Les Récits de la muse populaire/04

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Les Récits de la muse populaire
Revue des Deux Mondes, Nouvelle périodetome 7 (p. 243-280).
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LES RECITS


DE


LA MUSE POPULAIRE.




LES HUTTIERS ET LES CABANIERS DU MARAIS.




I. – LE CHASSEUR DE VIPERES./

Il en est des races comme des individus ; le hasard leur donne parfois, dans l’histoire, un rôle subit auquel rien ne semblait les avoir préparés. Des peuples de laboureurs et de bergers deviennent, par rencontre et sans préparation, des armées héroïques, comme le pâtre du village des Grottes devint un Sixte-Quint. De là des contrastes singuliers entre la physionomie historique d’une population et son aspect réel. On est surtout frappé de cette observation quand on traverse la Vendée. En touchant cette terre qui dévora cinq armées républicaines, le voyageur s’attend à trouver une race ardente et batailleuse, labourant le fusil en bandoulière, à la manière des Américains de l’ouest ; à sa grande surprise, il ne voit qu’une population lente, calme, silencieuse, qui semble, comme les attelages de ses bœufs gigantesques, sommeiller dans sa force et n’aspirer qu’au repos.

Cette physionomie est particulièrement celle des anciens Poitevins, aujourd’hui compris dans le département de la Vendée. Si, vers la plaine, des allures plus vives, une gaieté plus avisée, vous rappellent la finesse matoise de l’Anjou, partout ailleurs vous retrouvez le peuple soumis dont la force est surtout dans sa patience. Il fallut des croyances blessées, l’horreur de l’exil militaire créé par la conscription, le respect voué à leurs nobles et à leurs prêtres pour entraîner les Vendéens dans cette insurrection qui coûta à la France près de trois cent mille combattans. Leur élan fut terrible comme celui de tous les hommes paisibles violemment arrachés au repos. Ils y apportèrent l’énergie des ardeurs qui se ménagent et des volontés habituellement contenues.

Au reste, si le caractère des populations de la Vendée ne diffère que par des nuances, il en est tout autrement du pays lui-même. Rien de plus varié que ses productions, de plus opposé que ses paysages. Sur le rivage occidental, tout est aride et menaçant ; mais remontez au nord, et vous ne trouverez plus que métairies cachées dans la verdure, que clochers pointant dans les feuilles et chemins creux serpentant sous les coudriers. Là, tous les champs sont enclos de haies vives, au-dessus desquelles s’élèvent des arbres émondés dont les troncs hérissés de branches présentent l’aspect d’un taillis suspendu dans les airs. Les frênes, les ormes, les chênes, les érables mêlent leurs rameaux, et forment un immense rideau de verdure que brodent les touffes jaunâtres du châtaignier sauvage et les blanches étoiles du cerisier. Si, de loin en loin, le bocage s’ouvre pour laisser voir quelques clairières, ce ne sont que des landes couvertes de joncs fleuris ou de bruyères roses. Gagnez la plaine au contraire, et sur-le-champ tout feuillage disparaît. En juillet, vous croiriez voir la Beauce avec ses océans de blés qui ondulent et ses villages terreux cuits par le soleil ; mais en septembre, après les moissons coupées, c’est une Arabie pétrée, et vous n’apercevrez plus, jusqu’à l’horizon, qu’une immense étendue de grois, terrains livides parsemés de calcaires blanchâtres que l’on prendrait pour des ossemens. Cependant ne vous découragez pas de cette aridité, continuez vers le sud, et, en atteignant le Marais, vous verrez encore l’aspect changer tout à coup. La terre n’y est plus qu’un accident, une œuvre artificielle. La contrée tout entière semble une Venise champêtre, où les moissons ont l’air de mûrir sur pilotis et les troupeaux de brouter des prairies flottantes. Nous parlons ici du Marais-mouillé ; quant à la partie comme sous le nom de Petit-Poitou, dont le Flamand Humfroy Bradléi commença le dessèchement sous Henri IV, c’est une miniature de la Hollande, avec ses mille canaux d’écoulement, ses booths et ses contre-booths [1].

Je ne connaissais le Marais vendéen que par quelques lignes des Mémoires de Mme de Larochejaquelein, lorsque l’occasion de le visiter me fut offerte. Il s’agissait de s’entendre avec le fils d’un des cabaniers du Petit-Poitou [2] pour l’exploitation d’un étang nouvellement desséché où l’on désirait l’établir. J’écrivis à Guillaume Blaisot pour lui donner rendez-vous à Marans, et, comme je désirais voir les bords de l’Autise et de la Sèvre niortaise, je me rendis directement à Maillezais, d’où je comptais descendre par eau vers le lieu désigné à Guillaume dans ma lettre.

J’étais debout sur le seuil de l’auberge, attendant que l’on eût pli nie procurer un bateau, lorsque je vis arriver un voyageur, qu’à son petit chapeau de toile et à sa jambe de bois je reconnus sur-le-champ pour Nivôse Bérard, surnommé Fait-Tout. Bérard était un de ces industriels équivoques, vivant de métiers sans noms et généralement connus dans nos campagnes sous le nom de coureurs de bois. Notre première rencontre avait eu lieu environ huit jours auparavant dans des circonstances qui méritent d’être racontées. Je venais de visiter le bassin de ce grand lac qui couvrit autrefois une partie des cantons des Essarts, de Châtonnay, de Sainte-Hermine et de la Châtaigneraye. En côtoyant la rive gauche de la Mère, petite rivière qui traverse la forêt de Vouvant, j’avais atteint cette large brèche par où les eaux semblent s’être subitement déchargées dans l’Océan, et à laquelle la tradition a conservé le nom de Déluge. Je m’étais arrêté là, saisi par la sauvage grandeur du paysage. De tous côtés se dressaient des rocs bouleversés, les uns revêtus d’une mousse veloutée, les autres presque cachés sous un manteau de ronces et de chèvrefeuilles. Ici l’eau roulait, en bouillonnant, à travers les schistes verdâtres que brillantait le mica ; là, retenue, comme dans un cercle magique par les touffes d’aulnes, elle formait des réservoirs sombres que l’on eût crus destinés à quelque divinité mystérieuse. Tel était le silence de ce désert qu’on y entendait la chute d’une feuille desséchée et le froissement de la branche sur laquelle se posait l’oiseau. Par instans seulement, une brise s’engageait dans l’étroite coulée, et tout résonnait comme un orgue. Alors commençaient ces dialogues du feuillage et du vent, du glaïeul et des eaux, qui remplissent la solitude de chœurs ineffables.

Je m’étais long-temps oublié au milieu des rochers et des bois, écoutant les mélodies de la création entrecoupées par de sublimes silences et, je venais de m’arracher avec effort à cette fascination, lorsqu’en tournant un de ces fourrés appelés gîtes, je me trouvai tout à coup à l’entrée d’un étroit placis. Il était dessiné par des roches tachetées de lichens jaunâtres ; quelques ajoncs sans fleurs et des houx rabougris hersaient çà et là le sol de leur verdure métallique. Au milieu de cette espèce de carrefour se tenait un homme revêtu d’un costume de cuir fauve qui l’enveloppait tout entier, et ne permettait de voir que ses yeux. Devant lui, sur un brasier ardent, bouillait une chaudière dont la vapeur eût suffi pour révéler le contenu, alors même que la terre n’eût point été imbibée de lait fraîchement répandu. L’homme tournait sur lui-même, en regardant à ses pieds avec une attention inquiète. Bientôt je le vis se baisser, saisir une couleuvre attirée par le parfum du lait et la jeter dans la chaudière. À ses sifflemens furieux, les touffes d’herbe commencèrent à s’agiter vers le pied des rochers, et plusieurs reptiles accoururent. L’homme au vêtement fauve leur écrasait la tête sous son talon, et les plongeait dans un petit tonneau fermé par une soupape. Pendant une de ces évolutions, il tourna les yeux de mon côté et m’aperçut.

— Au large ! me cria-t-il d’une voix qui retentissait étrangement sous son masque de cuir, ne voyez-vous pas que ce sont des vipères ?

Je reculai d’un bond, et j’allai me placer à trente pas sur une petite éminence complètement dépouillée, d’où je pouvais suivre tous les mouvemens de ce singulier chasseur. Il recommença à plusieurs reprises ce que je l’avais vu faire, et finit par répandre à terre tout le lait de la chaudière. Enfin, sûr de ne pouvoir attirer aucune nouvelle proie, il cloua la soupape du baril, qu’il suspendit à son épaule par une courroie, prit la bassine, et gagna le pied de la butte où je m’étais réfugié. Ce fut là seulement qu’il se dépouilla de son surtout de cuir. J’aperçus alors un vieillard à physionomie joviale dont le costume complexe laissait le jugement indécis. Tandis que la forme de sa veste brune aurait pu le faire prendre pour un paysan vendéen, sa jambe de bois et ses cheveux blancs coupés en brosse, contrairement à l’usage, lui donnaient l’apparence d’un soldat, et son chapeau de toile goudronnée rejeté en arrière, celle d’un matelot. Voyant la forte position que j’avais prise pour échapper aux vipères, il se mit à rire :

— Il paraît que monsieur n’aime pas la vermine à venin, dit-il en meilleur français que celui du pays ; à vrai dire, il est plus sûr de piper des merles, et ceci n’est pas un gibier pour des bourgeois.

Je lui demandai ce qu’il voulait en faire.

— Monsieur ne sait donc pas ? reprit-il ; c’est pour les apothicaires ; ça entre dans le remède royal.

— La thériaque, on en fabrique encore ? demandai-je.

— Bien petitement ! dit le chasseur de vipères en secouant la tête ; autrefois cette vermine-là me valait un champ d’escourgeon, mais maintenant c’est à peine si j’en vends de quoi m’entretenir de pipes

— Vous faites donc ce métier depuis long-temps ?

— Depuis l’an VI de l’une et indivisible, répliqua-t-il, pas bien long- temps après avoir perdu mon moule de guêtre à Aboukir. Ah ! c’était le bon temps pour nous autres ! je ne dis pas par rapport aux venins, qui s’étaient mieux vendus sous l’ancien régime, quand le remède royal guérissait toutes les maladies ; mais par compensation il y avait eu tant de morts, que les vivans étaient partout à l’aise. Celui qui voulait un gîte pouvait pousser la première porte qu’il voyait fermée ; la moitié des maisons avaient leurs maîtres en paradis. Puis, de s’être acharné si long-temps à la chasse des hommes, ça avait fait profiter le gibier ; on prenait les perdrix à la main et les lièvres à coups de bâton ! moi, qui vous parle, j’en ai apporté jusqu’à douze d’une fois au marché. À cette heure, si vous tuez seulement un loriot sans papier, on vous traite de braconnier, et vous payez l’amende. Il n’y a plus ni liberté ni profit pour les malheureux ; allez à droite, allez à gauche, vous, trouvez que tout est à quelqu’un. Il y a trop de gens autour du blé qui mûrit, voyez-vous ; faudrait un peu de canon pour faire de la place et desserrer les coudes.

Tout cela ne fut point dit d’une haleine, mais à plusieurs fois et souvent interrompu par mes questions. Le chasseur de vipères et moi nous nous dirigions vers Fontenay. Naturellement très communicatif et d’ailleurs excité par l’évidente bonne volonté de son auditeur, mon compagnon m’eut bientôt mis au courant de son histoire. J’appris qu’il s’appelait Nivôse Bérard, mais que la variété de ses industries lui avait valu le surnom de Fait-Tout. Il avait été élevé à l’hospice des Sables-d’Olonne, d’où il était parti à seize ans pour s’embarquer comme mousse sur les escadres de la république. Revenu en Vendée après la pacification, il y avait commencé la vie errante qu’il menait depuis. Autant que j’en pus juger à cette première entrevue, Fait-Tout avait contracté, dans sa courte carrière maritime, certaines habitudes d’esprit fort, démenties par les plus étranges crédulités. La philosophie du gaillard d’avant lui avait ôté ses croyances en lui laissant toutes ses superstitions ; il doutait de Dieu, mais non des fades, et, s’il riait de l’enfer, il ne parlait point sans inquiétude des fantômes. Élevé sur les limites de deux mondes, celui de la négation et celui de la foi, il n’avait pris de chacun que les préjugés.

En le retrouvant à Maillezais, je me souvins que, lors de notre rencontre, il m’avait parlé d’une prochaine excursion dans le Marais-mouillé. Il m’expliqua comment il y était principalement attiré par la pêche des sangsues qui avait avantageusement remplacé la chasse aux vipères. Lui-même cherchait une place dans quelque bateau pour descendre vers Marans ; enchanté du hasard qui me permettait de faire plus ample connaissance avec mon bohémien, j’offris de le prendre dans celui qu’on venait de m’amener.

