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Les Révolutions de l’Asie centrale/03

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Les Révolutions de l’Asie centrale
Revue des Deux Mondes, 3e périodetome 3 (p. 263-290).
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LES RÉVOLUTIONS
DE L’ASIE CENTRALE

III.
LA BIRMANIE, LE THIBET, LES PROVINCES OCCIDENTALES DE LA CHINE. [1]

La seconde partie de cette étude a montré pourquoi l’empire anglo-indien n’a fait aucun progrès au nord-ouest depuis vingt ans. Un pays montagneux et peu fertile, des populations clair-semées et belliqueuses, ne sont pas pour tenter une puissance à laquelle appartiennent déjà les riches vallées du Gange et de l’Indus. Des considérations stratégiques eussent seules justifié de nouvelles conquêtes dans la direction du bassin de l’Aral ; mais qui ne sait que la Grande-Bretagne ne veut plus croire à la guerre ? Sa diplomatie, hors d’Europe du moins, n’a plus qu’un programme : ouvrir de nouveaux marchés au commerce, chercher de nouveaux consommateurs. Sa politique n’est plus guidée que par l’intérêt des fabricans de Manchester, de Sheffield et de Nottingham. Cela étant, ce sont des consuls et non des ambassadeurs qu’elle doit envoyer, aux nations étrangères. Le gouvernement de Calcutta, comme celui de la mère-patrie, s’inspire de ces principes économiques. Les relations qu’il a voulu se créer au-delà de ses frontières orientales avec la Birmanie, le Thibet, le Yunnan, le Turkestan oriental, ont eu pour unique but en apparence de favoriser l’échange des marchandises. Pourtant on trouvera sans doute que le récit n’en est pas dépourvu d’intérêt, car il nous conduit en des pays dont l’histoire contemporaine est féconde en événemens. Les contrées situées à l’est du massif central de l’Asie sont de nos jours aussi bouleversées par les révolutions que les royaumes légendaires de la Transoxiane.


I

L’empire birman est de création moderne, et peut-être, parce qu’il n’était pas encore bien assis, il fut un voisin incommode pour les Anglais du Bengale pendant la première moitié de ce siècle. Au surplus, ceux-ci ne cherchaient alors que des prétextes de lutte et de conquête. Une première guerre, en 1826, se termina par l’annexion des provinces de Tenasserim et d’Arracan, qui s’étendent le long du golfe du Bengale ; le monarque birman conservait encore le Pégou, où se trouvent les bouches de l’Irawady, grand fleuve navigable jusqu’à 350 lieues de Rangoun et par lequel s’exportent les productions du pays. En 1852, lord Dalhousie, irrité contre des tribus sauvages qui ne reconnaissaient aucun maître, fit occuper soudainement le Pégou ; puis un ordre du gouvernement anglo-indien déclara que ce territoire passait sous la domination britannique. Le texte de cet ordre montre assez bien comment le plus ambitieux des gouverneurs-généraux avait l’habitude de traiter les états asiatiques. « Comme compensation pour le passé et pour assurer la sécurité de l’avenir, le gouverneur-général en conseil a décidé et proclame par les présentes que la province de Pégou est maintenant et sera désormais partie de l’empire britannique. Les troupes birmanes qui peuvent s’y trouver encore seront chassées ; un gouvernement civil sera tout de suite établi, et des fonctionnaires seront préposés à l’administration des affaires dans chaque district. Les habitans sont invités à se soumettre et à prendre confiance dans le gouvernement britannique, dont le pouvoir est irrésistible, comme ils l’ont vu, et dont la règle est juste et bienveillante. Le gouverneur-général en conseil, s’étant donné une réparation qu’il juge suffisante, ne désire faire aucune autre conquête dans le royaume birman, il consent à cesser les hostilités ; mais, si le roi d’Ava ne renoue pas ses anciennes relations d’amitié avec le gouvernement britannique, ou s’il cherche à reprendre le territoire que celui-ci déclare par les présentes lui appartenir, le gouverneur-général en conseil usera de nouveau de la puissance qu’il possède jusqu’à subversion totale de la nation birmane. »

Si les conquérans tartares du moyen âge faisaient moins de phrases, ils n’agissaient pas du moins avec plus de sans-gêne. Cette prise de possession d’une province entière, en dehors de tout traité et par une simple déclaration de lord Dalhousie, est bien certainement l’un des faits les plus curieux de la conquête anglaise dans les Indes. Le Pégou se soumit au reste sans difficulté ; sous le régime britannique, il devint prospère. Le souverain birman n’eut garde de protester. Seulement lord Dalhousie, tout puissant qu’il fût, ne pouvait exiger que le commerce fort considérable dont l’Irawady est le chenal ne reçût aucune atteinte par ces changemens politiques. Ce commerce, auquel le port de Rangoun sert d’entrepôt, se chiffrait annuellement avant la conquête par 12 ou 15 millions de francs. On le vit décliner peu à peu, sans que l’on en connût bien la cause. Les négocians anglais s’en émurent, d’autant plus qu’ils espéraient ouvrir par là des débouchés non-seulement à la Birmanie, qui est un état de médiocre importance, mais encore aux provinces méditerranéennes de la Chine, où les habitans se comptent par millions. Jusqu’à présent, ces provinces ont expédié leurs produits par une longue navigation fluviale sur Shanghaï ou Canton, d’où il faut encore faire la moitié du tour du monde pour les ramener en Europe. D’ailleurs les Anglais sont en concurrence sur les côtes de la mer orientale avec les trafiquans de toutes les nations civilisées. Les Américains du nord surtout s’y présentent avec avantage depuis que le chemin de fer du Pacifique leur raccourcit la distance. Quel intérêt n’y aurait-il pas à détourner sur Rangoun, un port anglais, le courant commercial de la Chine intérieure ! Ce projet n’est pas un rêve, puisque une partie du trafic suit la voie de l’Irawady depuis un temps immémorial. Ne peut-on le développer davantage, y intéresser le roi de Birmanie, créer à travers cet état presque barbare des routes, peut-être même des chemins de fer ? Avant de dire quelles tentatives ont été faites dans ce sens depuis quelques années, il convient d’examiner d’abord ce qu’est cette Chine occidentale que l’on prétend mettre en rapports habituels avec le golfe du Bengale.

Le Yunnan, qui termine au sud-ouest l’empire du Milieu, est un pays montueux, de 1,800 à 2,000 mètres d’altitude ; où s’étalent les derniers contre-forts du vaste plateau thibétain ; Les principaux fleuves de la Chine et de l’Indo-Chine prennent naissance dans cette province ou dans le voisinage. Les eaux qu’elle reçoit du ciel s’écoulent en effet vers l’orient par le Yang-tsé-kiang et par la rivière de Canton, vers le sud par le Mékong, le Salouen ou l’Irawady ; à l’ouest, quelques petits affluens apportent leur tribut au Brahmapoutra, qui débouche, on le sait, dans le golfe du Bengale, par le même estuaire que le Gange. Calcutta, Rangoun, Bangkok, Saigon, Canton, Shanghaï, c’est-à-dire tous les grands ports de l’Asie, sont donc symétriquement disposés sur une circonférence dont le centre est dans le Yunnan, et dont ces divers fleuves représentent les rayons. Cependant la population de cette province n’est ni hindoue, ni malaise, ni chinoise. Quand les peuples divers qui l’entourent sont arrivés sur le sol qu’ils occupent aujourd’hui, ils y ont rencontré sans doute des autochthones que la conquête a refoulés au centre. Les habitans actuels du Yunnan sont en majeure partie de race inférieure, autant que des études ethnographiques incomplètes le laissent entrevoir. Sur les confins de la Birmanie, du Thibet, de la Chine et du royaume de Siam, vivent des tribus sauvages, les Laotiens, les Shans, les Kakhyens, les Mao-tsé, que le gouvernement de Pékin peut à peine réclamer pour sujets. Il en est de même des tribus reléguées dans la partie montagneuse du Szechuen, au nord du Yunnan. Toutefois la politique chinoise, qui paraît avoir été toujours habile et prudente, s’est attribué depuis des siècles une apparence de souveraineté sur ces peuplades indépendantes. Soit en y construisant des forteresses, soit plutôt en y déportant en masse des populations qui l’embarrassaient ailleurs, elle a su conserver dans ces pays une certaine suprématie.

Le Yunnan et le Szechuen ne sont pas au surplus des territoires à dédaigner. Ce qui le prouve, c’est qu’ils nourrissent une population fort dense, bien que le sol soit presque partout très accidenté. Depuis les pères jésuites chargés par l’empereur Kang-hi de lever la carte de la Chine au commencement du XVIIIe siècle, les provinces intérieures ne furent plus visitées par les Européens jusqu’à l’époque où l’expédition française du Mékong y arriva. A peine nos savans officiers y avaient-ils été précédés de quelques années par des missionnaires catholiques que les habitans accueillaient avec assez de bienveillance. En ces derniers temps, M. Francis Garnier, dont la mort récente doit inspirer tant de regrets, un missionnaire instruit, M. l’abbé David, un naturaliste autrichien, le baron de Richtofen, les ont explorées en divers sens. Il résulte de leurs études que le Yunnan et le Szechuen sont surtout remarquables sous le rapport des richesses minérales. La houille et le minerai de fer s’y trouvent en abondance ; en l’état actuel, on peut y acheter du cuivre à vil prix, ce qui tient sans doute à la richesse du minerai ; les indigènes recueillent en outre des métaux précieux. Ces ressources naturelles, jointes au bon marché de la main-d’œuvre, attireraient vite l’industrie européenne, si le pays n’était en proie à d’interminables guerres civiles à peu près depuis l’époque à laquelle les Anglais se sont annexé le Pégou. Il est vraisemblable qu’il ne faut pas expliquer autrement la diminution de trafic signalée par les négocians de Rangoun.

