Les Récits de la muse populaire/07

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Les Récits de la muse populaire
Revue des Deux Mondes, Nouvelle périodetome 10 (p. 894-927).
◄  VI


LES RECITS


DE


LA MUSE POPULAIRE




LES BOISIERS.




I. – LE BRACONNIER.

Il est surtout trois formes sous lesquelles la création se révèle à nous plus souveraine, la montagne, l’océan, la forêt : de ces trois grands aspects de l’œuvre divine, deux restent à l’abri de toutes les atteintes humaines et immuables dans leur sublimité ; mais la troisième est soumise à la volonté de l’homme. Partout où il s’établit, sa hache fait la place libre. Ces longues chaînes d’ombrages que le travail latent de la terre a mis des siècles à élever comme de verdoyantes montagnes, il les taille, il les entr’ouvre, il les abat à son gré ; aussi la forêt devient-elle chaque jour, dans notre vieux monde, un accident plus rare et par cela même plus curieux.

J’avais traversé les grands taillis et les petites futaies qui parsèment nos provinces de l’ouest, mais il me restait à voir une oasis forestière assez vaste pour renfermer une population spéciale, créer des caractères et des industries. Je me décidai à visiter la forêt du Gavre, enclavée entre le Don et l’Isac, deux des principaux affluens de la Vilaine. J’avais pour compagnon momentané de ce voyage un nouveau garde que l’administration expédiait au Gavre, afin d’activer la surveillance et de réprimer des abus favorisés par la négligence et la tradition. Il eût été difficile de trouver un homme plus propre que Moser à une pareille mission ; il était né sur cette terre alsacienne qui fournit à la France ses soldats les mieux disciplinés : race laborieuse, positive, esclave de la règle, et qui, étrangère aux sentimentalités un peu puériles d’outre-Rhin, est, pour ainsi dire, la prose de l’Allemagne. Moser joignait d’ailleurs aux qualités générales de sa race une perspicacité singulière, aiguisée par l’expérience. Dans sa carrière de forestier, il avait eu à déjouer trop de subterfuges pour n’avoir pas appris lui-même à s’en servir ; il marchait en toutes choses comme dans la forêt, moins souvent par les larges avenues que par les foulées, et plus volontiers sur la mousse qui éteint le bruit des pas que sur les cailloux qui avertissent de l’approche. Cependant, chez lui, la ruse n’avait rien de bas et s’aidait plutôt du silence que du mensonge : c’était, à tout prendre, une nature droite, mais mise en défiance ; c’était surtout un caractère. Tel vous l’aviez vu au premier instant, tel vous le retrouviez toujours. Moser avait donné le règlement des eaux et forêts pour doublure à sa conscience et se tenait inébranlable derrière ce bouclier.

L’étude de cette personnalité, d’autant plus facile à déchiffrer qu’elle n’avait pas de recoins, donna un véritable intérêt à la route que nous faisions ensemble. Le garde alsacien prenait rarement l’initiative d’une confidence, mais ne refusait jamais de répondre. Je l’amenai à me raconter ses longues embuscades dans les fourrés pour surprendre les coureurs de bois, ses poursuites sur la piste des braconniers, ses ruses victorieuses ou déjouées, les luttes corps à corps qu’il avait eues à braver, en un mot tous les incidens de la vie demi-sauvage qu’il menait depuis bientôt vingt années, et dont il avait fait son plaisir après en avoir fait son devoir. Pendant ces récits, forcément entrecoupés de beaucoup de pauses et de digressions, nous avions franchi la vallée d’or (Orvault), tantôt suivant la route sinueuse qui ondoie avec la coulée, tantôt coupant au plus court à travers les sentes qui traversent les prairies et s’enfoncent au milieu des châtaigneraies. Après avoir escaladé le bourg bâti au haut des collines, nous avions gagné la grande lande qui remplace l’ancienne forêt de Sautron, où le duc de Bretagne François Il fit bâtir la chapelle de Bongarand, encore debout, puis côtoyé l’étang de la Barossière, grande flaque immobile et sans ombrage, devant laquelle se dressent, comme des fourches patibulaires, quelques arbres desséchés qu’entourent des volées de corbeaux. Enfin, quittant le chemin direct, j’avais incliné, avec mon compagnon, vers le hameau de la Thébaudière, désireux de visiter la demeure de cette femme célèbre qui sut, à force de grace et de bon sens, écrire sous forme de lettres à sa fille un livre immortel. Nous arrivâmes au château du Buron par une avenue de sapins de cent pieds de haut. Il ne reste pas autre chose de ce que Mme de Sévigné appelle les plus vieux bois du monde. Dès 1680, son fils avait fait abattre le dernier bosquet. « Votre frère, écrit-elle à Mme de Grignan, a trouvé l’invention de dépenser sans paraître, de perdre sans jouer et de payer sans s’acquitter. Toujours une soif et un besoin d’argent, en paix comme en guerre : c’est un abîme de je ne sais quoi, car il n’a aucune fantaisie ; mais sa main est un creuset où l’argent se fond. Ma fille, il faut que vous essuyiez tout ceci : toutes ces dryades affligées, que je vis hier ; tous ces vieux sylvains, qui ne savent plus où se retirer ; tous ces anciens corbeaux, établis depuis deux cents ans dans l’horreur de ces bois… tout cela me fit hier des plaintes qui me touchèrent sensiblement le cœur. » On ne trouve au Buron d’autre souvenir de Mme de Sévigné que quelques lettres autographes et la chambre où elle couchait : c’est une petite pièce écartée, à six pans, ornée de boiseries sculptées et encore garnie de meubles du XVIIe siècle.

Partis du Buron, nous atteignîmes la lande de Treillères, steppe de près de sept lieues de circonférence, où quelques pousses de chêne et de hêtre, dernière trace des forêts druidiques, percent un tapis de maigres bruyères, puis enfin le bourg de Blain, d’où nous nous dirigeâmes sur la forêt du Gavre, qui depuis long-temps déjà dessinait à l’horizon ses sombres contours. L’entrée en était autrefois gardée par un château dont la possession fut la cause première des plus dramatiques épisodes de notre histoire. Le duc de Bretagne l’ayant donné à Chandos, au préjudice de Clisson qui le sollicitait, celui-ci jura Dieu qu’il n’aurait pas un Anglais pour voisin, et courut brûler la propriété du nouveau seigneur. Le duc se vengea par un guet-apens célèbre dans l’histoire et auquel Voltaire a emprunté les ressorts dramatiques de sa tragédie d’Adélaïde du Guesclin. Plus tard eut lieu le meurtre du connétable, que Charles VI voulut venger. On sait comment la folie surprit le roi à la tête de son armée et commença cette longue série de désastres qui faillirent rayer la France du rang des nations. Je cherchai long-temps en vain la place de ce château, dont le nom éveille un si lugubre retentissement dans le passé. Les tours que s’étaient disputées les seigneurs et les rois les plus puissans de la chrétienté ne forment plus qu’une imperceptible ondulation de terrain ; leurs décombres mêmes ont disparu sous les orties.

Quand nous descendîmes au bourg, le soleil commençait à disparaître derrière les horizons de Rozet et de Plessé. Une lueur pourprée incendiait les toits de chaume. Les femmes revenaient des vagues de la forêt, portant des fagots d’ajoncs ou de fougères qu’elles retenaient à l’épaule avec la pointé de la faucille ; des enfans couraient pieds nus en poussant devant eux les porcs qui arrivaient de la glandée. Debout à la porte du cabaret qui sert d’hôtellerie aux rares voyageurs qu’amène le hasard, je contemplais d’un œil curieux l’étrange bourgade. Ses habitans avaient je ne sais quoi de rude et d’effarouché ; ils accouraient pourvoir les étrangers et s’enfuyaient dès qu’ils avaient rencontré leurs regards. Leurs chaumières croulantes, leurs habits en lambeaux, leur chevelure hérissée, l’expression un peu dure des physionomies, tout annonçait une pauvreté sauvage, mais rien ne révélait l’ambition du désir. La forêt leur fournit le bois qui les chauffe, l’herbe qui nourrit leurs troupeaux, l’écorce de houx dont ils fabriquent la glu qu’on vient leur acheter de loin ; le reste leur manque, et ils n’y songent pas. Par instans, il me semblait voir un de ces campemens fixes de Bohêmes arrêtés dans les grandes clairières de la Valachie et vivant, comme les oiseaux, de ce que leur donnent les bois. Cependant, quelle que fût l’indigence de tout ce qui m’entourait, l’heure et le mouvement donnaient au tableau un certain charme agreste. Au milieu de cette fange et de ces haillons, les éclats de rire se répondaient d’une fenêtre à l’autre, quelques chants de jeunes filles s’élevaient çà et là ; les vieillards souriaient sur les seuils aux derniers rayons du soleil, et la fumée qui montait des toits de chaume annonçait le repas du soir. À travers cette sauvagerie misérable, on sentait que les paisibles joies de la famille n’étaient point absentes.

Je fus réveillé dès le point du jour par le son prolongé du buccin d’Amérique. Avec un soleil moins voilé de brumes, j’aurais pu me croire au pied de quelque morne des Antilles. J’ouvris ma fenêtre et j’aperçus le vacher du Gavre, qui réunissait les bestiaux du village. On les voyait arriver à l’appel du lambis, dont les intonations monotones étaient égayées par le bruit des sonnettes et des grelots. Tous se dirigeaient vers la forêt, où le droit de pacage, autrefois concédé aux habitans par les vieilles chartes, leur a été conservé. Quelques hommes les suivaient portant sur l’épaule l’étrèpe, faux recourbée, avec laquelle ils coupent dans le bois les litières de leurs étables.

J’avais hâte de prendre le même chemin, et je descendis au rez-de-chaussée. J’y trouvai Moser, qui, en attendant les gardes auxquels il avait fait savoir son arrivée, déjeunait debout avec un verre de vin et un morceau de pain bis. Je commençais à partager son frugal repas, quand nous vîmes entrer un paysan qui, à notre aspect, s’arrêta sur le seuil, parut hésiter et finit par s’avancer vers la cabaretière, à laquelle il présenta une petite gourde de cuir sans prononcer un seul mot ; elle la prit également en silence et se prépara à la remplir d’eau-de-vie. Le paysan attendit, adossé à la table qui servait de comptoir et les deux mains appuyées sur son bâton de houx. Il était grand, maigre, un peu voûté, mais d’une apparence robuste. Vêtu d’une veste de drap vert très usée, d’un pantalon de berlinge et de souliers à semelles de bois, portait en bandoulière une poche de toile qui affectait la forme d’un carnier. Son regard, promené autour de lui d’un air d’insouciance, glissa sur nous sans paraître s’arrêter, puis il se mit à siffler en tourmentant de la pointe de son bâton la terre battue qui servait de plancher. Quand l’aubergiste lui tendit la gourde remplie, il n’en paya point le prix, mais il fit un geste d’intelligence auquel la femme répondit par un signe de tête, gagna la porte et disparut.

— Vous ne connaissez point cet homme ? demandai-je à Moser, qui venait, comme moi, de s’approcher du seuil pour suivre des yeux le paysan.

Moser fit un signe négatif et descendit les deux marches de l’entrée pour voir la direction que prenait l’homme à la veste verte.

— Il va vers la forêt, dit-il au bout d’un instant.

— Où pourrait-il aller ? répliquai-je ; la forêt est ici le champ commun où tout le monde moissonne.

— Mais tout le monde n’y fait pas la même récolte.

— J’ai trouvé en effet quelque chose de particulier dans la tournure de ce visiteur silencieux.

— Avez-vous remarqué qu’il n’était point chaussé de sabots, mais de galoches plus commodes pour la marche et qui laissent la même empreinte ? Les autres paysans vont jambes nues, tandis qu’il porte des guêtres de cuir pour se défendre des épines du fourré ; leur veste est brune ou bleue ; la sienne est verte, afin de se confondre plus facilement avec les feuilles. Son carnier de toile pourrait passer pour une pannetière sans les taches de sang qu’on y voit encore, et ses mains seraient celles d’un laboureur, si elles n’avaient point été noircies par la poudre du bassinet.

