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Les Récits de la muse populaire/03

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Les Récits de la muse populaire
Revue des Deux Mondes, Nouvelle périodetome 5 (p. 245-278).
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LES RECITS


DE


LA MUSE POPULAIRE.




LA CHASSE AUX TRESORS.




I. – MAÎTRE JEAN LE SOURCIER.

Une tradition arabe, transmise par les pâtres ou les contrebandiers, a franchi les Pyrénées, et s’est conservée dans les pays basques. Les bergers qui conduisent leurs troupeaux le long des gaves de la montagne racontent encore aujourd’hui que, bien avant Jules César, il existait un bronche ou sorcier, qui s’éleva dans les airs sur un dragon qu’il avait soumis, et arriva ainsi au rocher où dormait Debrua, l’esprit du mal ; il l’entoura neuf fois d’une chaîne magique, et l’obligea à lui faire connaître le roi des talismans, qui donne plaisirs, richesse et puissance. Debrua déclara au sorcier que, pour tout obtenir sur terre, il fallait se rendre maître de la mouche jaune de safran, laquelle se montrait tous les soirs dans un port [1] des Pyrénées qu’il lui nomma ; il l’avertit seulement que, pour la prendre, il fallait tresser une résille avec les trois cheveux les plus près du cerveau, et la tremper dans la sueur et dans le sang. Le bronche fit ce qui lui avait été recommandé, et ne tarda pas à voir paraître la mouche jaune de safran. Il la poursuivit sept jours et sept nuits à travers les rocs, les halliers et les torrens, leur laissant autant de lambeaux de ses habits et de sa chair que les brebis, avant la tonte, laissent de flocons de laine aux buissons ; enfin, il la vit se poser sur la cabane d’un berger qui était monté dans les pâturages. Il essaya en vain de parvenir jusqu’à elle, et tous ses efforts ne purent décider la mouche à reprendre son vol. N’ayant donc plus d’autre ressource et s’étant assuré que personne ne pouvait le voir, il mit le feu à la cabane, et la mouche jaune de safran s’envola. Le bronche la suivit jusqu’à une prairie, où elle alla se poser sur une touffe de fenouil. Comme il ne pouvait s’approcher d’une plante qui fait la guerre aux sorciers, il resta à quelque distance. Alors un jeune berger, qui gardait des chevaux dans la pâture, aperçut la mouche et la prit dans son bonnet. Le bronche, hors de lui, poursuivit l’enfant, le frappa de son bâton et le tua ; mais, au moment où il saisissait la mouche jaune de safran, elle lui fit une piqûre qui le rendit triste pour le reste de ses jours. Devenu plus riche que les labinas (fées) des gaves, il tomba dans la même langueur que ceux qui ont été recommandés par leurs ennemis à saint Sequayre [2], et il mourut lentement, comme si l’on eût coupé la mère racine de son coeur.

Les bergers basques ne disent pas ce qu’est devenue depuis cette époque la mouche jaune de safran ; mais nous la retrouvons partout dans l’histoire du monde. N’est-ce pas elle que cherchaient les millions de combattans qui se précipitèrent sur la société antique, comme une avalanche d’hommes détachée du Nord ? N’est-ce pas elle encore que croyaient atteindre les hardis compagnons de Pizarre, de Sotto et de Cortez, lorsqu’ils s’enfonçaient, au galop de leurs chevaux, dans des régions ignorées où ils fauchaient les nations comme des blés mûrs, elle que voyaient sur la mer nos fabuleux flibustiers dont les blessures et la mort étaient officiellement cotées à cette bourse sanglante de la guerre ? N’est-ce pas elle enfin que poursuivent de nos jours les pionniers de la Californie et tous les chercheurs de trésors, depuis les’ orpailleurs du Mexique et les monney-diggers des Bahama jusqu’aux fouilleurs de ruines de nos campagnes ? La mouche magique des traditions pyrénéennes n’a point cessé un seul instant et ne cessera jamais d’attirer ici-bas tout ce qu’il y a de sensualités avides, de vagabondes témérités. Quiconque sent en lui la puissante impulsion des désirs inassouvis la cherche des yeux, la poursuit, comme le bronche, à travers les précipices, s’efforce de la saisir dans quelque piège pour lequel il a épuisé son cerveau, sa sueur et son sang, brûle pour l’atteindre la chaumière de l’absent, brise l’existence de l’abandonné, et périt misérablement au milieu de son triomphe, consumé par l’inguérissable fièvre de la satiété.

Et que l’on ne croie pas cette avidité particulière à certains temps ou à certaines races : nous la retrouvons toujours et partout. Si les païens ont la conquête de la toison d’or et du pommier des Hespérides., les hommes du Nord la découverte du sampo, talisman souverain qui procurait toutes les richesses, l’Orient ses anneaux magiques et ses lampes d’Aladin, les chrétiens ont eu la recherche du saint Graal, ce vase divin que le sang du Christ avait rendu fée, et qui assurait à son possesseur l’accomplissement de tous ses désirs. La science elle-même a entendu, dans ses retraites austères, les bourdonnemens de la mouche jaune de safran, et elle s’est oubliée, pendant plusieurs siècles, à la recherche du grand œuvre. Aussi loin que la tradition peut remonter enfin, nous trouvons cette soif de la richesse comme une maladie générale et héréditaire. C’est à elle qu’il faut attribuer la croyance populaire aux talismans et aux trésors.

Je faisais ces réflexions, tout en suivant la route de Mamers au Mans et me dirigeant vers le bourg de Saint-Cosme. Une butte située près de ce bourg, et connue dans l’histoire sous le nom de motte d’Ygé, avait été signalée depuis long-temps dans le pays comme renfermant d’immenses richesses. Les Anglais y avaient bâti, au XIIe siècle, une forteresse où ils avaient tenu garnison jusqu’au traité de Bretigny. Forcés alors de partir, ils avaient enfoui, dit-on, dans la colline les trésors dont ils n’osaient se charger et qu’ils espéraient reprendre à la prochaine guerre. Cette tradition avait provoqué à plusieurs reprises des recherches dans la motte d’Ygé, devenue mont Jallu. De nouvelles fouilles annoncées par les journaux en 1844 avaient éveillé ma curiosité, et j’étais parti avec le projet de voir une de ces chasses aux trésors. J’avais heureusement dans le Maine, pour me guider et m’instruire, un ami de nos plus charmans écrivains, esprit choisi, mais nonchalant, qui, pour s’éviter la fatigue de conquérir un nom, avait pris d’avance ses invalides dans une étude d’avoué. Il y suicidait tout doucement sa belle intelligence, sans autre distraction qu’un commerce de lettres assez suivi avec d’anciens compagnons qui riaient, comme lui, tout haut de la vie et s’en attristaient tout bas. Nous partîmes ensemble pour cette Californie du mont Jallu, dont il me fit l’historique en chemin.

Le premier indice du dépôt précieux avait été une plaque de cuivre trouvée à la tour de Londres et sur laquelle se lisaient ces mots : Thesaurus est in monte Salutis prope Comum. On en eut sans doute connaissance sous Louis XIII, car le régiment du Maine fut alors employé à fouiller le mont Jallu. En 1735, M. le duc de Chevreuse autorisa de nouvelles recherches aussi infructueuses que les précédentes. Après ces deux échecs, il y eut un long répit. Un parchemin trouvé à Paris en 1825, dans les démolitions d’une vieille église, ramena l’attention sur l’ancienne motte d’Ygé. Il se forma une société par actions qui recommença à bouleverser la fallacieuse montagne et y engloutit son capital. Vers la même époque, les Anglais, qui avaient déjà réclamé au XVIIIe siècle le droit d’y faire des perquisitions, renouvelèrent leur demande par l’entremise de M. de Talleyrand, et adressèrent une pétition à la chambre des députés, qui passa à l’ordre du jour. Enfin le père d’une de nos comédiennes les mieux connues, M. Fay, subitement éclairé par les révélations d’une femme de chambre somnambule, acheta du propriétaire le droit de recommencer les fouilles. Les indications du sujet magnétisé étaient si précises, que les recherches eurent cette fois un résultat. Après des travaux qui lui coûtèrent une douzaine de mille francs, M. Fay découvrit cinq deniers et trois clous ! Plusieurs dames reprirent après lui son entreprise, et, parmi elles, une parente du plus fécond de nos romanciers, qui espérait retrouver au mont Jallu le trésor du père Grandet. Vinrent ensuite le général polonais Milkieski, Mmes Herpin, Hersant, et une nouvelle compagnie d’actionnaires. C’était cette dernière qui bouleversait en 1844 le mont fallu. Comme tous les chercheurs précédens, les nouveaux actionnaires avaient à leurs gages un magnétiseur et son sujet, dont les révélations servaient à diriger les fouilles des ouvriers.

Je demandai à mon compagnon de route si l’on avait quelque indication sur la nature des richesses enfouies au mont Jallu. — Les renseignemens varient, me répondit-il. On parle tantôt de trois tonnes - d’écus, tantôt de cinq coffres renfermant de l’orfèvrerie, tantôt enfin d’un Christ d’or de grandeur naturelle et des douze statues des apôtres ; mais cette dernière version provient évidemment de quelque antiquaire qui avait lu l’histoire de monseigneur d’Angenne, évêque du Mans. Il paraît que ce saint prélat enleva, en effet, à la cathédrale les disciples du Christ, figurés en argent massif, afin de les dérober aux pillages des protestans, et qu’il les cacha si bien qu’on ne put jamais les retrouver. Ses contemporains l’accusèrent même de se les être appropriés, ce qui fit dire, lorsqu’il assista à l’assemblée de Trente, qu’on avait au concile les douze apôtres, outre le Saint-Esprit. Du reste, on vous racontera toutes ces traditions au village de Saint-Cosme, qui est le campement de nos monney-diggers. Ce sont les seules qu’ils n’aient point oubliées, car là, comme partout, l’arithmétique a tué la légende. Les hommes sont restés aussi fous, mais leur folie calcule, au lieu de rêver.

Tout en parlant, nous étions arrivés au bas d’une côte où il fallut descendre de nos montures. Les derniers jours de novembre ont une beauté qui leur est propre ; ce n’est plus l’énervante mollesse de l’automne, et ce n’est pas encore la rudesse de l’hiver. Le ciel était d’un gris ferme, la terre verdoyante çà et là ; l’air avait une douceur tempérée et le soleil illuminait la campagne d’une splendeur de fête. Nous jetâmes la bride sur le cou de nos chevaux, et, les laissant aller, nous nous mîmes à gravir la montée en causant. Comme nous arrivions à mi-côte, nous aperçûmes un paysan endormi sur le revers de la douve. La réserve de son attitude et le bon ordre de son costume ne permettaient point d’attribuer ce sommeil à l’ivresse. Il était assis plutôt qu’étendu, la tête un peu renversée et appuyée sur un de ses bras. Son chapeau, rabattu sur les yeux, le mettait à l’abri du soleil. Il tenait de la main droite, en guise de bâton, une petite pelle de taupier. Mon compagnon reconnut le dormeur et s’arrêta.

— Vous voyez là, me dit-il en baissant la voix, une des variétés les plus curieuses de nos bohémiens campagnards. Jean-Marie tient le milieu entre le mire (médecin) et le sorcier ; il a des secrets et vend des talismans. On se sert de lui pour guérir certaines maladies, chasser les animaux nuisibles, découvrir les sources. On dit qu’il apprend aux jeunes filles des formules pour attirer les amoureux, et les crédules assurent même qu’il possède l’herbe magique avec laquelle on se transporte partout en désir de femme, c’est-à-dire plus vite que la pensée. Jean-Marie, certain que le monde vous estime toujours en proportion du pouvoir qu’il vous suppose, n’a garde de les détromper. Aussi est-il consulté par tous nos fermiers, et achète-t-il, chaque année, quelque lopin de terre avec leur argent. Il se rend aujourd’hui chez des pratiques car voici près de lui sa trousse à talismans.