À peine sorti de Maillezais, nous nous trouvâmes en plein Marais-mouillé. Je ne pouvais me lasser de promener les yeux sur cet étrange spectacle. Aussi loin que la vue pouvait s’étendre, l’eau paraissait l’objet principal et comme la base du paysage. Çà et là, on voyait des îlots entourés de verdure ; c’étaient les mottées. On destinait les plus grandes à la culture du chanvre et du lin, les plus petites à celle des frênes et des saules. Ceux-ci, rangés par plates-bandes, comme les légumes de nos jardins, poussaient, les pieds dans l’eau, avec une vigueur furieuse ; chaque tronc semblait porter un taillis. De temps en temps, notre barque longeait quelques-unes de ces forêts de paras [3] connues sous le nom de roselières, et dont le produit surpasse celui de la terre la plus féconde. Aux tiges de roseaux se balançaient les nids des tire-arraches dont les cris rauques retentissaient de toutes parts. Des milliers de canards domestiques couvraient le Marais. Notre quille effleurait par instans des prairies flottantes de nénuphars. Sur les plus hauts atterrissemens s’élevaient des huttes construites comme les ajoupas des sauvages, avec des fascines de roseaux liées par des harts d’osier. Au milieu même de cette espèce de ruche sans cheminée, on voyait briller la flamme du foyer dont la fumée s’échappait par tous les pores de la hutte et l’enveloppait d’un limbe nuageux. C’est là que vivent les huttiers, descendans de ces Colliberts que les vieux chroniqueurs nous représentent comme des idolâtres, adorateurs de la pluie et exerçant leurs brigandages jusque sur les eaux dormantes. Ils cultivent les fèves de marais sur les mottées, nourrissent quelques vaches et élèvent des nuées de canards qu’ils vont vendre, avec le, produit de leur pèche, à Maillezais ou à Marans ; mais leur véritable domaine est le Marais-mouillé lui-même : c’est là qu’ils tendent les milliers d’engins dont les canaux sont embarrassés jusqu’à ne pouvoir dégorger leurs eaux ; la pêche la plus abondante est celle des anguilles à ventre jaune appelées pibeaux. Le huttier, toujours dans les marais, ne revient guère chez lui que pour dormir. Quand les inondations d’automne envahissent la hutte, il y fait entrer son bateau, et celui-ci devient l’habitation de la famille entière.

La réputation des huttiers n’est guère meilleure que celle des Colliberts, leurs ancêtres. Les habitans de la plaine les accusent d’avoir une idée assez confuse du respect que l’on doit à la propriété ; mais, à en juger par Fait-Tout, il me sembla que la plaine sur ce point ne le cédait guère au Marais. Chaque fois que mon compagnon à jambe de bois apercevait une corde attachée à quelque tronc de saule, il la tirait à lui, amenait une fascine qu’il secouait dans la barque et d’où tombaient des sangsues. Je lui objectai que cette pêche était un larcin fait à ceux qui avaient posé les fascines ; mais il haussa les épaules en riant.

— Bah ! bah ! dit-il, le renard dont on prend la peau ne fait que vous rendre le prix de vos poules ! Ce qu’on vole à un huttier est toujours une restitution. Quand je courais les booths avec une balle de mercier, leurs femmes m’ont gouriné (volé) assez de lacets ferrés et de cents d’épingles ; ils ont beau faire le signe de la croix, voyez-vous, ce sont de vrais catholiques de Mouchamp [4].

Jusqu’alors, nous n’avions fait qu’apercevoir en passant les cases de roseaux. J’étais singulièrement curieux de les voir à l’intérieur, et je fis aborder la barque près d’une hutte dont la construction, à en croire l’apparence, devait remonter au commencement du siècle. Le limon dont on s’était servi pour mastiquer les fascines du toit avait fini par le transformer en une sorte de terrasse verdoyante. La joubarbe y fleurissait, et un jeune saule épanouissait vers la cime ses pousses argentées. La porte était une brèche de forme irrégulière, haute seulement de quatre pieds. Au milieu de la hutte se dressaient deux poteaux réunis par une traverse : c’était le foyer. La fumée, privée d’issue avait tout recouvert d’une sorte de vitrification noire et brillante. Au fond de la case, trois vaches ruminaient, couchées sur une litière de pavas, et devant leur ratelier pendait une branche de coux-laurier destinée à les préserver des dartres [5].

Tout l’ameublement se bornait à quelques vases de terre grossière, à un escabeau et à une claie recouverte d’un matelas de mousse. Sur ce lit était étendue une femme malade de la fièvre de consomption que donne, l’atmosphère des marais. Elle était seule et grelottait sous une couverture verte. L’une des vaches avançait par instans la tête, fixait un grand œil vague sur le pâle visage de la malade et l’enveloppait de la vapeur de sa puissante haleine. Fait-Tout s’approcha du lit.

— Eh bien ! maraîchaine, dit-il, la maladie nous a donc fauché les jambes ? Nous ne pouvons plus aller tréquegner [6] sur les mottées, et le pauvre homme doit peiner pour deux ?

La malade rouvrit les yeux, nous regarda l’un après l’autre, mais ne répondit pas.

— Le maître du logis est sans doute aux filets ? demanda de nouveau mon compagnon.

— Il est allé chercher le prêtre, répliqua la femme très bas.

Je m’approchai à mon tour pour demander s’il ne ramènerait pas un médecin.

La maraîchaine secoua la tête.

— Il n’y a que faire de guérisseurs, dit-elle d’une voix brève, mon moment est venu !

— Laissez donc ! c’est ce qu’on dit à chaque mauvais mal, fit observer Nivôse Bérard ; mais l’espérance, ma bonne amie, c’est comme la poulette de rivière, ça ne va au fond que pour revenir sur l’eau. Elle le regarda d’un œil fiévreux.

— J’ai eu un signe ! murmura-t-elle.

— Un signe ! répéta Fait-Tout ; est-ce que l’oiseau de la mort a chanté sur votre toit ?

— Non, répondit la malade.

— Vous avez peut-être entendu clouer la châsse de minuit ?

— Non.

— Un de vos défunts sera venu vous donner un ajournement ?

— Non.

— Alors quel est donc le signe ?

Elle se dressa lentement sur son séant, ramena la couverture contre sa poitrine, et dit à demi-voix :

— J’ai vu la niole (nacelle) blanche !

Ce mot produisit une impression visible sur Fait-Tout et sur le maraîchain qui nous accompagnait.

— L’avez-vous bien reconnue ? demanda celui-ci.

— Oui, oui, reprit la malade d’un accent entrecoupé, il y a de ça trois jours ; mes pieds pouvaient encore marcher. Je revenais de couper des fraîches pour la rougette, quand là-bas, près des trois mottées, j’ai vu sortir du petit contre-booth la niole d’angoisse recouverte de son drap mortuaire. Le tousseur jaune [7] était à l’arrière. Quand il a passé, j’ai entendu son râle ; un mauvais souffle est arrivé jusqu’à moi, et je suis tombée. L’homme m’a trouvée à terre, il m’a portée à la hutte, d’où je ne sortirai plus que dans ma bière.

Mes deux compagnons se regardaient sans répondre ; j’essayai de persuader la maraîchaine qu’elle avait été trompée par quelque illusion : de mirage ou par les visions de la fièvre ; mais, retombée sur son traversin de mousse, elle ne paraissait plus m’entendre. Nous retournâmes à la barque et nous nous remîmes en route.

J’appris alors de Fait-Tout qu’il en était de la niole blanche, dans le Marais, comme du char de la mort dans le reste de la France ; quiconque l’avait aperçue devait mourir dans l’année. Je retrouvais sous cette forme particulière une croyance acceptée par tous les peuples et dans tous les temps. Depuis le génie en deuil de Brutus jusqu’au petit spectre rouge des Tuileries, il y avait toujours eu partout des fantômes d’avertissement, témoignage d’une bonté suprême qui ne voulait livrer l’homme à la mort que bien préparé. Chacune de nos provinces avait, à ce sujet, ses superstitions, où se reflétait l’imagination populaire, plus sombre ou plus gracieuse. Au midi, c’étaient des ombres de jeunes filles qui glissaient dans les ténèbres transparentes du soir, en vous appelant d’une voix douce ; à l’ouest et au nord, des cercueils subitement dressés au milieu des carrefours ou de longs convois de trépassés portant un cadavre dans lequel vous reconnaissiez vos propres traits. — à l’est, la sonnette de minuit et un crieur nocturne qui demandait pour vous des prières ; partout le hurlement plaintif des chiens, le chant des oiseaux de nuit et le mystérieux travail de l’artison dans les boiseries. Il y avait en outre les intersignes, espèces de communications surnaturelles qui révélaient la destinée des absens. Tantôt ceux-ci vous apparaissaient sous forme d’ombres confuses, tantôt on reconnaissait seulement leur voix dans un appel triste et lointain. En Bretagne, le bruit d’une eau invisible tombant aux pieds de la mère du marin suffisait pour l’avertir que son fils dormait au fond de la mer. À Dieppe, on voyait, de temps en temps, paraître un navire dont tout l’équipage était rangé silencieusement sur le pont. Le gardien du phare lui jetait la drome et appelait les familles. Toutes venaient pour aider à haler le bâtiment, mais on appelait en vain chaque matelot par son nom, et au premier son d’une cloche baptisée tout disparaissait. Alors ceux qui étaient accourus avec des cris de joie se retiraient avec des sanglots, car les femmes avaient compris qu’elles étaient veuves, les enfans qu’ils étaient orphelins. Parfois ces apparitions n’avaient pour but que de demander aux vivans l’expiation nécessaire à la délivrance d’une ame. Ainsi le prêtre, puni pour avoir oublié une messe dont il avait reçu le prix, était forcé de revenir chaque soir à l’autel attendre quelqu’un qui voulût bien l’aider à la dire ; le propriétaire de mauvaise foi, qui avait usurpé la terre du voisin par le déplacement d’une pierre bornale, était condamné à l’arracher toutes les nuits jusqu’à ce qu’un chrétien lui eût montré où il devait la remettre. Dans le Marais, les rôdeurs de rivière qui avaient vécu, de maraude continuaient, après leur mort, à venir relever les filets des huttiers, qui pouvaient seuls terminer leur peine en criant miséricorde aux quatre aires de vent. La superstition n’était ici, comme on le voit, qu’un code de morale transporté dans le monde invisible ; on avait voulu rendre la responsabilité de l’homme plus sérieuse en la prolongeant au-delà du tombeau ; la terre était devenue une hôtellerie impossible à quitter définitivement avant d’avoir réglé tous ses comptes.

À en juger par la manière dont il avait reçu les confidences de la maraîchaine, Fait-tout partageait les croyances communes ; mais, lorsque je voulus l’interroger, il se tint sur la réserve. Il savait les gens de la ville peu crédules et craignait évidemment mes railleries ; tout ce que je tentai pour lui donner confiance fut inutile ; mon philosophe de grands chemins semblait éprouver quelque honte à montrer son scepticisme en défaut. Ne pouvant rien obtenir de ce côté, je voulus au moins le questionner sur le pays et sur les gens que j’allais voir. Au nom du cabanier Jérôme Blaisot, dont le fils m’avait été recommandé, il releva la tête.

— Jérôme Blaisot, répéta-t-il ; eh bien ! ce n’est pas d’hier que je le connais, celui-là. Quand je suis arrivé dans le pays, il était sixtain [8] devers les marais de Vix.

Je demandai quelle était sa réputation.

— Dame ! c’est pas un grand guerrier, répondit Fait-Tout en riant ; il a vu dans sa jeunesse les commissaires et les municipaux envoyer tant de monde à la guillotine, qu’à cette heure il tremble devant le garde-champêtre. Aussi a-t-on coutume de dire que si le père Jérôme rencontrait le baudet de saint Juire ; il le saluerait par respect pour l’autorité [9].

— Et comment tient-il sa cabane ?

— En meilleur état que toutes celles du Petit-Poitou, grace à la Loubette, qui est la plus fière fille du Marais.

— Mais n’a-t-il pas également un fils ?

— Faites excuse ; le grand Guillaume.

— C’est lui surtout que je veux voir.

Bérard ouvrit la bouche pour me répondre, puis parut se raviser et s’arrêta. Je lui demandai si le grand Guillaume n’était pas un vaillant travailleur.

— Faudrait donc qu’il ne fût pas frère de la Loubette, me répondit-il.

— Et vous pensez que je le trouverai à la cabane ?

— Personne ne peut dire qui va ou qui vient.