— Ainsi vous croyez que nous venons de voir un braconnier ?

— De la pire espèce, et je me tromperais fort si ce n’était celui qui dépeuple depuis dix ans la forêt, et qu’on a signalé à l’administration.

— Vous le nommez ?…

— Antoine, ou plus communément Bon-Affût.

La cabaretière, qui rangeait ses bouteilles, se retourna à ce mot en tressaillant.

— Vous voyez que j’ai touché juste, dit l’Alsacien, à qui ce mouvement ne put échapper ; notre vagabond est en compte-courant avec le Cheval-Blanc, et paiera un de ces jours sa provision d’eau-de-vie en gibier.

Notre hôtesse commençait à protester par un de ces flux de paroles que les paysannes prennent pour des raisonnemens, quand l’arrivée d’une jeune boisière vint heureusement l’interrompre. Ce nom de boisier n’appartient, à vrai dire, qu’aux navreurs de cercles et d’échalas, aux tailleurs de cuillers, aux tourneurs d’écuelles ou de rouets, aux charbonniers, aux fendeurs de lattes, aux sabotiers, population nomade qui habite des huttes de feuillage dans les clairières, déloge forcément à chaque coupe, et s’établit là où frappe la cognée ; mais l’habitude a fait donner le même nom à tous ceux qui vivent des produits forestiers, alors même qu’ils ne travaillent pas le bois de leurs mains. C’était le cas de Michelle, la jeune marchande qui colportait les ustensiles fabriqués au Gavre dans les foires des villages, où ses façons riantes, sa malicieuse adresse et son inépuisable faconde ensorcelaient les chalands jusqu’à les empêcher de distinguer le hêtre du bouleau. Elle revenait avec trois chevaux, dont les mannequins étaient vides, et retournait aux campemens des boisiers pour renouveler son approvisionnement. Cette direction était précisément celle que je désirais prendre. Moser allait commencer avec ses gardes une inspection qui ne leur permettait point de me servir de guide : je demandai à Michelle s’il me serait permis de la suivre, en profitant de sa compagnie.

— Pourquoi donc pas ? dit-elle en riant ; la route du roi est ouverte à tout le monde, mêmement que, pour mieux passer les fondrières, monsieur pourra monter sur une de mes bêtes à la place des sébiles et des boîtes à sel.

J’acceptai la proposition sans fausse honte. Moser m’aida à me hisser sur le bât recouvert d’un coussin de paille, et, après avoir échangé un adieu, nous nous séparâmes, lui pour suivre avec les gardes le fossé qui enceint la forêt, moi pour la traverser avec Michelle. Le hasard ne pouvait me donner une compagne de route de plus vive humeur. Son oncle lui avait confié la vente des boiseries depuis l’âge de quatorze ans, et, obligée de défendre ses intérêts et sa personne contre tous les accidens d’une vie nomade, la jeune paysanne avait acquis cette hardiesse un peu virile qui choque au premier abord, puis amuse par la nouveauté. À chaque rencontre faite sur le chemin, il y avait échange de confidences ou de railleries dans lesquelles le dernier mot lui restait toujours. C’était une grande fille d’environ vingt ans, plutôt leste que jolie, mais dont l’œil noir, le teint coloré, les dents blanches avaient un certain attrait de vie et de santé. Du reste, la malice chez Michelle n’excluait point la coquetterie ; elle se servait d’épigrammes comme d’hameçons pour arrêter les passans et les attirer. Un d’eux qui tenait le milieu entre le bourgeois et le manant reçut ses agaceries avec une majesté officielle dont je ne pus m’empêcher de rire.

— Ne faites pas attention, dit Michelle, qui avait remis sa monture au trot, nous sommes un peu fier, rapport à notre titre d’officier municipal.

Je demandai si c’était vraiment le maire du bourg.

— Qu’est-ce que vous parlez de bourg ! s’écria la boisière d’un air plaisamment scandalisé ; heureusement que la chevaline n’est pas de la paroisse, sans quoi ce mot-là l’eût fait ruer ! Vous ne savez donc pas qu’en sortant du paradis terrestre, Adam et Ève arrivèrent juste au fond de cette grande ravine où vous voyez le Gavre, que l’endroit leur parut trop avenant pour aller plus loin, et qu’ils bâtirent là, dans la crotte, la première ville du monde. M. le maire doit en avoir la preuve dans ses paperasses timbrées, et les enfans de cinq ans vous conteront la chose. Aussi méprisons-nous ici les gens de Vay, de Rozet et, de Plessé, qui ne sont que des paysans, tandis que ceux du Gavre ont toujours passé devant Dieu pour les premiers bourgeois de la création.

Tout en causant, nous avions atteint la forêt, et nous commencions à cheminer sous une jeune vente de chênes : ce nom de vente est donné aux divisions qui forment les triages de la forêt, au nombre de quatre cents ; elles sont soumises à des coupes calculées qui constituent le système d’aménagement.

Après avoir pris une des dix grandes avenues ou rabines qui aboutissent au point central, nous tournâmes par les foulées. Le feuillage de chêne, qui dominait dans ces longues routes de verdure, était entrecoupé çà et là de merisiers, de trembles et d’alisiers. Au-dessous, les aigrasses ou pommiers sauvages tordaient leurs rameaux noueux, et le nerprun dressait ses faisceaux de branches fines destinées au vannier. Le pas des chevaux résonnait à peine sur la mousse ; l’air, plus frais et plus léger, avait une sorte de saveur agreste qui se communiquait à tout l’être, et me donnait une facilité de vivre jusqu’alors inconnue. En se sentant plus loin des hommes, on se sentait plus près de l’œuvre de Dieu ; on en percevait par tous les pores la sève fortifiante, on s’y trouvait plongé. Le silence même de la forêt était traversé par mille souffles mélodieux et animés : ici, c’étaient les roucoulemens des tourterelles, les martellemens cadencés du pivert, les sifflemens des grives ou la joyeuse chanson des bergeronnettes ; là, le murmure de l’eau parmi les glaïeuls, les soupirs du vent dans le feuillage, le bourdonnement de l’abeille, ou la rumeur confuse de mille insectes invisibles ; partout enfin le bruit du grand flot de vie qui vient de Dieu, passe sans cesse et se renouvelle toujours. Lorsque nous eûmes atteint les nouvelles ventes, la forêt perdit son aspect solitaire : l’homme reparaissait comme d’habitude par la trace de récens ravages. Des arbres fraîchement équarris jonchaient çà et là le sol, des ornières déchiraient l’herbe fine des placis, et l’on entendait les clochettes des vaches qui broutaient les jeunes pousses. Je demandai à ma conductrice si le baraquement des boisiers était encore éloigné.

— Assez pour qu’on ne puisse en voir la fumée, répondit-elle ; il a fallu se détourner du droit chemin afin de conduire monsieur à la Magdeleine.

Je m’excusai de l’avoir retardée. — Ne vous en inquiétez point, reprit-elle ; ce sera une occasion de voir la ferme des Louroux en passant, et de savoir si les cheveux de la Louison ont changé de couleur.

— C’est une parente ou une amie ? demandai-je.

— La Louison ! s’écria Michelle ; eh ! fi ! Jésus ! monsieur ne sait donc pas ? C’est une pauvre créature dont le nom de famille est un nom de baptême.

— J’entends, une enfant d’hospice.

— Du tout, du tout, la Louison a été trouvée dans le bois par un homme du pays qui vit d’aventure et qu’on appelle Antoine.

— Le Bon-Affût ?

— Juste ! Monsieur le connaît ?

— Je l’ai vu ce matin pour la première fois.

— Eh bien donc ! le Bon-Affût est arrivé ici, voilà quinze ans, pas loin, portant dans sa peau de chèvre l’enfançon qu’il avait soi-disant trouvé à un des carrefours de la forêt ; mais ceux qui l’ont reçu disent qu’il ne criait point la faim comme un nourrisson abandonné, et que, pour sûr, le braconnier le tenait de la mère.

— Et il l’a fait élever ?

— A la ferme de la Magdeleine, où on la garde depuis, bien que ce soit une rousse et pas trop vaillante ! Mais les Louroux ont des affaires avec Antoine, et, comme il protége la Louison, on lui passe ses mièvreries. Monsieur n’aura pas à s’étonner s’il retrouve là-bas le braconnier avec la petite.

— N’est-ce pas lui qui vient de ce côté ? demandai-je en montrant quelqu’un dont on apercevait la silhouette à travers les branches d’une jeune vente.

— Lui ! répéta Michelle, qui se pencha sur le cou de son cheval. Eh ! non pas ! c’est Bruno ! Monsieur doit avoir entendu parler à l’auberge de Bruno, le chasseur de miel de la forêt. Gage qu’il va aussi à la Magdeleine ! Eh ! Bruno ! tournez un peu la tête par ici ; vous pouvez nous voir sans impolitesse.

Celui à qui s’adressait cet appel venait de paraître au coude du chemin, et se retourna vers nous en souriant. C’était un jeune garçon dans toute la fleur de la première virilité, et dont les haillons semblaient trahir plutôt que voiler la beauté. Un chapeau de paille aux bords frangés retombait sur sa chevelure bouclée ; une veste trop étroite dessinait son buste et ses bras bien attachés ; un pantalon de toile en lambeaux laissait voir des jambes nerveuses qui eussent fait l’admiration d’un statuaire. La force dominait dans cet ensemble plein de grace, mais la force jeune et souple de l’adolescence ; on eût dit un de ces arbres à la fine écorce, au feuillage foncé et aux branches hardies qui poussent d’un seul jet dans les terres généreuses. Il portait un vase de bois à couvercle mobile retenu sur l’épaule par une courroie.

— Eh bien ! les avettes ont-elles travaillé pour toi ? demanda Michelle, que la supériorité d’âge et de fortune rendait plus libre de langage.

— Les mouches du bon Dieu travaillent toujours pour les chrétiens, répliqua Bruno en nous montrant son vase plein de rayons récemment enlevés.

— Et où as-tu picoré ton sucre de chêne ?

— Là-bas, vers l’Epine des haies, au creux d’une bourdaine que j’ai enfumée. J’ai encore plus de dix autres endroits où les petites belles se fatiguent à mon intention. L’année sera bonne pour la récolte des douceurs, vu que les lancygnés (sureaux) ont fleuri dru au printemps.

J’interrogeai Bruno sur l’abondance de ces nids d’abeilles, et j’appris qu’on en comptait plusieurs centaines dans la forêt. Le jeune garçon les connaissait presque tous ; mais la plupart se trouvaient placés hors de portée, et, pour recueillir le miel, il eût fallu abattre l’arbre, comme le font les chasseurs de miel du Nouveau-Monde. Le commerce de Bruno était donc peu lucratif, et il avait dû y joindre la quête des magasins d’écureuils où il s’emparait des faînes, des châtaignes et des noix entassées pour leurs provisions d’hiver ; il vendait enfin des baguettes de bourdaine aux cagiers, de l’écorce de houx aux fabricans de glu, et portait au bourg, en hiver, quelques oiseaux d’étang pris au trébuchet. Toutes ces industries de contrebande n’avaient point réussi à le faire riche, mais semblaient le faire heureux. Toléré par les gardes, que sa complaisance et sa bonne humeur avaient apprivoisés, il vivait dans la forêt aussi libre que le pêcheur sur les flots.

Michelle avait d’abord paru accepter la compagnie de Bruno avec empressement ; mais un scrupule subit parut traverser sa pensée, elle ralentit le pas de sa monture et demanda brusquement à Bruno s’il ne s’éloignait point trop de sa route.

— M’éloigner ! dit le jeune garçon, je me rapproche au contraire.

— Où vas-tu donc ?

— Mais, comme vous, jolie Michelle, à la ferme des Louroux.

La boisière le regarda en face.

— C’est-il, connue ton bon ami Antoine, pour quelque affaire de maraude ? demanda-t-elle.

— Sur ma conscience, non ! dit Bruno d’un accent de sincérité ; je ne vais que pour dire un bonjour à ceux de la Magdeleine et pour leur faire goûter mon sucre d’avettes.

