirs mutuels par motif d’affection et de justice. Un prince, qui a obtenu ce résultat, est toujours parvenu à gouverner tout l’empire. Est-il besoin de parler de profit ? »

5. Meng tzeu demeurant à Tcheou, Ki Jenn (le plus jeune des frères du prince de Jenn), qui gouvernait la principauté de Jenn (en l’absence de son frère aîné), envoya des pièces de soie en présent à Meng tzeu. Meng tzeu les reçut ; mais il n’alla pas remercier le prince. Lorsqu’il était à P’ing lou (ville de la principauté de Ts’i), Tch’ou tzeu, qui était ministre d’État, lui envoya des pièces de soie en présent. Meng tzeu les reçut, mais il n’alla pas remercier le ministre.

Plus tard, étant allé de Tcheou à Jenn, il visita Ki Jenn ; étant allé de P’ing lou à la capitale de Ts’i, il ne visita pas Tch’ou tzeu. Ou liu tzeu plein de joie, dit : « Voici une bonne occasion (pour demander et obtenir une explication). » « Maître, dit il à Meng tzeu, lorsque vous êtes allé à Jenn, vous avez visité Ki Jenn ; lorsque vous êtes allé à la capitale de Ts’i, vous n’avez pas visité Tch’ou tzeu. Est ce parce que Tch’ou tzeu n’était que ministre d’État, (tandis que Ki Jenn était régent) ? »

« Non, répondit Meng tzeu. Il est dit dans le Chou King : « Lorsqu’on offre quelque chose à un supérieur, les témoignages de respect sont de la plus grande importance. S’ils ne sont pas en rapport avec les présents offerts, c’est comme si l’on n’offrait rien, parce que le cœur n’y a aucune part ; parce que ce n’est vraiment pas offrir un présent à un supérieur. » Ou liu tzeu fut satisfait. Quelqu’un l’ayant interrogé à ce sujet, il répondit : « Ki Jenn ne pouvait pas aller à Tcheou ; mais Tch’ou tzeu pouvait aller à P’ing lou (saluer Meng tzeu, et il aurait dû lui donner cette marque de respect). »

6. Chouenn iu K’ouenn dit : « Celui qui s’applique avant tout à faire des actions d’éclat, c’est-à-dire à bien mériter du public, travaille dans l’intérêt des autres ; celui qui met en seconde ligne les actions éclatantes (et en première ligne, sa propre perfection), cherche son propre avantage. Maître, vous étiez l’un des trois ministres d’État de Ts’i ; avant d’avoir rendu aucun service signalé au prince ou au peuple, vous vous êtes retiré. Est ce vraiment la conduite d’un homme qui aime ses semblables ? »

Meng tzeu répondit : « Il y eut un sage qui demeura dans une humble condition, et ne voulut pas mettre sa sagesse au service d’un prince vicieux ; ce fut Pe i. Un autre se rendit cinq fois à l’invitation de T’ang, et cinq fois à l’invitation de Kie (il les servit l’un et l’autre) ; ce fut I in. Un autre n’avait pas horreur d’un prince vicieux, et ne refusait pas une petite charge ; c’était Houei de Liou hia. Ces trois sages n’ont pas suivi la même voie ; mais leur but a été le même. Quel était ce but ? La vertu parfaite. Les sages tendent à la perfection de la vertu, et c’est assez. Est-il besoin qu’ils suivent tous la même voie ? »

Chouenn iu K’ouenn dit : « Sous le règne de Mou, prince de Lou, Koung i tzeu était à la tête des affaires ; Tzeu liou et Tzeu seu étaient ministres d’État. Le territoire de Lou diminua de plus en plus. Il semble que les sages sont inutiles dans un État. » « Le prince de Iu, répondit Meng tzeu, n’employa pas Pe li Hi, et il perdit ses États. Mou, prince de Ts’in, l’employa, et soumit tous les autres princes à son autorité. Ainsi, un prince qui n’emploie pas les sages, perd ses États. Comment pourrait-il réussir à n’en perdre qu’une partie ? »