Il y avait dans le ton de Fait-Tout une subite réserve que je remarquai, mais à laquelle je ne m’arrêtai pas. L’originalité du paysage que nous traversions me donnait d’ailleurs de continuelles distractions. Perdus parfois dans un dédale de frênes, de saules ou de roseaux, et n’entendant autour de nous que les cris des oiseaux aquatiques, nous pouvions nous croire sur un de ces affluens des grands fleuves américains où n’a jamais flotté que le canot d’écorce du sauvage ; d’autres fois une percée, qui se faisait subitement, nous laissait voir des prairies, des cultures et des villages. Nous passions devant des criques pleines de barques, puis tout disparaissait derrière une touffe d’arbres, et nous commencions à côtoyer quelques levées ombreuses que suivaient de longues files de doublons conduites par un muletier dont la voix nous arrivait, par instans, accompagnée du bruit des sonnettes, et répétant un vieux noël. J’écoutais avec un ravissement involontaire cette rustique pastorale où de vrais bergers du Poitou faisaient parler les bergers de la Judée, je m’associais à leur crédule joie devant l’enfant qui venait finir les guerres, je suivais pas à pas cette scène villageoise, où rien n’était oublié, ni le don fait par Guillot, ni le pauvre luminaire de saint Joseph éclairant l’intérieur de la crèche, jusqu’à ce dernier couplet, prière naïve que le chanteur répétait tête nue :

Or, prien tous à géneil
Jésus-Christ d’amour doucette,
Qu’il nous fasse bonne réceil
Et que noutre paix soit faite
Au grein jour, quen sonnera la trompette,
Qu’ein sein paradis nous mette
Au royaume paternau,
Nau ! nau !

La nuit était close lorsque nous arrivâmes à Marans. Je me fis conduire à l’auberge que j’avais désignée à Blaisot, et où je devais le trouver ; mais, quand je m’informai près de l’hôtelier, j’appris qu’il n’était venu personne. Ma lettre était pourtant partie de Fontenay depuis plusieurs jours, et avait certainement été reçue. Je ne pus cacher mon étonnement.

— C’est bien Jérôme que monsieur attendait ? demanda l’aubergiste.

— Eh non ! c’est son fils Guillaume ! répliqua vivement Fait-Tout.

— Le grand Guillaume ? dit l’hôtelier, qui me regarda d’un air étrange.

— Connaissez-vous donc quelque raison qui ait pu l’empêcher de venir ? demandai-je.

— On ne sait pas les affaires des autres, répondit-il avec hésitation ; mais c’est demain marché, et il viendra certainement quelqu’un de chez Blaisot.

Ceci me donna de l’espérance. Averti par ma lettre que j’arrivais le soir, Guillaume avait pu remettre notre entrevue au jour où ses propres affaires l’appelaient à Varans. Je fus seulement frappé de l’espèce d’embarras avec lequel on me parlait du jeune cabanier. Après sa réponse, l’aubergiste avait tourné sur ses talons comme pour éviter une nouvelle question, et Fait-Tout lui-même s’était éclipsé. Je remis au lendemain l’éclaircissement de ce mystère.


II. – LA NIOLE BLANCHE.

Henri IV nous a laissé une brève description de Marans et de ses environs dans une lettre à la belle Corisandre : « J’arrivai au soir à Marans, lui écrit-il ; c’est une île renfermée de marais bocageux, où, de cent en cent pas, il y a des canaux pour aller charger le bois par bateau ; l’eau claire, peu courante, les canaux de toutes largeurs. Parmi ces déserts, mille jardins où l’on ne va que par bateaux. L’île a deux lieues de tour, ainsi environnée. Il passe une rivière par le pied du château, au milieu du bourg, qui est aussi logeable que Pau ; peu de maison qui n’entre de sa porte dans son petit bateau. »

Marans est aujourd’hui le port d’embarquement de tous les produits de la Vendée. Aussi fus-je réveillé, dès le matin, par le bruit et le mouvement du marché. La ville se remplissait de huttiers apportant leur pêche et leur chasse, de cabaniers qui venaient vendre leur laine ou leur chanvre. Je voyais passer de lourds chariots attelés de douze bœufs conduisant aux bateaux les blés de la plaine et les bois de frêne connus sous le nom de cosses de Marans. J’attendais toujours le grand Guillaume ; mais le temps s’écoulait sans que personne parût. Je me décidai enfin à prendre des informations dans les cabarets des faubourgs où avaient coutume de s’arrêter les gens du Petit-Poitou ; mais toutes mes recherches furent inutiles. Dans la dernière auberge, je trouvai Fait-Tout entouré de mariniers et dans l’exercice d’une de ses mille industries. Il traçait sur l’avant-bras d’un jeune paysan un de ces tatouages indélébiles gravés avec une pointe d’acier et colorés par la poudre à canon. L’ancien marin m’appela pour me faire admirer son œuvre, alors presque achevée.

Celle-ci appartenait évidemment à l’école chinoise, non par la finesse du trait, mais par le laisser-aller de la forme et la naïveté de la perspective. On voyait d’abord une sorte de parallélogramme au pointillé, représentant un autel, au-dessus duquel voletait quelque chose qu’on me dit être deux colombes. À droite se dessinait une croix nimbée ; à gauche, une fleur de lis ; au-dessous, une tête de mort avec les os en sautoir. Nivôse Bérard me fit admirer chacune de ces illustrations.

— Monsieur voit que tout y est, dit-il ; le Fier-Gas n’aurait rien de mieux, fût- il vrai roi de France.

— On peut exiger du bon quand on paie un écu blanc ! fit observer celui qu’on appelait le Fier-Gas avec une certaine emphase.

— Aussi t’ai-je donné le grand jeu, répliqua l’ancien marin, l’autel d’amour, la religion, la fleur royale et la mort ! Qu’est-ce que tu veux de plus ? Dans tout le pays, vous ne serez que deux à les avoir, toi et Sauvage, le Bien Nommé.

— Alors je suis déjà seul, reprit le Fier-Gas, vu qu’à cette heure le Bien-Nommé est sous l’eau.

— Qu’est-ce que tu dis là ? s’écria Fait-Tout stupéfait.

— On n’a pas eu son corps, dit le paysan, mais on a trouvé sa niole chavirée, et, depuis, Sauvage n’a plus reparu.

— Comment donc la chose est-elle arrivée ?

— Personne ne peut savoir ; seulement, il y en a qui disent que le Bien-Nommé aura rencontré la dame de l’étier (étang).

— Celle qui revient sous forme de fantôme ?

— Et qui noue sa chevelure aux nioles pour les attirer au fond.

Quelques-uns des assistans secouèrent la tête, comme s’ils doutaient ; mais aucun ne combattit la supposition du Fier-Gas. L’un d’eux seulement fit observer que, depuis quelque temps, il y avait un mauvais sort sur les familles du Petit-Poitou. Ces derniers mots semblèrent rappeler à Fait-Tout mon désappointement de la veille ; il me demanda si j’avais enfin vu quelqu’un de chez le cabanier. Je lui racontai mes recherches inutiles, et plusieurs des paysans qui se trouvaient là m’affirmèrent qu’aucun des Blaisot n’avait paru à Marans. Il ne me restait plus d’autre ressource que de me rendre moi-même à la cabane de Blaisot, dans cette partie desséchée du Marais qu’on nomme le Petit-Poitou ; mais, privé du compagnon sur lequel j’avais compté et ne connaissant point le pays, j’éprouvais un véritable embarras. Fait-Tout me proposa spontanément de louer un char-à-bancs dans lequel il me conduirait au dessèchement. J’acceptai sans balancer ; il me demanda une heure pour finir avec le Fier-Gas, et je retournai dîner à mon auberge, où je lui donnai rendez-vous.

Il se fit attendre long-temps, et je m’aperçus, lorsqu’il arriva, que le peintre, ordinaire du Fier-Gas avait un peu trop multiplié les toasts à la glorification de son chef-d’œuvre. Il m’amenait ce qu’il avait trouvé de plus comfortable. C’était une petite charrette peinte que traversaient deux planches en guise de bancs. J’y montai sans observation, et nous prîmes le chemin de Chaillé.

Jusqu’alors je n’avais vu que le Marais-mouillé ; dès que nous eûmes atteint le booth de Vix, le Marais-desséché commença à se dérouler sous nos yeux. Il occupe tout l’espace compris entre l’Autise et le canal de Fontenelle, remontant jusqu’à la Ceinture des Hollandais, un œil au-dessous de la route qui conduit de Fontenay à Luçon. Commencés, comme nous l’avons dit, par le gentilhomme brabançon Humfroy Bradléi, ces desséchemens furent multipliés par de riches seigneurs, par les bénédictins et par les templiers. Des digues défendent les terres contre les eaux, qui sont recueillies dans des contre-booths et conduites vers la mer. De loin en loin, des espèces d’étangs soigneusement enclos reçoivent le trop plein des eaux pendant l’hiver, et deviennent, en été, des réserves pour l’irrigation des prairies. Chaque champ est de plus entouré d’une douve profonde ombragée de frênes et communiquant avec les contre-booths. C’est de ce vaste système circulatoire que dépendent la fertilité et l’existence même des marais desséchés. Les propriétaires se réunissent annuellement pour nommer un maître des digues, qui veille aux travaux d’art, un syndic chargé de faire exécuter les délibérations, et un caissier-archiviste préposé à la comptabilité et à la garde des titres.

Le sol des desséchemens est une glaise bleuâtre, appelée bri, que recouvre une couche limoneuse tellement féconde, que l’usage des engrais est inconnu dans tout le Marais. La mer a autrefois recouvert ces terrains, comme le prouvent les quilles de vaisseaux enfouies dans les champs et les montagnes d’huîtres hautes de quarante-cinq pieds qui se dressent aux environs de saint-Michel-en-l’Herm.

Nous étions à la fin du mois de septembre ; le soleil couchant illuminait le chaume des sillons, qui, déjà entremêlé d’une herbe courte et verte, s’étendait, à droite et à gauche, comme un tapis rayé. Les nuages, chassés par une brise d’est, projetaient, à chaque instant, de grandes ombres sur ces espaces lumineux, tandis qu’un brouillard transparent, et pour ainsi dire tamisé, estompait l’horizon. Le desséchement entier était partagé en larges compartiments dont l’eau et le feuillage dessinaient les contours. Çà et là, des laboureurs tendaient péniblement le bri des guérets, au moyen d’une lourde charrue sans avant-train. Les friches étaient couvertes d’innombrables troupeaux de chevaux, de bœufs et de moutons. Fait-Tout m’assura que la plupart de ces troupeaux n’avaient jamais eu d’autre toit que le ciel. Quand les hivers étaient rigoureux et que l’herbe disparaissait, on leur apportait du fourrage à la friche. Mon œil cherchait, parmi ces chevaux galopant librement au milieu des roseaux, le coursier de Mazeppa, « farouche comme le dame des forêts et ayant la vitesse de la pensée ; » mais leurs formes lourdes et leur sauvagerie pacifique s’opposaient à toute poétique illusion.

Nous étions arrivés à une chaussée du haut de laquelle mon compagnon me montra la cabane de Blaisot, bâtie au bord d’un grand canal ; de l’autre côté s’élevait celle du Fier-Gas. Mon conducteur me dit qu’il avait promis d’y passer pour avertir que le jeune homme serait retenu à Marans jusqu’au lendemain.

— Je vois justement quelqu’un, ajouta-t-il, qui vous conduira, pendant ce temps-là, chez Jérôme.

Il m’indiquait une friche où j’aperçus un vieillard et un enfant gardant un troupeau de moutons.

— Vous voyez bien le vieux ? continua Fait-Tout ; c’est un parent de Bastiot.

Je demandai ce que c’était que Bastiot.

— Comment ! vous n’avez pas entendu parler du grand piqueur de Montsireigne ? reprit Nivôse, le plus habile à faire le bois qui ait jamais été vu dans le Bas-Poitou ? C’est lui qui reconnaissait la piste de l’animal en passant par les foulées ventre à terre, et qui, sous les vrais rois, payait ses impôts avec des têtes de loups. Malheureusement, pendant l’une et indivisible, on ne chassait plus que les hommes, si bien qu’il est quasi mort de faim. Le vieux Jacques a été élevé par lui, et c’est le plus fin berger de tout le Marais.

Nous étions arrivés à la friche, et je pus alors examiner le vieillard. Il était debout, les épaules couvertes d’une peau de mouton et les deux mains appuyées sur un bâton recourbé. Son regard avait l’expression vague que donne l’habitude de la solitude et des grands espaces ; sur ses traits ridés se reflétait un calme intérieure qui leur donnait une sorte d’épanouissement. Devant lui broutait une brebis tellement gigantesque, qu’on eût pu la prendre pour une de ces petites vache noires, perdues dans les landes de la Bretagne.

— C’est une flandrine, me dit Fait-Tout : on ne peut en avoir plus de quatre ou cinq dans une cabane, à cause de la dépense ; mais chacune fournit autant de lait que trois chèvres et plus de laine que trois moutons. C’est la brebis du vieux Jacques, vu que le grand berger a toujours de droit la première bête du troupeau.

Le vieillard, qui avait entendu la fin de l’explication, sourit.

— Oui, c’est la Bien-Gagnée, dit-il, et elle ressemble au roi de France, elle ne peut jamais mourir, car, si on la perd, la plus belle la remplace.

