Les Récits de la muse populaire/06

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Les Récits de la muse populaire
Revue des Deux Mondes, Nouvelle périodetome 8 (p. 711-745).
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LES RECITS


DE


LA MUSE POPULAIRE.




LES BRYERONS ET LES SAULNIERS.




I. – LA GRANDE BRYERE.

On appelle Sillon une longue colline qui sépare du reste de la BrL tagne tout le territoire compris entre l’embouchure de la Loire et celle de la Vilaine. La route de Nantes à Vannes suit la crête de ce rempart naturel. Vous avez alors, à droite, la Bretagne française, médaille effacée où l’œil le plus attentif chercherait en vain à distinguer une empreinte, tandis qu’à gauche s’étend jusqu’à la mer une contrée dont le paysage et la population ne ressemblent à nuls autres. Avant d’y entrer, vous n’aviez rencontré que des paysans de petite taille, aux membres noueux, à la figure pâle et d’un calme sombre ; maintenant, vous trouvez des hommes grands, souples, colorés et rians. Là-bas la vie semblait se concentrer sous une forme solide, mais fruste ; ici elle s’épanouit dans toute sa splendeur : à la race celtique a succédé la race scandinave. Ceci est en effet une colonie des hommes du Nord. Débarqués là au Ve siècle, les Saxons y sont demeurés depuis sans se confondre avec les tribus voisines. Leurs familles agrandies sont devenues des paroisses dont presque tous les habitans portent les même noms et ne se distinguent que par des sobriquets.

C’est surtout dans la Bryère et au pays des salines que la physionomie de la race étrangère est restée visible. Là les anciens coureurs de mer ont conservé un peu de leur humeur aventureuse. L’été fini, vous les voyez partir sur leurs futreaux [1] ou à la suite de leurs mules ; ceux-là se dirigent vers Nantes, La Rochelle, Bordeaux, pour vendre la tourbe des marais ; ceux-ci vont dans l’ouest essayer la troque du sel. Le plus souvent la femme accompagne son mari. Assise sur la maîtresse mule, qui marche en avant ornée de houppes bariolées et de la grosse sonaille qui dirige la caravane, elle file ou tricote la laine rapportée des fermes de la Bretagne et de la Vendée, tandis que le saulnier suit en chantant quelque vieux cantique. Parfois un semestrier qui retourne au pays ou un piéton éclopé prend place sur un des doublons et s’associe, pendant quelques heures ou quelques jours, au voyage du négociant nomade.

C’est à la suite d’une de ces caravanes que j’avais commencé une excursion depuis long-temps projetée vers les côtes guérandaises, et je chevauchais le long du Sillon avec une douzaine de mules qui s’en retournaient an bourg de Saillé. Sauf quelques charges de grains et d’épiceries, toutes revenaient à vide sous la conduite du saulnier Pierre-Louis, surnommé le Grenadier. C’était un vaillant gars, au visage ouvert et de haute mine, qui prenait la vie en bonne part, récoltait de chaque jour tout ce qu’il en pouvait tirer, et s’endormait le soir sans s’inquiéter comment le soleil se relèverait le lendemain.

Pierre-Louis n’avait que deux mules dans le convoi avec lequel il était parti six semaines auparavant : les autres appartenaient, ainsi que leurs sommes de sel, à des voisins auxquels il devait en rendre compte ; mais le voyage, malheureux pour tous, l’avait été particulièrement pour lui. Une de ses bêtes s’était perdue près de Chemillé ; la seconde, estropiée en chemin, avait dû être vendue, comme il le disait, au prix des fers et de la peau. Il revenait ruiné, mais sans en paraître plus triste. Vêtu de sa souquenille et de ses grandes guêtres de toile blanche, le fouet noué en bandoulière, son chapeau à larges bords relevé du côté où ne brillait point le soleil, il suivait l’accotement de la route les deux mains dans la poche ménagée sur le devant de sa blouse en manière de manchon, ou ciselant avec son couteau des baguettes de coudrier qu’il distribuait aux enfans du village.

Oisif ou occupé, Pierre-Louis sifflait toujours ; tantôt c’était un air champêtre embelli de mille cadences, tantôt un fragment d’hymne d’église aux notes pleines et monotones, plus souvent des modulations improvisées dont le rhythme et le ton semblaient s’harmoniser avec toutes les rimeurs de la route. Ici elles imitaient le gazouillement des oiseaux, là elles devenaient susurrantes avec le bruit des sources, plus loin confuses et prolongées comme le murmure du vent dans les brandes ; partout enfin, quel que fût son caractère, le mélodieux sifflement du saulnier, en traduisant à son insu sa propre sensation, servait à compléter les aspects du site ; il était devenu pour moi, avec le tintement de la sonaille, un accompagnement obligé du voyage. S’il se taisait, je sentais comme un vide subit dans ce qui m’entourait ; mon oreille cherchait quelque chose ; j’éprouvais enfin la même impression que le promeneur habitué au bruit d’une cascade quand la vanne du moulin se baisse tout à coup et étouffe la voix berceuse des eaux.

Dans ce cas, pour compensation, je renouais ordinairement l’entretien avec la saulnière, jeune et belle paysanne qui venait de faire son premier voyage de troque. Obligée de suivre son mari, elle avait dû laisser à Saillé un enfant en sevrage, vers lequel se tournaient alors tous les élans de son cœur. À chaque village dépassé, elle supputait la distance amoindrie, et son grand œil noir fouillait l’horizon avec une ardeur avide. Pourtant chez elle l’impatience même était souriante comme tout le reste ; la tristesse ne semblait point avoir de prise sur cette puissante et sereine beauté. En la voyant, on se rappelait involontairement les ciels du midi, d’un bleu si riche que les nuages, au lieu de les voiler, semblent s’y fondre. Ses traits reflétaient, aussi bien que ceux de Pierre-Louis, ce contentement qui est la grace du bonheur, mais avec un calme plus noble. Évidemment l’homme était gai par insouciance, la femme par soumission.

Nous avions côtoyé l’ombreuse vallée de la Chésine, et nous venions d’atteindre une longue chaîne de crêtes dépouillées, quand la jeune saulnière me fit remarquer les moulins du Sillon, dont les ailes tournaient rapidement, bien que partout ailleurs nous les eussions vues immobiles. Je voulus expliquer ce contraste par la hauteur même des sommets du Sillon ; mais Pierre-Louis, qui avait cessé de siffler, se tourna vers nous.

— Faites excuse, c’est pas ça ! dit-il d’un ton moitié plaisant, moitié sérieux ; tout le monde sait la chose dans le pays… Eh ! Jeanne, explique donc à monsieur, toi, ce qui fait que les tournans ne s’arrêtent jamais sur la grande lande.

— Les anciennes gens ont raconté que c’était un don de la Vierge, dit la saulnière, qui se retourna vers moi en souriant. D’après la tradition, le diable voulut un jour forcer les meuniers du haut Sillon à faire un pacte, et, comme ils refusèrent, Satan plaça près de chaque aile un mauvais esprit pour l’empêcher de tourner. Ce fut une grande désolation dans le pays, où la farine devenait toujours plus rare ; mais la Vierge, qui n’est occupée qu’à regarder et à plaindre les misères des hommes, jeta un arc-en-ciel en guise de pont entre le paradis et le Sillon ; elle descendit vers les moulins, vêtue en mendiante, la quenouille au côté et filant des coursets de lin [2]. À chaque porte, elle tendait son écuelle de bois, et on lui donnait une poignée de mouture ; alors elle prenait un brin de fil sur son fuseau, et liait le démon chargé de tenir l’aile immobile, en lui disant :

Qu’il souffle derrière ou devant,
Tu tourneras comme le vent.


À l’instant même, le démon était forcé de mettre la machine en train. Tous ont continué depuis, garrottés qu’ils sont par le fil béni, et, maintenant encore, si le meunier veut arrêter son tournant, il faut qu’il fasse le signe de la croix, afin de donner une faiblesse au mauvais esprit.

— Mais rien ne peut-il rompre le saint enchantement ? demandai-je.

— Rien que le kourigan noir, répliqua Jeanne. Quand par hasard il monte jusqu’à la lande, les ailes des moulins tournent plus lentement, et on croit les entendre crier sur leurs essieux ; mais ce sont les démons qui appellent le kourigan, et, si celui-ci répond, les tournans s’arrêtent, car il a puissance sur tout, hormis sur les trois personnes de la Trinité.

C’était la première fois que j’entendais attribuer une pareille autorité à l’un de ces fils de la terre qui habitent partout nos monumens druidiques, et que la tradition représente généralement sous la forme de nains malicieux égarant les voyageurs au son d’une cloche trompeuse ou par des lumières fuyantes et se réunissant dans les carrefours magiques pour danser la fameuse ronde des jours de la semaine. De nouvelles explications me firent comprendre que le kourigan noir, également connu sous le nom de petit charbonnier, était un génie à part, dans lequel l’imagination saxonne semblait avoir personnifié le malheur. Elle en avait fait le frère aîné de la mort ! Jeanne me le représenta comme une sorte d’huissier funèbre que l’on rencontrait à chaque détour de la vie, moins pour avertir d’un désastre que pour le signifier. Elle-même l’avait rencontré plusieurs fois, ainsi que Pierre-Louis, et toujours quelque chagrin avait suivi son apparition. À ce voyage encore, dans la soirée de leur départ, tous deux l’avaient aperçu à travers les haies qui bordaient la route ; il les avait accompagnés quelque temps, puis, traversant le chemin comme pour y laisser une trace de malheur, il avait disparu en poussant un cri qui ressemblait en même temps à un éclat de rire et à une plainte.

— Le plus sage alors eût été de retourner au bourg vers notre maison et notre pauvre innocent, continua la saulnière, que tout ramenait au souvenir de son enfant ; mais Pierre-Louis a eu peur des gausseries, et nous sommes allés au-devant de notre ruine.

— Ne sais-tu pas que quand on a vu le kourigan noir, le sort des gens est fait, et que rien ne peut le changer ? objecta le saulnier. Au temps où l’armée royale vint camper devers le Moire, le petit charbonnier alla à tous les feux, et dispersa les brasiers avec son bâton, si bien que beaucoup s’effrayèrent et prirent la fuite ; mais ce fut peine perdue, car ils rencontrèrent les bleus, qui en tuèrent assez pour former dans la plaine de petites montagnes avec leurs os. J’ai moi-même vu y mettre la pioche plus tard pour porter ce qui en restait aux cimetières de Savenay et de Prinquiau ; on eût dit une carrière de moellons nouvellement ouverte, et il fallut y envoyer toutes les charrettes du pays.

Nous nous trouvions sur le théâtre de cette sanglante défaite, qui termina la grande guerre de la Vendée en mettant sous terre toute une génération. Le bourg de Savenay était devant nous avec ses maisons penchées, ses rues tortueuses, sa place déserte. Nous le traversâmes sans nous arrêter jusqu’à Saint-Cesmes. Là, tandis que les mules se reposaient, je gravis la butte qui domine le village, et une merveilleuse perspective se déroula autour de moi. Vers le nord, je voyais se dessiner le Sillon, alors éclairé par le soleil, et dont la courbe étincelante ne s’arrêtait qu’au calvaire de Pont-Château ; vers l’occident s’arrondissait le coteau de Guérande et se dressait le clocher de Saint-Nazaire, presque confondu avec les mâts des navires ancrés sur la rade de Mindin ; au midi descendaient d’abord des pentes boisées, puis s’étendaient les marais de Dorages, coupés de leurs canaux rectangulaires ; au-delà, c’était la Loire, frangée de saules bleuâtres ; Paimboeuf, debout sur la rive gauche, comme un rocher informe ; enfin le pays de Retz, noyé dans les brumes lointaines. Une mer sans limite enveloppait le tout.