— Ah ! ah ! je comprends, reprit Michelle avec un rire trop éclatant pour ne pas être forcé, c’est un cadeau que tu apportes à la Louison.

— A elle… et aux autres ! répliqua le jeune paysan un peu embarrassé.

— Alors pourquoi ne nous en as-tu pas offert ?

— Pardon, dit Bruno, qui dégagea de son épaule le petit baril qu’il découvrit en l’avançant à portée de la jeune fille ; vous pouvez en manger à votre appétit.

Michelle l’écarta de la main. — Non, non, reprit-elle, il n’y en a point trop pour la trouvée ! Prends garde seulement que le sucre de chêne ne lui tourne dans le sang, ses roussures pourraient grandir, et son visage prendre la couleur d’un coin de beurre de Nozay. — Elle accompagna cette plaisanterie rustique d’un nouvel éclat de rire ; le chercheur de miel secoua la tête. — Vous êtes méchante, la Michelle, dit-il d’un ton fâché ; ceux qui ont bon cœur ne raillent pas les misères que Dieu nous a faites. Si la Louison n’est ni belle, ni de grand courage, elle n’a pas moins ses mérites.

— On sait bien que tu en es amoureux, mon pauvre moissonneur de noisettes ! dit Michelle toujours plus aigre.

— Ceci est une menterie, reprit Bruno plus vivement : la Louison n’a point l’âge pour qu’on l’épouse, et par ainsi je ne puis pas en être amoureux ; mais c’est la vérité que je lui veux du bien, parce qu’elle a une bonne ame, ce qui est encore, je vous le dis, la Michelle, plus profitable et plus rare que la beauté. J’ai aidé la Rousse à marcher quand elle n’était guère plus haute qu’un fagot couché ; je l’ai retirée dit grand étang, déjà si noyée qu’elle avait perdu la voix ; on sait bien que tout ça attache, et il n’est point juste de nous tourmenter pour une honnête amitié.

— Eh bien ! eh bien ! s’écria la boisière, sait-il donc parler à cette heure, lui qui d’ordinaire n’a pas plus de voix qu’un hanneton ? Allons, ajouta-t-elle en voyant le mouvement d’impatience du jeune garçon, ne vous retournez pas vers moi avec l’air d’un sanglier qu’on est venu tracasser dans sa fougeace. Voici la maison des Louroux, pauvre innocent, et, si je ne me trompe, la Louison a senti l’odeur du miel, car je l’aperçois devant la porte qui vous attend pour vous souhaiter la bienvenue.

Une fillette d’environ quinze ans venait en effet d’accourir sur le seuil. Ce qu’en avaient dit Bruno et Michelle m’avait préparé à une laideur exceptionnelle ; je fus tout surpris de trouver une créature petite, frêle et un peu pâle, mais d’une physionomie si douce et d’une grace si mignonne, que dès le premier coup d’œil on était gagné. Sa chevelure, d’un roux splendide, tombait en désordre sur un cou dont la blancheur de marbre défiait le hâle et le soleil. Ses yeux bleus et un peu ronds avaient je ne sais quoi d’étonné, comme ceux d’un enfant qui s’éveille ; ses traits suaves étaient éclairés par un fin sourire. La seule disgrace de ce charmant visage adolescent était les rousseurs auxquelles la boisière avait fait allusion. Louison nous salua avec une politesse agreste.

— Quoi donc ! demanda ironiquement ma conductrice, c’est-il aujourd’hui dimanche pour la Louison, qu’elle se tient là écoutant l’herbe pousser et les mains sous sa devantière ?

— Faites excuse, Michelle, répondit la fillette d’une voix doucement timbrée ; mais les pauvres gens ne sont pas plus robustes que Dieu le créateur, qui a eu besoin de se reposer.

— Voyez-vous ça ! dit la boisière, qui se tourna de mon côté comme si elle eût voulu me rendre complice de ses moqueries ; c’est une savante, oui ! le Bon-Affût lui a appris à lire dans l’imprimé, et les murs de la ferme sont tapissés d’images que lui a données M. le curé.

— Tout le monde ne peut pas avoir sa chambre comme la jolie Michelle adournée des cadeaux de ses amoureux, fit observer la petite.

Bruno eut l’imprudence de rire de cette innocente malice, ce qui parut faire perdre à Michelle tout son sang-froid. — Si les amoureux sont honnêtes pour moi, c’est que je ne leur fais pas honte, reprit-elle en jetant un regard expressif sur les pauvres habits de l’orpheline ; mais consolez-vous, la Rousse, voici un galant qui n’a point tant de braverie et qui vous cherche. Allons, le beau gars, ouvrez votre barillet et offrez à celle-ci vos friandises de mendiant.

Je voulus m’entremettre pour donner une autre tournure à l’entretien ; mais Michelle avait une piqûre au cœur, et, quoi que je pusse dire, elle reprit toujours l’offensive. Bruno, qui s’était assis près du seuil sur une pierre, écoutait avec impatience. Quant à Louison, elle fut quelque temps sans sentir les coups et riant des sarcasmes de Michelle : elle jouait avec sa colère comme un enfant avec des armes dont il ne se défie pas, mais la boisière finit par trouver le joint du cœur en lui demandant méchamment si les Louroux ne l’habilleraient point de neuf pour la prochaine fête de Plessé. Elle faisait sans doute allusion à quelque avanie précédemment infligée à l’orpheline pour son pauvre costume, car je la vis tout à coup rougir et balbutier. Michelle, qui comprit que le coup avait porté, redoubla avec la cruauté d’une femme qui se venge ; elle n’épargna à la Louison aucune raillerie sur ses misérables vêtemens, énuméra tout ce qui lui manquait, et finit par une description complaisante du nouvel habit que faisait pour elle le tailleur de Niort. La Louison, qui jusqu’alors avait eu la réplique si libre, écouta tout sans répondre et la tête basse. Évidemment, la cruelle insistance de la boisière, après lui avoir rappelé quelque pénible souvenir, venait d’éveiller ses innocentes coquetteries. Ramenée à ce désir de parure qui n’est chez la femme qu’une des formes du besoin de plaire, elle était passée presque subitement de son insouciante gaieté à toutes les amertumes de la honte et du souhait sans espoir. Debout près de la porte, elle roulait de son petit pied nu quelques feuilles que le vent avait poussées jusqu’au seuil ; des mèches de cheveux couleur d’or bruni voilaient son visage, et une de ses mains arrachait avec distraction la mousse qui veloutait par taches le mur auquel elle s’appuyait. L’arrivée du maître de la Magdeleine coupa heureusement court à l’entretien ; l’orpheline en profita pour s’échapper, et, après avoir remercié assez brièvement Michelle, qui continua sa route, j’entrai au logis avec le fermier.

J’étais curieux de connaître les détails d’une exploitation agricole placée dans des circonstances aussi particulières. Le père Louroux m’expliqua et me fit visiter tout ce qui méritait d’être connu. Ces terres enclavées dans la forêt étaient entourées d’innombrables ennemis contre lesquels il fallait sans cesse les défendre. À chaque instant, mon guide me dénonçait quelque fausse trappe creusée sous le gazon pour les loups, et toute semblable à celle où tomba Daphnis quand Chloé vint l’en retirer en « l’aidant du cordon qui nouait ses cheveux. » Ainsi ramené au souvenir des pastorales de Longus, j’avais précédé le père Louroux de quelques pas, et j’allais franchir une brèche ouverte sur un champ de blé, quand le fermier accourut avec un cri d’épouvante et me montra une faux cachée sous les ramées, à l’intention des sangliers, très nombreux au Gavre, et qui, en se précipitant par l’ouverture, devaient rencontrer la faux et s’ouvrir les entrailles. Ces sortes de piéges, les plus redoutables de tous, étaient aussi les plus multipliés. Cependant ils ne suffisaient point pour garantir les moissons contre la voracité des grogneurs. Le père Louroux m’apprit qu’à l’époque où les fromens jaunissaient, tous les gens de la ferme devaient se disperser dans les champs, monter sur des chariots comme les barbares de la Crimée, et, le fusil à la main, attendre au haut de ces citadelles roulantes l’arrivée des sangliers. Quant aux loups, ils n’étaient redoutables qu’en hiver ; mais alors ils se rassemblaient par troupes et venaient assiéger les étables. Deux ans auparavant, ils avaient failli dévorer la Louison, qui était perdue sans Antoine.

— Et il paraît, dis-je, que depuis tous deux sont restés amis ? — Le braconnier et la jeune fille causaient intimement au coin de la clairière que nous allions traverser.

— Ah ! ah ! Bon-Affût est par ici ! reprit le fermier, dont la figure s’éclaira ; gage qu’il apporte quelque chose à la petite ! On ne sait pas ce que c’est que l’attachement de ces endurcis-là, monsieur ; ils sont pires que le fer, car la rouille du temps n’y peut rien. Depuis le jour où Antoine a ramassé la pauvre créature parmi les feuilles mortes, il l’a aimée autant à lui seul qu’un père et une mère, et, si elle lui demandait son œil droit, au lieu de refuser, il lui donnerait encore le gauche pour appoint.

L’attitude et l’expression du braconnier ne démentaient point les paroles de Louroux. Antoine était assis aux pieds de la Louison, accoudé sur ses genoux, où il mangeait un morceau de pain noir, la tête levée vers elle, et les regards plongés dans ses yeux. On eût dit que la table transformait pour lui ce frugal repas en festin, car tous les plis de son rude visage semblaient sourire. La jeune fille, qui venait sans doute de lui raconter l’humiliation qu’elle avait eu à subir de la Michelle, essuyait encore de temps en temps une larme avec le coin de son tablier, et ne pouvait retenir de petits sanglots qui lui entrecoupaient la voix ; mais les paroles du braconnier avaient déjà ramené la gaieté sur ce visage d’enfant, où le rire reparaissait à travers les derniers pleurs comme le soleil dans un rayon de pluie. Nous suivions la lisière du bois, cachés par les touffes de houx, et le gazon éteignait le bruit de nos pas : aussi approchions-nous sans être aperçus. La voix du braconnier s’était insensiblement élevée, et je crus distinguer quelques mots dont l’accent étranger m’était bien connu. — On dirait qu’ils parlent breton ? fis-je observer à demi-voix.

— C’est la vérité ! reprit le père Louroux, qui se mit instinctivement à mon diapason ; le Bon-Affût est né devers les bois de Camore, et, quand il est venu ici voilà une quinzaine d’années, il avait grande peine à parler comme tout le monde. Aussi a-t-il appris le jargon du bas-pays à sa mignonne Louison, et celle-ci l’a enseigné à Bruno, si bien que, lorsqu’ils sont ensemble, ils font un verbiage que le bon Dieu n’y entendrait rien. Écoutez plutôt si cela ressemble à une langue faite pour le monde ?

Malgré l’opinion du fermier, je commençais à comprendre parfaitement.

— La paix ! la paix ! répétait Antoine d’un ton caressant je te dis que tu iras à l’assemblée prochaine et que tu seras la plus belle, oui !

— Le drap et la toile sont bien chers ! objectait la fillette, qui ne pleurait plus que d’un œil.

— Mais les chevreuils se vendent bien, répliqua le braconnier, et pas plus tard que demain il y en aura un à la ferme. Le père Louroux se chargera comme d’habitude de le faire arriver à Nantes.

— Et si les gardes veillent cette nuit ? demanda la Rousse tout-à-fait consolée.

— Ils ne veilleront point, répliqua Bon-Affût, j’ai un moyen sûr de les envoyer au fenil…

Les branches mortes qui craquaient sous nos pieds dénoncèrent notre approche ; le braconnier fit un geste rapide qui recommandait à l’enfant la discrétion et se leva pour nous recevoir. Il reconnut évidemment en moi le voyageur aperçu le matin à l’auberge en compagnie de Moser, dont l’uniforme lui avait révélé les fonctions, car il prit subitement une expression défiante. Je m’efforçai de dissiper ses soupçons en expliquant, pendant le cours de l’entretien, ce qu’il y avait de fortuit dans mon rapprochement avec le forestier, dont je n’étais ni le collègue ni le chef ; je fis connaître le motif de mon excursion dans la forêt, et je demandai au fermier le chemin qu’il fallait prendre pour arriver aux huttes des boisiers. Bon-Affût, qui avait jusqu’alors écouté sans rien dire, mais que mes déclarations avaient sans doute rassuré, répondit qu’il allait du côté de la grande coupe, et que je pouvais le suivre.