D’aperçus, en effet, sur les genoux de maître Jean un carnier doublé de cuir, qu’il fouillait sans doute lorsque le sommeil l’avait surpris, et qui était resté entr’ouvert. Nous pûmes faire du regard l’inventaire de ce qu’il renfermait. Mon compagnon me montra la baguette de coudrier pour découvrir les sources, des fragmens d’aérolithes qui devaient garantir du tonnerre, une noix percée servant de cage à une araignée vivante et destinée à guérir de la fièvre, un couteau de langueyeur portant sur la lame le nom cabalistique de Raphaël. Il m’expliquait comment ce dernier nom, que les paysans du midi faisaient graver sur le soc des charrues pour rendre les sillons fertiles, avait, dans le Maine, la propriété de guérir les porcs ladres et de les engraisser, lorsque Jean-Marie se réveilla. Bien qu’il parût d’abord surpris de nous voir et même un peu embarrassé, il fit assez bonne contenance et se redressa en nous saluant : c’était un homme encore jeune, dont le visage avait cette expression de jovialité matoise habituelle aux Normands, mais plus rare chez les paysans manceaux. L’avoué lui demanda depuis quand les chrétiens dormaient ainsi au soleil, le long des berges, comme des lézards.

— Depuis qu’ils ne trouvent pas de lits de plume sur la grande route, répliqua le taupier.

— Maître Jean oublie que la grande route est la chambre à coucher des vagabonds, objecta mon guide.

— Monsieur l’avoué voit bien, au contraire, que c’est le rendez-vous des honnêtes gens, puisque c’est là que je le rencontre, répliqua le paysan.

Nous ne pûmes nous empêcher de rire.

— Tu es, à ce que je vois, en chemin pour affaires ?

— Et le bourgeois est à la cueillette des procès ? dit Jean-Marie, qui retourna la question, au lieu d’y répondre.

— Pourquoi non ? reprit gaiement l’avoué ; ne connais-tu point le proverbe :

Entre La Flèche et Alençon,
Plus de coquins que de chapons ?

Nous allons voir s’il ne se prépare point quelque grabuge du côté de la Motte-Robert ; mais toi, bon apôtre, où vas-tu ?

— A la ferme du gros François.

— Vers Saint-Cosme ?

— A peu près.

— Alors nous pouvons faire route ensemble.

— Si monsieur l’avoué trouve que je ne lui fais pas affront.

Jean-Marie s’était levé et se préparait à nous suivre. Je m’aperçus alors qu’il avait laissé tomber un petit sachet rempli de blé, que je lui rendis. Il le glissa au fond de son carnier, et nous dit que c’était un échantillon de froment pour le gros François.

— Ne serait-ce pas plutôt le grain qui sert à composer les mercuriales d’avenir ? demanda l’avoué en le regardant.

Le marchand de talismans sourit sans répondre.

— Vous saurez que c’est un des mille talens de maître Jean, continua mon compagnon ; il excelle à deviner ce que sera le prix du blé en consultant les grains de froment. J’ai été moi-même témoin par hasard de la confection d’une de ces mercuriales anticipées. On range pour cela sur la pierre du foyer, et devant un grand feu, douze grains de blé choisis par un homme qui a reçu le don, comme maître Jean. Ces grains représentent les douze mois de l’année, en commençant par celui de gauche, qui représente janvier. Lorsque le feu les a échauffés, les grains éclatent et sautent en avant ou en arrière. Dans le premier cas le prix du blé doit infailliblement s’élever, dans le second il doit descendre.

Je fus frappé de ce mode d’augure, où la divination par le feu rappelait clairement l’ancien culte des élémens et dénonçait l’origine celtique. L’avoué, à qui je communiquai mon impression, se retourna vers le taupier.

— Vous voyez, maître Jean ? dit-il. Votre cérémonie sent le païen, et a dû être inventée par les druides.

— Possible, dit tranquillement le paysan, la sapience est le lot des vieux.

— Et du malin. Prenez-y garde, maître Jean ; c’est, dit-on, un terrible taupier de chrétiens !

Jean-Marie haussa les épaules, et, prenant un air de tolérance philosophique

— Bah ! dit-il en riant, ce sont les mal rentés en esprit qui lui en veulent d’être trop dégotté [3]. Le diable est comme les pauvres gens ; chacun aboie après lui pour faire le bon chien.

Un moment de silence succéda à cette saillie du taupier. Je pus m’abandonner à l’aise, en marchant, au courant de mes réflexions et de mes souvenirs. Ce n’était pas la première fois que je remarquais dans nos campagnes l’expression de cette étrange sympathie pour l’ange tombé. Que ce soit facilité d’oubli ou naïveté de miséricorde, le peuple a de tout temps montré cette tendance à plaindre le coupable qu’il voit atteint par le châtiment. Il semble qu’à ses yeux la souffrance sanctifie tout, jusqu’à Satan. Aussi, combien de malheureux réhabilités par la tradition ! Le Juif errant lui-même, cette personnification de l’insensibilité éternellement punie, a éveillé la compassion du peuple. La réflexion du taupier m’avait rappelé un guerz breton que je n’ai jamais entendu chanter sans émotion, et qui me paraît un des plus admirables chants de la muse armoricaine, qui en a eu tant d’autres touchans ou sublimes. Il s’agit de deux voyageurs qui se rencontrent près de la ville d’Orléans et qui se saluent, comme c’est l’habitude des vieillards. L’un d’eux est le Juif errant, l’autre un mendiant inconnu qui demande ironiquement à Isaac où il va, et pourquoi sa barbe ruisselle de sueur. Le Juif errant répond :

« — Je suis condamné par Dieu à marcher nuit et jour, parce que j’ai été sans pitié pour un être souffrant. Jamais pour moi de jugement dernier. Hélas ! je ne mourrai pas ! Ce qui fait votre plus grande épouvante serait ma plus grande espérance.

« Quand Dieu aura vanné le genre humain, séparant les bons des méchans, quand le ciel aura eu ses yeux crevés, et que la terre sera déserte, même de la mort, je continuerai encore à errer sur la boule aveugle du monde.

« Naufragé éternel sur ce grand vaisseau de Dieu, j’y continuerai ma course à tâtons et avec angoisses. O Jésus ! toujours marcher par la même route ! toujours regarder au-dessus de sa tête dans une nuit sans fin !

« Mais pourquoi ris-tu, mendiant de mauvais cœur ? Où vas-tu ? Quel est ton nom ? Je me croyais l’homme le plus vieux de la terre, et je vois que j’ai trouvé mon pareil.

« — Merci de moi ! répond le mendiant. Tu n’es qu’un nouveau-né. Voilà dix-sept cents ans que tu es sur terre, moi j’y suis depuis cinq mille années.

« Quand Adam, notre premier père, pécha par faiblesse d’esprit, je naquis chez lui. Depuis, ses enfans m’ont toujours nourri, et je pense qu’ils le feront jusqu’à la fin du monde. »

Le Juif errant demande au vieux vagabond comment il se nomme, ce qu’il fait sur la terre, et le vieillard reprend.

« — Mon nom est MISÈRE ! Quant à mon métier, il n’est autre que de tourmenter les hommes. Je suis la tête du mal, le père de toutes les cruautés.

« J’ai labouré le genre humain, comme un champ de terre grasse, au moyen de la faim, du froid, de la soif, de la honte, et j’ai récolté, en guise de gerbes, des larmes, des gémissemens et des malédictions.

« Chaque matin, je fais une promenade dans le monde. Quand j’ai visité sans faute tous les pauvres, je m’achemine vers la porte du riche pour mordre aussi un morceau de sa chair.

« Avec des riches, moi, je sais faire des pauvres. Chez le gentilhomme noble depuis la création, comme chez le marchand, j’ai, pour m’ouvrir la porte, deux bonnes amies ; on les appelle la Vanité et la Paresse. »

À cet aveu du tourmenteur des hommes, le Juif errant s’indigne et s’écrie :

« — Oh ! maintenant, méchant, je te connais, puisque tu es celui qui afflige le monde. Loin de moi, vieux affronteur ! je suis fatigué. Loin de moi, car je ne puis courir pour t’éviter !

« Si j’étais le maître, tu serais mort. Hélas ! tu es encore plus malheureux que moi. Moi, je ne suis sur cette terre que le puni de Dieu ; toi, tu lui sers de bourreau. »

Je ne sais si je me trompe, mais, à part l’élévation poétique des détails, je trouve quelque chose de singulièrement saisissant dans cette espèce de régénération du Juif maudit, frappé pour s’être montré impitoyable envers un Dieu et réhabilité par sa pitié envers les hommes.

Si Béranger a deviné juste en croyant que dans ce supplice

Ce n’est pas sa divinité,
C’est l’humanité que Dieu venge,

il semble qu’après la rencontre chantée par le guerz armoricain, le tourbillon qui emporte Isaac doit s’arrêter, car le châtiment a porté sa récolte, le mystère est accompli, et la souffrance lui a révélé la compassion.

Au moment même où je repassais dans ma mémoire les sublimes paroles du guerz breton, la voix de Jean-Marie, qui nous appelait, me tira de ma rêverie. Il nous montrait à la gauche du chemin un amoncellement de terres bouleversées : c’était le mont Jallu.

Lorsque nous y arrivâmes, les ouvriers travaillaient aux fouilles sous la direction d’un contre-maître ; mais le magnétiseur et son sujet étaient absens. L’ancienne motte d’Ygé avait été découpée par de profondes tranchées, dont les déblais étaient rejetés à droite et à gauche, et percée de puits destinés à l’épuisement des eaux ; elle semblait avoir littéralement changé de place. La foi, comme le dit mon compagnon, avait transporté la montagne. Ces amoncellemens de terre jaunâtre et stérile, sur lesquels s’agitaient des travailleurs empressés, offraient un singulier spectacle au milieu de champs fertiles et alors déserts, où la nature préparait en silence ses riches moissons. C’était là comme dans la vie : l’homme abandonnait les biens réels pour courir après des songes.

Nous interrogeâmes vainement le contre-maître sur la direction des travaux et sur les espérances des nouveaux chercheurs de trésors ; soit ignorance, soit discrétion, il ne sut rien nous apprendre. Maître Jean nous conseilla de continuer jusqu’à l’auberge de Saint-Cosme, quartier-général des entrepreneurs, où l’on pourrait, selon toute apparence, nous renseigner plus exactement. Nous nous décidâmes à y aller dîner, et, après avoir pris congé du taupier, qui devait quitter là le grand chemin pour s’engager dans la traverse, nous nous remîmes en selle et nous gagnâmes le bourg au galop.