Je ne pus malheureusement donner qu’un coup d’œil à ce spectacle ; le temps pressait, il fallut redescendre, et l’immense panorama disparut comme les toiles d’une décoration qui s’enfoncent sous le théâtre. Je retrouvai à l’entrée du village les mules, qui allaient se diriger vers Saint-Joachim. Quelque affaire du saulnier avec le parrain chez lequel Jeanne avait été élevée nécessitait ce détour par la grande Bryère. Le pays que nous traversions avait évidemment formé autrefois une immense embouchure par laquelle la Loire précipitait ses eaux vers l’Océan. Entrecoupant alors de ses canaux tout l’espace compris entre Paimbœuf et le Sillon, le fleuve avait peu à peu grossi les atterrissemens de sa rive droite. Là étaient venus s’entasser les sables et les limons changés aujourd’hui en prairies ; le remous y avait conduit les arbres arrachés par l’inondation, et que l’on trouvait encore enfouis sous le sol qui leur avait donné la couleur de l’ébène ; c’était la Loire enfin qui avait fait naître, puis détruit les forêts marécageuses dont la décomposition formait maintenant cette gigantesque tourbière de plus de vingt lieues de contour, connue sous le nom de grande Bryère.

Les traces de ce long effort des eaux étaient partout visibles autour de nous. La plaine entière avait l’aspect d’un lac récemment desséché. Sur l’aride fond de la tourbière s’élevaient de loin en loin, comme des corbeilles, des groupes d’îles verdoyantes que des chaussées reliaient l’un à l’autre. L’aspect de ces îles avait quelque chose de paisible et de sauvage qui reposait le regard. Au milieu de touffes d’ormeaux se dressaient des toits de chaume tellement déformés par les gramens, les liserons et les saxifrages, qu’on les eût pris, à distance, pour des rocs creusés ; les alouettes de mer et les cobrégeaux (courlis gris) tournnoyaient autour de ces oasis rustiques avec des cris joyeusement aigus, et, sur le penchant des îlots, paissaient des brebis d’un noir rougeâtre dont les bêlemens se répondaient. Les lueurs du soir commençaient à teindre l’horizon ; nous tournions le plateau parsemé de hameaux et de bocages. Tout à coup, au versant des îles verdoyantes que nous venions de côtoyer, se déploya la grande Bryère.

Le premier aspect me causa un véritable saisissement. Qu’on se figure un désert, non de sable, mais d’éponge calcinée, au-dessus duquel flotte perpétuellement une brume lourde et fétide. Le terrain cahoteux forme des monticules et des vallées ; mais vous montez en vain, les hauteurs n’ont pas de brises plus fraîches ; vous avez beau descendre, les vallées n’ont pas d’ombrages plus verts. Toujours vous retrouvez la même teinte, la même atmosphère, la même stérilité. Partout s’étend un linceul roux tacheté de carex rigides ; c’est l’uniformité dans son plus implacable ennui. Le sol pulvérulent fuit sous les pieds et en garde l’empreinte ; les flaques d’eau sans chatoiemens ressemblent à des mares d’encre ; on dirait les lacs infernaux décrits par Virgile. Evidemment les flots de l’ Averne ont passé là, et l’entrée du Tartare doit être proche.

Nous apercevions, de temps en temps, quelques paysans occupés à couper la tourbe. Vêtus de berlinge brun [3], leurs longs cheveux pendant jusque sur leurs épaules, le visage imprégné de poussière et de fumée, ils semblaient eux-mêmes faire partie de la tourbière ; on eût dit qu’ils sortaient de ce sol noirâtre comme la nation de Cadmus des champs thébains.

Cependant notre caravane continuait sa route. Derrière notre belle saulnière, portant son élégant costume à couleurs éclatantes, venaient mes nulles, la tête ornée de branches vertes cueillies sur le chemin, puis Pierre-Louis, vêtu de toile fine et blanche. Il marchait en sifflant une mélodie champêtre qu’accompagnaient les tintemens des grelots et les claquemens cadencés de son fouet. Tout cet ensemble avait quelque chose de frais et de galant qui contrastait singulièrement avec notre entourage ; c’était comme un rayon de lumière, de grace et de gaieté traversant les ténèbres de l’ennui. Je ne pus m’empêcher de le dire à Jeanne ; elle répondit par un hochement de tête méditatif.

— Oui, oui, reprit-elle à demi-voix, la Bryère ne rit pas à ceux qui la voient pour la première fois ; mais elle ressemble aux femmes vieillies dans le ménage, qui ont plus de mérite que de beauté. Cette vilaine campagne, voyez-vous, fait vivre quasiment onze paroisses.

— Vous l’avez habitée long-temps ? demandai-je.

— Quatorze années, dit la jeune femme en promenant sur l’aride désert un regard brillant, et ce ne sont pas les plus mauvais jours de ma vie. J’avais une coiffe de toile rousse et une jupe de berlinge, mais pas de soucis ! On a beau dire, allez, le bon Dieu n’a encore rien inventé de mieux que la jeunesse.

— Ainsi vous regrettez le passé ?

— Je ne regrette rien, monsieur, je me rappelle, voilà tout. Ah ! fallait voir les belles corvées que nous faisions dans la Bryère, quand je venais pour y enlever la pelette [4] avec Gratien.

— C’était le fils de votre tuteur ?

— Faites excuse ; Gratien, c’est un pauvre abandonné de l’hospice de Savenay que la parraine (la femme du parrain) avait pris en nourriture et qui est resté depuis au logis. Je l’ai quasiment vu grandir comme un frérot (jeune frère) ; il n’y avait pas de plus laid gars dans toute la paroisse ; mais aussi c’était la meilleure créature du bon Dieu. Depuis, par malheur, quelque mauvais esprit lui a jeté un sort et l’a fait foleyer. Il n’est pour ainsi dire jamais au logis, et depuis mon mariage je ne l’ai point revu.

Elle me fit ensuite l’histoire de ces premières années passées dans la Bryère. C’était là qu’elle avait grandi, essayé ses forces, là qu’elle s’était comprise et qu’elle avait entrevu les mille horizons ouverts par l’espérance. Elle m’expliqua tout cela sans le savoir elle-même, en me racontant naïvement son passé. Pour me dire ce qu’elle avait senti, elle me dit ce qu’elle avait fait.

Son parrain, Michel Marou, coupait tous les ans dans la Bryère plusieurs milliers de mottes qu’il embarquait à l’étier de Méans, et qu’il conduisait lui-même en Loire. Le futreau dérapait chargé de sa montagne de tourbe ; l’unique voile était hissée au mât, et l’on disait adieu au foyer pour plusieurs mois. Michel, Jeanne et Gratien composaient tout l’équipage. Tous trois remontaient lentement le fleuve, dont les vagues rasaient le bord de la barque surchargée et leur rejaillissaient au visage. À chaque bourg, le futreau était amarré à un saule, et l’on essayait de vendre ou d’échanger la tourbe, mais sans quitter le bateau. Son arrière-pont était devenu leur foyer flottant ; l’habitude avait rendu suffisante l’étroite cabane où vivaient ces bohémiens des eaux.

Cependant leur navigation était parfois difficile et périlleuse. Quand la Loire couvrait ses rives, que les forêts de peupliers enfouies sous le débordement n’apparaissaient plus au loin que comme des champs de roseaux, que les eaux troubles et bouillonnantes se précipitaient en vingt courans furieux, roulant les arbres déracinés, les chaumes épars, les berges submergées, alors souvent la barque du Bryéron luttait en vain contre la vague, et flottait emportée à la grace de Dieu. D’autres fois les glaces de l’hiver emprisonnaient le futreau pendant un mois entier près du bord ; mais, si l’air venait à s’attiédir brusquement, un long craquement retentissait au haut du fleuve, on voyait un cavalier passer bride abattue sur la rive en jetant le cri terrible : la débâcle ! et les glaçons détachés arrivaient de toutes parts comme des roches flottantes, broyant tout sur leur passage, avalanches d’autant plus redoutables qu’elles cachaient ce qu’elles avaient détruit, et emportaient mystérieusement vers la mer les cadavres et les ruines.

La jeune femme avait vu tous ces désastres et couru tous ces dangers ; mais, l’épreuve subie, tout était oublié. Au premier rayon de soleil brillant sur le futreau à demi noyé, au premier oiseau gazouillant sur les branches du bouleau encore couvert de givre, la confiance renaissait à bord ; les vêtemens mouillés étaient suspendus au cordage, la fumée du foyer remontait vers le ciel ; Michel hissait la voile, Gratien jetait son filet dans le fleuve, et Jeanne reprenait sa quenouille avec sa chanson accoutumée.

La saulnière avait vécu ainsi quatre années, libre de désirs et de soucis. Un hasard lui fit rencontrer à l’étier de Méans Pierre-Louis, qui la prit à gré, et, contre l’usage de ceux de Saillé, ne craignit point d’épouser une femme née hors de sa paroisse. Bien qu’elle ne se plaignît point du saulnier, je crus comprendre que sa légèreté joviale avait eu pour résultat de dissiper la dot de la jeune femme et son propre patrimoine.

Nous en étions là, quand la rencontre de Michel Marou lui-même rompit l’entretien. Le parrain de Jeanne était dans la Bryère avec sa sœur, occupé à enlever de la pelette. La saulnière les reconnut de loin, et mit sa monture au trot pour les rejoindre. Toutes les mules suivirent à la file, si bien que j’arrivai au moment où elle embrassait, Michel et la vieille Bryéronne.

L’accueil de ceux-ci fut plutôt embarrassé que tendre. Comme tous les paysans, ils semblaient arrêtés dans leur expansion par une sorte de honte qui ôtait sa grace au contentement. Tous deux restaient debout devant les nouveaux venus, ne sachant que rire et s’étonner de les voir. Enfin pourtant ils se décidèrent à prendre avec eux le chemin du logis. Jeanne avait laissé là sa mule et pris à pied, avec la vieille sœur, un sentier de traverse ; moi-même je forçai ma monture à rompre les rangs et à ralentir le pas, afin de voir plus à loisir l’étrange paysage qu’éclairait alors le soleil couchant. Michel et le saulnier me précédaient de quelques pas, engagés dans une conversation dont plusieurs phrases m’arrivaient par intervalles, mais que j’entendais sans y prendre garde. Cependant le nom de Gatien éveilla, pour ainsi dire, mon oreille, et attira mon attention.

— Est-il reparti ? demandait Pierre-Louis, dont l’inquiétude perçait même sous l’accent moqueur de sa voix.

— Depuis deux jours, répliqua le Bryéron ; il va et vient comme ça sans pouvoir dire pourquoi : on croirait un cobrégeau que la brise de mer amène et remporte.

— Mais la brise de mer, c’est toujours Jeanne ?

— Toujours ; il est aussi affolé d’elle que quand tu l’as épousée, et, si on prononce son nom devant lui, eût-il le morceau de pain près des lèvres, il se sauve comme le guillemot qui a entendu un coup de fusil.

Pierre-Louis éclata de rire.

— En voilà une rage ! reprit-il ironiquement ; la plus vilaine chouette du pays s’enamourer d’une jolie fille comme Jeanne ! Si elle se doutait de la chose, il y aurait de quoi la faire rire jusqu’au jugement dernier !

— Ne crois pas ça, dit Michel plus vivement, et surtout souviens-toi de ne lui en rien dire ; tu m’en as juré ta promesse…

— Je l’ai tenue, foi d’homme ! répliqua le saulnier ; mais avez-vous peur, dites donc, qu’une pareille nouvelle tourne la tête de Jeanne ? Voilà-t-il pas de quoi la rendre glorieuse !