Outre que la population du Yunnan est de race mélangée, elle se distingue encore par la religion des contrées bouddhistes environnantes ; un grand nombre des habitons sont musulmans. Cela date de loin, car le Vénitien Marco Polo, qui les avait visités au XIIIe siècle, consigne le fait dans ses récits. Comment le mahométisme est-il arrivé jusque-là ? L’invasion arabe, qui convertit la Transoxiane à l’islam, n’a pas dépassé Kachgar. Le Bengale, séparé d’ailleurs de la Chine par d’épaisses montagnes, n’a reçu qu’en 1203 les doctrines musulmanes. Les mahométans du Yunnan ou Panthays se targuent d’une plus noble origine. Il est constant que les Arabes se rendaient par mer à Canton dès les premiers temps de l’hégire. Or les annales chinoises racontent que, vers l’an 757, l’empereur régnant, menacé par des rebelles, implora le secours du calife Ahou Jaffir, qui lui envoya gracieusement une armée par la voie de mer. L’insurrection éteinte, ces troupes auxiliaires ne voulurent plus retourner dans leur patrie ; elles étaient assez indisciplinées, on les relégua dans les provinces montagneuses du sud-ouest. Les Panthays seraient les descendans de ces anciens guerriers. A vrai dire, leur physionomie rappelle le type tartare au moins autant que le type sémitique. La connaissance de la langue arabe n’a été conservée chez eux que par les mollahs, et seulement grâce à la lecture assidue du Coran. Quoi qu’il en soit de cette question d’origine, la différence de religion a suscité depuis mille ans et plus un antagonisme perpétuel entre les Chinois et les Panthays. Moins nombreux que leurs adversaires, ces derniers étaient plus remuans, plus instruits, ils étaient néanmoins exclus des fonctions publiques par la défiance des mandarins mandchous. En 1845, des milliers de musulmans furent massacrés dans une émeute. En avril 1856, un nouveau soulèvement coûta la vie à 14,000 d’entre eux ; mais l’un des survivans de ce grand carnage s’enfuit dans les montagnes, où ses partisans vinrent le rejoindre. Après quelques années d’une guerre de guérillas, encouragés par les succès des Taïpings, ils descendirent dans les plaines, s’emparèrent de la ville de Talifou et furent bientôt maîtres de la province de Yunnan presque entière. Bien qu’inférieurs en nombre à la population purement chinoise par la race et par la religion, ils purent tenir tête à leurs ennemis héréditaires, en raison de l’appui que leur prêtaient les tribus indisciplinées de la frontière et peut-être aussi parce qu’ils tenaient de leurs ancêtres des instincts plus guerriers. Fidèles aux traditions arabes qu’ils prétendaient avoir importées en Chine, ils donnèrent à leur chef le titre pompeux de sultan Soliman. Celui-ci ne manqua pas d’envoyer de sa capitale de Talifou aux états d’alentour des proclamations pompeuses par lesquelles il annonçait le triomphe des vrais croyans sur les impies. Au fond, les Panthays obéissent assez peu aux prescriptions du Coran, qu’ils connaissent mal, puisque ce livre sacré n’a jamais été traduit dans la langue chinoise. S’ils réprouvent l’usage du tabac et de la viande de porc, ils boivent volontiers du vin. La distance et la difficulté des routes ne leur permettent guère de faire le pèlerinage de La Mecque. Le gouvernement musulman qui s’établit dans le Yunnan ne différait guère de l’ancien, sauf qu’il était plus belliqueux et moins rusé. Les Chinois s’y soumirent avec la résignation fataliste qui est dans leur caractère, attendant des jours meilleurs ; quant à l’empereur de la Chine, il avait fort à faire à cette époque avec des rebelles plus redoutables et plus rapprochés de Pékin.

Il n’est pas surprenant que cette révolution mahométane n’ait eu presque aucun retentissement au dehors, tant ce pays vivait à l’écart du reste du monde. Tout au plus en fut-il d’abord question dans les lettres des prêtres français de la mission thibétaine, ou dans les récits de quelques Anglais qui parcouraient la Birmanie pour les besoins de leur commerce. Il y avait déjà douze ans que les Panthays avaient reconquis leur indépendance, lorsque les intrépides voyageurs de l’expédition du Mékong les rencontrèrent sur leur chemin dans le haut du Yang-tsé-kiang. Les insurgés se défièrent de nos compatriotes, qui se présentaient en effet sous les auspices du gouvernement chinois. Vers le même moment, ils eurent au contraire l’occasion d’entrer en rapports avec le gouvernement anglo-indien, qui leur envoyait en quelque sorte une ambassade.

Après comme avant la conquête du Pégou, quelques hommes entreprenans, officiers ou médecins de l’armée anglo-indienne, qui s’étaient donné la tâche aventureuse d’explorer le royaume birman, se laissèrent séduire par l’idée que les deux grands fleuves de cette contrée, l’Irawady et le Salouen, peuvent servir de débouchés à la Chine occidentale. L’un d’eux, le capitaine Sprye, n’alla pas à moins de proposer un chemin de fer entre Rangoun et Szemao, ville frontière du Yunnan, projet chimérique s’il en fut, car une reconnaissance effectuée le long de la voie indiquée fit voir que les ingénieurs y rencontreraient des obstacles presque insurmontables, et que même le trafic entre les deux extrémités de cette ligne était en réalité de médiocre importance. Un autre explorateur, le docteur Williams, qui avait abandonné sa carrière militaire pour entrer au service de l’empereur birman, proposait de reprendre l’ancienne voie des caravanes par l’Irawady jusqu’à Bhamo, et par terre de Bhamo à Talifou. Ces projets attirèrent l’attention en Angleterre plus qu’ils ne le méritaient peut-être. Les chambres de commerce demandèrent avec instance que ce nouveau mode de communication avec la Chine fût sérieusement examiné. Les premières parties de cette étude ont montré combien sir John Lawrence fut hostile, tant que dura sa vice-royauté, à toute extension de l’influence britannique en dehors des frontières de l’Inde. La politique qu’il trouvait bonne avec l’Afghanistan, il l’appliquait aussi dans ses rapports avec les états situés plus à l’est. Il aurait voulu que les Anglais se renfermassent dans les limites des pays anciennement annexés, dont personne ne pouvait leur disputer la possession. Toutefois le ministre de l’Inde, lord Cranbourne [2], était imbu d’idées plus larges ; il fit décider, par son influence personnelle, qu’une expédition de découvertes serait envoyée au-delà de Bhamo, de façon à nouer des relations amicales tant avec le souverain musulman des Panthays qu’avec les diverses tribus à moitié sauvages dont on signalait la présence sur les frontières de la Birmanie et du Yunnan.

L’expédition avait cependant une apparence plutôt commerciale que politique. Elle avait pour chef le major Sladen, agent politique en résidence à Mandalay, capitale de la Birmanie, et bien au courant par conséquent des mœurs du pays. Cet officier savait déjà que les musulmans victorieux avaient établi dans le Yunnan une sorte de gouvernement à peu près tranquille, que les tribus frontières, quelque turbulentes qu’elles fussent, n’avaient pas vu sans déplaisir diminuer un commerce dont elles retiraient certains avantages, et qu’en définitive le véritable obstacle à la reprise du trafic ne se trouvait pas ailleurs qu’à Mandalay. Ce que l’empereur birman avait toujours redouté le plus depuis l’annexion du Pégou, c’était de voir les Anglais sortir de leurs nouvelles possessions, s’avancer plus au nord, venir dans la capitale et même au-delà, enfin acquérir une influence qui leur livrerait tôt ou tard le royaume tout entier. Par un traité conclu en 1867, les Anglais avaient obtenu l’extradition des criminels, la création à Ava d’un tribunal spécial pour juger les différends entre eux et les indigènes ; en outre ils avaient arraché, non sans peine, des stipulations favorables aux opérations commerciales. L’un des résultats de cet acte avait été la création d’un service hebdomadaire de bateaux à vapeur entre Rangoun et Mandalay. Quel prestige ce despote asiatique pouvait-il conserver aux yeux de ses propres sujets lorsque ceux-ci auraient la faculté de descendre sur le territoire anglais et d’y voir à l’œuvre une administration équitable et bienveillante ? Par quelles ressources de finances remplirait-il son trésor lorsqu’il ne pourrait plus, sur un signe de sa volonté, s’attribuer le monopole de tel ou tel négoce, ou bien multiplier à l’improviste les droits de douane ? Les indigènes, Birmans, Shans ou Chinois, se soumettaient sans mot dire à ces exactions ; les Européens ne les supporteraient pas, ils appelleraient l’intervention étrangère. On s’en aperçoit une fois de plus, au midi comme au nord, à l’est comme à l’ouest, qu’il s’agisse de politique ou de commerce, entre un gouverneur européen et les monarques indigènes il y a toujours une sorte d’incompatibilité. Les Anglais n’avaient jadis qu’un moyen de résoudre cette difficulté : ils annexaient. Effrayés à la longue de l’étendue des domaines que ce système leur a procurés, ils emploient maintenant des procédés plus doux. Réussiront-ils ? L’expérience est trop neuve pour que l’on puisse l’affirmer.