II. – LE ROULEUR.

L’arrivée de deux voyageurs bourgeois eût produit dans beaucoup de villages une certaine sensation ; mais les habitans de Saint-Cosme étaient blasés sur de pareils événemens. Le bruit de nos chevaux n’attira même pas l’aubergiste sur le seuil ; il fallut l’appeler. Il vint recevoir la bride de nos montures avec une dignité indifférente. Mon compagnon, qui voulait nous relever dans son opinion, passa à la cuisine, où il fit main-basse sur tout ce qu’il y avait de présentable dans le garde-manger. L’effet de réaction ne se fit pas attendre. Notre hôte, convaincu que des gens qui dînaient si bien devaient avoir droit à ses respects, mit le bonnet à la main et nous fit entrer dans un salon où le couvert était mis. Comme les préparatifs culinaires demandaient un peu de temps, il voulut bien, pour adoucir les ennuis de l’attente, nous accorder les agrémens de sa conversation. Nous apprîmes par lui que les directeurs des fouilles du mont Jallu devaient arriver dans quelques jours. Il ajouta que, par malheur, il n’y avait point de dames, partant pas de bals, de collations ni de cavalcades. L’aubergiste de Saint-Cosme ne pouvait perdre le souvenir des fêtes données par les entrepreneuses précédentes, dont il nous parla avec des élans d’admiration et des soupirs de regret. J’en vins à demander quels avaient été les résultats des premières fouilles : le flot de paroles s’arrêta, et, comme le contre-maître du mont Jallu, notre hôte s’enveloppa dans une prudente discrétion. Je voulus plaisanter les folles espérances des chercheurs d’or ; l’aubergiste prit aussitôt l’air d’une vieille prude devant qui on parle d’amour. J’insistai ; il rompit l’entretien en prétextant quelques additions à faire au couvert. Je fis remarquer cette singulière réserve à mon compagnon.

— Vous la trouverez, me dit-il, chez tous les habitans du pays auxquels vous parlerez des trésors du mont Jallu. Ils connaissent trop bien les avantages d’une pareille croyance pour aider à l’ébranler. Personne ne tourne en ridicule la montagne qui l’enrichit. Ce qui est d’ailleurs une fiction pour les autres est pour eux une vérité. La motte d’Ygé contient réellement un talisman sans prix : c’est cette ombre de trésor qui attire ici les écus des spéculateurs crédules, comme la fameuse montagne d’aimant des Mille et une Nuits attirait autrefois les vaisseaux. Tout compte fait, cette colline a déjà rapporté aux gens de Champaissant et de Saint-Cosme plus de deux cent mille francs. Le moyen de traiter légèrement une pareille voisine !

— Ses bienfaits sont encore peu apparens, repris-je en m’accoudant à la fenêtre, qui était ouverte. Voyez ces ruelles fangeuses, ces maisons lézardées, ces pauvres enfans qui courent nus pieds sur les cailloux du chemin ! Je ne connais rien de plus propre à faire mentir les idylles qu’un village de France. Pas d’arbres pour ombrager les seuils, pas une fleur pour égayer les fenêtres, aucun témoignage de cet amour de l’homme pour sa demeure, qui est le premier symptôme du bonheur domestique. Ici, la vie est une halte dans la misère et dans la laideur.

C’est un côté de l’aspect, dit mon compagnon en riant ; mais il y en a un autre comme pour toute chose. Vous connaissez le mot de Mme de Staël, qui entendait faire une remarque pleine de justesse « Oh ! que cela est vrai ! s’écria-t-elle, cela est vrai… comme le contraire ! » Nos villages français sont inhabitables sans doute, mais en revanche ils sont presque toujours pittoresques. Si la civilisation y perd, le paysage y gagne, et je connais beaucoup d’artistes qui pensent encore que le monde a été fait surtout pour être peint. Otez-en les maisons croulantes, les rues en zigzag et les enfans en haillons : ils crieront que l’art est perdu ! A leur point de vue, cette place de village est une magnifique étude flamande, et ils donneraient tous les cottages de l’Angleterre pour le seul coin de grange où vous voyez ce chaudronnier ambulant.

Mon regard s’était tourné vers l’homme que l’avoué me désignait : le chaudronnier se tenait assis presque sous notre fenêtre, à l’entrée d’un appentis en ruine ; ses outils étaient dispersés autour d’un grand bassin qu’il venait de réparer pour l’aubergiste, et il se préparait à dîner d’un morceau de pain noir et d’un oignon. Son costume était pauvre et usé ; ses cheveux gris, coupés carrément au-dessus de ses sourcils noirs, descendaient des deux côtés d’un visage bistré auquel ils servaient de cadre. Maigre, agile et visiblement endurci par la pauvreté, le chaudronnier avait dans toute sa personne quelque chose d’âpre, de persistant qui appelait et retenait l’attention. Nous allions quitter la fenêtre après avoir observé pendant quelques instans cette étrange figure, lorsque tout à coup nous vîmes le chaudronnier tressaillir, se relever d’un bond, courir vers une ruelle qui s’ouvrait à quelques pas et s’y élancer. Nous cherchâmes en vain des yeux ce qu’il avait pu apercevoir : la ruelle semblait silencieuse et déserte. Le chaudronnier en atteignit l’extrémité, regarda à droite et à gauche, monta sur le mur d’appui d’un petit jardin pour mieux voir, puis revint, d’un air pensif, s’asseoir sous le hangar où nous l’avions remarqué d’abord. En ce moment, l’aubergiste entra. Nous lui demandâmes quel était cet homme ?

— Le chaudronnier ? dit-il. Pardieu ! il faudrait le demander au diable ! Plusieurs fois j’ai voulu causer avec lui ; mais, quand on lui, parle, c’est comme si on criait dans un puits : rien ne répond. Tout ce que je puis vous dire, c’est qu’on le nomme Claude et plus souvent le rouleur, parce qu’il court toujours le pays. On est certain de le voir arriver ici toutes les fois qu’on fouille la butte ; aussi le regarde-t-on comme un chercheur de trésors. Il paraît même que, l’an dernier, il s’est laissé payer à boire par les gas du Chêne-Vert, et, comme le cidre lui a desserré les dents, il leur a raconté des merveilles.

L’avoué et moi nous échangeâmes un regard. La même idée nous était venue en même temps : il fallait faire parler Claude à tout prix ! Nous sortîmes sous prétexte de visiter nos chevaux, et, après avoir jeté un coup d’œil dans l’écurie, nous nous approchâmes sans affectation du chaudronnier. Plongé dans une sorte de rêverie chagrine, il ne s’aperçut point de notre approche. Mon compagnon le salua avec cette aisance joviale qui est le privilège de certains caractères ; le rouleur ne répondit point tout de suite, et quelques instans se passèrent avant que la question qui avait, comme un vain bruit, frappé son oreille, parût arriver jusqu’à son esprit : il tressaillit alors, se retourna et rendit le salut avec réserve.

— Eh bien ! les affaires vont-elles, mon brave ? demanda l’avoué ; y a-t-il beaucoup de chaudrons percés dans le pays ?

— Monsieur voit qu’il y en a assez pour faire vivre un homme, répliqua froidement l’ouvrier.

— Parbleu ! vous êtes le premier à qui j’entends faire un pareil aveu, reprit mon compagnon ; d’habitude, les rouleurs crient toujours misère.

Claude garda le silence.

Je lui demandai s’il ne trouvait pas bien rude de vivre ainsi, toujours errant par les routes solitaires, subissant tous les caprices du ciel et changeant d’hôte chaque soir.

— Quand on n’a personne nulle part, on est chez soi partout, répondit-il.

— Ainsi vous voyagez toujours ?

— Les pauvres gens sont obligés d’aller où il y a la pâture et le soleil.

— Mais quand vient la vieillesse ou la maladie ?

— On fait comme le loup : on se couche dans un coin, et on attend !

Les réponses de Claude avaient une brièveté pittoresque qui n’était point nouvelle pour moi ; j’avais déjà remarqué cette poétique originalité de langage sur nos montagnes, le long de nos dunes, dans nos forêts, en interrogeant les pâtres, les gardiens de signaux et les bûcherons. C’est un caractère commun à tous les hommes habitués à vivre dans la solitude, sans autres interlocuteurs qu’eux-mêmes. Il semble qu’alors leurs pensées, comme ces vagues recueillies dans les creux de nos rochers, se condensent lentement en cristaux. Leur parole, selon l’expression des matelots, apprend à naviguer au plus près et non sans profit ; car, si les frottemens qui naissent des relations sociales aiguisent l’intelligence et lui arrachent de fréquentes étincelles, ils servent rarement à la rendre plus nette ou plus vigoureuse. Notre improvisation de toutes les heures sème les idées à peine écloses comme ces fleurs stériles que le vent secoue des pommiers, tandis que le silence laisse aux idées du solitaire le temps de s’épanouir sur chaque rameau de l’esprit, d’où elles ne se détachent que parfaites et comme un fruit mûr.

Claude semblait être un de ces parleurs discrets qui n’ouvrent la bouche que pour dire quelque chose, et, bien que son langage ne fût point dépourvu d’une certaine prétention sentencieuse, il avait éveillé assez vivement notre intérêt pour nous donner le désir de prolonger la conversation. L’avoué la soutint quelque temps avec sa verve ordinaire ; mais le rouleur continua à répondre rigoureusement, sans fournir aucune occasion de la détourner vers le sujet dont nous désirions surtout l’entretenir. L’arrivée d’une voisine qui venait s’acquitter envers Claude et jeter quelques sous dans le chaudron posé près de lui offrit enfin à mon compagnon une transition inattendue.

— Est-ce là toute votre recette à Saint-Cosme ? demanda-t-il au rouleur.

Celui-ci répondit affirmativement.

— Pardieu ! vous serez alors quelque temps avant de faire fortune, reprit l’avoué, et votre chaudron ne vaut pas celui de la croix de la barre.

Je demandai ce que c’était que cette croix.

— Encore une des cassettes du diable ! répliqua-t-il ; il paraît qu’en creusant sous le sol, au coup de minuit, on trouve une grande bassine pleine de pièces d’or ; mais, comme elle est attachée à la terre par des racines magiques, personne jusqu’ici n’a pu l’enlever. Le rouleur doit en avoir entendu parler ?

Celui-ci fit un signe affirmatif.

— C’est, du reste, la vieille histoire qui se raconte partout, continua mon guide. Si l’on en croit la tradition, nos mendians meurent de faim sur des millions, et maître Claude a sans doute trouvé les mêmes croyances dans ses montagnes d’Auvergne.

— Je ne suis pas né en Auvergne, dit laconiquement le chaudronnier. — Où donc alors ? Demandai-je.

— Dans le Berri.

L’avoué, qui avait long-temps habité le Berri, fit un mouvement.

— Vous êtes Berrichon ! s’écria-t-il ; j’aurais dû le deviner à votre accent. Par ma fiou ! mon poure home, topez là ; moi aussi, j’sommes quasi Norvandiau.

Le rouleur, qui épluchait son oignon, tressaillit et s’arrêta.

— Monsieur parle la lingue ! dit-il en reprenant, sans y penser, la prononciation du pays.

Oui, bin, fiston, répliqua l’avoué en riant.

Et, afin d’appuyer son dire, il se mit à chanter sur un air de bourrée, avec les portées de voix et les cadences prolongées des bergères du Morvan :

Vire le loup,
Ma chienne garelle [4],
Vire le loup
Quand il est saoul ;
Laisse-le là,
Ma chienne garelle,
Laisse-le là
Quand il est plat.

Le rouleur avait relevé la tête ; son front plissé s’épanouit, une lumière sembla passer au fond de ses yeux sombres, et ses lèvres se détendirent. À la fin de l’air, il se leva, comme emporté par les souvenirs qui se réveillaient en lui, et poussa le ioup national qui termine toutes les bourrées.

— Vous ne vous saviez pas en pays de connaissance, lui dis-je, enchanté du hasard qui venait de rompre la glace entre nous.

— Le diable m’estringole si je l’aurais cru ! s’écria-t-il. Et où donc monsieur avait-il son accoutumance dans le Morvan ?