— Pas glorieuse, mais triste ; tu ne connais pas la fille comme moi, Pierre-Louis. Au reste, en voilà assez ; causons de tes affaires…

Ici les deux interlocuteurs parlèrent plus bas et marchèrent plus vite. Pour continuer à les entendre, il eût fallu presser le pas ; mais je m’intéressais médiocrement à la suite de cet entretien. L’espèce de secret que je venais de surprendre excitait bien autrement ma curiosité, et je résolus de me servir de ce que j’avais appris pour découvrir ce qui me restait à savoir. Je cherchai pour cela des yeux la saulnière. Elle avait coupé au plus court à travers la Bryère, et je la distinguai gravissant un des monticules qui se dressent çà et là dans la plaine aride. Je forçai ma monture à prendre le trot, afin de la rejoindre ; malheureusement la chose était moins facile que je ne l’avais supposé. Je rencontrais à chaque instant des flaques d’eau croupissante qu’il fallait contourner, ou des coupes de tourbière interrompant brusquement le chemin. La nuit descendait d’ailleurs rapidement ; et, par un contraste singulier, semblait plus profonde dans la Bryère qu’à quelques centaines de pas. Tandis que plusieurs îles se détachaient devant moi, si vivement éclairées par le soleil couchant qu’on pouvait y distinguer les moindres détails, l’espèce de vallée que je suivais était plongée dans une épaisse obscurité. Il me sembla même qu’un nuage de fumée se mêlait à l’ombre de la nuit ; une odeur âcre me prenait à la gorge, ma respiration devint plus difficile, l’air me semblait brûlant. Bientôt ma monture elle-même fut en proie à un visible malaise : elle dansait sur ses jarrets, et reniflait avec angoisse ; enfin elle tourna brusquement, voulut revenir en arrière, mais, retrouvant sans doute le même obstacle invisible, elle se jeta à droite tout effarée, rebroussa encore chemin, puis, comme emportée par une douleur furieuse, se mit à galoper en tous sens et à pousser des hennissemens.

J’avais fait de vains efforts pour m’en rendre maître ; rétive à la bride et à l’éperon, elle s’arrêtait par instans, se dressait sur ses pieds de derrière, puis retombait pour partir plus égarée. Forcément penché sur la selle, je m’aperçus enfin qu’une cendre blanchâtre recouvrait partout le sol, et qu’une fumée légère s’en échappait. Les sabots de la mule enfonçaient à chaque pas dans cette arène livide et en ressortaient vivement en faisant jaillir des étincelles. À l’instant même, un souvenir me traversa la mémoire. On m’avait dit que la flammèche envolée du brasier d’un pâtre ou de la pipe d’un fumeur suffisait parfois pour mettre le feu à la tourbière, et que la sourde intensité de l’incendie déjouait tous les efforts des Bryérons ; l’hiver seul pouvait l’éteindre. Or, je n’en pouvais plus douter, j’étais pris dans un de ces brûlis latens sans que la nuit me permit de distinguer ma route pour y échapper.

Sérieusement effrayé, j’allais jeter un cri de détresse, quand je fus prévenu par les voix de Michel et du saulnier, qui, ramenés près de moi par les détours du sentier, venaient tout à coup de m’apercevoir. Tous deux comprirent à l’instant le danger, car ils coururent à ma rencontre et s’arrêtèrent à une petite distance en m’appelant. Je fis un effort désespéré pour contraindre la mule à se diriger de leur côté ; mais, arrivé devant une mare étroite et sombre qui nous séparait, l’animal refusa de la franchir. Je n’étais qu’à une vingtaine de pas des deux paysans, qui continuaient à me crier : — Par ici ! — et je ne pouvais décider ma rétive monture à avancer. Je la sentis même bientôt qui se dérobait sous moi, et se préparait à reprendre sa course vers la tourbière en feu ; Pierre-Louis, après l’avoir inutilement appelée par son nom et encouragée, comprit que le moindre retard pouvait tout perdre. Saisissant la perche que le Bryéron tenait à la main comme un bâton de route, il en enfonça le bout le plus mince dans la mare, prit son élan en s’appuyant à l’autre extrémité, et tomba sur la croupe même de la mule. Passant alors ses deux bras sous les miens, il s’empara de la bride, appuya les talons aux flancs de ma monture avec des cris familiers, et la précipita, pour ainsi dire, dans la ravine.

À peine l’animal eut-il senti la fraîcheur de l’eau, qu’il s’arrêta avec une sorte de soupir de soulagement. Son cou était blanc de sueur, et tout son corps tremblait. Pierre-Louis se pencha vers lui. — Là, là, Bellotte, dit-il en la flattant de la main et de la voix ; ce n’est rien, ma fille ; un bain de pieds va te guérir.

Je me retournai vers le saulnier avec un véritable élan de reconnaissance.

— Ma foi ! vous êtes arrivé à temps, m’écriai-je en lui serrant la main, et vous venez de me rendre un service que je n’oublierai pas.

— N’oubliez pas surtout que, quand on ne sait pas conduire sa bête il faut qu’elle vous conduise, dit le saulnier brusquement ; c’était bien la peine de quitter le train de mules pour venir se jeter dans le brûlis ! Voilà Bellotte qui arrivera boiteuse au pays et qui me, vaudra quelque affront.

Je le rassurai en déclarant que je prenais sur moi toute la responsabilité de l’accident.

— N’importe ! dit Pierre-Louis, qui ne pouvait garder long-temps son humeur ; monsieur devrait savoir qu’on ne se promène pas dans la Bryère comme sur les places de Nantes. Dans ce pays-ci, voyez-vous, faut avoir un œil au maître doigt de chaque pied, vu qu’il y a sur le chemin plus de mauvais pas que de couëttes de plumes ; mais tout de même nous voilà dehors pour le quart d’heure, et maintenant ça ira.

J’avais déjà remarqué en chemin que c’était le mot favori du saulnier. Fallait-il remplacer une sangle brisée, se mettre à l’abri de pluie ou du soleil, se détourner d’une route devenue impraticable Pierre-Louis trouvait une corde, un sac ou un sentier de traverse, répétait son mot philosophique : Ça ira ! Cette fois, du reste, il l’avait justement appliqué, car la mule venait de sortir de la mare sans trop de peine. Je mis pied à terre, et, abandonnant la bride au saulnier, me retournai vers la tourbière en feu.

À la petite distance où nous nous trouvions, rien n’annonçait l’incendie qu’une fumée tamisée et pâle, rendue plus visible par l’obscurité. Michel me dit que ces accidens étaient heureusement assez rares, et que les pluies fréquentes apportées par les vents de sud-ouest arrêtaient presque toujours le fléau à sa naissance. Cependant on avait souvenir d’un embrasement terrible, qui s’était insensiblement étendu à plusieurs centaines d’arpens, et avait menacé d’envahir la plaine tout entière. Il avait fallu sonner les cloches dans les onze paroisses riveraines ; tous ceux qui pouvaient manier la bêche ou la pioche étaient venus, et l’on avait cerné l’incendie par une fosse d’une lieue de circuit. La mare que je venais de traverser en avait fait partie. Tout en me donnant ces détails, le Bryéron tâchait de retirer la perche que Pierre-Louis avait laissée enfoncée dans le lit tourbeux de la ravine ; mais elle résistait à ses efforts, et je dus lui prêter la main.

— Monsieur voit que la Bryère aime ce qu’elle tient, me dit Michel en souriant ; qui laisserait là ma mingle seulement quelques jours la verrait disparaître jusqu’au bout. Rien n’est ici comme ailleurs. Il se passe quelque chose sous notre terre, savez-vous ! On a beau manger la tourbe avec la bêche, elle reste toujours au même niveau, et la Bryère monte à mesure.

Je demandai si l’on donnait dans le pays quelque explication de ce phénomène.

— Pardieu ! c’est la faute aux fils de Japhet, interrompit le saulnier en riant ; monsieur ne sait donc pas l’histoire ? Il paraîtrait qu’au temps d’autrefois la Bryère avait comme qui dirait un rez-de-chaussée et une cave. Le tout appartenait aux kourigans et à la famille de Japhet, et chacun occupait à son tour le dessus ou le dessous ; mais les hommes, qui étaient déjà des maugrebins, profitèrent du moment où ils demeuraient au meilleur étage pour murer dans la cave leurs voisins, si bien que tous sont restés là depuis, sauf le petit charbonnier, qui s’est enfui par la cheminée, et qui est devenu notre génie de malheur. Si la Bryère monte, c’est que les kourigans la soulèvent pour venir réclamer leur étage, et si les perches descendent, c’est qu’ils attirent à eux tout ce qui s’enfonce dans la terre.

Michel fit un mouvement d’épaules.

— Ce sont les nourrices qui racontent ça à leurs fiots, dit-il avec une certaine gravité importante ; mais nos anciens ont trouvé une vraie raison. Ils croient que nous avons la mer sous nos pieds, si bien que le pays entier est un grand radeau qui flotte toujours et se tient de niveau.

J’aurais ri de l’hypothèse du Bryéron, si je n’eusse point connu les suppositions des savans ! N’avais-je point lu récemment dans un mémoire scientifique que la Bryère était une mine d’étain qui avait eu précisément cent cinquante pieds de profondeur, et que le temps avait fait crouler. Les îles qui la parsèment aujourd’hui étaient d’anciens noyaux de soutenue, les arbres qui s’y trouvent enfouis des étançons ! Quant à la tourbe, dont l’auteur ne disait mot, on pouvait la regarder sans doute comme un résidu provenant du traitement de l’étain. C’était, au reste, le même savant qui avait vu dans le lac de Grandlieu une ancienne carrière de pierres à chaux, et qui en trouvait la preuve dans le nom du pays de Retz, qui, en celtique, signifiait, selon lui, chaux forte ! Au point de vue scientifique, le radeau de Michel me semblait aussi satisfaisant que la mine d’étain, et, fable pour fable, j’étais décidément beaucoup plus réjoui par les kourigans du saulnier que par les étymologies de M. Poignant de Montfort.


II. – LE PAYS DES SABLES.

Je couchai chez le Bryéron, dans un de ces lits de plumes dressés sur un double rang de fagots auxquels il faut monter comme à l’assaut, et qui, selon l’expression du pays, ne laissent que la passée sous le baldaquin. Le lendemain, nous nous remîmes en route dès la pointe du jour, et nous traversâmes la Bryère sans nouvelle aventure. Jeanne me parut seulement plus soucieuse que la veille. J’essayai en vain de lui parler ; l’entretien tombait toujours, comme un volant qu’on ne vous renvoie pas. En désespoir de cause, je me retournai vers Pierre-Louis, dont la jovialité n’avait subi aucune atteinte, et j’allai le rejoindre avec ma mule à la queue du convoi.

— Eh bien ! voilà un temps impérial, me dit le saulnier en me montrant le soleil qui montait à l’horizon dans toute sa magnificence ; le bon Dieu illumine pour notre retour.

— Cela ne rend pas Jeanne plus gaie, répliquai-je à demi-voix.

Pierre-Louis jeta un regard vers la saulnière.

— Ah ! monsieur a vu ça, dit-il, c’est vrai qu’elle a ce matin du noir dans le cœur !

— Est-ce qu’il aurait passé un grain sur le ménage ? demandai-je en souriant.

— Par exemple ! dit Pierre-Louis, on voit bien que monsieur ne nous connaît pas. On peut bien, par momens, se taquiner un petit, mais os se raccommode tout de suite, et personne n’en est plus triste pour ça. Non, non, si Jeanne a du souci, ça ne lui vient pas du fils d’Adam comme on dit, mais c’est qu’elle a eu un signe.

— Un signe ?

Le petit charbonnier lui est encore apparu. Quand cela ?

— Hier, après souper ; monsieur était déjà couché : elle a voulu sort dans le courtil pour faire sa visite aux avettes, mais, comme elle arrivait près des ruches, elle a vu le kourigan noir, qui se tenait tout contre.

— Et comment l’a-t-elle reconnu ?

— Pardieu ! à sa courte taille, à son costume noiraud et à son grand feutre, qui lui tombe sur le nez, sans compter que ça se sent. Il n’y a pas dans tout le pays un enfant sorti du chariot à roulettes [5] qui, sans avoir jamais vu le méchant garçon, ne puisse dire : Le voilà !

— Lui a-t-il parlé ?

— Non ; en l’apercevant, elle a jeté un cri et elle est restée en place, tremblante comme une feuille au vent ; alors le kourigan a grommelé tout bas quelque chose qu’elle n’a pu entendre, puis il a disparu, et Jeanne est rentrée au logis plus pâle qu’un linceul. J’ai voulu lui relever le cœur ; mais, pas moins, il y a de quoi faire penser, et ceci est une mauvaise annonce pour nous autres.

Je lui demandai ce qu’il pouvait craindre.