Le major Sladen emmenait avec lui le capitaine Williams, du corps des ingénieurs, le docteur Anderson, conservateur du musée de Calcutta, en double qualité de médecin et de naturaliste, et trois négocians anglais de Rangoun qui voulaient examiner par eux-mêmes en quoi consistait le trafic des provinces centrales, plus une escorte de 50 soldats indigènes. Après bien des pourparlers, après avoir affirmé que l’Irawady n’était pas navigable en amont de Mandalay à cette époque de l’année, l’empereur leur prêta d’assez bonne grâce son propre bateau à vapeur pour remonter le fleuve jusqu’à Bhamo, ce qui se fit sans accident, bien qu’officiers, mécaniciens et matelots de ce navire fussent tous Birmans. Ne se sent-on pas déjà prévenu en faveur de ces prétendus barbares en apprenant qu’ils savent manœuvrer une machine à vapeur ? L’expédition arrivait donc à Bhamo le 22 janvier 1868 après neuf jours de voyage. Cette ville, située sur la frontière de la Birmanie, contient des échantillons de toutes les populations d’alentour. Les Chinois y ont des comptoirs d’où ils expédient des caravanes à leurs compatriotes du Yunnan. Les Shans, d’allure pacifique, et les Kakhyens, plus sauvages, s’y viennent ravitailler des objets qu’ils trouvent bon d’emprunter à l’industrie des pays civilisés. En réalité, Bhamo est un petit entrepôt où arrivent avec plus ou moins d’abondance les marchandises de tout l’univers ; on prétend y avoir trouvé des objets de fabrique russe parvenus jusque-là par la Sibérie, la Mongolie et la Chine. Comme l’Irawady prend ensuite son cours vers le nord, c’est en cet endroit que commence la voie de terre. Le plus embarrassant pour les voyageurs anglais était de se procurer des moyens de transport. Les autorités birmanes avaient sans doute des instructions secrètes : elles ne les y aidaient nullement, espérant toujours qu’ils n’auraient pas la persévérance d’aller plus loin. Fatigués d’attendre, ils eurent l’adresse de se concilier le bon vouloir des chefs kakhyens, et réussirent, par leur entremise, à transmettre un message au commandant de Momein, poste panthay le plus rapproché ; puis ils se mirent en marche à l’aventure avec une partie seulement de leur escorte, bien accueillis partout au surplus, grâce aux petits présens qu’ils pouvaient semer sur la route et peut-être encore plus à cause des consultations bienveillantes que le docteur de l’expédition distribuait à tous les malades des localités qu’ils traversaient. La réponse du commandant pantbay les rejoignit en chemin ; elle était des plus sympathiques. Le trajet s’acheva donc sans obstacle jusqu’à Momein. Le major Sladen, content de l’accueil que lui faisait cet officier, l’un des grands dignitaires, paraît-il, du nouvel état musulman, ne jugea pas nécessaire de pousser jusqu’à Talifou, résidence officielle du sultan Soliman. Les mahométans semblaient s’intéresser au trafic qu’il avait mission de faire revivre, les chefs des tribus intermédiaires entre Momein et Bhamo promettaient de respecter les Anglais et leurs marchandises ; il revint vers la Birmanie en septembre, après neuf mois d’absence. Le résultat le plus clair de cette expédition fut de faire connaître l’importance commerciale de Bhamo, où le gouvernement vice-royal résolut alors d’avoir un représentant, en quelque sorte un consul, pour protéger les négocians britanniques. Le docteur Anderson en rapportait aussi des collections intéressantes qui enrichiront les musées de Rangoun et de Calcutta. Quant à la route de Bhamo à Momein, il fallait bien convenir qu’elle est décidément défavorable au commerce par caravanes. Non-seulement elle est rendue longue et difficile par la nature accidentée du terrain, mais encore la province de Yunnan, ou elle aboutit, ne pourra, d’ici longtemps alimenter un gros trafic, ravagée comme elle l’est depuis quinze ans par la guerre civile. C’est une véritable illusion de prétendre ouvrir dans cette direction une grande route commerciale, quelques-uns disaient même un chemin de fer, pour ramener dans le golfe du Bengale les productions de la Chine occidentale, que le Yang-tsé-kiang conduit aujourd’hui sur les marchés de Shanghaï avec aussi peu de dépense que possible.

Il est à noter que le cabinet britannique ne gardait pas toute la réserve prescrite par les convenances diplomatiques en établissant ainsi par le canal du major Sladen des relations directes avec des insurgés, auxquels l’empereur de la Chine ne cessait de faire la guerre. Quels qu’aient été depuis 1856 les succès obtenus par Les mahométans du Yunnan, ce ne sont après tout que des rebelles. Les Panthays ne manquèrent pas de se prévaloir de cette avance que la Grande-Bretagne leur avait faite. Dans l’année 1872, on vit arriver à Londres une ambassade conduite par le fils adoptif. du sultan Soliman, qui proposait de renouveler les conventions déjà faites avec le major Sladen, et demandait en outre la bienveillance de la Grande-Bretagne en faveur de cet état créé nouvellement aux dépens du Céleste-Empire. Pourquoi cette ambassade allait-elle à Londres plutôt que de s’arrêter à Calcutta ? C’est que les peuples à demi civilisés de l’Asie centrale sentent par instinct que le gouvernement de la métropole sera moins dur pour eux que celui du vice-roi. L’empereur birman en a fait lui-même l’expérience ; dans un moment de dépit contre l’agent politique que lord Mayo avait mis auprès de lui, il s’adressa tout droit à la reine Victoria et eut le bonheur d’en avoir une réponse, ce qui dut sans doute le relever à ses propres yeux et mécontenter les autorités anglo-indiennes autant qu’il en était satisfait. Quant à l’envoyé du souverain de Talifou, un accueil courtois lui était bien dû en reconnaissance de la réception que ses compatriotes avaient faite aux Anglais en 1868 ; mais ce fut tout. On s’efforça de lui faire entendre que l’Angleterre ne pouvait agir contre les intérêts de l’empire chinois. Cette réponse était prudente, comme l’événement le prouva dans un bref délai. A peine cet ambassadeur était-il de retour à Rangoun que la nouvelle y parvint de la destruction complète du royaume panthay. Talifou était tombé par trahison entre les mains des Chinois ; Momein était la seule ville qui résistât encore aux vainqueurs. Il serait difficile de raconter en détail comment cette nouvelle révolution s’est accomplie, si rares sont les nouvelles qui nous arrivent de ce coin du monde. Des négocians français y ont contribué en fournissant des armes et des secours à l’armée chinoise, et en découvrant du même coup une nouvelle voie d’accès au Yunnan, voie facile et relativement courte qui détruit, suivant toute apparence, les projets d’avenir conçus par les explorateurs des provinces birmanes. Ceci nous entraînera un peu loin de l’Asie centrale ; mais le pays dont il sera question, outre qu’il est le débouché naturel des contrées que nous venons de parcourir, présente, semble-t-il, un si grand intérêt pour la France et pour notre colonie de Cochinchine que l’on nous saura gré peut-être d’entrer dans quelques développemens à ce sujet.

Les navires qui se rendent de Saigon à Hong-kong laissent à gauche un vaste golfe au fond duquel est située la province annamite du Tonkin. Ce mot n’est pas nouveau dans notre histoire maritime. Vers la fin du siècle dernier, on parlait beaucoup d’y créer une colonie française ; les indigènes, préparés par les missionnaires jésuites, étaient disposés à nous bien accueillir. Les grandes guerres de la révolution et du premier empire empêchèrent de donner suite à ce projet. Sous la restauration, il était trop tard, l’occasion était perdue. Il y a douze ans à peu près, lorsque fut fondé notre établissement de Saïgon, on se dit sans doute que cette localité, par sa position à l’embouchure d’un grand fleuve et sur la route de la Chine et du Japon, convenait mieux pour une colonie militaire. Le golfe de Tonkin devint alors le repaire des pirates que les marines européennes pourchassaient impitoyablement dans les eaux de la Chine. En 1872, un navire de guerre français, le Bourayne, eut mission d’explorer ce golfe. Le Bourayne a reconnu la côte sur une fort grande étendue, découvert des ports et des mouillages dont l’existence n’était pas soupçonnée, visité la ville de Kécho, capitale de la province, et, ce qui ne gâte rien, coulé ou brûlé plusieurs jonques de pirates. Le capitaine Senez, commandant de l’expédition, a signalé en particulier un beau fleuve, le Song-koï, qui passe à Kécho, et qui est navigable sur une fort grande longueur. Or il est à remarquer que les explorateurs du Mékong, lors de leur séjour dans le Yunnan en 1868, avaient également entendu parler de ce fleuve, qui prend sa source non loin de Talifou et qui reste navigable jusque sur le territoire chinois.

Par une heureuse coïncidence, le capitaine Senez, en arrivant à Kécho, y rencontrait un compatriote, M. Dupuis, qui essayait de conduire par cette voie une cargaison d’armes dans la Chine occidentale. Ce négociant avait déjà fait par terre deux voyages dans le Yunnan, et, après s’être assuré que le Song-koï peut porter bateau, il avait fait marché avec le général de l’armée chinoise qui tenait tête aux musulmans. C’était cette fourniture qu’il amenait alors et que les autorités annamites faisaient difficulté de laisser passer. La présence du Bourayne ne contribua pas peu à lever, tout obstacle. M. Dupuis eut la permission de poursuivre sa route ; il redescendit le fleuve peu de mois après sans accident, et repartit pour Hong-kong avec l’intention d’organiser des comptoirs dans le Tonkin, peut-être même d’établir un service de bateaux à vapeur entre le Yunnan et Hong-kong ou Saïgon. Cet exemple tout récent ne montre-t-il pas que nos compatriotes, lorsqu’ils sont soutenus à propos, savent aussi bien que les Anglais ou les Américains ouvrir de nouvelles voies au commerce avec les nations barbares ?

La fin de cet épisode, toute récente, a été marquée par un regrettable événement, la mort de M. Francis Garnier. Tous les rapports venus du Tonkin s’accordaient à dire que la population, pressurée d’un côté par les mandarins de la cour d’Annam, de l’autre par les pirates ou par les rebelles chinois, accueillerait avec plaisir les Français. Cela était si vrai que l’empereur Tu-duc, par crainte que le pays ne lui échappât, demandait au gouverneur de la Cochinchine de rappeler M. Dupuis, un simple négociant, dont la présence excitait sa jalousie. L’amiral Dupré ne répondit qu’en envoyant à Kécho un homme de talent et d’énergie, le lieutenant Garnier, revenu récemment d’un nouveau voyage d’exploration dans la vallée du Yang-tsé-kiang. Une faible escorte l’accompagnait. Se sentant soutenu par les indigènes et menacé par les mandarins, ce brave officier s’empara résolument de la ville. Par malheur, quelques jours après il succomba dans une sortie dirigée contre ses agresseurs. La province dont il avait pris possession au nom de la France est sans contredit l’un des plus riches pays du globe. Les indigènes du Tonkin manifestent le désir de se donner à nous. Ce serait pour notre colonie de Saïgon, qu’on ne le perde pas de vue, autre chose qu’une extension de territoire ; ce serait prendre sous notre garde l’un des aboutissans de ce merveilleux massif de l’Asie centrale, dont nous avons déjà presque fait le tour sans rencontrer sur les frontières d’autres nations européennes que la Russie et la Grande-Bretagne.