— J’ai habité deux années entre Mont-Renillon et Gacogne, reprit l’avoué, dans une de ces fentes de montagne que vous appelez des serres, tout près l’Huis-André.

— Ah !  ! c’est juste où je suis né, interrompit le rouleur.

— Et nous allions passer l’un près de l’autre sans parler des brandes de là-bas, ajouta mon compagnon.

— J’en aurais eu grand rancoeur, dit Claude.

— Alors à table ! m’écriai-je ; voici l’hôte qui nous prévient que le dîner est servi, et l’on cause toujours mieux entre la fourchette et le verre.

Le chaudronnier hésita d’abord : soit embarras, soit défiance, il voulut s’excuser ; mais nous refusâmes de l’écouter.

— Ah ! sang ! vous viendrez, s’écria l’avoué ; je veux repater et bagouter, comme on dit à l’Huis-André. Marchons, mon vieux, et s’il vous faut de la musique, je vous redirai la romance du seigneur de Saint-Pierre de Moutier à la jolie gardeuse de moutons qui faisait, comme vous, la paquoine :

Dites-moi, ma brunette,
Quel plaisir avez-vous,
Seule, sous la coudrette,
A la merci des loups ?
Laissez dessous l’ombrage
Les brebis du village ;
Allons, quittez les champs ;
Là-bas, vers ces aubrelles,
Vous serez demoiselle
Dans mon château plaisant [5].

Cette bergerie, chantée, comme la précédente, avec l’accent des pâtours du Berri, acheva de mettre en joyeuse humeur le chaudronnier, qui nous suivit enfin en riant et prit place à table entre nous deux. Une fois arrivé là, ce ne fut plus le même homme. Les premiers soupçons dissipés, Claude passa, comme tous ceux qui se sont d’abord tenus sur la réserve, de l’extrême contrainte à l’extrême expansion. Les souvenirs du Morvan et le vin de l’aubergiste aidèrent surtout à cette métamorphose. Ce fut le Sésame, ouvre-toi ! devant lequel tombèrent tous les verrous qui avaient jusqu’alors fermé les portes de cet esprit. Là où j’avais seulement espéré un conteur, je trouvai un type aussi intéressant que singulier. Les aveux, d’abord entrecoupés de réticences, se complétèrent insensiblement. À chaque couplet de l’avoué, la bonne humeur du rouleur semblait se transformer en une confiance attendrie. Enfin nous sûmes toute son histoire.

Claude était un pauvre champi, ou enfant trouvé dans les champs. Adopté par un paysan de la montagne, il avait passé ses premières années dans les brandes à garder les brebiailles. Là, accroupi avec les autres petits pâtours, devant un feu de ronces, il avait entendu parler sans cesse de la poule d’or qui se cachait dans les traînes avec ses douze poussins et des épargnes enfermées par les fées sous les grandes pierres druidiques. Dès qu’il avait pu comprendre, ces opulentes visions avaient hanté sa pauvreté. Pieds nus et vêtu d’une biaude en lambeaux, il errait dans les friches, insensible à la pluie, au vent, à la froidure ; il frappait de sa houlette ferrée les touffes de bruyères, il retournait les pierres moussues, il regardait au jour failli vers les ravines qu’habitaient les fades, espérant toujours qu’un hasard bienfaisant lui apporterait la richesse.

Enveloppé dans ce songe d’or, il atteignit le moment où les fils de son maître, devenus assez grands pour garder le troupeau, le forcèrent à chercher fortune ailleurs. Un chaudronnier nomade s’était alors offert à le recueillir, et Claude avait parcouru avec lui les campagnes, apprenant son métier tellement quellement, et retrouvant partout cette même histoire de trésors cachés, rêve éternel de la misère qui ne veut point désespérer. Ainsi entretenues, ses impressions d’enfance s’étaient fortifiées, agrandies. Lorsque la mort de son second maître le laissa encore une fois seul, il continua sa vie vagabonde et s’enfonça de plus en plus dans les recherches qui l’avaient préoccupé tout enfant.

Les explications dans lesquelles Claude entra à la suite de ce récit jetaient un singulier jour sur l’espèce de mission qu’il s’était donnée à lui-même. Le rouleur n’était point le vulgaire quêteur de trésors que j’avais cru d’abord, mais une sorte d’alchimiste populaire qui, à l’exemple des poursuivans du grand œuvre, avaient soumis la recherche des richesses cachées à un art cabalistique. Je fus singulièrement étonné de la force de cerveau qu’il avait fallu à cet homme ignorant pour systématiser les traditions et en faire un corps de science. Ce travail lui avait coûté vingt ans d’enquête, de réflexions et d’essais. Il y avait mis cette patience passionnée des vrais fidèles, dont le courage, loin de se briser aux obstacles, s’y fortifie et s’y aiguise. Voici rapidement l’idée de sa théorie née de la comparaison des différentes croyances populaires.

Il y avait trois espèces de trésors : ceux qui appartenaient au vilain (c’était le nom que Claude donnait au démon), ceux qui appartenaient à un trépassé, et ceux que gardaient les génies, les fées ou les morts ajournés, c’est-à-dire destinés à une résurrection terrestre. Les premiers comprenaient toutes les richesses enfouies sous la terre et restées cent années sans voir l’œ il du ciel ; les seconds, celles qu’on avait cachées en égorgeant un être vivant et qui étaient gardées par le fantôme de la victime ; les troisièmes enfin, celles que des esprits ou des hommes puissans avaient autrefois entassées dans de mystérieuses retraites. La recherche et la conquête de chacun de ces trésors étaient soumises à différentes conditions. Pour ceux que possédait Satan, il fallait un pacte. On se rendait pour cela dans un carrefour hanté, où l’on évoquait Robert au moyen de certaines conjurations. S’il venait à paraître, il fallait lui adresser aussitôt la parole, sous peine d’être emporté par lui. Les conventions du pacte se réglaient ensuite, et on les signait de son sang. Outre les richesses enfouies dont on obtenait ainsi la connaissance, le diable pouvait accorder certains talismans. Nous avons parlé ailleurs du cordeau qui permettait de soutirer le lait et le blé du voisin ; les paysans du Périgord citaient également le mandagoro, qui n’est autre que la plante magique appelée dans les traditions allemandes Galgen-Mannlein (petit homme de potence). Lorsqu’on l’arrache, ses racines poussent des cris ; mais si une fois hors de terre on les lave dans du vin blanc, comme un nouveau-né, elles répondent à toutes les questions et prédisent l’avenir. En Lorraine et en Alsace, on peut obtenir du diable le ducat d’incubation, qui se double toujours ; ailleurs, il donne à ses adeptes le chat noir classique, la bourse de Fortunatus ou le tonneau qui ne se vide jamais ; mais la fortune acquise par ces moyens entraîne toujours nécessairement la perte de l’ame.

Quant aux dépôts précieux que gardent des fantômes, ils sont en petit nombre et difficiles à enlever. Tout être vivant qui y touche meurt inévitablement dans l’armée. Il faut, pour s’en emparer, plusieurs précautions et certaines formules destinées à relever l’ombre de sa faction forcée et à lui ouvrir la région des ames.

Restent les trésors appartenant aux génies, aux fées et aux morts ajournés. Ceux-ci s’ouvrent plus aisément ; il suffit souvent, pour y puiser, d’un hasard, d’une heureuse rencontre, ou d’un caprice des possesseurs. La science des chercheurs de trésors indique au reste plusieurs moyens de trouver et d’acquérir les dépôts précieux. Le premier est la magie et l’étude des incantations ; malheureusement, cette branche de l’art est depuis long-temps négligée : Claude nous avoua qu’il y avait peu de chose à en attendre. On pouvait encore vaincre les charmes qui nous dérobent l’argent caché en faisant consentir un prêtre à dire une messe à rebours ; mais tous se refusaient à ce sacrilège. Le plus sûr était donc de mettre à profit ce que l’on appelait, dans certaines provinces, la trêve de la nuit de Noël. Une tradition répandue dans la chrétienté avait fait du moment où naquit le Sauveur une sorte de suspension à toutes les lois du monde connu et du monde invisible. Il y avait une halte universelle dans la méchanceté, dans l’impuissance et dans les châtimens. Le cœur de l’univers n’était plus oppressé de son immense angoisse ; la création entière poussait un soupir de bonheur. Cette trêve de Dieu durait pendant tout l’évangile de la messe de minuit. C’était alors que les menhirs (pierres-fées) allaient boire à la mer et laissaient à découvert leurs trésors que les vouivres et les dragons déposaient l’escarboucle qui les couronne pour se baigner aux fontaines, que les bons et les mauvais esprits oubliaient l’exercice de leur puissance, que les animaux eux-mêmes, sortant du silence infligé par Dieu depuis la trahison du serpent, recouvraient la parole. Les cavernes les plus secrètes montraient leurs entrées, la mer laissait voir au fond de Ses abîmes, les montagnes ouvraient leurs flancs, et la terre, tressaillant d’allégresse, offrait aux hommes tout ce qu’elle renferme, comme un festin de réjouissance. Le chercheur de trésors devait profiter de ce moment pour puiser aux mille sources des richesses cachées ; mais il lui fallait pour cela, outre la connaissance des opulentes cachettes, beaucoup d’audace, de promptitude et d’adresse, car, au premier son de la clochette qui se faisait entendre après l’évangile, la trêve expirait ; c’était le canon de la messe de minuit qui annonçait la reprise de la grande bataille du monde. Les esprits malfaisans reprenaient toute leur colère, et malheur à qui se laissait surprendre par eux, car il devenait leur proie jusqu’au jugement.

Depuis vingt années, Claude cherchait à profiter de cette trêve de Dieu sans avoir pu trouver encore l’occasion favorable ; mais cet insuccès n’avait point ébranlé sa foi. À chaque Noël perdue, il ajournait ses espérances jusqu’à la Noël suivante, et attendait patiemment en comptant les jours. Certain d’arriver à une de ces fabuleuses opulences que la pauvreté seule sait rêver, il supportait ses privations avec une sorte de dédain inattentif ; sa misère ne lui semblait qu’une attente. C’était la nuit passée dans la cabane du charbonnier par le roi qui va prendre possession d’un trône.

Je voyais pour la première fois un de ces hommes qui marchent enveloppés dans leur idée comme dans un nuage : monomanes dignes de pitié ou d’admiration, suivant le but auquel ils tendent, mais toujours faits pour saisir l’ame, parce qu’ils la glorifient. Qu’est-ce, en effet, que leur folie, sinon une victoire de la volonté sur les instincts ? S’abandonner au courant des jours en profitant de ce que chaque vague vous apporte, c’est jouer simplement, sur l’océan humain, le rôle d’une épave ; mais choisir sa direction sur cette mer et cingler vers un seul but, c’est imiter le vaisseau qui obéit à une intelligence et surmonte par elle tous les efforts des flots.

Le chaudronnier nous raconta plusieurs de ses tentatives, dont quelques-unes ; suivant lui, avaient failli réussir. Il nous parla de ses projets, de ses espérances. En nous les détaillant, son œil sombre avait des scintillemens, ses lèvres souriaient d’une joie anticipée, un frémissement parcourait ses doigts, comme s’ils eussent déjà senti le contact de l’or.

— Faut savoir attendre l’occasion ; ajouta-t-il en ayant l’air de penser haut ; tout à l’heure encore, j’ai eu un signe

— Quand vous avez couru vers la ruelle ?

Il fit un mouvement.

— Vous étiez là ? s’écria-t-il. Alors vous savez s’il a pris par la petite sente avant de disparaître ?

— Qui cela ?

— Vous n’avez donc rien vu ?