— Celle-ci est bien la même que j’ai vue à mon dernier tour, fit observer Bérard.

Le vieux berger abaissa sur la brebis un regard d’affectueuse sollicitude.

— Si Dieu le veut, j’espère bien que tu la retrouveras encore à ton prochain voyage, reprit-il ; je tiens à la flandrine, vu qu’elle ne ressemble point aux autres brebiailles ; celle-ci sait écouter et comprendre.

Depuis que Jacques parlait, la Bien-Gagnée avait, en effet, relevé la tête, et penchait l’oreille comme si elle eût écouté.

— Veille ! veille ! dit à demi-voix le vieillard.

À l’instant même, la flandrine bondit de côté, s’élança vers des moutons qui broutaient au penchant du canal, au risque de tomber, et les força à rejoindre le gros du troupeau.

— Comment avez-vous pu la dresser ainsi à vous obéir ? demandai-je tout surpris.

Le grand berger remua la tête d’un air pensif.

— Les ouailles ne demandent qu’à être averties, dit-il : il y a en elles quelque chose du bon Dieu ; mais nous le leur ôtons en voulant les conduire à notre caprice. On oublie toujours, voyez-vous, que le troupeau n’a pas été fait pour le berger, et que c’est le berger qui doit se faire au troupeau.

— Ainsi, pour apprivoiser la flandrine, vous avez surtout étudié son instinct ?

— Et cet instinct lui fait voir des choses que les chrétiens ne voient pas, reprit Jacques avec une sorte de ferveur ; elle a le don, comme tous les animaux qui se rappellent le paradis terrestre. Aussi, n’ayez souci que la flandrine soit gaie quand il doit arriver un malheur à la cabane ; elle sent venir le mauvais sort.

— Alors il n’y a rien à craindre pour aujourd’hui, dit Fait-Tout en riant, car la bête a bon appétit, et monsieur peut aller chez les Blaisot. Seulement, comme il faut que je le quitte ici, vous lui donnerez bien le petit berger pour le conduire ?

Jacques appela l’enfant, qui prit la place de Bérard et conduisit le char-à-bancs devant la porte de la cabane. Un paysan, que je jugeai être Jérôme, accourut au bruit. En apercevant un inconnu avec le petit berger, il s’arrêta court, tira vivement, son chapeau et se mit à appeler Loubette. Je sautai à terre et je voulus entrer en explication ; mais il ne m’écoutait pas et continuait à crier toujours plus fort, jusqu’à ce que la jeune fille parût sur le seuil. Au premier coup d’œil, je ne fus frappé que de sa laideur. Elle avait la haute taille et la corpulence boursouflée ordinaire aux habitans du Marais. Ses traits, engorgés par la lymphe, ressemblaient à ceux d’une statue ébauchée dans le tuffeau. Il fallait un long examen pour distinguer, au fond de l’œil à demi voilé par d’épaisses paupières, une étincelle d’énergie et d’intelligence, comme une étoile pointant dans le brouillard. Ma vue parut la surprendre plutôt que l’effrayer, et elle m’invita à entrer. Alors même que Fait-Tout ne m’eût point averti, j’aurais aisément deviné que la fille était le vrai chef de la famille. Je lui dis donc de quelle part je venais, expliquant en peu de mots le but de ma visite. Quand je nommai Guillaume, le vieux cabanier laissa échapper une exclamation, mais Loubette lui imposa silence du regard.

— Ainsi c’était de monsieur la lettre qu’on a apportée avant-hier ? dit-elle.

— Vous l’avez revue ? demandai-je.

— Faites excuse, reprit Loubette un peu embarrassée, l’homme de la poste l’a remportée.

— Pourquoi cela ?

— Parce que celui dont le nom était sur l’adresse ne se trouvait pas au Petit-Poitou.

— Que dites-vous ! Guillaume ?…

— C’est aussi vrai qu’il n’y a que trois personnes dans la Trinité ! interrompit Jérôme.

— Mais vous savez au moins où je pourrai le trouver ?

— Nous ne savons rien ! reprit le cabanier avec précipitation ; ceux qui ont dit le contraire l’ont fait par mauvaiseté. Le grand Guillaume est parti de sa seule volonté ; nous n’y sommes pour rien ; j’en jurerai par la Vierge et par tous les grands saints !

— Allons, ne reniez pas votre fils parce qu’il n’a pu rester près de nous, interrompit la jeune fille avec une fermeté calme ; vous voyez bien que monsieur ne le demandait que pour son bien.

Je ne pouvais encore comprendre ni la cause du départ de Guillaume, ni l’effroi de son père. Je regardai Loubette d’un air interrogateur, mais elle prévint de nouvelles questions en m’offrant de me reposer et de me rafraîchir. J’acceptai surtout par curiosité, car tout ce mystère commençait à éveiller mon intérêt. Le petit berger entra dans ce moment pour demander s’il fallait dételer le char-à-bancs ; j’étais forcé d’attendre le retour de mon conducteur, et la jeune fille ordonna de faire entrer le cheval sous la grange.

Jérôme était allé tirer un pot de cidre qu’il plaça devant moi. La réflexion l’avait un peu enhardi ; il revint de lui-même au motif de ma visite, que je lui expliquai en quelques mots. Au nom de maître Le Normand, le notaire qui avait recommandé Guillaume, — la jeune fille s’approcha et voulut avoir des nouvelles de l’homme qui s’intéressait au fils de Blaisot. Mes explications achevèrent de dissiper toute défiance ; le cabanier mit la nappe, et je vis que l’on s’apprêtait à servir le souper. J’avais une trop longue expérience des habitudes de nos campagnes pour opposer aucune objection à ces dispositions hospitalières ; je savais qu’en les acceptant, je ne faisais qu’user de mon droit d’étranger, et qu’une sérieuse inquiétude pouvait seule justifier l’espèce d’embarras que j’avais cru remarquer dans l’accueil de mes hôtes. J’espérais d’ailleurs que, s’il fallait définitivement renoncer au fils du cabanier, celui-ci pourrait me désigner quelque autre maraîchain capable de diriger l’exploitation de l’étang desséché.

Pendant ces pourparlers et ces préparatifs, la nuit était venue ; mais je m’en étais à peine aperçu : mes yeux, progressivement accoutumés à l’obscurité, continuaient à distinguer les objets dans la pénombre de la cabane. Le feu de pavas, fréquemment ravivé par Loubette, n’y jetait pourtant que des clartés intermittentes qui dansaient le long des solives enfumées et se reflétaient au mur sous mille formes bizarres. Les ténèbres avaient exercé leur influence ordinaire. Nous gardions tous trois le silence, moi sur le banc où j’étais assis, les bras croisés, Jérôme devant la cruche de cidre qu’il vidait à petits coups, Loubette près du foyer, dont elle contemplait pensivement les lueurs vacillantes. On n’entendait que le grésillement des roseaux et le murmure monotone de l’eau bouillonnant sur l’immense trépied. Par instans, un souffle de vent nocturne, chargé de mille rumeurs incertaines, arrivait des friches, entrait par mille crevasses invisibles, semblait traverser la cabane et se perdait au loin comme un soupir.

Tout le monde a pu remarquer ces espèces d’influences mélancoliques dont les ames se trouvent subitement atteintes. Soit action des objets extérieurs, soit dispositions communes et mystérieuses de l’être intérieur, il est des heures où je ne sais quelle contagion de tristesse nous gagne tous, comme si nous la respirions dans l’air. Quelque chose de semblable agissait sans doute alors sur la Loubette, sur son père et sur moi, car nous demeurions tous trois à la même place, toujours immobiles et silencieux. La flamme continuait à lutter contre l’humidité des roseaux qui se tordaient en gémissant ; bientôt elle s’abattit tout-à-fait, rampa le long des tiges à demi vertes, puis s’évanouit, et l’on eût pu croire le feu éteint sans la frêle spirale de fumée blanchâtre qui continuait à s’élever. Loubette, avertie par la disparition de la lueur qui avait jusqu’alors éclairé l’âtre, repoussa les roseaux vers le centre du brasier, et dit à demi-voix, comme si elle se parlait à elle-même :

— Les pavas pleurent, c’est mauvais signe pour les absens.

— Et ce n’est pas un meilleur signe pour les présens, reprit le cabanier, qui me sembla assombri plutôt qu’animé par le cidre ; Dieu seul pourrait dire ce qu’il nous garde à tous.

La jeune paysanne soupira.

— Monsieur apportait le bonheur de Guillaume, dit-elle presque bas ; une fois établi là-bas dans un défrichement, il aurait oublié ce qu’il n’est pas bon qu’il se rappelle ; il aurait pris une femme, et Dieu lui aurait donné des enfans pour ses vieux jours, tandis que maintenant !…

Elle s’arrêta ; Jérôme frappa la table avec la cruche qu’il tenait à la main.

— Non, non, s’écria-t-il, la chance tournera toujours à sa perte ; il n’y a point de bonheur pour celui qui a été bercé sur les genoux d’une morte.

La Loubette ne répondit pas ; elle s’était accroupie sur l’âtre, la tête penchée et les mains pendantes ; je demandai au cabanier ce qu’il voulait dire.

— Ce que j’ai vu ? reprit-il d’un accent qui révélait à la fois une certaine exaltation et une réminiscence de terreur ; demandez à tous les gens de Vix, ils vous diront l’histoire de la berceuse.

— C’était donc au temps où vous étiez sixtain ? repris-je.

— Oui, répliqua Jérôme ; je venais de me marier ; mais la grande guerre, voyez-vous, ça ne forme pas les jeunes filles à l’économie ; à force de misère, on s’habitue à ne prendre souci de rien. Aussi la Sillette (que Dieu apaise son ame !) avait les mains croisées plus souvent qu’à l’ouvrage, et notre fiot Guillaume demandait long-temps avant d’avoir sa suffisance. J’avais beau lui dire que les enfans qu’on laisse crier la nuit éveillent les vieux parens dans le cimetière, elle s’enfonçait sous la couverture pour ne pas entendre. La vieille Calotte, qui couchait à l’étable, s’était offerte pour prendre le petiot ; mais Sillette avait refusé par mauvaise gloire. Aussi Guillaume dépérissait que c’était pitié. Une nuit, dans mon somme, il me parut que j’entendais son râle. Je me redressai à moitié endormi. Le bruit continuait ; mais c’était le ronflement du rouet. J’avançai la tête pour voir au bout de la cabane, et alors, que le ciel ait pitié de nous ! je vis dans le clair des étoiles la mère-grand, morte depuis sept années, qui filait en berçant le fiot sur ses genoux.

Le cabanier s’arrêta, épouvanté du souvenir qu’il venait d’évoquer ; la Loubette fit un mouvement. Je demandai à Jérôme s’il avait bien reconnu la berceuse.

— C’était elle ! c’était elle ! reprit-il plus bas ; ses cheveux blancs pendaient hors de sa coiffe, son tablier avait le coin relevé, comme quand elle se mettait au travail ; la vieille femme avait entendu de dessous la terre les cris de son petit-fils.

— Mais l’avez-vous revue ? demandai-je.

— Revue ! dit le cabanier ; j’aurais donc voulu ma perte ? Non, non ; les enfans de douze ans savent que celui qui regarde deux fois un défunt n’a qu’à commander son drap mortuaire. J’ai entendu seulement le rouet jusqu’à ce que Guillaume soit devenu bien portant et fort.

— Et vous pensez que cela doit lui porter malheur ? Jérôme secoua la tête.

— Oui, dit-il avec une sorte de solennité lugubre, celui qu’a touché un trépassé garde toujours un mauvais don, car il reste en lui quelque chose de la mort. Les troupeaux qu’il soigne tombent malades, le blé qu’il sème ne gaiffe [10] jamais, et les gens qu’il aime tournent leurs cœurs d’un autre côté. Nous l’avons trop bien vu par Guillaume le Triste-Gas ! Qui sait où son mauvais sort l’a conduit à cette heure, et s’il n’y a pas en route pour nous quelque nouvelle de malheur ?

En ce moment, un cri d’oiseau perçant, mais isolé, se fit entendre au dehors. Le cabanier et sa fille redressèrent la tête en même temps, le premier tout surpris, la seconde avec une exclamation de saisissement.

— As-tu entendu ? s’écria Jérôme ; on dirait un tire-arrache.

Un second cri, puis un troisième retentirent dans la nuit.

— C’est bien l’oiseau de rivière, reprit le cabanier, mais, par le Dieu tout-puissant ! je ne l’avais jamais entendu chanter si tard.

— Quelque niole, en passant, l’aura effrayé, dit la Loubette, dont la voix me parut trembler ; mais si c’est l’heure où les oiseaux dorment, c’est celle où les chrétiens soupent, et la table est servie.