Le Tonkin, dès qu’il serait placé sous la garde d’un peuple civilisé, deviendrait sans doute l’un des débouchés de la Chine intérieure. Le Yunnan écoulerait par là la houille et les métaux qu’il peut fournir en quantités prodigieuses ; or ce sont des marchandises de valeur dans une région du globe qui n’en a guère produit jusqu’à présent. Notons à ce propos les évolutions singulières qu’a subies le commerce des Européens avec le Céleste-Empire. Au commencement, Canton, Hong-kong et Macao semblaient être les entrepôts de la Chine. On eut dit que toutes les productions de cet immense pays arrivaient naturellement sur l’un ou l’autre de ces trois marchés. Quelques années plus tard, lorsque les ports du Yang-tsé s’ouvrirent, on comprit mieux l’importance exceptionnelle de ce beau fleuve, qui du Szechuen à la mer, sauf quelques rapides, traverse les plus riches provinces sans cesser d’être navigable. Le Song-koï sera, dans de moindres proportions, l’artère principale des provinces du sud-ouest. La voie terrestre de Bhamo à Talifou, que les Anglo-Indiens ont rêvé d’établir, servira tout au plus aux tribus sauvages de la frontière. Rangoun et l’Irawady ne seront alimentés que par l’empire birman et le Pégou, ce qui n’est pas du reste à mépriser, puisque ce domaine restreint fournit déjà pour 15 millions de francs de transactions annuelles ; mais c’est une illusion de prétendre que l’on attirera de ce côté un trafic beaucoup plus important. Vers le sud-est, l’Inde anglaise a atteint ses dernières limites.


II

Il existe, dit-on, un proverbe chinois ainsi conçu : le Thibet est le pays du monde le plus élevé et le plus riche. Le plus élevé, ce n’est pas contestable, car c’est en effet le plateau culminant du vaste massif de l’Asie centrale. Le plus riche, on peut affirmer que c’est inexact, sans qu’il soit besoin d’autre preuve que la faible densité de la population. Avec un territoire deux fois grand comme la France, il n’y existe pas, paraît-il, plus de 4 millions d’habitans. De quelle souche cette population est-elle issue ? Elle est assurément de race jaune, plutôt mogole que chinoise. Sur la frontière orientale, dans les montagnes qui bornent à l’ouest la province de Szechuen, se retrouvent en outre des tribus primitives, analogues à celles que l’on rencontre sur les confins du Yunnan et de la Birmanie. Sous le rapport de la religion, tous les Thibétains sont bouddhistes, sans doute avec des croyances plus vives que n’en ont leurs coreligionnaires du Céleste-Empire, puisqu’ils supportent depuis fort longtemps un gouvernement théocratique. Les couvens sont innombrables : Lhassa est le principal sanctuaire du lamamisme. Ce que l’on peut dire de cette contrée avec le plus de certitude, c’est qu’elle est le pays le moins connu du globe. De nombreux explorateurs anglais ont tenté d’y pénétrer, soit par l’Inde, soit par la Chine ; aucun d’eux n’y a réussi. Tout au plus les officiers chargés d’opérations trigonométriques dans l’Himalaya ont-ils pu y envoyer quelques Hindous, dressés tant bien que mal aux observations exactes. Les missionnaires français ont été parfois plus heureux. On n’a pas oublié le voyage à Lhassa de MM. Hue et Gabet en 1846. A une époque plus récente, nos zélés compatriotes ont créé quelques centres de propagande sur le territoire du talaï-lama ; mais, outre qu’ils s’adonnent rarement aux recherches scientifiques, il ne leur a plus été permis de s’avancer à l’intérieur du pays. Un fait assez singulier dans l’état présent de nos connaissances géographiques montre bien à quel point la carte du Thibet est incertaine : on ignore encore par quelle voie le Tsang-bo, le plus grand cours d’eau de cette contrée, s’écoule à la mer. Les uns prétendent que cette rivière se jette dans l’Irawady, d’autres la dirigent vers le Brahmapoutra, et, bien que cette dernière opinion soit la plus vraisemblable, il est juste d’ajouter qu’elle ne s’appuie sur aucune observation directe.

L’histoire ancienne du Thibet, bien obscure encore, serait dépourvue d’intérêt. Pour comprendre la situation politique actuelle, il est inutile de remonter plus loin que les premières années du XVIIIe siècle. En 1703, un général chinois, s’étant emparé de Lhassa, y établit la forme de gouvernement qui a subsisté jusqu’à ce jour. Le talaï-lama, souverain maître du pays et en même temps chef spirituel des bouddhistes thibétains et mogols, passe pour être une incarnation de la Divinité, superstition d’autant plus bizarre que les lamas ne peuvent l’installer qu’après qu’il a reçu un diplôme de l’empereur de la Chine. A côté de lui, un roi temporel, quatre ministres et seize mandarins, constituent une sorte de gouvernement indigène ; le pouvoir appartient en fait aux deux ambassadeurs chinois qui résident à Lhassa. Ceux-ci nomment ou révoquent roi, ministres ou mandarins, décident toutes les affaires et sont en définitive les vrais maîtres. Cette suzeraineté étrangère se maintient au reste plutôt par l’habileté que par la force. Il n’y a pas quatre mille soldats chinois dans le Thibet ; encore sont-ils disséminés depuis le Szechuen jusqu’au Népaul. C’est que la diplomatie chinoise, qui est d’une finesse surprenante, a recours à la ruse plus volontiers qu’à la violence. On a déjà vu que la capitale du Yunnan musulman a été reprise par trahison ; nous aurons encore occasion plus tard de citer d’autres exemples de cette adresse dans les affaires politiques.

La suprématie chinoise s’étend même au-delà du Thibet jusque sur le versant méridional de l’Himalaya. Lorsque les Anglais, en 1865, châtièrent les habitans du Bhotan, qui avaient commis des déprédations dans les provinces limitrophes du Bengale, le roi de Lhassa, avec l’assentiment de la cour de Pékin, envoya des secours à ces montagnards d’origine thibétaine ; bien plus, le royaume de Népaul se reconnaît vassal du Céleste-Empire. La population du Népaul, moitié thibétaine et moitié hindoue, occupe au milieu des montagnes une contrée fertile et salubre, que les Anglais ont quelque raison d’envier. Faute d’occasion sans doute, lord Dalhousie négligea de s’annexer ce beau territoire, qui fournit cependant à l’armée indigène du Bengale un fort contingent d’excellens engagés volontaires. Le souverain actuel de ce petit état, Jung-Bahadour, mit son armée au service de la Grande-Bretagne lors de l’insurrection de 1857. On prétend, il est vrai, que ces braves auxiliaires, arrivés dans l’Oude trop tard pour prendre part aux combats, s’en retournèrent chez eux chargés du butin qu’ils avaient pillé. Que ce soit exact ou non, leur chef reçut une récompense magnifique, la grand’croix de l’ordre du Bain, que l’on ne décerne qu’à des souverains ou aux hommes d’état les plus éminens. Il est traité comme un monarque indépendant par le vice-roi, qui entretient un résident à Katmandou, sa capitale, et cependant Jung-Bahadour paie tribut à l’empereur de la Chine, ce qui doit étonner d’autant plus que la crête de l’Himalaya, fort élevée dans le Népaul, ne se peut franchir que par des cols qui sont inaccessibles une partie de l’année.

Cette situation remonte assez loin. En 1790, une peuplade hindoue, les Gourkas, après avoir soumis les Mogols aborigènes du Népaul, s’avança dans le Thibet, ravageant et pillant sur son passage. Les lamas implorèrent l’aide des Chinois, qui arrivèrent avec une nombreuse armée, repoussèrent les Gourkas jusqu’à Katmandou, et leur imposèrent un traité de paix dont l’une des conditions était d’envoyer tous les cinq ans une ambassade et un tribut à Pékin. En 1854, tandis que les Anglais luttaient contre la Russie, et l’empereur de la Chine contre les Taïpings, Jung-Bahadour, qui régnait déjà, se dit que le moment était bon pour chercher un accroissement de territoire. Il attaqua donc le Thibet avec une armée de 30,000 hommes et 44 pièces d’artillerie. La guerre dura deux ans sans grands résultats de part ni d’autre. Le légat impérial en résidence à Lhassa devait être bien embarrassé d’intervenir entre ces deux vassaux de son maître, puisque la situation du Céleste-Empire ne permettait de lui envoyer aucun secours. Pourtant, lorsque les belligérans firent enfin la paix, il eut l’adresse de se poser en médiateur et d’obtenir encore une fois la reconnaissance du tribut quinquennal auquel le monarque du Népaul s’était soumis depuis soixante ans. A peine le traité conclu, Jung-Bahadour désavoua cet engagement. Il n’y courait aucun risque. Seulement, quelques années après, les mandarins lui firent insinuer avec adresse qu’il y avait tout profit à faire acte de respectueuse soumission envers le fils du soleil, puisque, en échange d’offrandes sans valeur, l’empereur avait coutume d’envoyer à ses vassaux de brillantes étoffes de soie, des ivoires curieusement travaillés, des porcelaines de grand prix et quantité d’autres objets précieux, comme la Chine sait les fabriquer. La vérité est que la dynastie mandchoue qui règne à Pékin, en lutte de tous côtés contre des rebelles, aime à faire parade de sa prétendue souveraineté sur des nations lointaines. Si peu que le gouvernement chinois connaisse la géographie, encore ne doit-il pas ignorer que Katmandou est beaucoup plus rapproché du golfe du Bengale que du golfe de Pétcheli, et quelle satisfaction de montrer au représentant de la Grande-Bretagne que le roi du Népaul est fidèle à ses anciens sermens d’allégeance ! Puis, il faut tout dire, les ambassadeurs du Népaul avaient encore un autre moyen d’augmenter le bénéfice de leur voyage : c’était de faire la contrebande de l’opium à l’abri de leur caractère officiel. Jung-Bahadour, plus cupide que vaniteux, résolut en 1866 de reprendre ses relations avec la cour de Pékin, interrompues depuis quinze ans. Ses envoyés traversèrent le Thibet sans accident ; arrivés à Tatsindou, la première ville du Szechuen située sur leur route, ils apprirent qu’il était impossible d’aller plus loin parce qu’une insurrection ravageait cette province. Ils durent revenir les mains vides.