II. – UNE NUIT DANS LA FORÊT.

Après avoir traversé avec quelque peine les lisières des placis tout encombrées de ronces et de buissons, nous arrivâmes à la vieille futaie. Je fus involontairement saisi de la grandeur religieuse de ces mille arceaux de feuillage entremêlés comme les voûtes d’un palais mauresque, et dont les troncs moussus formaient la verte colonnade. Ici, la solitude n’invitait pas à l’idylle comme celle que j’avais traversée quelques heures auparavant, mais à la vie hasardeuse et mâle. Animé par l’air plus pur, attiré par les perspectives mobiles et infinies qui s’ouvraient de tous côtés, sentant la marche plus facile sur ces tapis de feuilles en poussière, on arrivait à comprendre l’espèce de délire qui, vers le XIIe siècle, s’empara de la noblesse entière et la poussa dans les forêts au milieu des chevauchées, des aboiemens de meutes et des hallalis de veneurs. Alors les bois, pareils à une marée montante, envahirent partout les champs et les villages. En Normandie, un seul gentilhomme fit disparaître trente-deux paroisses pour planter une chasse ; au Gavre, le flot de verdure avait également expulsé les hommes : il fallut des lois pour préserver les seigneurs des séductions du couvert. Je subissais à mon tour et je comprenais ces irrésistibles attiremens de la forêt. Plus je me plongeais sous ses ombres mouvantes, plus leur fraîcheur embaumait mon sang, fortifiait mes membres et m’excitait à poursuivre. Je me sentais une vigueur enivrée qui m’eût fait prendre volontiers pour devise le cri de force et de jeunesse adopté par les Byrons d’Angleterre : En avant !

Le braconnier, à qui j’essayai d’expliquer ce que j’éprouvais, m’avoua que hors du couvert il ne respirait jamais qu’à moitié. Fils d’un boisier de Camore, il était né et avait grandi dans la forêt. Les ombrages étaient pour lui ce qu’est la mer pour le matelot ; il en aimait le murmure et la couleur, il en connaissait tous les mystères. Après avoir suivi les sentes quelques instans, il prit sa direction par des ouvertures où les branches brisées indiquaient la passée des sangliers. Nous traversions à vol d’oiseau les fourrés et les brandes. Au milieu de ces mille bouées (bosquets) qui entrecoupent les jeunes ventes de tant d’ombres et d’éclaircies, que l’œil s’égare dans leurs inextricables détours, il marchait tout droit et sans regarder, comme si une mystérieuse attraction lui eût indiqué sa route. À mesure que nous avancions, les sites devenaient de plus en plus sauvages. Enfin toute trace du travail de l’homme disparut. Nous n’avions plus autour de nous qu’un chaos d’arbres de toutes grandeurs, une bataille de végétation dans laquelle le plus faible se tordait au pied du plus fort, qui l’étranglait de ses replis ou l’asphyxiait sous son ombre. Çà et là, de grands chênes abattus par le temps appuyaient leurs squelettes poudreux aux robustes troncs de leurs successeurs ; les arbustes grimpans qui cherchaient le soleil lançaient leurs guirlandes jusqu’aux cimes les plus élevées, couraient de l’une à l’autre, et formaient mille ponts suspendus le long desquels se balançaient les écureuils. Le sol lui-même, autrefois bouleversé par quelque terrible convulsion, était entrecoupé de ravines au bord desquelles surplombaient des rocs hérissés de ronces échevelées. De loin en loin, il se faisait une ouverture dans ce fouillis de pierres et de verdure ; alors apparaissaient des étangs tout brodés de nénuphars. On voyait passer au-dessus de grandes volées de ramiers, tandis que l’alcyon aux couleurs diamantées rasait rapidement les oseraies, et que le héron, immobile sur les rameaux desséchés du saule, penchait la tête vers les eaux dormantes comme un pêcheur patient.

Nous suivions la rive d’un de ces lacs perdus dans la solitude, quand un grand mouvement se fit tout à coup près de nous. Les grenouilles qui croassaient sur les glaïeuls s’élancèrent au fond des eaux, tous les chants s’arrêtèrent dans le feuillage, et les oiseaux descendirent en tournoyant jusqu’au pied des arbres. Au même instant, l’ombre de deux grandes ailes noircit la surface argentée de l’étang, et j’aperçus un aigle de mer qui semblait flotter dans l’azur du ciel. Après avoir plané quelques minutes, l’aigle descendit comme un trait dans le fourré, d’où il ressortit bientôt tenant dans son bec une proie. Je le vis alors voler vers un grand chêne au haut duquel Bon-Affût me montra son nid. L’oiseau de mer était grand comme une de ces cabanes roulantes en usage parmi les bergers, et il semblait surcharger la cime de l’arbre, qu’agitait un continuel balancement. Mon guide m’apprit que les aigles étaient si nombreux dans la forêt, qu’ils étendaient leurs ravages jusqu’aux basses-cours des villages voisins. On eût même dit que les violences de ces suzerains de l’air encourageaient l’audace des moins forts, selon la remarque de Panurge, que « les bonnes aubaines des brigandissimes élèvent partout des brigandeaux. » J’appris en effet qu’au Gavre la fable du corbeau qui veut imiter l’aigle n’était point une allégorie, mais une réalité. Ces voleurs de fromages osaient ici s’abattre sur les jeunes agneaux et cherchaient à leur dévorer les yeux.

Nous avions atteint le centre de la solitude et nous arrivions à un placis au milieu duquel brillait une flaque d’eau si limpide, que le ciel s’y reflétait avec toutes ses lueurs et toutes ses nuées. Arrivé là, le braconnier ralentit le pas en promenant autour de lui des regards plus complaisans, comme un propriétaire qui rentre dans son domaine. Il se mit à répondre à chaque chant d’oiseau par un chant si merveilleusement imité, que l’oiseau trompé descendait de branche en branche et s’arrêtait à quelques pas de nous en penchant la tête pour mieux écouter. Les écureuils accouraient à son cri ; les poules d’eau sortaient des touffes de joncs pour venir picorer les graines qu’il semait sur le lac ; des lapins qui jouaient sous une touffe de bruyère s’étaient arrêtés et nous regardaient d’un air presque effronté. Le braconnier sourit de ma surprise.

— Ce sont mes amis et mes voisins, me dit-il ; voilà long-temps que nous vivons sans procès, et, comme on ne vient guère de ce côté, ils n’ont pu apprendre à se méfier.

— Alors vous ne leur tendez jamais de piéges ?

— Jamais ; ce serait tromper leur confiance ! Mais je rie vois pas la verdaude, d’habitude elle est plus alerte.

Il s’était approché de la flaque, et se mit à siffler d’une façon particulière ; bientôt un sifflement pareil lui répondit, et la tête triangulaire d’une énorme couleuvre se dressa dans les roseaux ; je fis, malgré moi, un mouvement en arrière. — N’ayez pas de souci, dit Bon-Affût tranquillement, c’est une vieille camarade ; elle m’a reconnu, voyez ! La couleuvre était en effet sortie de la rosière ; elle nageait vers nous la tête haute, en dardant sa langue fourchue avec de petits sifflemens. Les longs replis de son corps verdâtre, marbré de taches sombres ; traçaient derrière elle un sillon sur les eaux dormantes ; elle s’élança d’un bond vers la rive, et, se lovant sur elle-même, elle arriva à la ceinture du braconnier. Celui-ci étendit le bras ; elle s’y enroula vivement, et atteignit ainsi son giron, où je la vis s’enfoncer.

— Monsieur s’étonne de ma confiance, dit Bon-Affût, qui avait remarqué mon expression d’inquiétude et de dégoût ; mais ça n’a point de malice, c’est un aspic d’eau. Quand on passe de longues semaines seul dans les bois, voyez-vous, on devient moins difficile pour sa compagnie ; on est heureux de trouver quelque chose qui vit et qui vous connaît. Aussi, quand je ne puis aller à la Magdeleine causer avec la Louison, et que Bruno est en voyage, je tombe quelquefois dans mes chétiveries ; alors je viens ici pour me distraire, et les bêtes du bon Dieu me font société.

Il ajouta beaucoup de remarques étranges sur les animaux de la forêt. Il s’était composé lui-même une histoire naturelle, mélange de préjugés et d’observation dans lequel il me parut fort difficile de distinguer l’erreur de la vérité. Les fauves avaient été classés par lui en amis ou en ennemis des hommes, et il prétendait reconnaître leur nature selon qu’ils étaient sensibles ou non à la voix humaine ; une tradition forestière faisait remonter cette division aux premiers jours du monde. L’homme et le lion se disputaient alors la royauté de la terre ; les animaux prirent parti dans la querelle selon leurs inclinations. Tous ceux qui avaient l’esprit ouvert et le cœur soumis se rangèrent du côté d’Adam, tandis que les violens et les stupides se faisaient les défenseurs du lion. L’homme remporta la victoire ; mais il fut chassé peu après du pays de délices qu’il habitait, et perdit ainsi la couronne du monde. C’est depuis que les animaux qui l’avaient combattu sont restés les ennemis de ceux qui avaient soutenu sa cause. Malheureusement les hommes de nos jours ont perdu le souvenir du passé, et, comme le traité d’alliance entre leurs pères et les animaux du paradis terrestre a été noyé dans les eaux du déluge, ils ne se souviennent plus de leur ancienne amitié ; mais, quand on la connaît, on n’a qu’à se montrer, et les fauves, qui ont été autrefois les soldats d’Adam, se le rappellent. Ces explications nous avaient conduits hors du fourré, à l’entrée d’une des grandes rabines. Nous y rencontrâmes Bruno assis au bord de la route, où il dépouillait de leur écorce des branches de bourdaine. En apercevant le braconnier qui débouchait le premier de la passée, il fit un geste d’avertissement qu’il réprima de son mieux en me voyant. Bon-Affût fouilla d’un regard rapide les avenues. — Eh bien ! dit-il en : s’arrêtant devant le jeune garçon, qui s’était remis au travail, tu nous prépares donc des paniers, mon mignon ?

— Faites excuse, ceci est pour le cagier de Rozet, répliqua Bruno sans lever les yeux.

— C’est s’y prendre tard que de préparer des prisons aux oiselets quand ils ont déjà toutes leurs plumes, objecta le braconnier, et tu n’es guère plus diligent, toi qui attends pour blanchir tes baguettes que le soleil ait un œil fermé.

— Le jour n’est pas si long que la volonté, répondit Bruno.

— Et comptes-tu porter ce soir ta marchandise au Rozet ?

— Non, dit le jeune garçon, qui releva la tête en regardant Bon-Affût, la route est trop mauvaise du côté des boisiers ; voyez plutôt.

Il montrait le sol boueux que sillonnaient de profondes ornières et les traces de pas tout récens. Le braconnier sembla particulièrement frappé de celles-ci qu’il reconnut sans doute, car je le vis échanger un regard avec Bruno, et après avoir hésité un instant :

— Monsieur n’a plus besoin de moi, dit-il brusquement ; il n’a qu’à suivre la rabine pour trouver les huttes des boisiers ; s’il veut presser un peu le pas, il pourra encore y arriver avant le jour failli.