— Rien que votre empressement à poursuivre un objet invisible.

Il se mordit les lèvres et quitta brusquement la table. J’allais lui demander l’explication de ses paroles ; l’entrée de l’aubergiste nous interrompit. L’heure que nous avions indiquée pour notre départ était arrivée, et l’aubergiste venait nous demander s’il fallait brider les chevaux. Cette apparition acheva de rompre le charme qui nous avait gagné la confiance de Claude, car il en est des cœurs fermés comme des trésors dont il venait de nous raconter l’histoire ; pour y lire, il faut le hasard de l’heure et de la rencontre ; ouverts un instant, ils se referment bientôt tout à coup et sans retour. Le chaudronnier parut se réveiller : il se leva en nous jetant un regard inquiet, comme un homme qui s’aperçoit qu’il a rêvé tout haut. Nous essayâmes de le retenir, mais il nous déclara qu’il s’était déjà trop attardé, et voulait arriver avant la nuit à un hameau qu’il nous désigna. L’avoué, qui devinait mon désir de prolonger l’entretien, prétexta quelques ruines à visiter de ce côté, et décida que nous prendrions la traverse avec le chaudronnier. Celui-ci ne put faire aucune objection, mais il fut aisé de voir que notre compagnie l’embarrassait. Il revint à sa réserve défiante et reprit le ton bref de notre première entrevue.

La route que nous suivions n’était tracée que par de profondes ornières indiquant la direction des villages qu’elle desservait. Elle traversait tantôt des terres cultivées, tantôt des friches, bordées çà et là par un vieux orme ou quelques touffes de houx. De temps en temps, nous apercevions dans les champs des femmes occupées aux semailles ; derrière elles volaient des nuées d’oiseaux cherchant la pâture et que chassait la herse des laboureurs. Tous s’arrêtaient pour nous voir passer ; quelques-uns nous jetaient un souhait de bienvenue, puis nous les voyions reprendre leurs travaux. On n’entendait ni bêlemens de troupeaux, ni chants de pâtres, ni bourdonnemens d’abeilles, rien enfin de cette rumeur de vie qui, dans les jours d’été, fait bruire la campagne. Cependant ce silence ne ressemblait nullement à la mort ; c’était la beauté du calme et du repos après celle du mouvement et du bruit. Nous cédâmes insensiblement, mon compagnon et moi, à l’influence de cette grave sérénité ; nos questions au rouleur devinrent plus rares, et nous avions laissé tomber la conversation, lorsque nous arrivâmes près d’une ferme que l’avoué reconnut pour celle du gros François. Un groupe de paysans armés de bêches et de pioches était arrêté à l’extrémité du petit terrain qui faisait face à l’habitation. Parmi eux s’en trouvait un qui semblait écouter des demandes et des indications. Il tenait à la main une baguette de coudrier à deux branches qu’il présentait aux différentes aires de vent, comme s’il eût voulu reconnaître une direction.

— C’est le taupier,-m’écriai je en reconnaissant maître Jean.

— Non pas pour l’heure, répliqua ironiquement Claude ; il vient de changer de métier. Ne voyez-vous pas qu’il tient une baguette d’Aaron ?

— Il va chercher une source ?

— A moins que nous ne lui fassions peur ! dit le chaudronnier.

Je lui imposai vivement silence de la main. Maître Jean ne nous avait point aperçus, et nous nous trouvions derrière une haie de buis où il était facile de se cacher. Je me baissai de manière à tout voir sans être vu, et mes compagnons en firent autant.

Le sourcier prit la baguette par les deux branches de la fourche, et, la tenant devant lui, il s’avança lentement de notre côté. Les paysans suivaient, attentifs à tous ses mouvemens. Après avoir fait quelques pas, Jean s’arrêta. — La baguette a-t-elle parlé ? demandèrent-ils. — Non, dit le sourcier en continuant sa route, c’est la branche droite qui a tourné dans ma main ; les branches n’annoncent que le métal : la droite est pour le fer, la gauche pour l’or. — Et comme les paysans surpris regardaient autour d’eux sans rien voir et semblaient douter, il entr’ouvrit avec le pied une touffe d’herbe, et y montra un fer de cheval. Tous se regardèrent émerveillés.

— Maître Jean ne néglige rien, me fit observer l’avoué ; il a d’avance préparé la mise en scène et les accessoires.

Cependant le sourcier s’était remis en marche ; il arriva à quelques pas du lieu où nous nous trouvions cachés, sembla hésiter, puis s’arrêta. Les paysans l’entourèrent avec une attention anxieuse ; la baguette de coudrier sembla osciller, se tordit lentement et finit par se tourner vers un tapis de plantes grasses qui veloutaient les alentours d’un buisson d’osier.

— Creusez ici, les gas, s’écria Jean en frappant le sol du pied, il y a de l’eau sous mon talon.

Les bêches et les pioches se mirent aussitôt à l’œuvre, et nous entendîmes bientôt les travailleurs pousser un cri de joie ; l’eau commençait à sourdre dans la tranchée. Nous pensâmes qu’il n’y avait plus d’inconvénient à nous montrer, et nous rejoignîmes le sourcier, auquel j’adressai mes félicitations. En apprenant que nous avions tout vu, il parut d’abord embarrassé ; mais il se remit aussitôt, et nous répondit sur le ton demi-plaisant dont j’avais été déjà frappé lors de notre première rencontre. Quant à Claude, il avait tout observé sans rien dire, et continuait à garder un silence railleur.

— Voilà un talisman dont vous ne nous aviez point parlé, lui dis-je à demi-voix en montrant la baguette que le sourcier tenait encore.

— Il est aisé de cacher un vieux fer dans une touffe d’herbe et de trouver de l’eau où poussent les osiers, répondit le chaudronnier.

— Ainsi vous ne croyez pas à la verge de coudrier ? repris-je en souriant.

Il haussa les épaules.

— Quoiqu’on soit un pauvre rouleur, on a pourtant une raison ! dit-il avec dédain.

Cependant Jean-Marie avait aperçu Claude, qu’il salua par son nom. Il me sembla même que son ton avait un accent de déférence presque respectueuse, et je me demandai si, pour compléter ces exemples de contradictions, l’exploitateur ironique de tant de superstitions partageait par hasard celle de la foule à l’endroit des trésors.

Nous continuâmes à suivre la traverse avec nos deux compagnons. Maître Jean avait réclamé les services du chaudronnier ambulant pour quelques réparations indispensables, et il le conduisait à sa closerie, peu éloignée de la motte Ygé, dont nous commençâmes à revoir les sommets écrêtés.


III. - MARTHE.

Le vent venait de se lever brusquement du côté de l’ouest, chassant devant lui de gros nuages plombés qui s’entassaient au-dessus de nos têtes. Nous étions menacés d’un de ces orages de pluie qui remplacent, dans nos provinces occidentales, les orages neigeux de l’Écosse. Je connaissais par expérience ces espèces de trombes, nommées dans le pays accats ou abats d’eau, et j’avertis mon compagnon, qui, depuis un instant, regardait aussi l’horizon avec inquiétude. Il était douteux que nous pussions éviter tout l’orage ; mais, en faisant diligence, nous avions l’espoir de sortir bientôt de la région pluvieuse, qui n’embrasse souvent qu’un espace assez rétréci, et d’en être quittes pour un grain. Nous nous hâtâmes, en conséquence, de repasser la bride sur le cou de nos montures et de nous remettre en selle ; mais, au moment de partir, le cheval de l’avoué refusa de prendre le galop, et nous nous aperçûmes qu’il boitait du pied droit. Examen fait par maître Jean, il se trouva qu’il était déferré et assez blessé pour ne pouvoir marcher qu’au pas.

Pendant que, désappointés par ce contre-temps, nous délibérions sur ce qu’il fallait faire, quelques gouttes de pluie, emportées par la rafale, nous fouettèrent le visage.

— Il n’y a plus à songer à se mettre en route, dit le taupier ; faut que ces messieurs viennent à la closerie.

— Est-ce bien loin ? demandai-je.

— Là, tout contre, au bout de la chênaie.

Je regardai l’avoué.

— Nous ne pouvons choisir, dit-il ; allons provisoirement à la closerie.

— Alors, sauve qui peut ! s’écria Jean, voici l’accat !

À ces mots, il rentra la tête dans ses épaules, arrondit le dos, cacha ses mains sous ses aisselles et se mit à courir vers la chênaie. Au même instant, toutes les cataractes du ciel semblèrent s’ouvrir ; les gouttes de pluie tombaient si larges et si pressées, qu’elles paraissaient se continuer l’une l’autre et formaient un véritable voile liquide dont nous étions enveloppés. L’eau qui tombait sur nous à flots rejaillissait en cascades le long de nos montures. La surprise et le bruit de cette inondation nous avaient étourdis ; nous ne commençâmes à nous reconnaître qu’en atteignant le bois de chênes : là, grace au feuillage touffu, la pluie, qui frappait obliquement, n’avait pénétré que dans la lisière tournée à l’ouest. Au bout de quelques pas, nous nous trouvâmes presque complètement à l’abri. Maître Jean s’arrêta en se secouant.

— Eh bien ! en voilà une arrosée ! s’écria-t-il avec un éclat de rire ; faut que tous les moulins du bon Dieu aient ouvert leurs écluses du même coup !

— Je suis percé jusqu’aux os ! dit mon compagnon, à qui ce déluge subit avait donné le frisson.

— La closerie est au bout de la futaie, fit observer le taupier, et une flambée de fagots nous aura bientôt séchés.

L’avoué demanda s’il ne serait pas plus sage de regagner Mamers par la route de traverse.

— Ah ! bien oui, dit maître Jean, faudrait qu’il y eût encore une route ! mettez-moi un peu la tête à la fenêtre pour voir !

Il nous indiquait une percée par laquelle on apercevait la campagne. Tout y était noyé. L’eau coulait à travers les sillons comme dans des canaux et dégorgeait de toutes parts dans les douves débordées. Les chemins avaient été transformés en lits de torrens. L’inondation emportait les chaumes flétris, les bois épars, les arbustes déracinés, et roulait ses vagues jaunâtres avec mille rumeurs, tandis que la chênaie, ébranlée par le vent, gémissait sourdement dans ses profondeurs. Le retour à Mamers était évidemment impossible ; il fallait accepter l’hospitalité du taupier.

Nous aperçûmes bientôt sa closerie, placée à mi-côte. Sa maison, comme l’eût dit Virgile, pendait au flanc du coteau. Elle était précédée d’une petite aire à battre ; derrière, s’étendait un jardin de forme irrégulière qu’enfermait une haie de cytise et de sureau. Le tout nous apparaissait au bout de l’avenue de chênes que nous suivions, encadré dans les derniers rameaux, comme la vignette de quelque églogue illustrée par le burin anglais.

La brièveté de l’accat avait été proportionnée à sa violence. Il semblait déjà toucher à sa fin, et quelques lueurs du soleil couchant rayaient l’horizon. Un de ces jets lumineux tomba tout à coup sur la closerie, qui, encore baignée des eaux de l’orage, scintilla sous ce rayon inattendu. Je ralentis le pas, malgré moi, pour contempler le charmant aspect qu’offrait la maisonnette rustique à moitié sortie du déluge ; mais mon regard, en se promenant du toit rongé de mousse à la vieille touffe d’aubépine qui ombrageait la porte, s’arrêta sur un objet qu’il ne put d’abord bien définir. C’était comme une forme humaine immobile et accroupie sur le seuil. Je reconnus enfin une femme dont les cheveux pendaient en désordre, et qui, assise sur la terre, effleurait de ses pieds nus les petites flaques d’eau formées par l’égout des toits. Dès que je pus apercevoir ses traits, je reconnus une de ces pauvres idiotes qui n’ont presque rien conservé de l’espèce humaine. Jean-Marie, qui avait remarqué la direction de mon regard, me dit sans aucune apparence d’embarras

— C’est la sœur Marthe qui m’attend.