Quelle est cette autre insurrection qui isolait le Thibet du côté de la Chine ? Ce ne sont pas les Taïpings, dont les provinces orientales furent seules à souffrir ; ce ne sont pas non plus les musulmans du Yunnan, car les nouveaux rebelles sont bouddhistes en grande majorité. Il paraît probable qu’à la suite de la prise de Pékin par l’armée anglo-française le gouvernement mandchou tomba dans un état de complète, désorganisation. Partout où il y avait des opprimés, — et l’administration corrompue des mandarins en avait fait beaucoup, — partout où il existait des peuplades de race étrangère, — et toutes les provinces frontières de cet immense empire en contiennent plus ou moins, — les mécontens prirent les armes. Les insurgés du Szechuen étaient connus sous le nom de Toufehs. Que voulaient-ils ? On prétend que c’étaient des pillards, et rien de plus. Quels furent les incidens de la lutte ? Les renseignemens font défaut. Tout ce qu’on peut dire est que le calme se rétablit quelques années plus tard, et que ces rebelles semblent n’avoir pas eu plus de succès en définitive que ceux qui s’étaient emparés de Nankin et de Talifou. Cependant ils furent pendant plusieurs années un obstacle sérieux qui retarda les progrès de l’influence européenne. dans cette région.

Dès que les traités de 1860 eurent ouvert la Chine aux étrangers, Anglais et Français voulurent pénétrer dans l’intérieur, les premiers afin de s’y créer des relations commerciales, les seconds mus plutôt par le désir d’y répandre le christianisme. Les cartes dressées par les jésuites au XVIIIe siècle avaient déjà fait connaître la grande importance du Yang-tsé-kiang, qui prend sa source près des frontières du Thibet, et coupe de l’ouest à l’est les plaines les plus fertiles de l’empire. Le développement rapide du trafic dans les porte de Shanghaï et de Hankou montrait assez que ce fleuve est le débouché naturel des provinces les plus riches. En en remontant le cours, ne pouvait-on pas arriver au Thibet, traverser ce royaume inconnu et redescendre dans la vallée du Gange par les cols de l’Himalaya ? Tel est le projet imaginaire que les Anglais conçurent tout d’abord sans prévoir les empêchemens qu’ils rencontreraient en chemin, et que quelques-uns de leurs aventureux explorateurs cherchent encore à réaliser de temps en temps. Le premier, le colonel Sarel, qui se mit en route à l’automne de 1861 se vit arrêté dans le Szechuen par les Toufehs. En février 1868, un autre voyageur, M. Cooper, entreprenait la même excursion sous les auspices de la chambre de commerce de Shanghaï. Les rebelles étaient alors domptés ; mais, lorsqu’il voulut dépasser la ville de Batang et se diriger sur Lhassa, les lamas thibétains lui interdirent de la façon la plus formelle l’accès de leur pays. M. Cooper voulut alors se diriger de Batang sur l’Assam, dont il n’était séparé que par 300 ou 400 kilomètres de montagnes. Repoussé de nouveau, il revint à Shanghaï, s’embarqua pour l’Inde, sut intéresser à ses projets les négocians de Calcutta, et, quoique poliment éconduit par le gouvernement vice-royal, il s’engagea dans les montagnes de l’Assam. Cette fois encore la tentative fut infructueuse ; les autorités thibétaines avaient donné l’ordre d’expulser par la force tous les étrangers qui se présenteraient. Il est digne de remarque que lord Mayo comprenait fort mal en cette circonstance les intérêts de la colonie anglaise. Les jongles de l’Assam sont peut-être la partie de la péninsule où la culture de l’arbre à thé réussit le mieux. Cette plante ne vient pas au Thibet, dont le sol est trop sec ou le climat trop froid. Or de thé est la boisson ordinaire des Thibétains, qui ne sauraient s’en priver sans devenir malades. Aujourd’hui c’est la Chine qui leur fournit en quantités prodigieuses cette denrée, d’un transport facile, d’un prix élevé ; les cultivateurs du Bengale voudraient avec raison détourner à leur profit une partie de ce monopole.

Si ces divers voyages n’ont rien appris de nouveau sur le Thibet, ils ont du moins fait connaître le Szechuen. Pendant ces dernières années, un Allemand, le baron de Richtofen, l’a parcouru dans tous les sens ; il a révélé toutes les richesses que l’agriculture et l’industrie minière en peuvent retirer, mais aussi il a fait voir que ce quartier du globe ne peut avoir d’autre débouché que le Yang-tsé-kiang. Notre malheureux compatriote Francis Garnier venait de reconnaître le cours supérieur de ce fleuve quelques mois avant l’expédition du Tonkin qui lui a coûté la vie [3]. Lui aussi pensait que les produits de la Chine occidentale doivent s’exporter par Canton ou Shanghaï ; le but principal de son excursion avait été d’explorer les rapides du Yang-tsé en vue d’en rendre la navigation possible par des bateaux à vapeur. C’est une illusion sans contredit de croire que l’on détournera ce commerce vers l’Occident par une route plus courte ouverte à travers le massif des montagnes. Reste le Thibet tout seul dont les Anglais auraient à se préoccuper. Par quelle cause cette contrée est-elle impénétrable pour eux ? Ce sont peut-être les missionnaires qui vont nous l’apprendre. Ces zélés propagateurs de la foi catholique s’inquiètent peu des longitudes et des latitudes, que les géographes veulent connaître avec précision ; sauf quelques rares exceptions, ils n’étudient guère la faune et la flore des contrées qu’ils parcourent, ils ne cherchent pas à se renseigner sur les habitudes du commerce. Par compensation, ils envoient souvent des pays lointains qu’ils visitent des observations sur l’état social et politique, observations d’autant plus précieuses qu’ils vivent avec le menu peuple et pénètrent plus avant que ne le peuvent faire les autres Européens.

L’occupation de Pékin par l’armée anglo-française et le traité de paix qui s’ensuivit eurent, on le sait, pour conséquence de donner aux missionnaires le droit de s’établir sur tout le territoire du Céleste-Empire. Ils n’avaient pas attendu cette permission. Quoique souvent inquiétés par les mandarins, plusieurs vivaient déjà dans le Szechuen, où ils avaient fait quelques milliers de prosélytes. Ils avaient même fondé en 1854 un centre de mission dans la vallée de Bonga, sur le sol du Thibet et tout près des frontières du Yunnan. C’était un lieu désert lorsque y arrivèrent MM. Fage et Renou, qui réunirent autour d’eux un certain nombre d’indigènes, défrichèrent le sol, le mirent en culture, puis convertirent leurs ouvriers et de proche en proche les habitans des villages d’alentour. Ainsi se fondaient alors ces intéressantes communautés sous l’apparence modeste d’une exploitation agricole. Cependant cela déplaisait aux lamas du voisinage, qui, quatre ans avant l’expédition anglo-française, avaient détruit la maison de Bonga, et forcé MM. Renou et Fage de chercher un refuge dans le Szechuen.

Les missionnaires savaient bien que rien ne se fait au Thibet sans la permission du gouvernement de Pékin ; ils n’ignoraient pas que le gouverneur, du Szechuen était en quelque sorte vice-roi de cet état subalterne, que le talaï-lama recevait de lui le mot d’ordre. Aussi, lorsque ce haut mandarin eut fait publier dans sa province les stipulations du dernier traité qui leur étaient favorables, s’imaginèrent-ils que la route de Lhassa leur était ouverte, bien plus, qu’ils allaient obtenir justice contre leurs persécuteurs et rentrer en triomphe dans leur ancienne résidence de Bonga. Ce n’est plus à la dérobée qu’ils vont prêcher les infidèles, se disent-ils ; les autorités chinoises leur délivrent des passeports ; le vicaire apostolique, Mgr Thomine-Desmazures, est reçu avec de grands honneurs à Tatsindou, sur la frontière. Peut-être ne montrèrent-ils pas une réserve suffisante en présence de ces mandarins et de ces lamas ombrageux, qui sont de toute nécessité hostiles aux idées nouvelles. Leur illusion s’évanouit bientôt. Dès qu’ils eurent mis le pied sur le sol du Thibet, on leur signifia brusquement qu’il était défendu d’aller plus loin ; il était interdit aux indigènes de leur rien vendre, de leur fournir des bêtes de somme, même d’entrer en relation avec eux. La seule concession qu’ils obtinrent fut la permission de rentrer à Bonga, et ce ne fut pas pour longtemps. En 1864, ils ne furent même plus tolérés en cet endroit. Les missionnaires qui avaient converti peu à peu plusieurs villages des environs furent expulsés les uns après les autres et tous contraints de se réfugier dans le Yunnan ou dans le Szechuen [4].