Je compris que cette détermination avait quelque motif que l’on ne voulait point me faire connaître, et dont il était par conséquent inutile de s’informer ; je pris donc congé de mon guide sans insister davantage, et je m’engageai seul dans la longue avenue. L’épaisseur du feuillage interceptait les dernières clartés du jour, de sorte qu’il y régnait déjà une demi-obscurité ; mais, par intervalles, la brise qui s’élève le soir entrouvrait la voûte de verdure, et alors un rayon du soleil couchant plongeait tout à coup dans cette ombre, s’y brisait et faisait pleuvoir mille jets lumineux. Lorsque je me retournais, j’apercevais l’immense allée qui se déroulait derrière moi comme un souterrain au fond duquel apparaissait le ciel bleuâtre du levant, déjà diamanté de pâles étoiles. Le premier hameau de boisiers que je rencontrai n’était composé que de quelques huttes ; je le traversai sans m’y arrêter, gagnant le milieu de la coupe, où se trouvait le principal campement. Je voyais se dessiner çà et là, sous les vagues lueurs de la nuit, des groupes de cabanes qui formaient dans l’immense clairière comme un réseau de villages forestiers. Toutes les huttes étaient rondes, bâties en branchages dont on avait garni les interstices avec du gazon ou de la mousse, et recouvertes d’une toiture de copeaux. Lorsque je passais devant ces portes fermées par une simple claie à hauteur d’appui, les chiens-loups accroupis près de l’âtre se levaient, en aboyant, des enfans demi-nus accouraient sur le seuil, et me regardaient avec une curiosité effarouchée. Je pouvais saisir tous les détails de l’intérieur de ces cabanes, éclairées par les feux de bruyères sur lesquels on préparait le repas du soir. Une large cheminée en clayonnage occupait le côté opposé à la porte d’entrée ; des lits clos par un battant à coulisses étaient rangés autour de la hutte avec quelques autres meubles indispensables, tandis que vers le centre se dressaient les établis de travail auxquels hommes et femmes étaient également occupés.

J’appris plus tard que ces baraques dispersées dans plusieurs coupes étaient habitées par près de quatre cents boisiers qui ne quittaient jamais la forêt. Pour eux, le monde ne s’étendait point au-delà de ces ombrages par lesquels ils étaient abrités et nourris. Cependant dans le cercle étroit de ces obscures destinées se retrouvait tout ce qui agite ailleurs la foule haletante : espérances déçues ou remplies, amours accueillis ou repoussés, joies ou deuils de la famille, et par-dessus tout l’éternelle épée suspendue au banquet du genre humain, la misère. Pour le moment, celle-ci était heureusement absente ; mais on se rappelait ses visites, et les femmes me les racontèrent. À plusieurs reprises, l’exploitation du bois avait été suspendue, le prix du blé s’était élevé, et les boisiers sans ressources avaient dû vivre, comme les bêtes fauves, de ce qu’ils trouvaient dans la forêt. Chassés par la faim, ils avaient cherché secours dans les villages voisins ; mais la pauvreté avait fermé les portes, l’amitié seule eût pu les rouvrir, et, pour le laboureur qui vit hors du couvert, le boisier est un étranger. Aucune alliance ne rattache la campagne à la forêt, aucune habitude ne les rapproche ; il y a plus, une vieille défiance met la première en garde contre l’homme du couvert. Son accent rude et précipité, ses vêtemens sordides, sa physionomie sauvage, tout étonne et inquiète ; puis la tradition rappelle qu’autrefois les boiseries servirent de champ d’asile aux désespérés, et qu’alors les hommes de la forêt faisaient irruption dans les villages pour y enlever les femmes ou les moissons, et, bien que l’abus ait cessé, le souvenir a survécu.

Je trouvai au principal campement, ainsi qu’on me l’avait annoncé, une hutte plus vaste convertie en cabaret, et où un certain nombre de voisins étaient alors rassemblés. J’y aperçus Moser avec ses deux gardes qui soupaient dans un coin où j’allai les rejoindre. Vers le milieu de la cabane, autour d’un feu dont la fumée était recueillie par une sorte d’entonnoir en clayonnage, plusieurs femmes se tenaient accroupies. À l’aspect étrange du lieu, on eût pu se croire dans un wigwam de peaux rouges sans la conversation bruyante des fileuses réunies près de l’âtre. Le nom de Michelle plusieurs fois prononcé attira mon attention ; Michelle faisait les frais de la veillée, et il me parut, dès les premiers mots, qu’en fait de médisance la ville n’avait rien à apprendre à la forêt. L’élégante boisière déplaisait évidemment à tout le monde, sans que l’on pût s’accorder sur ses défauts. Les unes l’accusaient d’être hautaine, les autres trop familière ; on lui reprochait de ne songer qu’à faire fortune, puis de se ruiner pour paraître brave ; celle-ci la déclarait sans esprit, celle-là lui en trouvait trop ; il n’y avait unanimité que dans la malveillance. Quand on eut épuisé toutes les critiques, une jeune fille dont le teint couleur de taupe et les cheveux roussis excusaient la jalousie demanda pourquoi la Michelle ne venait point avec les autres à la veillée.

— Pauvre innocente ! répondit une seconde fileuse à mine aigre-douce, tu ne sais donc pas que quand les garçons soupent, on est sûr de les trouver au logis ?

— Eh bien ! qu’est-ce que cela fait ? demanda brutalement la noiraude.

— Cela fait, ma mignonne, que la Michelle choisit ses heures, continua la maligne paysanne, et que pour le moment elle va de hutte en hutte montrer sa coiffe blanche.

— Vous croyez ça, la Landry ! interrompit tout à coup une voix.

Et la boisière parut à la porte de la cabane, le visage rouge et un peu essoufflée.

— Elle nous écoutait ! s’écrièrent les fileuses étonnées.

— Je ne porte pas assez de coiffes sales pour avoir à les montrer quand elles sont blanches, reprit Michelle, qui désignait de l’œil la dormeuse en toile rousse de la Landry, et je n’ai encore visité aucun logis dans la coupe depuis mon arrivée.

— Vous êtes pourtant bien échauffée, ma bonne amie, fit observer la fileuse avec un regard de vipère qui s’éveille.

— Parce que j’ai couru pour traverser le placis, dit la boisière, rapport à ce que vient de me dire Bruno.

— Ah ! vous vous sauvez devant le chercheur de miel, reprit ironiquement la Landry ; jusqu’à présent, quand vous vous rencontriez sur le grand chemin, c’était lui qui prenait les voyettes, mais il faut croire que vous l’aurez enhardi.

— Allons, n’ayez donc pas comme ça des innocences par mauvaiseté, s’écria Michelle en colère ; ce n’est pas Bruno qui m’a épeurée, mais son dire, et gage que vous n’auriez pas été plus vaillante, bien que vous soyez douce comme une louve qui n’a pas sevré !

— Et qu’a pu te dire ce pauvre coureur, pour te rendre aussi rouge qu’une graine de houx ? demanda la plus vieille des fileuses.

— Ce qu’il m’a dit, mère Colette ? répliqua la boisière, qui baissa la voix ; eh bien ! il m’a avertie qu’il venait de rencontrer, vers les fourrée de l’Homme mort, le mau-piqueur qui faisait le bois.

Il y eut à ces mots un mouvement général ; toutes les conversations furent interrompues.

— Bruno l’a vu ? demandèrent en même temps plusieurs voix.

— Comme je vous vois, dit la boisière ; il tenait à la chaîne son chien noir et avait l’air de chercher les pistes. Au premier moment, Bruno a cru que c’était un forestier ; mais, quand l’avertisseur de tristesse s’est tourné vers lui, il a vu ses yeux qui laissaient couler des flammes, il l’a entendu qui prononçait les mauvaises paroles :

Fauves par les passées,
Gibiers par les foulées,
Place aux ames damnées !


Puis il a disparu dans les ventes en faisant grésiller les feuilles.

Les femmes avaient cessé de filer, les hommes se regardèrent, et les gardes eux-mêmes semblèrent saisis. Moser leur demanda ce que cela voulait dire. L’un d’eux répondit avec un peu d’embarras que, selon la croyance du couvert, l’apparition du mau-piqueur annonçait la grande chasse des réprouvés. — Et il y a des gens baptisés qui peuvent croire à de pareils contes ? demanda Moser scandalisé. Un murmure s’éleva parmi les boisiers.

— Les gens baptisés croient ce qui frappe leurs oreilles, fit observer un vieillard ; tous ceux qui sont ici ont ouï la trompe de l’avertisseur de tristesse, et vos gens eux-mêmes peuvent en rendre témoignage.

Les gardes avouèrent, avec un peu d’hésitation, que c’était la vérité. — Ainsi vous avez entendu le cor dans la forêt sans chercher les chasseurs ? demanda l’Alsacien.

— Par la raison qu’ils seraient allés au-devant de la mort, reprit le boisier qui avait déjà parlé : la venue du mau-piqueur est toujours un méchant signe ; mais quiconque raconte la chasse n’a qu’à faire préparer sa bière, car ses heures sont comptées.

— Eh bien ! j’en courrai la chance, dit Moser, et que le diable me brûle si je ne force vos damnés à me montrer leurs ports d’armes !

Tous les assistans se récrièrent ; le vieillard secoua la tête. — Il ne faut pas jouer avec les morts, dit-il, Dieu a fait les parts ; il a donné le jour aux hommes et la nuit aux mauvais esprits. C’est d’un cœur trop fier d’aller contre sa volonté, et, si vous avez un bon patron dans le ciel, il vous épargnera cette épreuve.

— J’attends au contraire qu’il me l’accorde, dit Moser. Depuis quinze ans que je marche sous le couvert, je n’y ai trouvé que des braconniers de ce monde-ci : j’aurais plaisir à en rencontrer enfin quelques-uns de l’autre ; mais vous verrez que la chasse aura été remise, et que le diable nous trouvera trop à jeun et trop éveillés pour faire retentir la trompe du mau-piqueur.

Nul ne répondit, il y eut une pause. La hutte était enveloppée de ce grand silence de la solitude à peine entrecoupé par le bruit du vent et la rumeur des eaux. Tout à coup un son de cor s’éleva, grandit, courut le long des rabines, et vint éclater à la porte de la cabane. L’effet fut terrible et soudain. Hommes et femmes se levèrent d’un seul mouvement. Moser me regarda avec surprise ; il y eut un court silence, puis l’appel de la trompe se répéta plus vif et plus rapproché. — C’est, lui ! c’est lui ! murmurèrent toutes les voix. Le forestier s’était levé. — Il est clair que quelqu’un s’amuse à nos dépens, dit-il avec une impatience irritée ; reste à savoir qui rira le dernier.

Et se tournant vers ses deux compagnons : — En route ! ajouta-t-il ; le mau-piqueur me semble un peu enroué, nous allons tâcher de lui éclaircir la voix.

Les gardes, qui s’étaient levés, se regardaient avec inquiétude, et le son du cor continuait à retentir avec une force croissante ; tous les boisiers s’étaient rassemblés autour de la cheminée, où ils parlaient à voix basse. Moser attendait près de la porte en examinant la batterie de son fusil. Enfin ses compagnons le rejoignirent, mais d’un air qui trahissait leur trouble. L’Alsacien leur demanda s’ils avaient peur.

— On peut craindre sans honte ce qu’on ne comprend pas, dit le plus âgé avec humeur, et, pour mon compte, je me demande ce que nous allons faire à cette heure dans la forêt.

— Votre devoir ! répliqua Moser durement ; savez-vous ce que cache cette mauvaise plaisanterie dont on veut nous effrayer ? êtes-vous sûrs qu’elle ne serve point à quelque maraudeur pour ravager les ventes ? Le bois nous est confié, nous devons le surveiller comme notre enfant. Voulez-vous donc qu’on vous prenne pour des lâches ? Allons, en avant ! vous dis-je, et veillez à vos fusils.