— Vous osez donc la laisser seule à la garde de la maison ? demanda mon compagnon.

— Et la maison ne sera jamais mieux gardée, ajouta le taupier ; il n’y a pas comme ces innocentes pour être fidèles au logis. Quand je suis parti, qu’il vente ou qu’il neige, Marthe ne quitte jamais le seuil, et celui qui voudrait le passer sans moi serait étranglé comme une mauvie. Regardez plutôt, voilà qu’elle nous a entendus.

L’idiote venait, en effet, de redresser la tête. Elle sembla aspirer le vent de notre côté, et fit entendre une sorte de glapissement. Son front déprimé, ses yeux obliques, son menton en fuite, sa peau boursouflée et d’un jaune plombé lui. donnaient quelque chose de la bête fauve. En nous apercevant, elle se releva d’un bond, comme si elle eût été mue par un ressort, poussa un cri menaçant et avança vers nous les deux poings fermés ; mais, à la voix du taupier, elle s’apaisa subitement, et courut à sa rencontre en exprimant sa joie par des cris discordans, et des gestes désordonnés. El ne tourna plusieurs fois autour de lui avec des gambades, approcha la tête de sa poitrine et de son épaule, comme un chien qui caresse, courut en avant., puis revint, les bras levés en signe d’allégresse. Pendant tous ces mouvemens, sa figure restait impassible et sauvage. La sensation semblait comme enfouie dans le chaos de ces traits confus ; on eût dit le visage d’une statue mutilée, dont l’expression avait disparu sous le marteau.

Jean-Marie lui adressa quelques mots affectueux, l’écarta doucement du seuil où elle s’était replacée, et nous fit entrer. Il nous invita à nous approcher du foyer, en se hâtant d’y jeter une bourrée de traînes, dans.lesquelles le feu courut aussitôt avec des pétillemens. À la vue de la flamme, Marthe poussa un grognement de joie, et alla s’accroupir au coin le plus reculé de l’âtre. Incrustée, pour ainsi dire, dans le mur noirci et à demi voilée par le nuage de fumée qui commençait à dérouler ses spirales bleuâtres, cette figure ébauchée avait une apparence fantastique dont nous fûmes saisis. L’avoué s’étonna que maître Jean eût pu s’accoutumer à une pareille compagnie.

— C’est tout ce qui me reste de parens, répondit le taupier. Assottée comme vous la voyez, elle me rappelle encore ceux que j’ai perdus, et le proverbe dit qu’une veuve trouve toujours assez beau son dernier enfant. Puis, quand on rentre tout seul sur le soir, et qu’on ne trouve chez soi aucune créature vivante, les quatre murs de la maison vous pèsent comme si vous les portiez. Marthe, du moins, fait que je ne crois pas le monde fini ; elle me reconnaît, elle me parle à sa manière. Même de penser qu’elle est mauvaise avec tous les autres, ça me fait lui vouloir plus de bien. Ça n’a pas de raison, mais chacun a ainsi dans le cœur sa fantaisie.

On eût pu croire que l’idiote comprenait ce qui se disait, car elle s’approcha en rampant sur la pierre du foyer, et vint s’asseoir près de son frère, la tête appuyée à ses pieds, comme un animal domestique. Je regardais avec un mélange d’intérêt et de dégoût cet être difforme, chez qui, à défaut des clartés de la raison, brillaient encore quelques fugitives lueurs de sentiment. Mon attention fut détournée par le chaudronnier, qui, en attendant qu’on lui remît les ustensiles à réparer, avait voulu établir son atelier portatif dans l’aire. Il rentra pour nous annoncer que le vent avait cessé, mais qu’un épais brouillard couvrait l’horizon. Aux torrens d’eau qui nous avaient submergés quelques instans auparavant venait de succéder une pluie fine et tiède, qui tombait silencieusement. Le taupier regarda aux quatre aires de vent et secoua la tête.

— Voilà une brouillasse que nous aurons jusqu’à demain matin, dit-il ; faudra le coup de balai du vent de six heures pour tout nettoyer là-haut.

— Eh bien ! mais, en attendant, s’écria l’avoué, qu’allons-nous devenir, nous autres ?

— Vous resterez sous mon pauvre toit, si ça ne vous fait pas affront, répliqua le taupier.

— Il n’y a jamais d’affront à être au sec, maître Jean ; seulement, je crains que nous ne soyons pour vous une grande gêne.

— J’ai à côté un lit de pèlerin, comme on dit : c’est un peu champêtre pour de grosses gens ; mais, faute de froment, les alouettes font leur nid dans l’avoine.

En parlant ainsi, il nous ouvrit une porte conduisant dans une petite pièce voisine, dont les murs lézardés disparaissaient sous un rideau de plantes potagères conservées pour graines, et dont les touffes desséchées flottaient çà et là, suspendues à des os de mouton fichés dans la muraille en guise de clous. Une huche à blé, deux barriques défoncées, un banc et un lit complétaient l’ameublement. Comme il n’y avait point à choisir, nous remerciâmes le taupier en déclarant que nous acceptions son hospitalité, et nous sortîmes pour visiter nos chevaux dans le petit hangar qui leur servait d’écurie. Jean-Marie les avait débridés et leur avait déjà apporté une partie de l’herbe coupée pour sa vache. Nous y joignîmes quelques poignées d’orge et deux bottes de paille pour litière ; des fagots dressés à l’une des ouvertures de la grange, du côté du vent, les mirent à l’abri.

Pendant que nous achevions ces préparatifs de campement, la nuit était venue. L’épais brouillard qui avait tout envahi ne laissait briller aucune étoile, la campagne apparaissait comme un abîme obscur, au milieu duquel des taches plus sombres indiquaient les bois. On n’entendait que le bruit monotone et presque imperceptible de la bruine sur les feuillages. Tout cet ensemble voilé et silencieux avait un caractère de tristesse pour ainsi dire harmonieuse. L’air était plein des âcres parfums qui s’exhalent de la terre humectée et des végétations meurtries par l’orage. Nous restâmes quelque temps appuyés à l’un des piliers de l’appentis, les regards plongés dans ces ténèbres, au fond desquelles on sentait encore la création. Jean-Marie vint enfin nous prévenir que le souper était servi. Le chaudronnier, qui avait terminé son travail, devait nous tenir compagnie, et nous nous mîmes tous à table dans les meilleures dispositions.

La vie réglée de notre vieille société nous condamne à courir, presque constamment, comme les wagons sur leur voie ferrée, et le moindre caprice est un déraillement qui a son danger. Aussi, lorsque le hasard vient nous enlever un instant aux ornières de l’habitude, trouvons-nous à cet imprévu toute la saveur de la nouveauté. Tandis que pour le trappeur américain la descente d’une cataracte paraît une simple circonstance de voyage, et la rencontre des Indiens scalpeurs un incident vulgaire, pour nous, voyageurs civilisés, une averse qui nous surprend sans manteau est une aventure, la nuit passée au foyer d’une closerie un roman complet. C’est qu’à vrai dire ce peuple de paysans qui entoure nos villes nous est presque aussi inconnu que l’Indien peau-rouge au touriste qui se rend en poste de New-York à Boston. Nous l’avons bien aperçu en passant, courbé sur sa faucille ou sur ses sillons, peut-être même nous sommes-nous arrêtés pour esquisser son toit de chaume doré par le soleil couchant ; mais quel citadin pénètre dans sa vie intérieure, apprend sa langue, comprend sa philosophie, écoute ses traditions ? Nos campagnes ressemblent à ces manuscrits d’Herculanum qu’on n’a point encore déroulés. À peine en connaît-on de courts fragmens copiés en passant par quelques curieux ; le poème entier reste à traduire.

Je m’étais placé à table près du chercheur de trésors, espérant obtenir de lui quelque nouvelle confidence ; mais il était rentré dans son laconisme comme dans une forteresse inexpugnable. Il fallut se rabattre sur le sourcier, qui avait heureusement gardé sa gaieté communicative, et qui continuait de répondre à toutes mes questions. À la vérité, ces réponses n’étaient pas toujours directes : Jean-Marie était né trop près de la Normandie pour ne pas connaître l’art des phrases, qui, comme le Janus antique, ont deux visages contraires ; par cela même : cependant que la conversation était avec lui une sorte de colin-maillard où l’on cherchait toujours à tâtons la vérité, il en résultait plus d’excitation et de mouvement.

Pendant le repas, Marthe vint s’asseoir par terre à côté de lui, une main posée sur ses genoux et la tête appuyée à cette main comme un enfant qui dort ; elle l’avertissait de temps en temps de sa présence par un petit cri plaintif, et Jean lui tendait sa part du souper. En l’observant, il me sembla qu’elle ne mangeait point avec la brutale avidité ordinaire aux idiots, et que sa joie venait moins de la nourriture que de la main qui la lui offrait. Par instans, elle relevait la tête vers son frère, et à travers l’hébètement de son grand œil bleu passait je ne sais quelle lueur de tendresse ; on surprenait encore, sous ces traits et dans ces mouvemens où le jeu des muscles avait remplacé l’intelligence, un vestige confus des races de la femme ; le vase détruit et souillé avait conservé quelque imperceptible senteur du parfum évaporé.

Jean-Marie nous apprit que l’idiotisme de Marthe ne remontait point à sa naissance. D’esprit lent et faible jusqu’à l’âge de douze ans, elle regagnait par le cœur ce qui lui manquait en intelligence. On n’avait jamais pu l’appliquer à aucun travail, ni lui confier aucune responsabilité ; mais, pour Jean-Marie et pour sa mère, qui vivait encore, elle eût gravi les rochers, percé les haies, traversé les rivières. Son attachement ressemblait à celui du chien : il était silencieux, spontané, et, pour ainsi dire, involontaire. L’incendie de la maison qu’elle habitait avec sa famille ébranla son faible cerveau ; son intelligence baissa de jour en jour, comme l’eau fuyant du vase qu’un choc a fêlé. Les années se succédèrent, et, au lieu de monter, comme les autres enfans de son âge, du crépuscule au plein soleil, elle descendit toujours et s’enfonça de plus en plus dans les ténèbres. Enfin elle en était arrivée où nous la voyions. Cependant le taupier ne paraissait point avoir renoncé à la guérison. Son ignorance soutenait son espoir. Il nous apprit que Marthe avait parfois des retours, sinon de raison, du moins de souvenir : habituellement muette, elle retrouvait alors le nom de son frère, et l’appelait avec le même accent qu’autrefois ; mais des circonstances extrêmes pouvaient seules provoquer ces rapides éclairs de mémoire.

Claude, qui avait paru prendre peu d’intérêt à ces explications, continuait à manger sans rien dire. Deux ou trois fois, son œil s’était porte sur l’idiote, et je n’y avais pas même surpris cet intérêt ordinaire du paysan pour ceux que l’on désigne dans nos campagnes sois le nom de saints innocens. Absorbé dans sa distraction méditative ; il semblait suivre d’un regard persistant quelque image invisible à tous les autres yeux. Le souper fini, il se leva le premier, et alla sur le seuil examiner le temps. Nous nous étions approchés du foyer, où mon compagnon avait allumé un cigare dont la fumée nous enveloppait déjà de son âcre parfum, lorsque le rouleur revint à nous et se mit à réunir les différentes pièces de son atelier portatif. Je lui demandai s’il allait partir.