« Lorsque Wang Pao demeurait près de la K’i, dit Chouenn iu K’ouenn, à l’occident du Fleuve Jaune, les habitants apprirent à fredonner des chants. Lorsque Mien Kiu habitait Kao t’ang, dans la partie occidentale de Ts’i, les habitants apprirent à chanter. Les femmes de Houa Tcheou et de K’i Leang (ministres d’État de Ts’i) pleurèrent parfaitement la mort de leurs maris, et déterminèrent un changement de mœurs dans toute la principauté. Les vertus et les talents qui sont dans l’âme se manifestent toujours au dehors dans les actions. Jamais je n’ai vu un homme qui, étant capable de faire les actions d’un sage, ne rendît pas les services qu’on attend d’un sage. J’en conclus qu’il n’existe pas de sages à présent. S’il y en avait, je les connaîtrais. »

Meng tzeu répondit : « Lorsque Confucius était ministre de la justice dans la principauté de Lou, on ne suivit pas son conseil. (Dès lors, il résolut de se retirer. Mais, pour ne pas rendre manifeste à tous les yeux une faute grave de son prince, il voulut attendre que celui-ci commît une faute légère). Plus tard, un sacrifice eut lieu. La viande cuite (qui avait été offerte aux esprits), ne fut pas (selon la coutume) distribuée (aux grands préfets). Confucius se retira, sans même prendre le temps de déposer son bonnet de cérémonie. Ceux qui ne le connaissaient pas, crurent qu’il s’en était allé, parce qu’il n’avait pas eu de viande. Ceux qui le connaissaient, jugèrent que c’était à cause de l’omission d’une cérémonie. Sans doute Confucius voulait s’en aller à l’occasion d’une faute légère ; mais il n’aurait pas voulu le faire sans une raison apparente. Les hommes ordinaires ne savent pas apprécier la conduite des sages. »

7. Meng tzeu dit : « Les cinq dominateurs des princes se sont rendus coupables envers les fondateurs des trois dynasties. A présent, les princes sont coupables envers les cinq dominateurs, et les grands préfets envers les princes.

« L’empereur visitait les princes ; cela s’appelait visiter les pays confiés à la garde des princes. Les princes allaient à la cour de l’empereur ; cela s’appelait rendre compte de l’administration. Au printemps, (l’empereur et les princes) inspectaient la culture des champs, et fournissaient aux laboureurs ce qui leur manquait (pour atteindre le temps de la moisson). En automne, ils inspectaient la moisson, et fournissaient aux laboureurs ce qui leur manquait (pour passer l’année). Lorsque l’empereur, entrant dans une principauté, trouvait les terres défrichées, les champs bien cultivés, les vieillards soignés et les sages honorés, les hommes de talent pourvus de charges, il récompensait le prince, en lui donnant de nouvelles terres. Si l’empereur, entrant dans une principauté, trouvait que les terres étaient en friche ou couvertes d’herbe, que les vieillards n’étaient pas soignés, ni les sages pourvus d’emplois, que des exacteurs rapaces occupaient les charges, il adressait au prince une réprimande. Lorsqu’un prince négligeait de se rendre à la cour de l’empereur, la première fois, il était abaissé d’une dignité inférieure ; la deuxième fois, il perdait une partie de son territoire ; la troisième fois, les six légions allaient le chasser de sa principauté. L’empereur fixait et commandait le châtiment ; mais il n’allait pas lui-même attaquer le prince coupable. Les princes (sur l’ordre de l’empereur) attaquaient le coupable ; mais ils ne fixaient pas le châtiment. Les cinq dominateurs ont soumis les princes à leur autorité, et les ont forcés à châtier ceux d’entre eux qui leur résistaient. Pour cette raison, je dis qu’ils ont été coupables envers les fondateurs des trois dynasties.