Les gardes ne dirent mot, et nous prîmes notre chemin vers la futaie. Moser se dirigeait sur le son du cor, qui devenait à chaque instant plus distinct. Ses hallalis ne ressemblaient en rien aux airs de chasse contemporains : c’étaient des appels prolongés et plaintifs, entrecoupés de fanfares furieuses, mais dont le rhythme antique rappelait les airs de la vieille France. Le mau-piqueur paraissait venir à notre rencontre par un sentier parallèle à celui que nous suivions. Bientôt le cor éclata à notre droite et de si près, que nous en paraissions à peine séparés par quelques buissons. Moser tourna brusquement de son côté ; mais à l’instant même nous l’entendîmes retentir à notre gauche. Le forestier surpris s’élança dans la nouvelle direction ; l’hallali passa aussitôt à droite, plus éclatant que jamais. Cette fois, Moser lui-même s’arrêta désorienté, et demanda aux gardes s’il y avait dans la forêt des échos tous deux répondirent négativement ; ils nous firent même remarquer que le son du cor avait de nouveau changé de place et se faisait entendre derrière nous. L’Alsacien allait rebrousser chemin, quand nous le distinguâmes en avant. Le son se maintint dans cette direction, que nous suivîmes quelque temps, mais avec des intermittences qui continuaient à nous égarer. Parfois on eût cru le corneur nocturne à quelques pas : dans d’autres instans, il nous paraissait perdu à l’autre extrémité de la forêt. Les deux gardes nous suivaient dans un saisissement que trahissait leur haleine haletante. Quand nous nous arrêtâmes enfin au milieu d’un carrefour sauvage, ils se mirent à regarder autour d’eux avec une épouvante qu’ils ne cherchaient plus à dissimuler.

— C’est aller volontairement à l’encontre du malheur ! dit le plus vieux d’une voix altérée ; le forestier doit savoir à cette heure que nous n’avons pas affaire à des hommes, et la raison nous dit de retourner aux huttes.

Moser ne répliqua rien. Le corps penché et l’oreille ouverte à toutes les brises de la nuit, il semblait étudier depuis quelque temps avec une attention particulière les hallalis du mau-piqueur ; il se redressa enfin et se tourna de notre côté. — J’ai le mot de l’énigme, dit-il vivement ; les sons éloignés sont plus nets et plus forts que ceux qui retentissent à quelques pas : ce n’est ni le même musicien ni le même instrument ; il y a évidemment deux trompes, et voilà une heure qu’on se moque de nous !

Quelque vraisemblable que fût l’explication, elle ne put persuader nos compagnons, qui se refusèrent positivement à explorer l’un des côtés de la forêt, tandis que Moser et moi aurions parcouru l’autre. L’Alsacien dut se résigner à les conduire dans une des directions, en me laissant prendre seul la route opposée. Un des gardes me donna son fusil, et j’entrai dans une étroite foulée qui me conduisait à la partie la plus solitaire de la forêt. J’avançais avec difficulté sur un terrain marécageux, où le pied glissait à chaque pas. La clarté stellaire donnait à l’ensemble de la futaie je ne sais quel aspect chimérique : tantôt des lueurs filtrant à travers l’ombrage couraient devant moi sur l’herbe fine à la manière des follets, tantôt de vieux arbres desséchés se dressaient aux angles des bouées comme des fantômes qui agitaient à la brise leurs linceuls de lierre ; mille rumeurs couraient dans l’air, des cris sans nom sortaient des tanières creusées sous les racines, des soupirs étouffés descendaient du haut des cimes ; on sentait vivre autour de soi un monde inconnu et invisible. Le cor avait cessé de retentir ; mais depuis quelque temps il me semblait entendre, au milieu des murmures de la nuit, un bruit de pas que trahissait de plus en plus le craquement des branches mortes et des glands desséchés. Enfin, à l’entrée d’un placis, j’aperçus distinctement une ombre tenant à la main une trompe de chasse : elle émergeait comme moi de l’obscurité, et entrait dans l’espace éclairé. Au léger cri que je laissai échapper, elle se retourna de mon côté, puis s’élança vers le centre du placis, où elle disparut derrière un obstacle que je pris d’abord pour un rocher ; mais, en approchant, je reconnus un chêne gigantesque, dont le tronc vermoulu avait fait jaillir à quelques pieds de terre un taillis de rameaux. Après avoir vainement tourné autour du colosse sans pouvoir atteindre l’ombre fuyante, je revins brusquement sur mes pas, et je me trouvai en face du porteur de trompe, qui n’était autre que Bruno. En me reconnaissant, il parut plus surpris qu’effrayé ; mais j’étais un peu en colère de l’émotion que la plaisanterie m’avait causée, et je lui mis la main au collet. — Parbleu ! je tiens cette fois le mau-piqueur ! m’écriai je, et je veux le faire connaître aux gens de la coupe.

— Au nom du Christ ! ne le faites pas, monsieur, interrompit le chercheur de miel d’une voix troublée, ce serait me perdre à jamais… et d’autres avec moi.

— Qui cela ? demandai-je.

Il hésita.

— Notre musique ne porte dommage à personne, reprit-il en évitant de répondre ; nous avons seulement voulu faire causer les gens…

Un coup de feu l’interrompit ; il s’arrêta court d’un air déconcerté.

— Voici qui vous donne un démenti, maître Bruno, répliquai-je.

— Ce sont les gardes qui tirent en rentrant, balbutia le jeune garçon.

— Les gardes suivent une direction opposée, repris je, et je gage que les gens qui ont entendu parler les fusils de la forêt reconnaîtraient plutôt la voix de celui de Bon-Affût.

Bruno me regarda.

— Ah ! il faut que quelqu’un ait averti monsieur, s’écria-t-il ; il n’aurait pu avoir tout seul une pareille idée… Mais monsieur ne voudrait point faire de peine à un pauvre homme…

— D’autant que je sais à qui il destine la chasse, répliquai-je.

Et je lui racontai comment j’avais entendu la promesse faite à la Louison par le braconnier ; je lui annonçai en même temps que doser était dans la forêt avec les gardes. Un peu effrayé pour Bon-Affût, qui se croyait à l’abri de toute poursuite grace à son stratagème, Bruno voulut aller l’avertir : j’avais perdu mon orientation à travers les bouées, et, dans la crainte de m’égarer de plus en plus, je me décidai à le suivre. Le chasseur d’abeilles ne prit ni par les avenues, ni par les sentiers ; il coupa droit vers le lit d’un ruisseau desséché que nous longeâmes quelque temps sans bruit sur une jonchée de feuilles humides et cachés par les touffes de coudriers. Nous atteignîmes ainsi un gîte très fourré où le braconnier venait également d’arriver avec un chevreuil. Bruno lui expliqua rapidement notre rencontre et la présence des forestiers dans le bois. J’indiquai le plus exactement qu’il me fut possible la direction que je leur avais vu prendre et le carrefour où ils m’avaient donné rendez-vous. Le chercheur de miel fit observer que leur route devait les éloigner de nous.

— S’ils la suivent ! objecta Bon-Affût ; mais ils auront entendu, comme monsieur, ma canardière chanter sous le couvert : en se dirigeant sur le son, ils vont arriver par la rabine de la Hubiais, et avant dix minutes nous les aurons sur nos talons. Le plus sage est de tourner vers la brande et de filer par la clairière de la petite Fougeace.

À ces mots, sans attendre notre réponse, il reprit le chevreuil dont Bruno avait lié les pieds, le jeta sur son épaule et se mit en marche. Au sortir du fourré s’ouvrait une vaste bruyère sans ombrages, dans laquelle il fallut s’engager. Toutes les étoiles avaient disparu du ciel ; un vent froid s’était élevé ; on apercevait à travers la brume nocturne les lisières de la forêt, qui semblaient ourler la brande d’un pli plus sombre, et d’où sortait la triste rumeur du vent dans les feuilles. De temps en temps retentissaient dans la nuit des cris de loups affamés auxquels répondaient comme un écho les hurlemens des chiens dans les villages. Bon-Affût rentra enfin sous le couvert, et, après avoir traversé une jeune vente, tourna vers la clairière de la Fougeace. Nous commencions à côtoyer le long étang qui la ferme à gauche, quand une grande clarté nous apparut de l’autre côté dans les arbres. Des vapeurs lumineuses montaient sous les voûtes de verdure, puis disparaissaient derrière les tourbillons d’une fumée blanchâtre que pailletaient des étincelles.

— Le feu ! s’écria Bon-Affût, le feu est à la futaie !

Et il courut avec nous vers la clairière. Nous vîmes alors que l’incendie n’avait encore gagné que les lisières. Le feu allait de buisson en buisson jusqu’au pied des grands arbres dont il effleurait les troncs noueux. Bon-Affût s’était arrêté les deux mains appuyées sur son fusil. — Encore quelque vacher du diable qui aura allumé une bourrée aux bords des traînes ! dit-il. Si on ne débarrasse point la forêt de ces fainéans, nous n’aurons bientôt plus que des bois-arcis.

Sans compter que c’est nous autres qu’on accuse de tous les dégâts, fit observer Bruno.

— Le garçon dit pourtant vrai ! reprit le braconnier en me regardant. Demain les gardes assureront que le feu a été mis par les coureurs de bois, comme si le monde avait coutume de brûler son champ et sa maison !

Je déclarai que le forestier alsacien ne manquerait point en effet de regarder l’accident comme une nouvelle malice du mau-piqueur, et que celui-ci ferait sagement d’éviter sa rencontre, s’il ne voulait s’exposer à quelques semaines de retraite forcée dans la prison de Savenay.

— Moi en prison ! interrompit Bon-Affût, qui releva sa canardière par un geste instinctif et menaçant ; c’est impossible ! J’ai besoin du couvert pour vivre. En prison ! que le diable me torde si je n’en userais pas les murs avec mes ongles ! C’est dans la forêt que j’ai toutes mes connaissances ; faut que j’y reste… pour la verdaude… et pour d’autres encore !… Mais monsieur a raison, pas moins ; il est inutile de s’arrêter ; d’autant que nous ne pouvons rien contre le feu. Si le vent reste où il souffle, il n’y a d’ailleurs pas de danger ; la forêt se tiendra bien. Seulement faut rebrousser chemin, vu qu’ici on ne peut plus passer, et que nous sommes enfermés entre le feu et l’eau.

Nous retournâmes vers l’entrée de la clairière ; mais, près d’y arriver, Bruno, qui marchait en avant, revint vivement sur ses pas. — Qu’y a-t-il ? demanda le braconnier en s’arrêtant.

— J’ai vu quelqu’un dans la foulée, répliqua le jeune garçon à voix basse.

Nous reculâmes jusqu’à l’ombre projetée par une touffe de saules qui bordaient l’étang, mais trop tard pour échapper aux regards de Moser et des deux gardes, qui venaient de déboucher dans la clairière.

— Nous sommes pris ! dit le chasseur d’abeilles en voyant l’Alsacien nous montrer du doigt.

— Pas encore ! murmura Bon-Affût caché derrière le buisson, et dont j’entendis craquer la batterie.

Les forestiers continuaient à marcher sur nous avec précaution ; ils ne pouvaient avoir aperçu le braconnier, qui, dès le premier instant, s’était accroupi dans l’ombre. Je fis comprendre rapidement à Bruno que le seul moyen de dérober la présence de Bon-Affût et d’éviter une lutte dangereuse était de marcher à leur rencontre. Il se débarrassa à l’instant de sa trompe de chasse qu’il laissa glisser sur l’herbe près de Bon-Affût, et il s’avança avec moi vers Moser. Celui-ci m’eut à peine reconnu que, sans prendre le temps de nous interroger, il courut examiner l’incendie. Bien que les flammes ne parussent point devoir s’étendre, il envoya les deux gardes pour réclamer en toute hâte du secours au campement des boisiers. Ce fut seulement après leur départ que nous pûmes échanger quelques explications. Ainsi que le braconnier l’avait prévu, Moser était venu au coup de fusil. Les taillis en feu le confirmèrent dans ses premiers soupçons.

— Les braconniers sont à l’ouvrage, me dit-il, et, afin d’avoir le couvert à eux, ils ont voulu effrayer. Heureusement que je suis sevré depuis trop long-temps pour croire aux contes de nourrice. Dès ma première tournée, ce matin, j’ai reconnu que la forêt était au pillage ; tout le monde en use comme de son bien. Les troupeaux du Gavre broutent, en guise d’herbe, les chênes naissans ; l’étrèpe des paysans fauche le reste pour litières ; les marchands de glu, en écorçant les houx, font chaque année pour cent louis de bois mort. Il ne reste déjà plus de cerfs sous le couvert ; bientôt on cherchera en vain des chevreuils. Il est temps d’en finir avec les vagabonds qui moissonnent effrontément dans le champ du roi.