Elle avait allumé une clarté qu’elle posa sur la nappe en me montrant mon couvert. Je pris place vis-à-vis du cabanier, et il se mit à me faire les honneurs de son souper avec plus d’entrain que je ne lui en aurais supposé. Une fois enhardi, Jérôme ne manquait ni de conversation ni de bonne humeur. C’était le type complet, quoique un peu exagéré, du maraîchain méridional. Mélange de crédulité, d’égoïsme et de timidité, il avait besoin d’une complète confiance pour être lui-même ; au moindre soupçon, toute liberté d’esprit disparaissait, une circonspection peureuse reprenait le dessus, et l’on retrouvait le Prusias campagnard, toujours tremblant de se brouiller avec la république.

Je me sentis d’autant plus à l’aise pour l’étudier, que dès le commencement du souper la Loubette avait disparu. Je n’y pris d’abord point garde, tout occupé que j’étais de mon hôte. À force d’ambages et de précautions oratoires, j’avais réussi à ramener la conversation sur Guillaume. Le cabanier me parlait d’une jeune fille avec qui il avait échangé les anneaux de promesse et qui s’était mariée depuis à un autre, quand il fut subitement interrompu par des pas lourds, accompagnés de cliquetis d’armes. Au même instant, un uniforme galonné s’encadra dans la baie de la porte, et le brigadier de la gendarmerie de Chaillé entra. Jérôme devint très pâle, le verre qu’il allait porter à ses lèvres resta à. moitié chemin ; le brigadier nous salua avec la politesse joviale ordinaire à ses pareils.

— Bon appétit, dit-il, et ne vous dérangez point pour moi. Il paraît que la santé se soutient, père Jérôme ?

— La… la santé ! bégaya le cabanier, tenant, toujours son verre à la même hauteur.

— J’ai voulu vous faire une petite visite en passant, reprit le gendarme, qui appuyait ironiquement : sur les mots ; mais où est donc la Loubette ?

— Est-ce qu’elle n’est pas là ? dit le cabanier, qui regarda autour de lui.

— Vous le savez bien, vieux finot, reprit le brigadier, et vous allez m’avouer tout de suite où elle est.

— Je vais… je vais la chercher, dit Jérôme, qui fit un mouvement vers la porte.

Mais le gendarme lui barra le passage.

— Minute ! s’écria-t-il, on ne sort pas, mon brave.

— On ne sort pas ! répéta le cabanier de plus en plus effrayé ; cependant pour avertir Loubette…

— Justement nous ne. voulons pas qu’on puisse l’avertir, répliqua le brigadier en clignant l’œil, et c’est pourquoi j’ai laissé un homme à l’extérieur, Voyons, père Blaisot., il n’y a plus à faire le malin avec nous ; on sait que votre fils est ici.

— Guillaume ! s’écria le cabanier avec un saisissement de surprise trop naturel pour être joué.

— Et nous venons l’arrêter comme réfractaire, ajouta le gendarme. Croyez-moi, l’ami, engagez-le à se rendre.

Jérôme jura par tous les saints du haut et du bas Poitou qu’il ignorait le retour de son fils, et qu’il n’était pour rien dans sa résistance à l’arrêt du sort qui l’appelait sous les drapeaux ; mais le brigadier connaissait évidemment son homme, et, persuadé que Jérôme cachait le réfractaire, il voulut l’effrayer.

— Pas de farces, dit-il en hérissant sa moustache ; on sait que vous êtes tous des blancs dans le pays ; aucun de vous n’ouvrirait la bouche pour mettre l’autorité sur la piste d’un réfractaire. Vous n’avez pas même l’air de vous douter de la chose ; mais on connaît les couleurs, mon cher, et les ennemis de l’ordre n’ont qu’à se bien tenir.

Blaisot voulut protester de sa soumission au gouvernement de juillet.

— Faites donc pas le câlin, reprit l’agent de la force publique d’un ton presque menaçant ; on vous connaît, peut-être ! Est-ce que vous-même vous n’avez pas refusé de rejoindre dans le temps ? Si on était méchant garçon, on pourrait le dire assez haut pour être entendu de Fontenay, et alors gare l’amende, la prison et le reste !

— Le reste ! murmura le cabanier, qui se rappelait avoir vu fusiller les réfractaires et ceux qui leur donnaient asile pendant la guerre de la Vendée.

— Quoi qu’il arrive, continua le gendarme, je vous aurai averti ; il ne faudra vous en prendre qu’à vous-même, si le procureur du roi se fâche et si les garnisaires vous mangent.

À ce mot de garnisaires, Blaisot devint encore plus pâle. Ceux qui ont vécu dans les pays où a fleuri ce système odieux de la république et de l’empire peuvent seuls comprendre tout ce qu’un pareil mot renferme. Pour nos paysans, recevoir les garnisaires, c’était subir le sort du pays conquis. Livré à des soudards dont la mission était surtout de se rendre insupportables, il fallait subir à la fois la ruine et l’insulte, car ces loups officiels, en dévorant leur proie, ne manquaient jamais de la railler d’être si maigre. L’idée de se trouver exposé à une telle épreuve épouvanta Blaisot. Aux émotions de sa poltronnerie vinrent se joindre les inquiétudes de son avarice ; il vit ses épargnes englouties et sa cabane au pillage.

— Sainte Vierge ! ne parlez pas de garnisaires, monsieur Durand, s’écria-t-il en joignant les mains ; aussi vrai que j’ai été baptisé, Guillaume n’est pas venu au pays. Ah ! Jésus ! ce n’est pas moi qui voudrais le cacher pour attirer le malheur sur mon pauvre toit. Non, non, mon saint patron est témoin que je ne l’ai point encouragé à faire le conscrit de buissons. Je savais trop bien que j’en souffrirais. Puisque la mauvaise chance lui était tombée, fallait se soumettre ; je le lui ai dit, monsieur Durand, mais vous savez : le Triste-Gas avait le cœur arrêté dans le pays, et, quoique la fille soit maintenant à un autre, il y pense toujours pour sa damnation.

— Voilà justement pourquoi il revient, fit observer Durand ; nos renseignemens sont précis ; hier on l’a reconnu près de Vallembreuse, ainsi il doit être au Petit-Poitou ou dans les environs. Du reste, on va fouiller la case, et quand il serait sous la pierre du foyer, où vous mettiez autrefois vos fusils, faudra qu’on le trouve, mille dieux ! ou j’y perdrai mon nom.

Il allait sans doute donner suite à sa menace, mais nous entendîmes au dehors la voix de la Loubette mêlée à celle des gendarmes ; presque aussitôt l’un d’eux entra, tenant par le bras la jeune fille qui se plaignait très haut.

— C’est-il la loi maintenant, s’écriait-elle, qu’on arrête les gens quand ils rentrent tranquillement chez eux ? Votre uniforme vous rend bien effrontés, mes gens !

— Ah ! ah ! c’est la cabanière, dit le brigadier ; et d’où viens-tu comme cela, ma vieille ?

— D’un endroit où on ne tutoie pas les filles qui ne vous connaissent pas ! répondit-elle avec une hardiesse provoquante.

— Bah ! j’ai donc bien changé depuis mon dernier voyage ? demanda le gendarme.

— Possible, dit la Loubette, je n’ai pas gardé votre signalement.

— Alors tu ne sais pas qui je suis ?

— Je vois que vous n’êtes pas des gens polis, toujours ! répliqua la jeune fille aigrement.

Il était évident que cette exagération de mauvaise humeur avait surtout pour but de cacher son trouble et de gagner du temps ; le brigadier parut le comprendre.

— Prenons donc des mitaines à quatre pouces, dit-il ironiquement ; mademoiselle Loubette pourrait-elle nous faire l’honneur de nous dire d’où elle vient dans ce moment ?

— C’est bien malaisé à savoir ! répliqua la paysanne du même ton bourru, j’étais allée porter la pitance au grand berger.

— Elle ne venait pas du côté où nous avons vu le troupeau, dit le gendarme qui était entré avec elle.

— Il y a donc, à cette heure, un chemin commandé ? reprit la Loubette, toujours aussi maussade.

— On ne prend pas le plus long pour son plaisir, objecta Durand.

— Mais on le prend pour son devoir, répliqua la paysanne, et j’avais oublié quelque chose près du grand canal.

— Quoi donc ?

— Vous le voyez bien.

Elle avait tiré de dessous son tablier une petite faucille qu’elle jeta derrière la porte, sur un tas d’herbe fraîchement coupée. Durand et son compagnon se regardèrent : les réponses de la jeune fille étaient si vraisemblables et faites d’un tel accent, que tous deux se trouvaient évidemment embarrassés ; mais le brigadier n’était pas homme à se payer de pareils subterfuges.

— Ma foi, dit-il après un instant de silence, je vois que vous êtes une fine mouche et qu’il n’y a pas moyen de vous prendre au gluau ; vaut mieux alors tout vous dire franchement. Voilà l’histoire, ma fille le grand Guillaume est pincé !

— Vrai ? s’écria la Loubette.

— On l’a rencontré en route, nous avons été avertis, et il n’y a plus moyen de nous échapper.

La paysanne joignit les mains.

— Pauvre gas ! dit-elle ; hélas ! fallait finir comme ça ; c’est un crève-cœur que j’attendais ! mais puisqu’il est arrêté, monsieur Durand, on ne m’empêchera pas de le voir ; c’est-il à Chaulé que vous l’avez emmené ?

Les deux gendarmes échangèrent encore un regard : en prenant au mot le brigadier, la jeune fille l’avait complètement dérouté. Ainsi battu pour la seconde fois dans ses propres embuscades, il se décida à attaquer de front.

— Au diable ! dit-il, vous seriez capable d’en revendre à tous les juges d’instruction du département ; mais c’est assez de charades comme ça, ma chère : je vous répète que le grand Guillaume est au Petit-Poitou, que nous le cherchons et que vous venez de lui parler.

Ainsi tout ce que vous avez dit était des menteries ! s’écria la paysanne.

— On vous demande où vous avez laissé Guillaume, interrompit le brigadier.

Mais Loubette paraissait indignée.

— Voilà qui est glorieux ! dit-elle ; tromper une pauvre fille, pour qu’elle soit dommageable à son propre frère !

— Tonnerre ! vous ne voulez donc pas répondre ! dit Durand impatienté.

— Non ! répliqua la cabanière avec énergie ; puisque vous me tendez des piéges, je n’ouvrirai plus la bouche ; on me hacherait menu comme balle d’avoine plutôt que de me faire dire un mot.

— Nous perdons notre temps avec ces chouans-là, s’écriai Durand, le père est un sournois et la fille une dessallée [11] ; vite, deux hommes ici pour garder la case, pendant que tu viendras avec moi battre l’estrade vers le grand canal.

Il avait regagné la porte ; je le suivis. La nuit était étoilée ; mais de grands nuages passaient par instans et, amenaient des alternatives d’ombre et de lumière. Lorsque nous sortîmes, tout était plongé dans l’obscurité. Le brigadier appela les deux hommes qui veillaient au dehors et commença à leur donner ses instructions à voix basse, mais il ne tarda pas à s’interrompre ; la brise venait d’apporter jusqu’à nous un bruit que je ne reconnus point d’abord.

— On dirait une niole qui passe sur le grand canal, observa un des gendarmes.

Tout le monde prêta l’oreille. Le clapotement des eaux refoulées par la petite barque devenait moins confus. Dans ce moment, son conducteur se mit à fredonner la chanson du retour des noces. Quoique la voix me parût avinée, je la reconnus ; c’était celle de Nivôse Bérard. Les vers de la mélancolique ballade nous arrivaient si nettement, que le coureur de bois était évidemment près d’aborder. Son chant continuait avec la même expression d’insouciance, lorsqu’il s’éteignit tout à coup. Il y eut un silence de quelques secondes, puis nous entendîmes un cri sourd, un bruit de pas précipités, et Fait-Tout vint tomber au milieu de nous chancelant et hors d’haleine.

— C’est la jambe de bois ! s’écria le brigadier surpris ; comment diable se trouve-t-il ici à cette heure ? D’où viens-tu, vagabond ; et que t’est-il arrivé ?

Nivôse voulut répondre, mais l’ivresse et la peur enchaînaient sa langue : à demi renversé sur le banc placé près du seuil de la cabane, il tendait les mains vers le massif de saules du grand canal, en bégayant des mois entrecoupés.

— Comprenez-vous ce qu’il veut dire ? demanda Durand à ses hommes.

— Le pauvre diable n’a plus sa raison, reprit le gendarme qui avait déjà parlé.

— Non, balbutia Fait-Tout, je l’ai vue… j’en suis sûr… je l’ai vue ! Et me saisissant la main :

— C’est là, dit-il, comme j’abordais… elle est sortie du milieu des roseaux… et elle a filé sous les arbres !

— Mais qui ? quoi ? s’écria le brigadier impatienté.

— Eh bien, elle ! murmura Fait-Tout, dont la voix devint encore plus basse, la niole d’angoisse !