« Le plus puissant des cinq dominateurs fut Houan, prince de Ts’i. Il réunit les princes à K’ouei k’iou, fit lier la victime, et mit sur elle l’écrit qui contenait les ordonnances ; mais on ne se frotta pas les lèvres avec le sang de la victime. Pour jurer l’observation d’un traité, on creusait une fosse carrée et sur le bord on immolait une victime. On coupait l’oreille gauche de la victime, et on la mettait sur un bassin orné de pierreries. On mettait aussi le sang dans un vase de jade. Ce sang servait à confirmer la foi jurée. Les articles du traité étant écrits, on les lisait, après s’être frotté les coins de la bouche avec le sang. On mettait la victime dans la fosse ; on plaçait sur elle les articles du traité, et on en jurait l’observation. Cela s’appelait mettre le traité sur la victime. Les ordonnances étaient les suivantes. Premièrement : « Punissez de mort le fils qui ne respecte pas ses parents ; l’héritier présomptif une fois désigné, ne le changez pas ; une femme de second rang ne doit pas devenir femme de premier rang. » Deuxièmement : « Que les hommes capables soient élevés aux honneurs et les hommes de talent entretenus ; que la vertu obtienne des distinctions. » Troisièmement : « Respectez les vieillards ; prenez soin des enfants et des jeunes gens ; ne négligez pas les hôtes ni les étrangers : Quatrièmement : « Que les charges ne soient pas héréditaires, ni les emplois cumulés ; qu’on ne choisisse aucun officier dont la capacité ne soit reconnue ; qu’aucun prince de son autorité privée, ne mette à mort un grand préfet. » Cinquièmement : « Qu’on ne construise pas de digues qui soient préjudiciables aux pays voisins ; qu’on n’empêche pas les étrangers de venir acheter des grains ; qu’aucun fief ne soit conféré sans l’autorisation de l’empereur. » (A la fin de ces cinq articles) il était dit : « Nous tous qui avons contracté cet engagement, après en avoir juré l’observation, nous aurons soin de maintenir entre nous la bonne intelligence. » A présent, tous les princes violent les défenses contenues dans ces cinq articles. Pour cette raison je dis que les princes d’à présent sont coupables envers les cinq dominateurs.

« C’est un crime beaucoup plus grand d’aller au devant des mauvais désirs d’un prince, que de les entretenir seulement. A présent les grands préfets vont tous au devant des mauvais désirs des princes. Aussi je dis qu’ils sont coupables envers les princes actuels. »

8. Le prince de Lou voulait mettre à la tête de son armée Chenn tzeu (son ministre, et l’envoyer prendre la ville de Nan iang, qui appartenait au prince de Ts’i). Meng tzeu dit à Chenn tzeu : « Employer à faire la guerre un peuple qui n’a pas été habitué à la pratique des vertus, c’est le perdre. Un prince destructeur de son peuple n’aurait pas été toléré au temps de Iao et de Chouenn. Quand même une seule bataille suffirait pour terrasser vos ennemis et prendre Nan iang, vous ne devriez pas entreprendre cette guerre. » Chenn tzeu, changeant de contenance, dit d’un air mécontent : « C’est ce que moi Kou li, je ne comprends pas. »

« Je vais vous l’expliquer, répondit Meng tzeu. Le territoire soumis immédiatement à l’empereur a mille stades en tous sens. S’il était moins étendu, les revenus ne suffiraient pas pour recevoir et traiter les princes. Le territoire de chaque prince a cent stades en tous sens. S’il était moindre, les revenus ne suffiraient pas pour observer les règles concernant les temples des ancêtres.

« Tcheou koung reçut en fief la principauté de Lou. Elle avait cent stades en tous sens. Son territoire n’était pas insuffisant ; cependant il n’avait que cent stades. T’ai koung reçut en fief la principauté de Ts’i ; elle avait aussi cent stades en tous sens. Le territoire n’était pas insuffisant ; cependant il ne dépassait pas cent stades.

« A présent, la principauté de Lou a une étendue cinq fois plus grande. S’il surgissait un empereur vraiment puissant, la principauté de Lou, dites moi, serait elle de celles qu’il diminuerait, ou bien de celles qu’il augmenterait ? Un honnête homme ne voudrait pas enlever une place à un prince pour la donner à un autre (même quand il le pourrait sans coup férir) ; à plus forte raison, s’il fallait faire périr des hommes. Un ministre sage s’efforce d’amener son prince à rester dans la voie de la vertu, et à tendre toujours à la perfection. »

9. Meng tzeu dit : « De nos jours, ceux qui servent les princes disent : « Je puis, dans l’intérêt du prince, augmenter l’étendue des terres cultivées, remplir ses greniers et ses magasins. » De tels hommes sont considérés à présent comme de bons ministres ; les anciens les appelaient spoliateurs du peuple. Chercher à enrichir un prince qui ne suit pas la voie de la vertu et ne tend pas à la perfection, c’est enrichir Kie.