À ce moment, son regard tomba sur Bruno, qui revenait vers nous après s’être approché du marais, et il me demanda ce que c’était que ce compagnon recueilli en chemin. J’expliquai notre rencontre la veille chez le fermier et tout à l’heure près du chêne du grand-duc de manière à prévenir tout soupçon. Moser voulut lui adresser quelques questions, mais le chercheur de miel n’eut point l’air de les comprendre. Un masque de stupidité s’était subitement étendu sur tous ses traits ; à chaque demande du forestier, il éclatait de rire et répondait longuement par de puériles divagations. Je m’aperçus bientôt que, pendant qu’il fixait ainsi l’attention de l’Alsacien, ses yeux fouillaient la nuit vers l’ouverture de la clairière ; je suivis leur direction, et il me sembla distinguer, à travers l’obscurité, une forme vague qui rampait aux bords de l’étang. Je compris que c’était Bon-Affût qui gagnait le bois. Bruno ne témoigna aucune intention de le suivre. Assis sur l’herbe devant le brûlis, dont les flammes commençaient à s’abattre et ne serpentaient plus que dans les broussailles, il écoutait doser, qui me développait son plan contre les maraudeurs de la forêt.

Notre conversation fut interrompue par le retour des gardes, qu’accompagnait une troupe nombreuse de boisiers. À l’annonce d’un brûlis, tous étaient accourus armés de seaux, de haches et de hoyaux. Let femmes elles-mêmes avaient suivi pour prêter secours. Le premier effort les rendit maîtres de l’incendie : la lisière de buissons qui brûlait encore fut abattue, le terrain nettoyé, et le brasier éteint. Le dommage avait été peu de chose ; mais les boisiers, nourris par l’exploitation de la forêt, qu’ils regardent comme leur champ, restèrent émus et irrités de l’inquiétude qu’ils venaient d’éprouver. Tout le monde demandait à la fois comment le feu avait pris.

— Comment ? répéta le forestier ; demandez aux vauriens que vous laissez maîtres du couvert, et qui tôt ou tard vous en feront un tas de cendres ! Voilà où conduisent vos histoires de veillée ! On vous fait trembler comme de vieilles femmes avec une fanfare, et pendant ce temps les braconniers tuent le gibier et mettent le feu aux futaies.

Il y eut parmi les boisiers un mouvement et un échange de réflexions rapides. Quelques-uns des plus jeunes penchaient évidemment vers l’opinion de Moser ; mais la plupart ne pouvaient échapper ainsi à l’empire de la tradition.

— Bruno a vu le mau-piqueur, disait une femme.

— Nous avons entendu tous la trompe maudite, ajoutait un vieillard.

— Demain, on verra par les foulées la trace de la meute avec les plumes ou le poil du gibier.

— Et puisque le forestier est sorti pendant la chasse, il en aura sa part.

— Dieu me damne ! ceci est une chose que je voudrais voir ! s’écria en riant Moser, qui alla reprendre son fusil posé contre un chêne.

Il s’interrompit tout à coup. Une patte de chevreuil était plantée dans le canon même de la carabine ! Le saisissement fut d’abord général. Les boisiers se montrèrent avec une surprise effrayée l’envoi du chasseur maudit qui devait être, selon la tradition, un talisman de malheur ; nais, après avoir réfléchi un instant, l’Alsacien se frappa le front, et se tournant de mon côté :

— C’est un tour du jeune drôle que vous avez rencontré près du chêne au duc, s’écria-t-il ; il était là tout à l’heure ; qu’est-il devenu ?

Je cherchai Bruno autour de moi ; il avait disparu. Le forestier s’informait à tout le monde du chemin qu’il avait pu prendre, quand des femmes qui puisaient de l’eau à l’étang pour éteindre le dernier brasier accoururent avec la trompe de chasse cachée par le chercheur de miel derrière les touffes de saule. Les boisiers la reconnurent aussitôt pour l’avoir vue aux mains de Bon-Affût. À ce nom. Moser fut frappé d’un trait de lumière. Les renseignemens recueillis depuis son arrivée sur le braconnier ne lui permettaient point de douter que tout ce qui venait d’arriver ne fût son ouvrage. Le chasseur d’abeilles lui servait évidemment de compère ; tous deux avaient abusé de la crédulité des gens du couvert en jouant cette comédie du mau-piqueur, et, quand ils s’étaient vus poursuivis, ils avaient mis le feu au taillis, afin de détourner l’attention.

Malgré la vraisemblance de ces explications, les boisiers eussent peut-être continué à douter sans l’arrivée de Michelle, qui, tardivement avertie du brûlis, avait pris par les grands sentiers, et ne savait rien de ce qui s’était passé à la clairière. Elle raconta que, vers la petite ravine, elle avait aperçu deux hommes qui lui avaient d’abord fait peur, mais qu’en les laissant approcher, elle avait reconnu Bruno et Bon-Affût, qu’elle les avait appelés, et qu’au lieu de répondre, tous deux s’étaient enfoncés dans les jeunes ventes. Ceci mit fin aux incertitudes. Il s’éleva un cri de réprobation générale. Honteux d’avoir été pris pour dupes et irrités d’un essai d’incendie qui les exposait à perdre leur gagne-pain, les boisiers s’écrièrent qu’il fallait arrêter les deux maraudeurs. D’après le rapport de Michelle, ils avaient pris le chemin de la Magdeleine : on se partagea en plusieurs bandes qui devaient occuper tous les passages et se rabattre ensemble vers la ferme. Ne pouvant ni prévenir les fugitifs, ni empêcher cette battue, je me décidai à ne point quitter le forestier. La troupe que Moser conduisait prit par le sentier où Bon-Affût et Bruno avaient été aperçus ; mais ceux-ci avaient sans doute trop d’avance pour qu’on pût les atteindre, car nous arrivâmes à la Magdeleine sans avoir rien rencontré. Bien que la ferme fût close et silencieuse, une raie de lumière dessinée sur le seuil prouvait suffisamment que tout le monde n’y était point endormi ; un chien ayant aboyé à notre approche, la lumière disparut. Moser nous arrêta du geste en pressant le pas. Presque au même instant la porte s’ouvrit, le père Louroux avança la tête pour voir qui venait, et le forestier se trouva brusquement devant lui.

À l’exclamation poussée par le fermier, nous nous rapprochâmes tous ensemble, ce qui le fit reculer et nous permit d’entrer ; mais, déconcerté un instant, il se remit vite et demanda ce qui nous amenait.

— D’abord ce vaurien, dit Moser en montrant Bruno assis sur la pierre du foyer, puis un autre qui doit être à la ferme avec lui.

— Qui cela ? demanda Louroux d’un air étonné.

— Le braconnier de la Mare aux aspics.

Bon-Affût ? il n’est point ici, comme vous pouvez voir ; mais je lui ai parlé pas plus tard qu’hier, même que monsieur était témoin.

Le forestier ne perdit point son temps à contester, et se mit à fouiller tous les coins de la ferme sans rien découvrir. Le paysan, qui vit son désappointement, jugea l’occasion favorable pour se plaindre d’une visite faite sous cette forme et à pareille heure : il commençait à le prendre de très haut ; mais l’Alsacien lui coupa la parole en l’avertissant qu’on connaissait ses rapports avec les braconniers, que la présence du chasseur d’abeilles, reçu au milieu de la nuit, était une confirmation suffisante, et qu’il aurait lui-même à rendre compte de sa part de responsabilité dans le double crime de braconnage et d’incendie. Il raconta ensuite brièvement ce qui avait eu lieu, annonça que toutes les routes étaient surveillées, et reprit sa recherche, suivi cette fois du paysan effrayé, qui était bien vite redescendu de la récrimination à l’humilité, et prenait tous les saints du calendrier à témoin de son innocence.

Le forestier voulut emmener Bruno. En passant devant un des lits refermés dont l’unique chambre de l’habitation des Louroux était garnie, celui-ci murmura quelques mots bretons que je ne pus distinguer ; mais à peine eut-il disparu, que le battant du lit glissa doucement dans la coulisse, et, aux premières clartés du jour qui pénétraient par la porte ouverte, je vis la tête charmante de la Louison s’avancer avec une précaution inquiète. Fatigué de ma longue course de nuit à travers la forêt, je m’étais assis dans l’ombre du foyer, où elle ne pouvait me voir. Elle se pencha au bord du lit, regarda encore vers l’entrée, et se laissa couler à terre ; elle était pieds nus, coiffée d’un petit bonnet à trois pièces, comme en portent les enfans, et vêtue d’une simple jupe de berlinge. Je la vis s’avancer jusqu’à la porte à pas comptés, regarder au dehors, puis gagner la seconde entrée, qui donnait sur une cour de derrière.

Persuadé qu’elle voulait avertir le braconnier, je la suivis jusqu’au seuil. Comme elle allait traverser la cour, la voix de Moser se fit entendre, et il parut lui-même, continuant ses recherches. La jeune paysanne effrayée fit d’abord un mouvement pour rentrer, puis s’arrêta. Le forestier venait vers elle en compagnie du père Louroux. Michelle causait plus loin très vivement avec Bruno.

— C’est-il donc la naissance d’un nouveau Jésus, notre maître, demanda la Louison en souriant, pour qu’on mène tant de déduit par l’housteau, et qu’on réveille les bergères avant la pointure du jour ?

— D’où vient cette fille et que veut-elle ? interrompit brusquement Moser ; mais Michelle avait tressailli à la voix de Louison.

— Eh bien ! le forestier ne voit donc pas ? dit-elle en s’approchant ; c’est la pastoure de la Magdeleine, à qui ses parens n’ont laissé ni bas ni sabots.

Et s’adressant à l’enfant avec cette pitié triomphante qui insulte - Hélas ! voici bien du malheur pour toi, pauvre créature, ajouta-t-elle ; ton grand ami Bon-Affût va être conduit en prison.

— Et son chagrin vous portera beaucoup de profit, faut croire, répliqua un peu aigrement la Louison, car la mauvaise nouvelle rit plein vos yeux.

— Il y’a toujours profit pour les honnêtes gens qu’on fasse justice, reprit Michelle en élevant la voix ; le braconnier est un malheureux qui a mis le feu aux futaies…

Vous mentez, la Michellel s’écria Louison, dont l’œil bleu étincela ; Bon-Affût aime trop le couvert pour lui avoir fait du mal. Allez, allez, c’est d’un méchant courage d’accuser ainsi ceux qui ne sont point là et qui n’ont personne pour les défendre.

— Tu le défends, toi, laideronnette ! s’écria la boisière en éclatant de rire.

— C’est du moins preuve qu’elle a le cœur mieux placé que vous, dit sévèrement le chercheur de miel.

Michelle se retourna de son côté avec une expression de rancune hautaine. — C’est bon, mon Bruno, reprit-elle amèrement, on sait que vous êtes bien disposé pour la Louison et pour Bon-Affût. Quand les oiseaux ont le même plumage, ils font ensemble leurs nids ; mais, pour le moment, le commerce va mal, mon pauvre gars, et vous voilà tous les deux pris.

— Encore une menterie ! interrompit la pastoure en colère ; Bon-Affût n’est point pris et ne le sera pas.

— Voyez-vous la rusée qui sait cela ! s’écria Michelle ; gage qu’elle connaît le retrait du braconnier !

Moser, qui avait prêté jusqu’alors peu d’attention à la querelle des deux jeunes filles, devint attentif. Il interrogea Louison en usant de tous les moyens de la surprendre ; mais la petite pastoure échappa à ses piéges avec une finesse naturelle et alerte dont je fus émerveillé. Les boisiers arrivèrent sur ces entrefaites ; ils avaient exploré les chemins sans rien rencontrer. Le forestier ne put cacher son dépit. Outre la nécessité de justifier la confiance de l’administration, à laquelle il avait promis une prompte réforme des abus qui ruinaient la forêt, il mettait sans doute son amour-propre à ne pas échouer devant tant de témoins et à signaler son arrivée au Gavre par une prise importante. Après avoir ordonné de fouiller encore les environs de la Magdeleine, il s’assit à la porte de la ferme et alluma sa pipe allemande, comme s’il eût voulu attendre là le résultat des nouvelles recherches.