— Qui sait ? répliqua-t-il avec une insouciance que semblait traverser un éclair de mélancolie : le proverbe dit que chaque jour est un méchant ouvrier qui sème de l’ivraie pour le lendemain. Mais, bah ! quand on est en train de vivre, il faut bien se laisser aller. Après tout, à quoi sert d’avoir toujours le nez au vent pour regarder où on arrive ? Mes mules font leur chemin sans savoir où on les mène ; m’est avis qu’il vaut mieux être aussi sage qu’elles et marcher tranquillement sous la conduite du bon Dieu.

N’ayant rien à ajouter ni à objecter à la philosophie populaire du saulnier, j’approuvai du geste, et je laissai tomber l’entretien. Nous étions sortis de la Bryère. Le pays dans lequel nous venions d’entrer prenait insensiblement un caractère non moins étrange, bien que complètement différent. Nous avions d’abord traversé d’immenses prairies encadrées de rideaux de saules derrière lesquels on voyait glisser les hautes voiles des chalands de la Loire, puis l’étier de Méans, l’ancien Brivates portus de Ptolémée, couvert de chaloupes, de futreaux et de barges, qui attendaient les récoltes du pays ; enfin les campagnes de Saint-Nazaire, sur lesquelles ondoyait un océan de blonds épis. Là déjà les champs de sable avaient commencé ; bientôt ils nous entourèrent ; nous arrivions au terrain d’Escoublac.

Ici, comme dans la Bryère, vous trouvez un sol cahoteux et tourmenté. Des collines de sable balayées par le vent descendent, tantôt en talus abrupts et unis comme une pierre sciée, tantôt en cascades rugueuses comme un rocher ; des vallées, creusées en tous sens, sont parsemées de bancs de coquillages et de réservoirs d’eau saumâtre dans lesquels se reflète le ciel et où semblent naviguer les nuages. Une ondée de sable fin tourbillonne perpétuellement sur ces champs déserts, où se dressent çà et là quelques chardons et quelques joncs marins. Du reste, ni habitations, ni cultures on n’entend que le cri des alouettes de nier qui s’abattent par troupes sur ce sol aride, où leur plumage grisâtre empêche même de les distinguer. À la cime de la colline la plus haute, un arbre élève son maigre feuillage, le seul de ce Sahara maritime : c’est l’arbre du cimetière de l’ancien bourg d’Escoublac ; ses racines poussent dans les tombes enfouies, mais les restes qu’elles renfermaient en ont été arrachés par la tempête. La même rafale qui avait promené si long-temps ces marins sur toutes les mers continue à les rouler sur le sable qui recouvre leur berceau. Vous apercevez partout leurs ossemens dispersés sur les pentes, et vous les sentez craquer sous vos pieds.

Mon conducteur avait consenti à se détourner un moment de sa route, pour visiter l’emplacement du village enseveli. Nous parcourions une plaine où le sol ondulé avait pris l’apparence des vagues ; on eût dit une mer subitement pétrifiée par quelque enchantement. Les monticules qui nous entouraient, taillés, pour ainsi dire, par le vent, affectaient mille formes singulières. Ici, c’étaient des tours croulantes ; là, des débris de portiques ou des ruines de murailles crénelées. Pierre-Louis me montra, sur la hauteur, la place où lui-même avait vu, dans son enfance, la flèche de l’église dont la pointe alors perçait encore le linceul de sable ; depuis, tout avait disparu.

Cependant notre caravane avait atteint un pli de terrain abrité, où quelques herbes marines brodaient l’arène de leur pâle verdure. Au pied du tertre qui protégeait ce coin privilégié, un enfoncement avait été creusé de main d’homme et une pierre roulée en guise de siège. Sur le devant s’étendait une petite grève de sable fin durci par l’humidité. Jeanne, qui avait mis pied à terre, lâcha la bride de sa mule, et s’avança vers la grotte pour mieux voir le paysage ; elle tenait à la main une branche d’osier encore garnie de quelques feuilles qui lui servait de houssine, et elle en frappait le sol d’un air distrait. Tout à coup je la vis tressaillir et s’arrêter avec une exclamation de surprise épouvantée.

— Qu’y a-t-il ? demandai-je en m’approchant.

— Voyez ! dit Jeanne.

Et de sa baguette, qui lui tremblait dans la main, elle me montrait le sol sur lequel étaient tracés quelques caractères mal formés imitant l’écriture moulée. Pierre-Louis s’approcha.

— Dieu me sauve ! c’est ton nom ! s’écria-t-il troublé.

— En effet, repris-je en regardant à mon tour, il y a bien Jeanne ; mais que voyez-vous là qui puisse vous effrayer ?

— Non, ce n’est rien, dit le saulnier, qui cherchait évidemment à surmonter une première impression, des contes de vieilles femmes ! A les entendre, quand on trouve, comme ça, son nom écrit dans les endroits où il ne vient personne, c’est un ajournement du mauvais esprit,… du petit charbonnier, quoi !… Mais on ne croit pas à ces choseslà,… le nom de Jeanne peut avoir été mis à cette place par n’importe qui… peut-être bien par monsieur lui-même.

En hasardant cette supposition, le saulnier me jeta un regard moitié interrogateur, moitié suppliant, qui semblait une invitation à l’appuyer : il cherchait un prétexte d’explication qui pût tromper la jeune femme et lui-même ; mais Jeanne répondit de manière à prévenir tout mensonge. Elle nous avait suivis jusqu’alors, et savait que nous ne nous étions point approchés du placis où son nom se trouvait tracé. La marque de nos pas avait d’ailleurs écrit tous nos mouvemens. Comme elle me les montrait, mes yeux remarquèrent sur le sable une empreinte singulière qui ne semblait laissée ni par le pied d’un homme, ni par celui d’un animal connu ; de forme triangulaire, cette empreinte était, pour ainsi dire, frangée par une rangée de griffes ou de doigts vaguement indiqués. Mes deux compagnons l’aperçurent aussi bien que moi, et se la montrèrent en silence. Je compris, au trouble de la saulnière et à l’empressement avec lequel Pierre-Louis rassembla ses mules, que cette dernière indication levait tous leurs doutes. Le saulnier me pria assez brusquement de reprendre ma monture, et nous sortîmes des dunes.

J’aurais voulu m’expliquer ces pistes bizarres autour du nom de Jeanne ; mais, quand je voulus interroger cette dernière, elle me répondit avec une réserve pleine de répugnance. Le saulnier lui-même avait momentanément perdu son insouciante gaieté : il marchait derrière nous, la tête basse et la main sous les aisselles, sans prendre garde à ses mules, qui, par instans, rompaient la file pour arracher aux buissons quelques jeunes repousses de ronces ou d’églantiers.

Ceci me frappa sans me surprendre. J’avais déjà pu remarquer plus d’une fois combien facilement l’imagination de ces coureurs de route inclinait au merveilleux. Livrés à toutes les illusions que peuvent créer l’ignorance et le désir, ils suivent les chemins déserts en interrogeant les lueurs et les ombres, les silences et les rumeurs. Peu à peu la fascination de la solitude les trouble ; ils sentent leur raison vaciller et mille images confuses se former dans les ténèbres. Bercés par le pas lent des mules et à demi endormis au son de leurs grelots monotones, ils voient les arbres courir à leurs côtés comme des fantômes ; le vent qui siffle dans les rochers devient une voix qui les appelle ; le bruissement de l’eau, une plainte de trépassés. Tous les incidens de l’obscurité se transforment en mystères saisissans. Un monde imaginaire se substitue de plus en plus au monde réel ; ils aperçoivent ce qu’ils ont imaginé, ils entendent ce qu’on leur a raconté. En vain demandent-ils à leur gourde de voyage l’assurance et la lucidité qui leur échappe ; chaque gorgée d’eau-de-feu évoque un nouvel essaim de visions, jusqu’à ce qu’étourdis d’ivresse, ils glissent de leur monture et s’endorment sur le gazon de quelque carrefour. Là, continuant leur voyage dans le sommeil, ils passent de plain-pied de la réalité au rêve. C’est alors que les muletiers qui traversent les mielles [6] de la Normandie rencontrent, dans leurs songes, le moine trompeur, assis sur la pierre du chemin avec ses piles d’or attirantes, ses cartes qui gagnent toujours, et proposant au passant de lui jouer son amie ; c’est alors qu’ils voient la mule d’égarement qui se laisse monter par le premier venu, puis disparaît pour toujours avec lui ; c’est alors enfin qu’ils entendent le grelot maudit tintant au-dessus des vagues et attirant les voyageurs aux abîmes. Les saulniers de la Loire n’échappent pas plus que ceux de la Manche à ces hallucinations décevantes. Eux aussi, l’inconnu les enveloppe et les épouvante. Vous leur opposerez en vain tous les raisonnemens : l’imagination populaire a bâti son poème au-dessus de la région que ceux-ci peuvent atteindre ; tout au plus les amènerez-vous à un doute de complaisance qui est encore l’expression de la foi.

— Après tout, il n’y a que Dieu qui sait ces choses, me dit Pierre-Louis quand il eut écouté tout ce que je pus trouver à lui dire ; bonheur et chagrin ressemblent aux grains de l’épi ; nous n’y pouvons rien, il faut laisser le soleil les mûrir !

Et, satisfait de cette réflexion qui le déchargeait de la prévoyance, le saulnier se remit à siffler l’air d’une ronde villageoise. Nous avions alors atteint une campagne soigneusement cultivée, et dont on commençait à enlever les moissons. On entendait s’élever de tous côtés des chants dont je ne remarquai d’abord que la mélodie traînante ; en approchant, je m’aperçus que les paroles en étaient improvisées et adressées à l’attelage. C’était une sorte d’entretien rimé dont le laboureur faisait naturellement seul tous les frais, mais que les bœufs semblaient comprendre. Si la voix fatiguée cessait de se faire entendre ou seulement fléchissait, on voyait le joug s’abaisser, les pas s’allanguir ; mais que le chant reprît, et les bœufs relevaient la tête en faisant un nouvel effort. Je ralentis la marche de ma monture pour écouter un jeune paysan dont le chariot, chargé de gerbes, côtoyait, au-delà du fossé, la route que nous suivions. Il répétait, dans un mode plaintif et sur le ton élevé ordinaire aux chanteurs de la campagne, un de ces ranz champêtres dont les paroles, immédiatement recueillies, me sont souvent revenues à la mémoire. L’improvisateur les adressait à son attelage.

Hé !…
Mon rougeaud,
Mon noiraud,

Allons ferme à l’housteau (le logis),
Vous aurez du r’nouveau (regain).
L’bon Dieu aim’ les chrétiens !
L’blé a grainé ben,
Mes mignons ! c’est vot’ gain !
Les gens auront du pain,
Nos femm’ vont ben chanter,
Et les enfans s’ront gais !

Hé !…
Mon rougeaud,
Mon noiraud,
Allons ferme à l’housteau,
Vous aurez du r’nouveau.


Certes, on peut dire ici comme pour la chanson d’Alceste :

La rime n’est pas riche, et le style en est vieux ;


mais ce cantique joyeux du pauvre laboureur sentant qu’il ramenait à la ferme, avec ses gerbes, les chants des femmes et la gaieté des enfans, cette espèce de confidence faite à ses humbles compagnons de peine dont il avouait ingénument que sa prospérité était le gain, tout cela embelli par un beau soleil d’août, un paysage paisible, et surtout par la grace de l’imprévu, me causa alors une émotion que je ne puis me rappeler sans qu’il m’en revienne quelque chose. Il y avait tant d’harmonie entre les sourires du ciel, l’abondance de la terre et la naïve allégresse du poète campagnard, que le tout se confondait, pour ainsi dire, et que la rusticité du dernier disparaissait noyée dans la grande poésie de l’ensemble.

Pierre-Louis, qui s’était aperçu que j’écoutais, se rapprocha.

— En voilà un vrai beuier, me dit-il, et qui sait bien arauder si couplée ! Cette chanson-là, voyez-vous, ça vaut tous les aiguillons quand on veut faire marcher les dormeurs. Il n’y a rien comme la voix d’un chrétien pour les bêtes que Dieu nous a données à service ; ça leur soutient le cœur. Si je ne sifflais pas mes mules, leurs sommes de sel auraient double poids.