« (Quelques uns disent) : « Je puis, dans l’intérêt du prince, former des alliances, et par ce moyen, faire la guerre avec la certitude de remporter la victoire. » De tels hommes sont considérés à présent comme de bons ministres ; les anciens les appelaient fléaux du peuple. Vouloir faire la guerre avec acharnement pour un prince qui ne suit pas la voie de la vertu et ne tend pas à la perfection, c’est seconder Kie. Donnez l’empire d’un prince qui suit le courant et ne réforme pas les habitudes actuelles ; il ne pourra le garder l’espace d’un matin. »

10. Pe Kouei dit à Meng tzeu : « Je voudrais n’exiger en tribut que la vingtième partie des produits de la terre. Qu’en pensez vous ? » Meng tzeu répondit : « La mesure que vous proposez est bonne pour les barbares du nord. Dans une capitale qui compté dix mille familles, s’il n’y avait qu’un seul potier, serait-ce assez ? » « Non, dit Pe Kouei, les vases ne seraient pas en nombre suffisant. »

Meng tzeu reprit : « Dans le pays de ces barbares du nord, le millet à panicules est la seule espèce de grain qui arrive à maturité. Ils n’ont ni villes munies d’une double enceinte de murailles, ni édifices, ni maisons ; ni temples des ancêtres, ni sacrifices, ni princes à qui l’on offre des présents et des festins ; ils n’ont ni officiers ni employés du gouvernement. La vingtième partie des produits de la terre suffit pour les dépenses publiques.

« En Chine, serait il raisonnable de supprimer les relations sociales et de n’avoir plus d’officiers ? Si les potiers étaient trop peu nombreux, un État ne pourrait subsister commodément ; à plus forte raison, s’il n’avait pas d’officiers. Celui qui voudrait exiger moins d’impôt que Iao et Chouenn deviendrait un petit barbare formé sur le modèle des barbares du nord. Celui qui voudrait exiger plus que Iao et Chouenn, deviendrait un petit Kie formé à l’image du trop fameux Kie. »

11. Pe Kouei dit : « J’ai fait écouler les eaux mieux que Iu. » « Vous vous trompez, répondit Meng tzeu. Iu a fait suivre à l’eau son cours naturel ; il lui a donné les quatre mers pour déversoirs. Vous, vous l’avez fait déverser dans les principautés voisines (à leur grand détriment). L’eau qui déborde produit l’inondation. L’inondation est un fléau, qui excite l’horreur de tout homme vraiment humain. Je le répète, vous vous trompez. »

12. Meng tzeu dit : « Si celui qui s’applique à l’étude de la sagesse, n’a pas foi en ses principes, sur quel fondement appuiera-t-il sa conduite ? »

13. Meng tzeu ayant appris que le prince de Lou voulait donner à Io tcheng tzeu une part dans l’administration, dit : « Cette nouvelle m’a causé une telle joie que je n’ai pu dormir. » Koung suenn Tch’eou dit : « Io tcheng tzeu est il un homme énergique ? » « Non, dit Meng tzeu. » — « Est il prudent et fécond en ressources ? » « Non, dit Meng tzeu. » — « A-t-il beaucoup de connaissances, une grande expérience ? » « Non, dit Meng tzeu. » — « Alors pourquoi cette joie qui vous a empêché de dormir ? » « C’est un homme qui veut le bien, dit Meng tzeu. »

— « Suffit il d’aimer ce qui est bien ? » « L’amour du bien, dit Meng tzeu, est plus que suffisant pour gouverner l’empire ; à plus forte raison, pour gouverner la principauté de Lou. Si un ministre veut le bien, dans tout l’empire personne ne trouvera trop pénible un voyage de mille stades pour venir lui donner un bon avis.