Cependant je m’étais aperçu qu’il continuait à suivre de l’œil tous les mouvemens de la Louison ; le jour s’était levé, et l’on commentait à entendre au loin dans la forêt le lambis du vacher ; la pastoure fit sortir les bestiaux des étables et se dirigea avec eux vers les pâtures. Moser la laissa partir sans avoir l’air d’y prendre garde ; mais à peine fut-elle engagée dans le sentier qui conduisait aux friches, que je le vis éteindre vivement sa pipe et reprendre son fusil. Je lui demandai ce qu’il voulait faire ; il mit le doigt sur ses lèvres en me montrant la pastoure, et se glissa dans le champ qu’elle côtoyait. Je le rejoignis sans trop comprendre son projet, et nous suivîmes la Louison de l’autre côté de la haie. La bergerette marchait en chantant, sans se presser ni regarder derrière elle, uniquement occupée en apparence des pailles qu’elle tressait. Elle arriva ainsi au patis, grimpa sur un petit monticule qui le dominait et s’assit sous un bouquet de frênes. Pour la première fois alors elle promena les yeux autour d’elle, mais vaguement et comme si elle n’eût point regardé. Presque à ses pieds était un champ de blés mûrs dont les épis ondulaient à la brise du matin. À droite s’ouvrait la forêt, à gauche s’étendait la culture où nous nous tenions cachés. Louison continuait à chanter ; mais sa voix s’élevait insensiblement et jetait au loin les modulations de la complainte champêtre.

— Dans quelle langue de sauvage nous chante-t-elle là ? demanda Moser, qui s’efforçait en vain de comprendre les paroles.

Je lui fis signe de se taire, car j’avais reconnu le rude accent celtique. La pastoure chantait le vieux guerz de Jean Devereux, mais en l’entrecoupant d’avertissemens adressés à un auditeur invisible.

« Bretons, soyez tous sur vos gardes, — c’est là que demeure Jean la Prise, — il est avec ses soldats dans sa citadelle, — comme un bigorneau dans sa coquille. »

À cet endroit, la voix changeait légèrement d’inflexion, et substituait aux paroles traditionnelles ce rapide avertissement « Toute la troupe des coupeurs de bois est ici ; le plus sûr pour vous est de retourner à cette heure dans la forêt, vers le gîte de la Mare aux aspics. »

Puis le chant primitif reprenait :

« Ils ont pillé dans ce pays tout ce qui était vieux et tout ce qui était neuf, — les croix d’argent des églises, — les hanaps dorés des bourgeois. »

Et l’accent s’élevait encore pour ajouter : « Il n’y a personne à droite ; suivez les blés sans lever la tête, vous arriverez à la petite bouée de houx. »

Mon œil se retourna vers le champ de blé, et, au bout de quelques secondes, je vis la mer d’épis s’entr’ouvrir légèrement et dessiner un sillon qui semblait se diriger vers la forêt. Je me levai pour mieux distinguer ; Moser, qui suivait tous mes mouvemens, surprit mon regard, aperçut l’agitation des épis et poussa une exclamation joyeuse : il avait tout deviné. Écartant les buissons derrière lesquels nous étions abrités, il traversa en courant la friche, arriva à la clôture du champ de blé, trop élevée en cet endroit pour être franchie, la côtoya un instant, et apercevant enfin une ouverture garnie de ramées, s’y élança ; mais je l’entendis aussitôt jeter un cri de douleur et je le vis s’abattre : il avait rencontré la faux cachée sous les feuilles pour la passée des sangliers. Les deux gardes, qui arrivaient et qui avaient vu comme moi l’accident, accoururent pour m’aider à relever l’Alsacien. Moser était couvert de sang, mais il ne parut point s’en préoccuper. — Vite, vite, au braconnier, balbutia-t-il en montrant la direction dans laquelle fuyait Bon-Affût.

Après un moment d’hésitation, les gardes se précipitèrent à la poursuite d’Antoine, tandis que Moser s’aidait du talus pour se redresser et les suivre du regard. Je voulus en vain savoir s’il était dangereusement atteint ; étanchant machinalement avec son mouchoir le sang qui coulait de ses mains et de sa poitrine, il ne semblait s’occuper que du braconnier. Dès que celui-ci s’était vu découvert, il n’avait plus songé à se cacher dans les blés et courait à travers les sillons ; il s’efforçait de gagner le bois, poursuivi par les forestiers. L’intervalle qui le séparait d’eux s’agrandissait de plus en plus, et il était évident qu’il allait leur échapper, lorsqu’à la dernière clôture il se trouva inopinément en face d’une troupe de boisiers qui l’entourèrent et le saisirent. Aux cris qui l’avertissaient de cette capture, Moser fit un geste de triomphe, et, à bout de forces, se laissa glisser au pied du fossé.

Un quart d’heure après, tout le monde était réuni devant la ferme du père Louroux. On attelait une charrette pour le forestier, dont on avait pansé les blessures ; à quelques pas, au milieu d’un cercle formé par les boisiers, se tenaient, Bon-Affût et Bruno. Ils avaient les mains liées et étaient appuyés à un petit mur d’enclos. Louise, assise un peu plus loin, sanglotait, la tête sur ses genoux. Je m’approchai pour donner quelques encouragemens aux prisonniers ; mais le braconnier, long-temps silencieux, venait d’adresser la parole à la jeune pastoure : il parlait breton, afin de n’être pas compris de ceux qui les entouraient.

— Ne pleure plus, chère créature, disait-il d’une voix très douce oublies-tu qu’il y a ici un mauvais cœur jaloux qui boit tes larmes comme une eau de source ?

Son œil indiquait Michelle, qui les regardait de loin avec une expression de joie troublée ; mais la pastoure ne parut point prendre garde à l’espèce d’avantage qu’elle donnait à sa rivale : le malheur de ses deux amis l’occupait uniquement.

— En prison ! vous, en prison ! mes pauvres gens ! reprit-elle les mains pressées l’une contre l’autre.

— Le garçon n’y sera pas long-temps, vu qu’on ne trouvera rien contre lui.

— Mais vous, cher homme, dit Louison en regardant Bon-Affût avec une tendresse filiale, qu’allez-vous devenir quand il n’y aura plus de feuilles sur votre tête, que vous ne pourrez plus respirer au cœur de l’air, et qu’il faudra rester, nuit et jour entre des murailles ?

Le front du braconnier s’obscurcit. — Oui, ce sera une dure épreuve, dit-il sourdement.

— Laissez-moi vous suivre au moins, vieil Antoine, reprit vivement Louison ; peut-être qu’ils me permettront de demeurer avec vous, et, si c’est défendu, je pourrai rester à la porte de votre prison, je chanterai pour vous avertir que je suis là, j’irai prier les juges qu’ils vous laissent partir.

— Pauvre innocente ! interrompit Bon-Affût, qu’est-ce qu’on dirait ici, et comment vivrais-tu là-bas ?

— Ici on dirait que je vous sers comme mon vrai père, répliqua la pastoure, vous savez qu’on le dit déjà, et, pour vivre là-bas, je travaillerais, ou, s’il n’y a pas d’ouvrage pour moi, eh bien ! je m’asseoirais au coin de la prison, et quand il passerait de bonnes ames, elles verraient que j’ai faim et elles me secourraient pour l’amour du Christ !

Un sourire attendri passa sur le visage du braconnier ; il regarda avec complaisance la petite paysanne, dont le charmant visage était tourné vers lui. — Tu as bon cœur, la Louison, dit-il, mais il faut que tu restes à la Magdeleine, je le veux. Il n’est pas bon que les jeunes filles soient par les chemins, demandant secours à ceux qui passent. S’il y en a qui donnent au nom du Christ, comme tu dis, il y en a aussi qui veulent prendre au nom du diable. Demeure ici ; Bruno reviendra avant qu’il soit long-temps, et moi plus tard.

La pastoure voulut insister. — C’est dit, entends-tu bien ? ajouta le braconnier d’un ton impérieux.

Louison joignit les mains et baissa la tête. — On fera selon votre désir, dit-elle avec une résignation presque craintive.

Il y eut un assez long silence ; Bruno l’interrompit en annonçant à demi-voix qu’on allait partir. Les gardes venaient, en effet, de placer Moser dans la charrette et reprenaient leurs fusils. La pastoure se jeta au cou de Bon-Affût en sanglotant. Le courage de celui-ci parut fléchir : il devint très pâle, tout son corps tremblait, et il fut obligé de s’asseoir ; mais ce ne fut que l’émotion d’un instant. Il se releva presque aussitôt. — Allons, Dieu vous gardera pauvre fille, dit-il en retenant avec peine ses sanglots, ne pleurez pas, vous donneriez occasion de parler aux mauvaises gens… Embrassez-la, Bruno… et maintenant en voilà assez. Du courage, mes enfans, nous reviendrons quand il plaira à Dieu !

Puis, comme s’il se ravisait :

— Encore un mot, la Louison, ajouta-t-il plus bas ; vous savez où est la Mare aux aspics, vous connaissez le trou de la verdaude : j’ai caché au fond sept pièces de six livres, qui sont toutes mes économies : je voulais en avoir dix pour le jour où Bruno et vous seriez revenus ensemble de l’église. Tant que j’aurai chance de compléter la somme, n’y touchez pas ; mais, si on vous dit que je n’ai plus besoin que de prières, alors prenez l’héritage ; la verdaude vous connaît comme moi, et vous laissera faire.

À ces mots, il embrassa de nouveau la jeune paysanne, dont les sanglots redoublaient malgré elle. Je me décidai à intervenir.

— Rassurez-vous, ma bonne créature, lui dis-je en breton, vos deux amis reviendront bientôt.

— Monsieur parle blohik [1] ! s’écria le braconnier ; alors il a tout entendu !…

— Mais il n’abusera de rien, ajoutai-je rapidement, car il part aussi tout à l’heure et vous rejoindra demain à Savenay, où il espère bien que sa déposition vous justifiera complètement.

— Que Dieu vous en récompense ! répondirent en même temps Bruno et la pastoure.

Nous ne pûmes en dire davantage, car les gardes arrivaient. Ils firent signe aux prisonniers, qui allèrent se placer derrière la charrette et la petite escorte se mit en marche. En passant, Moser me salua. Il y avait sur son visage défait et dans ses yeux enfiévrés une expression de joie farouche. À le voir si faible et si pâle conduire en triomphe ces deux hommes pleins de vigueur, je me rappelai involontairement Richelieu à l’agonie, traînant à sa suite de Thou et Cinq-Mars. Les boisiers regardaient, groupés à l’entrée de l’aire, et Louison, debout sur le petit mur, adressait de loin des signes d’adieu aux prisonniers ; mais tout à coup elle poussa une exclamation, se retourna vers moi et se rassit en pleurant. La charrette et ceux qui la suivaient venaient de disparaître sous l’ombre des rabines.

Je ne pus arriver à Savenay que le surlendemain ; mais je me rendis aussitôt chez le magistrat chargé d’instruire l’affaire de Bruno et du braconnier. Mes explications suffirent pour dissiper tous les soupçons d’incendie et pour faire rendre la liberté au jeune coureur de bois. Quant à son compagnon, il avait trop de vieux comptes à régler avec les forestiers pour que je pusse obtenir son élargissement avant mon départ ; mais j’avais heureusement retrouvé à Savenay un ancien condisciple, devenu avoué, qui me promit de surveiller son affaire et de l’assister au besoin. J’appris effectivement, assez long-temps après mon excursion chez les boisiers, que l’avoué de Savenay avait réussi à tirer Bon-Affût de prison au bout de quelques semaines, et qu’il l’avait placé sur le domaine de Carheil, où l’ancien braconnier était devenu le modèle des gardes-chasses. On m’assura même que ce dernier allait se trouver de nouveau réuni au chercheur de miel, récemment gagé au château comme terrassier-planteur, et qui devait le rejoindre, après la sève d’août, avec la pastoure de la Magdeleine, que les gens du couvert appelaient par avance Louison Bruno.


EMILE SOUVESTRE.

  1. Dialecte breton de l’évêché de Vannes.