Pendant tout ce temps, Jeanne était restée étrangère à l’entretien, et comme indifférente à ce qui l’entourait. Son regard, toujours tourné vers l’horizon, dévorait l’espace. Elle s’agitait sur sa monture ; elle la frappait à chaque instant de sa baguette de saule pour presser son allure ; ses traits avaient pris une animation presque fiévreuse. Nous commencions à croiser des gens que Pierre-Louis connaissait et avec lesquels il échangeait, en passant, quelques paroles amicales ; mais Jeanne n’écoutait pas et allait toujours. Enfin le saulnier, qui était venu la rejoindre en tête de la caravane, mit tout à coup la main sur la bride de sa monture.

— Qu’y a-t-il ? demanda la saulnière en tressaillant.

— Tu ne vois donc point, là-bas ? dit Pierre-Louis, qui lui montrait l’horizon.

— Un clocher ?

— Celui du pays !

Elle poussa un cri, laissa tomber sa baguette et joignit les mains,

— Mon enfant ! mon pauvre petit enfant ! balbutia-t-elle.

Un flot de larmes lui montait aux paupières et inonda bientôt ses joues. Pierre-Louis fut ému de son émotion.

— Un peu de patience ! un peu de patience ! ma pauvre créature, dit-il en la regardant avec amitié ; voilà que nous allons arriver.., Voyons, Noirette, ferme, ma fille i Allongeons le pas pour contenter la saulnière !

Soit que la mule comprît la prière de Pierre-Louis, soit que l’approche du pays eût réveillé sa vigueur, elle prit une allure plus vive. Jeanne ne disait rien et continuait à essuyer ses yeux. Dans ce moment nous fûmes croisés par un train de mules dont le conducteur reconnut mes deux compagnons. Il les salua, mais avec je ne sais quel air embarrassé qui me frappa.

— Il n’y a rien de nouveau au bourg ? demanda le saulnier.

— Rien que le mariage de Jean Coup-de-Trique, répliqua son interlocuteur.

— Et… mon petit Pierre ? demanda Jeanne avec angoisse.

— Vous le verrez, répliqua le muletier, qui, sans attendre de nouvelles questions, prit congé et rejoignit en courant son convoi. La saulnière parut encore plus agitée, et elle força sa mule à prendre le trot. Je la suivis avec une inquiétude dont je ne pouvais me rendre compte ; en entendant les cloches sonnet, je demandai malgré moi si c’était un glas.

— Non, me répondit Jeanne, c’est l’Angelus.

Nous venions d’atteindre les premières maisons du bourg ; une femme qui filait sur une porte reconnut Jeanne et courut à elle.

— Ah ! Pauvre mignonne ! vous arrivez à temps, s’écria-t-elle.

— A temps, pourquoi ? demanda la saulnière.

— Vous ne savez donc pas ? reprit la vieille femme déconcertée. — Quoi ? quoi ? répéta Jeanne haletante.

— Et bien !… votre fiot !…

— Mon petit Pierre ?…

— Il a la fièvre rouge !


III. - LES MARAIS SALANS.

Nous trouvâmes l’enfant au plus fort d’une maladie éruptive qui me parut avoir un très mauvais caractère. On avait fait venir un médecin qui avait laissé une ordonnance sans donner grand espoir. La fièvre rouge décimait alors tout le pays de Guérande, et il était peu de maisons où elle n’eût laissé quelque berceau vide.

Jeanne en fut aussitôt instruite par les voisines accourues autour de l’enfant malade. Étrangères à ces tendres précautions qui tâchent de nous épargner l’inquiétude en nous cachant le danger, elles lui firent boire d’un seul trait la coupe d’amertume. Il fallut écouter les noms de toutes les mères dont les fils avaient été conduits au cimetière, entendre pleurer d’avance celui qui vivait encore, et supporter de vulgaires encouragemens qui ôtaient l’espoir sans consoler. J’admirai la manière dont Jeanne endura ce coup. Après le premier étourdissement de la douleur, elle sembla retrouver son calme dans la grandeur même de l’épreuve. Elle essuya ses yeux, étouffa ses sanglots ; une sorte d’énergie sereine éclaira son visage. Écartant les parens qui entouraient le berceau du malade, elle se mit à lui donner les soins nécessaires et à reprendre, pour ainsi dire, possession de sa maternité. Il était facile de voir qu’elle comprenait son malheur, mais qu’au lieu de le déplorer elle voulait le combattre, et qu’elle ajournait les larmes. Au milieu des irritantes lamentations des femmes qui l’entouraient, elle s’informait avec une patiente douceur de la durée de la maladie, de toutes ses circonstances, des prescriptions du médecin ; elle accomplissait sans rien dire celles qui avaient été négligées, revenait vers l’enfant au moindre gémissement, employait pour l’apaiser ces mille câlineries que savent inventer les mères, et s’efforçait de le réaccoutumer à ses caresses et à sa voix.

La conduite de Pierre-Louis avait été toute différente. Après s’être associé aux plaintes bruyantes des voisines, il avait fini par s’asseoir à quelques pas, accusant son voyage, poussant, des soupirs ou des malédictions, et épuisant toutes les expressions banales d’une douleur qui veut en finir avec elle-même. Ce tumulte de désespoir ne tarda pas, en effet, à s’apaiser. Il s’approcha du berceau, et trompé, moitié de bonne foi, moitié parce qu’il le voulait, à la vue de l’enfant, dont les traits étaient allumés par la fièvre, il déclara qu’il paraissait mieux.

— Que le bon Dieu le veuille ! dit Jeanne avec une douceur qui m’attendrit.

— C’est sûr qu’il le veut, reprit Pierre-Louis, qui tenait à se rassurer ; vois plutôt comme il dort ! Pauvre fiot ! ça ne sera presque rien. Faut jamais se tourmenter avec les petits ; le mal les abat tout de suite ; mais ça repousse comme l’herbe foulée.

Jeanne se pencha sur le berceau pour chercher une espérance. Les voisines étaient parties ; on n’entendait que la respiration oppressée de l’enfant. Le saulnier resta un instant debout, roulant son feutre et tâchant de reprendre de l’assurance.

Allons, je n’ai plus peur ! dit-il enfin ; ce sont ces causeries de femmes qui m’avaient brouillé le cœur. Regarde donc s’il est seulement pâle, notre chérubin… et comme il respire fort… Sois calme, va, pauvre fille, le bon Dieu ne nous fera pas encore de chagrin cette fois !

La saulnière joignit silencieusement les mains sur les bords du berceau ; elle priait sans doute en elle-même.

Pierre-Louis ajouta encore beaucoup de remarques par lesquelles il prétendait la rassurer, et qui réussirent au moins pour son propre compte. Habitué à traverser les sensations sans s’y arrêter, il avait bientôt oublié ses craintes et se retrouvait à peu près revenu à sa joyeuse confiance. Il se rappela alors que les mules attendaient à la porte, et il sortit pour les ramener à leurs maîtres. Je pris également congé de la jeune mère, en promettant de revenir m’informer de son enfant.

Le saulnier me montra, chemin faisant, la maison de l’hôte chez lequel j’étais attendu. C’était un Lorrain marié à Saillé, où le commerce du sel l’avait enrichi. Les habitans du bourg, fidèles à leur habitude de sobriquets pittoresques, l’avaient appelé M. Content, et jamais surnom ne fut mieux mérité. Il avait long-temps essayé de tout sans réussir, sans se décourager et., chose merveilleuse, tant d’échecs n’avaient pu l’aigrir. Dans cette longue expérience des hommes et des choses, il avait seulement retenu ce qui devait les lui faire aimer ; de chaque misère il ne savait plus que la joie qui l’avait suivie. C’était une de ces natures d’abeilles qui sur l’absinthe même ne peuvent recueillir que du miel. Désormais à l’abri des orages, il se plaisait à embellir son nid. La maison qu’il habitait, bâtie entre deux parterres et surmontée d’une petite volière en galerie, n’était que ramages et parfums. On me reçut comme si j’y eusse apporté le printemps. Maîtres et serviteurs attendaient le monsieur sur le seuil ; tout avait été préparé pour le recevoir. Depuis trois jours, c’était la préoccupation de chaque instant. J’aurais été honteux de tant d’efforts, si je n’avais su que la bonté se paie elle-même. Je me décidai donc à jouir franchement et sans réclamations de tout ce que l’on faisait pour moi ; ma joie était la meilleure reconnaissance.

M. Content (le lecteur me permettra de lui laisser ce nom) connaissait le but de mon voyage, et nul n’était plus capable de m’aider à l’atteindre. La presqu’île lui était depuis long-temps connue, il avait pour elle cette tendresse partiale qui peut exagérer les mérites, mais qui est seule capable de les bien révéler. Il connaissait toutes les ruines à visiter, savait la place de toutes les pierres celtiques, et, ce que j’estimais à un bien plus haut prix, n’ignorait aucun des usages ni aucune des traditions du pays. Quant aux notions pratiques, il les avait acquises par les nécessités mêmes de sa position.

Notre première promenade fut vers les salines. La côte qui court de Guérande à Saint-Nazaire est formée de terrains d’alluvion en général au-dessous du niveau des fortes marées. Les étiers reçoivent l’eau salée et servent ensuite de réservoirs pour la distribuer dans les marais. Tout l’art du saulnier consiste à promener cette eau par un dédale de compartimens, toujours moins profonds, dans lesquels l’évaporation s’accomplit, et à la conduire enfin jusqu’à l’œillet où se cristallise le sel.

Mon hôte me fit monter sur la plate-forme du clocher, d’où je pus embrasser d’un regard la contrée tout entière. Les marais avaient l’apparence d’immenses échiquiers, dont les cases pleines d’eau dormante miroitaient au soleil comme des plaques de nacre. Chacun de ces marais était encadré de routes aux berges verdoyantes, qui en dessinaient finement le contour. Du reste, rien qui pût arrêter la vue ou l’égayer ; ni colline, ni arbre, ni maison, pas même un tapis de trèfle en fleurs ou un champ de blé semé de coquelicots et de bleuets. Aussi loin que la vue pouvait s’étendre, l’œil ne rencontrait que cases régulières et sentiers à angles droits ; le paysage entier ressemblait à une gigantesque planche de géométrie. Au-dessus flottait une bruine irisée des couleurs de l’arc-en-ciel.

Là vit une race d’hommes sobres, intelligens, actifs, grace auxquels ce coin de terre paie au trésor un impôt de treize millions. Les saulniers sont seulement fermiers des satines, et doivent compte au propriétaire des trois quarts de la récolte. Afin d’éviter toute contestation, la récolte est reçue par un juré. Pendant l’hiver, les eaux pluviales mettent à l’abri de la gelée et du clapotement des vagues les frêles cloisons d’argile qui partagent le marais ; mais, vers le commencement du printemps, on l’assèche, on le nettoie, et la fabrication du sel commence. L’eau introduite dans les cobiers est deux ou trois jours à déposer ses cristaux sur la ladure ou sommet de l’œillet, d’où on les enlève immédiatement. Chaque récolte s’appelle une saulnaison. Les plus abondantes fournissent soixante kilogrammes de sel ; on les renouvelle pendant environ six mois.

Tout en me donnant ces détails, M. Content m’avait fait gagner la plaine, où nous trouvâmes les saulniers à l’ouvrage. Les chaussées de ceinture, connues sous le nom de bossis, étaient couvertes de mulons de sel déjà surmontés du toit d’argile qui devait les défendre contre les pluies de l’hiver. Régulièrement rangés autour de la saline, les mulons rappelaient, par la forme et la couleur, ces tentes de poil de chameau que dressent les tribus arabes dans les plaines de l’Algérie. De grandes et belles jeunes filles, portant sur leurs têtes les jattes de bois ou gèdes chargées de sel, couraient pieds nus le long des cloisons glissantes du marais. L’efflorescence d’un blanc d’albâtre qui couronnait le sommet de la ladure devait payer leur fatigue. Une odeur de violette s’exhalait autour de nous sous la lace (rateau) des saulniers ; partout retentissaient des rires, des chants, des cris d’appel ; on sentait circuler dans l’air la joie qui naît de l’abondance et de l’activité.