Les gendarmes firent un mouvement de surprise ; Durand haussa les épaules.

— Il aura aperçu un rayon de lune qui glissait sur l’eau ! reprit-il ; mais le coureur de bois insista.

— Je vous dis qu’elle a passé tout près de moi, et, comme je ne rangeais pas ma barque. J’ai entendu une voix répéter : Tourne ou je te retourne !

— Alors, tu as vu le tousseur jaune ? demanda Durand d’un ton railleur.

— J’ai aperçu le mort qu’il emportait.

— Un mort ?

— Sa tête pendait à l’avant de la niole et traînait dans les joncs.

— Allons, ivrogne ! dis que tu as eu peur, interrompit le brigadier.

— Non ! s’écria le coureur de bois ; au premier instant, l’eau-de-vie m’a soutenu le cœur, et la preuve, c’est que je lui ai parlé.

—.An conducteur de la viole d’angoisse ?

— Je lui ai demandé tout haut : Mâle ou femelle, qui emmènes-tu ?

— Et il t’a répondu ?

— Il m’a répondu : J’emmène le grand Guillaume !

Le cabanier, qui était accouru sur le seuil, poussa un cri ; mais la Loubette resta immobile ; Durand ne parut nullement ébranlé par l’accent de conviction du coureur de bois.

— Nous sommes encore pas mal innocens d’écouter ici ce père la Soif, dit-il ; pendant ce temps-là, notre conscrit se donne de l’air. Vite, les enfans, préparez les armes et commençons la chasse !

Nous entendîmes craquer les batteries des carabines, puis les gendarmes s’avancèrent avec leur chef dans la direction du grand canal. Nous les suivîmes tous par un mouvement involontaire ; Bérard lui-même se laissa entraîner, tout en protestant que nous courions à notre perte. Le brigadier arriva le premier au massif de saules. Le canal, plongé dans la nuit, formait un large sillon noir que tachetaient de loin en loin les touffes de plantes aquatiques. Durand se retourna en ricanant

— Eh bien ! où est donc sa niole blanche ? demanda-t-il. — Regardez ! cria Fait-Tout, qui nous montrait l’embouchure de l’étier.

Tous les yeux se fixèrent en même temps sur le point indiqué : en avant d’un jet de clarté stellaire qui argentait les eaux, une forme vague glissait légèrement dans l’obscurité ; elle atteignit bientôt la ligne lumineuse, et nous reconnûmes une petite barque recouverte de blanc.

Cette fois le brigadier parut céder au saisissement général et ne put retenir une exclamation.

— C’est elle ! c’est la niole d’angoisse ! répétèrent plusieurs voix.

— Elle rentre dans le grand étier, dit Jérôme.

— Mais elle nous a auparavant laissé son chargement, acheva Fait-Tout.

Il désignait du doigt un petit atterrissement qui, jusqu’alors, avait été caché par la berge ; nous nous penchâmes tous à la fois, et nous aperçûmes le cadavre d’un noyé.

Il était couché au milieu des broussailles, la face contre terre et les deux bras étendus. Les gendarmes descendirent jusqu’à lui, le dégagèrent des repousses de frêne, et, l’enlevant avec effort, le déposèrent sur le bord du canal. La Loubette, qui les avait aidés, se mit alors à genoux près du mort pour le mieux examiner. Le long séjour sous les eaux avait rendu le visage méconnaissable, mais les vêtemens semblaient être ceux du réfractaire ; enfin, une bague que l’on retrouva à la main gauche dissipa tous les doutes : c’était l’anneau de promesse dont m’avait parlé le cabanier, et on y lisait distinctement les noms de Guillaume et de Lousa.


III. – GUILLAUME LE REFRACTAIRE.

Le corps du noyé avait été porté à la cabane, on le déposa dans un petit appentis fermé attenant au logis d’habitation. Le hasard ayant appris au brigadier Durand que j’avais quelques notions de médecine, il me pria de dresser procès-verbal. Il fallait, pour cela, procéder à l’examen du cadavre, afin d’en reconnaître l’état et de constater la cause du décès. Cependant deux des gendarmes qui étaient retournés à Chaillé avaient répandu le bruit de ce qui venait d’arriver. Malgré la nuit, on accourut bientôt du voisinage pour voir le mort.

On sait que tout événement qui réunit des paysans est pour eux l’occasion de manger et de boire. Les traditions d’hospitalité ne leur permettent pas de recevoir ceux qui viennent prendre part à la douleur ou à la joie de la famille sans leur offrir le pain et le vin, ces deux antiques symboles d’alliance. La Loubette couvrit en conséquence la table de tout ce qui pouvait être offert, et Jérôme se chargea de faire les honneurs de la maison. Il accueillait tout le monde avec de bruyantes lamentations. Aux plaintes des visiteurs sur le sort de son fils, il répondait par des plaintes sur son propre sort. Qu’allait devenir la cabane, gouvernée par une coiffe et par deux bras vieillis ? Tôt ou tard on le verrait infailliblement réduit aux haillons des chercheurs d’aumône, et par malheur on n’était plus au temps de la grande sœur de la sagesse, qui demandait à Dieu de devenir étoffe, pour vêtir les pauvres gens [12]. Tous ces gémissemens étaient entrecoupés de libations qui me parurent en adoucir sensiblement l’amertume. Comme tous les paysans, le cabanier, qui ne se mettait que rarement en dépense, voulait au moins profiter de celle qu’il ne pouvait éviter, et il buvait seul autant que tous les visiteurs.

Quant à la Loubette, après avoir mis le couvert, elle était sortie et avait d’abord rôdé quelque temps autour des gendarmes groupés au dehors. Son attitude et son expression me surprirent. Ses larmes coulaient, mais sans les éclats ordinaires aux douleurs campagnardes ; c’était plutôt une angoisse agitée qu’entrecoupaient des tressaillemens nerveux. Elle se dirigea bientôt vers l’appentis où l’on avait déposé les restes de son frère. Ceux-ci avaient été recouverts d’un drap roux en toile de chanvre, et on avait allumé aux pieds deux chandelles de résine. Tous les arrivans venaient pour regarder le mort ; mais la Loubette, assise à terre sur le seuil, la figure cachée sur ses genoux, barrait la porte et ne permettait à personne d’entrer. Cependant, à la voix du vieux Jacques, elle tressaillit et releva la tête.

Le grand berger était debout devant l’appentis, contemplant cette forme humaine à jamais immobile qui se dessinait dans l’obscurité. Il tenait des deux mains son chapeau appuyé sur sa poitrine, ses longs cheveux gris tombaient sur ses épaules, et un pli douloureux crispait son front tanné.

— Voilà donc ce qu’on gagne à vieillir ! dit-il, en ayant l’air de penser tout haut plutôt que de s’adresser à quelqu’un ; ceux qu’on a vus naître sont étendus sur les tréteaux, et la fille de la maison pleure à la porte !

— Dieu essaie notre cœur, vieux Jacques ! dit la Loubette, qui laissait échapper quelques larmes.

Le berger remua la tête.

Oui, dit-il doucement. Je sais qu’on ne peut pas lui demander compte ; mais il y a des fois où il est dur de se soumettre !… Et c’est donc vrai qu’on ne sait pas comment la chose est arrivée ?

— On ne sait rien, dit la jeune fille.

Jacques regarda quelque temps le cadavre en silence.

— On dit toujours du bien de ceux qui sont partis pour l’éternité, reprit-il enfin ; mais, quand celui-ci était vivant, on en parlait déjà comme d’un mort. Où est l’homme qui serait capable, dans tout le Marais, de lui reprocher une mauvaise action ou seulement un mauvais mot ? Sa présence riait à tout le monde, et, quand il vous avait dit bonjour en passant, on se croyait plus riche.

Ça n’a pas empêché le malheur de venir, objecta sourdement la Loubette.

— Qui aurait pu penser que le vieux Jacques le mettrait en terre ? reprit le berger revenant toujours à son étonnement douloureux ; qui l’aurait dit, quand il courait avec mes moutons dans la pâture, quand je lui faisais des sifflets de frêne, quand il me lisait l’histoire de la grande guerre au coin d’un fossé ?

Le vieillard s’arrêta. Cette énumération de souvenirs avait fait grandir son émotion ; deux petites larmes, les dernières, à ce qu’il semblait, d’une source depuis long-temps tarie, glissèrent lentement le long de ses joues. La Loubette parut très troublée.

— Taisez-vous, vieux Jacques, dit-elle très bas et sans regarder le grand berger, vos paroles sont comme un couteau qui entre dans le cœur. Pourquoi rendre la peine plus lourde en rappelant la joie ?

— Ce que vous dites, c’est la raison, ma fille, reprit le paysan déjà remis ; aussi voilà qui est fini, je ne parlerai plus ; seulement vous laisserez bien le grand berger voir une dernière fois le fils de la maison ?

Il avait fait un mouvement pour franchir le seuil de l’appentis ; la Loubette parut hésiter, et ne se rangea qu’avec une visible répugnance.

— Faites vite, Jacques, dit-elle, ou tout le monde viendra troubler la tranquillité des morts.

Le grand berger entra en se signant. Dans ce moment, la flandrine, qui était derrière lui et à laquelle on n’avait point pris garde jusqu’alors, voulut le suivre malgré Loubette.

— Laissez, dit le vieillard en se retournant vers la jeune fille, la Bien-Gagnée a droit de voir son ancien maître.

Et s’adressant à la brebis :

— Comment n’as-tu pas senti le malheur venir sur nous ? dit-il avec un ton de tristesse et de reproche ; le bon Dieu t’aurait-il retiré ton instinct ; ou bien as-tu oublié Guillaume ?

La flandrine redressa la tête à ce nom, et regarda le berger avec une intelligence singulière. Le vieux Jacques s’approcha alors du cadavre, souleva le drap mortuaire, et s’adressant à la brebis :

— Viens, la Bien-Gagnée, reprit-il, et prouve que tu as reçu le don ; reconnais tes morts !

La brebis s’approcha lentement, tourna autour du noyé, passa la langue sur une de ses mains, puis s’éloigna avec indifférence, et sortit de l’appentis. Le grand berger parut stupéfait. Il regarda le visage défiguré du cadavre ; laissa retomber le suaire, et, tournant la tête :

— Allons, murmura-t-il, l’animal et l’homme se ressemblent ; ils oublient les absens et ils abandonnent les morts.

S’agenouillant alors près des tréteaux, il fit une courte prière, puis se signa de nouveau, et sortit en silence.

Je n’avais pu me livrer encore à l’examen nécessaire pour la rédaction du procès-verbal demandé par le brigadier. Je profitai du moment où la Loubette s’éloignait avec Jacques pour y procéder. Les gendarmes avaient rejoint Jérôme et buvaient dans la cabane ; j’appelai Fait-Tout, qui était à peu près dégrisé et ne fit aucune difficulté pour me venir en aide. Sûr désormais de n’avoir affaire qu’à un cadavre, il se mit à le dépouiller avec une rapidité et une adresse que l’expérience seule pouvait donner. J’appris, en effet, qu’il fallait ajouter cette industrie à toutes celles qu’il exerçait déjà. Le coureur de bois ensevelissait les morts de malheur ! c’est le nom donné dans nos campagnes à ceux qu’un coup subit a frappés. Surpris dans les erreurs de la vie sans avoir eu le temps de les expier, ils laissent un doute funeste sur le sort de leur ame, et, d’après le préjugé populaire, la plupart appartiennent à l’enfer. Aussi les mains pieuses qui cousent le suaire des pécheurs absous ne s’offrent-elles point pour eux : il faut appeler un des mercenaires désignés par le nom flétrissant d’ensevelisseurs des damnés. Bien souvent même l’église refuse d’ouvrir ses portes à celui qu’elle n’a pas réconcilié, ou, si elle le reçoit, elle ne lui accorde que ses moindres honneurs et ses plus courtes prières. Cette espèce de répugnance grandit surtout quand la fin a été visiblement violente ; meurtre ou suicide, on soupçonne un crime, et il semble que le sang du cadavre souille la mémoire du mort.

Tout en déshabillant le noyé, Bérard m’avait remis sur la voie de ces préventions populaires.

— Si c’était Sauvage le Bien-Nommé, dit-il, on l’enterrerait sans messe à l’entrée du cimetière ; mais, pour un réfractaire, M. le curé n’y regardera que d’un œil. Ils n’avaient pas moins raison quand ils disaient à Marans que le mauvais vent soufflait sur le Petit-Poitou. Voilà deux gas couchés sous l’eau en moins d’un mois. Pour Sauvage, je ne dis rien ; il buvait jusqu’à se noyer l’esprit, et il n’avait ni force ni vaillantise ; mais celui-ci n’a jamais vu double : il nageait comme une brême, et je l’ai vu abattre un taureau par les cornes.

Le cadavre que nous avions sous les yeux était loin d’annoncer une pareille vigueur, et j’en fis l’observation.