Ainsi les missionnaires français ne sont guère plus heureux que les négocians de la Grande-Bretagne. Moins favorisés que MM. Hue et Gabet, qui avaient du moins pénétré jusqu’à Lhassa quinze années plus tôt, le Thibet leur est fermé. Qu’elle est la cause de cette exclusion persistante ? Que la Chine n’ait pas accepté de bon cœur le contact des nations civilisées de l’Occident, on n’en saurait douter : vaincue, elle s’est soumise ; mais les mandarins s’entendent pour reprendre par la ruse une partie des concessions que la force leur a arrachées. Il n’est donc pas étonnant déjà qu’ils répugnent à nous ouvrir le Thibet, sur lequel ils n’exercent au surplus qu’une autorité mal définie. En outre le Thibet subit de son côté une transformation singulière ; tous les voyageurs sont d’accord là-dessus, depuis MM. Hue et Gabet jusqu’à M. Desgodins. Il y a deux partis en présence : les lamas et leur chef, le talaï-lama, qui prétendent conserver le régime théocratique ; en face d’eux le peuple, qui veut s’affranchir de leur domination, et que le roi temporel soutient de son mieux. Les lamas sont hostiles, on le pense bien, à la prédication chrétienne, qui diminuerait leur influence, tandis que les hommes du commun accueilleraient volontiers nos missionnaires. De temps en temps, cet antagonisme de classes se traduit par des révoltes que les légats impériaux aident à comprimer. Cette situation incertaine se dénouera un jour ou l’autre par une révolution complète dont les lamas seront sans doute victimes, à moins toutefois que le Thibet ne soit avant cela la proie d’une invasion étrangère. C’est un royaume qui se démembre. Le maharajah de Cachemire, un vassal de la Grande-Bretagne, s’est approprié le Ladak il y a moins de vingt ans. Tout à fait au nord, dans la région presque inconnue du Koukhounour, s’agitent des tribus mogoles qui n’ont au fond qu’un médiocre respect pour leur chef religieux, le talaï-lama, et pour tous les lamas qui vivent à leurs dépens. Les Mogols ont l’esprit de conquête, on le sait : ils sont assurément mal organisés de nos jours ; mais ne sont-ils pas devenus les voisins de la Russie, qui peut trouver quelque jour son avantage à les pousser dans cette direction ?


III

Dans cette revue rapide des divers états de l’Asie centrale, nous n’avons trouvé jusqu’à présent que des dynasties chancelantes et des insurrections qui commencent par être victorieuses pour finir par être battues. La frontière nord-est de l’Inde va nous présenter un spectacle nouveau, c’est-à-dire la création d’un royaume musulman dont le chef, après une lutte acharnée, reste maître incontesté de ses états, et bien plus obtient l’investiture des deux grands pontifes de l’islamisme, le khan de Bokharaet le sultan de Constantinople. La contrée, où sont survenus ces événemens remarquables rappelle assez bien par sa disposition géographique l’Eldorado des romanciers, car elle est bornée sur trois côtés par de hautes montagnes et du quatrième par un désert. Nos anciennes cartes la désignent sous le nom de Petite-Boukharie, ce qui n’a aucun sens, ou de Tartarie chinoise, ce qui est inexact maintenant, puisque les Chinois en ont été expulsés ; il est mieux de l’appeler le Turkestan oriental ou Kachgarie, du nom de sa capitale actuelle. C’est une large vallée d’une élévation de 1,200 mètres au plus au-dessus du niveau de la mer. La rivière qui l’arrose, le Tarim, se jette dans une mer intérieure, le Lobnour, ou se perd au milieu des sables. Quoique l’air soit très sec et qu’il n’y pleuve presque jamais, les nombreux affluens de cette rivière sont abondamment alimentés par la fonte des neiges et des glaciers. Le sol, sablonneux, ne manque pas de fertilité lorsqu’il est possible de l’irriguer. La végétation ressemble à celle de l’Europe moyenne ; nos saules et nos peupliers poussent au bord des ruisseaux ; les montagnes renferment des richesses minérales, du cuivre, de la houille et surtout la précieuse pierre de jade, que les Chinois taillent aujourd’hui avec art et que les peuplades antéhistoriques recherchaient déjà pour en faire leurs meilleures haches de combat. Enfin il n’est pas de pays plus salubre au monde. Ainsi doté par la nature, le Turkestan oriental possède encore l’avantage d’être sur la route des caravanes qui circulent entre la Chine et la Transoxiane. Les sables du désert de Gobi et les passes des monts Thian-shan sont en effet moins inhospitaliers que les steppes glacées de la Sibérie ; aussi les villes d’Aksou, Yarkand, Kachgar, sont-elles connues des grands voyageurs du moyen âge et des temps modernes. Toutefois ce n’est qu’en ces derniers temps que les Européens ont-obtenu la permission d’y pénétrer de nouveau. On va voir quelles révolutions leur en avaient interdit l’accès jusqu’alors.

Il importe peu de savoir que la Kachgarie appartint jadis au roi Cambyse et fut conquise par Alexandre. Les points essentiels à connaître sont que la population est turque d’origine, qu’elle fut convertie à l’islamisme peu après la Transoxiane, et que vers le XIVe siècle une bande de mahométans fanatiques, — on les appelait des Khodjas, — venus de la Boukharie, s’emparèrent du pouvoir. Entre les Turcs de Kachgar et les Chinois, il y avait toujours eu d’intimes relations. De la grande muraille de la Chine aux monts Thian-shan, les caravanes opéraient un mélange continuel entre des peuples de races diverses. La guerre de rapines, comme on la fait au cœur de l’Asie, avec l’esclavage qui en est la conséquence, déplaçait les populations tantôt dans un sens, tantôt dans l’autre. Il en advint que bon nombre de Chinois se fixèrent dans le Turkestan oriental, que par compensation les provinces chinoises de Kansou et de Chensi continrent à la longue beaucoup de Turcs musulmans, et qu’entre ces deux extrémités se forma une nation moitié turque et moitié chinoise que l’on désigne maintenant sous le nom de Tounganes. En 1757, l’empereur de la Chine s’empara de toute cette contrée. Son autorité fut reconnue jusqu’au pied du Boulor-Tagh, à 5,000 kilomètres de Pékin. Cependant cet empereur était déjà de la dynastie mandchoue, aussi détestée par les vrais Chinois que par les Turcs qu’il venait de conquérir. Les Khodjas détrônés se réfugièrent à Khokand, attendant l’occasion de prendre leur revanche.

Leurs descendans l’essayèrent en 1827. L’un d’eux, Jehanghir-khan, renommé pour son courage, envahit la Kachgarie à la tête d’une troupe d’Ousbegs. Quoiqu’il eût réussi d’abord à prendre Yarkand, au bout de quelques mois le sort des armes lui fut contraire. De retour dans son pays natal, il fut livré par le khan de Khokand aux Chinois, qui l’emmenèrent à Pékin et lui coupèrent la tête. La mémoire de cet infortune chef de bande est restée populaire dans l’Asie centrale. Un peu plus tard, en 1852, eut lieu une nouvelle tentative. Un Khodja devint momentanément maître de Kachgar. Celui-ci ne se fit remarquer que par une cruauté dont les Turcs eux-mêmes, peu susceptibles sous ce rapport, se dégoûtèrent bien vite. Il avait imaginé d’ériger auprès de sa capitale une pyramide de crânes humains. Adolphe Schlagintweit, le savant et malheureux voyageur qui s’aventura dans le Turkestan oriental à cette époque, fut l’une des victimes de ce tyran sanguinaire. Il n’est pas étonnant que le peuple ait rappelé lui-même les Chinois pour mettre fin à de si terribles massacres.

Nous arrivons à des événemens qui ont laissé une trace plus durable. On a vu comment les musulmans s’étaient infiltrés depuis des siècles dans le Kansou et le Chensi. Il a été dit aussi qu’une des conséquences de la prise de Pékin par l’armée anglo-française fut l’insurrection des Panthays dans le Yunnan, et celle des Toufehs dans le Szechuen. A l’instar de leurs coreligionnaires de ces deux provinces, les musulmans du nord s’insurgèrent en 1862. Ne perdons pas de vue toutefois que le caractère commun de toutes ces révoltes était la haine de la dynastie mandchoue, et non point une hostilité de race entre les Turcs et les Chinois, si bien que les insurgés mahométans s’alliaient volontiers aux Taïpings, qui étaient, eux, de religion bouddhiste. Bien que l’on ne connaisse guère les vicissitudes de cette troisième insurrection, il paraît probable qu’elle a été comprimée, et que le Kansou et le Chensi, de même que le Yunnan et le Szechuen, sont maintenant des provinces paisibles du Céleste-Empire ; mais l’ébranlement qu’en reçut alors la population musulmane s’étendit plus loin à l’ouest. Les Tounganes prirent aussi les armes ; il était moins facile de les réduire. Entre Ngan-si-fou, capitale du Kansou, et Kachgar, les caravanes coupent en pointe le désert de Gobi, dont le sol, assez aride en général, devient cependant fertile lorsque les eaux courantes se prêtent à des irrigations. Quelques grandes villes, Khamil, Tourfan, Ouroumtsi, Aksou, sont échelonnées sur ce parcours. Toute cette contrée, soumise alors à l’empereur de la Chine, était administrée par le gouverneur-général de la province d’Ili, en résidence à Kouldja, au nord des monts Thian-shan. Ce gouvernement d’Ili était une sorte de colonie pénale, où les mandarins mandchous avaient coutume d’envoyer les mécontens politiques. Toutefois les Tounganes formaient la masse de la population, et, plus belliqueux que les Chinois de race pure en raison du sang turc qui coulait dans leurs veines, ils étaient en majorité dans les rangs de l’armée. Ce fut donc, lorsqu’ils se soulevèrent, une insurrection militaire. A Ouroumtsi par exemple, les soldats tounganes, conduits par leurs officiers, s’emparèrent du pouvoir et mirent à mort tous les Mandchous ; un incendie, qui se déclara au milieu du désordre, ne put être éteint qu’après avoir détruit plusieurs rues de la ville. Le mandarin de Kouldja, ayant réuni quelques troupes fidèles, offrit la bataille aux rebelles ; battu en rase campagne, il fut bientôt bloqué dans sa citadelle. Partout les mahométans se levaient en masse et proclamaient la guerre sainte. La révolte s’étendit alors comme une tramée de poudre jusqu’à l’extrémité du Turkestan oriental, dans la portion que l’on appelait communément l’Altychar, et dont Khoten, Yarkand et Kachgar sont les villes principales. Sur cette frontière cependant, les Tounganes n’avaient aucune influence. La population indigène, d’origine turque sans mélange, les haïssait presque autant que les Chinois. Le plus curieux fut que cette immense insurrection n’avait pas de chef. Ceux de Khoten mirent à leur tête un prêtre indigène, Hadji Hubiboula ; ceux d’Aksou et de Yarkand élurent un Khodja, Rechid-Oudin. Partout les mandarins et les garnisons chinoises éprouvèrent le même sort. Bloqués dans les citadelles par un ennemi supérieur en nombre, ils résistèrent jusqu’à complet épuisement de leurs vivres et de leurs munitions ; puis ils mirent le feu à leurs magasins vides et se jetèrent dans les flammes avec cette insouciance de la vie qui caractérise la race jaune.