Une partie de la récolte de sel était déposée par tas inégaux autour d’étroits placis. N’axant point payé l’impôt, elle était là sous la garde de douaniers qui veillaient jour et nuit pour en prévenir l’enlèvement par les fraudeurs. Mon conducteur s’arrêta à quelques pas d’une da ces panthières que surveillait un des agens substitués aux commis de l’ancienne gabelle, et qui ont conservé dans le pays le nom de gabelous. C’était un petit homme à la figure chafouine, à l’œil effronté, et dont les mouvemens avaient une certaine nonchalance éreintée parodiant l’allure des anciens marquis. Bien que son apparence fût chétive, on sentait en lui cette vitalité nerveuse qui n’est point la force, mais qui y supplée. M. Content me le présenta sous le nom du Parisien en l’avertissant que j’arrivais de son pays. Le douanier m’adressa un de ces saluts insolemment polis, particuliers aux faubouriens de la grande ville.

— Ah ! monsieur vient de chez nous ? dit-il en me regardant, comme s’il eût voulu s’assurer de la provenance : pourrait-il me dire ce que fait pour l’instant le cavalier du Pont-Neuf ?

— Mais sa faction, comme vous, répliquai-je en souriant et sans prendre garde à son rire ironique.

— Monsieur fait erreur, reprit-il plus poliment ; je ne prends la panthière qu’à la mi-nuit, et je suis ici maintenant en amateur, à cette seule fin d’admirer les graves de nos paludières. Ça ne vaut pas les débardeuses de l’Ile d’amour ; mais à la campagne on prend ce qu’on a. Monsieur doit apporter des nouvelles de là-bas ?

Je lui rapportai ce que je savais de plus récent. Le Parisien ne s’intéressait qu’aux affaires des théâtres de boulevard, dont il avait autrefois fréquenté les parterres : pour lui, l’histoire de France se trouvait comprise entre la porte Saint-Martin et la rue de Ménilmontant. Il m’interrogea sur les pièces, sur les décorations, sur les acteurs, en entrecoupant ses questions de tirades et d’anecdotes. Il avait assisté pendant quinze années, on devine en quelle qualité, à toutes les premières représentations, et en parlait comme un vétéran parle des grandes batailles de l’empire. Je voulus savoir ce qui avait pu faire consentir, l’ancien chevalier du lustre à cette émigration dans les marais de la presqu’île guérandaise ; mais il évita de répondre en feignant de croire que je lui demandais des détails sur sa nouvelle position. Convaincu, comme tous les Parisiens de naissance, que la civilisation française n’a pu dépasser la banlieue, il me déclara, avec une sorte de philosophique indulgence, que le pays était habité par des sauvages.

— C’est honnête et pas méchant, ajouta-t-il en haussant les épaules ; mais pour ce qui est des moyens, néant ! comme on écrit au rapport. Ça obéit toujours au maire, ça respecte le clergé ; hommes et femmes sont abrutis par la religion. Faudrait, voyez-vous, que la troupe de l’Ambigu vînt un peu leur jouer le Presbytère et l’Archevêché ; mais, bah ! les trois quarts ne savent pas seulement ce que c’est qu’un théâtre : ils vont à l’église, et ça leur suffit. Un vrai bétail, monsieur ! à peine s’il y a dans toute la commune une demi-douzaine de malins qui essaient de la fausse-saulnerie ; encore finissent-ils toujours par se faire pincer.

M. Content fit observer que la faute en était surtout au Parisien, qui déjouait toutes leurs ruses.

— Oui, oui, répliqua le douanier avec une certaine fatuité, quand je suis arrivé, ils croyaient me faire poser. Un Parisien, pensaient les malins, ça n’a jamais vu fabriquer le sucre des gueux, ça n’entend rien au métier, et nous pourrons faire un trou à la poche du gouvernement ! Mais moi, qui devinais la chose, je m’étais dit : — C’est bon ! vous verrez si on connaît les ficelles ! Voilà donc qu’à la première caravane de mulets, les plus vieux gare-devant fouillent et mesurent les sommes de sel. Rien de prohibé : — mes gredins de faux-saulniers riaient en dedans et allaient repartir, quand je me rappelle le Sonneur de Saint-Paul et les papiers cachés sous le bât. Pour lors, je fais dessangler, et qu’est-ce que je trouve ? partout du sel au lieu de bourre !

— Je vois que vous êtes trop fort pour ces pauvres gens ! dis-je en riant.

Le Parisien haussa les épaules.

— Mon Dieu ! non, répliqua-t-il avec une modestie triomphante ; mais on connaît son répertoire.

En causant ainsi, nous avions repris notre route vers le bourg. Les marais étaient couverts de travailleurs occupés à la récolte ; un seul restait désert, et, comme nous approchions, j’aperçus Pierre-Louis debout sur le bossis. À ma vue, il fit un geste désespéré en me montrant la ladure, où blanchissait à peine une écume salée.

— Quand on disait à monsieur que nous allions tomber sous le mauvais sort ! s’écria-t-il ; Jeanne a trouvé là-bas le petit Pierre malade, et moi je trouve ici ma saline qui échaude !

Je savais que les paludiers désignaient ainsi les marais dont la production s’arrêtait subitement, et j’avais été témoin ailleurs du même phénomène. Je voulus faire comprendre à Pierre-Louis que le sel marin enlevé à plusieurs reprises, sans que l’eau eût été renouvelée, se trouvait maintenant assez peu abondant pour que les autres sels en dissolution l’empêchassent de se cristalliser. M. Content ajouta que la faute en était à ceux que Pierre avait chargés de ses saulnaisons, et qu’en faisant une nouvelle prise d’eau, son marais serait simplement retardé ; mais Pierre-Louis paraissait frappé : il secoua la tête sans répondre et se mit à faire le tour des chaussées pour examiner les cobiers. Je ne pus retenir une réflexion d’étonnement sur les constantes disgraces qu’avait eu à subir le jeune saulnier ; mon conducteur me répondit en souriant

— Il fait son apprentissage, le tour des heureuses chances arrivera ; mais il faut pour cela que Pierre-Louis devienne moins prompt à entreprendre et plus lent à oublier. Jusqu’à présent les leçons ne lui ont guère profité qu’un jour ; le chagrin glisse sur lui comme la pluie sur nos toits, le moindre soleil suffit pour tout sécher. Avec l’âge viendra la prudence. C’est à force de prendre garde et d’être patient que nos gens peuvent nouer les deux bouts de la vie, car entre le baptême et l’enterrement la route a bien des descentes et bien des montées. Ailleurs, monsieur, on coupe le blé par gerbes, ici il faut le ramasser grain à grain. Une famille de paludiers ne peut soigner que cinquante millets, qui lui rapportent un peu plus de deux cents francs pour cinq personnes. Comment vit-elle avec une pareille somme ? Je ne saurais vous le dire. C’est un de ces miracles d’industrie et de sobriété qu’on ne peut expliquer, mais qui ont cessé de surprendre, parce qu’ils se renouvellent tous les jours.

Dans ce moment, le Parisien, qui avait suivi Pierre-Louis, revint vers nous avec de grands éclats de rire.

— En voilà encore un Cosaque ! s’écria-t-il en nous montrant le saulnier, qui avait repris le chemin du bourg ; savez-vous qui il accuse de ses désagrémens ?

— Le petit charbonnier ?

— Juste ! Quand j’avertissais monsieur qu’ici ils étaient tous abêtis par les préjugés ! Ils ne comprennent seulement pas que chacun a un bon ou un mauvais sort, ce que Napoléon appelait son étoile ! Moi qui vous parle, j’en ai une et du bon cru, faut croire, car deux somnambules, élèves de Mlle Lenormant, m’ont prédit un riche mariage avec une demoiselle titrée.

Je souris malgré moi. L’incrédulité du douanier ressemblait à celle de la plupart des esprits forts ; ce n’était qu’un déplacement dans les superstitions ; les erreurs de son prochain lui faisaient pitié, parce qu’il en avait d’autres.

En rentrant dans le bourg, nous rencontrâmes une foule endimanchée qui courait vers la place, où l’appelaient les sons d’une musette. M. Content m’apprit que c’était la noce du cousin de Pierre-Louis. Tous ceux que n’occupait point la récolte du sel se trouvaient là vêtus de leur riche costume du XVe siècle, si favorable aux hautes tailles et aux fières allures. Les deux mariés parurent bientôt, accompagnés de leurs parens, et je fus véritablement ébloui. La jeune femme avait la poitrine recouverte d’une sorte de cuirasse de drap d’or retenue par une ceinture de même étoffe ; sa jupe violette était à demi cachée par un tablier de soie flamboyante ; son corsage à manches rouges était bordé de velours et surmonté d’une large collerette de dentelles. Sur sa chevelure gracieusement enroulée dans des bandelettes se dressait une petite coiffe à ailes retombantes que retenait une couronne de roses blanches. Le marié portait des culottes de fine toile, des bas à arabesques, des souliers de peau de daim, et les trois gilets de teintes différentes recouverts du paletot brun soutaché de noir. Il était coiffé du chapeau à larges bords relevé d’un côté et orné de chenille coloriées. Enfin un petit manteau verdâtre coupé à l’espagnole pendait à son épaule, retenti par une agrafe d’argent.

Dès leur arrivée, le branle avait commencé autour du joueur de musette. Les danseurs se tenaient par la main et formaient une longue chaîne qui se roulait et se déroulait sur elle-même, traçant mille sinuosités qu’il fallait suivre en entrecoupant cette course de sauts cadencés. Il y avait, dans ce bal improvisé sous le ciel, une grace et un éclat qui me retinrent long-temps parmi les spectateurs. Le soleil couchant brillait sur l’or des costumes, la musette lançait au vent des fusées de notes aiguës ; le sol retentissait bruyamment sous le passage de la ronde toujours plus animée ; on sentait que les mains devaient se presser plus tendrement ; on voyait les visages s’épanouir dans une sorte de joyeuse ivresse.

L’arrivée des garçons et des filles de noce interrompit la fête. Il fallut les suivre jusqu’à la salle préparée par les parens. La jeune épousée fut assise sur une table près de son nouveau maître, et les garçons vinrent leur offrir quelques friandises, tandis que les filles leur chantaient la complainte de la mariée. J’avais déjà entendu ces couplets mélancoliques aux noces de la Vendée. C’était une peinture naïve de la rude vie de devoir et de sacrifice qui allait commencer pour la jeune épousée. Elle se terminait par trois stances qui pour moi étaient nouvelles, et qui ne me semblèrent point dépourvues d’une certaine grace rustique. Après avoir averti madame la mariée qu’elle devait renoncer au bal, aux rubans et à la liberté, la chanson ajoutait :

Adieu repos ! plaisir !
Quand son époux sommeille,
La femme a, pour dormir,

Trop d’enfans qui l’éveillent,
Trop d’berceaux à bercer,
Trop d’soucis à penser !

Quand vous aurez vieilli,
Madame la mariée,
Qu’dans vos fill’s et vos fils
Votr’ forc’ sera passée,
Vos fill’s se marieront
Et vos fils vous laîront.

Jamais ne vous plaignez
Ni grondez davantage.
Il faut que vous soyez,
Pour la paix du ménage,
Plus solid’ que l’acier
Et plus soupl’ que l’osier.

À chaque couplet, on s’arrêtait pour remplir les verres ; un des parens criait : — A la santé de la mariée ! — Et tous répondaient en levant la main : — Honneur !

La chanson achevée, la foule se dispersa. Nous sortions avec le Parisien, quand nous aperçûmes Pierre-Louis et quelques autres saulniers attablés dans une pièce reculée. À la vue du douanier, ils semblèrent se consulter, puis l’appelèrent en l’engageant à leur tenir compagnie.