— C’est ce que je me disais tout en vous parlant, reprit le coureur de bois étonné ; j’aurais juré que le grand Guillaume était plus membru et mieux en point.

Je lui fis remarquer les jambes grêles du mort, ses mains allongées, ses épaules étroites.

— Faut voir les bras, dit-il en les dégageant de leur dernier vêtement…

Mais il s’arrêta tout à coup, se pencha vivement vers le cadavre, et se récria.

— Qu’y a-t-il ? demandai-je.

— Ce qu’il y a ? reprit Fait-Tout ; regardez-moi là, sur l’avant-bras ; qu’est-ce que vous voyez, dites ?

— Un tatouage.

— Qui représente ?

— Mais… un autel.., une croix… une fleur de lis

— Le grand jeu avec ma marque, à preuve que c’est moi qui l’ai piqué ! Mais, comme avant le Fier-Gas il n’y en avait qu’un autre à l’avoir dans le pays, je dis que ceci n’est pas le corps du grand Guillaume.

— Et de qui donc ?

— De Sauvage le Bien-Nommé.

Il fut interrompu par un cri sourd. Nous nous retournâmes ; la Loubette était à la porte de l’appentis, pâle, la tête droite et une main en avant.

— Arrive ! arrive ! et essuie tes yeux, cria Fait-Tout, ton frère n’est pas trépassé.

— Taisez-vous, sur votre salut ! dit la jeune fille en refermant vivement la porte. Qu’est-ce que vous êtes venu faire ici, et qui vous a permis de toucher au mort !

— Qui ? répliqua Bérard, surpris du ton de la paysanne ; foi de Dieu ! tu n’as qu’à demander à monsieur.

La Loubette me regarda ; je lui expliquai la mission dont j’avais été chargé par le brigadier.

— Au fait, il ne sait encore rien, interrompit Nivôse ; je vas lui annoncer le changement.

Il voulut sortir ; la cabanière lui barra le passage.

— Quel bien ça vous fait-il de le lui dire ? reprit-elle d’une voix. basse et vibrante ; c’est-il donc pour qu’ils recommencent à fouiller tous les buissons avec leurs sabres et leurs fusils ? Ne savez-vous pas bien qu’un réfractaire est comme le loup du bois ? Tant qu’on le sait debout, on travaille à avoir sa peau. Laissez donc clouer ce mort-ci entre quatre planches, afin de donner un peu de repos aux vivans.

Ainsi, tu savais que ce n’était pas le corps du Triste-Gas ? dit Fait-Tout.

— Et votre frère est au Petit-Poitou ? ajoutai-je.

Elle poussa la barre de bois qui fermait la porte ; puis, nous regardant en face

— Eh bien ! oui, dit-elle avec une résolution subite ; mais, si vous êtes des hommes et des chrétiens, vous vous tairez. Voilà treize mois que le grand Guillaume était hors du pays et en sûreté, comme je pouvais croire ; mais le chagrin l’a pris, et il est revenu. Fait-Tout sait bien pourquoi.

— Pour la Lousa, dit celui-ci.

— Pour elle ! reprit la paysanne d’un accent de rancune. À l’ordinaire, on guérit d’une amitié, quand il n’y a plus d’espoir ; mais lui, il est sous un mauvais charme, et son esprit reste malade malgré tout.

— Vous l’avez donc vu ? demandai-je.

— Pendant le souper, monsieur se rappelle bien ce cri de tire-arrache qui a étonné mon père ?

— C’était un signal…

— Qui m’a averti que Guillaume était arrivé, et de fait il m’attendait près du grand canal avec le corps du Bien-Nommé, qu’il avait rencontré sous sa perche en traversant l’étier.

— C’est alors, sans doute, qu’il a eu l’idée de donner le change à ceux qui le cherchaient en mettant au noyé sa bague et ses habits ?

— Et en couvrant sa niole d’un linceul blanc.

— Par ainsi c’était une menterie ! s’écria Fait-Tout, visiblement partagé entre une indignation sincère et la honte d’avoir été pris pour dupe ; c’est lui qui m’a dit les mauvaises paroles ! il n’a pas eu peur de jouer avec la mort ! Eh bien ! par mon baptême, la mort aura son tour !

— Je le lui ai dit, murmura la Loubette en baissant la tête ; mais Guillaume est un cœur mauhardi, qui ne croit pas ce que les mères apprennent aux enfans du pays.

— Puisqu’il a besoin d’un exemple, le bon Dieu le lui donnera, reprit Nivôse avec une certaine aigreur, et voilà qu’il commence en faisant reconnaître sa feintise.

— Vous n’êtes toujours que deux à la savoir, fit observer vivement la Loubette, et monsieur n’est pas un traître. Je l’assurai de ma discrétion.

— Alors Fait-Tout n’a qu’à oublier ce qu’il a vu, et le secret restera sous l’herbe du cimetière, continua-t-elle en regardant mon compagnon ; mais faut avouer franchement ses intentions.

— Est-ce que j’ai dit que je : voulais parler ? répliqua Bérard avec humeur.

— Mais vous n’avez pas promis de vous taire, objecta la Loubette.

— Faut avoir confiance dans les gens, reprit sournoisement le coureur.

La jeune fille le regarda en face ; un flot de sang était monté à sa joue blafarde, et son œil, plus ouvert, avait une sorte de rayonnement.

— Prenez bien garde à ce que vous allez faire ; coureur, dit-elle lentement ; selon votre choix, vous pourrez avoir ici, pour le reste de votre vie, de grands amis ou de vrais ennemis. Dans le moment présent, je ne vous veux que du bien ; mais, si vous faites le moindre tort à Guillaume, aussi vrai qu’il y a un Dieu au ciel, je mettrai tout mon courage à vous préparer du mal, et vous regretterez jusqu’aux larmes d’avoir mis du chagrin sur ma route. Je vous dis ça, vous le voyez, sans colère, mais c’est un engagement que je prends, et vous pouvez demander dans le pays si j’ai jamais faussé mes promesses.

Il y avait dans l’accent de la, paysanne une telle puissance de sincérité, que Fait-Tout en fut visiblement troublé ; cependant il affecta d’en rire.

— Eh bien ! quoi donc, on se fâche ? dit-il ironiquement ; voilà les femmes qui veulent me faire peur de leurs langues ! Eh ! eh ! eh ! impossible, ma fille, je suis trop habitué à la chasse des vipères. Aussi mets-toi bien dans l’esprit que si je me tais, ce ne sera point par crainte, mais par pure amitié… d’autant que j’y perdrai un bon profit.

La Loubette parut étonnée.

— Eh oui ! un bon profit, répéta Bérard ; il n’y a pas que toi qui t’intéresses à celui qui est là. Voilà-t-il pas six semaines que la famille du Bien-Nommé le cherche pour mettre son pauvre corps en terre sainte ? Celui qui le lui apporterait pourrait être sûr d’être traité avec politesse.

L’expression donnée à ce dernier mot ne pouvait laisser de doute sur sa signification.

— Les parens du Bien-Nommé ne sont pas plus riches que les Blaisot, répliqua la fille du cabanier, qui comprit où tendait le coureur de bois.

— Mais peut-être bien qu’ils sont plus généreux ? dit Fait-Tout en clignant l’œil.

— C’est à savoir ; pour payer un service, faut d’abord qu’il ait été rendu.

— On peut toujours convenir du prix, objecta effrontément Bérard,

— Non pas ici, interrompis-je en prêtant l’oreille, car j’entends le sabre et les éperons des gendarmes.

— Venez dehors, nous causerons, dit vivement la Loubette.

Et, rouvrant la porte, elle sortit avec Bérard.

Je me hâtai d’achever mon procès-verbal que je remis au brigadier. Il repartit aussitôt, emmenant Jérôme, qui, bien qu’un peu étourdi par les toasts de condoléance auxquels il avait dû répondre, gardait sa prudence ordinaire, et voulait faire lui-même sa déclaration à l’autorité. Les voisins s’étaient déjà retirés ; je me trouvais seul dans la cabane au moment où la Loubette et le coureur rentrèrent. Tous deux s’étaient mis complètement d’accord. Le coureur, qui se préparait à ensevelir le noyé, venait chercher une bouteille de dur pour combattre le brouillard de la nuit.

Resté seul avec la jeune fille, j’allais l’interroger sur le grand Guillaume, quand je la vis courir à une porte de derrière qu’elle ouvrit avec précaution ; elle avança la tête au dehors, sembla fouiller du regard tout l’enclos, prêta un instant l’oreille, et finit par pousser ce cri plaintif de la chouette, rendu sinistre par tant de sanglans souvenirs. J’entendis bientôt des pas ; la Loubette disparut un instant, échangea quelques paroles à voix basse, puis rentra avec un jeune paysan que je reconnus au premier coup d’œil pour son frère : c’étaient les mêmes traits, mais avec plus de netteté et de finesse. La physionomie restée confuse chez la sœur s’était, chez le frère, éclaircie et achevée. En les voyant à la fois, on avait, pour ainsi dire, l’ébauche et la statue.

À mon aspect, le jeune Vendéen s’était involontairement arrêté.

— N’ayez pas peur, Guillaume, dit la Loubette, monsieur ne vous veut que du bien, et il est capable de vous donner un bon conseil.

— Il sera reçu en grande révérence, dit le paysan, qui se découvrit.

Je l’assurai de mes bonnes intentions et lui expliquai très brièvement comment j’étais venu pour lui au Petit-Poitou. Il parut faire effort pour m’écouter ; mais ses yeux, qui allaient d’un objet à l’autre, trahissaient sa distraction. Je m’interrompis brusquement.

— Pardon, excuse, monsieur, dit Guillaume, qui parut craindre de m’avoir blessé ; mais voilà si long-temps que j’étais pas entré ici, que, malgré moi, je regarde si tout est à son ancienne place. Vous savez, on aime les endroits qu’on a connus tout petit, surtout quand on revient… et qu’il faut repartir, car on ne doit plus me voir par ici, maintenant qu’on va me croire au cimetière

Je voulus lui faire entrevoir les sérieuses conséquences de cette ruse, qui, en le rangeant parmi les morts, lui enlevait son nom, ses droits et toute possibilité de retour au pays ; mais, à ce dernier mot, il m’interrompit.

— C’est ce qu’il faut ! dit-il vivement ; tant qu’il y aurait eu moyen de revenir, j’aurais voulu revoir la cabane, tandis qu’à cette heure tout est dit. Quand le prêtre aura chanté le De profundis, il ne restera plus de grand Guillaume. Il y avait comme un courant qui m’emportait par ici, fallait l’empêcher. Quand on ne veut pas que les barques suivent le fil de l’eau, on les coule au fond : eh bien ! moi, voilà que j’y suis !

Il éclata d’un rire forcé ; mais la Loubette laissa échapper un gémissement. Le jeune réfractaire se tourna vers elle.

— N’ayez pas de regrets, pauvre fille, reprit-il avec beaucoup de douceur, le bon Dieu sait où il nous mène ; remercions-le plutôt d’avoir bien voulu nous donner ce dernier moment.

— Mettez-le donc à profit, reprit la paysanne avec une résignation naïve ; vous avez grand besoin, Guillaume, buvez à votre soif et mangez à votre faim.

Le jeune homme s’approcha de la table, qui était restée servie, et voulut s’asseoir sur le banc ; mais sa sœur lui montra à l’autre bout un escabeau qui était évidemment sa place accoutumée. Elle prit au vaisselier une assiette particulière, une cuiller de bois sur laquelle le nom de son frère était grossièrement gravé, et lui présenta un pain de méteil encore entier. Avant de l’entamer, le paysan y traça une croix avec la pointe de son couteau.

— C’est la première mouture du grain nouveau, fit observer la Loubette.

— La première ! répéta Guillaume, dont l’œil brilla de cet orgueil du laboureur qui goûte aux prémices de la moisson ; par mon baptême ! il est gris comme lin et flaire la noisette. Dieu soit béni pour m’avoir fait manger encore une fois le blé de nos champs !

Il se mit alors à souper avec un appétit que la jeune fille m’expliqua en m’apprenant qu’il était encore à jeun. Il ne s’arrêtait que pour me répondre de temps en temps ou pour interroger la Loubette. Ses questions roulaient presque toujours sur quelque détail de la ferme. Il s’informait de l’état de chaque pièce de terre, des semailles projetées, de son attelage favori, et, en parlant de ce rustique royaume qu’il avait autrefois gouverné, son regard s’animait, sa voix devenait plus haute, ses fortes mains s’étendaient comme s’il eût voulu saisir la charrue ou nouer le joug. Un bruit que nous crûmes entendre au dehors l’interrompit. La jeune fille courut à la porte, mais tout était désert et silencieux. Je parlai toutefois du retour probable de Jérôme et de la nécessité de l’éviter.