A Kachgar, les insurgés reçurent un secours du dehors. On se souvient de ce Jehanghir-khan que les Chinois avaient mis à mort en 1827 ; il avait un fils, Buzurk-khan, qui vivait à Khokand. Ce rejeton de l’ancienne dynastie des Khodjas était un débauché d’assez peu de ressource. Lorsqu’il apprit la révolte des mahométans de l’Altychar, il franchit cependant les montagnes pour se joindre à eux avec une troupe d’environ 500 soldats. Il s’était fait accompagner par un homme d’une valeur incontestable, Yacoub-beg, qui était alors kouchbeggi ou général des troupes khokandiotes. Ce Yacoub, Tajik par la naissance, — ce qui indique sans doute qu’il est d’une famille aryenne et non tartare, — était depuis longtemps déjà au service du khan de Khokand. On prétend qu’il vendit aux Russes en 1847 une partie du territoire d’Ak-medjid, dont il avait le commandement. Que ce soit vrai ou non, il est certain qu’il est audacieux et intelligent ; de plus il possède l’art de se faire aimer de ses compagnons. La haute dignité qu’il avait obtenue à Khokand ne le satisfaisait pas, car il voyait bien que ce khanat tombait sous la dépendance de la Russie. Il devint tout de suite le vrai chef des insurgés de Kachgar ; cette ville ne fut pas au reste une conquête facile. Les Chinois, renfermés dans la citadelle, ne se défendirent pas moins de seize mois. La plupart étaient morts de faim ; les survivans se suicidèrent plutôt que de se rendre, sachant que leurs ennemis ne feraient aucun quartier. En mars 1865, Yacoub-beg était maître de la place.

Le Turkestan oriental se trouvait alors partagé en presque autant de principautés qu’il y avait de grandes villes. Dans l’est, les Tounganes luttaient avec succès contre les mandarins ; mais au-delà d’Aksou la population turque ne voulait pas accepter leur suprématie. A Kachgar, Yacoub se déclarait indépendant ; Rachid-Oudin en disait autant à Yarkand, et Hubiboula à Khoten. Ce dernier eut un moment l’espoir d’obtenir la protection du vice-roi britannique, lorsqu’au mois d’octobre 1865 il eut la visite de M. Johnson, officier anglais, le premier Européen qui eût franchi le Karakorum depuis Adolphe Schlagintweit. Sir John Lawrence, fidèle à sa politique favorite d’abstention et d’ailleurs bien inspiré cette fois, ne daigna pas répondre aux propositions d’alliance que lui adressait ce souverain improvisé. En 1866, Yacoub soumit Yarkand et le pays environnant ; l’année d’après, il arrive avec son armée devant Khoten ; il invite Hubiboula à venir signer la paix dans son camp ; celui-ci s’y rend sans défiance et est aussitôt emprisonné, puis la ville est envahie par surprise. En moins de trois ans, cet officier de fortune était devenu maître de toute la Kachgarie entre les monts Thian-shan et le Kouenloun, et depuis le Boulor-Tagh jusqu’à Aksou. Il eut en outre l’adresse de se débarrasser de son prétendu protecteur, Buzurk-khan, qui partit pour La Mecque ou pour Bokhara, reconnaissant lui-même qu’il était incapable de régner. Depuis ce temps, les affaires de Yacoub-beg ont toujours prospéré. L’émir de Bokhara, qui malgré sa décadence reste le chef spirituel des mahométans orientaux, lui a décerné le titre d’athalik-ghazi, ou protecteur des fidèles. C’est le nom sous lequel il convient de le désigner à l’avenir. La Kachgarie n’est pas encore un état puissant par le nombre de ses habitans, mais son chef est un homme habile, c’est incontestable. Solidement établi au milieu des populations musulmanes que la conquête chinoise avait désagrégées, il peut s’étendre vers l’orient ; il n’a rien à craindre ni de l’Angleterre ni de la Russie, dont les montagnes le séparent. Cette création d’un nouveau royaume mahométan au cœur de l’Asie, sur les confins du Céleste-Empire, est un fait considérable dont on n’a peut-être pas assez tenu compte en Europe. Nous sommes trop enclins à croire que la religion de Mahomet est partout en décadence, Cette étude aura montré que l’islamisme, menacé en Europe, atteint au cœur de l’Asie par la conquête de Samarcande, se développe cependant avec une singulière vigueur sur les confins de la Chine, tandis que les Européens entament à peine le Céleste-Empire par Les bords de la mer orientale.

Ce n’est pas ici le lieu de dire quelle fut l’attitude des Russes en face de l’insurrection toungane et du nouveau royaume de Kachgarie ; ne nous occupons pour le moment que des rapports de Yacoub-beg avec l’Inde anglaise. Au nord du Pendjab s’ouvre la vallée de Cachemire, la plus belle qu’il y ait sur la terre, au dire des voyageurs. Sol fertile, climat salubre, population paisible et laborieuse, cette province est une possession enviable à tous égards ; notons en passant un fait curieux de géographie commerciale. Le Cachemire, si éloigné de nous et presque isolé au milieu de montagnes inaccessibles, a subi plus qu’aucun pays du monde le contre-coup de nos derniers désastres en raison de l’industrie de luxe qui fait sa richesse. Il a de plus le malheur de posséder un gouvernement détestable. Au moment de l’annexion du Pendjab, lord Dalhousie eut l’imprudence de laisser cette contrée sous la domination d’un souverain indigène en lui imposant pour seule condition de payer un tribut annuel au trésor britannique. Le maharajah de Cachemire gouverne comme tous ses pareils, pressurant son peuple, imposant aux caravanes des droits de douanes arbitraires. Peu jaloux de voir les Anglais s’immiscer dans ses affaires intérieures, il avait fait jadis un règlement pour limiter le nombre des étrangers qui pénétreraient dans ses états et fixer la durée de leur séjour. Toutefois de tels abus ne pouvaient durer toujours. Le lieutenant-gouverneur du Pendjab s’est interposé en ces derniers temps, et maintenant le commerce est mis à l’abri des exactions qui lui étaient précédemment imposées. Le consul anglais qui réside dans le Ladak depuis quelques années a réussi à rétablir les anciennes relations commerciales du Cachemire et par conséquent de l’Inde anglaise avec les pays situés au-delà des montagnes.

Ces relations commerciales ont, il est vrai, bien peu d’importance. Comment en pourrait-il être autrement ? Entre le Pendjab et le Turkestan oriental, il y a trois routes : l’une par l’Afghanistan et le plateau de Pamir ; la seconde franchit la chaîne du Boulor-Tagh par la vallée de Ghilgit, qu’habitent de farouches descendans du peuple aryen ; la troisième, qui est la plus fréquentée, passe plus à l’est. De Leh, elle se dirige vers l’un des cols du Karakorum et redescend à Yarkand par la vallée du Karakach ; mais, de même que les précédentes, elle se maintient à 5,000 mètres et plus au-dessus du niveau des mers sur une très grande longueur ; elle traverse des déserts où les caravanes ne rencontrent dix jours durant ni habitations, ni vivres, ni même de fourrage pour les bêtes de somme. Les frères Schlagintweit ont dépeint l’effet que produisent ces altitudes extrêmes sur le corps humain. L’être le plus robuste sent ses forces s’évanouir : oppression, migraine, saignemens de nez, absence d’appétit, tels sont les principaux caractères de la singulière maladie à laquelle l’homme est enclin sur les hautes montagnes. Malgré ces obstacles naturels, le commerce de la Kachgarie avec l’Inde a toujours eu quelque activité, parce que ce royaume intérieur, quoique peu peuplé, possède plusieurs grandes villes, qu’il n’a aucune sorte d’industrie et que l’on n’y récolte que les fruits d’un climat tempéré. A l’époque de la domination chinoise, on faisait par cette voie la contrebande de l’opium. L’insurrection des Tounganes et les guerres intestines qui vinrent ensuite firent baisser le chiffre des transactions. Depuis 1870, la valeur annuelle des marchandises échangées est d’environ 3 millions de francs, ce qui correspond à peu près au chargement de 2,500 bêtes de somme. Si insignifiant que soit ce trafic en comparaison de l’immense commerce qu’alimentent les vallées du Gange et de l’Indus, les Anglais pensent avec raison qu’il ne faut pas le négliger, d’autant qu’ils n’ont pas d’autre moyen d’acquérir une certaine influence dans l’Asie centrale.