— Viens trinquer, gabelou, c’est du condor ! lui cria d’une voix. triomphante Pierre-Louis, qui me parut avoir commencé à noyer son chagrin.

— Connu ! répliqua le Parisien, c’est comme qui dirait le château-margot du pays !

Et, se tournant vers moi avec une grimace narquoise :

— Ça ne vaut pas tout-à-fait le piqueton d’Argenteuil, ajouta-t-il plus bas ; mais il ne faut jamais humilier ceux qui régalent.

À ces mots, il nous salua d’un air léger et alla rejoindre les buveurs.

La nuit commençait à tomber. Comme nous traversions la rue, j’aperçus une fenêtre où brillait déjà une lumière. Je reconnus la maison de Jeanne. Avant de retourner chez mon hôte, je lui demandai la permission de le quitter quelques instans pour visiter la saulnière et m’informer de son fils. Rien n’était changé dans son état ; mais, soit que les forces de la mère eussent cédé, soit que l’isolement eût exalté son inquiétude, elle me parut moins maîtresse d’elle-même. Ses yeux étaient rouges, sa voix brève, ses mains tremblantes.

— Le petit Pierre mourra ! me dit-elle en regardant le berceau avec un accablement égaré.

Je voulus la rassurer ; elle m’écouta sans prononcer un mot, sans faire un mouvement, puis alla s’asseoir sur la pierre du foyer, où elle se mit à sangloter. Quand ses plaintes s’arrêtaient, on entendait la respiration rauque de l’enfant, et, par intervalles, les rires de la noce ou les chants des buveurs. L’obscurité était plutôt rendue visible qu’elle n’était dissipée par la chandelle de résine posée à terre. Ce berceau d’un enfant à l’agonie et cette femme qui pleurait accroupie dans la pénombre formaient un tableau trop naïvement douloureux pour ne pas remuer le cœur. Je fus touché de tant de tristesse et d’abandon. J’essayai de persuader à la saulnière que ses craintes tenaient surtout à sa disposition d’esprit et aux avertissemens mystérieux qu’elle se figurait avoir reçus pendant la route. Elle releva vers moi son visage baigné de larmes.

— Pendant la route et depuis ! me dit-elle.

— Depuis ? répétai-je surpris ; que s’est-il donc passé ?

Elle promena autour d’elle un regard effrayé.

— Eh bien ! reprit-elle plus bas, avant l’arrivée de monsieur, je nie tenais là, près de l’enfant ; le soir était venu, et je n’avais pas encore allumé de clarté, car, à force de pleurer, je ne faisais plus de différence entre le jour et la nuit, quand j’ai entendu près de moi des pas, puis un soupir. J’ai relevé la tête, il n’y avait personne. J’ai cru que je m’étais trompée ; mais, presque au même instant, les soupirs ont recommencé. J’ai entendu mon nom aussi clairement que je vous entends me parler, et, comme j’étais encore toute seule, je me suis dit : C’est un signe ! Quelqu’un de ceux qui m’ont voulu du bien pendant leur vie s’est relevé de dessous terre, afin de m’avertir que la mort préparait une place près de lui ; pour sûr, un chrétien va mourir dans la maison !

À ces mots, les larmes de Jeanne redoublèrent ; j’éprouvais un sérieux embarras. Les raisonnemens ne pouvaient avoir aucune prise sur cette ame crédule et ébranlée ; à la première expression de doute, elle répéta tous les détails de son récit avec une précision qui témoignait de la vivacité du souvenir. Les pas et les soupirs avaient semblé retentir près de la fenêtre placée au-dessus du berceau, tandis que son nom avait été prononcé à l’autre extrémité du logis. Son regard et sa main venaient même de désigner une porte ouverte, conduisant au courtil, quand tout à coup elle tressaillit, la parole sembla s’arrêter sur ses lèvres, son œil resta fixe, et elle continuait à me montrer la porte avec un geste épouvanté. J’avançai la tête : à quelques pas du seuil et dans la demi-lueur de la nuit, une forme singulière se tenait immobile : on eût dit la silhouette confuse d’un être humain de très petite taille, appuyé sur un long bâton et le visage caché par un chapeau à larges bords, mais sans que l’on pût distinguer si c’était un corps ou seulement une ombre.

— C’est lui ! bégaya Jeanne, c’est le kourigan !…

Je ne pris point le temps de lui répondre. Je m’étais glissé avec précaution le long de la muraille, et, gagnant la porte, je m’élançai brusquement dans le courtil ; mais, quelque prompt qu’eût été mon mouvement, l’ombre avait déjà gagné l’autre bout de l’enclos, et je la vis s’échapper par une ouverture de la haie. Quand je voulus y courir, tout avait disparu.

Je cherchais à m’expliquer cette singulière vision, quand je fus interrompu par Pierre-Louis, qui rentrait chez lui en chantant. Le saulnier paraissait avoir singulièrement fêté le condor, et les avertissemens de Jeanne ne purent le décider à baisser la voix. Il était dans cette première extase de l’ivresse qui commence, alors que tout se teint aux yeux du buveur de la riche et joyeuse couleur du vin. Il ne vit ni les traits altérés de l’enfant ni les pleurs de la mère : celle-ci voulut en vain lui communiquer ses inquiétudes, il lui frappa dans la main en riant et essaya de l’embrasser.

— Allons, Bellotte, n’aie donc pas de chagrin ! s’écria-t-il gaiement, le petit Pierre ira bien… et nous aussi !… tout ira bien… oui… Je voudrais seulement des sacs… Où sont les sacs, dis ?

Jeanne montra silencieusement un coffre où le saulnier prit ce qu’il cherchait.

— Voilà la chose ! continua-t-il en se parlant à lui-même selon l’habitude des gens ivres ; ça sera autant de profits pour réparer les pertes… Sois tranquille, va, nous achèterons des remèdes à l’enfant, et il faudra bien qu’il guérisse !

Il roulait les sacs et se riait à lui-même, tout en parlant ; Jeanne, penchée vers le petit Pierre, ne semblait point l’entendre ; il se rapprocha du berceau.

— A tout à l’heure, fiot, reprit-il, ne t’impatiente pas ; je vais avec les autres.

— Où cela ? demandai-je.

— Nulle part… répliqua-t-il avec un rire narquois ; histoire de rire, voyez-vous. Les gars ont eu une idée… ils ont noyé le gabelou !

— Noyé ! m’écriai-je.

— Dans son verre, s’entend ! reprit Pierre-Louis en riant ; pour le quart d’heure, il ne peut reconnaître sa main droite de sa main gauche… Une bonne malice, oui… et qui pourra rapporter…

— Quoi donc

— Rien, c’est une manière de dire… Mais pardon… Monsieur veut-il sortir ou rester ?

Il avait ouvert la porte ; je pris congé de Jeanne, et je sortis avec le saulnier. Il continua sa conversation incohérente jusqu’au détour de la rue, où nous rencontrâmes les autres buveurs en compagnie du Parisien. À la vue de ce dernier, je dus reconnaître que Pierre-Louis n’avait rien exagéré. Bien que soutenu des deux côtés, le douanier décrivait dans la rue les plus capricieux méandres, et chantait d’une voix chevrotante des romances populaires dont il mêlait les paroles et les airs. Il me parut, au reste, que ses compagnons, tout en excitant sa gaieté bachique, en riaient sournoisement. Dès que Pierre-Louis les eut rejoints, ils échangèrent un signe et cessèrent de retenir le Parisien, qui faisait de visibles efforts pour les quitter.

— Eh bien ! c’est dit, laissez le gabelou aller à sa panthière, s’écrièrent en même temps plusieurs saulniers.

— C’est ça, reprit le douanier, qui, abandonné par ses conducteurs, tourna trois fois sur lui-même avant de retrouver son équilibre ; le service avant tort ! Au revoir, et, quand vous voudrez encore lutter de soif, cherchez-moi des gosiers plus salés que les vôtres. Hop ! en route les sentinelles perdues ! Si monsieur me passait son bras, sans le commander…

Et, avant que j’eusse répondu ; il m’avait pris pour point d’appui et m’entraînait vers l’extrémité du bourg. Comme c’était mon chemin pour rentrer chez mon hôte, je le laissai faire, heureux, grace à l’obscurité, de n’être pas vu en pareille compagnie. Le Parisien marcha pendant quelques minutes en trébuchant et en continuant à chanter d’une voix avinée ; mais, dès que nous eûmes tourné la rue, il se redressa, s’affermit sur ses pieds, et quitta mon bras.

— Que monsieur m’excuse, dit-il de sa voix ordinaire, les malins ne sont plus là, on peut reprendre son aplomb.

Et il se mit à marcher près de moi d’un pas délibéré. Je le regardai stupéfait.

— Ce n’est rien, dit-il en riant ; il fallait prouver ce qu’on sait à ce tas de paysans. Ils ont voulu me faire voir trouble parce qu’on leur a dit que j’étais de panthière cette nuit ; mais à farceur farceur ennemi, comme dit le proverbe. Ils croient m’avoir endormi, mais j’aurai l’œil ouvert, et gare aux fraudeurs !

— Soupçonnez-vous donc quelque projet ? demandai-je.

Il regarda autour de lui, et clignant de l’œil :

— M’est avis que le condor avait goût de faux-sel, dit-il plus bas ; les drôles ont espéré se régaler en me faisant payer la consommation ; mais le Parisien n’aime pas qu’on le mystifie, c’est antipathique à son tempérament. Aussi tant pis pour ceux qui voudront rire ; si on entre en danse, je me charge de la musique.

À ces mots, le gabelou éclata de rire, battit un entrechat des plus hasardés, et, après avoir salué avec une recherche grotesque, prit en courant le chemin qui conduisait aux salines.

Je demeurai un instant à la même place, incertain sur ce que je devais faire. Les mots échappés à Pierre-Louis confirmaient pour moi les soupçons du Parisien ; il y avait véritablement lieu de craindre que la feinte ivresse de celui-ci n’enhardît le saulnier et ses compagnons à quelque tentative dont ils pouvaient avoir à se repentir. Je redoutais l’imprudence ordinaire du mari de Jeanne, et j’aurais voulu l’arrêter par un avertissement ; mais où se trouvait-il à cette heure, et comment lui parler ? Après beaucoup d’hésitations, je me décidai à rebrousser chemin jusque chez lui, espérant qu’un hasard aurait pu le ramener à sa demeure, ou que Jeanne du moins saurait le rencontrer ; mais la nuit devenait plus sombre : je me trompai de route et j’arrivai à la maison du saulnier par la ruelle champêtre sur laquelle s’ouvrait le courtil. Ne voulant point revenir en arrière, je poussai la petite barrière à claire-voie qui lui servait de porte, et j’entrai.

Au moment où j’allais prendre la courte allée conduisant au logis, une ombre se détacha de l’obscurité que projetait l’édifice, et traversa lentement l’espace lumineux qui m’en séparait. Sa petite taille, son large chapeau, sa démarche inégale, ne pouvaient me laisser aucun doute ; c’était bien celle qui m’avait échappé quelques instans auparavant et dans laquelle Jeanne avait cru reconnaître le kourigan ! L’occasion était trop favorable pour n’en point profiter. Je tournai l’allée, j’enjambai une plate-bande, et nous nous trouvâmes face à face.

À mon aspect, le prétendu lutin poussa un cri et voulut fuir ; mais je le saisis par les épaules : son chapeau tomba dans l’effort qu’il fit pour m’échapper, et la faible clarté des étoiles me montra le visage effrayé d’un jeune paysan chétif et contrefait. Je le secouai assez rudement en lui demandant à haute voix ce qu’il faisait là ; il m’imposa silence du geste et m’attira à l’écart de la maison. Je ne comprenais pas plus ces précautions que sa présence dans le courtil à une pareille heure, et je le sommai une seconde fois de s’expliquer. Au lieu de répondre, il s’appuya au talus qui servait de clôture, tourna les yeux vers la maison où brillait une lumière, et se mit à soupirer.

— Vous êtes là depuis le coucher du soleil ? repris-je étonné de ce silence ; c’est vous qui avez prononcé le nom de Jeanne ?