— Tout à l’heure, répliqua-t-il en apprêtant les bretelles de sa hotte.

— Malgré la pluie ? reprit l’avoué.

Il haussa les épaules en lui indiquant du regard ses mains desséchées auxquelles les injures de l’air avaient donné la teinte du bronze de Florence, et qui semblaient en avoir l’imperméabilité.

— Ce cuir-là ne craint rien, dit-il brièvement.

— Et où allez-vous ? demandai-je.

Il nomma un village éloigné de deux lieues. Jean-Marie fit observer qu’il trouverait les routes noyées ; il répondit qu’il prendrait par les champs. Le taupier secoua la tète.

— C’est un chemin plus commode pour les lièvres que pour un homme chargé, dit-il ; si le fils de votre mère avait un peu de sens, il me demanderait deux bottes de paille pour passer ici la nuit.

Le fils de ma mère a son idée, répliqua sèchement Claude, qui achevait ses préparatifs.

Le taupier ne parut ni surpris, ni blessé de cette brusque réponse ; il regarda son hôte avec l’espèce de déférence qu’il m’avait paru lui montrer dès l’abord.

— Vous êtes votre maître, rouleur, reprit-il tranquillement ; mais on ne se sépare point comme ça avant d’avoir bu le coup de soleil.

À ces mots, il ouvrit une armoire d’où il tira une bouteille d’eau-de-vie presque pleine, et il en versa dans chaque verre. Nous trinquâmes, en adressant à Claude un souhait d’heureux voyage. Mon compagnon répéta pour lui la prière populaire de saint Bon-Sens, demandant à Dieu de le préserver « des hommes de la cour, des femmes de la ville et des loups des champs. »

— Monsieur veut rire, dit Jean-Marie à l’avoué ; mais que je devienne Normand, si je n’ai pas cru hier voir un loup tout près la closerie. Je suis rentré prendre mon fusil, j’ai suivi la bête tout le long de la grande haie, et j’allais lui envoyer mes chevrotines, quand elle a aboyé.

— C’était un chien ?

— D’une espèce que je n’ai jamais vue dans le pays.

Une sorte d’interjection étouffée me fit retourner la tête. Le rouleur était immobile à quelques pas, un bras passé dans la bretelle de sa hotte et l’autre en avant.

— Un chien !… fauve !… répéta-t-il avec une sorte d’hésitation.

— A oreilles droites, ajouta le taupier.

— Le museau effilé ?

— La queue balayant la terre.

— Et vous dites que vous l’avez rencontré hier ?

— Puisque je l’ai suivi.

— Alors vous savez ce qu’il est devenu ?

— Je l’ai vu se terrer dans la grande butte.

Claude baissa la tête sans répondre ; mais son bras se dégagea lentement de la bricole, et il alla s’asseoir au foyer d’un air pensif.

— Vous ne partez donc plus ? lui demandai-je.

— Tout à l’heure, répondit-il en s’asseyant sur l’âtre et étendant machinalement ses mains vers la flamme mourante.

Jean-Marie fit alors observer que la bruine serait peut-être balayée par le vent de minuit, et le rouleur ne parut pas éloigné de retarder son départ jusqu’à cette heure. Notre hôte voulut remplir une seconde fois les verres ; mais nous nous hâtâmes de poser la main sur les nôtres, et, afin d’échapper à de nouvelles instances, nous nous décidâmes à nous retirer.

L’humidité de nos vêtemens, imparfaitement séchés par la flamme du foyer, commençait d’ailleurs à nous faire éprouver un malaise qui se traduisait par un invincible besoin de sommeil. Heureusement notre lit, qui n’était composé que d’une paillasse et d’une coette de balle, était assez large pour deux. Nous résolûmes de nous y étendre tout habillés, après avoir fraternellement partagé les couvertures vertes qui l’enveloppaient. Au moment de refermer la porte de communication que nous avions laissée ouverte pour profiter de la lumière, je jetai un dernier regard vers le foyer. Jean-Marie et Claude étaient assis en face l’un de l’autre : le premier, bien nourri, bien vêtu et le visage fleuri, vidait son verre à petits coups en fredonnant la ronde des noces ; le second, maigre, déguenillé, le front plissé, avait tout bu d’un trait, et regardait à ses pieds d’un air sombre. Je fis remarquer ce contraste à mon compagnon.

— Ne vous en étonnez pas, me dit-il ; vous avez là le chasseur de sottises et le chasseur de chimères. Celui-là moissonne dans le champ fécond de la crédulité humaine, celui-ci est à la recherche de cette terre promise où l’on n’arrive jamais. Celui qui chante et qui savoure est le soldat du mensonge, toujours vainqueur et joyeux ; celui qui se tait est le pèlerin de l’idéal, toujours haletant et trompé.

Bien que chacun de nous se fût roulé dans sa couverture, le froid nous empêcha pendant quelque temps de dormir. J’entendis enfin la respiration de mon compagnon prendre ces intonations sonores et régulières qui annoncent le sommeil, et moi-même je ne tardai pas à l’imiter ; mais une espèce de fièvre avait insensiblement succédé au froid. Les lassitudes douloureuses que j’éprouvais dans tout le corps se traduisirent, comme d’habitude, en un rêve destiné à les justifier. Mon imagination mêla le souvenir de la réalité aux plus folles inventions. Il me sembla que je m’étais égaré dans un pays inconnu, que j’étais recueilli dans une maison dont les hôtes méditaient quelque projet sinistre. J’entendais verrouiller ma chambre au dehors ; un pan de mur s’ouvrait et laissait passer des ombres qui s’avançaient silencieusement vers moi ; je voulais appeler, une main s’appuyait sur mes lèvres ; je voulais m’élancer du lit, des bras m’y retenaient enchaîné. Je m’épuisais en efforts désespérés, jusqu’à ce qu’un redoublement d’énergie me fît enfin pousser un cri qui me réveilla. Je me redressai sur mon séant : j’étais seul ; mon compagnon continuait à dormir paisiblement ; ce n’était donc qu’un rêve ! Je poussai un soupir de soulagement ; tout à coup un bruit de pas se fit entendre à la porte. Je prêtai l’oreille… Quelqu’un était là. J’entendis la voix du sourcier qui disait :

— Ils dorment :

Celle du rouleur répondit plus bas :

— N’importe.

Puis la clé fut tournée, le pêne glissa dans la serrure, et les pays s’éloignèrent. Je me laissai couler à terre, et je me dirigeai à tâtons vers la porte. Ma main rencontra le loquet, qu’elle leva ; mais, je ne m’étais pas trompé, nous étions enfermés. Un jet de lumière, filtrant à travers les planches mal jointes, me fit trouver une fissure à laquelle j’appliquai l’œil, et je pus voir tout ce qui se passait dans la pièce voisine.

Les deux paysans s’étaient rassis à la même place, le visage éclairé par la flamme. Jean-Marie avait à ses pieds une bourrée déliée dont il brisait les branches en menus brins ; la bouteille d’eau-de-vie presque vide était à ses côtés, et il me sembla que son teint s’était allumé de couleurs plus vives. Quant au rouleur, penché en avant, il lui parlait à demi-voix et d’un ton d’expansion persuasive. Je ne saisis d’abord que des mots entrecoupés, mais je pouvais juger de l’importance de la confidence par le redoublement d’attention du sourcier ; enfin, les voix s’élevèrent insensiblement, quelques lambeaux de phrases arrivèrent jusqu’à moi !… Il s’agissait du chien mystérieux suivi par Jean-Marie, et que le rouleur lui-même avait aperçu deux fois. Je crus comprendre que ce dernier l’avait reconnu pour le chien de terre préposé par les fantômes à la garde des trésors. Le sourcier laissa échapper une exclamation de surprise, mais qui n’exprimait aucun doute.

— Par mon baptême ! alors notre fortune est faite, s’écria-t-il.

— Pour ça, faut pas que les hommes de loi s’en doutent, dit Claude en jetant un regard vers la porte de communication, et voilà pourquoi j’ai mis les bourgeois sous clé. À cette heure, le gibier est à nous, et il n’y a point de part pour le roi.

— Partons, rouleur, dit Jean-Marie, qui s’était levé.

— Minute ! reprit Claude, faut d’abord s’entendre. Tu es sûr de reconnaître l’endroit où le chien s’est terré ?

— C’est à la petite pierrière ; mais le trésor sera caché ?

— Je sais la conjuration qui le rendra visible ; il ne faudra plus que quelques coups de pioche…

— J’ai notre affaire, dit le sourcier en saisissant un hoyau derrière un tas de bourrées ; en route, vieux, mais surtout pas de tours de Normand !

— Ne crains rien, répliqua Claude.

— Si on trouve le magot, on ne se quittera pas ?

— Non.

— On n’y regardera qu’au retour ?

— Ce sera toi qui le tireras du trou et qui l’apporteras.

— Convenu, dit Jean-Marie, qui jeta le hoyau sur son épaule et fit un pas pour sortir ; mais, se ravisant tout à coup

— Un moment ! s’écria-t-il, j’avais oublié, moi… Le premier qui touche au trésor des trépassés doit mourir dans l’année.

— Ah ! tu sais ça ? dit Claude en tressaillant.

— Et tu espérais m’y prendre, mauvais brigand ! reprit le taupier avec emportement.

— Faut que quelqu’un se dévoue, objecta le rouleur d’un accent convaincu.

— Que le diable me brûle si c’est moi ! s’écria Jean-Marie ; ah ! tu voulais me faire manger de la mort pour avoir ensuite part à toi seul ? Hors d’ici, vagabond ! j’aime encore mieux ma peau que ton trésor.

— A ta fantaisie, dit le rouleur, qui savait sans doute que le plus mauvais moyen de ramener un homme en colère était de lui donner des raisons.

Et il rechargea sa hotte avec une sorte d’indifférence, prit son bâton et se dirigea vers la porte.

Jean-Marie, qui l’avait laissé faire en grommelant, le regarda sortir ; il parut hésiter un instant, puis finit par le suivre.

J’avais cessé de les voir, mais le bruit de leurs voix m’avertit bientôt que tous deux s’étaient arrêtés au-delà du seuil. Je fis inutilement un nouvel effort pour ouvrir la porte de communication. Ma curiosité était excitée outre mesure. Je ne pouvais douter que le taupier et Claude n’eussent repris la question du trésor, et, à tout prix, j’aurais voulu entendre le débat ; mais je prêtais en vain l’oreille : aucune parole ne parvenait jusqu’à moi. Je pouvais seulement reconnaître à la voix chaque interlocuteur, et préjuger par l’intonation ce qu’ils disaient.