« S’il n’aime pas ce qui est bien, chacun dira : « Il est plein de confiance en lui-même ; (si je lui donne un avis, il pensera) : je le savais déjà. » La voix et le visage d’un homme présomptueux repoussent tout le monde à mille stades de distance. Les hommes de bien se tiennent à distance, mais les détracteurs, les adulateurs, les flatteurs hypocrites approchent. Un ministre entouré de détracteurs, d’adulateurs et de flatteurs hypocrites, pourrait-il, quand il le voudrait, établir le bon ordre dans l’État ? »

14. Tch’enn tzeu dit : « Anciennement, dans quelles circonstances les sages acceptaient-ils les charges publiques ? » Meng tzeu répondit : « Il y avait trois cas dans lesquels ils acceptaient les offres des princes, et trois cas dans lesquels ils se retiraient. Quand ils étaient reçus avec beaucoup d’honneur et selon toutes les règles, et qu’ils avaient lieu d’espérer que le prince suivrait leurs avis ; ils acceptaient un emploi. Mais ensuite, s’ils voyaient que le prince ne suivrait pas leurs avis, les marques de respect fussent-elles encore les mêmes, ils se retiraient. (Voilà le premier cas).

« Voici le deuxième. Lors même que le prince ne leur paraissait pas encore disposé à suivre leurs avis, s’ils étaient reçus avec grand respect et selon toutes les règles, ils acceptaient un emploi ; mais si plus tard les témoignages de respect diminuaient, ils se retiraient.

« Le troisième cas était celui-ci. Un sage n’avait à manger ni le matin ni le soir ; il était tellement exténué, par la faim qu’il n’avait pas la force de sortir de sa maison. Le prince, informé de son indigence, disait : « Pour ce qui est du point principal, je ne puis ni faire pratiquer les enseignements de ce sage ni suivre ses avis. Mais j’ai honte de le laisser souffrir de la faim sur mon territoire. » Le prince offrait un secours. Le sage pouvait accepter ce qui lui était nécessaire pour ne pas mourir de faim, mais rien de plus. »

15. Meng tzeu dit : « Les honneurs allèrent chercher Chouenn au milieu ces champs qu’il cultivait, Fou Iue dans une cabane de terre qui lui servait d’habitation, Kiao ko au milieu des poissons et du sel qu’il vendait, Kouan I ou dans une prison entre les mains d’un geôlier, Suenn chou Ngao sur le bord de la mer où il vivait retiré, Pe li Hi dans un lieu de marché. Chouenn cultivait, la terre près du mont Li (dans le Chan si) ; à l’âge de trente ans, il fut associé à l’empire par Iao. Iue habitait une cabane de terre dans le désert de Fou ien (près de P’ing lou hien dans le Chan si) ; il fut promu par Ou ting. Kiao ko, à une époque de trouble, faisait le commerce de sel et de poisson ; il fut promu, par Wenn wang. Kouan Tchoung était tenu dans les fers par le gardien de la prison ; il fut nommé ministre d’État par le prince Houan. Suenn chou Ngao vivait retiré au bord de la mer ; il fut créé premier ministre par Tchouang, prince de Tch’ou (qui fut le dernier des cinq dominateurs). L’histoire de Pe li Hi est rapportée dans un chapitre précédent. Voy. page 531.

« Ainsi, lorsque le Ciel veut imposer à quelqu’un une grande charge, auparavant il abreuve son cœur d’amertumes, soumet à la fatigue ses nerfs et ses os, livre au tourment de la faim ses membres et tout son corps, le réduit à la plus extrême indigence, contrarie et renverse toutes ses entreprises. Par ce moyen il réveille en lui les bons sentiments, fortifie sa patience, et lui communique ce qui lui manquait encore (soit de connaissance soit de vertu).

« Les hommes ordinaires (ne reconnaissent et) ne corrigent leurs défauts, qu’après avoir commis des fautes. Ils ne font de généreux efforts, qu’après avoir eu le cœur dans l’angoisse et vu leurs desseins traversés. Ils ne commencent à comprendre que quand ils ont lu sur les visages et entendu dans les discours les sentiments que leur conduite excite dans les cœurs. Un royaume périt ordinairement, quand il n’a pas, à l’intérieur, d’anciennes familles attachées à l’observation des lois, et de sages ministres, et à l’extérieur, des ennemis et des difficultés. Ou voit par là que la vie est dans la sollicitude et la souffrance, et la mort dans le repos et le bien-être. »

16. Meng tzeu dit : « On peut enseigner de bien des manières. Quand je dédaigne de former et d’instruire quelqu’un, mon refus de l’enseigner est une leçon que je lui donne. »