— Monsieur a raison, dit le grand Guillaume, dont l’animation momentanée tomba aussitôt ; je m’oublie ici, quand je devrais déjà être en route ; faut qu’avant le jour j’aie assez marché pour ne plus trouver devant moi aucune figure de connaissance.

Et ne pouvant retenir un soupir :

— C’est dur, pas moins, ajouta-t-il, que le fils de la maison soit obligé de venir chez son père en se cachant comme un voleur ; mais on doit se soumettre, personne n’a raison contre la volonté du bon Dieu.

Il se leva lentement pour prendre son chapeau et son bâton ; la Loubette coupa à la miche un morceau de pain qu’elle mit en silence dans la poche de sa veste. Je dis alors que je comptais moi-même retourner à Marans sans plus tarder, et j’offris à Guillaume de le prendre dans ma carriole, en lui faisant observer que c’était le moyen le plus prompt et le plus sûr de sortir du Marais ; il accepta avec un remerciement. Pendant ce temps, la Loubette s’était retirée dans l’ombre ; elle se tenait appuyée contre un meuble, et je l’entendais pleurer tout bas. Guillaume, qui la regardait à la dérobée, tournait son chapeau avec embarras ; je compris que je gênais leurs adieux, et je sortis pour atteler le char-à-bancs.

En passant devant l’appentis, j’aperçus Fait-Tout, qui achevait son œuvre funèbre. La peur de l’humidité nocturne l’avait sans doute engagé à un emploi très fréquent du préservatif, car la bouteille d’eau-de-vie, placée devant une des chandelles de résine, me parut presque vide : les traits du coureur avaient pris une expression encore plus joviale que d’habitude. Tout en donnant ses derniers soins au mort, il lui chantonnait une hymne d’église dont le latin me sembla singulièrement revu et corrigé au point de vue du patois vendéen. Trouvant commode et prudent d’éviter, pour le retour, la compagnie du chasseur de vipères, je le laissai à ses occupations. Le cheval fut bientôt mis à la carriole, et je rentrai pour avertir Guillaume.

Sa sœur et lui étaient près du seuil, se tenant par la main. À ma vue, la Loubette jeta ses bras autour du cou du jeune homme et éclata en sanglots. Je m’efforçai de la calmer par quelques paroles d’espérance ; mais le réfractaire garda le silence. Après avoir rendu à la paysanne ses embrassemens, il se dégagea très vite et sortit le premier. Lorsque nous fûmes dans le char-à-bancs, elle lui tendit encore la main ; il ne fit pour ainsi dire que l’effleurer, saisit les rênes, et nous partîmes. La Loubette nous suivit quelques instans en courant ; mais Guillaume pressa le cheval, et elle ne tarda pas à disparaître derrière nous dans l’obscurité. Il respira alors fortement comme soulagé d’un fardeau, et me rendit les rênes. Arrivé à un pli de terrain que nous allions dépasser, il se retourna. Le toit de la cabane apparaissait au loin à travers la nuit. Il ôta son chapeau en signe d’adieu, croisa les bras sur sa poitrine, et nous continuâmes ainsi en silence jusqu’à l’entrée de Chaillé. Là seulement il releva la tête, et appuyant la main sur les rênes :

— Faites excuse, monsieur, dit-il d’un accent qui me parut altéré ; il faut que je m’arrête ici, mais je ne veux point vous retarder ; que Dieu vous donne un heureux voyage et qu’il vous bénisse pour votre bonté !

— Vous avez quelqu’un à visiter ? demandai-je.

— Ce n’est pas quelqu’un, balbutia le réfractaire, c’est un endroit…

— Et vous serez long-temps ?

— Assez seulement pour revoir… la maison !

— Où est-elle ?

— Là-bas, derrière l’église.

Il me montrait une masure précédée d’un petit jardin enclos d’aubépines.

— C’est la demeure de la Lousa ? demandai-je en le regardant. Il tressaillit.

— On a donc parlé à monsieur ? s’écria-t-il vivement ; quand ça et qui donc ? Ça ne peut pas être la Loubette ! elle aurait perdu son ame plutôt que de me trahir.

Je dis comment Jérôme m’avait tout raconté en soupant ; mon compagnon fit un geste de dépit.

— Je comprends ! dit-il avec amertume ; pour que les vieilles gens croient un secret bon à garder, faut qu’il intéresse leur bourse. N’ayez pas peur que le maître de la cabane eût parlé, s’il avait fallu cacher une poche de faux-sel [13] ; mais, après tout, il n’y a pas d’affront, et puisque monsieur sait la chose, il voudra bien m’arrêter ici.

— A condition de veiller sur vous, repris-je ; tout le monde vous connaît au bourg ; vous pourriez faire quelque dangereuse rencontre ; je ne veux point vous quitter.

Guillaume hasarda quelques objections ; mais j’y coupai court en déclarant que ma résolution était prise et lui rappelant qu’il n’y avait pas de temps à perdre. Nous arrêtâmes la carriole près de l’église ; il se dirigea vers la haie d’aubépines, y trouva une brèche qui lui était connue et entra dans le jardin. Je me hâtai d’attacher le cheval au mur du cimetière, afin de le suivre. Lorsque je franchis la haie, je l’aperçus sous une longue tonnelle de vignes qui partageait le jardin dans sa longueur. Il marchait lentement en regardant autour de lui, comme s’il eût voulu reconnaître les lieux. Arrivé à une espèce de rond-point où se dressaient une table de planches brutes et des bancs grossiers, il s’arrêta un instant : il s’y était sans doute souvent assis avec la Lousa ; c’était là, selon toute apparence, que l’on venait souper les soirs d’été, et les deux familles y avaient rompu le pain de promesse. Un peu plus loin, il fit une pause devant un petit parterre enlevé à la culture qui occupait tout le reste du jardin. On apercevait encore des bordures de buis enfouies, sous les herbes parasites et quelques fleurs d’automne qui élevaient çà et là leurs tiges jaunies. Je pensai que ce devait être l’ouvrage de Guillaume, un souvenir de ses jours d’illusions et d’espérances, aujourd’hui abandonné comme les espérances et les illusions elles-mêmes. Le jeune homme passa outre : arrivé à une touffe de troènes sous laquelle deux ruches avaient été abritées, je crus l’entendre murmurer quelques mots ; il parlait aux avettes, ces bonnes amies du logis, qui entendent tout ce qu’on leur dit, et partagent nos douleurs comme nos joies. Enfin il atteignit la maisonnette, où tout semblait endormi. Après en avoir fait le tour ; il s’arrêta devant une petite fenêtre du rez-de-chaussée qu’il regarda long-temps, s’assit sur les marches de la porte et cacha sa tête dans ses mains. J’attendis quelque temps ; mais, outre le danger de tout retard, il était à craindre qu’un trop long attendrissement n’enlevât au jeune homme le courage et la présence d’esprit dont il allait avoir besoin : je m’approchai donc doucement, et je lui rappelai la nécessité de se remettre en route. Il se releva sans faire aucune objection ; il me sembla plutôt exalté qu’abattu.

— Je suis prêt, dit-il d’un accent entrecoupé ; maintenant que j’ai vu l’endroit, je repartirai content. La dernière fois que j’y suis venu, c’était en plein jour ; les aubépines fleurissaient, on n’entendait que chants d’oiseaux ; aujourd’hui il fait nuit, les fleurs sont mortes, les oiseaux se taisent : tout est changé ici comme dans ma vie ; fasse le bon Dieu qu’il n’en soit pas de même pour elle !

Il essuya ses larmes, fit deux ou trois pas, et se tourna de nouveau vers la petite fenêtre.

— Ah ! je m’en irais content, dit-il avec une sorte d’angoisse passionnée, oui, content, si je pouvais seulement connaître ce qu’elle dira demain, quand on sonnera mon enterrement ! Qui sait si elle n’aura pas quelque regret, si elle ne pensera pas qu’elle y est pour quelque chose ? Peut-être bien, que la nuit prochaine elle ne dormira pas aussi bien que celle-ci.

En ce moment ; l’horloge du village sonna trois heures ; je fis un geste pour inviter Guillaume à se hâter.

— Je vous suis, monsieur, reprit-il précipitamment ; mais je veux qu’elle sache que je suis venu. J’aurais aimé lui rendre sa bague, s’il n’avait pas fallu la mettre au doigt du noyé. Heureusement il me reste ceci : une marque y est ; elle la reconnaîtra.

Il avait dénoué de son cou une cravate de coton noir, qu’il attacha au châssis de la petite fenêtre. Comme il achevait, une voix de nouveau-né se fit entendre dans la maisonnette ; Guillaume tressaillit.

— Un enfant ! s’écria-t-il en s’appuyant au mur ; la Loubette ne m’avait pas dit… elle a un enfant !

Je voulus l’emmener, mais il tremblait d’émotion et ne m’entendait plus. Il se dressa de nouveau jusqu’à la fenêtre en collant son visage contre les vitres que la lune éclairait. Il y était depuis un instant, lorsqu’un cri d’épouvante retentit à l’intérieur. Guillaume se rejeta en arrière.

— Elle m’a vu, dit-il ; partons, partons !

Il s’était précipité vers la brèche ; je le suivis, et quelques minutes après notre char-à-bancs roulait sur la route de Marans.

En arrivant au booth de Vix, le réfractaire descendit et prit congé de moi. Je lui avais offert, pendant le, chemin, de l’emmener en Touraine au nouveau défrichement, et de l’y établir comme fermier sous un nom d’emprunt ; mais il avait refusé.

— Je ne peux plus songer à vivre comme les autres, me répondit-il pour tenir une ferme, faut se marier, et je n’y ai pas le cœur ; faut travailler d’un esprit tranquille, et moi je serais toujours dans l’angoisse ; à chaque bruit de pas, je croirais entendre venir les soldats. Merci de vos intentions, monsieur, mais c’est trop tard. Il y a un an, j’étais une pierre bonne à bâtir ; à cette heure, je ne suis plus qu’un caillou fait pour rouler dans les eaux courantes.

— Mais qu’allez-vous devenir ? demandai-je.

— Le bon Dieu en décidera, me répondit-il avec réserve.

— Et où allez-vous maintenant ?

— Chez des gens que je connais devers Talmont.

Je lui tendis la main.

— Allez donc, lui dis-je, et bonne chance ! Peut-être que nous nous reverrons un jour.

Il secoua la tête.

— Ils disent dans le pays que celui sur qui on a chanté l’office des morts ne passe jamais l’année, répliqua-t-il avec un accent de sombre ironie.

Et, sans attendre ma réponse, il salua et partit.

Je ne doute point qu’on ne raconte encore dans le Marais, pour appuyer la croyance à la niole blanche et aux apparitions, la manière dont fut découvert le noyé du Petit-Poitou, ainsi que sa visite nocturne à la Lousa. Quant au sort réel du jeune réfractaire, personne n’a pu m’en instruire ; mais, le soulèvement tenté par la duchesse de Berry ayant eu lieu deux mois après son départ, j’ai toujours pensé qu’il s’y était laissé entraîner, et qu’il avait péri dans quelque engagement contre les bleus.


EMILE SOUVESTRE.

  1. On appelle booths les levées qui défendent les desséchemens contre l’inondation, et contre-booths les canaux qui longent les booths.
  2. Dans les desséchemens, les fermiers sont appelés cabaniers. Le Marais du Petit-Poitou est situé près de Chaillé. — Les habitans du Marais-mouillé s’appellent huttiers.
  3. C’est le nom donné dans le pays à la massette ou typha latifolia, qui abonde dans le Marais autant que le roseau ordinaire, arundo phragmita.
  4. Catholiques de Mouchamp, c’est-à-dire protestans, parce que c’est à Mouchamp que l’on trouve le plus grand nombre de calvinistes ; cette désignation est injurieuse.
  5. Cette superstition existe dans toute la Vendée : le coux laurier est l’ilex aquifolium.
  6. Tréquegner, c’est le nom que l’on donne à l’action des femmes qui vont trépigner sur la terre grasse des prairies pour faire sortir les achées qui servent d’appât pour la pêche de leurs maris.
  7. Le tousseur jaune, le fantôme de la fièvre catarrhale bilieuse qui décime la population du Marais ;
  8. Le sixtain est un fermier qui cultive au profit du maître et perçoit, pour salaire, le sixième des récoltes.
  9. La procréation des mulets est une des industries importantes de la Vendée ; on entretient, à cet effet, des baudets pour étalons, et celui du haras de Saint-Juire est renommé dans le pays.
  10. On dit que les blés gaiffent quand, après avoir été coupés tout jeunes, ils épaississent et annoncent ainsi une abondante moisson.
  11. Rusée.
  12. Ces paroles sont historiques ; elles furent prononcées par la sœur Marie-Louise, qui fonda la maison des Filles de la sagesse à Saint-Laurent (Vendée).
  13. On appelle faux-sel celui sur lequel on a fraudé les droits.