Cette espèce d’interprétation, dans laquelle l’imagination avait la plus grande part, finit par m’absorber complètement. L’accent du taupier avait été d’abord presque menaçant, celui de Claude bref et absolu ; mais insensiblement le premier s’était adouci, et le second avait perdu sa cassante sécheresse. Maintenant le rouleur parlait longuement, du ton d’un homme qui veut persuader. Il avait sans doute trouvé quelque expédient qu’il s’efforçait de faire accepter. Le sourcier répondait de loin en loin, comme pour opposer des objections ; mais celles-ci devenaient à chaque instant plus rares et plus courtes. Claude gagnait certainement du terrain. J’écoutais sa voix, qui prenait des intonations toujours plus persuasives, et je supposais le plaidoyer que je ne pouvais entendre. Il entretenait son interlocuteur de la découverte du trésor, et évoquait, pour le séduire, un de ces rêves que chacun de nous tient caché dans les derniers replis de sa pensée. Il lui montrait peut-être la closerie transformée en ferme à deux charrues, l’enclos d’entrée devenu une aire bordée de grandes meules de froment, la haie du verger reculée de plusieurs vols de chapons. Il lui faisait entendre le meuglement des vaches revenant le long des sentes vertes, les grelots des attelages qui ramenaient du marché les charrettes vides, et le sifflement cadencé des garçons de labour dispersés dans les guérets. Mais quelle était la condition imposée à cette espérance ? Il fallait qu’elle fût bien périlleuse ou bien dure, car le sourcier résistait toujours. Parfois cependant le débat cessait, comme s’il eût consenti ; j’entendais le rouleur se rapprocher du seuil. Alors Jean-Marie l’arrêtait tout à coup par un nouveau refus, et la discussion reprenait. Enfin l’obstination de Claude l’emporta ; son interlocuteur parut céder, et tous deux rentrèrent.

— Ainsi c’est dit ? murmura le rouleur.

— Oui, répliqua Jean-Marie d’une voix troublée.

— Alors plus de retard, ou nous manquons l’affaire.

Le sourcier traversa la pièce, alla droit à un renfoncement où j’avais remarqué une paillasse, et appela Marthe.

— Elle n’entendra pas, elle dort, fit observer le rouleur.

Jean-Marie se pencha pour secouer l’idiote ; dont le grognement me prouva bientôt qu’elle était réveillée.

— Debout, Marthe ! viens avec nous, dit précipitamment le sourcier, nous avons besoin de toi.

Je compris enfin le sujet du débat mystérieux qui s’était prolongé si long-temps. Pour obtenir la possession du trésor, il fallait que quelqu’un se dévouât, ainsi que l’avait déclaré le rouleur, et il avait décidé Jean-Marie à sacrifier sa sœur ! Cette longue habitude de tendresse dont le témoignage nous avait touchés un instant auparavant n’avait pu tenir contre le rayonnement d’une chimérique richesse !

Je demeurai saisi, comme si le danger qu’allait courir l’idiote eût eu quelque chose de réel. Quoi qu’il arrivât désormais, le frère avait en effet échangé la vie de la sœur contre l’espérance d’un peu d’or. J’aurais pu tout arrêter en faisant connaître que j’étais là ; je ne sais quelle fièvre de curiosité me retint. Je voulus voir jusqu’au bout cette amère épreuve des affections humaines. Je tenais d’ailleurs à jouir du désappointement qui devait punir ces deux meurtriers d’intention.

Ils avaient réussi à faire lever Marthe et à l’emmener à moitié endormie. Dès qu’ils eurent disparu, je courus réveiller mon compagnon, à qui je racontai rapidement ce qui s’était passé.

— Vite, suivons-les, dit-il en se jetant à bas du lit.

Je lui fis observer que la porte était fermée.

— Voyons la fenêtre, s’écria-t-il.

Nous la cherchâmes dans l’obscurité ; elle était garnie d’un fort treillis. Il fallut revenir à la porte et réunir nos efforts contre la serrure ; mais ce fut peine inutile. L’avoué, se mit à faire le tour de la pièce en suivant le mur, dans l’espoir de découvrir quelque issue. Tout à coup je l’entendis s’écrier :

— Nous sommes sauvés !

— Vous avez trouvé une seconde fenêtre ? demandai-je.

— Mieux que cela ; j’ai un levier.

Il vint me rejoindre, plaça la barre de fer sous le battant, et, en deux ou trois secousses, l’enleva de ses gonds. Je l’aidai à le ranger de côté, et nous gagnâmes la porte extérieure. Toutes ces opérations avaient demandé du temps ; lorsque nous arrivâmes dans la petite cour d’entrée, nous ne vîmes plus personne, et nous cherchâmes en vain à reconnaître la direction prise par l’idiote et ses deux conducteurs. Ils avaient bien parlé des petites pierrières, mais mon compagnon n’en connaissait pas mieux que moi la position. Nous nous consultions depuis quelques instans sur ce qu’il fallait faire, lorsqu’un sourd retentissement ébranla tout à coup la colline, et fut suivi de deux cris de détresse.

— Qu’est-ce que cela ? demandai-je en tressaillant.

— Il m’a semblé reconnaître la voix du rouleur et celle de Jean-Marie, dit l’avoué.

Nous courûmes dans la direction que les cris nous indiquaient, mais nous fûmes bientôt arrêtés par une haie. Il fallut revenir sur nos pas et faire un long détour. Enfin nous aperçûmes un chemin creux dans lequel nous nous engageâmes rapidement. À peine avions-nous fait quelques centaines de pas, qu’une forme étrange apparut dans la nuit, au détour de la route, et nous reconnûmes le sourcier portant l’idiote dans ses bras. Nous lui demandâmes ce qu’il y avait.

— La pierrière !… bégaya-t-il haletant. Nous avons voulu… élargir l’entrée… tout a croulé sur Marthe… Place ! place !

Il continuait à courir vers la closerie aussi vite que son fardeau le lui permettait. Nous le suivîmes sans pouvoir obtenir d’autre explication. En arrivant à la maison, il déposa l’idiote près de l’âtre, et se hâta d’allumer une chandelle de résine ; alors nous pûmes apprécier la gravité de l’accident. Arrachée de dessous les décombres qui l’avaient ensevelie, Marthe était inondée de boue et de sang. Une plaie hideuse lui partageait le front. Ses vêtemens en lambeaux laissaient voir des épaules marbrées de contusions, et un de ses bras pendait brisé. Jean-Marie, penché sur elle, la regardait pétrifié d’horreur. La chandelle qui tremblait dans sa main laissait tomber sur le visage de l’idiote des gouttes de résine fondue. L’avoué courut chercher de l’eau, et nous nous mîmes à laver la plaie avec nos mouchoirs. L’idiote poussa un soupir.

— Elle vit encore ! s’écria mon compagnon ; relevez-lui la tête, et tâchez de la faire boire.

Nous exécutâmes sa double prescription. Après les premières gorgées d’eau, Marthe parut se ranimer. Je tenais un mouchoir mouillé sur la blessure, afin d’empêcher le sang de l’aveugler ; elle ouvrit les yeux et nous regarda. Je fus frappé de l’expression d’intelligence qui se reflétait dans sa prunelle contractée. Tous les muscles de la face semblaient se raidir dans un suprême effort. Son œil s’arrêta enfui sur le sourcier. Un inexprimable sentiment de joie épanouit subitement ses traits, et elle appela distinctement : Jean-Marie !

À ce nom, celui-ci se redressa comme si un fer aigu l’eût frappé.

— Avez-vous entendu ? s’écria-t-il épouvanté.

— Elle vous a nommé, dit mon compagnon.

— C’est qu’elle va mourir, reprit Jean-Marie avec une conviction si profonde, que nous en fûmes saisis.

Je cherchai à le dissuader en demandant s’il n’était point possible de se procurer un médecin. Le sourcier ne me répondit pas. Assis sur l’âtre, les deux mains jointes, il regardait Marthe d’un air effaré, en répétant : — Elle va mourir ! — Impatienté, j’adressai ma demande à l’avoué. Celui-ci secoua la tête.

— Les médecins n’ont plus rien à faire ici, dit-il ; n’entendez-vous pas le râle ?

La respiration de l’idiote s’était, en effet, changée en un sifflement rauque et pressé. Son agonie se prolongea environ un quart d’heure, puis la tête retomba en arrière dans une dernière convulsion.

En nous voyant reculer de quelques pas, Jean-Marie comprit que tout était fini ; mais il ne quitta ni sa place, ni son attitude. La morte était entre nous, étendue à terre, la tête appuyée sur la pierre de la cheminée. Ses cheveux humides de sang roulaient épars jusque dans les cendres du foyer. Quelques lueurs dernières, qui se ranimaient par instans, puis s’éteignaient, faisaient passer tour à tour sur son visage des jets de lumière et d’ombre. Il y avait dans ce spectacle quelque chose de si cruellement sinistre, que, saisissant par le bras mon compagnon, je l’entraînai hors de la closerie.

Nous tombâmes d’accord que nous ne pouvions être d’aucune utilité au sourcier, et que le mieux était de lui envoyer quelque parent ou quelque ami que nous avertirions à notre passage dans le hameau voisin. Lorsque l’avoué rentra, Jean-Marie lui-même le pressa de partir. Peut-être la crainte de nos questions, jointe au sentiment de sa faute, lui faisait-elle désirer notre éloignement. De mon côté, j’éprouvais une sorte d’oppression entre la douleur du frère et le cadavre de la soeur. Nos chevaux furent bientôt sellés, et, après avoir pris rapidement congé, nous nous engageâmes dans une route de traverse que notre hôte nous indiqua.

Le vent de minuit avait nettoyé le ciel, dont la voûte, d’un bleu sombre, apparaissait alors parsemée d’étoiles. La nuit avait cette transparence veloutée particulière aux lueurs crépusculaires. À chaque rafale de la brise, les arbres secouaient leurs têtes humides et faisaient pleuvoir de courtes ondées qui grésillaient sur les buissons. J’avais le cœur serré et la tête en feu : cet air frais me soulagea ; je respirai plus à l’aise. Nos chevaux marchaient de front sur l’herbe d’un chemin désert, sans que l’on entendit le bruit de leurs pas. Nous-mêmes, nous gardions le silence, encore émus du spectacle que nous quittions. Arrivés à un carrefour, nous tournâmes à droite ; selon la recommandation du taupier, en nous rapprochant de la colline ; mais tout à, coup les chevaux tendirent le cou, puis s’arrêtèrent : un éboulement récent barrait le chemin.

— C’est sans doute la petite pierrière, dit mon compagnon.

Et il toucha sa monture de l’éperon pour la forcer à approcher ; mais, au bruit des fers contre les cailloux, une ombre s’élança de la crevasse qui éventrait le coteau, rencontra un rayon de la clarté stellaire, et nous reconnûmes les traits inflexibles du rouleur. Il nous aperçut, se jeta dans un sentier qui traversait la friche, et disparut.

— L’avez-vous reconnu ? m’écriai-je en me tournant vers mon compagnon.

— C’est Claude.

Que pouvait-il faire encore là ?

— Il cherchait le trésor.

— Quoi ! même après cette mort ?

Dites à cause d’elle ; n’était-elle pas une des conditions de la découverte ? Vous ne connaissez pas l’implacable ténacité de ces chasseurs de rêves ! Pour arriver au but qui fuit devant eux, ils ne regardent point si leurs pieds marchent dans les ruines ou dans le sang. Livrés à une seule idée, comme les possédés du démon, ils ne voient rien autre chose. Eclatans ou obscurs, vous les trouverez toujours les mêmes, le nom seul changera, et, selon qu’ils voudront poursuivre l’égalité, la gloire ou la richesse, vous les entendrez appeler Marat. Érostrate ou le rouleur.


EMILE SOUVESTRE.

  1. Port, passage.
  2. Saint Sequayre, saint populaire du pays basque. On lui recommande ses ennemis pour qu’il les fasse sécher.
  3. Dégotté, fin, rusé, qui n’est pas gog.
  4. Vire, tourne ; garelle, bariolé.
  5. Ce couplet a été recueilli par M. le comte Jaubert près de Saint-Pierre de Moutier. Plaisant signifie agréable ; aubrelle désigne des peupliers. Dans les phrases du dialogue précédent, il y a quelques mots qui demandent à être traduits, tels que paquoine, mijaurée ; repater et bagouter, faire un repas, bavarder ; rancoeur, chagrin.