— Ah ! m’a-t-elle entendu ? dit-il avec une émotion naïve.

— Vous l’avez effrayée ; que cherchez-vous ici ?

— Rien.

— Pourquoi venir alors, et qui êtes-vous ? Il jeta sur moi un regard distrait.

— On m’appelle Gratien, dit-il lentement.

— L’enfant de l’hospice de Savenay ! m’écriai-je, le compagnon de Jeanne, celui dont parlait hier le vieux Michel ? Il fit de la tête un signe affirmatif.

— Alors c’est vous que la saulnière a vu l’autre soir chez son parrain, repris-je ; c’est vous qui, près d’Escoublac, avez écrit son nom sur le sable, où votre pied nu et contrefait avait laissé son empreinte ce n’est pas la première fois que vous la suivez ainsi en vous cachant. Pourquoi cela ? répondez ; que lui voulez-vous ?

Il resta muet.

— Je vous le dirai bien, moi, continuai-je en le regardant fixement ; vous cherchez la belle saulnière, parce que vous êtes amoureux d’elle !

Il se redressa tout effaré, et essaya de fuir. Je le retins à grand’peine. Il fallut lui répéter que je ne l’avais dit à personne, que Jeanne ne soupçonnait rien, et qu’elle l’avait pris pour le kourigan. Je lui tenais les mains en m’efforçant de le rassurer ; il céda enfin, baissa la tête, et je l’entendis qui pleurait ; mais presque aussitôt ses larmes s’arrêtèrent, il voulut m’échapper de nouveau. Je tâchai en vain de lui donner confiance par des paroles de sympathie et d’encouragement ; il me répondit par des discours sans suite, entremêlant ses divagations de malédictions, d’éclats de rire, de sanglots. Son égarement avait quelque chose qui attirait et repoussait tour à tour. Parfois c’étaient d’inintelligibles explications, dans lesquelles la folie essayait le mensonge, parfois de rapides confidences où le cœur se racontait sans le savoir. La ruse du paysan et l’ingénuité de l’enfant luttaient dans ce cerveau malade, et se trahissaient successivement par des traits ridicules ou charmans. Il parlait d’affaires de sel qui l’avaient conduit à Saillé ; il nommait les gens auxquels il avait acheté, les barges qu’il devait charger ; puis, il joignait les mains au-dessus de sa tête, et criait qu’il allait partir pour La Meilleraie, où il voulait se faire trappiste et mourir.

Je contemplais ce misérable abandonné, à qui Dieu avait d’abord refusé la grace, et que les hommes avaient ensuite déshérité de l’amour. Fallait-il plaindre ou bénir son égarement ? Quelque pénible que fût le rêve agité dont il était poursuivi, avait-il mieux à attendre de la réalité ? La vie ne lui était-elle pas fermée dans tout ce qu’elle avait d’espaces éclairés et fleuris ? Son mal, du moins, lui créait un monde où passaient parfois quelques mirages. La folie seule pouvait lui permettre de prendre patience, car seule elle lui permettait d’espérer.

Voyant que l’interrogation directe ne réussissait qu’à l’effaroucher, je feignis de me laisser aller au courant de ses digressions ; je répondis à tout avec un air de confiance qui le rassura. Ce qu’il y avait de volontaire dans sa divagation disparut insensiblement et le laissa à la sincérité de son égarement. Il me raconta alors, en phrases sans suite, ses absences des Bryères et ses retours, sa vie errante dans les cantons autrefois parcourus avec Jeanne, ses visites secrètes aux lieux qu’elle habitait, ses mille ruses pour la voir et la suivre sans être aperçu. Tout cela était dit avec une loquacité vagabonde qui donnait plutôt l’idée d’une infirmité de l’esprit que d’une souffrance du cœur. La passion était ici dépouillée de son poétique cortége de réserve et d’exaltation ; la mélancolie sans grace ne paraissait plus qu’une maladive tristesse. À peine si, de loin en loin, un frisson de fièvre, un cri douloureux traversait les triviales confidences du boiteux. Comme les plantes délicates qu’un germe égaré a fait croître sur le chaume d’une étable, l’amour, dépaysé dans cette ame, ne pouvait ni trouver sa place ni exhaler son parfum ; la fleur rare s’était épanouie hors du vase précieux qui la réclamait.

J’écoutais ces récits entrecoupés avec un intérêt combattu, quand un coup de feu retentit dans l’éloignement ; je redressai la tête : un second coup se fit entendre, et cette fois il me sembla suivi d’une vague rumeur. Je posai la main sur le bras de Gratien pour lui imposer silence ; mais il n’avait rien remarqué. Je restai un instant partagé entre ses confidences diffuses et je ne sais quelle préoccupation inquiète. Il me semblait que la rumeur se rapprochait ; bientôt il n’y eut plus de doute, des cris perçaient la nuit ; j’entendis les portes des maisons s’ouvrir ; les voix devenaient plus nombreuses ; des pas précipités se dirigeaient de notre côté ; le nom de Pierre-Louis frappa mon oreille mêlé à des exclamations et à des clameurs. Un pressentiment funeste me saisit ; je laissai là Gratien, je courus vers la maison : au moment où je poussais la porte qui donnait sur le jardin, celle de la rue s’ouvrit, et deux hommes entrèrent portant dans leurs bras le saulnier couvert de sang.

Pierre-Louis et ses compagnons avaient compté sur l’ivresse du Parisien pour tenter, près de sa panthière, un enlèvement de faux sel, et la balle du douanier venait de frapper mortellement le saulnier. Jeanne, occupée de son enfant, n’avait rien soupçonné, rien entendu ; au moment où les pas retentirent sur le seuil, elle retourna la tête, et son premier regard rencontra le cadavre !

On n’essaie point de peindre de pareilles scènes. En reconnaissant le mort, la saulnière s’était élancée vers lui ; les voisins accourus l’entouraient, parlaient tous à la fois. Pendant quelque temps, ce fut un chaos de plaintes, de consolations, au milieu duquel la voix de la veuve restait étouffée. Je m’approchai enfin du groupe bruyant, et je pus apercevoir Jeanne, qui semblait étrangère à tout ce qui l’entourait. À genoux près du mort, elle essuyait avec son tablier le sang qui coulait de sa blessure, elle l’embrassait et l’appelait comme s’il eût pu lui répondre. On eût dit que, foudroyée par ce coup imprévu, elle ne le sentait pas encore complètement ; mais peu à peu l’inutilité de ses appels et de ses embrassemens parut l’épouvanter : elle se redressa, d’un air égaré, et nous tendit ses mains couvertes de sang.

Il n’est pas mort ? demandait-elle en nous regardant l’un après l’autre ; il ne peut pas être mort ! Le médecin vous le dira ; où est le médecin ?

Quelqu’un répondit qu’on l’avait envoyé chercher. Je m’approchai alors pour l’encourager, et je voulus l’entraîner doucement loin du cadavre ; mais elle s’y rattacha des deux mains, comme si mon effort lui eût tout révélé, et sa douleur fit explosion. Assise à terre, elle avait ramené la tête de Pierre-Louis sur ses genoux, elle le regardait avec des sanglots et des cris si éperdus, que les plus endurcis en étaient remués jusqu’aux entrailles.

Nous avions tous reculé involontairement, et personne ne trouvait de paroles pour un tel désespoir, qui, loin de s’affaiblir, semblait trouver de nouvelles forces dans son expansion. L’accent de Jeanne devenait plus rauque, ses yeux plus hagards ; tous ses mouvemens prenaient je ne sais quoi de sauvage, et ses sanglots étaient entrecoupés par un rire nerveux qui donnait froid au cœur. Évidemment le coup avait été trop violent et trop inattendu ; cet esprit, déjà ébranlé, errait sur la pente de la folie. Je me joignis en vain à ses parens et à ses amis pour la rappeler à elle-même ; nos voix ne lui arrivaient plus. Accroupie près du mort, l’œil grand ouvert et les lèvres agitées d’un frisson convulsif, elle murmurait des mots insensés qui ne s’adressaient à personne. Nous nous regardions consternés. Un grand silence s’était fait autour d’elle ; il fut subitement interrompu par un cri faible et plaintif : c’était l’enfant qui sortait de sa torpeur et appelait sa mère !

Cette voix frêle traversa la douleur de Jeanne ; elle arrêta sa raison fuyante. La saulnière s’était retournée d’un brusque mouvement ; le petit Pierre, redressé, apparaissait au-dessus du berceau, et une de ses mains tendues semblait implorer. La mère courut à l’enfant, et l’enveloppa dans ses bras avec un cri qui partait tellement des profondeurs de l’ame, que tous les yeux se mouillèrent.

Le médecin entrait. On l’entoura et on le conduisit vers Pierre-Louis, qui avait été porté sur son lit. Il appuya sa main contre le cœur du saulnier, plaça un miroir devant ses lèvres, secoua la tête, et, sans rien dire, ramena la couverture sur son visage. Jeanne chancela, elle avait compris ; mais l’enfant l’appelait de nouveau. Le médecin vint à lui, se pencha sur le berceau, et, après avoir attentivement examiné les résultats de la crise, déclara qu’il était sauvé. La saulnière ne put retenir une exclamation de joie ; ses yeux, secs jusqu’alors, laissèrent jaillir un flot de larmes ; elle tomba à genoux en joignant les mains ; la reconnaissance de la mère avait amorti le désespoir de la veuve.

Le surlendemain, je me joignis au convoi funèbre qui conduisit le mort au cimetière. Les hommes marchaient les premiers, portant le petit manteau par-dessus l’habit de toile blanche destiné au travail ; les femmes venaient ensuite, vêtues de leur camail de deuil formé d’une sombre toison ; enfin, derrière elles, j’aperçus Gratien, qui suivait seul, dans son triste costume des Bryères, la tête basse et le visage voilé de ses longs cheveux. Il s’arrêta à l’entrée du cimetière, s’agenouilla sur les cailloux du chemin, et, la fosse une fois refermée, disparut derrière l’église. J’allai ensuite voir Jeanne, que je trouvai pleurant, la tête appuyée sur le petit oreiller de son enfant, qui recommençait à lui sourire et jouait avec ses larmes.

Plusieurs semaines se passèrent en excursions sur le continent et dans les îles. Je parcourus toutes les sinuosités de ces rivages, autrefois fréquentés par les vaisseaux de Carthage, et où vivait, au dire de Strabon, sur un territoire où aucun homme n’avait accès, un peuple de femmes Amnites livrées au culte de Bacchus. À mon retour de cette curieuse pérégrination, j’appris que le petit Pierre était complètement rétabli, et que Jeanne retournait habiter aux Bryères chez son parrain. Je remis au lendemain la visite d’adieu que je voulais lui faire ; mais, comme nous sortions pour une promenade aux étiers, mon hôte me montra la saulnière qui suivait la route de Moutoir. Elle était en grand habit de deuil, assise sur la mule que je connaissais, son enfant placé devant elle. Gratien tenait la bride et la conduisait. Il me sembla voir le fantôme grimaçant de sa jeunesse reconduisant Jeanne au triste lieu qu’elle avait quitté escortée de toutes les espérances de l’amour, et où elle revenait avec les souvenirs d’un bonheur détruit. Je la suivis long-temps de l’œil sur la route poudreuse. Le ciel avait un éclat monotone plus triste que les nuées, et, tandis que la veuve cheminait lentement, portant dans ses bras l’enfant orphelin, une voix de jeune fille murmurait le long des bossis la chanson du mariage, et le vent de mer apportait de loin la rumeur du flot comme un vague gémissement.


EMILE SOUVESTRE.

  1. Barque d’une forme particulière.
  2. Le Berlingue est un tissu, mélange de laine et de fil.
  3. Le Berlingue est un tissu, mélange de laine et de fil.
  4. On appelle la Pelette la première couche de tourbe. Les Bryérons l’enlèvent au boyau, au commencement de l’été, et la réservent pour leur usage personnel. La couche du dessous fournit la tourbe marchande.
  5. Chariot dans lequel on place les enfans pour leur apprendre à marcher.
  6. On appelle mielles les grèves sablonneuses du département de la Manche.