Peu de temps après que Yacoub eut triomphé de ses rivaux, deux Anglais, MM. Shaw et Hayward, se rendirent à Yarkand ; ils y furent bien accueillis, non point sans défiance, car on ne leur permit de faire aucune excursion aux alentours de cette ville. Ces voyageurs confirmèrent les récits, déjà parvenus par des voies indirectes, qu’un nouvel empire musulman se consolidait au-delà des montagnes, que les Chinois en avaient été expulsés et que le vainqueur était maître du Turkestan tout entier, depuis le Kouenloun jusqu’au Thian-shan. Au surplus l’athalik-ghazi ne dédaigna point de faire une avance à l’Angleterre. Vers les derniers jours de 1869, on vit arriver à Lahore un ambassadeur de ce conquérant avec des lettres pour le lieutenant-gouverneur, pour le vice-roi et même pour la reine Victoria. Comme on doit s’y attendre, lord Mayo, fidèle à la politique de son prédécesseur, reçut froidement cet envoyé, l’invitant à dire à son maître qu’il est sage de gouverner avec justice et prudent de ne pas se mêler aux querelles des nations voisines ; Lord Mayo ignorait peut-être à cette époque que Yacoub-beg fût déjà en négociation avec d’autres puissances européennes ; un neveu de ce monarque était depuis quatre ans à Constantinople pour solliciter l’appui du sultan en faveur des musulmans orientaux ; un autre délégué avait été jusqu’à Saint-Pétersbourg négocier l’appui ou la neutralité des Russes. L’ambassadeur venu à Calcutta n’était pas un simple diplomate ; il devait en outre acheter des armes, embaucher des ouvriers et, si c’était possible, ramener avec lui un officier anglais. Il obtint à peu près tout ce qu’il demandait. Un employé civil de l’administration du Pendjab, M. Douglas Forsyth, reçut mission de porter à l’athalik-ghazi les complimens amicaux du vice-roi. Ses instructions lui enjoignaient de s’abstenir de toute discussion politique ; voir Yacoub-beg dans sa capitale, recommander à sa bienveillance les caravanes venant du Cachemire, examiner le pays et les routes qui y conduisent, voilà le programme qui lui était tracé. De même que pour le voyage du major Sladen à Bhamo et Momein, l’objet exclusif de cette mission était en apparence d’établir des relations commerciales, et l’on semblait convaincu à Calcutta que cette nouvelle expédition serait d’autant meilleure qu’elle s’accomplirait avec moins d’apparat. Entrer en rapports intimes avec des souverains barbares, soupçonneux ou cruels, se disait-on, c’est s’exposer derechef à ce qui s’est passé en Abyssinie et ailleurs encore. L’ambassadeur est mis en prison, peut-être égorgé ; il faut alors une expédition militaire pour venger l’honneur national sottement compromis. Il suffit d’étudier l’histoire des gouverneurs-généraux, depuis lord Bentinck jusqu’à lord Dalhousie pour se convaincre que, s’ils avaient eu tant de prudence, l’empire indo-britannique n’aurait jamais acquis sa grandeur actuelle.

M. Forsyth emmenait avec lui M. Shaw, revenu depuis quelques mois d’un premier voyage à Yarkand, et le docteur Henderson, médecin et naturaliste distingué. M. Hayward, qui connaissait aussi ces montagnes, se proposait de rejoindre la mission par une autre voie. Par malheur il fut assassiné peu de jours après dans la vallée de Ghilgit. Le maharajah de Cachemire s’était chargé de fournir des vivres et des bêtes de somme. Ce n’était pas une petite affaire, car l’envoyé anglais, outre son escorte, était accompagné par l’ambassadeur de l’athalik-ghazi et par plusieurs pèlerins musulmans qu’attirait la piété bien connue du nouveau souverain de Yarkand. La caravane partit de Leh le 7 juillet 1870. C’était un peu tard, puisqu’on voulait être de retour avant l’hiver et que les passes du Karakorum sont interceptées par les neiges dès le mois de novembre. Le voyage fut long et pénible, comme on devait s’y attendre. Les Anglais firent leur entrée dans Yarkand le 23 septembre, après quarante-huit jours de route. A la sortie des montagnes, M. Forsyth avait appris une fâcheuse nouvelle : l’athalik-ghazi était absent. Il était parti pour Aksou depuis le mois de mars avec tout ce qu’il avait pu réunir de soldats. Les Tounganes, maîtres de tout le pays compris entre Kouldja, Tourfan et Ouroumtsi, ne renonçaient pas encore à reprendre la Kachgarie, où se trouvent les villes les plus prospères du Turkestan. Ces rebelles, qui avaient commencé par expulser les Chinois, trouvaient fort mauvais que Yacoub et ses compagnons du Khokand fussent venus leur dérober la plus belle portion de leur conquête. On racontait alors à Yarkand que l’athalik-ghazi avait été victorieux, qu’il allait revenir bientôt dans sa capitale ; mais les instructions que M. Forsyth avait reçues avant de partir étaient formelles. Il lui était interdit de prolonger son séjour jusqu’à l’année suivante et par conséquent d’attendre Yacoub ou de se. rendre à son camp. Il dut donc revenir en toute hâte dans le Pendjab sans avoir obtenu le moindre résultat.

La Russie a montré plus d’adresse et d’empressement. Après s’être emparé de Kouldja, que les Tounganes, réduits à l’impuissance, faute d’un chef habile à les diriger, ne surent pas défendre, le général Kauffmann, gouverneur-général de Tachkend, a conclu un traité avec Yacoub-beg en 1872. Un consul russe réside maintenant à Kachgar afin d’y protéger les intérêts de ses nationaux. Il est possible au surplus que les indigènes du Turkestan oriental cherchent leurs débouchés au nord plus volontiers qu’au sud, parce que les montagnes sont moins hautes et que les caravanes ont de tout temps frayé la voie de ce côté. Pourtant l’ambassade que l’athalik-ghazi envoya à Constantinople en mars 1873 prit la route de l’Inde. Cette mission fut couronnée d’un plein succès : le sultan accorda un titre souverain à Yacoub-beg, qui s’intitule aujourd’hui l’émir Mohammed-Yacoub, khan de Kachgar. C’est la consécration définitive par le chef des vrais croyans de l’indépendance du nouvel état musulman. Le vice-roi saisit avec plus d’empressement cette nouvelle occasion d’entrer en rapports avec le vainqueur des Tounganes et des Chinois. Au retour de l’ambassadeur musulman, M. Douglas Forsyth repartit avec lui pour Yaïkand, accompagné d’une suite plus nombreuse et plus solennelle. Sous l’apparence d’un simple traité commercial, on peut deviner que la Grande-Bretagne ne négligera pas cette fois de s’assurer les avantages que la Russie a déjà obtenus. D’ailleurs Yacoub s’est montré jusqu’à ce jour trop intelligent et trop fin politique pour ne pas comprendre qu’il importe à la sécurité future de son royaume de tenir la balance égale entre ses deux puissans voisins. Aux dernières nouvelles, la Kachgarie était tranquille. On veut que de grands dangers la menacent encore du côté de la Chine. Avec la patiente obstination qui le caractérise, le gouvernement de Pékin écrasera peut-être les Tounganes insoumis, comme il a déjà triomphé des mahométans du Yunnan et des Toufehs du Szechuen. Alors, dit-on ; il tournera toutes ses forces contre l’émir du Turkestan. Ceux qui s’inquiètent de cet avenir oublient que la situation n’est pas la même. Outre que Yacoub s’est assuré la bienveillance de l’Angleterre et de la Russie, il convient d’observer que les mahométans étaient en minorité dans ces provinces de la Chine. S’ils se sont maintenus indépendans pendant plusieurs années, c’est qu’ils avaient affaire à un empire désorganisé par la guerre étrangère. Noyés dans une population bouddhiste plus nombreuse qu’eux, ils devaient succomber à la longue. A l’ouest d’Aksou, la population tout entière appartient à l’islamisme et est d’origine turque comme ses maîtres actuels. Il y a communauté de race et de religion entre le souverain et les sujets, entre le conquérant et le peuple conquis, ou plutôt la conquête a été une guerre de délivrance. Aussi paraît-il probable que le jeune royaume survivra à son heureux fondateur, ce qui serait un avantage au point de vue européen, puisqu’il en résulterait une barrière entre l’Angleterre et la Russie.

Il n’est pas hors de propos de constater que le khan de Kachgar aura d’autant plus de chances en sa faveur qu’il se montrera plus hospitalier envers les Européens ; le rigorisme étroit des émirs de Bokhara lui serait mortel. N’est-ce pas par là qu’ils ont péri ? Yacoub sera-t-il tolérant comme le sultan de Constantinople et comme le shah de Perse ? Personnellement on le dit fanatique, ou du moins il l’était au début de sa carrière. Il a subi dans sa jeunesse l’influence des écoles de la Transoxiane ; l’un des premiers actes de son gouvernement fût de créer un caravansérail à La Mecque, d’où lui est venu un grand renom de piété parmi les nombreux pèlerins de l’Asie centrale ; mais il est, dit-on, entouré d’hommes plus accessibles aux idées modernes. Ses ambassadeurs lui auront rapporté que le sultan, le chef suprême de l’islamisme, ne répugne pas à entretenir des relations amicales avec les infidèles ; Ayant eu jadis les Russes pour adversaires, il ne peut ignorer quelle est la puissance des armes modernes. Il a maintenant dans sa capitale deux envoyés européens, l’un du tsar et l’autre de la reine Victoria, dont il saura sans doute balancer les prétentions contraires avec l’adresse qu’on se plaît à lui attribuer. Tout porte donc à croire que l’Asie centrale compte dès à présent un nouvel empire ; il est malaisé de prévoir quelle influence ce grand changement exercera sur les contrées d’alentour.


H. BLERZY.

  1. Voyez la Revue du 1er et du 15 mars.
  2. Le marquis de Salisbury (ci-devant lord Cranbourne) vient de reprendre le ministère de l’Inde dans le cabinet formé par M. Disraeli. Il est à croire que cet homme d’état inspirera une allure plus hardie à la politique anglo-indienne.
  3. A voir quelle science et quel dévoûment les officiers de la marine française apportent dans les voyages d’exploration qui leur sont quelquefois confiés, on se sent regretter que les missions de ce genre ne soient pas plus fréquentes. L’indo-Chine est encore bien peu connue. Pourquoi la belle expédition du Mékong n’a-t-elle été suivie d’aucune autre ?
  4. On trouvera le récit complet de ces événemens, ainsi que beaucoup de renseignemens pou connus sur le royaume de Lhassa, dans la Mission du Thibet, ouvrage rédigé d’après les lettres de M. l’abbé Desgodins, l’un des missionnaires de Bonga.